TOUCHER: partie "POUR ADULTES" chapitres 21 - 76
TOUCHER: partie "POUR ADULTES" chapitres 21 - 76 /CENTER>
<21> ÉCHANGER ET CHANGER
Squiik... squiik... Quand ils pénètrent dans
la pièce,
l'éternelle rengaine de la chaise berçante
d'olivier est le seul son qui y résonne,
comme toujours. Jacqueline, qui était assise sur le
rebord de la fenêtre, se lève à
leur arrivée et fait mine de sortir pour les
laisser seuls avec leur patient. Claudine
l'arrête d'un geste de la main et la prie de rester,
pour assister au traitement.
Puis, elle prend la main de Denise et serre tendrement
celle de Paul. Ils s'approchent ensuite à la
queue-leu-leu de la chaise berçante
dans laquelle Olivier est toujours en train de se bercer
sans arrêt. Quand il se trouve
à portée, Paul ferme les yeux et pose
délicatement sa main libre sur le front de
l'enfant. Les mêmes sensations visuelles, sonores et
tactiles que la veille
commencent à l'envahir à nouveau. Elles sont
partagées également par Claudine
qui a aussi fermé les yeux.
Pendant ce temps, Denise, demeurée
étrangère à cette
descente dans le maelström d'Olivier, reste à
leur coté et les observe intensément,
tout en tenant toujours la main de Claudine. Un curieux
dialogue recommence à
s'engager entre Emmanuelle et Olivier.
Celui-ci semble écouter aujourd'hui plus volontiers
son
interlocutrice, qui veut lui faire partager sa hâte
et son impatience de vivre. Pourtant,
quand Emmanuelle essaie d'évoquer pour Olivier tout
le merveilleux qu'elle ressent
à se sentir attendue, désirée et
aimée par ses parents qu'elle connaît si bien, surgit
d'Olivier une vague de négation et de refus d'une
force inouïe. Débalancé par ce
ras-de-marée de rejet et d'impuissance maladive,
mêlés d'un douloureux sentiment
de culpabilité, Paul chancelle et va
s'écroulera par terre. Claudine, qui est aussi
assaillie intérieurement au même moment de
façon identique, va également perdre
pied car, bien qu'en meilleure forme physique que son
compagnon, elle ressent en
plus dans sa chair les contrecoups de la réaction
d'Emmanuelle qui se cabre
violemment dans son sein.
Tout de suite, Denise, qui est toujours
étrangère à cet
échange intérieur très intense, voit
bien que ses compagnons ont absolument
besoin d'aide pour ne pas tomber par terre ensemble
à ses pieds. De sa main libre,
elle agrippe fermement le poignet de Paul pour essayer
d'empêcher qu'il ne les
entraîne tous trois dans sa chute. Aussitôt,
elle se sent envahie par la vague de
désespoir émanant de son fils. Elle ne peut
s'empêcher de hurler:
- "Non Olivier! Non! Je suis là! Je t'aime plus que
tout
au monde et je te veux de tout mon coeur! Aides-moi, je
t'en prie! Je sais que
je t'ai fait beaucoup de mal, pardonnes-moi et
reviens-moi, mon amour!"
Jacqueline, que le cri de sa maîtresse a fait bondir
de peur,
accoure aussitôt. Elle saisit Paul et Denise par la
taille et c'est maintenant elle qui
les empêche de s'écrouler ensemble. Claudine,
qui a lâché la main de Paul dès
que l'infirmière a pris la relève, est
maintenant assise par terre à coté d'eux et se
frotte l'abdomen en essayant de communiquer à sa
chère enfant tout l'amour dont
elle est capable pour la rassurer et la calmer.
<22> HOMME NOUVEAU
Plus tard, quand Jacqueline, Denise et ses invités
se
retrouvent ensemble dans la salle à manger pour
souper, ils font figure de
voyageurs au long cours revenant à la maison
à la suite d'une expédition très
éprouvante en territoire vierge. C'est du moins
l'impression très nette que retiendra
Ray, qui fait le service ce soir-là. Pour lui,
c'est encore sa maîtresse Denise qui
semble la plus durement marquée. Pourtant,
malgré qu'elle aie l'air
particulièrement épuisée, il se
dégage maintenant d'elle une impression de
plénitude resplendissante comme le vieux domestique
n'en avait plus vu chez elle
depuis très longtemps.. Il ne manque pas
également, de remarquer le contraste
frappant entre sa maîtresse, qui n'a pas encore
touché à son assiette et ses invités,
qui ont déjà presque tout vidé les
leurs avec appétit.
- "Du champagne! S'il-te-plaît Ray, du champagne!
Rien de moins! Il y en a deux bouteilles au cellier. On a
bien mérité ça! Va les
chercher tout de suite et sers-nous-les, je t'en prie, mon
ami! Je suis si
énervée ce soir, que sans ça je ne
serai pas capable de goûter à tes plats. Je
suis comme un ressort qui va péter! J'espère
qu'avec un verre ou deux, je
pourrai enfin réussir à me relaxer un peu et
vraiment dormir tout à l'heure, je
suis si épuisée... Et surtout, n'oublies pas
d'en donner d'abord une grande
coupe à Claudine, il faut qu'elle en prenne aussi
pour une amie chérie qui vient
de flatter un dragon pour l'apprivoiser! Un pauvre petit
dragon malheureux et
triste comme c'est pas possible d'accord, mais un dragon
tout de même!"
Pendant que Ray est parti chercher le champagne, Denise
continue à jouer distraitement avec sa fourchette
dans son assiette, l'esprit
complètement absorbé par le souvenir de
l'expérience étrange qu'elle a vécue
aujourd'hui. Après que Ray soit revenu avec les
bouteilles et que celles-ci eurent
succombé, nos trois spéléologues de
l'âme humaine se laissent aller régulièrement
sans raison apparente dans de grands accès
d'hilarité folle qui n'en finissent plus.
Jacqueline qui n'a assisté à toute leur
aventure qu'en spectatrice, les regarde en
silence. Bien qu'elle soit pleinement consciente que
quelque chose d'extraordinaire
s'est déroulé sous ses yeux aujourd'hui,
elle n'en comprend pas encore
parfaitement le sens. Ils vont finalement tous se mettre
au lit et c'est trois bûches
totalement inertes qui gisent ensuite dans les lits de
Denise, Paul et Claudine.
Le lendemain matin, quand Denise descend enfin
retrouver ses amis dans la salle à manger, ceux-ci
ont déjà fini de déjeuner depuis
longtemps et seul Ray y est encore pour l'accueillir.
Celui-ci ne peut que constater
la sérénité resplendissante et le
calme exceptionnel qui émane de toute la
personne de sa maîtresse.
Elle achève tout juste de boire son café
lorsque Jacqueline
entre dans la pièce à son tour.
Complètement perdue dans ses pensées, celle-ci
semble flotter au dessus du sol et, un sourire béat
sur les lèvres, elle vient s'asseoir
en face de sa maîtresse. Après l'avoir
interpelle en vain doucement à plusieurs
reprises, Denise réussit enfin à la ramener
sur terre en lui donnant une petite
pichenette sur la joue.
- "Oh pardon! Bonjour madame, excusez-moi: j'étais
dans la lune...
Vos amis magiciens viennent de me permettre de... de...
communiquer avec leur petite Emmanuelle.
C'était fantastique! Je ne sais pas comment ils
font, mais..."
"Ils n'ont pas voulu me laisser essayer de prendre
contact avec Olivier tout de suite, mais ils m'ont dit que
c'était possible et que
c'était précisément cela que vous
aviez fait hier. Est-ce vrai? Comment ça
s'est-il passé? J'étais là et j'ai
tout vu, mais je n'ai rien compris du tout quand
c'est arrivé. Racontez-moi tout ce que vous avez
senti... s'il-vous-plaît!"
- "Avec plaisir, mais pas maintenant Jacqueline, je t'en
prie. Excuses-moi, j'en suis encore toute retournée
moi-même... Ils sont déjà
en haut avec lui? Il faut que j'aille les rejoindre tout
de suite: j'ai dormi trop
tard ce matin, mais ça faisait tellement longtemps
que je ne m'étais pas
reposée aussi bien!"
En disant cela, Denise s'est levée de table et se
dirige d'un
pas alerte vers la chambre où l'attendent ses amis.
Elle marque un temps d'arrêt
devant la porte avant d'ouvrir et essaie de reprendre son
souffle avant d'entrer,
car elle réalise maintenant qu'elle va avoir besoin
de toutes ses énergies
pour plonger à nouveau dans l'abîme
insondable qui l'attend.
- "Bonjour Denise, bien dormi cette nuit? Tu as eu
raison de faire la grasse matinée ce matin, tu en
avais bien besoin!
Aujourd'hui, vous allez devoir prendre contact avec
Olivier sans moi et
Emmanuelle, je vais me tenir en dehors de tout ça
quelques temps. Le choc
d'hier a été très dur pour Emmanuelle
et je n'ai pas du tout le goût que tout ça
se termine par une fausse couche... Nous avons besoin de
nous parler sans
interférences tous les deux. Je sais maintenant que
nous pouvons
communiquer intimement seuls sans aide: on l'a fait hier
quand l'intervention
de Jacqueline m'a permis de lâcher Paul et
qu'Emmanuelle avait besoin de moi."
- "Tu as bien raison, Claudine, et je t'approuve.
De toute façon, j'ai bien vu hier que la
communication entre Olivier et moi ne se
produisait que si je touchais Paul directement.
C'est de lui que j'ai encore vraiment besoin ce matin
parce que tu ne me transmettais absolument rien quand tu
étais entre nous.
Rien ne passait au travers de toi, même avec Paul
comme relais!
D'autre part, le contact que vous aviez établi
entre Emmanuelle
et Olivier plus tôt a sûrement
été bon pour Olivier, mais pour Emmanuelle, par
contre...
Tu dois absolument penser à elle avant tout!
Il ne faudrait pas que tu fasses avec elle comme nous
avons nous-mêmes fait avec notre fils:
la négliger sous prétexte d'aider " les
Autres " , avec un grand A..."
"De toute façon, je suis convaincue que tu avais
raison,
comme toujours: dans le fond,
c'est à moi seule de dialoguer franchement avec mon
fils.
Tout ce que Paul peut faire,
c'est me permettre d'engager la communication,
d'ouvrir un canal et ensuite c'est toute seule que je dois
arriver à le maintenir ouvert.
Notre problème trouvera une solution en nous deux,
pas ailleurs.
Je dois lui faire sentir tout mon amour
et lui demander de pardonner, si c'est possible, la
monstruosité de ma bêtise passée."
"Pendant ma grossesse,
si j'ai résisté à son père et
ne me suis pas fait avorter, comme il le voulait tant,
c'était uniquement parce que
je ne me sentais pas capable d'en assumer le poids moral.
Ça ne m'empêchais pas du même souffle
de prier Dieu
pour qu'il m'accorde une " vraie fausse couche " non
provoquée.
J'ai même essayé " inconsciemment "
de l'aider un peu à exaucer ma prière...
Bien timidement.
Par exemple, j'ai fumé comme une cheminée,
tout le temps de ma grossesse, même si je détestais la
cigarette.
J'ai essayé un peu d'équitation... Quelle
idiote!
J'en étais presque venue à le haïr: il
ne devait pas naître,
je ne voulais pas devoir le tuer
et lui, l'affreux, il refusait de mourir tout seul!
Ça m'aurait alors paru tellement plus " naturel "
et moins culpabilisant si j'avais eu une " vraie fausse
couche " ,
mais voilà, une vieille guenon médecin comme
moi,
ça connaissait trop bien ce qui aurait pu en
provoquer une,
et ça... je ne voulais pas devoir vivre ensuite
en sachant que j'avais provoqué sa mort froidement
et en toute connaissance de cause...
J'étais partagée entre des périodes
de négligence plus ou moins grande pour
les précautions élémentaires requises
par une femme enceinte.
C'était comme si j'avais voulu le punir de
s'accrocher à moi aussi obstinément.
À d'autres moments, j'essayais de faire taire mon
sentiment de culpabilité
en me comportant en future maman parfaite!"
"Aujourd'hui, j'ai besoin de lui, même si je ne le
connais pas encore vraiment: hier, au cours de notre
voyage intérieur,
quand j'ai rencontré son âme, j'ai compris
que je n'étais encore qu'une enfant idiote
et que c'était lui qui allait être mon
maître et me faire découvrir le sens de ma vie."
"Il faut que je retrouve ce fils que, pendant un certain
temps, j'ai tant souhaité perdre, par pure
lâcheté, pour lui demander
humblement pardon. Je dois lui faire sentir que nous avons
besoin l'un de
l'autre et que je voudrais tant le retrouver. Je dois le
mettre enfin au monde de
façon correcte et l'accueillir comme une vraie
mère..."
"C'est pourquoi, j'ai hâte de replonger dans le bain
avec Paul pour ramener mon Olivier à l'air libre.
Mais avant de tout oublier, Claudine, j'aimerais te
confier quelques hypothèses ahurissantes avec
lesquelles mon esprit scientifique tordu me harcelle
depuis un bon moment:
puisque tu sembles toi-même incapable d'agir comme
conductrice du " flux " que te transmet Paul,
alors Emmanuelle est probablement douée elle aussi
des mêmes facultés extraordinaires que son
père.
Sinon Olivier et elle n'auraient jamais pu se
rencontrer...
De plus, tu m'as clairement dit que,
quand tu étais restée seule, avec elle dans
ton sein,
le " contact " s'était bien établi entre
vous, quand elle en avait senti le besoin..."
"S'il en est vraiment ainsi, on peut penser que son
père
lui a transmis son curieux don. La mutation de Paul,
déclenchée à l'origine par
un malheureux accident, aurait donc fini par être
transmise génétiquement!
D'un autre côté, peut-être ce don
existe-t-il, à l'état latent, en tout le monde et
l'accident de Paul en a-t-il simplement favorisé
l'émergence.
Dans ce cas-là,
le contact intime entre ton " mutant " et votre enfant en
gestation aurait fait office de nouveau déclencheur!
Il s'agirait dans ce cas-là d'un " sens " qui peut
s'apprendre et s'enseigner!"
"Autant d'hypothèses séduisantes que seul
l'avenir pourra départager...
Les paris sont ouverts!
Penses un peu, Claudine, tes amours seront peut-être
à l'origine d'une superbe race d'hommes nouveaux en
mutation!
La face du monde en serait totalement changée!
Le mensonge et la mauvaise communication inter-personnelle
n'ont qu'à bien se tenir!"
"Mais assez rêvé!
S'il-vous-plaît, monsieur " l'homme nouveau " ,
la vieille dinosaure que je suis a encore besoin de votre
aide aujourd'hui.
Aidez-moi, je vous en supplie!
Après tout, n'oubliez pas que j'appartiens
désormais à une espèce menacée que,
malgré moi, j'espère en voie d'extinction!
Maintenant, au travail!"
<23> RETROUVAILLES
Denise ouvre la porte et entre dans la chambre d'Olivier,
suivie de Paul et Claudine.
Pendant que celle-ci va s'étendre sur le petit
matelas à
exercice pour faire un peu de gymnastique
prénatale,
Denise s'approche à pas feutrés de la chaise
berçante où Olivier se berce sans relâche.
Squiik... Squiik..
Elle glisse un bras sous les genoux de son fils,
tout recroquevillé en boule comme d'habitude,
et une autre derrière ses épaules, puis elle
soulève doucement l'enfant
et s'assied dans la chaise berçante en le serrant
contre elle tendrement.
Paul s'approche un siège qu'il place à
côté de leur chaise.
Il pose ensuite une main sur la nuque d'Olivier et l'autre
sur celle de sa mère.
Au cours de cet avant-midi de traitement, ils poursuivent
ainsi sans relâche leur "dialogue" à trois et
Olivier reste toujours roulé en boule très
serrée.
Au début, il essaie même de se recroqueviller
encore plus,
les traits toujours complètement atones.
Lorsqu'ils reprennent après le dîner,
l'expression de son visage et tout son corps commencent
à être progressivement plus détendus.
Les yeux de Denise, qui semblent regarder dans le vide,
deviennent de plus en plus humides et elle affiche
maintenant un sourire d'une tristesse à fendre l'âme.
Soudain, les traits du visage d'Olivier changent et se
crispent complètement.
Il pousse un gémissement plaintif et se
détend comme un ressort.
À genoux sur sa mère, il commence à
lui marteler le ventre de ses petits poings.
Prise par surprise, celle-ci écarquille les yeux et
ne fait rien pour l'en empêcher.
Au bout de quelques minutes de ce manège, il se
colle contre elle,
ouvre vivement sa blouse, puis, dégrafant
maladroitement son soutien-gorge,
il attrape un de ses seins maintenant découverts
et il commence à le sucer goulûment.
Lorsqu'Olivier s'est levé soudainement, Paul a
perdu le contact tactile qu'il avait jusque-là avec eux.
Il reste debout à côté de leur chaise
et les regarde en silence sans bouger.
Denise a fermé le yeux et elle arbore maintenant un
sourire tendu mais heureux,
entrecoupé de petits tics nerveux,
occasionnés par la douleur physique infligée
involontairement par son fils.
Claudine, qui a cessé ses exercices dès qu'a
retenti la plainte d'Olivier,
s'approche du trio et prend délicatement la main de
Paul pour le tirer de sa rêverie contemplative.
Elle pose un doigt sur sa bouche
et murmure un "ch-ch-chut" discret en l'entraînant
à l'extérieur de la pièce.
(...)
- "Ah vous voilà, madame Claudine!
Je ne pensais pas que vous auriez fini aussi vite
aujourd'hui!
Vous avez eu un téléphone de votre amie
Paule, il y a une demi-heure.
Comme je ne pensais pas vous voir revenir avant souper,
je lui ai dit que vous pourriez la rappeler vers 6 heures
et demie,
mais elle m'a simplement demandé de vous avertir
qu'elle s'en venait nous
visiter en fin de semaine et qu'elle pourrait vous parler
à ce moment-là."
- "Merci Jacqueline. Nous sommes sortis plus tôt
aujourd'hui,
parce que les retrouvailles d'Olivier et de sa maman
semblent maintenant
assez bien engagées pour qu'ils puissent se passer
de notre aide.
Depuis près d'un mois qu'avec l'aide de Paul, sa
mère lui apprenait à parler,
au niveau de la compréhension intellectuelle
s'entend, Olivier a enfin débloqué aujourd'hui.
Bien sûr, il ne sait pas encore prononcer des vrais
mots,
mais dans sa tête tout au moins, il est depuis un
certain temps capable de parler.
D'après ce que j'ai compris, tout à l'heure,
il a accepté de " re-venir au monde "
et Denise a déjà commencé à
lui faire revivre sa prime enfance.
Par contre, tu devrais te rapprocher d'eux, pour pouvoir
les aider en cas de besoin.
Peut-être pas dans la chambre d'Olivier directement,
pour ne pas les déranger,
mais assez près pour pouvoir entendre Denise
t'appeler éventuellement... "
(...)
" Bon, je crois que Denise, Olivier et Jacqueline sont
occupés pour le reste de l'après-midi.
Viens Paul, si tu veux, on pourrait retourner dans notre
chambre. Il faudrait que je me repose un peu et j'aimerais
que tu me " touches
" un mot de ce qui vient de se passer entre Denise et
Olivier.
Après, s'il nous reste un peu de temps libre avant
le souper, on pourrait peut-être en profiter pour... faire un
peu l'amour...
On a été si occupés ces derniers
temps, qu'on a pris très peu de temps pour nous et,
après cinq mois de grossesse, elle va
bientôt être assez avancée, que je vais
sans doute commencer à hésiter à le faire..."
Quand ils passent devant la porte de la chambre d'Olivier,
ils entendent bien Denise fredonner une vieille berceuse
et ils échangent un sourire complice avant de continuer.
Après avoir refermé la porte de leur
chambre,
Claudine se laisse tomber sur le matelas, en poussant un
long soupir jouisseur.
Paul s'étend à côté d'elle et,
lui glissant un bras sous la nuque,
il caresse doucement la joue de Claudine et pose un long
baiser sur ses lèvres.
Puis, ils se déshabillent complètement et,
pendant que le retardataire de Paul achève de
s'extirper maladroitement de sa chemise,
"toujours trop pleine de trop petits boutons",
Claudine qui a empoigné fermement mais
délicatement le pénis d'une main,
lui effleure doucement la gland avec l'index de son autre
main.
Quelques secondes de ces caresses suffisent pour susciter
une érection complète,
avec l'hyper-sensibilisation tactile et le besoin de
cambrer les reins qui l'accompagne. S
a propre jouissance s'accroît donc
simultanément avec
celle que Paul savoure avec ravissement.
Chacune des caresses de Claudine est absolument
délicieuse pour les deux amants,
puisque ses propres entrailles en éprouvent
directement toute la saveur en temps réel.
Elle optimise donc facilement le rythme de ses
manipulations
et trouve instantanément la fermeté
idéale pour masturber son partenaire.
