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KOMINTERN.DOC

documentation communiste internationale
pour la construction du PCR (M-L)

     

 

75e Anniversaire de la Révolution d’Octobre

 

Cercle Henry Barbusse

SUR LA DISSOLUTION DE L’INTERNATIONALE COMMUNISTE (KOMINTERN)

(1992)

 

Le texte qui suit a été présenté par les camarades du Cercle Henry Barbusse de Culture Ouvrière et Populaire à la Journée commémorative du 75e anniversaire de la Révolution d’Octobre, qui l’ont ensuite publié en brochure. Pour la présente édition, nous l’avons révisé et, pour faciliter la lecture, aménagée légèrement sa présentation au niveau de la division en paragraphes, des titres, des abréviations, etc.

__________

I
L’ÉTAT DES ANALYSES SUR CETTE QUESTION

II
LA LETTRE CONTRE L’ESPRIT DE LA SCIENCE MARXISTE-LÉNINISTE

III
LE MARXISME-LÉNINISME ET L’ORGANISATION DES COMMUNISTES

1. La Première Internationale

2. La Deuxième Internationale

3. La Troisième Internationale

IV
LE KOMINTERN, DE SA CRÉATION À SA DISSOLUTION

1. Les premières années (1918-1921)

Le contexte et son analyse.
L’organisation du Parti mondial.

2. La période de stabilisation relative du capitalisme (1921-1928)

Conséquence sur la tactique et l’organisation.
La sous-estimation de la social-démocratie et le sectarisme.

3. La fin de la période de « stabilisation relative » et la nouvelle crise du capitalisme (1929-1933)

Conséquence sur la tactique et l’organisation.

4. La victoire du fascisme en Allemagne et le VIIe Congrès de l’Internationale Communiste (1934-1936)

Le contexte et son analyse.
a) La lutte contre la guerre.
b) L’analyse du fascisme.
Conséquence sur l’organisation.

5. La période de la guerre et la dissolution de l’Internationale Communiste (1937-1943)

La dissolution de l’Internationale Communiste : une décision juste et opportune.
Ou cherchons-nous des explications ?

__________

 

     Le rapport des forces actuel dans le monde, caractérisé par une victoire des forces capitalistes sur de nombreux terrains d’affrontements de classes nationaux et internationaux, met à l’ordre du jour la question du bilan du mouvement communiste international. Cette préoccupation est à la fois légitime, nécessaire et urgente. De la réponse apportée dépend en effet notre capacité à reconstituer les Partis dont le prolétariat et les peuples opprimés ont besoin. Cette question centrale et cruciale doit être abordée avec sérieux, sans précipitation dans les conclusions et à partir de la méthode d’analyse que constitue le matérialisme dialectique.

 

I

L’ÉTAT DES ANALYSES SUR CETTE QUESTION

 

     Outre les propos haineux, revanchards et sans cohérence de la bourgeoisie, quatre types d’analyses se sont exprimés sur la question des défaites du camp socialiste au XXe siècle :

     1) Les analyses trotskistes, basées sur l’affirmation d’un « coup d’État stalinien » ayant eu pour résultat la prise du pouvoir par la bureaucratie et la mise en place d’un « État ouvrier dégénéré » dans les années 20. La multiplicité des tendances trotskistes donne par la suite une diversité sur la date du « coup d’État » et sur les appellations du système qui en est issu. Certains l’appellent « État ouvrier dégénéré » ou encore « capitalisme d’État ».

     2) Les analyses maoïstes basées sur l’affirmation d’un coup d’État krouchtchévien, suite auquel le socialisme se transforme en « capitalisme d’État » et en « social-impérialisme ».

     3) Les analyses que nous appellerons semi-trotskistes considérant que la tactique du Front Populaire défendue et mise en place par le VIIe congrès de l’Internationale Communiste, est à l’origine d’une capitulation du mouvement communiste international devant l’impérialisme. Pour la plupart des tenants de cette position, c’est l’« imposition » par l’U.R.S.S. au mouvement communiste international d’une position visant à défendre « ses propres intérêts internationaux », qui a conduit à une politique droitière, là où selon eux la tactique « classe contre classe » des congrès antérieurs du mouvement communiste international devait être maintenue.

     4) Dernier type d’analyse plus récente enfin, considérant que c’est la dissolution de la IIIe Internationale qui est le signe de défaite du mouvement communiste international. Là encore l’argument d’« imposition » par l’U.R.S.S. d’une position « étroitement nationale » est le plus souvent cité, la dissolution de l’Internationale Communiste étant le prix payé par l’U.R.S.S. et par Staline à l’ouverture d’un second front par les Américains et par les Anglais pendant la Seconde guerre mondiale.

     Pour les raisons de l’analyse nous avons séparé ces quatre types de positions. Dans la réalité existe toute une serie d’argumentations articulant plusieurs d’entre elles, voir les quatre.

     Ainsi, certains peuvent considérer que la prise du pouvoir par la « bureaucratie stalinienne » signifie l’abandon de toute perspective de révolution internationale, conduisant à une politique de défense des intérêts de l’U.R.S.S. au détriment du mouvement communiste international, qui se caractérise définitivement par la « tactique droitière » du VIIe Congrès, avec comme aboutissement ultime la dissolution de l’Internationale Communiste (articulation des analyses 1, 3, 4). Paradoxalement, le mouvement trotskiste défendant ces points de vues considère l’arrivée de Krouchtchev au pouvoir comme positive dans la mesure où il dénonce le « stalinisme ».

     Pour d’autres, rejetant les analyses trotskistes, c’est la tactique du Front Populaire qui conduit à un repli, débouchant sur la capitulation que serait la dissolution de l’Internationale Communiste (articulation des analyses 3 et 4).

     D’autres articulations existent, mais il ne s’agit pas ici de répondre à toutes les nuances, mais de montrer les insuffisances de ce type de bilan, leur fausseté et les dangers qu’il comporte.

     Nous avons rencontré en effet des militants sincères, notamment au sein du Parti Communiste Français, attirés par ces explications. Et même des organisations marxistes-léninistes se laissent prendre par celles-ci. Ainsi pour le Regroupement Communiste :

     « Après la phase de repli du Front Populaire, marquée par un abandon que l’on aurait pu penser transitoire de la lutte pour le pouvoir, la dissolution de l’Internationale Communiste a été une étape cruciale dans cette évolution. Dissoudre l’Internationale Communiste, c’était s’inscrire dans la défaite. » (Lettre de Regroupement Communiste au Cercle Henri Barbusse.)

     Le même type de position est défendu par le Parti Communiste du Japon (gauche) depuis 1983 :

     « Dans les années 30, avec l’approche du danger d’une deuxième guerre mondiale, la tendance au nationalisme commença à lever la tête au sein du P.C.U.S. Cela signifia la déviation par rapport à la position de la révolution prolétarienne mondiale et l’internationalisme, tout en plaçant la défense de l’Union Soviétique par dessus tout, et en lui subordonnant les luttes révolutionnaires jusqu’à ce que finalement il soit dissous. » (in Bulletin International, No 68-70 de 1983.)

     Sans amalgamer, force est de constater que cet argumentaire était jusqu’ici le domaine réservé des organisations trotskistes. Ainsi le groupuscule « le Bolchévik » considère que :

     « Le VIIe congrès de l’Internationale Communiste (juillet 1935) a définitivement et officiellement rejeté le léninisme et l’internationalisme, en adoptant une ligne opportuniste et social-chauvine d’unité avec la bourgeoisie « démocratique », avec les social-democrates chauvins de la IIe Internationale » (La Nouvelle Internationale, No 1, 1977.)

     Sans amalgamer, nous tenons à souligner le danger de conclusions hâtives et la nécessité d’une analyse scientifique. En effet, la pression idéologique bourgeoise et impérialiste est telle, et la déroute de nos forces est si grande, que le subjectivisme risque d’entraîner dans des conclusions qui rejoignent de bien anciennes analyses de la bourgeoisie. C’est le subjectivisme qui fait rechercher, dans un événement marquant, l’origine de la défaite, en le coupant des processus et contextes qui l’éclairent et l’expliquent.

     Ainsi, pour les uns, c’est l’arrivée de Krouchtchev, de Staline pour d’autres, le VIIe Congrès pour certains, la dissolution de l’Internationale Communiste pour les derniers. Une fois ce pas franchi, d’autres inévitables s’en suivent, dans la mesure où la négation des processus et contextes consiste à entrer dans le mode d’analyse bourgeois qui, de fil en aiguille, conduit à la négation de la possibilité du socialisme.

     De l’analyse ciblant la dissolution de l’Internationale Communiste comme origine de la défaite et comme soumission des intérêts du mouvement communiste international à ceux de l’U.R.S.S., on en arrive à rechercher les phénomènes antérieurs, pour en conclure logiquement que le VIIe Congrès de l’Internationale Communiste correspondait aux intérêts de l’U.R.S.S. et était contraire à ceux du mouvement communiste international, et en définitive on rejoint la thèse trotskiste d’une trahison par l’U.R.S.S. et Staline de la révolution mondiale par l’instauration du socialisme dans un seul pays.

 

II

LA LETTRE CONTRE L’ESPRIT DE LA SCIENCE MARXISTE-LÉNINISTE

     

     C’est l’essence de l’éclectisme qui mène à l’utilisation de certaines thèses et analyses communistes en les isolant de leur contexte. Quelques exemples :

     Du fait que la lutte du prolétariat est éminemment internationaliste, l’éclectisme en conclu au caractère réactionnaire de toutes les luttes nationales et de toutes questions nationales. Il s’appuiera pour cela sur la formule Marx :

     « Les prolétaires n’ont pas de patrie, on ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. »

     Et il oublie de resituer cette affirmation dans la suite de l’analyse de Marx et Engels qui précisent :

     « Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe dirigeante de la nation, devenir lui même la nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot. » (K. Marx et F. Engels, Manifeste du Parti Communiste.)

     De même, analysant les travaux du VIIe Congrès de l’Internationale Communiste, l’éclectisme retiendra certains aspects et en éliminera d’autres. Il soulignera, par exemple, le passage de la tactique « classe contre classe » à celle du Front Populaire en s’appuyant sur les propos de Dimitrov :

     « Aujourd’hui, dans une série de pays capitalistes, les masses travailleuses ont à choisir concrètement, pour l’instant présent, non entre la dictature du prolétariat et la démocratie bourgeoisie, mais entre la démocratie bourgeoise et le fascisme. » (G. Dimitrov, Discours de clôture du VIIe Congrès de l’Internationale Communiste.)

     Il oublie simplement, cet éclectisme, que Dimitrov resitue cette analyse dans une réalité complexe et contradictoire, puisqu’il continue en citant Lénine :

     « Ce serait une erreur radicale de croire que la lutte pour la démocratie est susceptible de détourner le prolétariat de la révolution socialiste, ou de la masquer, de la voiler, etc... Au contraire, de même que le socialisme victorieux est impossible sans réaliser la démocratie complète, de même le prolétariat ne peut se préparer à vaincre la bourgeoisie sans une lutte acharnée, conséquente et révolutionnaire pour la démocratie. » (V. Lénine, Œuvres, t. 22, cité par Dimitrov.)

     Un dernier exemple enfin est celui de la dissolution de l’Internationale Communiste. L’analyse éclectique s’arrêtera sur le lien évident entre la dissolution et l’ouverture du second front, en oubliant tous les autres aspects de cette décision, dont notamment le caractère même de la guerre.

     Affirmer l’existence d’un tel lien n’est en effet qu’un constat évident, puisque Staline lui-même dès le 28 mai 1943 le dit explicitement :

     « Il me semble que la dissolution de l’Internationale Communiste est parfaitement opportune, car précisément maintenant, quand le fauve fasciste tend ses dernières énergies, il est nécessaire d’organiser l’assaut commun des pays épris de liberté, afin d’en finir avec lui et libérer les peuples de l’oppression fasciste. » (J. Staline, Réponse à l’Agence Reuter, 8 mai 1943.)

     Isoler cet aspect de la décision d’un contexte général marqué par des négociations entre les nazis et les forces anglo-américaines afin d’obtenir un retournement d’alliance contre l’U.R.S.S. d’une part et par un mouvement communiste international confronté à des situations multiples et diverses selon le pays — certains étaient occupés par les nazis, d’autres étaient alliés des nazis, d’autres encore étaient libérés ou en voie de l’être par les anglo-américains, certains Partis œuvraient dans des pays où la bourgeoisie avait fait des choix différents pour ou contre les nazis (collaboration, résistance, double jeu...) — d’autre part, c’est en fait se condamner au subjectivisme et à une incapacité nette à l’analyse concrète d’une situation concrète.

     La forme de l’organisation des communistes n’est pas une réalité figée et immuable, mais évolue en fonction des besoins, des tâches concrètes, de la situation concrète de la lutte des classes et du rapport des forces auxquels sont confrontés le prolétariat et son avant-garde.

     Ne pas prendre en compte ces aspects, c’est se condamner à ne pas comprendre pourquoi Marx et Engels participent à la création de la Première Internationale puis font tout pour la dissoudre, pourquoi la IIe Internationale débouche sur une analyse chauvine et opportuniste, pourquoi Lénine préconise une première forme d’organisation autour d’un journal (l’Iskra), puis le Parti avec droit de tendance et enfin le Parti bolchévik qui « s’épure de ses éléments opportunistes ».

     Bref, quelle que soit l’appréciation que l’on porte sur l’opportunité de la dissolution de l’Internationale Communiste, il est erroné, anti-scientifique et non dialectique de voir dans un tel acte en soi la cause de la « dégénérescence » et de la « défaite » du mouvement communiste international. Ce sont des facteurs objectifs (l’impérialisme) et subjectifs (le révisionnisme) qui, dans chaque pays et dans chaque Parti, ont été déterminants dans l’évolution opportuniste et révisionniste que nous avons constaté dans le mouvement communiste international.

     De même, il est erroné d’attendre de la création d’une nouvelle Internationale, la résolution « miraculeuse » de toutes les dérives et déviations qui ont conduit à la défaite actuelle. Au contraire, c’est lorsque le processus de lutte contre ces déviations aura progressé dans un certain nombre de pays et d’organisations communistes, qu’une nouvelle Internationale sera possible et réalisable.

 

III

LE MARXISME-LÉNINISME ET L’ORGANISATION DES COMMUNISTES

 

     La question de l’organisation a été posée au prolétariat bien avant l’apparition du marxisme. L’avènement du capitalisme avec sa contradiction fondamentale entre la bourgeoisie et le prolétariat posait tout simplement cette nécessité, car, comme le dit Lénine :

     « Le prolétariat n’a d’autre arme dans sa lutte que l’organisation. »

     La question des formes de l’organisation du prolétariat dès lors s’est toujours posée en fonction du niveau de conscience politique, des nécessités du moment, des objectifs que la classe ouvrière se fixait et le rapport des forces de classes.

     Ainsi Marx, analysant le développement des sociétés secrètes comme forme d’organisation du prolétariat, les relie à l’évolution de la situation objective :

     « L’échec de la révolution de 1848-1849 avait fait perdre au parti prolétarien, sur le continent, tout ce qu’il avait à titre d’exception, c’est à dire les moyens légaux de l’organisation de parti. (...) Le parti prolétaire, après 1849 comme avant 1848, n’avait à sa disposition qu’un seul moyen : l’association secrète. » (K. Marx, Révélations sur le procès des communistes de Cologne.)

     Pour Marx, ce n’était pas seulement la forme mais également les objectifs de l’organisation qui dépendaient de l’« analyse concrète d’une situation concrète » :

     « Certaines de ces sociétés secrètes poursuivaient directement le renversement du pouvoir existant. Cette tactique était justifiée en France où le prolétariat avait été vaincu par la bourgeoisie et où la lutte contre le gouvernement du jour se confondait directement avec la lutte contre la bourgeoisie. D’autres sociétés secrètes se proposaient d’organiser le prolétariat en parti, sans se soucier des gouvernements existants. Cette tactique était nécessaire dans des pays comme l’Allemagne où la bourgeoisie et le prolétariat étaient tous deux assujettis à leurs gouvernements mi-féodaux. » (Idem, p. 187.)

 

1. La Première Internationale

     Pour saisir les positions de Marx et Engels, il faut garder en tête l’état du prolétariat de l’époque et l’état de ses organisations. Écoutons Marx à propos de la « minorité » de la Ligue des Communistes, qui ne tenait pas compte de ces éléments pour déterminer les formes et les objectifs de l’organisation :

     « À la place de la conception critique, la minorité met une conception dogmatique, et à la place de la conception matérialiste, une conception idéaliste. Au lieu de la situation réelle, c’est la simple volonté qui devient la force motrice de la révolution. Nous, nous disons aux ouvriers : « vous avez à traverser 15, 20, 50 ans de guerres civiles et de luttes internationales, non seulement pour changer la situation existante, mais pour vous changer vous mêmes et vous rendre aptes au pouvoir politique ». Et vous, vous leur dites au contraire : « il nous faut immédiatement arriver au pouvoir ou bien nous n’avons qu’à dormir sur nos deux oreilles ». Tandis que nous, nous faisons tout spécialement remarquer aux ouvriers allemands l’état informe du prolétariat allemand, vous, vous flattez de la façon la plus grossière le sentiment national et le préjugé corporatif des artisans allemands, ce qui est évidemment plus populaire. De même que les démocrates ont fait du mot peuple (démos) une entité sacrée, vous faites, vous une entité sacrée du mot prolétariat. Tout comme les démocrates, vous substituez à l’évolution révolutionnaire la phraséologie révolutionnaire. » (Idem, p. 107.)

