26 mai 2006

Un grand frisson et une passion
Daniel Manibal tient l'étape de Montréal de la Coupe du monde à bout de bras
Quand la Coupe du monde de cyclisme féminin prendra son envol, demain, à 13 h 30 précises au sommet du mont Royal, Daniel Manibal ressentira son grand frisson de l'année. Dans cinq jours, à la conclusion du Tour du Grand Montréal, une course à étapes qui prolonge le séjour des coureuses en sol québécois, le promoteur voudra tout plaquer. C'est comme ça chaque année.
Malgré les éloges répétés des coureuses et des équipes, le pari de la Coupe du monde, qui en est à sa neuvième présentation, n'est jamais gagné d'avance.
Qui serait assez fou, en effet, pour investir temps et argent dans un événement attirant des milliers de spectateurs, mais qui ne génère aucun revenu au guichet ni de concessions alimentaires ?
« Oui, c'est fou, a convenu Manibal en entrevue la semaine dernière. En tant qu'entreprise, on a eu de bonnes années, de moins bonnes, et on en a eu de franchement pourries, où on a frôlé la catastrophe. J'ai toujours voulu faire de la Coupe du monde un événement capable de vivre par lui-même. Je n'ai pas encore tout à fait réussi. C'est très difficile. »
Au bout du fil, Manibal est intarissable. L'organisateur de 54 ans avait pourtant rappelé pour simplement confirmer l'heure d'une entrevue prévue le lendemain. Il avait une demi-heure à nous accorder. Après deux heures trente au téléphone, pas mal tous les sujets avaient été couverts.
Un initié oeuvrant dans le milieu du vélo depuis une vingtaine d'années nous avait prévenu : « Les organisateurs de courses ont un point en commun : ils sont tous un peu mégalomanes et ont une haute estime d'eux-mêmes. Mais ce qui les motive avant tout, c'est la passion du cyclisme. »
Manibal ne bronche pas quand on lui relaie la remarque vers la fin de l'entrevue. « Mégalo ? Qu'est-ce que t'en penses, ça fait deux heures que je te parle... »
La piqûre du vélo, Manibal l'a attrapée quand il était enfant à Malartic, en Abitibi. Une fois par été, il s'installait sur la rue principale et, pendant 10 secondes, voyait passer un peloton qui se dirigeait vers Rouyn-Noranda. Il se souvient encore du nom de la grande vedette de l'époque : le Mexicain Diego Iracas. « Pour moi, c'était les chevaliers de la Table ronde qui passaient devant moi. Il y avait de quoi traumatiser un enfant ! J'en parle et j'en ai encore des frissons. »
La famille n'était pas riche et Manibal s'est acheté son premier « vrai » vélo à l'âge de... 39 ans. C'était un Marinoni noir fait sur mesure que le promoteur possède encore. Il s'est mis à courir chez les vétérans. À la même époque, il a pu prendre sa «retraite» en vendant sa firme de distribution de matériel imprimé.
Il a ensuite beaucoup voyagé en Europe, gravitant autour des courses de vélo. il a constaté que le cyclisme féminin était peu valorisé, ce qui n'a pas beaucoup changé sur le Vieux continent.
En 1997, il dirigeait une équipe - Québec Tour-Air Transat - quand il a appris que l'Union cycliste internationale (UCI) s'apprêtait à mettre sur pied un circuit de Coupe du monde pour femmes.
Flairant la bonne affaire - il avait assisté à l'émergence de Lyne Bessette et savait que Geneviève Jeanson s'en venait -, Manibal a obtenu une licence pour une étape sur le mont Royal.
Un grave accident de vélo subi par Manibal a bien failli faire avorter la première épreuve. Les médecins lui ont dit qu'il avait frôlé la quadraplégie. L'organisateur a décidé de reporter une opération prévue un mois avant le départ, ce qui a retardé sa réadaptation. Mais la course a eu lieu.
Huit ans après la première épreuve, la Coupe du monde de cyclisme féminin traîne toujours une dette, que Manibal espère réduire un peu cette année.
Malgré la popularité de l'événement, le montage financier a toujours été périlleux. Manibal ne veut pas dévoiler ses chiffres, mais le budget de la Coupe du monde tournerait autour de 350 000$.
L'organisation compte sur trois employés à temps complet, incluant Manibal, mais ne pourrait survivre sans l'aide d'une armée de centaines de bénévoles, dont plusieurs sont des passionnés spécialisés dans une tâche particulière (chronométrage, sécurité, motards, ardoisier, montage et démontage de scènes...)
« Je n'ai pas fait d'argent avec ça, soutient le promoteur. En fait, une chance que j'en ai devant moi parce qu'une année, il a fallu que j'allonge 125 000 $ pour boucler le budget. Il n'y a jamais un fournisseur qui n'a pas été payé. Je n'ai jamais fermé une entreprise et ce n'est pas aujourd'hui que je vais commencer. »
Attirer les meilleures équipes européennes n'est pas chose simple. La course sur le mont Royal est la seule étape de la Coupe du monde disputée en Amérique du Nord. Certaines équipes préfèrent faire l'impasse compte tenu des importants coûts de voyagement. Et un commanditaire comme Nürnberger - une compagnie d'assurance allemande - n'a aucun intérêt à promouvoir au Canada, fait remarquer Manibal.
L'organisation de Manibal doit donc assumer le coût des billets d'avion. Il évalue l'opération à 100 000 $, mais il peut compter sur l'aide de la compagnie aérienne Swiss, l'un de ses commanditaires majeurs. De 150 à 175 personnes sont logées à la résidence du collège Brébeuf. « Dès que les coureuses mettent les pieds à Montréal, je paye tout, de l'auto de location à la boîte de Kleenex. »
Comme les revenus au guichet sont inexistants, Manibal doit se fier sur des commanditaires et l'aide des différents paliers de gouvernement. La Ville de Montréal a annoncé une subvention de 100 000 $ lors d'une conférence de presse, hier. Si Manibal loue les efforts des pouvoirs publics, il estime que le privé pourrait en faire davantage.
« Obtenir la reconnaissance du milieu des affaires, voilà ce qui nous reste à faire. Trouver de l'argent pour le sport féminin, c'est un sacerdoce. Si mon événement était vraiment considéré comme majeur, j'aurais un gros sponsor. Le sport féminin, c'est vu comme du sport amateur. »
Manibal croit néanmoins avoir fait un pas dans la bonne direction en convaincant Isabelle Hudon, présidente de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, d'accepter la présidence d'honneur de l'événement cette année.
Malgré les difficultés, Manibal songe à élargir les activités de son groupe. Depuis quelque temps, il caresse l'idée de mettre sur pied une course masculine d'envergure.
« Il faut bien évaluer les risques et la volonté de tenir une telle course, avertit toutefois Manibal. Je le souhaite, mais je ne peux pas répondre pour le moment. Avant tout, je veux que la Coupe du monde soit capable de vivre par elle-même. Ce n'est pas encore tout à fait réussi. C'est très difficile. »
L'an prochain, l'UCI réduira de 12 à 10 le nombre d'étapes de la Coupe du monde. Comme à chaque année, un représentant de la fédération internationale sera sur place ce week-end pour évaluer le déroulement de la course. Les chances que Montréal, toujours bien noté, soit écarté du calendrier 2007 sont minimes, mais Manibal ne respirera que quand le départ sera donné. S'il fallait que la course parte en retard...
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