En plus de partager totalement les sensations et les
émotions de ce corps masculin qu'elle excite si
élégamment,
celui-ci partage aussi avec elle toute l'expérience
que des décennies
d'auto-masturbation occasionnelle ont pu lui apporter.
Avec ces indications émanant tant du cerveau
conscient que de
l'inconscient de Paul, elle réussi à
merveille à amplifier chaque instant de délice.
Le corps du pénis de Paul bien au chaud dans la
paume de la main gauche de Claudine,
ils communient ensemble à la sensation
délicieuse de la caresse intérieure
amenée par le mouvement rythmé de
l'épiderme supérieur contre la chair sous-jacente du
membre viril dilaté.
Guidée par la communion des jouissances qu'elle
procure simultanément aux deux amants,
la main chaleureuse fait glisser amoureusement la peau
mince hypersensible
en la tirant toujours juste assez
pour profiter du jeu maximum qui existe entre
l'épiderme extérieur et le corps même du
pénis.
Sans aucun inconfort ni dérapage irritant.
Le col du membre bien singularisé par
l'étreinte de l'index et du pouce d'une autre main chaude,
les deux partenaires savourent simultanément les
pressions bien pulsées que les doigts
et la paume de cette main exerce sur la masse du gland.
Simultanément, le majeur et l'index d'une
troisième main
caressent doucement les parois intérieures bien
lubrifiées du vagin brûlant.
Les sensations délicieuses de ces manipulations
électrisent au plus haut point les deux partenaires.
Pendant ce temps,
leur quatrième main butine effrontément les
lèvres dégoulinantes
et le clitoris dressé de façon provoquante
juste à côté.
L'abondance des sécrétions de la vulve en
fleur rendent éminemment savoureuses toutes ces manipulations.
Les doigts coquins ne font qu'effleurer eux-mêmes
très
sporadiquement le clitoris frémissant, mais ils ne
cessent de le stimuler
délicatement par l'intermédiaire des grandes
lèvres interposées.
Ainsi, l'une des mains batifole de manière
impévisible autour de divers endroits stratégiques
et empêche ainsi leurs organes génitaux
féminins de sombrer dans la tiédeur de l'accoutumance,
tandis que l'autre maintien constante la pression de la
jouissance qui se construit inexorablement
par la répétition incessante de stimuli
subtils appliqués précisément aux mêmes
endroits.
Dans la fièvre des hallètements et des
spasmes que suposent les orgasmes qui les traversent,
les deux corps en sueur réagissent, se cambrent, se
relâchent
et s'arc-boutent simultannément de façon
rythmée avec force
pendant que les deux protagonistes laissent exhaler des
râles jouissifs
au gré des vagues du plaisir sexuel qui les
transportent.
Leurs deux corps absolument trempés par la sueur,
les deux partenaires sont complètement
emportés par les formidables élans
que la communion des extases suscitent jusque dans les
tréfonds de leurs êtres.
Claudine amène ainsi très vite son alter ego
à la frontière de l'orgasme
et l'y maintient constamment, tout en se gardant bien de
le faire éjaculer tout de suite de façon à
prolonger au maximum leur plaisir commun.
Paul est lui-même absolument grisé par la
profondeur, la durée et le nombre d'orgasmes
que ses caresses suscitent dans son propre corps lorsqu'il
excite sa maîtresse.
Claudine et lui savourent évidement en temps
réel
ce sublime échange masturbatoire ressenti
simultanément par l'un et l'autre.
La synergie de leurs orgasmes est absolument totale et
défie toute description...
Enfin libéré du corset inhibant de sa
chemise,
Paul se penche à son tour vers sa compagne,
l'entraîne sur le dos sur le lit
et se met en frais de l'enjamber à rebours pour
plonger goulûment son visage entre les cuisses
chaudes et humides de sa partenaire.
À partir de ce moment là,
ls se fondent dans une masse de chair jouissante et
soupirante,
qui halète, réagit, suce, sue et tressaute
avec un synchronisme parfait jusque dans les orgasmes.
Des orgasmes, masculins et féminins, qui se suivent
et se complètent parfaitement.
Paul a même l'occasion de connaître
directement le goût
de son propre sperme tout chaud via les papilles
gustatives de Claudine.
Tout comme elle-ci se délecte aussi du parfum
musqué et de la saveur salée
que les sécrétions de sa propre vulve
procure aux sens surexcités de son homme gourmand.
Tous ces préambules des plus agréables ne
s'interrompent finalement que
lorsque les deux partenaires se retournent pour s'entre
pénétrer avidement pour le feu d'artifice final...
Aussi vidés que rassasies, ils s'étendent
ensuite côte à côte, bien collés dans les
bras l'un de l'autre,
pour que chacun ne perde rien de ce que l'autre
éprouve.
Pendant que Paul se refait des forces à la suite
des éjaculations qu'il vient d'avoir à
l'extérieur et à l'intérieur de Claudine
par les deux ouvertures qu'elle lui a offertes, il
continue tout de même à la masturber tendrement.
Il lui caresse tendrement le clitoris avec des
effleurements délicats
pour en provoquer l'érection une fois de plus.
Simultanément il lui titille l'anus, les
contreforts du vagin et tout l'extérieur de la vulve avec les
doigts.
Sa bouche passe et repasse sur l'auréole des seins
de son amie,
dans son cou et ses oreilles pour finir par se clouer
amoureusement sur sa bouche.
Si bien qu'ils se sentent bientôt
complètement emportés tous les deux par une nouvelle
lame de fond irrésistible.
C'est pour Paul un ravissement sans borne de voir qu'une
fois de plus,
en vivant de l'intérieur les
orgasmes-pâmoisons de sa partenaire
exactement comme s'ils lui appartenaient en propre,
il réussit à éprouver un nombre
d'apothéoses éblouissantes et une intensité de
jouissance
tels qu'aucun homme n'a jamais pu en éprouver avant
lui...
Comblés et totalement rassasiés, ils
s'endorment finalement d'un sommeil réparateur
et vraiment aussi empreint de plénitude que faire
se peut...
<24> TRISTE NOUVELLE
- "Tu es tout à fait resplendissante ce soir
Claudine; la grossesse te va à merveille!
Tu m'en parleras tout à l'heure et
tu me raconteras où tu en es de ce
côté-là et avec ton nouveau patient ici.
Mais avant, il faut que je t'apprenne une bien triste
nouvelle:
hier après-midi, le docteur Gignac m'a
informée
que les parents d'Ismaël étaient morts dans un
accident d'avion dans la Cordillère des Andes.
Je lui étais reconnaissante
d'avoir attendu à la fin de ma journée de
traitement avec Ismaël pour m'en aviser,
parce qu'autrement je ne sais pas si j'aurais
été capable de travailler avec lui sans faire de
gaffes..."
" Ah oui, je ne te l'avais peut-être pas encore dit,
Claudine, mais depuis votre départ,
c'est moi qui suis chargée de le faire travailler,
parce que l'ergothérapeute à qui on l'avait
confié quand on te l'a enlevé n'arrivait à rien
avec lui...
C'était la grande Ghislaine, tu te souviens d'elle:
très gentille dans le fond quand on la
connaît bien,
mais si bourrue, à force de travailler avec des
personnes âgées, qu'Ismaël avait peur d'elle
et il régressait au lieu d'avancer.
Le docteur Gignac voulait alors l'expédier dans
une " institution spécialisée pour
incurables dans son genre " , comme il disait.
Ça me crevait le coeur, je l'ai donc supplié
pour qu'il me donne une chance d'essayer à mon tour.
Tu m'avais raconté tellement de choses à
propos d'Ismaël quand tu le soignais,
que je savais un peu comment le prendre."
"J'avais de bons arguments, alors le docteur Gignac s'est
laissé convaincre.
Avec moi, ça allait assez bien heureusement et
dès le début Ismaël avait recommencé
à progresser.
Je l'ai comme patient depuis plus de trois semaines
déjà;
mais maintenant, j'ai peur que tout ça ne
s'écroule comme un château de cartes.
Officiellement, le pauvre petit ne sait
encore rien mais je crois qu'il se doute probablement de
quelque chose,
parce qu'il n'était pas tout à fait le
même avec moi hier.
Je n'ai pas encore été capable de lui parler
et j'aimerais que ce soit vous qui lui appreniez la triste nouvelle.
Je suis sûre que vous saurez comment le rassurer: il
me parle tellement souvent de vous!
Si vous êtes d'accord, je vous l'amènerai
lundi et,
si vous voulez bien docteur Landré, il pourrait
peut-être rester ici quelque temps..."
- "Certainement Paule, Ismaël est le bienvenu ici,
aussi longtemps que nos deux magiciens de
thérapeutes le jugeront bons, et même plus!
Parce qu'il faut que je te dise qu'ils m'ont permis de
rejoindre mon fils
assez bien pour pouvoir espérer le tirer de son
propre autisme et
réparer un peu ma bêtise passée.
En plus, comme c'est à cause de moi qu'Ismaël
leur a été retiré,
il y a un mois, je me sentirais tellement coupable s'il
tournait mal lui-aussi.
Alors, tu comprends que je serais on-ne-peut-plus ravie,
si je pouvais collaborer un peu à le sauver!
Mais ceci étant dit,
oublions un peu nos tristes histoires de thérapie
et mangeons avant que ça ne soit trop froid,
sinon je vais encore me faire gronder par Ray, mon grand
cuisinier irascible!"
Le lendemain matin,
pendant que Claudine et Paule vont faire une promenade
dans la montagne,
Paul accompagne Denise pour l'assister une nouvelle fois
dans sa relation avec Olivier.
Hier soir, Claudine et lui ont discuté longuement
à propos de
la façon dont ils pourront réussir à
emmener Ismaël ici
sans qu'il ne soit perturbé outre mesure par ce
nouveau bouleversement majeur dans sa vie.
Au cours des derniers mois, l'enfant a déjà
été confronté à un très grand
nombre de changements;
il a toujours eu beaucoup de mal à les affronter,
surtout lorsqu'ils étaient accompagnés
d'événements un tant-soit-peu chargés
émotivement.
Une grande partie de son énergie
et de son enthousiasme étaient alors simplement
drainés par sa difficulté à intégrer de
tels changements,
aussi mineurs soient-ils.
Il devra bientôt faire face à une
épreuve absolument capitale
et aura alors besoin de toutes ses énergies pour ce
faire.
Aussi Claudine a-t-elle suggéré à
Paul d'assister Denise auprès d'Olivier ce matin,
de façon à "prendre le pouls" de leur
relation une nouvelle fois.
À la lueur des résultats de cet examen,
on pourra décider s'il lui sera possible de partir
demain avec Paule pour
l'accompagner lorsqu'elle ira chercher Ismaël.
<25> FIDÈLE
- "Et bien, bonne route les enfants, et à demain
soir.
Ne t'inquiètes pas pour maman Claudine, Paul.
Je vais te la soigner aux petits oignons, sois en certain.
Occupes-toi plutôt du pauvre Ismaël: un nouveau
déménagement va sûrement l'insécuriser
beaucoup!
Et sois gentil avec la belle Paule, mais attention quand
tu iras coucher chez elle ce soir,
d'après les autres physios de l'Institut, c'est une
"tombeuse" incorrigible!
Alors, essaie de rester bien fidèle à notre
chère Claudine surtout!"
Claudine, qui est alors en train de donner un grand baiser
prolongé à son amoureux avant son
départ, prolonge encore son étreinte et lui
serre un peu plus la main en lui faisant un clin d'oeil
entendu.
Après quoi, les portières de la voiture se
referment et Paule démarre en direction de Montréal
avec son passager.
Au cours de leur petit périple sans surprises, ils
discutent à battons rompus de tout et de rien.
Paule, contrairement à son habitude, semble
rivaliser d'esprit avec Paul dans sa façon d'ironiser à
tout propos.
Quand ils arrivent enfin chez elle, à
côté du marché Jean-Talon,
elle stationne sa voiture en face de la porte de sa
maison.
Elle tend ensuite les clefs de son logement à Paul
et l'invite à y monter seul tout de suite,
pendant qu'elle-même va se rendre au marché
faire quelques emplettes pour leur souper.
...
Depuis quelques minutes déjà,
ils ont fini de manger leur plat de résistance,
agrémenté de la bouteille de vin que Paule a
rapportée de ses courses
et en sont maintenant à siroter leur
deuxième café.
Pendant tout le repas,
ils se sont informés mutuellement des
différents événements qui ont marqué
leurs derniers mois respectifs.
- "Alors comme ça, hier quand tu as touché
le docteur Landré et son fils,
tu as "vu" que tout progressait pour le mieux et Claudine
et toi avez décidé de te libérer pour
m'aider demain avec Ismaël; comme je suis contente!
Pendant ce temps-là Claudine et moi avons
parlé longuement en se promenant en raquettes
dans les bois magnifiques qui entourent le château
du docteur Landré.
On avait tellement de choses à se dire!"
"On a parlé de nous, de notre vie passée,
présente et à venir, d'Emmanuelle aussi; de tes futurs
enfants en général!"
" On a même beaucoup parlé de toi... et de
moi."
- "Je sais, Claudine m'a tout raconté hier soir."
- "Alors, tu sais aussi que je viens tout juste de passer
des examens médicaux... appropriés.
Négatifs sous toute la ligne, côté
contrindications s'entend.
Depuis je... jeûne consciencieusement.
Par contre au niveau fertilité: pas de
problèmes. "
En entendant cela, Paul pose la main sur celle de Paule
et ils restent de longues minutes à se regarder
mutuellement sans parler à haute voix,
mais à communiquer intensément de
l'intérieur.
Puis, ils se lèvent tous les deux en même
temps et se dirigent ensemble vers la chambre à coucher de
Paule.
(...)
Toute la nuit,
les deux complices se livrent à toutes sortes de
caresses, manipulations, fellations et masturbations
réciproques
qui se couronnent immanquablement par une
pénétration et une éjaculation,
puisque c'est bien là le but ultime de ces
ébats.
Paule s'emploie diligemment à stimuler son
compagnon,
et déploie une infinité de ruses de sioux
pour le faire vite bander à nouveau après chaque
éjaculation.
Pour ce faire,
elle a habilement recours à toutes les techniques
qu'elle a apprises
au cours de ses multiples aventures de célibataire
"libérée".
Elle est si experte dans l'art de stimuler et masturber un
homme
qu'elle réussi plus d'une fois à le
surprendre et enrichir ses connaissances.
C'est pour elle un ravissement sublime de pouvoir enfin
ressentir elle-même toute la qualité
et l'intensité du plaisir qu'elle a toujours su
intuitivement donner à un homme.
Sa conscience plane en pleine synergie de plaisirs
en survolant sa propre jouissance et l'échos de
celle de son partenaire.
Pour le moment, ce dernier titille avec un doigté
parfait le gland et la hampe de "leur" clitoris,
tout en les drapant dans l'étreinte pulsée,
chaleureuse et humide des grandes lèvres gorgées de
sang.
Des lèvres palpitantes que d'autres doigts
fouineurs et complices relèvent en les étreignant.
Tous ces doigts espiègles bougent à
l'unisson,
guidés par la curiosité et l'imagination de
Paul ainsi que par toute la propre science de Paule.
Celle-ci maîtrise pleinement l'art de se masturber
le clitoris pour "aller chercher" son orgasme même pendant le
coït.
C'est en participant à des sessions de Bodysex
Workshops
organisées par un groupe féministe actif
à l'Institut et animés par Betty Dobson
elle-même, qu'elle l'avait appris.
Comme son clitoris est situé
particulièrement loin en haut de l'ouverture du vagin,
elle ne pouvait pas espérer atteindre un orgasme
très satisfaisant
par les seuls mouvements et pressions du pénis lors
d'une simple pénétration.
Elle avait alors pris pleinement conscience du fait
qu'elle n'avait absolument aucune raison
de se culpabiliser pour les activités
d'auto-érotisme qu'elle avait toujours pratiquées
occasionnellement depuis sa plus tendre enfance.
Elle avait appris à accepter et à aimer
jouir.
Dorénavant elle saurait comment rendre ses
ébats sexuels avec les hommes de son choix
aussi jouissants que possible pour elle-même comme
pour ses partenaires, aussi malhabiles soient-ils!
Par la suite, elle ne devait jamais plus accepter de s'en
priver...
En ce moment elle savoure aussi, littéralement "in
vivo",
l'émerveillement de Paul qui ne cesse d'être
ébloui par cette faculté,
inédite pour un homme, de ressentir une telle
cascade enivrante d'orgasmes intenses et gourmands.
- " Oui je t'aime Paule, tu le sais bien. Tu m'aime, je le
sais bien aussi...
Nous aimons tous les deux Claudine, chacun à notre
façon ça va de soi, et ça on le sait tous les
trois.
On le sait parce qu'on "habite" un système de
conscience " à aire ouverte " .
Angoissant? Insignifiant? Parfait?...
Oui, parfait, n'est-ce pas? Je sais que tu ne tiens pas
à être complètement happée par une
relation intime.
Bien. De ton côté, tu sais que c'est avec
Claudine et Emmanuelle que je sens ma vie,
mais nous savons tous que l'enfant que nous faisons
aujourd'hui nous unira tous lui aussi par des liens indestructibles.
Tous les cinq en fait. Mais tu le sais aussi bien que moi. Claudine
aussi d'ailleurs...
Bon, OK, OK, J'avoue que je suis une belle "
mémère " en déblatérant comme ça,
puisque tu sais ce que je vais penser presqu'avant moi!
Tes pensées sont tellement alertes!
Mais j'avoue aussi que ça me fait tout de
même d'autant plus plaisir de me l'entendre formuler
soi-même
que je sais vraiment " comment " ça va être
compris avant même que j'aie essayé de le dire.
Ouf.. N'est-ce pas " Madame la Conscience Féminine
" ?
- ...
- Je te le répète sans hésitation: je
t'aime Paule.
Et nous savons tous les deux ce que ça signifie
réellement...-"
- " Moi aussi je t'aime et j'aime faire l'amour avec toi.
N'en déplaise à dame Claudine.
D'ailleurs j'aime aussi beaucoup me rappeler de ses
impressions à elle de vos orgasmes communs.
À travers le filtre de ta propre mémoire
à toi Paul, bien sûr...
Mais à en juger par tes souvenirs brûlants et
la toute puissance de l'amour que vous ressentez l'un pour l'autre,
je suis hors-jeu! Et c'est absolument parfait. Ça
me laisse toute ma liberté.
J'y ai beaucoup pensé ces derniers temps.
Ce que j'ai, ou plutôt nous avons vécu,
ce sera toujours pour moi une mine inépuisable de
souvenirs de bonheur, d'intensité.
D'intensité, de sincérité et de
communion.
Ça n'a pas de prix!"
" Ça n'a pas de prix, OK,
mais je place encore plus haut ma liberté
d'être et de faire ce que je suis et ce que je fais de ma vie.
Il n'y a que moi qui puisse vivre ma propre vie.
Je peux bien la rater complètement ou en faire une
oeuvre d'art, sait-on jamais?
Je peux être coupable de paresse, de ceci ou de
cela. OK, OK!
Mais si je suis la seule coupable, je tient à
rester la seule responsable! "
...
- " Moi aussi, je t'aimes Paul et ça ne me
gène pas de le dire,
puisque je n'ai jamais aimé un gars autant que je
t'aime.
Et bien sûr, j'adore faire l'amour avec toi, Paul.
Tout comme j'adore revivre tes ébats avec ma
chère Claudine et vos orgasmes...
Mais si je me défonce au lit comme une
bête aujourd'hui avec le conjoint de ma meilleure
ami,
c'est bien parce que j'espère vraiment avoir un
enfant de toi, Paul, et tu sais que je suis sincère."
...
" Pour ce qui est du reste...Mes amours... Laissez-moi
vivre ma vie moi-même les petits amis!
Aimes-moi, c'est chouette et puis après laisses-moi
vivre!
Oh, je sais bien qu'on pourrais dire que je te
considère comme un homme-objet.
Un simple instrument de plaisir.
Mais ce n'est pas vrai. Tu le sais.
À partir de maintenant tu as les souvenirs qu'il
faut pour que même Claudine puisse partager.
Partager ma jouissance comme elle a partagé la
tienne.
Comme tu m'as fait partagé certains de vos
meilleurs souvenirs d'ailleurs.
Merci. Partager nos sincérités, c'est pas
rien!
C'est flippant de se rappeler des souvenirs d'un autre,
mais de s'en rappeler comme si on les avait vécus
soi-même.
Quand en plus on se rappelle aussi des souvenirs des
orgasmes d'une tierce personne
comme si on les avait éprouvés dans sa
propre chair également, j'avoue que ça devient assez
enivrant.
Pourtant, pour la suite du monde et de nos futures
relations réciproques, les intimes comme les autres,
il faut se garder une bonne dose de temps pour soi. Pour
méditer.
Pour méditer et mettre de l'ordre dans son album de
souvenirs collectifs. "
Le corps encore tout humide de sueur, salive, sperme et
sécrétions vaginales,
Paule se blottit contre le flanc de Paul qui est
couché sur le dos.