     Ce propos de Marx à l’égard des « gauchistes » allemands d’alors et à propos de la situation concrète allemande était également valable à l’échelle de l’Europe. Il foisonnait à cette époque toutes sortes d’idéologies prétendant libérer le prolétariat : corporatisme, coopératisme, anarchisme, socialisme utopique, se traduisant dans une multitude d’organisations (trades unions, coopératives, sectes, associations secrètes...).

     C’est donc à partir d’une telle realité que Marx et Engels défendent la Première Internationale, dont la fonction est de permettre la communication et la coopération entre toutes les organisations ouvrières. L’objectif n’était donc pas la création d’une organisation centralisée de combat, mais de faire comprendre aux ouvriers l’identité de leur intérêt de classe, de leur lutte, du caractère commun de leurs conditions et de leur mission historique dans la nouvelle société bourgeoise. L’article premier des statuts de l’Association Internationale des Travailleurs déclare :

     « L’association est établie pour créer un point central de communication et de coopération entre les sociétés ouvrières des différents pays aspirant au même but, savoir : le concours mutuel, le progrès et le complet affranchissement de la classe ouvrière. »

     Cet article premier est en retrait par rapport aux positions annoncées par Marx dans le Manifeste du Parti Communiste de 1848, mais cela est là aussi le résultat d’une analyse de la situation :

     « Il lui fallait un programme qui ne fermait pas la porte aux Trades Unions anglaises, aux allemands, français, belges, italiens et espagnols, ni aux Lassalliens allemands. » (Préface à l’édition allemande du Manifeste en 1880.)

     Le travail gigantesque de Marx et Engels a permis de clarifier la situation, de rallier les meilleurs révolutionnaires, en défaisant idéologiquement et politiquement les courants hostiles et surtout les anarchistes bakouninistes. La Première Internationale devait acquérir ainsi une réelle reconnaissance et autorité auprès de la classe ouvrière européenne.

     Mais par suite de cette défaite idéologique, les courants petits-bourgeois anti-marxistes se mirent à utiliser l’Association Internationale des Travailleurs pour affirmer et diffuser leurs vues erronées en se parant de son prestige. Marx et Engels menèrent alors le combat pour mettre en veilleuse l’A.I.T., en transférant son siège à New York :

     « Nous savions très bien que la vessie devait éclater. Un ramassis de toutes sortes s’y collait. Les sectaires qu’elle contenait se faisaient insolents et abusaient de l’Internationale dans l’espoir qu’on leur permettrait les pires sottises et bassesses. Nous ne le tolerâmes pas. (...) Si nous avions agi à la Haye dans un esprit de conciliation, si nous avions empêché la scission de se produire, quelles auraient été les conséquences ? Les sectaires, c’est à dire les bakouninistes auraient eu un an de plus pour commettre au nom de l’Internationale des sottises et des infamies bien encore. » (Lettre d’Engels à Bebel du 20 juin 1873.)

     Marx revient là dessus plus précisément sur la question de l’organisation :

     « Selon mon opinion sur les conditions européennes, il est absolument utile de faire pour le moment passer l’organisation formelle de l’Internationale à l’arrière plan. » (Lettre à Sorge du 27 septembre 1873.)

     Mais cette mise en veilleuse de l’A.I.T. ne suffit pas pour en finir avec les manœuvres des anarchistes. Alors Marx et Engels n’hésitent plus à lutter pour sa dissolution :

     « La vieille Internationale est complètement réglée et finie. Et c’est une bonne chose. Elle appartenait à la période du Second Empire, où l’oppression qui régnait dans toute l’Europe prescrivait au mouvement ouvrier qui venait de se réveiller, unité et abstention de toute polémique intérieure. (...) Pour susciter une nouvelle Internationale à la mode ancienne, une alliance de tous les partis de tous les pays, il aurait fallu un écrasement général du mouvement ouvrier, tel qu’il avait régné de 1849 à 1864. (...) Je crois que la prochaine Internationale sera nettement communiste et arborera nos principes. » (Lettre d’Engels à Sorge du 17 septembre 1874.)

     Remarquons qu’Engels fait sans cesse référence aux facteurs matériels et aux conditions concrètes. Il est encore plus précis lorsqu’il répond sur la question de la dissolution ou du maintien d’une organisation internationale :

     « Lorsque les circonstances ne permettent plus à une association d’agir efficacement, lorsqu il s’agit d’abord de maintenir simplement le lien d’union pour qu’à l’occasion il puisse être utilisé encore, il se trouve toujours des gens incapables de s’accommoder de cette situation qui veulent absolument jouer le rôle de busy body (mouche de coche) en réclamant qu’on fasse « quelque chose », lequel quelque chose ne saurait être ensuite qu’une bêtise. » (Idem.)

     Bien entendu, et comme on l’entend aujourd’hui en ce qui concerne la IIIe Internationale, Marx et Engels ont été qualifiés de « traitres » et la dissolution de l’A.I.T. de « défaite », sans que cela ne change d’un iota leur position, qui résultait encore une fois de l’« analyse concrète d’une situation concrète » :

     « La suite des événements a prouvé combien cette décision, alors et depuis souvent critiquée, était juste. D’une part, on coupait court à toute tentative de se livrer au nom de l’Internationale à des putschs inutiles. D’autre part, la continuation des rapports étroits entre les partis ouvriers socialistes des différents pays prouva que la conscience de la communauté d’intérêt et de la solidarité du prolétariat de tous les pays, éveillée par l’Internationale s’est imposée aussi sans l’existence formelle d’une Association Internationale dont les liens étaient devenus pour le moment une chaîne. » (K. Marx, 1877.)

     La Première Internationale, après avoir accomplie l’immense tâche de clarification idéologique et politique, après avoir formulée les bases pour que se développent d’authentiques partis prolétariens, était jugée par ses fondateurs comme dépassée et devant être dissoute.

 

2. La Deuxième Internationale

     La IIe Internationale regroupe un nombre important de partis socialistes et ouvriers et effectivement, comme l’avaient prévu Marx et Engels, se revendiquent tous des thèses du Manifeste du Parti Communiste de 1848.

     Elle naquit à Paris en 1889 et porta une attention particulière à la question de la guerre jusqu’en 1914. Si l’unité idéologique et politique semble plus forte, la forme organisationnelle reste elle sensiblement la même que celle de la Première Internationale, en particulier sur la reaffirmation du caractère indépendant de chaque parti et le droit de ne pas appliquer les décisions majoritaires votées par 1es congrès et rencontres internationales.

     Là encore il faut relier cette organisation au contexte d’expansion et d’essor formidable du capitalisme en passe d’atteindre son stade suprême à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle :

     « La IIe Internationale a fait un travail utile d’organisation des masses prolétariennes pendant la longue « période pacifique » du pire esclavage capitaliste au cours du dernier tiers du XIXe siècle et au début du XXe siècle. » (Lénine, Le Premier congrès de l’Internationale Communiste, 1er novembre 1919.)

     Lorsqu’éclata la première guerre impérialiste mondiale, la IIe Internationale vola en éclats, chaque parti se mettant à la remorque de sa bourgeoisie et appelant les ouvriers à se tirer les uns sur les autres. La IIe Internationale est née dix ans après la Commune héroïque, lors de laquelle l’anarchisme avait montré ses limites directionnelles. En dépit de l’important travail d’organisation des masses ouvrières avec la naissance et le développement de grands partis nationaux, la IIe Internationale, organisée sur le primat du facteur national sur le facteur international, va se révéler dépassée par le développement du capitalisme en impérialisme.

     Or le facteur international devenait essentiel, entraînant la nécessité de « rompre la chaîne impérialiste à son maillon le plus faible » et exigeant une organisation adéquate du prolétariat. En effet un cap qualitatif était franchi tant dans le fonctionnement du capitalisme que dans les besoins organisationnels du prolétariat sur le plan international et national (voire les luttes entre bolchéviks et menchéviks en Russie).

     C’est ce qui fait dire à Lénine, bien avant la révolution d’octobre et la création de la IIIe Internationale :

     « La tâche de la IIIe Internationale sera de préparer le prolétariat à la lutte révolutionnaire contre les gouvernements capitalistes, à la guerre civile contre la bourgeoisie de tous les pays, en vue de la prise des pouvoirs publics et de la victoire du socialisme. » (Lénine, 1er novembre 1914.)

    Ne nous attardons pas trop longtemps sur cette Internationale qui est tombée en faillite corrompue par la « longue période pacifique du parlementarisme bourgeois » et par l’impérialisme, car sa fin honteuse fait qu’elle n’est pas l’objet de regrets, ni de polémiques dans le mouvement communiste international.

 

3. La Troisième Internationale

     Résultat de l’analyse léniniste de l’impérialisme, la IIIe Internationale revêt des objectifs et une forme organisationnelle fort différents des deux précédentes.

     Contrairement à elles, en effet elle pose immédiatement le primat du facteur international sur la facteur national et le principe qui en découle de

« la subordination des intérêts du mouvement dans chaque pays aux intérêts communs de la révolution à l’échelle internationale. » (Lettre d’invitation au 1er Congrès de l’Internationale Communiste.)

     Tous les congrès de l’Internationale Communiste confirment ce principe :

     « Cette discipline communiste internationale doit se traduire par la subordination des intérêts partiels et locaux du mouvement à ses intérêts généraux et permanents, et par la stricte application de toutes les décisions des organes dirigeants de l’Internationale Communiste par tous les communistes. » (Programme de l’Internationale Communiste, approuvé par le VIe Congrès, 1er septembre 1928.)

     Et pourtant la forme organisationnelle de l’Internationale Communiste a évolué.

     Créée à l’initiative du Parti Communiste (bolchévik) de Russie, elle adopte les principes léninistes sur le programme, la stratégie, la tactique et l’organisation.

     En matière organisationnelle, Lénine défendait le point de vue d’adopter des formes d’organisation et des méthodes de travail suivant la situation concrète.

     C’est donc à partir des conditions de la lutte de classe caractérisée par l’offensive du prolétariat révolutionnaire et des tâches politiques qui en découlent que s’est élaborée et s’est décidée la forme d’organisation de l’Internationale Communiste. Le Xe Congrès du Parti Communiste (bolchévik) de Russie, qui se tint du 8 au 16 mars 1921, dirigé par Lénine lui-même, arrêta les principes léninistes en la matière :

     1) « Le parti du marxisme révolutionnaire rejette catégoriquement toute recherche d’une forme d’organisation du parti et de méthodes de travail, absolues et valables pour toutes les étapes du processus révolutionnaire. Au contraire, la forme d’organisation et les méthodes de travail sont entièrement fonction des particularités d’une situation historique concrète et des tâches que cette situation impose. » (Résolution sur l’édification du Parti, Xe Congrès du P.C.(b)R.)

     Il n’existe donc pas de forme organisationnelle éternelle et indépendante des situations concrètes ; elle n’est pas une fin en soi, mais un moyen pour mener la lutte de classe et doit donc évoluer en fonction des besoins de celle ci.

     Plus précise encore, la résolution explique qu’au contraire une forme organisationnelle inadéquate est une entrave au développement du mouvement révolutionnaire et à l’accomplissement de la tâche du moment :

     2) « De ce point de vue l’on comprend qu’avec le changement des conditions objectives du développement de la révolution, toute forme d’organisation et les méthodes de travail correspondantes peuvent de facteurs de développement de l’organisation du Parti, devenir une entrave pour ce développement ; et vice versa : une forme d’organisation périmée peut redevenir indispensable, seule rationnelle, avec la réapparition des conditions objectives appropriées. » (Idem.)

     Ce point 2 de la Résolution est essentiel à l’étape actuelle, où les forces communistes connaissent une défaite importante et où est reposée la question des formes organisationnelles nouvelles, que ce soient au niveau international et même au niveau national. La question de l’adaptation des formes organisationnelles à l’état réel du mouvement communiste aujourd’hui, aux besoins de la lutte de classe et aux tâches qui en découlent est de nos jours fondamentale.

     La résolution propose également des critères pour déterminer le moment où une forme d’organisation est dépassée et doit disparaître :

     3) « Les contradictions entre les nécessités de la nouvelle situation en train de se créer d’une part et la forme d’organisation établie, ainsi que les méthodes de travail d’autre part, apparaissent généralement avant que ne s’affirme définitivement le besoin de changer l’orientation. Cette dernière ne doit être changée qu’au moment où la tâche qui avait mis en avant le type antérieur d’organisation et les méthodes de travail appropriées est remplie dans l’ensemble, dans ses grandes lignes, dans l’essentiel. » (Idem.)

     L’épuisement d’une forme organisationnelle particulière est donc un processus au cours duquel émergent de nouveaux besoins. L’ancienne forme répondant de moins en moins à la nouvelle situation, cède la place, à un certain niveau de développement de ce processus, à un changement qualitatif qui survient ainsi comme le résultat d’une accumulation quantitative, au delà de laquelle, la suppression de l’ancienne forme devient nécessaire.

     Pour saisir si l’Internationale Communiste a respecté cette méthode scientifique et ces principes en matières d’organisation, voyons donc les principales étapes de sa vie, leur contexte international et les tâches qui en ont découlées.

 

IV

LE KOMINTERN, DE SA CRÉATION À SA DISSOLUTION

 

1. Les premières années (1918-1921)

     La révolution mondiale est posée comme question immédiate. C’est la période qui va des premières initiatives en vue de la création de l’Internationale Communiste jusqu’au IIe Congrès, et qui est celle d’une vague révolutionnaire prolétarienne sans précédent dans l’histoire du mouvement ouvrier. La Révolution bolchévik victorieuse joue un rôle de catalyseur des assauts partout en Europe du prolétariat et suscite dans les colonies une vague importante de luttes de libération nationale. Alors que le prolétariat est à l’offensive, la scission du mouvement ouvrier se révèle être la principale entrave à la révolution mondiale.

 

Le contexte et son analyse.

     Dès 1914, Lénine et les bolchéviks, s’opposant à la trahison social-démocrate et aux positions chauvines des principaux dirigeants de la IIe Internationale, indiquaient la nécessité d’un nouvel état-major commun de combat, rendu urgent par la vague révolutionnaire qui s’ annonçait rapidement. C’est donc dans une perspective de révolution socialiste immédiate et européenne que se met en place l’Internationale Communiste.

     Ces positions peuvent apparaître aujourd’hui idéalistes, mais replacées dans le contexte d’alors de luttes révolutionnaires insurrectionnelles et massives, elles ne sont que les conclusions logiques d’une analyse scientifique des contradictions du système impérialiste et du soulèvement révolutionnaire des masses.

     L’ampleur de l’offensive révolutionnaire d’alors a eu pour conséquence la première crainte sérieuse et profonde de perte du pouvoir par la bourgeoisie mondiale. C’est pourquoi sans doute sa hargne haineuse à vouloir détruire le Pouvoir des Soviets — qui servait d’emblème et d’exemple vivant aux prolétaires et peuples opprimés — l’a conduit à une agression commune des belligérants impérialistes de 1914-18 coalisés contre le jeune pouvoir populaire. Dans cette période, c’est la destruction du Pouvoir des Soviets et la répression des mouvements révolutionnaires à l’échelle européenne qui sont les préoccupations prioritaires de la bourgeoisie :

     « La bourgeoisie est affolée de terreur devant le mouvement révolutionnaire prolétarien qui grandit. Cela se comprend, parce que toute la marche des événements depuis la fin de la guerre impérialiste renforce inévitablement le mouvement révolutionnaire du prolétariat et que la révolution internationale mondiale commence et grandit dans tous les pays. » (Lénine, Discours d’ouverture au Ier Congrès de l’Internationale Communiste.)

     La contradiction entre la bourgeoisie et le prolétariat, contradiction centrale du mode de production capitaliste, s’articule désormais étroitement au niveau international à la contradiction entre pays socialiste et système capitaliste, avec pour effet immédiat l’unité des belligérants impérialistes pour agresser le Pays des Soviets sous la forme de l’intervention armée, mais aussi une montée des luttes du prolétariat pour la prise du pouvoir et pour soutenir le nouveau pouvoir ouvrier et paysan en lutte contre la contre-révolution intérieure et extérieure.

     Toutefois l’Internationale Communiste notait en même temps que :

     « Malgré l’identité des lignes fondamentales de leurs politiques impérialistes, une série de contradictions profondes se manifestent au sein des grandes puissances qui dominent le monde. Ces contradictions se concentrent surtout autour du programme de paix du capital financier américain (le programme dit programme Wilson). » (Ier Congrès de l’Internationale Communiste, Thèse sur la situation internationale et la politique de l’Entente.)

     L’impérialisme américain en ascension, ne disposant ni de colonies ni de la domination maritime, est donc en contradiction avec les intérêts de toutes les autres puissances impérialistes.

     Mais l’analyse du Ier Congrès continue en soulignant que, même par delà cette contradiction, une autre est en développement :

     « Tout en étant en contradiction avec les intérêts de l’Amérique, les grandes puissances ont des intérêts qui s’opposent réciproquement entre eux. L’Angleterre craint le renforcement de la France sur le continent, elle a en Asie mineure et en  Afrique des intérêts qui s’opposent à ceux de la France. Les intérêts de l’Italie dans les Balkans et au Tyrol sont contraires aux intérêts de la France. Le Japon dispute à l’Australie anglaise les îles situées dans l’océan Pacifique. » (Idem.)

