26 mai 2004

La bureaucratie qui tue

D'après le rapport de la police de Laval, quand ils ont arrêté Gérard Asselin dans son auto, samedi soir, il était tellement saoul que c'est un policier qui est allé mettre le pied sur le frein.

Il avait roulé sur les trottoirs dans ce quartier tranquille. Il avait roulé sur les terrains. Il zigzaguait. Des passants effrayés avaient appelé la police.

Les policiers avaient activé sirène et gyrophares. Mais apparemment, ça ne le dérangeait pas. Il reculait tranquillement sa voiture. Un policier a ouvert la portière et a freiné pour lui.

Il était 18 h 40 par ce beau soir de mai et, à ce moment précis, aucun petit garçon ne faisait du vélo dans le bout de la rue Géraldine, dans le quartier Fabreville.

C'est une chance ? Si on veut. Mais si je vous dis qu'un type est allé tirer sept ou huit coups de carabine à l'aveuglette dans votre quartier, et qu'il n'y a eu aucun blessé, vous trouverez-vous chanceux ?

Les gens qui conduisent ivres sont des fusils chargés à bloc qui tirent à l'aveuglette.

Bang, bang, bang. Ils ne regardent pas, ils tirent, et ils ne savent même pas qu'ils tirent, ces connards.

Si je vous disais que la police de Laval et la Sûreté du Québec ont arrêté Asselin cinq fois depuis le mois de décembre, vous trouveriez-vous plus chanceux encore ? Cinq fois saoul à mort. Toujours trois fois la limite d'alcool permise dans le sang, une fois presque quatre !

Comment se fait-il qu'il était en liberté ? Parce que, mesdames et messieurs, la négligence criminelle n'est pas seulement au volant ! Elle est aussi dans les bureaux de ceux qui sont censés faire appliquer la loi.

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Des fois, il n'y a pas de blessé. Des fois, un petit gars fait du vélo à Saint-Timothée, sur la Rive-Sud. Il s'appelle Benoit Dupras. Il a 11 ans et il meurt parce qu'un chauffard est allé lui foncer dessus. Un récidiviste de l'alcool au volant, comme ils disent aux nouvelles.

Bang.

Asselin n'a tué personne, mais il a tout fait pour ça !

Il a perdu son permis de conduire en avril 2003 pour avoir conduit en état d'ébriété.

Pas grave ! Le 14 décembre 2003, il est encore arrêté : il a conduit sans permis, avec trois fois le taux d'alcool limite.

Pas grave : il prend encore la route, encore plus saoul, le 21 mars 2004, selon les relevés de la police. À un taux où la plupart d'entre nous seraient dans le coma (presque quatre fois la limite).

Pensez-vous qu'on l'a emprisonné ? Pas du tout. Il est libéré en attendant son procès.

Le 9 avril 2004, Asselin, sans permis, est encore arrêté. Le relevé de la police indique encore plus de trois fois la limite permise d'alcool dans le sang du conducteur.

Sans doute, pensez-vous, cela l'a mené tout droit aux cellules : l'honnne ne comprend pas ce qui se passe, c'est l'évidence ! Je répète : permis suspendu en avril 2003, arrestation en décembre 2003, arrestation en mars 2004, arrestation en avril 2004. Ça va faire, non ?

Eh ben non.

On retrouve Asselin sur les belles routes des Laurentides, qui pète la balloune avec un taux de trois fois et demie la limite permise HUIT JOURS PLUS TARD, le 17 avril 2004.

Cinq arrestations en un an ! Il faut quoi, au juste ?

La vérité, c'est qu'il faut un mort. Sans mort, vous pouvez déconner longtemps au Québec en conduisant très, très saoul, pourvu que vous le fassiez dans différents districts.

La preuve : samedi soir, Asselin, sans permis, arrêté cinq fois en un an saoul, saoul, saoul, est encore au volant d'une voiture.

Cette fois, il a passé la fin de semaine en prison. Hier, devant le juge, il a été mis en liberté à condition de suivre une cure de désintoxication fermée de deux semaines à Terrebonne, puis une autre de six mois, fermée aussi, ce qui veut dire 24 h sur 24, aucune sortie.

Vous vous demandez sûrement qui est ce type. C'est un homme de 64 ans qui a fait carrière comme secrétaire de rédaction à la Presse Canadienne. Il a travaillé comme remplaçant au pupitre à La Presse pendant des années. Plusieurs d'entre nous l'ont côtoyé. Alors ? Alors rien. Je voudrais bien vous rassurer en vous disant que c'était un monstre, mais ce n'est pas le cas. C'était un monsieur qui rentrait à l'heure et qui faisait son travail. Ce n'était pas un ignorant ou un abruti. Dans sa carrière, il a dû mettre en page dans le journal 287 histoires de gars saouls qui tuent des gens.

De toute manière, je ne veux pas d'explications, je suis sûr qu'il y en a plein. Ce n'est pas de nos maudites affaires, en ce moment, ses explications. Ce qui est de nos affaires, ce sont les connards sans nom qui conduisent ivres, et qui deviennent des fusils chargés à bloc. Je ne veux pas savoir leur nom ni s'ils sont dépressifs ou malades, ou s'ils ont mérité de la patrie. Il y a plein de gens dépressifs et malades qui ne deviennent pas des dangers publics. Il n'y a aucune raison pour conduire ivre. Ni pour tirer dans les rues.

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Le nouveau ministre de la Justice, Jacques Dupuis, disait la semaine dernière qu'il fallait changer la loi, punir plus sévèrement. Il voulait montrer qu'il n'était pas indifférent à la mort du petit Dupras ni aux autres cas récents.

J'ai une mauvaise nouvelle pour vous, monsieur le ministre. Le problème, ce n'est pas la loi, c'est son application.

Comment se fait-il que Gérard Asselin ait pu être arrêté le 21 mars, le 9 avril et le 17 avril sans qu'il ne soit incarcéré ? N'est-il pas manifeste qu'un homme sans permis qui conduit avec des taux pareils, se fout de la loi et est un danger public ? Qu'il faut le retirer de la circulation ?

Pourquoi ceci ? C'est dû en partie au fait que certaines accusations sont portées devant la Cour du Québec, d'autres devant des cours municipales ; l'échange d'informations ne se fait pas bien. Mais c'est dû aussi à des directives et à des choix des procureurs de la poursuite.

Hier, par exemple, même si la Couronne savait qu'Asselin avait été arrêté cinq fois depuis la révocation de son permis, on a choisi de l'accuser par voie sommaire au lieu de procéder par acte criminel. Du jargon qui signifie que la peine maximale sera de six mois au lieu de cinq ans. Pourquoi ? Parce que judiciairement parlant, il n'a encore qu'une seule cause en cours. Les accusations dans trois cas ne sont pas encore déposées. Les directives disent qu'en pareil cas, on procède par voie sommaire. La belle affaire !

Autrement dit, Asselin a été arrêté si souvent et si vite que la machine n'a pas encore digéré ses dossiers, ce qui joue en sa faveur.

Il n'y a pas que les passants qui ont été chanceux, dans cette affaire. S'il y avait eu une mort, l'administration en aurait été responsable.

La bureaucratie aussi peut tuer.


page mise en ligne le 26 mai 2004 par SVP

Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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