En position fÏtale, elle a la tête appuyée
contre la poitrine de son partenaire
et, même si elle garde les yeux fermés,
son regard va se perdre beaucoup plus profondément
que dans son seul fors intérieur.
La tête appuyée dans la paume de ses mains,
Paul quant à lui a le regard perdu dans le
lointain, bien au delà du plafond...
- " En fait, si tu jettes un coup d'oeil dans ma
tête,
tu vas peut-être pouvoir m'aider à y mettre
de l'ordre.
Des fois, je me demandes si le plus grand danger qui
guette un mutant comme moi,
ça n'est pas de manquer vite de circuits
enregistreurs pour fixer de nouveaux souvenirs,
à cause de la surcharge de mes inputs.
De mes inputs et de mes engrammes déjà
enregistrés!
Manquer de circuits et ne plus pouvoir apprendre.
Ou alors ne plus pouvoir retenir longtemps. "
" Mais c'était sans compter avec la faculté
humaine de classer. Classer et choisir.
Choisir quand on a ses endogrammes comme ses inputs
multipliés par 2, 3 ou...?
Ça devient tout un trip! Alors tant qu'à
partager ta conscience Paule,
j'aimerais assez que tu essaies aujourd'hui de
m'apprendre à méditer. MÉDITER et
arrêter mon dialogue intérieur.
" Donner congé à mon mental " , comme tu
dis.
Tu veux bien me servir de guide pour ça Paule?
Aujourd'hui ou un autre jour, quand ça te sera
possible..."
- " OK. Je veux bien. J'aime assez la méditation.
Presqu'autant que de faire l'amour! Alors tant qu'à
partager les plaisirs de l'un...
Et sans vouloir nous flatter, c'était vraiment
mieux que tout ce que j'avais pu expérimenter avant...
et tu sais très bien que ça n'est pas faute
d'avoir assez de points de comparaisons...
Mais passons... Pour revenir à ta question,
oui Paul ça va me faire un immense plaisir de "
méditer ton mental avec le mien " , si c'est possible.
De toutes façons, je vais au moins te montrer
comment faire, ne t'inquiète pas, c'est très facile:
ça s'apprend en le faisant, comme aller en
bicyclette quoi!
Pour toi, ce sera comme de l'apprendre en
commençant sur un tandem! ...
Dans ton cas, je suis bien consciente qu'il faut
absolument que je t'initie à libérer ton mental,
sinon tu va " péter au frette " un de ces jours!
Dans mon cas, ça a complètement
changé ma qualité de vie.
Ça m'a permis de retrouver le sentiment
d'être aux commandes de ma propre existence,
plutôt qu'une simple spectatrice
et une passagère inerte de mon corps en route pour
une destination inconnue...
Mais tu connais le vieil adage: " c'est en forgeant,
que... "
Je n'ai pas avec moi dans mon sac à malice de
comprimés genre " Instant Méditation " ,
et qu'on va continuer à se voir encore longtemps,
alors je te promet que je n'oublierai pas
de t'aider à apprendre à contrôler ton
mental. ... Hum ...
mais trêve de considérations
édifiantes! ...
Pour le moment, j'ai bien hâte que vous me laissiez
goûter à ... votre fameuse détente " post-
coït " mon bon monsieur...
mais... après ça, attention: je remets le
courant! OK? ... mmhmm... mmerci."
Après de longues heures passées à se
brancher
essentiellement sur le système "à piles
auto-rechargeantes et inépuisables" de Paule,
ils s'endorment finalement du sommeil du juste sur le
système "à décharge profonde" de Paul...
Nimbés d'une aura d'amour expérientiel et
viscéral,
ils dorment blottis l'un contre l'autre, leurs rêves
complices baignant dans une mer de quiétude.
Une mer dont la surface est à peine animée
ici et là par quelques petites vagues d'humours concurrents...
Lorsqu'ils s'éveillent enfin, le jour est
déjà levé depuis longtemps.
- " Dans quel état on a mis ta chambre! Un vrai
champs de bataille! Après la bataille...
...au fait: la bataille tu penses qu'on l'a
gagnée?"
- " On a fait c'qui fallait en tous cas...
Je crois qu'on peut dire que si ça ne marche pas,
ce ne sera sûrement pas faute d'avoir essayé!
Avec tout le jus que tu m'as mis entre les jambes, si
j'étais coquette et plus peureuse face à
l'embonpoint...
je crois que j'aurais peur de prendre du poids! "
...
- " désolée. OK, j'admets que c'est d'un
goût douteux comme blague.
L'humour et moi... tu sais ce que c'est. "
Finalement, il fait presque jour,
quand les deux complices absolument vidés sombrent
enfin dans un sommeil aussi profond que réparateur.
Pourtant, même endormis, ils n'en continuent pas
moins d'évoluer ensemble,
puisqu'ils partagent maintenant leurs univers oniriques
réciproques avec tous les personnages,
les décors les fantasmes et les situations qu'ils
comportent.
Heureusement, ils ne mettent pas en scène de
cauchemard ni l'un, ni l'autre.
Aussi c'est une nouvelle série de souvenirs
positifs et agréables,
aussi variés que surprenants puisqu'ils
découlent de deux esprits originalement très
différents,
qu'ils pourront ajouter à leur répertoires
personnels demain matin.
<26> INTIMITÉS
- "M'mm...man, m'man, mm'mma, aamman, maman!"
- "Oui Olivier! Oui, maman est là, mon
chéri! Maman a
compris. Bravo Olivier! Mon amour, mmm, viens que maman te
serre fort!"
Denise serre son enfant dans ses bras et lui couvre tout
le visage de baisers. Elle est tellement heureuse qu'elle en a les
yeux tout inondés
de larmes de joie. Depuis que Paul est parti, Olivier
essaie de retrouver une façon
de communiquer avec celle chez qui il a enfin pu sentir
tout l'amour maternel qui lui avait fait défaut
jusque-là.
Au cours des sessions de "contact intime" à trois
qui ont
lieu depuis un mois déjà, l'enfant a
déjà commencé à formuler mentalement ses
pensées en mots plutôt que simplement en
images, sons et émotions pures.
Pourtant, tout au long de ces traitements, il est toujours
resté muet extérieurement.
Mais puisque l'absence de Paul l'a à nouveau
enfermé dans une prison
d'incommunicabilité, il tente à
présent d'apprivoiser les subtilités du langage
parlé
pour s'en sortir. Il doit apprendre à
contrôler et coordonner tous ces éléments du
corps humain qui permettent à l'homme de
communiquer verbalement. Jusque-là,
Denise a toujours entrevu avec un peu
d'appréhension le jour où elle devra se
passer de l'aide de son "magicien" Paul. Elle sait
maintenant que son fils est enfin
sorti du cul-de-sac de son autisme. Elle compte bien faire
tout ce qui est en son
pouvoir pour que cette libération soit
dorénavant irréversible quoi qu'il arrive.
Pendant ce temps-là, Jacqueline aide Claudine
à pratiquer
ses exercices prénataux sur le petit matelas dans
un coin de la même pièce. Après
le départ de Paul, les deux jeunes femmes ont en
effet décidé de n'intervenir dans
la relation mère-fils de leur amie, que si cela
était absolument nécessaire.
- "Madame Claudine, c'est extraordinaire: quand je
vous touche aujourd'hui, je crois que je commence à
ressentir des messages
qui me viennent de votre Emmanuelle, comme quand monsieur
Paul était là!
Pourtant je croyais que vous m'aviez dit que l'aide de
monsieur Paul vous était
essentielle pour ça! C'est peut-être mon
imagination... ça n'est pas aussi net
qu'avec monsieur Paul, mais il me semble que je
reçois quand même quelque
chose... c'est merveilleux!"
- "Ouf... je vais arrêter mes exercices, pour le
moment.
Je commence à être un peu crevée. Je
crois que je vais aller m'étendre dans le solarium et me faire
chauffer la couenne au soleil comme un lézard... le
soleil de décembre est absolument resplendissant
aujourd'hui! Viens-tu avec
moi Jacqueline? On va être tranquilles: les deux
hommes sont sortis et tout a l'air d'aller pour le mieux entre Denise
et son fils. Je crois qu'elle et Olivier
apprécieront sûrement un peu
d'intimité. Viens, allons-y!"
Les deux jeunes femmes se lèvent et sortent
discrètement
de la pièce. Elles se dirigent ensemble vers le
solarium du troisième étage en
gambadant légèrement au son de la chanson
gaie que fredonne Claudine. En
arrivant là, Claudine se dépouille de tous
ses vêtements et s'étend voluptueusement
sur le dos dans une grande chaise longue qui s'y trouve,
en poussant un long soupir de satisfaction. Elle est imitée
par Jacqueline, qui s'étend à son tour sur un autre
chaise longue placée tout à
côté. Complètement épuisée,
Claudine s'endort au bout
de cinq minutes à peine. Jacqueline tend alors la
main dans sa direction et, avec
des précautions infinies, pose un doigt
délicatement sur le ventre rond de la
dormeuse.
Lorsque Paul, Paule et Ismaël entrent dans la maison,
il n'y a personne pour les accueillir. Ils vont donc à la
cuisine pour prendre une petite
collation en attendant de retrouver les autres occupants
de la maison. Sur la table,
ils trouvent la note écrite par Claudine à
l'intention de Denise.
-"Suis allée m'étendre dans le solarium.
Jacqueline avec moi."-
Claudine.
Paul laisse donc Ismaël avec Paule qui lui a
déjà servi un
grand bol de crème glacée et se dirige tout
de suite vers le solarium. Quand il entre,
il aperçoit les deux jeunes femmes nues qui dorment
au soleil. Une main posée sur
le ventre de Claudine, Jacqueline s'est assoupie sur la
chaise longue placée
immédiatement à côté de celle
de cette dernière. Gêné de troubler ainsi leur
intimité, il reste quelques instants à les
regarder, en se demandant quoi faire.
Finalement, il décide de retourner à la
cuisine et sort du solarium aussi
silencieusement qu'il y était entré.
Après quoi, il retourne à la cuisine
rejoindre Paule et
Ismaël. Ils discutent ensuite de leur emploi du temps
à tous les trois pendant que
Paul boit son café. Puis, accompagné
d'Ismaël, Paul se dirige vers la chambre
d'Olivier pour y retrouver Denise et son fils et leur
présenter Ismaël. Pendant ce
temps-là, Paule se rend au solarium pour y
retrouver Claudine et rencontrer
Jacqueline. On pourra discuter "entre femmes" en toute
intimité de diverses
questions d'intérêt spécifiquement
féminin...
<27> TOUT
- " Alors mon Paul, tout s'est bien passé à
Montréal?
Pas de problèmes avec Ismaël, par exemple? Ne
me fais pas languir, viens te
coller sur moi et racontes-moi tout! N'oublies aucun
détail! Je veux tout
savoir! Surtout comment se sont passées tes nuit
chez Paule... Est-ce que
vous avez pu... comme on s'en était parlé
avant ton départ? N'oublies pas mon
grand escogriffe d'homme nouveau, que c'est à cause
de ma curiosité
maladive que... Ça n'était pas trop
dûr j'espère! Allons viens vite et fais-moi
vivre tout ça comme si j'y étais! "
" De mon côté, je me suis tellement
ennuyé de toi! Je
me sentais tellement seule sans toi, que j'avais beaucoup
de difficulté à
m'endormir. Ah, et puis j'ai moi-aussi des choses
extraordinaires à te
raconter. Ça a rapport avec toi, moi, Emmanuelle et
Jacqueline pendant que tu n'étais pas là. Il faudrait
aussi que je te parle de mes projets pour les
prochains jours... Mais je n'en dis pas plus! Colles-toi
et tu sauras tout, car je
ne parlerai qu'en présence, vraiment intime, de mon
" homme nouveau " ..."
Paul achève de se déshabiller, se glisse
sous les
couvertures de leur lit et enlace tendrement son amie. Ils
restent de longues
minutes en silence à échanger de
l'intérieur, d'abord au niveau de leurs sentiments
réciproques, puis des informations strictement
factuelles. Finalement, comme ils en
viennent à se communiquer des détails plus
intimes de leurs expériences
réciproques des derniers jours, leurs corps
commencent à vibrer de façon plus
intense et, très bientôt, ils sont tous deux
plongés dans une rafale orgasmes-souvenirs tout puissants qui
les submerge complètement.
(...)
Le lendemain matin, ils déjeunent tous ensemble
dans la
grande salle à manger. Puis Paul, Ismaël et
Denise, qui porte son fils dans ses
bras, se retirent dans la chambre d'Olivier pour entamer
leur session d'exercices.
Les deux physiothérapeutes et l'infirmière
finissent de prendre un deuxième café.
Puis elles se dirigent toutes trois vers le solarium pour
profiter du beau soleil
hivernal qui luit encore de tous ses feux.
- "Ma belle Paule, avoues qu'on est quand même bien
ici, à se faire rôtir toute nues au soleil,
en plein mois de décembre. C'est ce
que Jacqueline et moi avons fait pratiquement tous les
jours pendant que toi
et Paul étiez partis. Comme quoi, tout en
étant bien sage, on peut quand même
bien profiter de la vie! Oh je sais bien que tu ne t'es
pas trop ennuyée non plus
pendant ce temps-là avec mon homme... On ne peut
rien se cacher, lui et moi!
Mais, n'aies pas peur, je ne vous en veux pas pour
ça: Paul m'a tout raconté si bien hier soir, comme lui
seul sait le faire, que j'y étais presque... grâce
à toi,
j'ai vécu hier des instants tout à fait
délicieux! D'ailleurs, tu en sais quelque
chose de ses dons de raconteur: je me souviens de ce tu
m'avais déjà dit à
propos de certaines expériences qu'il t'avait fait
vivre à l'Institut, lorsque nous
avions échangé nos patients... Hier soir,
ça a été mon tour de bénéficier de
certaines indiscrétions. Moi aussi, j'ai bien
aimé jouir avec toi! Et puis, après
tout, n'est-ce pas ce dont nous avions convenu la semaine
passée?"
" De mon côté, pendant ce temps-là
j'ai bien réfléchi et j'ai aussi appris des choses
extraordinaires grâce à Jacqueline. Si tu veux en avoir
un aperçu, pose un peu ta main ici sur mon ventre, fermes les
yeux et tiens-toi bien...
...
Il fallait s'y attendre, tu me diras? Peut-être.
Mais moi je trouve tout de même que c'est à vous jeter
par terre! Surtout que cela risque
éventuellement de prendre un sens bien particulier
pour toi aussi un de ces
jours..."
D'abord un peu décontenancée par les propos
crus et
directs de Claudine, Paule est restée muette
pendant tout le temps qu'elle
l'écoutait. Puis, elle a été
très intriguée par les dernières paroles de son
amie et
c'est fort craintivement, qu'elle tend ensuite la main
vers le ventre de cette dernière.
Elle ne peut retenir un cri de surprise quand elle sent la
communication s'établir
entre elle et Emmanuelle.
<28> AMI - STUPIDE
- "Mmm...an, mmaa...man, maman, maman! Hhol, h...ol,
P...ol, Paul! a...ené aa, a...am, iii, ammi, ami?
Ami?"
- "Oui mon chéri, Paul est revenu avec maman. Il
t'a
amené un ami. Ismaël, l'ami s'appelle
Ismaël. Is-ma-ël!"
- "Ami Iii...le, I...ma...le, ssss, Ismaël.
Ismaël ami
mmmoi!"
Au son de son nom, qu'il entend prononcer avec
difficulté
mais aussi avec tant d'efforts, le visage d'Ismaël
s'illumine d'un sourire gêné mais
radieux et il se rapproche un peu plus de la chaise
berçante où Denise vient de
prendre place avec son fils sur les genoux. Paul qui lui
tient toujours la main s'est
approché lui aussi et prend celle qu'Olivier lui
tend. La sérénité qui caractérise
maintenant Olivier traverse Paul et inonde Ismaël qui
rougit. Celui-ci tend à son tour
sa main libre en direction de celles de Paul et Olivier.
Denise prend leurs trois mains
entrelacées et les serre tendrement.
...
Tout au long de l'avant-midi, une relation
extrêmement
chaleureuse s'installe de plus en plus entre les quatre
partenaires. Bien sûr Olivier
et Ismaël sont tous deux absolument ravis de pouvoir
communiquer à nouveau
facilement avec le monde extérieur en ayant Paul
comme intermédiaire. Pourtant,
comme ils ont tous deux récemment eu l'occasion de
vivre des situations où ils
étaient privés de son aide, en dépit
de la différence d'âge physique qui les sépare,
il semble se créer entre eux une complicité
indéniable pour arriver à communiquer
verbalement sans son support. Aussi, quelques heures plus
tard, quand Jacqueline pénétre dans la pièce
pour les avertir de descendre dîner, quelle n'est pas sa
surprise de les trouver tous les quatre à jouer par
terre: les enfants à califourchon
sur le dos des deux adultes à quatre pattes. Les
deux petits garçons se lancent tous deux des mots et des
phrases décousues plus au moins incohérentes. Ils
essaient
ensuite de s'imiter mutuellement et ils tentent de
répéter ce que l'autre vient de dire,
en y mettant différentes intonations, à
plusieurs reprises et avec plus ou moins de
succès dans le cas d'Olivier, il faut bien le dire.
Ces tentatives d'élocution
maladroites provoquent souvent chez eux, comme chez leurs
montures, de
bruyants éclats d'hilarité folle.
Lorsqu'ils se retrouvent tous autour de la grande table de
la salle à manger, Olivier et Ismaël sont
encore tellement emportés par le vent de
folie verbale du matin, qu'ils ne cessent pratiquement
jamais de parler. Ce qui
ressemble souvent plus à des gazouillis informes,
surtout quand Olivier marmonne
la bouche encore pleine... Dès qu'ils ont fini de
manger, les deux enfants
commencent tout de suite à harceler Denise et Paul
pour retourner immédiatement
reprendre leurs jeux. C'est donc d'un trait que ceux-ci
avalent leur café, avant de
remonter dans la chambre à exercices d'Olivier.
À la fin de la journée, les deux jeunes
lurons, aussi épuisés
l'un que l'autre par leur harassante journée
d'activités fébriles, réclament
pratiquement d'eux-mêmes le privilège de se
coucher plus tôt que d'habitude. Leurs deux compagnons sont
donc particulièrement heureux de pouvoir se retrouver enfin
libres aussi tôt, car ils sont eux-mêmes
complètement fourbus à la suite de cette
journée épuisante.
- "Ouf! Quelle journée! Je suis absolument
crevée. Je
n'aurais jamais cru le métier de cheval si
difficile! Mais ça ne fait rien, je suis si heureuse
qu'Ismaël et mon petit "tocson" aient réussi à
s'entendre aussi
bien. Tout ce débordement d'activités
physiques nous a fait un peu perdre de
vue la raison qui nous a poussé à amener
Ismaël ici... J'y repensais tout à
l'heure et j'en suis venue à me dire que je
pourrais peut-être l'adopter
légalement, maintenant qu'il est devenu
complètement orphelin. Je ne sais
pas ce que vous en pensez..."
"Le peu que je connais de lui me le font maintenant
voir comme un compagnon idéal pour Olivier. Je suis
certaine qu'il serait lui-aussi ravi de l'avoir comme frère
pour jouer; surtout que la vieille maman
Denise ne pourra pas longtemps s'investir autant dans ses
jeux. Et puis dans
les environs, les compagnons de son âge sont
plutôt rares... inexistants en
fait. D'ailleurs, quel âge a-t-il? Il a un corps de
trois ans bien sûr, mais avec
l'âge mental d'un nouveau-né? Un
nouveau-né qui, par certains aspects, est
déjà plus mûr que sa propre
mère... Alors dans ces conditions, avec Ismaël, ils
deviendraient un peu comme le cadet et son grand frère
aîné, tout en étant
pour ainsi dire du même âge. Alors pourquoi
pas? D'ailleurs, comment cela se passerait-il s'il essayaient de
jouer avec d'autres enfants "ordinaires" de
leurs âges? Tandis qu'avec Ismaël... Je crois
qu'ils partagent assez de
similitudes dans leurs expériences vécues,
qu'ils s'entendent comme larrons
en foire... On l'a bien vu aujourd'hui, n'est-ce pas Paul?
Un jour sans doute, ils
pourront s'intégrer avec d'autres galopins de leurs
âges, mais pour le
moment, je pense qu'ils pourront s'aider mutuellement
à faire le passage."
- "Oh, pour ça oui! Pour en revenir à ta
première
question, je crois bien que ton projet
représenterait probablement ce qui
pourrait leur arriver de mieux à tous les deux.
Même dans mes rêves les plus
fous, je n'aurais jamais pu imaginer meilleur
développement... Merci Denise.
Je suis certain que tu ne le regretteras pas. Si tu veux,
demain on pourrait
commencer à leur en parler. Je veux bien me charger
d'Ismaël si tu acceptes
d'en glisser un mot à Olivier. Par la suite je
pourrai toujours sonder aussi
Olivier pour nous assurer que tout va vraiment bien."