     À propos de la contradiction entre le socialisme et le capitalisme, l’Internationale Communiste observe :

     « En ce qui concerne la question Russe, la combinaison anglo-américaine a des dispositions pacifiques, elle veut avoir les mains libres afin de pouvoir accomplir le partage du monde, d’étouffer la révolution européenne et ensuite aussi la révolution russe. » (Idem.)

     L’Internationale Communiste montre aussi que, du fait de « la période pacifique de développement » qui a marqué la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, l’opportunisme a réalisé l’unité entre bourgeoisie et prolétariat que la guerre impérialiste et la révolution d’octobre vont briser :

     « Les opportunistes qui, avant la guerre, invitaient les ouvriers à modérer leurs revendications sous prétexte de passer lentement au socialisme, qui, pendant la guerre, l’ont obligé à renoncer à la lutte de classe au nom de l’union sacrée et de la défense nationale, exigent du prolétariat un nouveau sacrifice, cette fois afin de triompher des conséquences effroyables de la guerre. Si de tels prêches pouvaient influencer les masses ouvrières, le développement du capital se poursuivrait en sacnfiant de nombreuses générations, avec des formes nouvelles, encore plus concentrées et plus monstrueuses, avec la perspective fatale d’une nouvelle guerre mondiale. Par bonheur pour l’humanité, cela n’est pîus possible. » (Manifeste du Ier Congrès de l’Internationale Communiste aux prolétaires du monde entier.)

     Une dernière contradiction, enfin, est celle entre l’impérialisme et les peuples opprimés :

     « La dernière guerre, qui a été dans une large mesure une guerre de conquêtes coloniales, fut en même temps une guerre faite avec l’aide des colonies. (...) Jamais encore le spectacle de la malhonnêteté de l’État capitaliste dans les colonies n’avait été aussi édifiant : jamais le problème de l’esclavage coloniale n’avait été posé avec une pareille acuité. De là une série de révoltes ou de mouvements révolutionnaires dans toutes les colonies. » (Idem.)

     Tel est donc le système de contradictions cerné par le Ier Congrès de l’Internationale Communiste.

     Tout converge donc vers une révolution mondiale dont les facteurs objectifs ne cessent de mûrir tant au plan mondial qu’au niveau de chacune des grandes puissances impérialistes et enfin au plan des colonies elles mêmes.

     La trahison de la IIe Internationale apparait d’autant plus grande dans la mesure où elle prive le prolétariat du facteur subjectif décisif dans une révolution : le Parti Communiste. C’est ce que reconstitue la IIIe Internationale, dont l’organisation découle de cette analyse en se structurant comme Parti Communiste mondial, ayant pour objectif de diriger la révolution en cours.

     Le IIe Congrès de l’Internationale Communiste (juillet 1920) se déroule dans un contexte en évolution rapide, mais où l’aspect de l’offensive révolutionnaire reste encore dominant.

     Soulignons cependant les évolutions qui annoncent des changements dans la perspective de la révolution et des évolutions futures dans l’analyse : la révolution soviétique hongroise est battue, la république ouvrière de Bavière est défaite, la révolution allemande commence à se diriger vers Weimar...

     Ces évolutions ne changent toutefois pas le contexte et l’analyse dans la mesure où elles sont contrebalancées par des victoires du prolétariat sur d’autres fronts : l’armée rouge est partout victorieuse des blancs et de l’intervention étrangère et atteint les portes de Varsovie, le prolétariat est en insurrection en Allemagne, en Italie, en Espagne, dans les Balkans... Des soviets apparaissent dans plusieurs pays impérialistes (Allemagne, Italie, Grande Bretagne...).

 

L’organisation du Parti mondial.

     Si la révolution mondial est à l’ordre du jour, si les contradictions mondiales convergent vers la lutte pour le pouvoir dans la plupart des pays impérialistes et dans une partie non négligeable des colonies, l’organisation mondial des communistes devient non seulement possible mais absolument nécessaire. Elle aura une forme organisationnelle le plus centralisé possible et la discipline la plus ferme possible.

     Les deux premiers congrès sont tout entièrement consacrés, à la fois, aux tâches découlant de la lutte pour le pouvoir et aux formes que prendra le socialisme, tant sont grandes les possibilités de victoire rapide de la révolution pour le renversement de la bourgeoisie internationale et la création de la république internationale des soviets, première étape vers la suppression complète de la dictature de la bourgeoisie.

     Ainsi, selon le préambule des Statuts de l’Internationale Communiste approuvés par le IIe Congrès :

     « L’Internationale Communiste considère la dictature du prolétariat comme l’unique moyen disponible pour arracher l’humanité aux horreurs du capitalisme et considère le pouvoir des Soviets comme la forme de dictature du prolétariat qu’impose l’histoire. »

     De cet objectif découlent deux aspects :

     a) Le soutien inconditionnel et pratique à la Russie soviétique :

     « L’Internationale Communiste soutient, intégralement et sans réserves, les conquêtes de la grande révolution prolétarienne en Russie, de la première révolution socialiste, dans l’histoire, qui ait été victorieuse et invite les prolétaires du monde à marcher dans la même voie. L’Internationale Communiste s’engage à soutenir par tous les moyens qui seront en son pouvoir toute république socialiste qui serait créée en quelque lieu que ce soit. » (Idem.)

     Le soutien aux pays socialistes est une des tâches du prolétariat de chaque pays, dans la mesure où ses intérêts ne peuvent être autres que ceux de la révolution mondiale. Tout renforcement de ces pays socialistes est une victoire de la révolution mondiale, et toute avancée de celle-ci est une victoire des pays socialistes.

     b) Le caractère centralisé de l’Internationale Communiste :

     « L’Internationale Communiste n’ignore pas que, pour hâter la victoire, l’Association Internationale des Travailleurs, qui combat pour l’abolition du capitalisme et l’instauration du communisme, doit avoir une organisation fortement centralisée. » (Idem.)

     L’Internationale Communiste revêt à partir de là la structure suivante :

     a) L’Internationale Communiste est un Parti mondial :

     « Tous les partis et organisations affiliés à l’Internationale Communiste portent le nom de Parti Communiste de tel ou tel pays (section de l’Internationale Communiste). » (Idem, Article 3.)

     b) À sa tête se trouve le Congrès mondial :

     « Le Congrès mondial sanctionne les programmes des différents Partis qui adhèrent à l’Internationale Communiste. Il examine et résout les questions essentielles de programme et de tactique ayant trait à l’activité de l’Internationale Communiste. » (Idem, Article 4.)

     c) Entre deux congrès, un Comité Exécutif est élu comme centre dirigeant :

     « Le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste dirige dans l'intervalle qui sépare les sessions des Congrès, tous les travaux de l'Internationale Communiste, publie, en quatre langues au moins, un organe central (la revue : l'Internationale Communiste), publie les manifestes qu'il juge indispensables au nom de l'Internationale Communiste et donne à tous les Partis et organisations affiliés des instructions qui ont force de loi. Le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste a le droit d'exiger des Partis affiliés que soient exclus tels groupes ou tels individus qui auraient enfreint la discipline prolétarienne ; il peut exiger l'exclusion des Partis qui auraient violé les décisions du Congrès mondial. Ces Partis ont le droit d'en appeler au Congrès mondial. En cas de nécessité le Comité Exécutif organise, dans différents pays, des bureaux auxiliaires techniques et autres qui lui sont entièrement subordonnés. » (Idem, Article 9.)

     d) Les liens entre les sections se font sur la base du centralisme démocratique, avec interdiction de liens directs entre sections pour toutes les questions importantes :

     « Il est de règle que toutes les relations politiques présentant une certaine importance entre les différents Partis affiliés à l'Internationale Communiste aient pour intermédiaire le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste. En cas de nécessité urgente, ces relations peuvent être directes à la condition que le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste en soit informé. » (Idem, Article 13.)

     Il s’agissait bien de constituer un Parti Communiste mondial, centralisé et discipliné, comme l’exigeait la révolution mondiale et les gigantesques batailles de classes en cours à ce moment-là.

     Toutefois, ce Parti et ses sections se constituent à partir d’éléments qui sont loin d’être tous communistes, avec le danger d’intégrer en son sein des éléments opportunistes de droite ou de gauche, de policiers ou autres éléments saboteurs. L’élaboration des 21 conditions d’admission à l’Internationale Communiste a pour objectif de diminuer ces risques :

     « L'Internationale Communiste est menacée de l'envahissement de groupes indécis et hésitants qui n'ont pas encore pu rompre avec l'idéologie de la IIe Internationale. En outre, certains Partis importants..., dont la majorité se place au point de vue communiste, conservent encore en leur sein de nombreux éléments réformistes et social-pacifistes qui n'attendent que l'occasion pour relever la tête, saboter activement la révolution prolétarienne, en venant ainsi en aide à la bourgeoisie et à la IIe Internationale. » (Conditions d’admission des Partis dans l’Internationale Communiste approuvées par le IIe Congrès.)

 

2. La période de stabilisation relative du capitalisme (1921-1928)

     C’est la période qui couvre les IIIe, IVe et Ve Congrès de l’Internationale Communiste.

     Le IIIe Congrès se déroule dans un contexte où le système de contradictions a connu des évolutions, faisant passer la question de la révolution mondiale, de question immédiate, à une question de long ou moyen terme. C’est une période de reflux relatif, qui amène l’Internationale Communiste à adapter son analyse à la situation et à en déduire de nouvelles tactiques et formes d’organisation.

     Le fait le plus notable est le constat d’une défaite subie par une partie non négligeable de la vague révolutionnaire, notamment dans les grands pays capitalistes :

     « Pendant l'année qui s'est écoulée entre le IIe et le IIIe Congrès de l'Internationale Communiste, une série de soulèvements et de luttes de la classe ouvrière se terminent en partie par la défaite (avance de l'armée rouge sur Varsovie en août 1920, mouvement du prolétariat italien en septembre 1920, soulèvement des ouvriers allemands en mars 1921). » (IIIe Congrès, Thèse sur la situation mondiale et la tâche de l'Internationale Communiste.)

     De cette défaite découle un fléchissement de la lutte de classe qui fait dire à l’Internationale Communiste que :

     « Il est absolument incontestable que la lutte révolutionnaire du prolétariat pour le pouvoir manifeste à l’heure actuelle à l’échelle mondiale un certain fléchissement, un certain ralentissement. » (Idem.)

     La conclusion qu’en tire l’Internationale Communiste est que :

     « La révolution mondiale, c’est-à-dire la destruction du capitalisme, le rassemblement des énergies révolutionnaires du prolétariat et l’organisation du prolétariat en une puissance agressive et victorieuse exigera une période assez longue de combats révolutionnaires. » (IIIe Congrès, Thèse sur la tactique.)

     Ou encore :

     « La révolution n’est pas un processus qui progresse en ligne droite, c’est la dissolution lente du capitalisme, c’est la sape révolutionnaire quotidienne, qui s’intensifie de temps à autre et se maintient en crises aiguës. » (Idem.)

     Le second élément de la situation est la défaite de l’intervention étrangère et de la contre-révolution intérieure :

     « Toutes les tentatives d’interventions armées, qui ont coûté à cette bourgeoisie des centaines et des centaines de millions de francs, se sont terminées par une complète faillite. (...) La diversité d’intérêts existant entre les différents États impérialistes s’est exaspérée et s’exaspère de jour en jour de façon plus profonde. » (IIIe Congrès, Thèses sur la tactique du Parti Communiste de Russie.)

     Par ailleurs la défaite des armées blanches, permet à la nouvelle République des Soviets de se concentrer entièrement à la tache d’édification du socialisme. Et comme l’État prolétarien n’est pas encore en mesure de fournir les produits industrialisés à la paysannerie et que la reconstruction est à faire, il est décidé de permettre :

     « ... le développement du capitalisme sous le contrôle et la réglementation de l’État prolétarien (c’est-à-dire le développement du capitalisme « d’État », dans ce sens-là du mot). » (Idem.)

     La situation entraîne une concurrence inter-impérialistes, confrontés à la recherche de débouchés pour leurs économies en crise :

     « L’impérialisme international s’est trouvé hors d’état d’étouffer la Russie soviétique, bien qu’il fut beaucoup plus fort qu’elle et a été contraint pour le moment de la reconnaître ou de la presque reconnaître et d’entrer en tractation commerciale avec elle. » (Idem.)

     Dans une telle situation la contradiction interimpérialiste redouble de vigueur :

     « La situation générale de l’économie mondiale, et avant tout la ruine de l’Europe, détermine une longue période de lourdes difficultés économiques, de secousses, de crises partielles et générales, etc. Les rapports internationaux, tels qu’ils s’établirent comme résultat de la guerre et du traité de Versailles, rendent la situation sans issue. » (IIIe Congrès, Thèse sur la situation mondiale et la tâche de l’Internationale Communiste.)

     Si stabilisation du système capitaliste mondial il y a, celle-ci n’est donc que relative, de nouvelles crises s’annoncent et une nouvelle guerre impérialiste est déjà en germe. Nous soulignerons une nouvelle fois la date du IIIe Congrès (1921), qui analyse l’évolution vrrs une guerre impérialiste :

     « Il est absolument évident que, plus le mouvement révolutionnaire prolétarien mondial se ralenti et plus les contradictions de la situation internationale, économique et politique stimulent inévitablement la bourgeoisie à tenter de nouveau de provoquer un dénouement par les armes à l’échelle mondiale. » (Idem.)

     La période se caractérise aussi par le fait que :

     « Le mouvement populaire révolutionnaire aux Indes et dans les autres colonies est devenu maintenant partie intégrante de la révolution mondiale des travailleurs, dans la même mesure que le soulèvement du prolétariat dans les pays capitalistes de l’ancien ou du nouveau monde. » (Idem.)

     Ce sont là les grandes lignes de l’analyse du IIIe Congrès, qui a cerné la situation prévalant à l’époque dans leur complexité.

     Le IVe Congrès, en 1922, confirme cette analyse en soulignant certaines caractéristiques qui se sont amplifiées : le développement des luttes de libération nationale, notamment en Chine, la décomposition du Traité de Versailles, le passage de la classe ouvrière sur des positions défensives, l’offensive économique de la Russie des Soviets...

     Une nouvelle caractéristique surgit avec le cas Italien :

     « Le trait caractéristique du fascisme italien, du fascisme « classique » qui a conquis pour un temps tout le pays, consiste en ce que les fascistes non seulement constituent des organisations de combat strictement contre-révolutionnaires et armées jusqu’aux dents, mais encore essaient par une démagogie sociale de se créer une base dans les masses. (...) Le danger du fascisme existe maintenant dans beaucoup de pays. (...) Une des tâches les plus importantes des Partis Communistes est d’organiser la résistance au fascisme international, de se mettre à la tête de tout le prolétariat dans la lutte contre les bandes fascistes et d’appliquer énergiquement sur ce terrain aussi la tactique du Front Unique ; les méthodes illégales sont ici absolument indispensables. » (IVe Congrès, Résolution sur la tactique de l’Internationale Communiste.)

     Voilà qui règle son compte à l’argument de la bourgeoisie selon lequel les communistes auraient sous-estimés la lutte contre le fascisme ! Dès 1922, l’Internationale Communiste appelle à lutter contre le fascisme par l’application de la tactique du Front Unique.

     Le Ve Congrès, en 1924, confirme cette analyse. L’offensive du prolétariat dans les pays impérialistes est partout repoussée ; la social-démocratie, qui en porte la principale responsabilité, reste importante au sein des masses ouvrières ; le système capitaliste est rentré dans une période de stabilisation relative ; les mouvements fascistes naissent et se développent un peu partout ; les luttes de libération nationale continuent de croître ; le mouvement communiste international augmente considérablement et s’étend à d’autres pays ; l’influence des déviations de droite et de gauche dans plusieurs Partis Communistes persiste, etc...

 

Conséquence sur la tactique et l’organisation.

     La révolution retrouve un cheminement long, suite à la crise aiguë née de la guerre et de l’offensive prolétarienne. Du fait d’un certain nombre de facteurs objectifs et subjectifs, le capitalisme retrouve une certaine « stabilité » relative, précaire et provisoire. Dans chaque pays une spécificité propre, une complexité propre des structures sociales et situations particulières fondent des possibilités particulières de développement de la révolution et des tâches des Partis Communistes.

     L’erreur trotskiste et de la plupart des critiques de l’Internationale Communiste résident dans la confusion entre les périodes de « crises aiguës » de la situation mondiale et l’ensemble du processus de la révolution mondiale.

     Le premier tournant n’est pas le VIIe Congrès, mais le IIIe Congrès de l’Internationale Communiste, sous Lénine lui-même.

     En effet, l’Internationale Communiste se penche sur les causes de la défaite de la révolution et en souligne plusieurs, notemment la diversité des situations nationales :

     « L'acuité diverse des antagonismes, la différence de la structure sociale et des obstacles à surmonter selon les pays, le haut degré d'organisation de la bourgeoisie dans les pays de haut développement capitaliste de l'Europe Occidentale et de l'Amérique du Nord, étaient des raisons suffisantes pour que la guerre mondiale n'aboutisse pas immédiatement à la victoire de la révolution mondiale. » (IIIe Congrès, Thèse sur la tactique.)

     L’Internationale Communiste, qui a vu ses sections et ses forces augmenter considérablement, est confrontée désormais à la difficulté de diriger un mouvement communiste international dont les tâches sont aussi diverses que complexes :

     « Le Comité Exécutif de l'Internationale Communiste doit être organisé de telle sorte qu'il puisse prendre position sur toutes les questions d'action du prolétariat. Dépassant les cadres des appels généraux tels qu'ils étaient lancés jusqu'à présent sur telle ou telle question en discussion, le Comité Exécutif doit de plus en plus chercher à trouver les moyens et les voies pour développer son initiative pratique quant à l'action commune. (...) L'Internationale Communiste doit devenir une Internationale de fait, une Internationale dirigeant les luttes communes et quotidiennes du prolétariat révolutionnaire de tous les pays. » (IIIe Congrès, Résolution sur l’organisation de l’Internationale Communiste.)

     Ce n’est donc ni la déclaration de dissolution de l’Internationale Communiste ni son VIIe Congrès qui posent le constat de la diversité des situations et de la nécessité d’en tenir compte !

     Le IIIe Congrès estime d’ailleurs que cette diversité influe également sur les formes organisationnelles :

     « Il ne peut pas y avoir une forme d'organisation immuable et absolument convenable pour les Partis Communistes. Les conditions de la lutte prolétarienne se transforment sans cesse et, conformément à ces transformations, les organisations d'avant-garde du prolétariat doivent aussi chercher constamment les nouvelles formes convenables. Les particularités historiques de chaque pays déterminent aussi des formes spéciales d'organisation pour les différents Partis. Mais ces différenciations ont une certaine limite. » (IIIe Congrès, Thèses sur la structure, les méthodes et l’action des Partis Communistes.)

     De la même façon et plus précisément la tactique et le programme des différentes sections doivent s’ancrer dans les caractéristiques historiques et sociales spécifiques :

     « L'Internationale Communiste et ses sections soutiennent le mot d'ordre de l'unité du Front Prolétarien et prennent en main l'initiative de sa réalisation. La tactique des Partis Communistes s'inspirera des conditions particulières à chaque pays. » (IVe Congrès, Thèses sur l’Unité du Front Prolétarien.)

     En ce qui concerne le programme :

     « Dans le programme général doivent être nettement énoncés les types historiques fondamentaux entre lesquels se divisent les revendications transitoires des sections nationales, conformément aux différences essentielles de structure économique et politique des divers pays. » (IVe Congrès, Résolution sur le programme.)

 

La sous-estimation de la social-démocratie et le sectarisme.

     Le mot d’ordre « Allez aux masses ! », lancé par le VIe Congrès de l’Internationale Communiste et qui fut l’objet de débats au IIIe, IVe et Ve Congrès, est le résultat du nouveau contexte, du rapport des forces et de l’appréciation qui en découlait sur la question de la révolution mondiale et de la nécessité du Front Unique :

     « Les masses voient que la classe ouvrière était scindée en différents partis se combattant mutuellement, alors que la classe capitaliste engageait contre elle une offensive unique. Dans cette situation, la solution qui s’imposait était d’unifier les forces dispersées du prolétariat pour les opposer à l’attaque du capitalisme. » (Mathias Rakosi, « La IIIe Internationale Communiste », notice historique rédigée à la veille du IVe Congrès pour l’Annuaire du Travail, publiée par l’Internationale Communiste en 1923.)

     La tactique du Front Unique se heurta au sectarisme gauchiste de plusieurs sections (notamment en France et en Italie...), dont l’analyse volontariste sous-estimait l’implantation social-démocrate dans la classe ouvrière. À l’inverse une tendance opportuniste de droite interprétait le Front Unique comme une collaboration avec les chefs de la social-démocratie.

     Ce sont exactement le même débat et les mêmes tendances que l’on verra au VIIe Congrès, avec les mêmes accusations gauchistes (Bordiga) dénonçant la tactique formulée par Lénine du Front Unique comme « droitière et de collaboration de classe ».

     Le Ve Congrès tire le bilan des premières expériences de Front Unique et le parallèle est frappant avec le VIIe Congrès et le Front Populaire :

     « Sous l’influence d’insuccès, on a tenté de réviser notre tactique de Front Unique », constate Zinoviev, parlant au Congrès comme porte-parole du Comité Exécutif et dénonçant les critiques de Bordiga, qui utilisait les déviations de droite pour s’attaquer frauduleusement à la ligne juste du Front Unique :

     « Au cours de l’année écoulée, nous avons eu à porter 90 % de nos coups contre les déviations de droite. Je pense qu’au présent congrès il en sera de même. Plus on étudie les documents de nos sections et plus on se rend compte que le danger de droite ne saurait être exagérée, il est plus grand que jamais, non que nos militants soient mauvais, mais parce que la période actuelle de l’histoire le veut. Nous sommes entre deux vagues de révolutions et il est naturel qu’il se produise des tendances de droite. Les survivances social-démocrates sont plus grandes que nous n’aurions jamais pu nous figurer. Nous devons les déraciner, et nous y arriverons, mais seulement si nous refusons toute concession au radicalisme verbal et au révisionnisme théorique, si nous réprimons les déviations d’extrême gauche dès qu’elles commencent à prendre de l’importance. » (Rapport du Comité Exécutif au Ve Congrès.)

     L’Internationale Communiste, dans la phase de « stabilisation » du capitalisme après la première vague révolutionnaire, met au devant des tactiques de Front Unique dont le but est de ne pas se couper des masses, tout en luttant contre l’influence néfaste des chefs sociaux-démocrates, afin de préparer la seconde vague révolutionnaire qu’elle prévoit.

     Aussi l’Internationale Communiste lutte-t-elle contre la droite, qui lance au Ve Congrès une offensive pour que soit approuvée leur alliance sans principe et au sommet avec les directions social-démocrates, et contre les gauchistes, qui, eux, exigent l’abandon du Front Unique en tant que ligne tactique :

     « Nous comprenions la tactique du Front Unique comme une tactique révolutionnaire dans une période de ralentissement de la révolution. Mais dans nos rangs, des camarades se sont trouvés pour en faire une tactique d’évolution, une tactique d’opportunisme. C’était une manœuvre stratégique, mais certains camarades y ont vu une politique d’alliance avec la social-démocratie, une coalition de « tous les partis ». » (Idem.)

     Pour éviter la reproduction de ces déviations, le Ve Congrès apporte les précisions suivantes sur la tactique du Front Unique :

     « Le Front Unique par en bas est toujours indispensable, excepté peut être aux rares moments de guerre civile déclarée où il faut combattre par les armes même des ouvriers contre-révolutionnaires. Le Front Unique à la fois par en bas et par en haut doit être appliqué, pas toujours mais fréquemment dans les pays où nous sommes en minorité. (...) Bien entendu, il faut se garder contre les adultérations opportunistes, en employant cette tactique comme méthode d’agitation et de mobilisation, et non comme méthode de coalition politique avec les social-démocrates. Enfin, le Front Unique seulement par en haut. Ici, je suppose qu’il faut dire : jamais. Malheureusement dans la pratique, c’est précisément cette dernière qui a été le plus fréquemment employée : écrire des lettres ouvertes aux social-démocrates, mener des pourparlers interminables et inutiles avec les chefs pour élaborer des « programmes communs » (Idem.)

     Et de démasquer la tendance gauchiste comme suit :

     « À tous les camarades et particulièrement aux camarades du parti allemand qui, après l’expérience et les fautes de Saxe, se bouchent les oreilles avec de l’ouate dès qu’ils entendent parler de Front Unique, je recommande de réfléchir sérieusement à toutes ces questions. Le camarade de gauche Burian écrit, par exemple, en Tchécoslovaquie, que la tactique de Front Unique est la sauce principale du révisionnisme. Ce n’est pas vrai. Celui qui est révisionniste trouvera toujours un prétexte quelconque. Il le trouvera dans le parlementarisme où dans n’importe quoi. Nous ne triompherons jamais de la social-démocratie si nous avons peur de notre ombre, il faut prendre la tactique et la purger de toutes les impuretés opportunistes. Il se trouvera toujours des gens pour qui le Front Unique sera une sauce de révisionnisme. » (Idem.)

     Enfin l’application de la tactique du Front Unique relève pour le Ve Congrès de l’« analyse concrecte de chaque situation concrète » :

     « Il ne s’agit nullement de couler tous les Partis dans le même moule. Il faut poser la question concrètement pour chaque pays en particulier. » (Idem.)

     Une telle tâche d’adaptation aux situations est confiée directement à l’Internationale Communiste :

     « Tout l’art de l’Internationale Communiste consiste à adapter sa tactique aux différentes conditions qui sont très dissemblables et très variées. (...) Ici je suis d’accord avec le Parti Communiste allemand qu’il faut donner à chaque Parti des indications concrètes. Ce sera la tâche du Ve Congrès. » (Idem.)

     Le Ve Congrès conclut donc à une direction plus centralisée de l’Internationale Communiste, dont la vocation à devenir un véritable Parti Communiste mondial reste un objectif à atteindre.

     Devant certaines réticences de certaines sections sur le plan de la discipline, devant les déviations à droite et à gauche de la ligne de l’Internationale Communiste,

     « La direction internationale doit devenir plus collective, tous les Partis doivent envoyer au Comité Exécutif les meilleurs disciples de Marx et Lénine, les meilleurs cerveaux, les meilleurs organisateurs. Mais après avoir constitué cet organe directeur composé des meilleurs communistes du monde entier, il ne doit pas y avoir place pour une discipline de forme, il doit régner une véritable discipline communiste et prolétarienne. (...) Dans ces derniers temps, il y a eu des cas de violations de la discipline. Certains n’ont pas été punis. (...) Nous voulons un Parti Communiste indivisible, sans fraction, ni groupement. » (Idem.)

     En fait entre le IVe et le Ve Congrès, la question allemande, de par son importance et de par les événements qui s’y déroulaient, avait été au centre des préoccupations de l’Internationale Communiste. Dans la lutte contre les déviations de droite et de gauche de la ligne tactique du Front Unique, l’Internationale Communiste dans cette période s’était surtout occupée des grandes sections.

     L’objectif de devenir un véritable Parti Communiste mondial n’en devenait que plus explicite, avec les plaintes et réclamations de maintes sections, mettant en évidence les difficultés, malgré une volonté nettement affirmée de diriger un mouvement communiste dans un contexte de reflux révolutionnaire, où les spécificités de chaque nation reviennent au premier plan et où le développement inégal des forces communistes et des situations politiques différencie et rend très complexe la tâche.

     « Nguyen Aï-quac (Indochine) : Il faut accorder aux colonies plus d’attention que jusqu’ici. »

     « Pepper (États-Unis) : Je crains que notre congrès ne soit trop allemand, trop Europe centrale tout au moins, trop peu mondial. Il est vrai que le problème allemand a été le problème essentiel et vital de l’Internationale. Mais l’Internationale a d’autres problèmes à résoudre. »

     « Dengel (Allemagne) : La question allemande a occupé une très grande place au congrès. Par contre, d’autres questions n’ont presque pas été discutées : ainsi celles des perspectives économiques. »

     « Wijnkoop (Hollande) : Nous devons nous occuper davantage de la question coloniale. »

     « Buck (Canada) : Jusqu’à présent, le congrès s’est très peu occupé des sections de langue anglaise. »

     « Samoen (Java) : Nous espérons que le Comité Exécutif accordera plus d’attention aux colonies. »

     « Kreibich (Tchécoslovaquie) : Personne ne songe à contester que l’Internationale ait à combattre les déviations de droite et de gauche et à indiquer aux Partis leur voie politique. Mais la manière dont elle le fait n’est pas indifférente. On a pris l’habitude de s’étendre sur des articles des résolutions, des thèses, en négligeant le travail effectif des Partis et les perspectives économiques et politiques de chaque pays. Nos camarades attendent du congrès des nouvelles directives, des conseils, des perspectives politiques. »

     « Amter (Amérique) : L’Amérique est complètement négligée par le congrès. »

     « Katayama (Japon) : La délégation japonaise regrette que Zinoviev ait si peu parlé de l’Orient. Le rapport et les thèses de Varga ne tiennent compte que de l’Europe et l’Amérique. »

     « Lozovsky (Russie) : La transformation de l’Internationale Communiste en un Parti International bolchéviste, uni et fort est un processus très long et douloureux. Il ne pourra être accéléré que si le noyau dirigeant de l’Internationale, selon les circonstances, sait suivre tantôt une ligne de droite, tantôt une ligne de gauche, dans un sens conventionnel bien entendu et que les 54 Partis Communistes prennent une part toujours plus grande à la solution des problèmes internationaux... » (Ve Congrès mondial, Compte-rendu analytique.)

     Au delà de ces propos qui n’ont pas tous la même signification et la même valeur, on ne peut que constater la complexité et la diversité des questions que confrontent l’Internationale Communiste. Mais en plus de ces demandes que l’Internationale Communiste se « mondialise » et se penche sur les problèmes de chaque section, une attaque contre le centralisme démocratique et le Comité Exécutif se développe à ce congrès. C’est une double attaque de droite et de gauche qui cherchait à remettre en cause la discipline centralisée.

     « Si au sein de l’Internationale, nous nous bornons à observer la discipline officielle, nous nous transformerons en un squelette officiel et nous ne serons plus une Internationale vivante. La minorité quelle qu’elle soit et quelle que soit son orientation n’a pas seulement à se plier aux décisions de l’Internationale ; elle a aussi le devoir, dans l’Internationale entre deux congrès, d’appliquer ses décisions, dans son agitation et dans son organisation pour toutes les questions. » (Idem.)

     Ces précisions de Radek, pourtant droitier, indiquent les difficultés de l’Internationale Communiste à faire respecter la discipline et les décisions des congrès antérieurs. Au sein même du congrès, les opportunistes de droite et de gauche s’attaquent à l’Exécutif lui-même :

     « Fischer (Allemagne) : Dans les thèses du IVe Congrès, il y avait toutes sortes de formules peu claires. »

     « Brandler (Allemagne) : Nous nous reconnaissons coupables d’avoir avant tout appliqué et réalisé (de toutes nos forces) la ligne du IIIe et du IVe Congrès. Nous ne le regrettons pas, car nous tenons cette ligne pour juste, non pas seulement en ce qui regarde le passé mais encore aujourd’hui. »

     « Bordiga (Italie) : En réalité, on ne fait pas ici le procès du Comité Exécutif, mais le Comité Exécutif fait le procès des Partis. »

     « Wenzel (Tchécoslovaquie) : Sans une condamnation catégorique des tendances opportunistes, la collaboration du Parti tchèque avec l’Internationale Communiste dans l’esprit de toutes les décisions de l’Internationale nous semble compromise. »

     « Thalheimer (Allemagne) : Une question de première importance pour l’avenir est celle de l’immixtion de l’Internationale dans la direction des Partis. Personne ne nie que dans certaines conditions cette immixtion soit nécessaire. Mais ni en octobre, ni avant octobre, ni en janvier, elle n’a été fructueuse pour notre Parti. Au contraire, ces interventions de l’Internationale ont toujours causé de grandes crises. »

     « Grzegorzewski (Pologne) : Hœglund n’est pas pour la discipline et le centralisme dans l’Internationale. Mais il est pour la sévère discipline dans le Parti Communiste de Suède. » (Idem.)

     Ces différentes citations ne sont ni homogènes, ni exhaustives. En effet, nous avons livré pêle-mêle des positions de droite et de gauche tendant à remettre en cause l’aspect « centralisme » dans le principe du centralisme démocratique.

     Les leaders de droite (Radek) ou de gauche (Bordiga) finissent, devant les critiques du Congrès, par affirmer leur accord verbal avec un Parti Communiste mondial « discipliné » et « monolithique », selon les termes mêmes du Congrès. Il n’en demeure pas moins qu’un certain nombre de constats s’impose au sortir du Ve Congrès :

     — la période de stabilisation du capitalisme et de reflux de la vague révolutionnaire rend plus important la question des spécificités nationales que l’offensive antécédente avait amoindrie ;

     — les Partis Communistes tendent à passer de « sociétés de propagande » en Partis de masses ;

     — le rythme de leur développement est inégal d’un pays à un autre ;

     — les situations politiques auxquelles sont confrontés les Partis Communistes des différentes pays varient ;

     — leur implantation et le rapport de forces entre les Partis Communistes et les partis de la IIe International varient aussi.

     S’appuyant sur ces conditions complexes, et mettant au devant les « spécificités nationales », les opportunistes de droite tentent de faire dévier le Front Unique, et les opportunistes de gauche, prenant prétexte de cela, tentent d’amener à l’abandon même du principe du Front Unique. Le Congrès condamne ces deux déviations.

     Dans ce cadre général, le Congrès affirme que le développement de l’Internationale Communiste comme Parti mondial des communistes est un long processus, loin d’être gagné et qui sera parcouru de nombreuses embûches :

     « C’est seulement à mesure que les principales sections de l’Internationale Communiste se transforment en Partis bolchéviks que l’Internationale Communiste deviendra vraiment le Parti bolchévik universel pénétré du léninisme. » (Ve Congrès, Résolution sur la tactique, point XIV. La bolchévisation des Partis et la formation du Parti Communiste universel.)

     Le point de vue subjectif et idéaliste sur l’Internationale Communiste doit être abandonné.