Au cours des journées suivantes, Denise et Paul
commencent graduellement à sonder les deux enfants.
Olivier est absolument
transporté à l'idée que son ami
pourrait éventuellement toujours habiter chez lui et
devenir " son propre grand frère à lui tout
seul ". Quant à Ismaël, lorsque Paul lui
parle de l'idée de Denise, sans l'informer de la
triste nouvelle concernant ses
parents bien sûr, son visage s'illumine d'abord d'un
air absolument épanoui. Puis,
ses traits prennent progressivement un caractère
plus dur et triste. En même temps,
il semble recommencer de nouveau à se couper du
monde extérieur. Ce qui ne
manque pas d'inquiéter assez Paul pour qu'il prenne
tout de suite la main de
l'enfant, dans l'espoir d'arriver à comprendre de
l'intérieur la nature et les raisons de cette réaction
mitigée.
- "Comme les autres! Comme tous les autres! Ils veulent se
débarrasser de moi! J'en suis sûr. C'est pour ça
qu'il m'a dit ça. Je sais bien que
ça n'est pas possible. Ils veulent me faire peur.
Ils veulent que j'aie peur de ne plus
revoir Maude et Bernard, et que je demande à partir
pour les retrouver. Ils sont stupides, tant pis pour eux! Je n'ai
même pas peur. De toutes façons, je ne les aime
même plus eux-autres. Ils ne m'ont jamais aimé
eux-autres non-plus. J'ai toujours
été juste "Ismaël, leur gros
problème". Si Maude et Bernard se sont toujours occupé
de moi, c'est juste parce qu'ils pensaient qu'ils
étaient obligés. Je le sais bien. Ça a toujours
été comme ça! Ah ici ils veulent que j'aie peur
de ne plus pouvoir
retourner à la maison. Ensuite, ils vont me dire:
qu'est-ce qu'il y a, Ismaël? Tu
t'ennuies de Maude et Bernard, Ismaël? Oh ça
tombe bien, Ismaël, on va te
renvoyer là-bas. On t'aime bien tu sais,
Ismaël, mais on a pas le temps de
s'occuper de toi. Tu t'amusais bien, Ismaël, mais
ça ne peut pas durer toujours. Il
faut que tu comprennes, Ismaël, que tu fasses ton
grand. Eux-aussi, je les déteste
maintenant d'abord! J'avais tellement confiance. J'ai
été stupide! Ils étaient si
gentils. Mais cette fois ils ne m'auront pas! Même
monsieur Paul ne pourra pas
venir me chercher. Quand ils vont m'obliger à
repartir, cette fois je vais disparaître
en orbite, comme un satellite. C'est bien plus fort qu'une
stupide balle de base-ball,
un satellite. Je ne veux plus retourner dans un
hôpital stupide. Je ne veux pas
retourner vivre tout seul dans une stupide maison vide,
non plus. Avec juste une
gardienne plate qui ne sait pas ce que c'est que de jouer
pour vrai. Une maison
pleine des "traineries" stupides que Maude et Bernard
rapportent toujours de leurs
voyages stupides... ...Non Ismaël, non! arrête
de t'imaginer toutes sortes de choses!
C'est toi qui est stupide. Ça ne se peut pas! Non,
pas madame Claudine et
monsieur Paul! Ils ne peuvent pas être comme
ça! Pas eux! Non! Il faut que tu
essaies de leur parler! Il faut que tu leur dises que tu
veux rester avec ton seul vrai
ami, Olivier! Tu es capable de parler maintenant. Il faut
qu'ils t'écoutent! S'il le faut,
je vais demander à Olivier de me défendre.
Sa mère elle l'aime pour vrai, elle!"
Tout à coup, il ressent une onde de chaleur et
d'amour qui
s'insinue dans tout son être. C'est alors qu'il se
rend compte que Paul était entré en
lui depuis le début de sa crise de panique. "Il
sait tout!" Il ressent aussi maintenant
la vague d'amour et d'amitié que Denise et son fils
lui envoient, depuis qu'ils ont
tous deux pris la main de Paul. Ils l'entourent tous les
trois et le serrent tendrement
dans leurs bras. " - Non Ismaël! Non, ne nous
rejettes pas! Si tu veux de nous,
nous allons te garder toujours. - C'est toi que je veux
comme frère. - Tu peux
m'appeler maman, je veux te garder toujours. Nous avons
besoin de toi. Nous
t'aimons vraiment. Il faut que tu restes avec nous!"
<29> LA TRIBU
- "Téléphone pour vous, madame Claudine."
- "Merci Jacqueline, je viens tout de suite.
Encore vêtue seulement de sa grande robe de chambre
en soie japonaine, Claudine avale en vitesse la dernière
gorgée de son café de
céréales du matin, puis elle se lève
et va prendre le combiné téléphonique que lui
tend Jacqueline.
- " Allô. "
(...)
- " Ah, bonjour Paule. Comment ça va ce matin? "
(...)
- " Moi aussi, merci. Il fait un froid sibérien
ici, mais la
campagne est si belle! Il y a beaucoup de neige et elle
est tellement blanche!
(...)
- " Ismaël? Je crois qu'il va bien lui aussi,
maintenant.
(...)
- " Oui, il s'est adapté très bien à
sa nouvelle famille.
(...)
- " Oui, on lui a dit à propos de ses parents. Au
début
ça a été dur, mais Denise et Olivier
l'ont beaucoup aidé. Ils l'adorent et Ismaël
le sent bien. Je pense qu'il le leur rend bien d'ailleurs.
Ils sont devenus
inséparables. "
(...)
- "Oui, lui aussi. D'ailleurs, cette semaine ils ont
commencé à jouer dehors. "
(...)
- "Non, ni moi, ni Paul ne nous mêlons presque plus
jamais de leur relation. On dirait maintenant qu'Olivier
et Ismaël sont deux
enfants absolument sans histoires. Ils bougent tout le
temps et ils n'arrêtent
pas de jacasser! De vraie pies!
(...)
- " Pires que moi, tu imagines! "
(...)
- "Bien sûr, au début, Paul a dû
prendre contact avec
Ismaël très souvent, plusieurs fois par jour
même; le pauvre petit était
tellement insécure! Il passait continuellement par
des états d'euphorie totale à des moments de
déprime complète. Mais maintenant, ça s'est
stabilisé et ils
ne se contactent plus que très occasionnellement.
Et généralement c'est
surtout pour rassurer Denise ou moi. Tu sais comment sont
les
professionnels de la thérapie! "
(...)
- " Oh lui, il va à merveille. Sa
réadaptation est
pratiquement terminée. Depuis un mois, les enfants
l'ont obligé à se dépenser
physiquement plus que toutes les physios du monde! "
(...)
" Non. On dirait qu'il ne pense à peu près
plus au projet
de Jean sur un téléroman dans le milieu
hospitalier. Ni au cinéma d'ailleurs.
Par contre, je crois qu'il commence à avoir
très hâte à l'été pour pouvoir
retourner à son " shack " , comme il dit. Il veut
absolument qu'Emmanuelle y
passe au moins les premiers mois de sa vie. C'est elle qui
est devenue le
centre de toutes ses pensées. "
(...)
- " De ce côté-là? À merveille,
ma grossesse est
toujours aussi enivrante. Ma bedaine commence à
être bien ronde. Tout le
monde ici est très prévenant avec moi. Le
flatteur de Paul me dit "qu'elle me
va à ravir"! Un vrai gamin! "
(...)
- " Si je le laissais faire, il resterait collé sur
moi toute la journée. Mais dans le fond, je sais bien que
c'est surtout parce qu'il adore
contacter Emmanuelle. Il dit que sinon, il se sent exclu
de notre relation. Le
pire c'est que je sais qu'il a raison! Parce qu'entre
Emmanuelle et moi, et
bien... "
(...)
- " Comment ça? De toutes façons, tu va
bientôt
connaître ça toi aussi. Au fait, est-ce que
tu as déjà commencé à ressentir
quelque chose? "
(...)
- " Quoi? C'est pas vrai! Et qu'est-ce que ça te
fait? "
(...)
- " Oui je comprends. J'en parle avec Paul ce soir et je
te rappelle demain matin. O.K.? "
(...)
- " Tu m'excuseras, je dois te laisser. Les enfants me
réclament pour aller jouer dehors dans la neige. Je
vais encore me faire traiter
de bavarde! "
(...)
- " O.K. salut. À demain."
Elle raccroche et se hâte d'aller s'habiller pour
sortir
dehors et aider les enfants à construire leur
igloo. Avec la vieille égoïne que Ray
leur a prêtée, ils passent tout l'avant-midi
à découper des blocs dans la croûte de
neige durcie par le froid mordant. Pendant le dîner,
les enfants s'amusent
beaucoup à affubler tous les mots qu'ils utilisent
d'un suffixe en -uk ou en -uit, "comme les vrais Inuits".
Aidés par Denise, Paul et Claudine, qui égaye leur
travail
de ses chansons gaies, ils réussissent au cours de
l'après-midi à ériger un
magnifique igloo, "assez grand pour sauver toute la tribu,
même les vieux!"
<30> COMPRIS?
Sous l'oeil un peu triste d'Ismaël, Olivier, Denise
et Jacqueline, les partants Paul et Claudine, aidés de Ray,
placent leurs valises dans
le coffre de la voiture de Paule. Puis, après avoir
embrassé tous leurs amis, ils
montent tous deux dans l'auto avec cette dernière.
- "Soyez prudents sur la route et prends bien soin de
tes invités, Paule. N'oublie pas que je ne te les
prête que pour une journée ou
deux, pas plus! Je veux absolument vous avoir ici tous les
trois pour fêter
l'arrivée du printemps! Parce qu'après
ça, l'igloo de mes petits Inuits va
commencer à fondre. Il faudra bien que quelqu'un
les aide à construire un
nouvel abri pour l'Été. " Dans l'arctique,
avoir un bon abri, c'est une question
de vie ou de mort! " On ne rit pas avec ça! Tous
les petits Inuits vous le
diront!"
Pendant le trajet vers Montréal, Paule et Paul se
racontent
les diverses péripéties qui ont
meublé leur dernier mois respectif, émaillant tous
deux leurs récits de nombreuses pointes d'humour.
Assise sur la banquette arrière,
à cause de sa grossesse avancée qui lui
interdit d'utiliser une ceinture de sécurité, Claudine
fredonne sans arrêt ses chansons gaies favorites et semble
complètement absorbée par la contemplation
du paysage de printemps qui défile
sous ses yeux.
Lorsqu'ils arrivent enfin chez Paule, Claudine monte la
première chez son amie avec la clef du logement,
pour ouvrir la porte à ses
compagnons qui la suivent, les bras chargés. Puis,
Paule s'éclipse pour aller à
l'épicerie du coin faire quelques emplettes.
Lorsqu'elle revient, Paul a déjà
commencé à déballer leurs bagages
dans le salon, alors que Claudine est dans la
cuisine et prépare du café en chantonnant.
- "Des huîtres pour souper, ça t'irait Paul?
Il y en avait
en vente à l'épicerie et j'en ai pris une
montagne, j'espère que vous aimez-ça!
Mais qu'est-ce que tu fais-là? Je vous prête
ma chambre, pendant que vous
serez ici, voyons! Il n'y a qu'un petit divan dans mon
salon et vous êtes deux.
Et Claudine qui est enceinte en plus! Installez-vous dans
ma chambre: il y a un grand lit double; vous y serez très
bien. C'est moi qui vais coucher ici sur le divan!"
- "Hé là, les conspirateurs! Arrêtez
de parler dans mon
dos! Venez plutôt ici! Il ne faut jamais laisser une
handicapée toute seule!
N'importe quelle physio qui se respecte sait ça! Il
y a du bon café frais qui
vous attend dans la cuisine."
" Venez voir maman Claudine! On va discuter tous les
trois confortablement assis devant une bonne tasse de
café chaud pour vous
et un grand verre de lait pour moi!"
Quand ils sont tous assis autour de la table de la petite
cuisinette de Paule, celle-ci répète les
remarques qu'elle avait faites à Paul en
entrant.
- "Ah non par exemple! ça ne se passera pas comme
ça! Je n'ai pas arrêté d'y penser, depuis qu'on
s'est parlé au téléphone l'autre
jour. Paule, je t'aime bien, tu le sais. Mais là
franchement: il faut qu'on se
parle! Alons, venez ici, et assoyez vous qu'on discute.
Maman Claudine a
quelque chose d'important à vous dire, pour que
tout soit bien clair!
...
" Bon, Paule, tu es ma meilleure amie et mon
associée
en plus! En temps que femme, tu voudrais enfanter pendant
que tu en est
encore capable. Bien. Par contre, tu ne veux pas
t'embarrasser d'un père, peut-être trop possessif. Bon.
Et puis quoi encore? Pour te rendre service, je
t'ai déjà prêtée mon " homme
nouveau " une fois, pour qu'il te fasse un enfant.
Un deuxième petit mutant en perspective? Tu as
toujours su comment profiter
de ma curiosité maladive. Bon. N'empêche que
c'était déjà bien gentil de ma
part, tu l'avoueras! Ça n'a pas marché,
puisque tu viens d'être menstruée à
nouveau. C'est bien triste. J'ai accepté que vous
recommenciez votre
tentative. Soit. C'est pour ça qu'on est venu ici
aujourd'hui. Mais cette fois-ci,
je veux être là! Vous allez faire ça
sérieusement! Tu pensais peut-être que je
vous laisserais vous amuser tous seuls dans le salon
pendant que la grosse
handicapée de Claudine resterait à
poireauter toute seule dans un grand lit
vide! Non! Si ça doit se passer comme ça, je
ne marche pas! Si je suis venue
ici avec Paul ce matin, ça n'est pas pour rien , ne
vous en déplaise mes
gaillards! "
...
" OK? Sinon, je m'en vais tout de suite et je
ramène
mon homme avec moi! Il n'est pas question que l'on me
tienne à l'écart,
pendant que vous faites ça à la sauvette! Oh
bien sûr, la dernière fois j'ai eu
droit à une rediffusion en différé,
c'était pas si mal... mais cette fois j'exige du
direct! Compris? Cette semaine, on va coucher tous les
trois ensemble dans
le grand lit de la comtesse. Comme ça, je pourrai
être certaine d'assister
quand ça va se passer... "
...
" De plus, cette fois, j'entend bien diriger
moi-même
tout le déroulement des opérations. Je dis
bien " des " opérations, parce que
pour moi faire l'amour, c'est deux choses bien distinctes,
mais oh combien
complémentaires: les préliminaires,
ça c'est pour moi, et la pénétration
proprement dite, ça c'est pour toi Paule! Bien
sûr on pourra toutes les deux
vivre l'opération manquante par procuration et en
direct, mais je ne veux pas
être la seule à me contenter de simili! Au
souvenir, je crois que je préférerai
toujours le présent, surtout s'il est
agréable... De toutes façons, si chacun y
met un peu du sien, ça ne peut qu'être
meilleur pour tout le monde! Ce sera
comme ça; et c'est pour la dernière fois!
Compris? C'est à prendre ou à laisser!"
- "!?!?!?"
- "Et puis à part de ça, vous allez dire que
j'ai l'esprit
absolument tordu. OK, si vous voulez! Mais moi je suis
bien curieuse de savoir
avec quelle sorte de jouissance ça peut carburer un
VRAI trio amoureux!? ...
Puisque la vie m'offre une chance de le vivre
réellement, je m'en voudrait de
laisser passer une telle occasion! ... Je ne pense pas que
personne l'aie
jamais vécu avant aujourd'hui? ... Non, bon... OK,
on va devenir des pionniers
une fois de plus! ... Mettez-vous ça dans la
tête les petits copains! C'est une
journée vraiment historique aujourd'hui, OK
là! ... Surtout que j'espère bien
que ça va être la dernière fois que je
vais pousser mon amoureux
extraordinaire dans les bras d'une autre! ... Compris?!!"
...
"En tous cas, pensez-y bien cette nuit, parce que si
ça
doit se passer, c'est demain que ça va arriver,
aujourd'hui on est tous trop
crevés pour faire quelque chose de vraiment bien!
OK là! ... Ce soir, on relaxe!
... Compris?"
- " !?!?!!?!!! "
Un silence total suit l'envolée de Claudine pendant
quelques secondes. Ses deux interlocuteurs sont
compêtement interloqués. Puis
les yeux en larmes, Paule se lève, s'accroupit
à côté de son amie et elle la serre
dans ses bras, en l'embrassant avec ferveur.
- "Merci... merci... merci... Oui Claudine... oui... Comme
tu voudras. Je comprends. Tu es merveilleuse. Tu seras
toujours la meilleure... la meilleure! ... Je ne sais pas comment te
dire..."
- " Eh bien dans ce cas là, ne dis rien ma grande!
Et
puis fais-nous donc à bouffer: c'est qu'on commence
à avoir la dent creuse,
Emmanuelle et moi... Allez hop, au boulot miss!
Paule se relève en essuyant les larmes de son
visage et
commence sur le champs à préparer leur
souper. Elle chante à tue-tête l'air des
Bijoux de la Castafiore, pendant que Claudine est assise
et communique avec Paul
en lui tenant les mains et en le regardant droit dans les
yeux.
<31> REVENANT
- "Bonjour les amoureux. Alors vous avez passé une
bonne journée? ... Je vois que vous avez
commencé à préparer vos bagages
pour repartir. Mais il faut absolument que je vous parle
de la journée que j'ai
passée à l'Institut aujourd'hui. Il m'est
arrivé quelque chose d'absolument
extraordinaire! "
" Imaginez-vous donc que j'ai revu cet après-midi
un de mes anciens patients qui vous connaît bien tous les deux:
Glen Shadwick.
Je ne sais pas si vous voyez qui je veux dire? Glen
Shadwick l'Inuit
britannique qui ne parlait que le français... et
qui nous donnait régulièrement
de grands cours "
historico-philosophico-anthropologico-linguistico-
ethnographicos-coco... " ouf, et j'en passe! Il est sorti de
l'hôpital depuis un
bon moment déjà, mais il revient quand
même nous visiter de temps en temps,
comme aujourd'hui."
"Quand je lui ai dit que vous étiez chez moi ces
jours- ci, il m'a dit qu'il tenait absolument à vous revoir.
J'espérais beaucoup que
vous accepteriez de rester à souper avec moi ce
soir, alors je me suis permis
de l'inviter. Ok? "
À ces mots, Paul et Claudine opinent de la
tête et à la vue
des sourires qui apparaissent sur leurs visages, Paule
sait qu'elle a bien fait.
" OK. ... Mais, je vous ai promis d'aller vous reconduire
à Saint-Bruno quand vous voudrez et j'entends bien
respecter mes
promesses: on peut repartir tout de suite si vous
voulez... "
- " Paule, nous savons très bien tous les trois
pourquoi
nous sommes là. Alors inutile de tourner autour du
pot. Si on est ici ma chère Paule, c'est d'abord pour que "
mon " homme puisse t'engrosser, non? ... Je
m'excuse, c'est un peu cru... Disons que si je t'ai
amené mon cher Paul, c'est ... pour que vous puissiez faire
l'amour et concevoir un petit demi-frère, ou une
demie-soeur pour ma petite Emmanuelle. Bien.Alors il est
évident que Paul
doit coucher ici ce soir! Soit.
" Par ailleurs, je sais que lors de votre première
tentative, Paul a vécu avec toi une relation
sexuelle extrèmement jouissante et agréable. Je m'en
souvient très bien... ça m'a permis de profiter
moi-aussi
de ta gende expérience et comme tu le sais bien,
j'adore apprendre... "
...
"Quant à moi, je tiens à assister au grand
événement. Alors, tout à l'heure quand je vous
ai dit que je ne voulais pas me retrouver
dans la pièce à côté pendant
que vous alliez me faire cocue une fois de plus,
j'étais parfaitement sérieuse! Compris! Je
maintiens tout ce que je disais à ce
moment là! Je tiens même mordicus à y
participer, compris! Y participer et
collaborer à écrire une des pages les plus
importantes de l'amour humain, de
l'érotisme et de la sexualité. Je tiens
absolument à participer à cette première
vraie relation sexuelle à trois de l'histoire
connue de l'humanité."
...
- " Ok. Alors, c'est parfait! Alors, d'ici là
qu'avez vous à nous proposer madame la comtesse? Le sire Glen
s'en vient vous voir ce soir?"
- " Oui, mais je lui ai dit que je le rappellerais avant
six
heures ce soir, si vous décidiez de repartir tout
de suite et que mon invitation
tombait à l'eau. Sinon, il devrait arriver un peu
plus tard. "
" Je ne savais pas si vous comptiez coucher ici encore
cette nuit ... une fille peut toujours changer
d'idée au dernier moment... puisque ce n'est pas le cas
d'après ce que tu viens de dire, Claudine: je vous
garde au moins jusqu'à demain, ce qui va me faire
le plus grand des plaisirs
cela va sans dire! Bon, maintenant que ce détail
est réglé, on peut commencer
à s'organiser pour souper. "
...