     Le mérite et la richesse de l’Internationale Communiste est d’avoir entamé le travail de construction d’un mouvement communiste international organisé, d’avoir clarifié un nombre considérable de questions théoriques, d’avoir démasqué à chaque fois l’opportunisme de droite et de gauche, d’avoir aidé un certain nombre de Partis Communistes à devenir des partis de masses qui comptent et partant d’avoir été à l’avant-garde des gigantesques luttes de classes et des luttes de peuples opprimés tout le long de son existence. Et, pour les générations de communistes d’aujourd’hui, d’avoir laissé un héritage théorique, idéologique et politique considérable, qui est une véritable source d’inspiration.

     Le point de vue subjectif empêche de saisir l’apport réel de l’Internationale Communiste, de saisir l’évolution de son analyse et en définitive toute son importance historique et tout l’apport qu’elle constitue encore aujourd’hui pour nous, où le recul quantitatif et qualitatif du mouvement communiste international oblige à reconstruire en maints endroits les partis du prolétariat et à envisager leurs modes de liaisons et de collaborations.

     Le mot d’ordre de bolchévisation des sections, lancé par le Ve Congrès, a pour objet de faire rompre les sections d’avec les traditions social-démocrates qui persistent encore après Ve Congrès.

     Sur le plan organisationnel, la bolchévisation est la réorganisation des sections sur la base des cellules d’entreprises :

     « L’objectif essentiel de cette période de l’International Communiste est la bolchévisation de ses sections. Ce mot d’ordre ne doit en aucune façon être compris comme une transposition automatique de toute l’expérience du Parti bolchévik aux autres Partis. Les traits essentiels d’un Parti réellement bolchévik se ramènent à ce qui suit :

     « a) le Parti doit être une véritable organisation de masses, c’est-à-dire, légal et illégal, se maintenir en contact étroit et indispensable avec les ouvriers et exprimer leurs besoins et leurs espoirs ;

     « b) il doit être capable de manœuvrer, c’est-à-dire ne pas avoir une tactique dogmatique et sectaire, mais employer contre l’ennemi n’importe quelle manœuvre stratégique sans cesser de rester lui-même : c’est la faute capitale de nos partis de ne pas souvent le comprendre ;

     « c) il doit être un Parti essentiellement révolutionnaire et marxiste, poursuivant irrésistiblement son but en toutes circonstances et faisant le maximum d’efforts pour rapprocher l’heure de la victoire du prolétariat sur la bourgeoisie ;

     « d) il doit être un Parti centralisé, n’admettant ni fractions, ni tendances, ni groupements, un Parti monolithe fondu d’un bloc ;

     « e) il doit se livrer dans l’armée bourgeoise à un travail systématique de propagande et d’organisation. » (Idem.)

     L’Internationale Communiste ne considère pas à l’époque ses sections comme de réels Partis Communistes de masses à la hauteur de l’exigence de la situation et des tâches, et son objectif est défini comme suit :

     « La création de grands Partis Communistes, problème central de toute une époque. » (Ve Congrès, Résolution sur la tactique, point III.)

 

3. La fin de la période de « stabilisation relative » et la nouvelle crise du capitalisme (1929-1933).

     Le VIe Congrès du Komintern se déroule au moment où se développent les bases d’une nouvelle crise sans précédent du système impérialiste.

     À un moment où tous les idéologues bourgeois nient toute nouvelle crise, le VIe Congrès se distingue en annonçant, en 1928, une crise générale. La crise de 1929-1933 est venu prouver, encore une fois, la supériorité de l’analyse marxiste.

     Le VIe Congrès conclut de son analyse la fin de la période de « stabilisation » :

     « La troisième période est au fond celle du relèvement de l’économie capitaliste et presque parallèlement de celle de l’U.R.S.S., au-delà de leurs niveaux d’avant-guerre (début de la période dite de « reconstruction », nouvelle croissance des formes capitalistes de l’économie sur la base d’une technique nouvelle). Pour le monde capitaliste, cette période est celle d’un rapide développement de la technique, d’une croissance intense des cartels, des trusts, des tendances au capitalisme d’État, et conjointement, celle d’un puissant développement des contradictions de l’économie mondiale, se mouvant dans des formes déterminées par tout le cours antérieur de la crise du capitalisme (marchés réduits, U.R.S.S., mouvements coloniaux, accroissement des contradictions intérieurs de l’impérialisme). Cette troisième période, qui a particulièrement aggravé la contradiction existant entre la croissance des forces productives et la réduction des marchés, rend inévitable une nouvelle phase de guerres impérialistes entre États impérialistes, de guerres de ces derniers contre l’U.R.S.S., de guerres de libération nationale contre les impérialistes et leurs interventions, de batailles de classes gigantesques. » (VIe Congrès, Thèses sur la situation internationale et les tâches de l’Internationale Communiste.)

     Le VIe Congrès conclut à une exacerbation des contradictions de l’impérialisme :

     « En aiguisant les contradictions internationales (contradiction entre les pays capitalistes et l’U.R.S.S., occupation militaire du nord de la Chine comme commencement de son démantèlement et de la lutte entre les impérialistes) et les contradictions intérieures dans les pays capitalistes (radicalisation des masses de la classe ouvrière, intensification de la lutte de classe), en déchaînant les mouvements coloniaux (Chine, Inde, Egypte, Syrie) cette période aboutit fatalement, par un nouveau développement des contradictions de la stabilisation capitaliste, à un nouvel ébranlement de la stabilisation capitaliste et à une aggravation aiguë de la crise du capitalisme. » (Idem.)

     À l’intérieur des contradictions inter-impérialistes, le VIe Congrès souligne la contradiction entre pays vainqueurs et pays vaincus de la guerre 14-18. C’est justement dans ces pays vaincus que se développent principalement d’importants mouvements fascistes, ayant comme thématique le refus du traité spoliateur de Versailles et le discours sur le relèvement national. Cette contradiction inter-impérialiste poussait les événements vers une guerre impérialiste, même si les retournements de situation étaient toujours envisageables et nécessitaient la vigilance sur la question de la défense de l’U.R.S.S. :

     « Le prolétariat international, dont I’U.R.S.S. est la seule patrie, le rempart de ses conquêtes, le facteur essentiel de son affranchissement international, a pour devoir de contribuer au succès de l’édification du socialisme en U.R.S.S. et de la défendre par tous les moyens contre les attaques des puissances capitalistes. » (Idem.)

     Ce n’est donc pas le VIIe Congrès, ni un coup d’État dans l’Internationale Communiste, qui avaient amené à l’affirmation d’une telle tâche de défense de l’U.R.S.S. par le prolétariat international, mais c’est bien le VIe Congrès qui confirme en cela les congrès antérieurs de l’Internationale Communiste, qui indiquent le lien indissoluble entre les intérêts de l’U.R.S.S. et les intérêts du prolétariat mondial et des peuples opprimés dans leur lutte pour la suppression du système capitaliste.

     De cette analyse le VIe Congrès en déduit les tâches suivantes :

     — Lutte pour la paix et en cas de conflit, la transformation de la guerre impérialiste en guerre civile révolutionnaire ;

     — Lutte pour la défense de l’U.R.S.S. par tous les moyens ;

     — Soutien aux mouvements de libération nationale dans les colonies notamment en Chine ;

     — Maintien et intensification de la lutte contre l’opportunisme de droite, qui idéalisait la stabilisation capitaliste et ne voyait pas les germes d’une crise générale alguë, et l’opportunisme de gauche, qui, comme au Ve Congrès, refusait le Front Unique.

     Déjà au IVe Congrès, en 1922, l’Internationale Communiste avait signalé que :

     « Une des tâches les plus importantes des Partis Communistes est d’organiser la résistance au fascisme international, de se mettre à la tête de tout le prolétariat dans la lutte contre les bandes fascistes et d’appliquer énergiquement sur ce terrain aussi la tactique du Front Unique. »

     Le VIe Congrès reprend cette analyse dans son programme pour la révolution mondiale et donne les précisions ci-après :

     — Sur les conditions historiques d’émergence du fascisme :

     « L’époque de l’impérialisme, l’aggravation de la lutte de classe et la croissance, surtout après la guerre impérialiste mondiale, des facteurs de guerre civile, ont provoqué la faillite du parlementarisme. De là, les « nouvelles » méthodes et les nouvelles formes de gouvernement. Cette offensive de la réaction bourgeoise prend dans certaines conditions historiques, la forme du fascisme. » (Programme et thèses adoptés au VIe Congrès.)

     Le fascisme émerge donc sur le terreau de la crise de la démocratie parlementaire bourgeoise, en situation de crise économique grave grosse de risques de guerres civiles et d’une intensification de la lutte de classe. Ces conditions se caractérisent par :

     « L’instabilité des rapports capitalistes, l’existence d’importants éléments sociaux déclassés, l’appauvrissement de larges couches de la petite bourgeoisie des campagnes et enfin, la constante menace d’actions de masse du prolétariat. » (Idem.)

     — Sur sa nature de classe :

     « Afin de s’assurer une stabilité, une fermeté et une continuité plus grande du pouvoir, la bourgeoisie est de plus en plus contrainte de passer du système parlementaire à la méthode fasciste indépendante des rapports de combinaisons de partis. Cette méthode est celle de la dictature directe, idéologiquement camouflée à l’aide de l’« idée nationale » et de la représentation « corporative » (qui est en réalité celle des divers groupes des classes dominantes). » (Idem.)

     — Sur sa base de classe :

     « Il exploite le mécontentement des masses petites bourgeoises, des intellectuels et d’autres milieux sociaux, au moyen d’une démagogie sociale assez particulière (antisémitisme, attaques partielles contre le capital usurier, indignation contre les patriotes parlementaires et de la corruption, création d’une hiérarchie solide et rétribuée des formations fascistes, création d’un appareil de parti et d’un corps de fonctionnaires). Le fascisme s’efforce ce faisant de pénétrer dans les milieux ouvriers où il recrute les éléments les plus arriérés en mettant à profit le mécontentement causé par la passivité de la social-démocratie. » (Idem.)

     — Ses objectifs de classe :

     « Le fascisme s’assigne pour tâche principale la destruction de l’avant-garde ouvrière révolutionnaire, c’est-à-dire des éléments communistes du prolétariat et de leurs cadres. (...) Recourant, pendant les périodes les plus critiques pour la bourgeoisie, à une phraséologie anticapitaliste, le fascisme perd en route ses grelots anticapitalistes et se révèle de plus en plus, dès qu’il s’est affermi au pouvoir, comme la dictature terroriste du gros capital. » (Idem.)

 

Conséquence sur la tactique et l’organisation.

     Le VIe Congrès tire comme conclusion de son analyse la nécessité du Front Unique, sans affaiblissement pour autant des critiques vis-à-vis de la social-démocratie, qui demeure le second recours du capital en situation de crise :

     « En s’adaptant aux changements de la situation politique, la bourgeoisie se sert tour à tour des méthodes du fascisme et de celle de la coalition avec la social-démocratie, cette dernière jouant fréquemment un rôle ouvertement fasciste (Noske en Allemagne, Parti Socialiste Polonais...). » (Idem.)

     Le Front Unique antifasciste est donc bien une tactique visant à unir les masses ouvrières dans le combat antifasciste, tout en démasquant la direction social-démocrate. L’Internationale Communiste en appelle aussi à d’autres tâches :

     « L’Internationale Communiste porte une attention particulière à la préparation systématique de la lutte contre les dangers de guerres impérialistes. L’activité des Partis Communistes doit démasquer impitoyablement le social-chauvinisme, le social-impérialisme, la phraséologie pacifiste qui recouvre les plans impérialistes de la bourgeoisie. (...) Les mots d’ordre fondamentaux de l’Internationale Communiste dans ce domaine sont : transformation de la guerre impérialiste en guerre civile ; défaite de son « propre » gouvernement impérialiste ; défense de l’U.R.S.S. et des Colonies par tous les moyens en cas de guerre contre elles. » (Idem.)

     De ces propos clairs l’Internationale Communiste en déduit en matière d’organisation que :

     « Pour coordonner le travail et l’action révolutionnaire et pour pouvoir les diriger de la façon la plus efficace, le prolétariat international a besoin d’une discipline internationale de classe, qui doit être observée avant tout dans les rangs du Parti Communiste. Cette discipline communiste internationale s’exprime par la subordination des intérêts particuliers et locaux du mouvement à ses intérêts généraux et permanents et par l’exécution intégrale de toutes les décisions prises par les organes dirigeants de l’Internationale Communiste. » (Idem, souligné par nous.)

     Pour l’Internationale Communiste, la situation complexe et lourde d’une nouvelle conflagration mondiale peut éventuellement mettre en opposition momentanée « les intérêts particuliers et locaux » et les « intérêts généraux et permanents » du mouvement communiste international. Et c’est sur la base des « intérêts généraux et permanents » du mouvement communiste international qu’il convient d’analyser la période historique qui va succéder au VIe Congrès et surtout la Seconde guerre mondiale antifasciste.

     Il apparait clairement ici que ce n’est ni le VIIe Congrès, ni le Comité Exécutif issu de ce congrès, ni l’U.R.S.S., qui au cours de la guerre mondiale de 1939-1945 auront « imaginé ce truc » pour dissoudre l’Internationale Communiste. Ces accusations éludent le fait que c’est déjà le VIe Congrès, à un moment où le caractère de la guerre en préparation restait encore impérialiste, qui envisagea cette possibilité.

     Le VIe Congrès reste conscient que la discipline internationale ne peut se réduire à une simple exécution des ordres venus d’en haut, et la Commission des Statuts déclare, dans une formule sans ambigüité, qu’« il n’est pas possible au Comité Exécutif de diriger l’Internationale Communiste depuis Moscou » ; pour suivre de près les réalités nationales diverses et multiples de la lutte de classe, le Comité Exécutif mit sur pied des « bureaux » censés s’occuper des aires géographiques précises (Europe Centrale, Orient, etc...) et le Congrès décida que des instructeurs suivraient les travaux des Comités Centraux des Partis afin que le Comité Exécurif puisse tenir le plus possible compte des réalités concrètes sur le terrain et que ses décisions puissent être contrôlées dans leur application par les sections.

     C’était d’ailleurs là le renforcement d’une pratique ancienne datant du vivant de Lénine.

 

4. La victoire du fascisme en Allemagne et le VIIe Congrès de l’Internationale Communiste (1934-1936).

     Entre le VIe Congrès et le VIIe Congrès, la situation internationale évolue rapidement apportant à la fois confirmation des analyses de l’Internationale Communiste et faisant apparaître des traits nouveaux d’une très grande importance. La crise et la sortie de la période de « stabilisation relative » du capitalisme est dès 1929 une réalité éclatante indéniable.

     Cependant l’U.R.S.S. connaît un développement sans precédent impulsé par le Premier Plan Quinquennal, faisant du socialisme une alternative de plus en plus crédible pour un nombre croissant des masses à travers le monde. Après le succès du Premier Plan Quinquennal, une véritable guerre économique est déclenchée contre l’U.R.S.S. (sabotage, freinage des importations, embargo et refus de crédits, campagne de dénigrement ...).

     Et pourtant la crise des débouchés est telle qu’elle décuple la concurrence entre les pays impérialistes qui chacun cherche à maintenir son accès au marché Soviétique, seul marché ne connaissant pas la crise. Ainsi certains secteurs, comme celui des constructions mécaniques n’ont tenu que grâce à l’existence d’un dynamique marché Soviétique dans cette mer d’économies effondrées et désarticulées par la crise de 1929. C’est d’ailleurs là les deux raisons essentielles du non déclenchement de la guerre à ce moment : l’accès au marché Soviétique et la mobilisation du prolétariat mondial contre la guerre, y compns l’U.R.S.S., dont la solidité et la force militaire et économique est un motif supplémentaire.

     C’est ainsi que, dans chaque pays impérialiste, c’est dans l’exacerbation des contradictions inter-impérialistes que la solution de la crise est recherchée, en particulier dans les pays vaincus qui, parce que manquant de colonies, ressentent plus encore ce besoin de débouchés.

     Le Japon s’engage le premier dans la guerre, en agressant en 1931 la Chine et en s’emparant des intérêts occidentaux dans ce pays. Seul l’U.R.S.S. et l’Internationale Communiste soutiennent activement le peuple Chinois. Les puissances impérialistes inaugurent une nouvelle politique qui sera bientôt connue sous le vocable de « non-intervention », laquelle va connaître ses lettres de noblesse avec l’Allemagne nazie, et dont l’essence consiste à pousser les puissances vaincues à rechercher des débouchés vers les colonies « libres » et dans une guerre contre l’U.R.S.S.

     Une autre caractéristique de la crise de 1929 est qu’elle ne connaît pas de reprise comme dans la crise classique de surproduction, mais débouche sur une longue période de dépression qui conduira d’ailleurs à une nouvelle crise économique en 1937.

     C’est une crise générale profonde et durable, qui pousse toutes les bourgeoisies à accentuer la pression sur la classe ouvrière et les peuples opprimés et, pour un nombre important d’entre elles, à rechercher dans la dictature fasciste la solution à la crise.

     C’est surtout dans les pays vaincus de la guerre impérialiste de 1914-18 qu’une telle perspective va se réaliser. Et en Allemagne, dès 1932-33, les nazis s’installent au pouvoir.

 

Le contexte et son analyse.

     La victoire du fascisme fut une sérieuse défaite de la classe ouvrière allemande avec comme conséquence la dictature ouverte contre la classe et son Parti, le développement sans précédent des tendances réactionnaires des démocraties bourgeoises et l’accroissement des organisations fascistes, l’accélération des menaces de guerres inter-impérialistes et/ou contre l’U.R.S.S.