" ... OK. Je suis contente que vous restiez une nuit de
plus. Autrement, Glen ne serait venu que demain soir. Et
puis de toute façon,
doctoresse Claudine, vous ne pouvez pas m'abandonner et me
laisser
recevoir ici mon " ex- patient " toute seule: qui sait
où ça peut mener une
thérapeute des familiarités comme ça
avec un patient du sexe opposé... On
connaît des précédents... D'autant
plus que mon " patient " a déjà repris
beaucoup de poil de la bâte et qu'il n'est
peut-être plus très " patient " ... Allons Claudine, je
t'en prie: tu sais bien que les pauvres originaux mâles ne
peuvent
résister longtemps tout seuls aux charmes de la "
tombeuse incorrigible " ,
comme disait l'autre!"
- "D'accord Paule, on veut bien rester pour souper.
Après, on verra, côté
détails... ... J'ai hâte de revoir Glen. Il est
probablement la personne idéale pour nous aider à
réfléchir un peu à tout ce qui nous arrive
ces temps-ci. Tout ça est tellement
compliqué pour des petits québécois et
québécoises bien ordinaires et sans
histoires comme nous! Mais maintenant,
il serait peut-Être temps que vous commenciez
à penser à ce que vous allez
servir à vos convives tout à l'heure madame
la comtesse. Pas encore des
huîtres j'espère!"
- "Non, rassurez-vous! En revenant du travail tout
à
l'heure, je suis passée au marché Jean-Talon
et j'ai acheté tout ce qu'il faut
pour préparer une fondue chinoise avec de la viande
chevaline. Vous m'en
direz des nouvelles! Chef Paule s'occupe de tout! Vous ne
touchez à rien,
compris! Regardez plutôt dans ma discothèque
et mettez-nous de la musique,
s'il-vous-plaît. Merci."
Au son de la musique entraînante d'un disque de
salsa
colombienne, cadeau de Claudine à son amie au cours
de la première année après
leur rencontre, les préparatifs culinaires vont bon
train.
- "On sonne à la porte! Vous voulez bien être
assez
gentils pour aller répondre s'il-vous-plaît?"
Drapé dans une ample cape de toile mince , Glen
Shadwick entre et se jette sur Claudine et Paul, qui
viennent de lui ouvrir. Tel un
ours polaire il les serre tous les deux dans ses grands
bras. Les joyeuses
retrouvailles se déroulent dans une
exubérance de poignées de mains,
embrassades, accolades, - Allô! -s, - Comment
ça va? -s, - Que je suis content! -s
et rires sonores. C'est ainsi qu'ils se dirigent tous
trois vers la cuisine. Pendant la suite du repas, on se raconte
mutuellement les divers événements qui ont
meublé
les existences.
- " Fantastique! Extraordinaire les amis! Alek Tukatuk,
l'Inuit que je dois aller retrouver le mois prochain me
disait justement hier au
téléphone qu'il avait hâte que je
revienne " pour me serrer la main et qu'il
pourrait alors savoir si ma conception du monde avait
changé depuis la
dernière fois " . Je trouvais l'image très
belle, et j'étais sûr que ça n'était que
ça: une image. Peut-être pas, après
tout. Mais si toi tu peux vraiment lire dans
les pensées des gens en leur touchant Paul, tu n'as
pas dû apprendre
beaucoup de secrets quand on s'est serré la main
tout à l'heure. Je ne pensais
à rien d'autre qu'à la joie de nos
retrouvailles, vous autres aussi je crois."
" Et vous dites que la communication marche aussi
dans l'autre sens? J'ai toujours pensé que tu
n'étais pas tout à fait ordinaire,
Paul! Mais là... Pour me convaincre vraiment Paul,
il faudrait qu'on échange
sur des choses que nous ne connaissons pas tous les deux
d'avance. Là, ça
serait un test déjà presque scientifique! Tu
veux bien essayer tout de suite?
Allons, serrez-moi la pince, monsieur le grand sorcier
blanc!"
" Racontez-moi en détails, comment s'est
passée
votre vie à Saint-Bruno... disons avec vos deux
autistes, par exemple. Et
joignez-vous à nous, mesdames. Plus on est de
fous..."
Les quatre joyeux convives entremêlent leurs mains
au
centre de la table et un échange
effréné d'impressions, émotions, idées et
sentiments s'engagent entre eux. Glen écarquille
les yeux et tombe presque à la
renverse avec sa chaise.
- "Holà! Pas si vite! Vous parlez tous en
même temps!
J'y perds mon inuktituk!"
Puis les échanges se font plus ordonnés et
se poursuivent
tard dans la soirée sans qu'aucun mot ne soit
prononcé de vive voix.
- "Deux heures du matin. Il commence à se faire
tard! Il va falloir que je vous quitte. C'est entendu, je descends
vous retrouver à
Saint-Bruno demain après-midi. Vous m'avez si
bien... montré comment m'y
rendre, que je ne devrais pas avoir de problèmes
à trouver la place, si vos
souvenirs sont bons, évidemment... "
" Je suis très curieux de revoir cette chère
doctoresse
Landré dans son " habitat naturel " . Vos deux
petits Inuits ex-autistiques
aussi, bien sûr! Salut, et à demain!"
<32> MULTIPLES ET HYBRIDES
Après le départ de Glen, Paule se charge de
nettoyer la
cuisine, pendant que ses invités vont
préparer la chambre à coucher et le grand lit
de Paule pour leur seconde nuit à trois. Puis,
Paule vient rejoindre ses amis,
amoureusement enlacés sous les couvertures de son
lit. Elle se déshabille
complètement, se glisse doucement entre les draps
et colle timidement son corps
encore transis contre ceux tout chauds qui s'y trouvent
déjà.
- "Oh que vous êtes froide madame la comtesse!
Allons venez-ici qu'on vous réchauffe! Venez
partager notre plaisir, il n'y a pas
de gêne à y avoir, au point oß en est
notre relation à trois. L'expérience de la
nuit dernière n'était pas trop
désagréable pour personne. Mais cette fois-là,
je vous en prie essayez d'y mettre un peu plus du vôtre,
comtesse! Après tout,
vous avez un corps vous aussi; servez vous-en pour vous...
je veux dire
"nous", faire jouir. Toutes les physios savent qu'un
malade est toujours son
propre meilleur thérapeute, non? Encore une fois,
il n'y a pas de gêne à y
avoir: Si vous savez bien vous faire jouir ça n'en
sera que plus jouissant pour
nous aussi... Un pour tous, tous pour un!"
- " Oui: " un pour touche, touches pour un... " "
- "Paule!..."
- " Sic, excusez-la... "
Perfectionnistes jusqu'au bout des ongles, Claudine, Paule
et leur étalon se succèdent tour à
tour dans la salle de bain pour des retouches à
leur maquillage, un lavage à fond des organes
génitaux, seins et anus susceptibles
d'être visités par les langues des deux
autres partenaires.
Les trois amis en profitent aussi pour se singulariser
l'un
l'autre en s'enduisant le corps ici et là, avec les
diverses crèmes à saveurs et
odeurs variées que Paule garde toujours
précieusement à côté de son assortiment
de condoms, crèmes spermicides et autres
accessoires anti-conceptionnels, en
fonction d'agrémenter ses folles nuits d'amour...
Jusqu'à ce jour, Paule s'en était surtout
servi pour enrichir
quelques unes de ses fréquentes sessions de plaisir
solitaire pour commencer et ou alors pour animer les quelques
séances de masturbation en groupe lors des
"ateliers" d'expression physiques et sexuels à
l'intention des femmes de son groupe
féministe. Ces ateliers dont plusieurs
étaient pilotés par Betty Dodson elle-même,
lui avait appris à vivre ses phantasmes et savourer
avec bonheur toutes les facettes
sensorielles du plaisir sexuel.
Ceci étant dit, la presque totalité des
autres expériences
sexuelles antérieures de Paule a quand même
toujours été de nature strictement
hétérosexuelle "à peu près
classique". Comme elle a toujours été très
craintive face
au risque de maladies vénériennes, encore
plus qu'à celui d'une grossesse-surprise
en fait, ses multiples fioles d'adjuvants érotiques
gustatifs et olfactifs sont encore
presque pleines.
" OK. On s'en sert. Mais pas n'importe comment: il y a des
intimités que je ne se partage pas, c'est comme ma brosse
à dents. Il
vaut mieux ne pas tenter le diable!" disait-elle toujours
à ses amants curieux d'y
recourir.
Cette fois par contre, chacun essaie de rivaliser
d'originalité
pour parsemer son propre corps des touches de saveurs et
d'odeurs les plus
susceptibles de surprendre et séduire les trois
partenaires lors de leurs ébats. Ils
ressemblent bientôt à trois mosaïques
multi-sensorielles surprenantes: un cocktail
de goûts les plus appétissants chez Claudine,
un affriolant bouquet de fleurs
capiteuses chez Paule et un pot-pourri surprenant
parsemés de fines touches de
musc, d'épices ou de fines herbes sur Paul. Ils le
font par petites touches subtiles,
posées stratégiquement, surtout autour de
leurs parties les plus intimes, pour
séduire les langues et les narines qui vont venir y
batifoler tout à l'heure...
Paule, qui a placé une de ses musiques
préférées dans le lecteur, son disque de salsa
colombienne, cadeau de Claudine, est maintenant
grimpée sur une chaise oß elle danse en
ondulant des hanches avec des attitudes
des plus lascives. Tout sourire et avec des yeux qu'elle
espère des plus pervers,
elle se fait très aguichante, suggestive et
même provoquante par des gestes
parfaitement explicites d'auto-érotisme de
façon à exciter au maximum ses
partenaires et ainsi les inciter à abréger
leurs préparation...
Ces préparatifs enfin terminés, ses deux
spectateurs
agrippent leur hôtesse par la taille et Paul la
soulève de terre d'une étreinte plutôt
gauche mais toute théâtrale pour la
déposer sur le grand lit d'amour. Ce faisant, il roule lui
aussi des hanches et caresse l'anus de sa captive avec le gland tout
chaud de son pénis turgescent. Il est
précédé par Claudine qui chantonne en
caracolant au rythme de la musique sud-américaine
jusque dans la chambre de Paule pour ensuite prendre part à
leur nuit d'amour à trois. Ils ont bien l'intention de
la vivre comme " la première vraie nuit d'amour
à trois de l'histoire de l'humanité " ...
Couchée sur le dos, les genoux pliés, Paule
serre les
coudes le long du corps et se blottit en soupirant entre
ses deux complices dont les
corps lui enserrent les flancs. Le bras droit de Claudine
entrelacé dans le bras
gauche de Paul sert d'oreiller pour la tête de
Paule. De sa main droite, celle-ci
masturbe le pénis de Paul comme il lui a
déjà appris à le faire si bien lors de leur
première rencontre au lit... Toute en finesse et en
dextérité, sa main gauche est
occupée à stimuler le clitoris de Claudine.
Celle-ci en est absolument enchantée et elle roucoule d'aise
puisque la main de Paule est vraiment experte dans l'art de
provoquer à coup sûr une jouissance intense
et des orgasmes clitoridiens
incomparables, même lorsqu'elle fonctionne en mode
de " pilote automatique " "...
Pendant ce temps, les jolis seins fermes, les fesses bien
galbées, l'anus
aujourd'hui aromatisé à l'anis , le cou
effilé, les oreilles délicates et la vulve avide de
Paule sont tour à tout visités, tâtés,
caressés, pétris et stimulés de très
agréables
façons par les deux mains libres de ses
partenaires.
En quelques minutes à peine, le niveau d'excitation
de Paul
est tel que les amants doivent changer de position en
vitesse. Prestement, il se
retourne pour venir se placer entre les cuisses de Paule.
Aussitôt, pendant qu'il lui
donne un long baiser profond, avec l'aide de quatre mains
fébriles qui le guident
vers l'ouverture, son pénis vient s'enfoncer entre
les lèvres dégoulinantes du vagin de son amante et y
décharge sans plus tarder un premier filet de
spermatozoïdes
agités.
Grâce à l'énergie inépuisable
de Claudine qui n'a
maintenant de cesse de se masturber sans aucune gêne
avec une qualité de
concentration incomparable dans les circonstances, les
trois partenaires sont
transportés d'un orgasme à l'autre presque
sans coup férir et ils halètent
profondément avec un synchonisme parfait pendant
que leurs corps sont agités par
des spasmes puissants et irrésistibles . Le
pénis sucé et manipulé adroitement par Paule
pour le stimuler, Paul étreint amoureusement ses deux amies et
savoure
quelques secondes furtives de paix post-coïtale,
avant de sentir monter en lui une
nouvelle érection. À mesure que son
pénis se dresse à nouveau, plus haut, plus
massif et plus ferme que jamais, la sensibilité de
Paul, son excitabilité et son plaisir
augmentent en proportion. Son plaisir est aussi ressenti
par ses deux amantes en
même temps, ce qui stimule d'autant leur propre
excitation et abaiise la tonalité de
leur respiration saccadée d'un ton au moins...
À chaque nouvel orgasme partagé de
l'intérieur, les trois
complices s'en trouvent inondés un peu plus encore
par la sueur et les nouvelles
sécrétions vaginales qui débordent
toujours plus abondamment des deux vulves
palpitantes; le tout mêlé avec le surplus de
sperme de la dernière éjaculation de
Paul et les restes de salive déposés ici et
là par les bouches gourmandes des trois
partenaires...
Peu de temps encore et Paul pénètre à
nouveau Paule
pour essayer de la faire profiter de la prochaine
décharge de son sperme. Cette fois
par contre, il devra s'évertuer à aller et
venir beaucoup plus longtemps dans le
vagin déjà dégoulinant de sperme et
de sécrétions vaginales avant d'éjaculer une
nouvelle fois.
Puisque chacun des partenaires ressent très
intimement
les délices de ce manège, aucun d'eux ne
trouve évidemment rien à redire à une
telle prolongation... Même qu'à la suggestion
mentale de Paule, Claudine, qui s'est
maintenant placée les jambes
écartées, à califourchon au dessus du visage de
son
amie, présente le bouquet de sa vulve et le
cocktail de son clitoris à portée de la
langue et de la bouche de sa copine. Elle se fait aussi
masser les seins par Paul
dont le torse est intimement collé dans son dos et
qui lui dévore le cou goulûment.
Tout en pelotant et en bécotant avec amour sa
chère Claudine, Paul continue inlassablement le va-et-vient de
son pénis dans le vagin de Paule. Après une longue
session de plaisirs partagés, lorsque l'éjaculation
arrive
enfin, ils s'effondrent tous les trois,
pêle-mêle sur le lit. D'un commun accord, ils
décident donc d'interrompre là leurs
ébats amoureux car, de deux heures à peine
après le début de leur partouze, ils sont
maintenant tous trois carrément épuisés
par tous ces exercices pourtant si agréables. Ils
ne tardent pas à s'endormir d'un
sommeil réparateur.
Pour quelques heures à peine; parce que, d'un
commun
accord, le premier des trois amants à se
réveiller après un somme, réveille ses
deux complices et c'est reparti!
bénéficiaire périphérique de leurs
orgasmes
communs, et douée d'une perception du temps
tellement plus jeune et rapide... que
les trois amants, c'est Emmanuelle qui assume en fait le
rôle de déclencheuse pour
la plupart des réveils et c'est la conscience de
Paule qui lui sert de relais.
Évidemment, au cours des heures qui suivent, les
sessions subséquentes de sexe et d'accouplement ne
comporteront pas plus d'une seule éjaculation, mais au petit
matin ils sont finalement vaincus par l'épuisement
profond de Paul qui les habite
tous trois.
La presque totalité de la nuit est donc
passée en une série
interminable de préliminaires couronnés par
une cascade d'orgasmes à la chaîne
tous plus agréables et enivrants les uns que les
autres. Une bonne partie de ce
temps est donc ponctuée par les halètements
profonds et les spasmes de plaisir
des trois partenaires en symbiose parfaite. Après
quelques pauses nécessaires et
quelques récidives toujours aussi hallucinantes
d'extase, les trois partenaires
tendrement entrelacés s'endorment finalement en
même temps d'un sommeil
profond, très réparateur et bien
mérité... qui se prolonge jusque tard dans
l'après-midi suivant.
C'est pourquoi, quand ils se réveillent en douceur,
un à un,
de leur dernier somme très apprécié
et où les avait finalement amenés Paul dont
l'épuisement profond les habitait alors tous trois,
les amants sont bien confiants
d'avoir vraiment fait de leur mieux pour protéger
une " nouvelle espèce en voie d'apparition " . Et ce, avec la
complicité totale de sa plus jeune représentante;
encore à naître et à dégager
l'essence de sa propre réalité, elle en est toute
amour,
empathie, curiosité et éblouissement...
<33> INUIT
- "Bonjour doctoresse Landré. On m'a dit que votre
propriété abritait maintenant un campement
de petits réfugiés inuit. Comme
vous savez, je m'intéresse beaucoup au peuple Inuit
depuis longtemps. Il
parait que j'ai déjà été une
sorte de sommité en ethnographie boréale. Il faut
justement que je re-potasse mes notes sur leur culture;
ré-apprendre un peu
tout ce que j'ai déjà su... Les coutumes et
la langue! J'ai une très mauvaise
mémoire... mais ça n'est pas votre
problème; passons. Alors je me suis dit que
je pourrais peut-être venir rencontrer vos visiteurs
ici même."
- "Bonjour Glen. Je suis si contente que tu aies
accepté de venir! Ce qu'on t'a dit est vrai: oui,
mon royaume abrite bien un
campement de petits Inuits. Ils seront sûrement
ravis de te rencontrer. L'iglou
qu'ils ont construit cet hiver était parfait quand
il faisait froid, mais maintenant
il est complètement fondu. Le problème c'est
que Ismaëluk et Oliviuk ne se
souviennent plus très bien de la façon de se
construire un abri pour l'été...
Malheureusement, ni Ray, ni Jacqueline, ni moi ne sommes
compétents pour
les aider. Je pense que tu pourrais peut-être
rafraîchir un peu leur mémoire?
Ils m'ont dit "que dans l'Arctique, avoir un bon abri
c'est une question de vie
ou de mort!" Alors, si tu pouvais demeurer ici quelques
temps et nous éclairer
de tes lumières avant de repartir pour le
grand-Nord, tu sauverais la vie à
notre misérable communauté! Tu peux
t'installer dans la maison, tout le temps
que tu voudras."
- "À trois, jamais je ne croirai qu'on n'arrivera
pas à se
débrouiller... De toute façon, on ne
m'attend pas à Inugniitunut avant le mois
prochain. Et si j'y retourne sans me rafraîchir la
mémoire, mes amis là-bas se
demanderont pourquoi je refuse de comprendre ce qu'ils me
disent, puisque je suis "le seul blanc qui comprend toujours assez
bien l'Inuktituk!" Je ne
voudrais pas qu'ils interprètent mal. Il faut que
je sois à la hauteur de ma
réputation, que diable! C'est donc avec le plus
grand plaisir que j'accepte
votre invitation, doctoresse. J'ai avec moi de beaux
livres qui nous
expliqueront comment construire de bons abris pour
l'été. Ça me fera une
bonne répétition et Alek ne pourra pas rire
de moi le mois prochain quand j'irai
en expédition avec lui! Mais si je reste, il est
bien entendu que je devrai aussi
passer pas mal de temps à étudier mes
notes... Mon Inuktituk en aurait
sérieusement besoin! Mais le traumatisme
crânien qui m'avait mené en
réadaptation à l'Institut a
sérieusement diminué mes talents naturels pour ce
genre d'étude... Alors il va falloir que j'y
consacre pas mal d'heures et vos
chéris risquent de me trouver vite un peu plat..."
Tout le monde collabore ensuite pour transporter les
bagages des nouveaux arrivants de la voiture de Paule
jusque dans la maison.
Deux petites paires d'yeux inquisiteurs les espionnent de
l'orée du bois et ne
manquent rien de tous leurs mouvements. Ce soir-là,
toutes les conversations
tournent autour de la vie dans l'arctique et les
réalités inuit. Après le souper, Glen
sort de ses bagages quelques-uns des livres qu'il a
amenés. Puis, il s'installe
confortablement dans un fauteuil profond et est vite
flanqué des deux enfants, qui
examinent attentivement son livre par dessus son
épaule. Ils sont totalement
captivés par tout ce qu'ils voient et bientôt
ils sont assis tous les trois côte à côte et
parcourent ensemble un magnifique album de photos. Sous
chacune d'elles, Glen a déjà inscrit en alphabet
syllabique le nom inuktituk de chaque sujet représenté.
Complètement muets dans leur contemplation quasi-
béate, les enfants écoutent Glen prononcer les vocables
inuktituk qu'il avait inscrits
sous chaque image, plusieurs années plus tôt,
quand il apprenait la langue pour la
première fois. En même temps, il pointe avec
son index le sujet concerné et répète
plusieurs fois chaque mot pour en graver le souvenir dans
sa mémoire le plus
profondément possible. Quant à Claudine et
Paul, ils sont montés se coucher très
tôt. Ils sont bientôt imités par Paule,
que les émotions de la journée et de la nuit
précédente ont épuisée elle-
aussi.... Denise en profite alors pour coucher les deux
enfants. Peu de temps après, tout le monde dort
enfin du sommeil du juste.