     Deux questions centrales traversent le VIIe Congrès : la lutte contre le fascisme et la lutte contre la guerre.

 

a) La lutte contre la guerre.

     Le VIIe Congrès met en exergue le fait que :

     « La période de la crise économique mondiale et de la dépression d’un genre spécial fourni un exemple particulier de développement inégal. Elle nous montre les conséquences de cette inégalité du développement du capitalisme dans tous les domaines. » (Discours de Ercoli.)

     Cette loi du développement mise en évidence par Lénine renforce les risques de guerre sur la base des contradictions inter-impérialistes à la fois dans le camp des vainqueurs de la guerre 14-18, mais aussi entre ces pays et les vaincus, ce qui débouche sur une rupture de l’équilibre imposé par le traité de Versailles. Ercoli en parle en ces termes :

     « Or il est important de noter qu’entre les puissances elles-mêmes, qui avaient imposé aux vaincus les traités d’après guerre, les contradictions s’aiguisaient. Elles étaient en rivalité les unes avec les autres, et cette rivalité devait finalement faire sauter le système créé par les traités d’après guerre. » (Idem.)

     La contradiction inter-impérialiste pour la conquête du plus de débouchés possible au détriment des concurrents, conduit chacun à exploiter encore plus son propre prolétariat afin de pouvoir se permettre le « dumping » nécessaire pour s’introduire dans les sphères d’influence des autres. Cette situation accroît donc la contradiction bourgeoisie-prolétariat. Le fascisme est la réponse, dans certains pays, de la bourgeoisie à l’exacerbation de cette contradiction.

     Le VIIe Congrès poursuit en mettant en évidence trois traits nouveaux qui ont vu le jour depuis le VIe Congrès :

     « Le puissant essor de l’U.R.S.S., l’attaque du militarisme japonais en Extrême-Orient, la poussée du fascisme en Europe, et particulièrement en Allemagne. » (Idem.)

     Ces trois traits agissent de façon contradictoire et en interaction, et de l’équilibre entre ces facteurs dépendra l’évolution des événements et l’orientation qu’aura la guerre à venir.

     Le développement impétueux de l’U.R.S.S. à un moment où le monde entier est en crise, renforce son autorité internationale et sa politique de paix :

     « Les relations entre l’Union Soviétique et les pays capitalistes sont entrés dans une phase nouvelle, dont les caractéristiques principales sont l’autorité croissante du pays de la dictature du prolétariat et sa politique de paix. » (Idem.)

     Ceci amène à un antisoviétisme dont le militarisme fasciste japonais et le nazisme allemand se servent pour obtenir un soutien dans la perspective promise d’une croisade antibolchévik. Dès lors, le fascisme apparaît comme l’ennemi principal au yeux du VIIe Congrès :

     « En concentrant le feu de notre lutte sur l’ennemi principal de la paix, sur le fascisme allemand — ce qui ne nous empêche pas de mener une lutte intransigeante contre « notre » impérialisme et contre les partis de guerre extrémistes dans les pays capitalistes qui sont liés au fascisme allemand — nous accomplissons notre rôle de défenseurs irréductibles de toutes les libertés et conquêtes de la classe ouvrière et des travailleurs et nous défendons les libertés nationales. » (Idem.)

     Ces propos datent de 1935, à un moment où de nombreuses bourgeoisies, en opposition objective au fascisme allemand, manœuvrent pour orienter ses velléités agressives vers l’U.R.S.S. :

     « La bourgeoisie réactionnaire anglaise estime pouvoir canaliser la poussée de l’impérialisme allemand et de l’impérialisme japonais, qui menace ses positions, dans la voie anti-soviétique. (...) La bourgeoisie anglaise, avec les concessions qu’elle fait et l’appui qu’elle donne aux instigateurs de guerre en Europe et en Extrême-Orient, rapproche l’explosion d’une nouvelle guerre mondiale, dans laquelle l’empire britannique aussi sera entraîné inévitablement. » (Idem.)

     Ceci devrait faire réfléchir ceux qui adoptent facilement la haineuse campagne bourgeoise contre le Pacte de non-agression Molotov-Ribbentrop de 1939.

     Retenons pour l’instant que l’histoire confirmera totalement cette analyse du VIIe Congrès, de 1935, puisque la position de l’impérialisme français, à ce moment disposé à un accord avec l’U.R.S.S., résulte de la pression des masses, qui, dès 1934, avaient écarté par une action décisive la menace de prise de pouvoir par les fascistes français. La défaite du Front Populaire en 1937-38, va permettre à la bourgeoisie française de s’aligner sur la duplicité anti-soviétique de son homologue anglaise, brisant ainsi l’équilibre relatif qui va précipiter l’humanité dans la guerre.

     Mais en 1935, le VIIe Congrès se propose d’utiliser les contradictions inter-impérialistes pour renforcer le camp de la paix, à la tête duquel se trouve l’U.R.S.S. :

     « Nous cherchons à utiliser toutes les différences existant entre les positions respectives des différentes puissances impérialistes. Nous devons savoir les utiliser dans l’intérêt de la défense de la paix, sans oublier un instant la nécessité de diriger l’attaque contre l’ennemi qui est dans notre pays, contre « notre » impérialisme. » (Idem.)

     Dès 1935, donc, le VIIe Congrès divise les pays capitalistes en deux parties dependamment de leur attitude objective vis-à-vis la guerre et la paix :

     « Nous voyons se dessiner de plus en plus clairement en Europe un groupe d’États capitalistes gouvernés et dirigés par les forces les plus belliqueuses et les plus réactionnaires, directement intéressés à un déclenchement rapide de la guerre en général, de la guerre contre l’U.R.S.S. en particulier. Il s’est formé, d’autre part, un groupe de pays capitalistes, qui en majorité, ont conservé le régime parlementaire et qui sont plus ou moins intéressés à la sauvegarde de la paix. » (Idem.)

     Ainsi en 1935, bien que définissant la guerre en préparation comme une guerre inter-impérialiste, le VIIe Congrès n’en attire pas moins l’attention sur des traits particuliers qui étaient en développement et qui vers 1939 vont arriver à maturité, faisant de la Seconde guerre mondiale une guerre antifasciste et de libération.

 

b) L’analyse du fascisme.

     Dans un tel contexte, l’analyse du fascisme, perçu comme ennemi principal, s’avère d’une importance particulière. C’est à Dimitrov, après sa lutte héroïque au procès de Leipzig, de partir des analyses d’abord du IVe Congrès et des approfondissements du VIe, pour intégrer en les développant les éléments nouveaux apparus avec l’accession de Hitler au pouvoir.

     En effet la victoire du nazisme en Allemagne, avec la place et le poids économique de cette puissance, permet d’unifier les forces les plus réactionnaires au plan mondial autour du grand capital allemand. Cette fraction du grand capital, dans tous les pays effrayée par l’essor de l’U.R.S.S., l’aggravation de la crise et l’ampleur des luttes de classe et des luttes des peuples opprimés, cherche dans la dictature fasciste et la suppression de tous droits et de toutes organisations de classe, la solution pour maintenir sa domination de classe.

     En 1928, le VIe Congrès avait noté que le fascisme et la social-démocratie étaient les deux moyens, se renforçant mutuellement, par lesquels la bourgeoisie entendait pérenniser son pouvoir. L’attitude social-démocrate préférant Hitler à l’alliance avec les communistes, notamment en Allemagne, en était une preuve éloquente.

     Le VIIe Congrès devait noter à son tour que la signification de la victoire des nazis en Allemagne consiste dans l’abandon par la bourgeoisie réactionnaire au pouvoir de tout habillage démocratique, avec comme conséquence, non seulement la répression la plus féroce qui soit contre les communistes, mais aussi contre toutes les forces démocratiques :

     « L'arrivée du fascisme au pouvoir, ce n’est pas la substitution ordinaire d’un gouvernement bourgeois à un autre, mais le remplacement d’une forme étatique de la domination de classe de la bourgeoisie — la démocratie bourgeoise — par une autre forme de cette domination, la dictature terroriste déclarée. » (Dimitrov.)

     Sans nous attarder sur le VIIe Congrès, ce dernier congrès de l’Internationale Communiste préconise le Front Unique et le Front Populaire antifasciste, dépendamment de la situation objective, tout en attirant l’attention contre les déviations opportunistes de droite et de gauche de sa ligne, que les autres congrès avaient déjà combattues.

 

Conséquence sur l’organisation.

     Le VIIe Congrès se tient à un moment où le mouvement communiste international avait beaucoup grandi, résultat des efforts de bolchevisation de l’Internationale Communiste depuis le VIe Congrès. L’Internationale Communiste passe ainsi de 65 partis en 1928 à 76 au VIIe congrès et de 3 millions 835.000 membres à 6 millions 800.000 en 1935. Toutefois :

     « Le VIIe Congrès mondial de l’Internationale Communiste constate de sérieuses lacunes dans le travail de certaines sections de l’Internationale Communiste : application tardive de la tactique du Front Unique, incapacité de mobiliser les masses pour des revendications partielles de caractère aussi bien politique qu’économique, incompréhension de la nécessité de la lutte pour défendre les restes de la démocratie bourgeoise, incompréhension de la nécessité de créer le Front Populaire anti-impérialiste dans les pays coloniaux et dépendants, dédain pour le travail dans les syndicats réformistes et fascistes et dans les organisations de masses des travailleurs créées par les partis bourgeois, sous-estimation de l’importance du travail parmi la paysannerie et parmi les masses de la petite bourgeoisie urbaine. » (Résolution du VIIe Congrès sur le Rapport du Comité Exécutif.)

     Ce sectarisme constituait un handicap empêchant les Partis Communistes de se mettre à la tête des masses dans le combat revendicatif et antifasciste. Entre le VIe Congrès et le VIIe Congrès, ce type d’erreur était un danger réel, alors que l’on a vu qu’au Ve Congrès l’accent avait été fortement mis sur l’opportunisme de droite. Les racines de ce gauchisme trouvaient leur source à la fois dans une réaction à la trahison des dirigeants sociaux-démocrates, qui sabotaient les tentatives de réalisations du Front Unique surtout à la base, mais également dans la complexité et la rapidité de mutation des situations :

     « Le changement rapide de la situation, la croissance impétueuse du mécontentement des masses, l’accentuation du danger fasciste et de la menace de guerre obligeaient les communistes à modifier rapidement leurs appréciations de la situation, du rôle des différents partis, groupes ou personnes, à lancer en temps opportun des mots d’ordre adaptés à la nouvelle situation et les contraignaient à effectuer un formidable travail d’organisation. Dans l’accomplissement de ces tâches, les communistes furent bien souvent exemplaires. Pourtant leurs mots d’ordre retardaient parfois sur l’évolution politique rapide et complexe, ils n’appréciaient pas toujours d’une façon juste le rapport des forces de classe, ils persistaient parfois sur des mots d’ordre et sur des méthodes de lutte qui, encore justes peu de temps auparavant, se trouvaient déjà périmés dans une situation différente. » (Rapport du Comité Exécutif au VIIe Congrès.)

     À partir d’un tel bilan concret des difficultés rencontrées, des modifications en matière d’organisation sont introduites afin d’y remédier :

     « Il est indispensable de changer les méthodes de travail et de direction de l’Internationale Communiste, en tenant compte du fait qu’il est impossible d’avoir un rôle directeur depuis Moscou dans toutes les questions et envers ses 75 sections, qui sont placées dans les conditions les plus diverses (partis dans les métropoles et les colonies, dans les pays hautement développés et dans les pays essentiellement paysans, partis légaux et illégaux, etc.). » (Lettre de Dimitrov du 1er juillet 1934 à la Commission chargée de préparer le second point de l’ordre du jour du VIIe Congrès.)

     En plus de ce facteur, il y a le fait que la plupart des sections sont devenues de véritables partis de masses :

     « Un nombre de plus en plus grand de Partis Communistes, qui, au moment du VIe Congrès mondial, n’étaient encore que de simples groupes de propagande, commencent aujourd’hui à se transformer en partis de masse et à devenir des facteurs politiques importants dans leur pays. Dans tous les Partis Communistes des grands pays, il s’est déjà formés des organismes dirigeants fidèles à nos principes et capables de résoudre de façon indépendante, en se basant sur les décisions de nos congrès et sessions plénières, les questions politiques et tactiques les plus complexes de leur pays. » (Rapport d’activité du Comité Exécutif au VIIe Congrès.)

     C’est sur cette base que :

     « Dans sa résolution sur le rapport d’activité du Comité Exécutif, le Congrès a décidé de concentrer la direction concrète de notre mouvement dans les sections elles-mêmes. Cela nous oblige de renforcer de toutes les manières le travail de formation et d’éducation des cadres, de consolidation des Partis Communistes par de véritables dirigeants bolchéviks, afin que les partis, forts des décisions des congrès de l’Internationale Communiste et des sessions plénières de son Comité Exécutif, puissent, lors de brusques tournants dans les événements, trouver avec rapidité et par eux-mêmes une solution juste aux tâches politiques et tactiques du mouvement communiste. » (Dimitrov, Discours de clôture du VIIe Congrès.)

     Concernant dorénavant le rôle du Comité Exécutif, il est décidé :

     « Le VIIe Congrès mondial de l’Internationale Communiste invite le Comité Exécutif de l’Internationale Communiste (...) à transférer le centre de gravité de son activité sur l’élaboration des orientations politiques et tactiques fondamentales du mouvement ouvrier international, à partir, pour résoudre toutes les questions, des conditions et particularités concrètes de chacun des pays, et à éviter, en règle générale, de s’immiscer directement dans les affaires internes d’organisation des Partis Communistes... » (Résolution sur le rapport du Comité Exécutif.)

     C’est donc dès 1935 qu’est décidé, devant la situation objective, les besoins concrets de la lutte de classe et les acquis du travail antérieur, la cessation de la direction centralisée de l’Internationale Communiste et des sections la composant, et non en 1943, date de la dissolution de l’Internationale Communiste.

     C’est dans le même souci d’être au plus près des réalités et des nécessités du combat de classe, qu’est modifiée l’organisation de l’Internationale Syndicale Rouge (I.S.R.) :

     « Je propose de réorganiser l’Internationale Syndicale Rouge. À la suite de cette discussion, il faut proposer la réorganisation. Transférer à l’étranger le centre de gravité de l’activité de l’I.S.R., créer à l’étranger des centres qui feront la propagande, mènerons la lutte pour l’unité syndicale et appliqueront la ligne de classe du mouvement syndical à l’étranger. Et ici, cet énorme appareil, cet énorme bâtiment de l’I.S.R., doit être réduit, en n’y laissant qu’un petit centre, qui sera lié à l’Internationale Communiste et l’aidera dans son travail. Quand à l’édition et la propagande, elles doivent être concentrées dans les pays-mêmes, plus près de la classe ouvrière des pays capitalistes. » (Réunion du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste du 11 mars 1936.)

     Ces transformations capitales dans l’organisation et la direction de l’Internationale Communiste, résultent de l’évolution de la situation, qui se caractérisait par l’accroissement du développement inégal, de la diversité et la complexité des contextes nationaux, du besoin d’une adaptation rapide aux évolutions sans cesse accélérées des rapports de forces dans chacun des pays et au plan international, de la taille et maturité atteinte par les Partis Communistes dans les grands pays capitalistes, qui drainaient des millions et des millions de membres. À l’exemple des événements en France en 1934, où les masses spontanément, puis sous la direction du P.C.F. ont stoppé net l’assaut et le coup d’État fasciste, après avoir tiré les leçons de la prise de pouvoir par les hitlériens en Allemagne un an plus tôt.

     Évidemment ces transformations et cette « décentralisation » de l’Internationale Communiste n’étaient en aucune façon un blanc sein donné au « libre » développement des déviations de droite et de gauche. L’Internationale Communiste n’a jamais cessé de bander ses forces pour lutter contre ces déviations (même si on sait que plusieurs Partis, beaucoup plus tard, vont tomber dans le révisionnisme). Mais dans l’immédiat, ces mesures vont surtout permettre, au moment de la conflagration généralisée, que partout les sections nationales de l’Internationale Communiste vont jouer le premier rôle et tenir la place décisive dans la lutte antifasciste, dans la résistance et dans l’instauration des Démocraties Populaires dirigées par des Partis Communistes dans les pays de l’Est.

     Les déviations de droite du P.C.F. et du P.C.I. (Italien) notamment, ne doivent pas nous masquer l’importance des victoires grâce aux tactiques justes de l’Internationale Communiste, émises par le VIIe Congrès, qui, conscient de tels risques, en avait averti les sections :

     « Inspiré de la résolution de faire triompher cette ligne tactique et sûr que cette voie mènera nos Partis à de grands succès, notre Congrès a en même temps envisagé l’éventualité que l’application de cette ligne bolchévik dans la pratique ne se fera pas toujours sans encombre, sans erreurs, sans certaines déviations à droite ou à « gauche », déviation tantôt du côté de l’opportunisme et du suivisme, tantôt du côté de l’auto-isolement sectaire. (...)

     « Il ne peut y avoir de place, dans nos rangs pour les fractions et pour les intrigues fractionnelles. Quiconque essayera de violer l’unité de fer de nos rangs par une action fractionnelle quelconque, apprendra par lui-même ce que signifie la discipline bolchévik que nous ont toujours enseigné Lénine et Staline. Que cela serve d’avertissement aux quelques éléments qui, dans certains Partis, pensent pouvoir profiter des difficultés de leur organisation, des blessures, des défaites et des coups de l’ennemi déchaîné... » (Dimitrov, Discours de clôture du VIIe Congrès.)

     L’avertissement est clair, il se passe de commentaire et indique que l’Internationale Communiste n’a pas du tout sous-estimé les risques, mais les a pris en compte pour prendre ses décisions, qui auront permis au Partis Communistes de prendre les initiatives en temps et en heure dans la lutte contre le fascisme.

 

5. La période de la guerre et la dissolution de l’Internationale Communiste (1937-1943)

     Sans nous étendre sur les événements qui séparent le VIIe Congrès du déclenchement de la guerre, penchons-nous sur la situation et le système de contradictions en 1943, date de la dissolution de l’Internationale Communiste.

     La contradiction qui détermine toutes les autres et dont l’expression concrète et militaire est celle opposant par la guerre le camp fasciste et anti-fasciste.

     Le camp anti-fasciste n’a pas existé spontanément, mais résulte de l’échec total de la stratégie des puissances impérialistes française, anglaise et américaine dans leur stratégie de canalisation de l’agression hitlérienne vers l’Est, vers l’U.R.S.S. Rappelons-nous en effet que, malgré les propositions répétées de l’U.R.S.S. et du Komintern (l’Internationale Communiste) sur la nécessité d’une politique commune de « sécurité collective » des « pays épris de paix » afin d’isoler les États fascistes dès 1935, ces pays impérialistes ont tenté pendant près d’une décennie de s’entendre avec Hitler pour isoler l’U.R.S.S. et orienter les visées du IIIe Reich vers cette dernière.

     Ainsi en 1941, l’agression fasciste et la menace de sa domination sur le monde réalise de fait l’alliance de l’U.R.S.S., des pays impérialistes agressés et des peuples colonisés dans un seul et même camp anti-fasciste.

     Ce changement qualitatif et momentané du système de contradictions se réalise au cours du processus-même des événements, où des retours en arrière sont possibles. Par exemple, lors de la guerre russo-finlandaise, au moment de cette parodie de guerre que l’on appelle « drôle de guerre » entre d’une part l’Allemagne et d’autre part la France et l’Angleterre, c’est contre l’U.R.S.S. que se développent les volontés d’agression, notamment franco-anglaises, qui n’ont pas hésité d’y envoyer des troupes du coté finlandais, alors que l’U.R.S.S. cherchait à renforcer sa capacité de défense contre l’inévitable agression nazie.

     De même, au fur et à mesure que les hitlériens subissaient des défaites à l’Est face à l’Armée Rouge, au fur et à mesure le système de contradictions évoluera vers ce que l’on appellera plus tard la « guerre froide », c’est-à-dire que l’opposition entre le socialisme et le capitalisme prenait le dessus sur l’alliance antifasciste...

     C’est aussi une évolution similaire que l’on peut observer entre les puissances impérialistes et les peuples opprimés. En 1943, c’est justement l’année du grand tournant de la guerre où, avec la victoire décisive de Stalingrad, des retournements d’alliance sont envisagés sérieusement dans les chancelleries occidentales. L’impérialisme mondial prend de plus en plus peur du rapport de forces en sa défaveur qui s’annonce pour l’après-guerre. Même la littérature bourgeoise est pleine de récits montrant la recherche effrayée d’une possibilité de retournement ou de rupture de l’alliance.

     La question qui se posait dès lors au mouvement communiste international et à l’U.R.S.S., c’était : que faire pour qu’un tel projet ne puisse pas voir le jour ? L’on sait que, dès la capitulation de Von Paulus, le maréchal hitlérien devant les portes de Stalingrad, les nazis ont lancé une vaste campagne sur le thème du « rideau de fer qui tombe sur l’Europe », dans le but d’apeurer les impérialistes alliés avec l’U.R.S.S. dans le front antifasciste. Le but de cette propagande de Gœbbels était de briser le front antifasciste et de favoriser un retournement d’alliance. Dans cette agitation fébrile et affolée des nazis, il désignait l’existence formelle de l’Internationale Communiste comme la « preuve » de leurs assertions sur la « cinquième colonne bolchévik manipulée par Moscou ». Il fallait donc mettre en place tous les éléments permettant de renforcer la lutte antifasciste, qui avait comme principal but le renforcement des forces du socialisme et de la lutte des peuples opprimés.

     Dans certains États capitalistes, la frayeur de la bourgeoisie était telle, qu’elle a choisi de s’allier avec les fascistes contre les communistes et la population luttant pour la libération. Dans d’autres États, c’est une partie significative de la bourgeoisie qui a fait le choix contraire. Dans la majorité des cas, la situation est plus complexe, la bourgeoisie se scindant en deux ou plusieurs fractions avec des choix divers.

     Comme on le voit, le système de contradictions est d’une grande complexité, évolue très vite et est d’une très grande mobilité dans un sens comme dans un autre selon les cas. En plus, la situation de guerre à proprement parler rend impossible un système de direction centralisé de l’Internationale Communiste. C’est d’ailleurs ce que nous explique précisément la Résolution relative à la décision de dissolution de l’Internationale Communiste, prouvant du même coup la grande force idéologique que révèle le fait que l’Internationale Communiste ait prévu dès le VIIe Congrès une telle possibilité et en ait tiré les conclusions organisationnelles adéquates :

     « Déjà avant la guerre, il devenait plus évident de jour en jour que, devant la complication de la situation nationale et internationale de chaque pays, la direction des forces ouvrières par un seul centre international rencontrait des difficultés insurmontables. Les profondes divergences dans le développement des divers pays, le caractère hétérogène et souvent même contradictoire de leurs institutions politiques, la diversité des cadences de leur développement social et politique, les différences dans les degrés de conscience de classe et d’organisation de la classe ouvrière dans chaque pays, posent pour chaque pays, d’autres tâches et d’autres devoirs. » (Résolution relative à la décision de dissolution de l’Internationale Communiste, mai 1943.)

     En effet, le VIIe Congrès, en 1935, avait maintenu comme tâche du Comité Exécutif l’élaboration des orientations générales. Il avait été souligné que l’Exécutif se rapproche des réalités concrètes des situations nationales, afin d’éviter que les orientations générales de l’Internationale Communiste ne soient un frein au développement du mouvement sur le terrain. Pour ce faire, le VIIe Congrès avait adopté une série de décisions que nous rappelons :

     — élaboration de Commissions par grandes zones géographiques ;

     — mise en place de Conseillers auprès de chaque Comité Central ;

     — séances plénières de l’Exécutif plus régulières et plus nombreuses ;

     — augmentation du nombre des membres de l’Exécutif, afin que le plus grand nombre de pays et de Partis soient représentés ;

     — demande au Parti Communiste d’envoyer à l’Exécutif leurs cadres pour l’analyse de la situation de leurs pays.

     L’ensemble de ces mesures avait pour objet, après le transfert par le VIIe Congrès de la direction à chaque Comité Central, de se donner les éléments les plus nombreux possibles pour l’élaboration des orientations générales.

     Après le déclenchement de la guerre, sont mis sur pied des Centres par Zone de l’Internationale Communiste. C’est le cas du Centre de Bruxelles, tout le temps que ce pays n’est pas touché par la guerre. Mais l’extension du conflit au monde rendait difficile, avec la chasse aux communistes et aux représentants de l’Internationale Communiste, le fonctionnement de ces Centres. Les liaisons de ces Centres de Zone avec le Comité Exécutif devenaient de plus en plus intermittents, de moins en moins régulières.

     Objectivement, une direction, même élaborant les orientations générales, devenait de plus en plus impossible et inefficace. Maintenir un tel centre, dont l’existence était devenu toute formelle, c’était retarder sur la vie, et dogmatiquement nuire à la tâche du moment de maintien et de renforcement de la lutte contre le fascisme.

     Dès lors, chaque Parti Communiste a été amené à faire le travail à partir des réalités concrètes au plan national. Les résultats en sont l’importance de premier plan de l’implication des Partis Communistes dans la libération antifasciste de chacun des pays. Une telle implication des Partis Communistes dans la libération antifasciste a été préparée par l’Internationale Communiste lors de son dernier congrès, en 1935.

     Cette situation explique aussi l’existence des positions apparemment contradictoires sur l’analyse de la nature de la guerre à travers ses diverses phases et des tâches des Partis Communistes. Les théoriciens bourgeois et trotskistes ont tenté multiples fois de trouver les racines d’une divergence au sein du mouvement communiste international en opposant, par exemple, les positions de Dimitrov en 1939, caractérisant à ce moment la guerre comme anti-impérialiste, à celle des différents Partis Communistes la caractérisant à des moments différents de guerre antifasciste et à celle de J. V. Staline en 1946 caractérisant la guerre d’antifasciste et de libération du début à la fin.

     La contradiction dans certains cas a pu être réelle, certains Partis Communistes utilisant la dimension antifasciste de la guerre pour justifier leur opportunisme et d’autres persistant dans la caractérisation inter-impérialiste pour justifier leur sectarisme de gauche, alors que la situation exigeait un large front antifasciste. Mais ces cas sont limités. Dans la majorité des cas, les Partis Communistes se sont acquittés des devoirs qui leur incombaient dans la lutte pour la défaite de la bête immonde fasciste. Dans ces cas, l’apparente contradiction était le reflet de la diversité des situations concrètes dans lesquelles militaient les différents Partis Communistes et l’impossibilité objective de rassembler les matériaux indispensables à l’élaboration de la ligne générale. C’est ce qu’explique la Résolution de dissolution de l’Internationale Communiste :

     « La guerre mondiale déclenchée par Hitler a encore accentuée les différences et a créé un profond abîme entre les pays de dictatures fascistes et les peuples libres réunis dans la coalition anti-hitlérienne.

     « Tandis que dans les pays du bloc hitlérien, les ouvriers et les masses travailleuses ont pour pas ltâches de préparer de toutes leurs forces la défaite de leur État, de saper de l’intérieur la machine de guerre hitlérienne et d’abattre leurs gouvernements fauteurs de guerres, les masses travailleuses de la coalition anti-hitlérienne ont le devoir sacré de soutenir de toutes leurs forces les efforts de guerre de leurs gouvernements afin d’écraser le plus tôt possible les puissances fascistes et d’assurer l’égalité des droits de tous les peuples. Il ne faut pas perdre de vue non plus que, dans certains pays, les anti-fascistes ont des tâches particulières. Ainsi dans les pays occupés par les fascistes hitlériens, les ouvriers et les masses travailleuses ont comme tâche l’organisation de la lutte armée contre l’occupant et sa transformation en guerre de libération nationale. En même temps, l’union des plus larges masses populaires sans différence de parti, dans la lutte aux côtés des pays de la coalition anti-hitlérienne, a montré que l’essor national et la mobilisation des masses par l’avant-garde ouvrière dans chaque pays peuvent être réalisés de la meilleure façon dans le cadre de chaque État en particulier. » (Idem.)

     Quand au processus de la connaissance lié à l’absence de matériaux suffisants pour élaborer une orientation générale cernant en détail l’hétérogénéité croissante des situations, la question de la nature de la guerre montre les étapes suivantes :

     — Le VIIe Congrès analyse les tendances principales de la guerre en préparation comme une guerre inter-impérialiste, mais met en évidence, déjà en 1935, des dimensions croissantes antifascistes.

     — Au début de la guerre, les politiques de la « drôle de guerre » et les tentatives d’interventions coalisées franco-anglaises en Finlande contre l’U.R.S.S., semblent orienter le cours des choses vers une guerre contre le socialisme. C’est là à coup sûr la dernière péripétie de la politique de « non intervention » franco-anglaise que l’invasion hitlérienne de la France va définitivement briser. Rappelons que l’avant-dernière péripétie de la duplicité des États capitalistes « démocratiques » est qu’au moment des négociations qui vont déboucher sur le « Pacte de non agression » proposé par Hitler et saisi par la direction Soviétique, les pourparlers de Moscou sont menés par des délégués anglais et français sans réel pouvoir de décision.

     — L’agression de l’U.R.S.S. en 1941 et la formation de la coalition antifasciste permet de caractériser sans aucun doute possible la guerre comme étant antifasciste et de libération nationale.

     Ce n’est qu’après la guerre et au regard de l’ensemble de l’évolution des différentes étapes du conflit, que suffisamment d’éléments sont réunis pour permettre de caractériser définitivement la seconde guerre mondiale comme une « guerre antifasciste et de libération nationale ». Seuls les tenants de l’analyse subjective et éclectique ne parviennent pas à saisir que la pertinence d’une analyse découle de la prise en compte du maximum de facteurs matériels et objectifs.

     À ce niveau, il ne s’agissait plus seulement du fascisme dans les rapports intérieurs de classes d’un pays donné, mais de la tentative, là bien réelle, de mise en application du programme fasciste d’hégémonie mondiale et d’« éradication du bolchevisme mondial ». Il ne s’agissait plus seulement d’une lutte inter-impérialiste pour les colonies et les zones d’influences comme en 1914-18, mais bien de transformer tous les peuples du monde, y compris les autres puissances impérialistes de la coalition antifasciste, en valets soumis à la domination du IIIe Reich.

     En 1943, le Comité Exécutif de l’Internationale Communiste avait donc cessé d’être en mesure de fournir les orientations générales dont le VIIe Congrès l’avait chargé, non par trahison ou par défaillance, mais par impossibilité objective due à la guerre. La mission confiée par le dernier Congrès de l’Internationale Communiste au Comité Exécutif était devenue caduque parce que matériellement et objectivement impossible.

 

La dissolution de l’Internationale Communiste :
une décision juste et opportune.

     Aux raisons avancées ci-dessus, il faut en avancer une autre.

     C’est le travail antécédent de l’Internationale Communiste, avec la formation de cadres compétents, qui a permis que la plupart des Partis Communistes ont suppléé à l’inexistence d’orientations générales, par des élaborations justes répondant aux besoins de l’heure, comme l’atteste le fait que la plupart des Partis Communistes ont été à la tête de la résistance antifasciste. Que certains des Partis Communistes connurent des déviations droitières importantes, comme le stigmatise la réunion de constitution du Kominform en 1947, n’enlève en rien ce constat à la gloire du mouvement communiste international.

     Continuer à vouloir maintenir une forme d’organisation périmée du mouvement communiste international avec un centre dans l’impossibilité de mener à bien sa tâche, c’était se condamner par dogmatisme puéril à desservir, non seulement les besoins concrets des luttes dans chaque pays, mais aussi à l’échelle internationale la lutte pour l’écrasement du fascisme :

     « Les communistes, fidèles aux enseignements créateurs du marxisme-léninisme, n’ont jamais été partisans du maintien à tout prix des formes d’organisation périmées. Ils ont toujours subordonné les formes et les méthodes d’action aux intérêts politiques fondamentaux de l’ensemble de la classe ouvrière et aux particularités concrètes de la situation historique donnée, ainsi qu’aux tâches qui en découlent. Ils se rappellent l’exemple de Kart Marx qui, après que l’Association Internationale des Travailleurs eût rempli ses tâches, ayant comme résultat la création de partis ouvriers nationaux de masse, n’a pas hésité à dissoudre cette première Internationale. Partant de ces considérations et tenant compte du fait de la croissance et de la maturité des Partis Communistes et de leurs cadres dirigeants dans la plupart des pays, et considérant que les conditions de la guerre actuelle mettent à l’ordre du jour la dissolution de l’Internationale Communiste comme centre dirigeant du mouvement ouvrier, le présidium du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste, empêché par les circonstances créées par la guerre mondiale de convoquer un Congrès mondial, se permet de soumettre aux sections de l’Internationale la proposition suivante... » (Idem.)

     La référence à la Première Internationale n’est pas anodine. Elle reflète le fait que l’Internationale Communiste est consciente que certaines sections, certains communistes s’appuient sur la nécessité du Front Antifasciste pour justifier des déviations opportunistes de droite. Le Kominform critiquera très sévèrement trois des plus importantes sections de l’Internationale Communiste pour de telles déviations : les Partis Communistes Américain, Italien et Français.

     Sur la procédure de dissolution, point n’est besoin d’argumenter plus sur l’impossibilité de réunir au cours de la guerre toutes les sections en Congrès. Au total, 31 sections ont approuvé la dissolution de l’Internationale Communiste et aucune opposition ne s’est exprimée, et le reste des sections n’a pu faire parvenir sa position à cause justement des conditions de guerre. C’est donc une décision démocratiquement prise.

     Reste la question du moment de la dissolution, puisqu’elle avait pratiquement cessé d’exister depuis plusieurs années. Outre la nécessité d’éviter que certains déviationnistes n’utilisent la popularité et l’autorité de l’Internationale Communiste au sein des peuples et du prolétariat mondial pour justifier leur opportunisme grandissant — nous pensons aux premiers balbutiements de l’eurocommunisme, du titisme... —, c’est dans le contexte et les enjeux de la situation objective de 1943 qu’il faut en chercher les causes.

     C’est l’année de la victoire historique de l’Armée Rouge à Stalingrad. C’est le grand tournant de la guerre, qui met fin aux espoirs nazis et constitue la première défaite des allemands depuis l’avènement d’Hitler et sa marche triomphale vers la conquête du monde.