- "Bonjour madame Denise. Il y a longtemps que vous
ne vous étiez permis de faire la grasse
matinée comme ça!"
- "Bonjour Jacqueline. Oui, je l'avoue: je me lève
tard
ce matin. Oh bien sûr je me suis
réveillée une première fois beaucoup plus
tôt
ce matin. Quand Olivier et Ismaël se sont
levés, j'ai bien failli sortir du lit moi
aussi. À ce moment-là, je les ai entendus
aller harasser Glen, qui s'est levé
tout de suite de très bonne grâce, m'a-t-il
semblé. J'ai compris qu'ils allaient
sortir et construire ensemble un abri d'été
inuit. Alors, j'ai préféré faire la
morte. De toute façon, j'avais bien besoin de
sommeil. Quand les autres se
sont levés par la suite, je me suis
contentée de me retourner un peu dans mon
lit! Au fait, où sont-ils tous allés?"
- "Monsieur Glen est toujours dehors avec les enfants.
Je pense qu'ils sont allés voir les restes de
l'igloo. Ray est parti faire des
courses à Montréal. Monsieur Paul et madame
Claudine sont partis prendre
une marche dans la montagne, je crois. En sortant, ils
m'ont dit qu'ils
rentreraient pour dîner. Et mademoiselle Paule est
montée au solarium. Je
m'en allais justement la rejoindre."
- "Bon, vas-y. Ne t'occupes pas de moi ce matin. Je
vais me démerder toute seule pour déjeuner.
Ce ne sera pas compliqué: juste
un petit café. Ensuite, j'irai probablement vous
rejoindre là-haut. À tout de
suite."
Jacqueline attrape un grand sac en toile et part rejoindre
Paule au solarium. Elle y trouve celle-ci confortablement
étendue sur une grande
chaise de plage. Paule s'est endormie sur le dos et
continue à prendre son bain de
soleil intégral, sans broncher, quand Jacqueline
pénètre sans bruit dans la pièce.
La jeune femme hésite un peu, puis se
dévêt complètement elle-aussi et prend
place dans la chaise longue située
immédiatement à gauche de celle de Paule.
Quand Denise entre à son tour dans le solarium,
Jacqueline rougit un peu et
remonte pudiquement sa grande serviette de plage pour se
couvrir.
- " Relaxe! Ne te déranges pas pour moi. De toutes
façons, je vais vous imiter tout de suite. Quelle
bonne idée: après tout, on est
entre nous, il n'y a pas de gêne à y avoir!
Tous les hommes de la maison sont
sortis et on a tout le reste de l'avant-midi à
nous. Profitons-en! Oh pardonnes-moi, Paule: je t'ai
réveillée. "
- " Bonjour doctoresse Landré. Excusez-moi, avec le
soleil magnifique qu'on avait ce matin, je n'ai pas pu
résister à l'attrait de votre
solarium privé. "
Pendant que Denise se déshabille à son tour
et s'installe
sur la chaise longue à la droite de Paule, celle-ci
la met au courant des derniers
événements qui se sont
déroulés à l'Institut de Réadaptation de
Montréal depuis le
départ de la doctoresse. Puis, leur conversation
dévie ensuite sur les problèmes et
les joies de la maternité.
Jacqueline souligne la transformation extraordinaire du
climat humain qui règne dans la maison, depuis
l'intervention de Paul et Claudine.
Le miracle de la renaissance d'Olivier. Denise
décrit la griserie de la relation qui se
développe entre elle et son fils. On parle de
l'intelligence d'Ismaël. On évoque les
qualités particulières que la communication
mère-fille semble prendre chez Claudine. Denise élabore
même sur son hypothèse de l'émergence d'une race
nouvelle d'êtres humains. De fil en aiguille, Paule
en vient à confier à ses
compagnes tout ce qui l'unit à Claudine et Paul.
Elle parle même de leurs récentes
expériences, mais sans trop entrer dans les
détails évidemment...
Pendant ce temps-là, ces derniers sont assis
côte à côte
au bord d'un petit promontoire dans la montagne;
celui-là même où Denise aime
tant se rendre quand elle a besoin de calme pour se
"ressourcer". Collés l'un contre
l'autre et la main dans la main, ils restent muets et
semblent complètement plongés
dans l'admiration du paysage magnifique qui s'offre
à leurs yeux. Quand finalement
ils descendent de leur point d'observation pour aller
dîner, ils rencontrent en chemin
Glen et les enfants qui s'en retournent également
vers la maison.
- "Ouf, quel avant-midi! Je ne remercierai jamais assez
Ismaël qui s'est acharné à
décoder patiemment les schémas maladroits que
j'avais griffonnés dans mes vieilles notes de
recherche. Il a compris assez
bien pour nous montrer par l'exemple comment s'y prendre.
On a fini par
construire, à la mode Inuit, un abri de printemps
qui me semble, ma foi, pas
trop mal..."
Quand ils arrivent à la maison, Jacqueline
s'affaire déjà à
préparer le repas, alors que Denise et Paule sont
lancées dans une discussion
animée à propos de l'avenir de
l'humanité.
- "Encore une demi-heure avant que ce soit prêt!"
Claudine va s'asseoir avec Ismaël et Paul avec
Olivier. Ils
feuillettent deux des livres illustrés de Glen. Ce
dernier remonte d'abord à sa
chambre, puis reviens se caler dans le fauteuil qui fait
face au divan de Claudine et
Ismaël. Ceux-ci sont plongés dans
l'Étude du manuel que l'ethnologue avait lui-même
montré aux enfants la veille. L'enfant rayonne de
fierté pendant qu'il récite à sa compagne, en
pointant du doigt ce qu'ils représentent, les "vrais noms
inuit"
des sujets représentés dans les nombreuses
illustrations du volume de Glen.
- "Iglu... tu vois, c'est une maison toute en neige;
inuk... ça c'est un homme; les autres, c'est des
animaux de chez nous: aputi...
siku... qingmeq... tuktuk... nanoq... ukpik..."
- "À table tout le monde! C'est prêt!"
Après avoir dîné en vitesse,
l'équipe des "Inuits" retourne
continuer ses activités de l'avant-midi. Denise et
ses autres invités restent assis
autour de la table et la maîtresse de maison a
relancée la discussion du matin à
propos de la nouvelle race d'êtres humains, qui est
en train de voir le jour selon elle.
Un peu gênés, Paul et Claudine racontent
à leur tour comment ils ont vécu leur
dernier séjour chez Paule.
-"Est-ce que je peux vous parler franchement? Même
de questions... très intimes? ... C'est très
important pour moi: il faut que je le dise. ... "
"Oui... Bon, très bien. Ce que j'ai à vous
dire me gêne
beaucoup, alors vous voudrez bien pardonner mes
hésitations..."
À ces mots, tous les regards se tournent vers
Claudine,
qui se racle un peu la gorge et regarde intensément
Paul quelques instants en lui
serrant la main nerveusement. Puis elle tourne les yeux
vers Paule et lui adresse un long monologue que personne n'osera
interrompre.
- "À dire vrai, si j'ai accepté " aussi
facilement " semble-t-il, (et c'était bien vrai!) que Paul te
fasse un enfant, ma chère Paule,
c'est parce que j'espérais qu'ainsi ma petite
Emmanuelle ne serait peut-être
pas toute seule pour grandir parmi les dinosaures que nous
sommes."
"Bien sûr, elle a un père qui lui ressemble
et qui pourra
l'aider à assumer sa différence, mais je
voulais lui donner la chance d'avoir un,
ou une, allié ou allié-e, à peu
près de son âge." ...
"J'ai également pensé un peu à moi.
Quand
Emmanuelle grandira et que je devrai inventer comment
être une bonne mère
avec elle, je me disais que si ton enfant était
doué des mêmes facultés
qu'Emmanuelle, on pourrait s'aider et se soutenir toi et
moi, Paule." ...
...
"Je comprends que pour n'importe qui de normal, le
fait pour une femme de jeter son homme dans le lit d'une
autre, surtout si elle
l'aime comme je l'aime, ça peut paraître
curieux. Mais dans mon cas, je n'ai
aucun mérite à ne pas être vraiment
jalouse et craintive: je connais Paul mieux
que moi-même."
"Bien sûr, la première fois, quand il est
allé seul chez
toi, j'admets que j'ai été un peu
inquiète. Je ne vais pas commencer à
énumérer tous les <<on dits>>
entendus à l'Institut ... Je suis sûre que tu sais
ce que je veux dire, Paule... ... Mais j'espérais
qu'en revenant, Paul accepterait
de tout me raconter <<en détails et en
"toucher-scope">>... ... Je n'ai pas été
déçue: il m'a fait revivre
intensément son expérience avec toi Paule. Merci. ...
Et bien aujourd'hui, je peux bien te le dire: ta
réputation de " virtuose de la chose " à l'institut
n'était vraiment pas surfaite... Tu fais TRÈS bien
l'amour
ma belle."
À ces mots, Paule rougit légèrement,
et se replace un peu
sur sa chaise. Mais pas un instant, elle ne
détourne les yeux du regard de Claudine.
- " Grâce à lui, j'ai vraiment su que tu
étais tout à fait
sincère quand tu m'a parlé avant de ton
désir d'avoir un enfant de lui, et rien
d'autre! Il m'a permis de ressentir tout ce que toi comme
lui aviez senti, pensé
et éprouvé dans ton lit. Tu savais que
ça pourrait arriver, n'est-ce pas? "
Pour toute réponse, Paule se contente d'opiner de
la tête et de faire un clin d'oeil entendu à son amie,
tout en arborant un grand sourire
radieux.
- " Vous allez peut-être penser que je suis bien
perverse... ça ne me fait rien, mais quand nous
sommes allés tous les trois
chez toi cette semaine, j'avoue que j'avais
déjà décidé, bien avant d'arriver
à
Montréal, de m'impliquer plus sérieusement
et participer moi-même
activement... "
" Peut-être que j'espérais ainsi faire partie
de la
première expérience d'amour vraiment
à trois de l'histoire... "
" Peut-être qu'après tout, ma
curiosité est vraiment
trop maladive. Non? "
... ...
Claudine hésite quelques instants, toute à
l'affût des
réactions de se auditeurs, et cherche un peu ses
mots avant de continuer. Elle a
maintenant fermé les yeux et ne s'aperçoit
pas que Jacqueline l'examine
furtivement ainsi que Paul et Paule.
- " Faire l'amour avec Paul, c'est déjà
très grisant, tu
l'avoueras, Paule: on partage alors avec lui toute sa
jouissance et lui vit la
nôtre tout aussi intensément! Son plaisir et
ses orgasmes sont toujours
également nôtres et vice-versa. "
...
" Mais à trois, c'est bien simple: ça ne se
décrit même
pas! Surtout le deuxième soir, lorsque tu
n'étais plus aussi gênée Paule.
J'avais compris la veille que tu faisais bien attention
pour ne pas me toucher
vraiment toi-même. Que tu essayais de te tenir bien
tranquille et passive
pendant que Paul et moi étions l'un à
l'autre. Tu étais gênée par la vieille Claudine.
Une pudeur bien compréhensible et qui t'honore. C'était
pareil pour
moi: je t'ai toujours bien aimée, comme copine,
mais les relations
homosexuelles et moi, ça m'est toujours apparu
comme ... inconciliables, tu
comprends? Et puis, ça me gênais de jouer
dans le même ensemble qu'une...
virtuose, c'est bien le mot qui me venait à
l'esprit. ...OK, OK, j'ai compris, tu
vas dire que je radote encore... Ça n'est pas un
secret entre nous: on
s'entendait penser l'une l'autre... "
...
" Pourtant, puisque nous étions continuellement en
contact tous les deux avec Paul, je suis sûre que tu
as pu éprouver pleinement
toute la saveur des préliminaires que lui et moi
vivions... Puis, quand il t'a
pénétrée, que vous avez eu vos
orgasmes, je les ai vraiment tous sentis aussi
comme parfaitement miens. "
...
" Oh ce fut très jouissant des le premier soir;
mais
finalement, le deuxième soir, quand tu as
commencé à te caresser toi-même,
une jambe toujours collée sur celle de Paul pendant
que lui et moi "
préliminions " , mon plaisir est devenu
indescriptible. Le vôtre aussi j'en suis
sûre." J'avais l'impression qu'il n'était pas
simplement triplé, mais qu'il était
plutôt porté au cube! "
...
" Surtout ne le prends pas mal Paule, mais c'est fou ce
tu as du talent: si je n'ai pas perdu connaissance cette
nuit là, c'est
qu'Emmanuelle ne m'aurait jamais laissée manquer un
tel bonheur, puisqu'elle
y goûtait bien un peu elle-aussi... "
...
" À ce moment là, je ne voulais penser qu'au
moment
présent, et je jouissait trop... mais depuis, je me
suis demandé comment les " nouveaux enfants " allaient assumer
de telles expériences d'orgasmes,
multiples et hybrides masculins-féminins en plus,
vécus avant même de venir
au monde! "
Claudine reste encore quelques instants les yeux
fermés,
sans bouger ni parler, puis elle ouvre tout grand les yeux
et se lève debout à côté
de sa chaise. Elle fait une courbette, comme pour saluer
et dit en regardant
successivement chacun dans les yeux:
- " Comme quoi l'humanité, même en mutation,
n'a pas
fini d'avoir des problèmes philosophiques et
éthiques! Merci encore pour
votre patience et votre attention. "
...
" Vous excuserez la verdeur de mes propos,
mesdames, mais la franchise est devenue comme une seconde
nature pour
moi! "
...
" Je me vois confrontée actuellement avec la
nécessité
de répondre à des questions qui se posent
à moi de façon toute crue. Dans ce
temps-là, j'ai toujours tendance à penser
tout haut! Tu en sais quelque chose,
hein mon Paul?"
" De toute façons, je sens que j'aurais bien besoin
de
conseils pour m'aider à y voir clair.... Je compte
donc sur vous pour me
donner vos opinions aussi franchement que possible! "
...
" Allons les amis, relâchons nos sphincters et
cessons
d'être constipés, de grâce! J'ai besoin
de vos lumières, que diable! "
Après cette envolée oratoire, Claudine
éclate de rire, fait
une nouvelle courbette en guise de salut, se rassied et
commence à manger sans
plus attendre. Aussitôt, les autres convives,
gênés, font de même et semblent
complètement absorbés par leurs assiettes,
mais tout au long du repas, qui se
déroule presqu'en entier en silence, Claudine
interroge du regard chacun des
convives, tour à tour. Ce qu'elle sent dans les
yeux de chacun la rassure un peu
quant à la façon donc sa diatribe a
été perçue...
<34> SOUVENIRS
Pendant que les enfants sont montés à leurs
chambres
pour changer leurs vêtements rendus tout boueux par
leur travail de construction,
les adultes discutent autour de la table en attendant le
souper.
- " Alors Glen, que penses-tu de mes petits
réfugiés?
Je crois que tu n'as pas eu trop de difficultés
à les intéresser. "
- " Ça, tu peux le dire! Ils se sont
embarqués tellement
bien dans leur aventure Inuit, que ce midi Ismaël
s'est même laissé aller à
m'enseigner les noms inuits qu'il avait inventés
pour chacun des sujets des
illustrations de ton livre. Ça avait l'air
tellement vrai que j'y ai presque cru!
Évidemment, je ne pouvais pas le contredire et le
corriger puisque je ne sais
pas déchiffrer les caractères
étranges des vrais noms inuits que tu avais
inscrits dans ton livre! "
- " Vos protégés sont tout à fait
incroyables,
doctoresse Landré. Ils sont très
motivés et ils apprennent tellement vite! Et
toi, tu aurais eu tord d'essayer de contredire
Ismaël, Claudine, parce qu'il
n'inventait rien! Il te répétait très
exactement les vrais noms inuits qu'il m'avait
entendu lui dire hier soir. Quand je vous ai vu
plongés dans l'étude de mon
bouquin et que j'ai entendu Ismaël, j'ai
été absolument sidéré par la
facilité
avec laquelle il avait pu mémoriser tout ce que je
lui avais dit hier. Il se
rappelait de tout et je ne l'ai pas entendu faire une
seule erreur ni hésiter une
seule fois! Que j'aimerais pouvoir apprendre les langues
aussi facilement que
lui! "
" Même que, si j'osais... je vous inviterais,
doctoresse
Landré, vous et vos deux protégés
à venir passer quelques temps avec moi
chez mes amis à Inugniitunut. C'est Alek, mon
professeur de langue là-bas,
qui serait complètement abasourdi devant les
performances d'Ismaël en Inuktituk! Quand il m'enseignait, il
respectait mes efforts bien sûr, mais il me
disait souvent de ne pas me faire d'illusions: aucun blanc
ne pourrait jamais
parler la langue de son peuple parfaitement! Ça
devenait vexant à la fin... Mais
si Ismaël pouvait venir là-bas avec moi, je
pense bien qu'avec un vrai Inuit
comme professeur, il me permettrait assez vite d'obliger "
Monsieur Alek
Tukatuk le superbe " à avouer son erreur! "
- " Holà! Comme tu y vas Glen! Te rends-tu compte
de
ce que tu me demandes? Je ne peux évidemment pas
laisser Ismaël partir tout
seul. Et même si j'aimerais bien partir avec toi et
amener les enfants là-bas, je ne pense pas que mon patron, le
docteur Gignac, accepterais de me voir
laisser encore l'Institut! Cette foi-ci par exemple, une
chance que ma
thérapeute Claudine s'est montrée
intraitable là-dessus! Parce que si j'avais
écouté Fred, jamais je n'aurais pu rester
ici à me consacrer entièrement à mon
fils! Alors tu imagines ce qu'il dirait si je lui
demandais un congé pour "
permettre à mes protégés d'apprendre
l'Inuktituk " , langue courante et utile
entre toutes. À eux qui, il y quelques mois
à peine refusaient ostinément de
prononcer un traitre mot de français!"
...
" Bon, par simple curiosité, je veux bien essayer
de lui
demander demain... Mais il est certain que s'il ne veut
pas, je n'oserais jamais l'affronter à ce propos: j'ai trop
besoin de mon poste à l'Institut pour ça, tu
comprends! Autrement, j'aurais l'impression de fuir mes
responsabilités... "
- " Comme ce serait merveilleux! Si tu veux Denise, Paule
et moi on pourrait aller voir le docteur Gignac avec toi demain. Qui
sait?
Peut-être que trois femmes décidées
pourront arriver à convaincre le
redoutable " Grand Manitou " de l'Institut... "
_ " Bon, tope-là, les filles! On essaye!
Après tout, le
pire qui peut arriver, c'est... rien du tout! Mais de
votre côté, Claudine, est-ce
que Paul et toi nous suivriez là-bas, chez les
Inuits, le cas échéant? J'aimerais
beaucoup ça, évidemment... Mais si vous
décidez de rester, ce que je
comprendrais aisément dans les circonstances, je
vous prête ma maison tout
le temps que vous voudrez. "
- " Merci Denise. Non, je ne crois pas que nous irions
avec vous. Nous pensons que tu n'as plus vraiment besoin
de nous avec les
enfants. Aussi, nous allons probablement laisser
Saint-Bruno de toutes
façons d'ici quelques jours, parce que Paul meurt
d'envie de m'amener voir
son " Vaisseau Spécial " en Haute-Gatineau. J'ai
bien hâte de le visiter moi- même: je n'y suis jamais
allé pour vrai, mais Paul et moi avons quand même
quelques bons souvenirs communs qui s'y rattachent... "
<35> TOUR DU
PROPRIÉTAIRE
- " Si on prend le petit sentier qui est là-bas, on
pourra
descendre jusqu'au bord de la rivière. Viens,
Claudine! Allons-y tout de suite!
Je suis curieux de voir si le niveau de l'eau est
très haut ce printemps. Suis-moi! Je t'amènes pour un "
tour du propriétaire " . "
Paul guide Claudine jusqu'à un quai
aménagé sur la rive
derrière sa petite maison. Ce dernier est encore
complètement submergé, à cause
de la montée des eaux, qui s'est produite à
la fonte des neiges. Debouts sur la
berge, ils regardent ensemble la rivière, ses rives
et la végétation qui revient à la vie.
Paul a passé un bras autour de la taille de sa
compagne et lui montre du regard les
divers points d'intérêt qui s'offrent
à leur yeux. Claudine a posé sa main sur celle de
son compagnon. Ils communiquent donc en silence, ce qui
leur évite d'effaroucher
les petits animaux qui peuplent les abords. Un
écureuil roux fait bruyamment sa
cour à une femelle haut perchée et un rat
musqué très affairé plonge et replonge
près de l'autre rive sans se soucier de la
présence des spectateurs silencieux et
immobiles, pendant que de nombreux oiseaux piaillent
à qui mieux mieux dans les
fourrés.
Après de longues minutes de contemplation muette,
Paul
entraîne Claudine vers la maison. Il s'agit d'une
minuscule construction en bois à
deux étages en forme d'icosaèdre. À
côté de celle-ci, une construction sommaire
abrite les outils de Paul, son matériel de
jardinage, ses divers matériaux de
construction non encore utilisés, une pile de bois
de chauffage, un antique poêle à
bois et la "cuisine d'été". Devant la
maison, une clôture délimite le terrain où il
cultive habituellement quelques légumes pour sa
consommation personnelle. De
l'autre côté du champs qui est
derrière le jardin potager de Paul, s'élève la
maison
de Jean, encore déserte à ce temps-ci de
l'année. Ils entrent dans la maison de
Paul et se déshabillent complètement.
Après avoir déposés leurs vêtements sur
une chaise, ils ressortent avec une couverture et vont
l'étendre sur l'herbe jeune en
face de la maison. Leur chair nue frissonnant un peu dans
l'air encore frisquet, ils
s'installent bien collés, côte à
côte sur la couverture déployée et ils ferment
les yeux
pour se faire dorer la couenne au chaud soleil du
printemps.
Construite à environ un demi-kilomètre de la
route, dont
elle est isolée par une lisière de
forêt touffue, la maison de Paul est située
complètement à l'écart du petit
chemin public; ce qui lui assure une tranquillité
parfaite. Claudine est couchée sur le dos, les
jambes ouvertes légèrement pliées et flatte
doucement les rondeurs de son ventre protubérant.
- " Avant de partir de Saint-Bruno, j'ai
téléphoné à la
Corpo. On m'a dit que Jean devrait arriver ici dans le
courant de la semaine.
J'ai bien hâte d'entendre ce qu'il a de neuf
à nous raconter. Ça fait une éternité
que je n'ai pas reçu de ses nouvelles. Je me
demande où en est son projet de
film sur le milieu hospitalier! J'espère qu'il n'a
pas l'impression que je l'ai
laissé tomber! "
- " Ne t'occupes pas de ça, Paul. Je suis
sûre qu'il
comprendra aisément qu'avec ton enfant qui s'en
vient, tu as de bonnes
raisons de t'occuper d'autre chose! Tes enfants, en
fait... Même si Jean ne le sait pas encore. "
- " Il le saura peut-être bientôt: je lui ai
laissé un
message pour qu'il communique avec Paule avant de monter
ici. Avant qu'on
la quitte à Saint-Bruno, elle m'avait dit qu'elle
aimerait bien venir ici ce
printemps pour t'aider pendant les derniers jours de ta
grossesse et t'assister
après la naissance d'Emmanuelle. Elle pensait
essayer d'amener avec elle une
amie sage-femme. Elle disait que comme ça, tu
pourrais accoucher à la
maison. Qu'est-ce que tu en penses? "
- " Si ça se pouvait, j'en serais tout à
fait ravie. C'est
d'ailleurs moi qui lui ai demandé si elle voulait
bien contacter son amie
Isabelle et lui en parler. Je suis bien contente qu'elle
s'en soit occupé, parce
que notre conversation s'est passée de façon
tellement impromptue, que je
l'avais complètement oubliée moi-même!
"
" Isabelle est une sage-femme très sensible et
compétente, même si elle n'est
évidemment pas reconnue par le collège des
médecins... "
" J'aimerais beaucoup mieux pouvoir me tenir loin du
milieu hospitalier pour accoucher. Avec tout ce que je
sais de l'esprit plutôt
tordu des médecins aujourd'hui, je
préfère ne pas les mêler à "
l'événement historique " qui s'en vient. Seule la
doctoresse Landré aurait pu comprendre...
mais elle est encore chez les Inuits. "
" Emmanuelle n'est pas un foetus ordinaire et sa naissance
risque de ne pas être tout à fait " ordinaire "
non-plus. Et pour ce qui est de la réaction des
médecins au " pas-ordinaire " , j'ai des doutes... Par contre,
je sais que pour Isabelle, le plus important lors
d'un accouchement, c'est d'aider la femme à
être sereine et bien à l'écoute de
son corps. Et puis, elle te fera participer aussi et tu
pourras me soutenir dans
mon travail. Emmanuelle, c'est ensemble, avec toi, que je
veux qu'elle vienne
au monde. Je sais que ta présence à mes
côtés me sera beaucoup plus utile
que celle d'un mécanicien diplômé de
l'accouchement. Il serait probablement
plus intéressé par ce que ses chers
moniteurs lui diraient que par mes
remarques ou les tiennes. "
" Isabelle fait toujours l'impossible pour favoriser la
communication entre le père, la mère et leur
enfant naissant. Et ça, dans le
cas d'Emmanuelle et nous, c'est absolument capital! "
Paul s'est retourné sur le flanc et il pose un
tendre baiser
sur les lèvres de sa compagne. C'est maintenant lui
qui caresse doucement le
ventre de Claudine. Celle-ci a fermé les yeux et
affiche un sourire béat tandis qu'ils
sont plongés dans un agréable échange
global à trois.
<36> UN VAISSEAU SPÉCIAL
- " Le " shack " de Paul, c'est la petite construction
bizarroïde que vous voyez là-bas, de l'autre
côté du champs. Elle a été
construite par un vieux garçon solitaire, alors
elle est absolument minuscule!
Si vous voulez coucher chez nous ce soir, vous êtes
les bienvenues: on a de
la place pour recevoir des invités, nous! "
Jean stationne la voiture devant chez lui et tout le monde
descend. Lui et sa femme prennent quelques bagages et
entrent dans leur maison,
tandis que Paule et Isabelle se dirigent vers celle de
Paul, accompagnées de la
petite Marie-Elfe, qui gambade devant elles. Isabelle est
plus grande que sa
compagne de quelques centimètres. Elle porte ses
long cheveux noirs nattés sur le dos, à l'Indienne,
tandis que la chevelure blonde de Paule est coupée très
courte
et lui donne un petit air garçonne.
Légèrement plus âgée que sa compagne,
Isabelle présente un visage plus osseux et plus
sérieux, en dépit de son large
sourire. Quant à Marie-Elfe, avec ses cheveux
tellement blonds qu'ils en paraissent
presque blancs et ses vêtements aux couleurs
très vives, elle fait parfaitement
honneur à son deuxième prénom.
Les deux visiteuses marchent d'un pas tranquille et elles
arrivent à la maison de Paul quelques instants
après l'enfant, qui a déjà eu le temps
d'entrer en coup de vent et qui est repartie en courant
vers la rivière, à la recherche
de Paul et Claudine. Quand ces derniers sortent enfin du
bois, précédés de Marie-Elfe, Paule et Isabelle
sont arrêtées devant la petite résidence et sont
encore
plongées dans l'examen de l'étrange
construction.
- " Bonjour Claudine! Bonjour Paul! J'adore ton " shack
" mon vieux, il a un style plutôt spécial. Il
est assez petit que ça ne doit pas
être long d'y faire le ménage... Une chance
que Jean nous a invitées à coucher
chez lui ce soir, parce que tu ne dois pas avoir beaucoup
de chambres d'amis,
dans ton petit... " Vaisseau Spécial " ! "
- " Ha, des chambres... non. Mais il est très
fonctionnel,
mon petit "Vaisseau Spécial", comme tu dis... c'est
une sorte de petit voilier
pour navigateur solitaire. Mais attention! Même
solitaires, les navigateurs
savent recevoir! Je peux toujours rescaper une ou deux
naufragées au besoin:
entrez, vous allez voir! En bas, j'ai une magnifique "
cuisine-salle-à-manger-
salon-salle-de-séjour-bibliothèque " à aire
ouverte, qui peut se transformer
facilement en " -chambre-d'ami-e-s " . Une "
naufragée " peut coucher là sur
mon gros " coffre-au-trésors-lit-d'ami-e-s " . Je
peux toujours étendre aussi un
petit matelas de mousse, à côté, pour
une deuxième. Mais si j'ai bien compris,
le flibustier Jean, qui navigue dans la grosse
goélette en face voudrait bien
m'en kidnapper une, sinon deux? Il va falloir parlementer
sérieusement! "
- " Oui! Oui! " Répond prestement Marie-Elfe, qui
agrippe Paule par la manche. " On veut garder au moins une
naufragée pour nous, bon!
"
- " Hum, je vois que ce coquin de Jean a envoyé une
partie redoutable de son équipage pour me voler mes
invitées! Bon. Dans ce
cas, je m'incline devant le nombre. Que Dieu te
protège, Paule! Viens ici, que je t'embrasse une
dernière fois... "
" Blague à part, de toutes façons, c'est
parfait: j'avoue
que je comptais bien sur lui pour te recueillir ce soir
dans sa grande goélette.
Mais je garde l'autre naufragée ici, c'est compris,
petite pirate d'amour! OK là?
OK. Ouf, la guerre est évitée!"
" Comment s'est passé le voyage? La mer n'a pas
été
trop mauvaise? La moussaillonne Elfe ne vous a pas
joué trop de mauvais
tours? Avez-vous mangé? J'ai pêché du
poisson frais ce matin et je vous
invite toutes et tous à souper! Mais trêve de
bavardages; venez, on va aller
avertir le capitaine Jean et son maître
d'équipage Christiane. En même temps,
on pourra en profiter pour récupérer vos
affaires, dame Isabelle. J'ai déjà à
mon bord, une noble passagère qui a bien besoin
d'une dame de compagnie
telle que vous."
<37> COMME CHEZ VOUS
- " Faites comme chez vous. Tirez-vous chacune, et
chacun, une bûche et venez vous asseoir dans ma
cuisine d'été. Je mets le
poisson à rôtir tout de suite. Les crosses de
violons seront prêtes dans un
instant. Vous m'en direz des nouvelles de mon petit souper
de célibataire! "
Christiane, Paule et Isabelle s'assoient sur les
bûches que
Paul a préalablement placées autour de la
petite table de sa " cuisine d'été " ,
abritée par l'espèce de toit situé
à côté de sa petite habitation principale.
Pendant ce temps-là, Jean installe Marie-Elfe sur la grosse
bûche basse qu'il a rapprochée
pour elle. Puis, il s'assied lui-même à
côté et commence à déboucher la bouteille
de vin blanc qu'il a apportée.
- " Alors comme ça, Claudine, tu vas bientôt
donner
une descendance à notre cher Paul. Paule nous a dit
que la petite " boucanière
" était déjà baptisée.
Emmanuelle, parait-il. Je ne sais pas comment tu as fait
pour amener notre vieux garçon "national" à
se laisser aller... lui qui s'est
toujours vanté de ne jamais " contribuer
personnellement à la surpopulation
du globe " ! Ha! le charme fou de la thérapeute,
ça doit être magique! "
- " Oui Jean. C'est vrai, je devrais accoucher
bientôt.
Avec le ventre que j'ai, il est très facile de s'en
rendre compte... non? Oh, mais
je n'ai pas de mérite, en ce qui concerne le
changement d'attitude de votre " vieux garçon national " .
J'ai triché un peu: je l'ai persuadé qu'Emmanuelle va
changer la face de l'humanité à venir. "
- " Mais le pire, Jean, c'est que Claudine a raison. La
naissance de leur petite Emmanuelle va vraiment marquer le
début d'une ère
nouvelle. Je suis tout à fait persuadée que
nous allons être témoins d'un
événement absolument capital pour l'avenir
de l'humanité!
"Et ça ne fait que commencer! Je suis bien
placée pour
le savoir... "
Et la conversation continue ainsi, sur un ton
mi-sérieux mi- blagueur, pendant que Paul et Claudine
terminent la préparation et le service du
repas. En aparté, Marie-Elfe s'est lancée
pour Paule dans la description détaillée de toutes les
merveilles que l'on peut trouver sur " sa terre " . Christiane parle
très
peu; mais elle intervient quelques fois pour
pondérer les affirmations de sa fille,
sans plus. Dès que le repas est servi, Isabelle est
plongée dans la dégustation de
ces mets "sauvages", tout à fait nouveaux pour elle
et ne se mêle pratiquement pas
aux diverses conversations en cours.
- " Alors mon vieux, où en es-tu avec ton
scénario "
médical " ? Ça va bien? J'espère que
tu ne m'en veux pas si je ne t'ai pas aidé
plus?"
- " Ah, ne m'en parles pas, s'il-te-plaît! Quand
vous êtes
partis pour votre ermitage de la rive-sud, je me suis
trouvé tout à coup
désemparé: je n'avais plus ni conseillers ni
lecteurs critiques sous la main!
Alors j'ai pour ainsi dire laissé tomber. Ça
n'est que pour un temps, peut-être...
mais j'ai tout de même abandonné mon
histoire. J'en suis venu à me dire que le documentaire
présentait probablement plus d'intérêt dans le
fond... Avec ce que Paule m'a raconté la semaine
dernière au sujet de tes " dernières aventures " ,
Paul, je pense que je n'aurai pas trop de difficultés à
trouver un
sujet intéressant. Pour un hybride
documentaire/fiction tout au moins. Je n'ai
pas compris grand chose à ce qu'elle essayait de me
dire... mais ça m'a paru...
tellement ahurissant! À l'entendre, la
réalité peut parfois dépasser la fiction
parait-il! Un documentaire, teinté de...
science-fiction: moyen défi! Ça devrait
commencer par un accouchement naturel, celui de Claudine
en l'occurrence. J'ai eu comme l'impression que quelqu'un
était en train de me monter un
canular monstre. Mais je me suis dit qu'après tout
l'histoire avait l'air très
bonne et que Paule allait faire une très bonne
actrice là-dedans! Je ne te mens
pas, elle m'a presque convaincu de la
véracité de son conte de fée pour
adulte! Ça m'a paru être un histoire
intéressante, mais d'après Paule, il te reste
encore à convaincre quelques acteurs... importants,
ou plutôt " importantes " . Est-ce que j'ai bien compris? Qu'en
penses-tu Claudine? "
- " Je ne sais pas comment ma sage-femme Isabelle voit
ça, mais
personnellement je n'ai pas d'objections à ce que
tu immortalises sur pellicule
la venue au monde d'Emmanuelle. Au contraire. Je suis
certaine que Paul non
plus. Si Isabelle n'a pas d'objections, je pensais
accoucher ici, sur " la terre " , alors je crois que ça ferait
très joli pour ton film. Ça pourrait peut-être se
passer dans ta grande maison, Jean, on y serait moins
serrés. Surtout si tu
veux assister et filmer l'accouchement. "
- " Ça serait sûrement très bien!
Marie-Elfe n'a pas
terminé son année scolaire, alors il
faudrait que je laisse Christiane retourner
à Montréal seule avec elle et que je reste
ici pour ne pas manquer
l'accouchement. C'est pour très bientôt,
d'après ce que je vois. Mais avant de
m'embarquer dans ton projet, Paul, il faudrait que tu m'en
parles un peu plus.
Je ne sais pas comment tu pensais arriver à faire
passer l'élément "
fantastique " de ton histoire! Pas pendant l'accouchement
j'espère: je ne me
vois pas disant: " un instant s'il-vous-plaît,
mademoiselle bébé, ne bougeons
plus, il faudrait retoucher votre maquillage " . Ça
n'est pas sérieux! Bien sûr, à entendre parler
Paule, on croirait que tu es presqu'arrivé à convaincre
tes
amies de la " vérité " de ton histoire
rocambolesque, mais en réalité, il faudrait
que tu t'entendes aussi avec "le gars des vues", si tu
veux qu'il te rende tout
ça plausible! Si tu veux mon avis: ça prend
tout de même un peu de mise en
scène et de trucages, " la science-fiction " ou "
le fantastique " , enfin...
appelles-ça comme tu voudras: à ce niveau
là, c'est aussi compliqué! J'admire
l'originalité de ton histoire, et je suis
prêt à marcher avec toi pour lui faire
prendre corps, mais il va falloir que tu m'expliques
mieux: les aventures de "
mutants " , je n'y connais pas grand chose...
Évidemment, si c'est toi qui te
charges des élucubrations du scénario, alors
j'ai confiance! Je veux bien
essayer de m'y intéresser: ça nous
rappellera " le bon vieux temps " !"
- " Parfait Jean. J'avoue que je n'avais pas vraiment
pensé graver tout ça sur film avant. Mais je
pense que Paule a eu une bonne
idée de t'en parler. Après tout, tu es
sûrement le " gars des vues " , comme tu
dis, en qui j'ai le plus confiance... OK, puisque tu veux
t'embarquer avec nous
dans l'aventure, viens ici qu'on se serre la main pour
sceller notre entente! Je
vais tout te raconter. Promis! Et pas plus tard que tout
de suite, tu vas TOUT
comprendre, crois-moi! "
Jean prend la main tendue de Paul en riant.
Aussitôt, il se sent envahi par une averse d'images,
d'impressions, de sons et de souvenirs
vivants, qui se déversent pêle-mêle de
la mémoire de Paul. "Hein!?" Fait Jean, qui
écarquille les yeux et dont l'expression
enjouée change tout d'un coup, pour devenir
complètement abasourdie. Il redresse la tête,
place son autre main sur son poignet
et commence à balbutier des mots inintelligibles.
- " Et c'est reparti, une fois de plus! Tout à
l'heure,
Isabelle ce sera ton tour. Quand tu seras toute seule avec
nos deux héros, je
suis certaine qu'ils se feront un plaisir de t'initier toi
aussi, tu ne perds rien
pour attendre! Pour toi, la belle Claudine va
sûrement accepter de se mouiller
aussi. Après tout, en ce qui te concerne, c'est
surtout elle qui est importante!
En attendant, laissons ici nos deux conspirateurs et
faites-nous visiter votre
terre, madame Christiane; Marie-Elfe m'en a tellement
vanté les charmes! "
<38> POUSSES!
- " S'il-te-plaît Paule, pourrais-tu nous rapporter
le
chaudron d'eau qu'on a mis à chauffer tout à
l'heure sur le poêle du gazebo?
Merci. "
" Alors Claudine, comment ça-va? Et Emmanuelle?
Est-ce qu'elle a hâte de sortir? Tes eaux ont crevé,
alors c'est aujourd'hui le
grand jour! Tu vas voir: tout va très bien se
passer. Tu es en pleine forme. Les
muscles de ton ventre et de tes cuisses sont bien fermes.
On est là, avec toi.
Tu es bien confortable? Ton dos est bien soutenu? Oui.
Parfait... Détends-toi...
"
...
" Tu restes toujours bien en contact avec elles, hein
Paul? En tâtant ton bas-ventre, Claudine, j'ai
l'impression qu'Emmanuelle n'est
pas encore positionnée correctement pour sortir.
Alors n'essaies pas encore
de forcer tout de suite, sinon elle va se présenter
par le siège. "
" Ne t'en fais quand même pas pour ça, ma
belle. Paul
et moi on va lui faire comprendre qu'elle devrait se
retourner. Je vais l'aider
aussi par des petites pressions bien placées sur
ton abdomen. Ensemble,
essayons tous les trois de nous imaginer et de nous
visualiser en position
foetale en train de nous retourner dans l'eau.
J'espère qu'Emmanuelle va
capter l'image et comprendre le message. "
...
" D'après l'impression qu'elle nous renvoie, je
sens
qu'elle a bien compris. Elle gigote déjà
pour changer de position. Tout va bien:
je sens que mon cordon, ou plutôt son cordon...
n'est pas entortillé autour du
cou. "
...
" Respires calmement Claudine. Toi aussi Paul. Aides
ta belle à prendre un bon rythme. Essayez de bien
vous détendre en attendant
la prochaine contraction. Tes lèvres ne sont pas
encore suffisamment
ouvertes pour commencer à pousser tout de suite,
Claudine. "
...
" Merveilleux, Emmanuelle a réussi à se
retourner.
C'est quand même extraordinaire de pouvoir
communiquer aussi bien avec
l'enfant qui va naître! Depuis près de quinze
ans que je suis sage-femme, je
n'aurais jamais pensé vivre une expérience
comme ça un jour! J'éprouve
vraiment toute la hâte, la curiosité et un
peu l'inquiétude de celle qui va enfin
venir au monde sous peu... Et ça n'est pas rien! Ne
t'en fais pas, ma belle
Emmanuelle, on est avec toi. On t'attends. Tout va
très bien. Maman ne force
pas encore pour te faire sortir. Mais ça va venir.
Ne t'inquiètes pas, sa
dilatation n'est pas encore suffisante. "
...
" Continuez à respirer bien
régulièrement les amis. La
prochaine contraction est pour très
bientôt... Cette fois tu peux commencer à pousser un peu
Claudine, la dilatation est presque parfaite. L'ouverture est
rendue assez grande... Bon, c'est beau; vas-y. Ahan! Ahan!
Ok, maintenant,
on se détend. On respire à nouveau
calmement... comme ça... c'est beau.
Éponge un peu le front de Claudine, Paul. Merci,
ça fait du bien. Relaxez... "
...
" La prochaine contraction approche. Ok. Ahan! Ahan!
Pousses bien fort ma belle Claudine. Emmanuelle s'est
très bien placée, tu ne lui fais pas mal du tout.