     Cette victoire a surpris non seulement les nazis, qui pensaient en finir assez facilement avec le bolchévisme, mais elle a aussi pris de court les alliés impérialistes antifascistes de l’U.R.S.S. Elle les a confrontés aux implications éventuelles d’une victoire possible de l’U.R.S.S. L’Allemagne nazie comprend dès lors l’impossibilité d’un combat sur deux fronts à la fois et tente de parvenir à un accord avec les Américains et les Anglais.

     Au fur et à mesure que se développait la contre-offensive soviétique, une formidable campagne de propagande animée par Gœbbels était déclenchée dont le but était de rompre l’alliance antifasciste.

     Les thèmes de cette campagne portaient sur le « rideau de fer qui tombe sur l’Europe », l’appel au « combat pour les libertés démocratiques et l’indépendance des peuples d’Europe », le danger ou la menace du « totalitarisme et de la barbarie bolchévik », etc...

     (On retrouve là tous les thèmes largement repris par l’Occident impérialiste et par la nouvelle bourgeoisie soviétique qui vient de déboucher, avec la « pérestroika » gorbatchévienne, sur la contre-révolution « de velours »...)

     Dans cette propagande nazie, l’existence même formelle du Komintern devenait la « preuve » du fameux « péril rouge ».

     Une telle calomnie reçut un certain écho dans les pays de l’alliance antifasciste, lesquels déjà se posaient la question des conséquences incalculables pour leurs intérêts de classe, d’une éventuelle libération de toute l’Europe par l’Armée Rouge. Une fraction de la bourgeoisie américaine et anglaise, paniquant devant une telle perspective, se mit à reprendre les insinuations des fascistes . Ainsi le New York Times du 14 février 1943 écrivait :

     « Lentement et inexorablement, les armées russes continuent d’avancer vers l’ouest. (...) Ces armées suscitent dans bon nombre d’esprits des interrogations qui fournissent un terrain fertile à la propagande nazie de dernière heure, laquelle agite l’épouvantail de la domination bolchévik sur l’Europe. »

     Suite à de telles interrogations, de véritables provocations plus ou moins ouvertes furent montées par les alliés américains et anglais de l’U.R.S.S., notamment à propos de la promesse de l’ouverture du second front. L’U.R.S.S. supportait à cette époque, seule, tout le poids essentiel de la guerre en Europe. Ce second front Européen devait être le débarquement en France des troupes anglo-américaines. Initialement prévu d’abord en 1942, puis en 1943, il ne fut exécuté qu’en 1944.

     « Il est inutile de dire que le Gouvernement Soviétique ne peut s’accommoder d’une telle méconnaissance des intérêts fondamentaux de l’Union Soviétique dans la guerre contre l’ennemi commun. Vous m’écrivez que vous comprenez parfaitement mon désappointement. Je dois vous dire qu’il ne s’agit plus d’un simple désappointement du Gouvernement Soviétique, il y va de la confiance envers nos alliés, confiance qui est soumise à lourde épreuve. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit de sauver la vie de millions d’hommes dans les régions occupées de l’Europe occidentale et de la Russie et de diminuer les sacrifices énormes des Armées Soviétiques, sacrifices à côté desquels les sacrifices anglo-américains apparaissent comme peu importants. » (Lettre de Staline à Churchill du 24 juin 1943.)

     On ne répétera jamais assez que ce sont les peuples de l’U.R.S.S. et l’Armée Rouge qui ont payé le plus lourd tribut dans la guerre contre la barbarie nazie. Les 23 à 30 millions de morts soviétiques auraient été moins nombreuses, si les alliés occidentaux avaient respecté leurs engagements d’ouvrir le second front en France dès 1942.

     En lieu et place, dès le 15 avril 1943, le Gouvernement polonais en exil à Londres, lançait brusquement une campagne de presse anti-soviétique, en écho à la campagne nazie, reprise par la presse britannique, attribuant le « massacre de Katyn » à l’U.R.S.S. :

     « Dans mon message du 21 avril (1943) au sujet de la rupture des relations avec le Gouvernement Polonais, je pars du fait que la campagne anti-soviétique commencée le 15 avril (1943) dans la presse par les polonais, aggravée d’abord par la déclaration du ministre polonais de la Défense nationale et ensuite par la déclaration du 17 avril (1943) du Gouvernement Polonais, n’a rencontré, aucune opposition à Londres, et qu’en outre le Gouvernement Soviétique n’avait pas été averti de la campagne anti-soviétique en préparation du côté polonais, bien qu’il soit difficile d’imaginer que le Gouvernement Britannique n’ait pas été informé de la campagne projetée. » (Lettre de Staline à Churchill du 4 mai 1943.)

     Signalons que tout ce branle bas anti-soviétique fait suite à la victoire de Stalingrad. À cette duplicité et fourberie évidente, s’ajoute la décision Américano-Anglaise de fin mars 1943 de ne plus envoyer, par Mourmansk, les convois d’armements promis à l’U.R.S.S.

     « J’ai reçu votre message du 30 mars me communiquant la nécessité où vous êtes, ainsi que M. Roosevelt de supprimer les départs des convois pour l’U.R.S.S. jusqu’en septembre. Cette décision inattendue signifie une diminution catastrophique de la livraison à l’U.R.S.S. des matières premières stratégiques et de l’armement par la Grande Bretagne et les États-Unis d’Amérique... » (Lettre de Staline à Churchill du 2 avril 1943.)

     En 1942, sur les 240 divisions allemandes, 179 combattaient sur le front de l’Est contre l’U.R.S.S., auxquelles il faut ajouter les troupes alliées à l’Allemagne nazie, dont des divisions de l’Espagne franquiste, qui n’était pas officiellement en état de guerre et qui avait conservé des relations diplomatiques avec les États-Unis et l’Angleterre. Au total donc, il y avait 240 divisions qui menaient la guerre contre l’U.R.S.S., alors que face à l’« Opération Torch », en Afrique du nord, il y avait seulement 4 divisions allemandes et 11 italiennes. La deuxième campagne des troupes anglo-américaines était un prolongement de l’« Opération Torch » en Sicile puis en Italie. Le débarquement en Italie fut réalisé sans véritables combats, parce que des arrangements avaient eu lieu, et seules des troupes italiennes furent immobilisées et se rendirent sans opposition sérieuse.

     En fait, des négociations avaient été entamées dès l’annonce de la victoire de Stalingrad et les offensives de l’Armée Rouge qui avaient détruites 10 divisions italiennes. Les fascistes italiens furent visités par le Cardinal Francis Spellman de New York en février 1943. Une entente fut contractée entre le Vatican, les États-Unis et les fascistes italiens pour arrêter Mussolini et pour la formation d’un gouvernement fasciste qui devait capituler ensuite, en facilitant la pénétration des troupes anglo-améncaines en Italie :

     « Ce serait une erreur grave de briser toute la structure et l’expression de l’appareil d’État italien au moment où ce dernier est flexible, souple et dans des conditions formatrices pour les puissances qui lui viennent en aide, l’Angleterre et les États-Unis. » (Déclaration de Churchill devant la Chambre des Communes.)

     Et d’ajouter dans une autre déclaration que :

     « Si le cadre de la monarchie et du conservatisme, représenté par des hommes comme Badoglio, venait un jour à disparaître, l’Italie se tournerait rapidement vers la Révolution Communiste. » (Churchill, cité dans W. H. McNeil, America, Britain and Russia : Their co-operation and conflict.)

     Cette duplicité des alliés de l’U.R.S.S. était relatée dans un mémorandum du conseiller de Roosevelt en août 1943, William C. Bullit, qui l’avisait d’une « catastrophe politique » en Europe suite au désastre nazi devant Stalingrad. W. C. Bullit y déclarait que la conquête hitlérienne de l’Europe était « une menace intolérable à nos institutions libres », mais il y affirmait aussi que « la domination de l’Europe par la dictature communiste de Staline serait une menace aussi grande ».

     On voit là l’origine de la campagne « Staline égal à Hitler ».

     Le général américain Marschall, qui a donné son nom au « plan Marschall », suggérait dès août 1943 d’agir à partir de la position suivante :

     « Dans l’éventualité d’un succès principalement en faveur des Russes... les Allemands pourraient faciliter notre pénétration dans le pays pour repousser les Russes. »

     Et c’est cela qui est devenu la pierre angulaire de la politique des États-Unis et de l’Angleterre en 1943 : laisser l’U.R.S.S. supporter seule tout le poids de la guerre, dans le but qu’elle sorte le plus affaiblie possible de cette terrible épreuve. Tout le calcul cherchait un rapport de force défavorable à l’U.R.S.S. au sortir de la guerre, car après la défaite nazie lors de la gigantesque bataille de Koursk, au cours de cette même année 1943, l’issue victorieuse pour l’U.R.S.S. ne faisait plus aucun doute :

     « Si la bataille de Statingrad annonçait le déclin de l’armée fasciste allemande, la bataille de Koursk l’a placée devant une catastrophe. » (Staline, Œuvres, t. XVI, p. 97, Nouveau Bureau d’Édition, Paris, 1975.)

     Au regard de toute cette fourberie et des besoins de la lutte antifasciste, le moment de la dissolution de l’Internationale Communiste apparaît judicieux et opportun. C’est d’ailleurs ce qu’exprime J. V. Staline lui-même à l’Agence Reuter le 28 mai 1943 :

     « La dissolution de l’Internationale Communiste est sage, car :

     « a) Elle met en évidence le mensonge des hitlériens qui affirment que « Moscou essaie de s’immiscer dans la vie des autres nations pour les bolcheviser ». Maintenant on a mis fin à cette calomnie.

     « b) Elle met en évidence la calomnie des adversaires du communisme au sein du mouvement ouvrier qui affirment que les Partis Communistes des divers pays agissent non dans l’intérêt de leurs peuples, mais obéissent à des ordres étrangers. On a également mis fin à cette calomnie.

     « c) Elle facilite l’activité des patriotes dans les pays épris de liberté afin d’unir les forces progressistes de leurs pays respectifs, sans distinction de partis, ni de croyances religieuses, dans un camp unique de libération nationale, afin de développer la lutte contre le fascisme.

     « d) elle facilite l’activité des patriotes de tous les pays afin d’unir tous les peuples épris de liberté dans un seul camp international de lutte contre la menace de domination du monde par l’hitlérisme... »

     C’était la plate-forme soviétique contre la campagne hitlérienne cherchant à briser l’alliance antifasciste, mais aussi contre les manœuvres qui voyaient le jour chez les alliés bourgeois impérialistes de l’U.R.S.S. C’était le programme soviétique de ralliement des peuples à la lutte conséquente contre le fascisme.

     En 1939, le monde ne ressemblait pas tout à fait à celui d’aujourd’hui, même si, avec la défaite de l’U.R.S.S. et du socialisme, quelques comparaisons sont encore possibles, notamment la résurrection du fascisme en Europe. L’Allemagne était hitlérienne ; l’Autriche était fasciste ; le fascisme avait triomphé en Italie, en Espagne, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, en Hongrie, en Yougoslavie, en Bulgarie, en Pologne, en Finlande.

     Hitler déclenche son « blietskrieg » et s’empare de toute l’Europe, à l’exception de la Suisse et de l’Angleterre, réduite à son île et subissant des bombardements en règle. Puis, utilisant toute la base infrastructurelle (économique et militaire) et le potentiel de tout le continent Européen, il se lance dans un assaut, dont la brutalité est sans équivalent dans l’histoire, contre la Patrie des Ouvriers et Paysans. Le Japon, de son côté, s’était lancé dans un programme de conquête militaire du continent asiatique.

     Alors si l’on garde en tête les circonstances réelles et concrètes de la guerre et plus particulièrement celles de 1943, il apparaît clairement que le maintien « artificiel » d’une forme d’organisation devenue périmée ne peut être que l’exigence d’éléments dogmatiques au plus, atteints de la « maladie infantile » ou complètement en désaccord avec le caractère antifasciste et de libération nationale de la Seconde guerre mondiale. Une telle exigence ne pouvait que faire le jeu des hitlériens et des impérialistes, qui cherchaient à rompre le front antifasciste. Le programme d’écrasement des fascistes était la tâche fondamentale de l’heure et le principe de la « soumission des intérêts particuliers et locaux aux intérêts généraux du mouvement » était la pierre angulaire de la politique communiste.

 

Ou cherchons-nous des explications ?

     Toute la littérature bourgeoise et impérialiste cite Trotski sur la dégénérescence de l’U.R.S.S. en État « bureaucratique-totalitaire » et « nationaliste » et la transformation parallèle de l’Internationale Communiste en « instrument servant les intérêts nationaux » de l’U.R.S.S. Trotski n’est jamais remis en question et des multiples versions de ses « théories » ont été et sont véhiculées par les formidables moyens de la bourgeoisie internationale. Krouchtchev est l’autre personnage qui fut utilise par les impérialistes et les trotskistes pour accréditer toute la campagne anti- communiste qui n’a cessé de déferler ces quatres dernières décennies depuis l’avènement des révisionnistes au pouvoir en U.R.S.S.

     Avant et pendant la Seconde guerre mondiale, il y avait une sympathie réelle et toujours croissante pour les formidables réalisations de l’U.R.S.S. et l’autorité et le prestige du mouvement communiste international connaissait un plein épanouissement. C’était la période où le mouvement ouvrier et la lutte des peuples opprimés comptaient.

     Mais avec la « guerre froide », l’impérialisme a embauché les anciens nazis et les a protégés, pour les utiliser, avec les trotskistes et la social-démocratie, dans sa croisade contre le communisme. Cette croisade reçut un écho désorganisateur avec la victoire des révisionnistes krouchtchéviens dans le P.C.U.S. dans les années 1950. L’offensive idéologique et subversive de l’impérialisme trouva un allié « crédible » chez le révisionnisme et les eurocommunistes, déstabilisant le mouvement communiste international et laissant libre cours au développement des déviations de droite et de gauche tant combattues par l’Internationale Communiste. Si l’on prend la peine de étudier de près ces déviations opportunistes, on peut se rendre compte qu’elles n’ont pas surgi comme par enchantement de la « cuisse de Jupiter ». Elles sont le produits directs de l’offensive de impérialisme et de la bourgeoisie mondiale depuis les premiers pas de la dictature du prolétariat et du pouvoir des Soviets en U.R.S.S.

     Nous sommes à une période historique où la contre-révolution, temporairement victorieuse, cherche à criminaliser le communisme et à discréditer le socialisme. Pour y arriver, tout est bon, l’idéologie social-démocrate, le trotskisme, l’idéologie fasciste dans ses multiples formes, le libéralisme, le nationalisme bourgeois... Il s’agit d’éloigner à tout jamais la classe ouvrière et ses alliés (les peuples opprimés, les paysans) de son idéologie de classe et de la contribution historique des générations communistes et ouvrières qui réalisèrent les prouesses du passé.

     Devant une telle situation, nous avons un choix à faire : nous pouvons demeurer confus et trouver les prétextes les plus futiles pour ne rien faire et crier avec les loups, ou encore se renier honteusement comme beaucoup le font de nos jours ; ou nous pouvons et devons accepter de jeter un regard en arrière, en dépit de la complexité de ce qui est arrivé, et nous demander : si nous sommes en si mauvaise posture aujourd’hui, à quel moment étions-nous, à quel moment le mouvement ouvrier et populaire, à quel moment la lutte de classe révolutionnaire et celle des peuples opprimés étaient-ils en meilleure position ? Et pourquoi étions-nous dans une telle position favorable ? Alors, si la théorie est autre chose qu’une somme de formules abstraites apprises par cœur, si la théorie est plutôt l’expérience du prolétariat international et des peuples opprimés dans leurs luttes pour la libération et le socialisme, si la théorie est la somme des leçons de cette expérience, il est grand temps de s’approprier ces leçons.

     La situation actuelle de contre-révolution mondiale est très sérieuse. Nous ne pensons pas que l’on puisse retourner celle-ci en un tour de main et passer immédiatement à la contre-offensive. Mais, à celles et à ceux qui sont de notre combat de classe, nous disons qu’il n’y a qu’une façon d’y parvenir : c’est de se réapproprier les positions du prolétariat international, dont le premier acte est d’assimiler les leçons et l’expérience théoriques et pratiques accumulées par le mouvement ouvrier et communiste mondial, telle que synthétisées et mises en pratique par Marx, Engels, Lénine, Staline, par le Parti Communiste (bolchévik) de l’U.R.S.S., par le Comintern et par le Kominform...

     Nous devons nous servir et nous appuyer sur ces acquis afin de vaincre le révisionnisme, plutôt que de succomber devant l’offensive bourgeoisetrotskiste, dont le but est de décapiter la conscience révolutionnaire de classe du prolétariat international et d’empêcher la réorganisation de son avant-garde politique et idéologique.

Lille, le 19 décembre 1992.

Cercle Henri Barbusse de Culture Ouvrière et Populaire
52 allée du Lotus Bleu, 59650 Villeneuve d’Ascq, France
cerclebarbusse@free.fr

 

 

PCR (M-L)



PARTI COMMUNISTE RÉVOLUTIONNAIRE
(MARXISTE-LÉNINISTE)

« Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire... Seul un parti guidé par une théorie d’avant-garde peut remplir le rôle de combattant d’avant-garde. »
— V. I. Lénine —

« La théorie n’as plus d’objet quand elle n’est pas liée à la pratique révolutionnaire, la pratique est aveugle si sa voie n’est pas éclairée par la théorie révolutionnaire. »
— J. V. Staline —

 

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