Pousses Claudine! Pousses Emmanuelle! Bon... Ça va
très bien. Maintenant détendez-vous,
respirez calmement... Bien... À la
prochaine contraction, je devrais commencer à voir
un peu le haut de ta tête,
Emmanuelle. "
...
" Bon. On sort encore un petit peu plus, Emmanuelle...
C'est ça, Claudine. C'est ça... Pousses!
Pousses! Encore. C'est ça... Bon. Ok,
maintenant, relaxes un petit instant... "
...
" Ok, on remet ça Claudine. Pousses! Pousses! Toi
aussi Emmanuelle, vas-y. Forces fort pour aider maman.
Ahan! Ahan! C'est
beau les amies, on se relaxe.... on se relaxe...
Régulier, la respiration, régulier.
Bien. Les contractions vont commencer à se
rapprocher de plus en plus. "
...
" Ok? ahan! Ahan! C'est reparti! On force... Vas-y
Claudine... Toi aussi Emmanuelle... Encore.. Encore... Bon, c'est
beau... Ok,
maintenant on relaxe. Ok... On respire bien... "
...
" Prêtes? Allez-y, quand vous voudrez! Je t'attends
Emmanuelle... Ma tante Isabelle est prête à
te recevoir... Bon. Un dernier
sprint. Ok? .... on pousse! On pousse... ça s'en
vient... Encore... Encore un
peu... Bravo-o-o... Ça y est...! Oh, elle est
mignonne comme tout... Bonjour
Emmanuelle! Bienvenue dans notre monde! Paul prends les
ciseaux et coupe
nous le petit cordon... Ok, là... Merci. Petits
noeuds... Tiens, voilà... Claudine...
Prends-la sur ton sein... Allez, Emmanuelle, donnes un
petit vagissement à
Maman... Oh, quelle belle voix! Merci! Faites
connaissance. C'est ça...
Maintenant, déten-en-en-dez-vous, toutes les
deux... Vous l'avez bien mérité! "
...
" Oui Emmanuelle, c'est bien lui ton papa Paul. Tu peux
le regarder. Ne sois pas gênée... Je sais que
vous vous connaissez déjà assez
bien, même si c'est la première fois que vous
vous voyez pour vrai... de vos
propres yeux... Est-ce que les yeux de maman te l'avaient
déjà bien montré,
Emmanuelle... C'est assez ressemblant? Allez Paul,
prends-la dans tes bras;
soutiens-lui bien la tête... Ok, comme ça...
c'est bon. Comme elle te dévore des
yeux! Qu'est-ce que tu es en train de lui raconter
là? "
...
" Il y a un plat d'eau chaude tiédie à point
ici;
approches et je vais t'aider à la laver comme il
faut, pendant que Paule va
s'occuper de maman Claudine. "
<39> " MÉDECINE "
IDÉALE
- " Décidément, elle n'habite pas dans un
taudis, la
fameuse doctoresse Landré!"
- " Oui, c'est vrai: joli petit shack! Impressionnant
comme propriété! Mais, ne t'en fais pas pour
ça, Isabelle, ça lui est venu par
héritage. En fait, elle-même est beaucoup
plus simple et accessible que sa
demeure! De toute façon, elle a un respect
absolument total pour Claudine,
Paul et Paule. D'ailleurs, quand Claudine devait
accoucher, c'est d'abord à
Denise qu'elle avait pensé faire appel pour
l'aider. Mais, malheureusement
pour elle et heureusement pour toi peut-être, la
doctoresse Landré n'est pas
revenue de chez les Inuits en temps... "
" Alors si Paule t'a dit qu'elle s'était entendu
elle-même
avec Denise pour que tu viennes ici et que tu t'occupes de
diriger
l'accouchement, je crois que tu peux avoir confiance:
ça n'est certainement
pas une mise en scène de la corporation des
médecins destinée à te piéger!
La doctoresse Landré, même si elle ne m'a
jamais rencontré vraiment, je la
connais tout de même un peu, par ouï-dire
mettons... De toutes façons, nous
sommes rendus, descendons et tu verras bien! "
Jean stationne sa voiture en face de la maison; il descend
et se dirige vers le porche d'entrée,
accompagné par Isabelle. Ils vont frapper à la
porte quand celle-ci s'ouvre devant eux et c'est Paule qui
leur saute dans les bras.
- " Bonjour les amis! Ah enfin vous voilà! Je vous
attendais avec impatience. Entrez! "
" Jean et Isabelle, je vous présente la doctoresse
Denise Landré, votre hôte, de même que
Jacqueline et Ray, ses gens de
confiance. Dès qu'ils reviendront de leur
expédition de chasse, vous pourrez
aussi faire la connaissance d'Ismaël et Olivier, nos
petits Inuits de service!
Vous prendrez bien un petit café, je viens tout
juste d'en faire! Venez, on a tant
de chose à se raconter! "
Paule entraîne vivement les nouveaux arrivants vers
la
salle à manger en les tenant tous les deux par la
taille. Denise s'assied en face
d'eux pendant que Ray et Jacqueline s'occupent de servir
du café à tout le monde.
" S'il-vous-plaît, Isabelle, racontez-moi un peu
comment s'est déroulé la naissance
d'Emmanuelle, parce que le récit que Paule a pu m'en faire
était... comment dire, très sommaire... Le peu qu'elle
a pu me raconter a simplement réussi à piquer ma
curiosité. Je connais bien Claudine et Paul, pour ce qu'ils
ont, de spécial... disons. Alors j'aimerais
beaucoup que vous me racontiez vous-même comment
s'est déroulé
l'accouchement "historique". D'autant plus que,
d'après ce que Paule m'a
raconté, l'embryon qu'elle porte elle-même
serait lui- aussi doué de facultés à peu
près identiques à celles d'Emmanuelle... "
" Paule voudrait que vous l'accouchiez. Parfait. Je vous
offre avec plaisir ma maison et mon humble collaboration
pour ce faire. Je
compte sur vous pour prendre le contrôle le moment
opportun; Paule a une
parfaite confiance en vos compétences. Je l'ai
moi-même examinée ce matin
et elle m'a paru en pleine forme physique. Je sais bien
qu'ici, dans le sud, les sages-femmes ne sont pas reconnues, mais je
reviens tout juste d'un séjour
dans le grand-nord, chez les Inuits, et j'ai pu rencontrer
là-bas plusieurs sages-femmes qui font
régulièrement des accouchements. Très bien et en
toute légalité... Comme quoi, le primitif
aux traditions inhibantes n'est pas
toujours celui qu'on pense... Tout est relatif. "
" Je suis moi-même médecin
diplômée et reconnue,
alors je peux bien prendre la responsabilité
officielle de l'accouchement, au
cas ou il adviendrait un problème
nécessitant une entrée d'urgence à
l'hôpital.
De toutes façons, j'ai bon espoir que tout va bien
se passer. Après tout,
l'accouchement c'est un phénomène tout ce
qu'il y a de naturel: les femmes
ont su accoucher bien avant que les hommes pensent
à inventer la médecine!
"
" En ce qui me concerne, les accouchements, j'en
connais en fait si peu de chose: il y a longtemps que je
suis sortie de l'école
de médecine et j'ai rarement eu l'occasion d'en
vivre pour vrai. À part celui de
mon Olivier, bien sûr! Mais ça, c'est une
autre histoire... je pourrai vous la
raconter un de ces jours. Au des derniers mois par contre,
j'ai eu plus d'une
fois l'occasion d'assister des sages-femmes inuits en
action, alors si vous
voulez de moi comme assistante, j'en serait ravie. Plus
tard, si vous voulez,
quand tout sera fini, je suis bien prête à
témoigner ouvertement, et à qui vous
voudrez, que c'est bien par vous, sous ma surveillance si
vous voulez, que tout aura été fait. Et " bien fait " ,
je n'en doute pas! "
" Excellent! Excellent! Tu vois Isabelle que j'avais
raison, Denise, (je peux vous appeler Denise?) est
vraiment " une médecine " idéale! Alors mesdames et
monsieur, en grande première mondiale, si vous
voulez, je peux vous montrer les images vidéo que
j'ai tournées lors de
l'accouchement de Claudine! Un peu de mon "
cinéma-vérité " , ça devrait vous
permettre de partager quelques connaissances de base
concernant le
phénomène " mutants " . Où est-ce
qu'on peut s'installer pour ça? "
À la demande de Denise, Ray guide Jean jusqu'au
petit
vivoir où sont situés le magnétoscope
et la télévision de la maison. Tandis que Jean
prépare son vidéo, les autres viennent
prendre place sur le tapis devant le téléviseur
et dans le fauteuil moelleux qui lui fait face. Jacqueline
est allée chercher un grand
plat de croustilles et chacun se prépare pour la
"grande première".
<40> TOUTE SEULE
- " Bonjour Paule! Comment ça va ce matin, Madame
La Grande Cachottière? Alors, comme ça
Madame a des contractions en
pleine nuit, à l'improviste, Madame va n'importe
où, et Madame accouche
dans le premier hôpital venu, en cachette, sans
prévenir, ni les amis, ni même
le papa... Franchement, c'était quoi l'idée?
Dire qu'on était descendu tous les
trois de notre petit paradis du nord, qu'on est
resté en ville depuis déjà une
semaine, pour pouvoir être là et t'assister
pendant l'accouchement. On t'avait
pourtant bien avertie d'avance qu'on comptait être
là pour ton accouchement!
Mais voilà, pendant toute la semaine, madame Paule
s'est déguisée en courant
d'air! On va chez elle: personne. On lui
téléphone: on n'entends jamais sa voix
que sur le répondeur. On laisse des messages:
jamais de rappel. "
" Je commençais à être inquiète
alors j'ai appelé à
l'Institut, puis chez Denise, pour savoir où tu
étais. La docte Denise Landré était encore
partie chez les Inuits, puisque tu avais fini par lui dire que "
finalement, tu ne pensais plus avoir besoin de ses
services pour ton accouchement " parait-il, mais Jacqueline m'a tout
de même dit qu'elle avait
parlé à Madame Paule au
téléphone le matin même, que d'après ce
que
Madame Paule lui avait dit, "tout allait très bien
pour Madame Paule... Que
Madame Paule devait rappeler dès qu'il y aurait du
nouveau." Ça m'a un peu
rassurée, bien sûr, mais... "
" Et pourquoi se donner tout ce mal? Pour rien?! Je
sais bien que dans le fond, chaque femme voit
l'accouchement à sa façon,
mais enfin... "
" Quand tu m'as finalement appelée ce matin. Que tu
as commencé à me raconter que tu avais accouché
cette nuit... Ici... Toute
seule. Avec le premier médecin
généraliste venu... L'interne de service, quoi!
Médecin que tu n'as d'ailleurs rencontré pour la
première fois que pour ton
accouchement lui-même... Mais, " qu'en fait, tout
c'était vraiment passé
exactement comme tu l'avais toujours souhaité " !
J'étais persuadée que tu me
faisais une farce! Même quand tu m'as passé
l'infirmière de garde et qu'elle
s'est mise à me parler du " gentil docteur...
A'isss " ; pour qui " accoucher Madame cette nuit avait
été un petit accouchement tout simple! Sans aucune
complication.>> Qu'il lui avait même dit que tu avais
fait ça, " toute seule,
comme une grande! " D'ailleurs le bon docteur " A'isss "
était déjà reparti. Lui
qui était toujours " d'une telle délicatesse
" , s'il vous plaît! " Il l'a accouchée
pratiquement sans lui toucher " encore! " Madame a
vraiment tout fait toute seule! Comme une vraie Haïtienne... "
Ha, tiens donc, vous m'en direz tant!
J'ai encore pensé pendant de nombreuses minutes que
tu avais drôlement
bien manigancé ta blague! Mais assez
râlé: l'important c'est que tu sois bien
et ton enfant aussi. S'il-te-plaît, racontes-nous
tout, maintenant qu'on est là! "
- " Baptiste. Le docteur Baptiste, c'est un haïtien.
Comme l'infirmière de garde à ce moment là
d'ailleurs. Et c'est vrai qu'il est
très gentil! Tu vas l'adorer. Et l'accouchement
s'est effectivement très bien
passé. J'ai pu avoir un accouchement parfaitement
naturel. J'étais toute seule
avec le docteur Baptiste, comme je lui avais
demandé en arrivant. Merci
encore, docteur Baptiste! Tout s'est passé
exactement comme je l'avais
souhaité. "
" Je n'ai pas averti personne, parce que... parce que pour
moi, l'accouchement c'est personnel! Ça se vit toute seule,
bon! Moi et
mon enfant, c'est tout! Et avec juste un brave
médecin à portée pour couper le cordon et faire
des noeuds (et puis, on ne sait jamais). Comme tu vois,
même quand j'essaie de m'assumer, j'ai toujours
tendance à me sentir un peu insécure... Je ne suis pas
aussi forte que toi, moi! Je ne suis pas toujours
aussi sûre de moi, moi! Je voulais avoir un
sympathique médecin à portée,
mais il fallait qu'il se borne à assister. Faire ce
que je lui dit. Qu'il s'occupe du
cordon mais qu'il me laisse accoucher, sans donner
continuellement des
ordres comme s'il se prenait pour un fier capitaine
à la tête de son armée! "
" Avec personne d'autre autour pour me
déconcentrer,
me dévisager pendant que je peine comme une
bête! Accoucher, c'est pas un
show! N'en déplaise à tous les
cinéastes du monde, Jean y compris! "
" Je ne voulais voir personne autour! Surtout pas vous
autres, toi et Paul! J'avais besoin de le mettre au monde
toute seule, cet
enfant-là! D'abord, quand je l'ai fait, il y a neuf
mois, je savais ce que je faisais
et je voulais l'avoir! Je voulais qu'il soit MON enfant,
pas celui d'un " chum " , pas celui de la bonne sage femme, pas celui
de ma chère bonne amie la "
Grande Claudine " , pas celui de son père non plus,
même s'il est... un mutant
lui aussi. Surtout, s'il est mutant lui aussi en fait! Mon
petit René (il s'appelle
René et c'est bien un "il") et moi, après
ces neuf mois à vivre ensemble, l'un
dans l'autre (toi, tu sais bien ce que je veux dire,
n'est-ce pas Claudine?), je
me suis sentie... comment dire? très...
possessive... Je ne trouve pas d'autre
mot. "
" Je crois que dans le fond, même si je n'en
étais pas
vraiment consciente, j'ai toujours été un
peu jalouse de cette relation
privilégiée qui existe entre Paul et toi...
et avec Emmanuelle aussi maintenant,
je l'ai bien vu. Vous ne m'en voulez pas trop,
j'espère? "
" Mais maintenant, je suis on-ne-peut-plus contente
que vous soyez venus! Donnez-moi la main, tous les deux,
que l'on puisse se
communiquer vraiment toute la joie de ces retrouvailles!
Vous allez me
raconter vos premiers mois de vie à trois. De mon
côté, je vais vous montrer
une avant-première de mon cher ange. Je peux vous
aussi parler de ma propre " vie à deux " avec René dans
mon ventre. Et pour finir, si tu veux, dans ma
tête, je pourrai aussi te " présenter " le
bon docteur " A'isss " comme tu dis.
La garde doit m'amener René d'un moment à
l'autre pour que je lui donne le
sein. Elle est venu le chercher tout à l'heure pour
le laver. Vous verrez comme
il est adorable. Tout le portrait de sa mère, quoi!
Ah, et il est... doué... du même
don que son père bien sûr... Quand il s'en
va, c'est... c'est exactement comme
si on m'enlevait une partie de moi-même, c'est bien
simple! "
" Mais de toutes façons le voici en chair et en os:
c'est
l'heure du lunch pour monsieur René! "
" Merci garde. Parfait, je le tiens bien. Je ne devrais
pas avoir trop de difficulté à le nourrir:
d'après ce que j'ai vu ce matin, il a déjà
un très bon appétit. Je vais le nourrir tout
de suite et je vais le garder pour
l'endormir après. Dans le jour j'aime mieux la
garder avec moi. Bien. Merci, à
tout à l'heure. Pendant sa tétée,
Claudine racontes-moi un peu comment ça va
pour vous avec Emmanuelle. À quoi puis-je
m'attendre avec mon propre petit
mutant d'amour? "
- " Une enfant comme Emmanuelle, c'est un parfait
délice! On la touche et on sait illico tout ce
qu'elle ressent, Éprouve ou pense.
D'un autre côté, on peut lui suggérer
facilement toutes sortes d'images et de
sensations, d'impressions et de sentiments. La
communication avec elle est si intense... Bien sûr, on
n'échange pas encore vraiment ensemble de conversations
intérieures avec des idées-mots; pas beaucoup plus que
quand
je la portais, même si l'éventail des mots
qu'elles comprend et retient
s'agrandit avec une rapidité impressionnante. Elle
apprends à toute allure et
moi-aussi... à mon rythme de tortue... Elle m'a
amenée à vivre une façon toute
simple d'aborder univers, somme toute encore non-verbale,
absolument
fascinante. Elle a un regard tout à fait clair...
comment dire... perçant,
"décapant" même sur les gens, les choses et
les situations! Et quelle
sensibilité auditive j'ai avec elle!. Par elle,
j'entend les paroles comme une
sorte de musique... C'est bien simple: en fait tous mes
sens en prennent un
sérieux coup de jeunesse quand on se touche! C'est
absolument grisant! Même que c'est parfois assez
déroutant... Si on conjugue ensemble nos
quatre oreilles, ça donne une perspective sonore...
inouïe, c'est bien le mot!
En connectant ses deux lobes, notre vieux cerveau a
intégré les trois
dimensions de l'espace; qu'est-ce qui va sortir de la
connexion de deux, trois
ou X mutants humains ensemble? Est-ce que le produit sera
toujours
simplement égal à la somme des parties? Rien
n'est moins sûr... Comme dirait
la docte Denise: nos pauvres cerveaux de dinosaures vont
avoir de sérieux
apprentissages à faire, côté
intégration des sensations! "
" Avec un bébé mutant, on est constamment
confronté
avec l'inimaginable! Et le pire c'est qu'apprivoiser
l'inconnu, c'est toujours tout
naturel pour lui! Une surprise n'attend pas l'autre.
Autant pour moi que pour
Emmanuelle. Pour toutes sortes de raisons d'ailleurs. Par
exemple, je me
rappellerai toujours de la première fois où
Emmanuelle m'a transmis
l'impression très nette que je venais de " faire
pipi dans ma couche " . Sans y
penser, elle m'avait transmis la sensation parfaite du
liquide chaud qui
l'inondait! "
" Mais rassures-toi: aujourd'hui, la vie avec elle est
déjà beaucoup plus facile. Ainsi, elle n'a
maintenant que quatre mois à peine
et il est déjà très, très rare
que nous ayons à changer sa couche, pendant le
jour. Je n'ai qu'à lui toucher la peau n'importe
où pour savoir si elle a envie. Il
me suffit alors de l'asseoir sur son petit pot! Au
début, pour lui communiquer
ce que j'attendais d'elle, je l'ai amené avec moi
à la salle de bain et quand elle
m'a sentie faire pipi dans la toilette, elle a
aussitôt fait de même dans son petit
pot. Aujourd'hui elle n'est donc pratiquement plus
incontinente, dans le jour
tout au moins.... Pour parler comme à l'Institut,
on dirait que je lui ai appliqué
un traitement de " bio-feedback effectif " ... mais pour
mutants seulement! "
" Actuellement, comme je la nourris au sein, nous
sommes encore en contact tactile prolongé
très souvent. Je ressens alors
comme parfaitement mien tout le plaisir que je lui donne,
ça en devient
presque gênant parfois, parce qu'à cet
âge-là, la tétée, c'est un
véritable
orgasme! "
" À part de ça, je me suis aperçu que
je sers
maintenant de pont pour permettre la communication entre
elle et quelqu'un
d'autre. Tout comme quand elle étais dans mon
ventre! Souvent, j'ai même
l'impression que maintenant je peux "communiquer" un peu
par le toucher moi-même avec d'autres personnes que Paul ou
Emmanuelle sans l'aide de
mes deux mutants! C'est peut-être à cause du
fait que je lui donne encore le
sein. Je ne sais pas. Cet été en tout cas,
ça fonctionnait assez bien avec Jean,
Christiane et Elfe, à chaque fois qu'on a
essayé, quand ils venaient passer
quelques jours à leur maison sur " la terre " .
J'espère que je ne vais pas
perdre mon nouveau don après. C'est une perspective
qui me fait peur... Par
égoïsme pur et par peur, je vais donc
probablement la nourrir au sein encore
plusieurs mois! Après, on verra... "
" Depuis qu'on est à Montréal, on habite
chez Jean. Tu devrais voir la relation privilégiée qui
s'est établie entre Emmanuelle et la
petite Elfe! Quand elles se sont touchées pour la
première fois, Elfe a d'abord
sursauté. La communication directement avec
Emmanuelle est tellement plus
nette que quand je lui servais de canal! C'est comme
rencontrer quelqu'un en
personne plutôt qu'au téléphone! Elle
a prestement retiré sa main, puis elle l'a
rapprochée timidement. Elle est restée
ébahie plusieurs secondes; les yeux
grands comme... comme des soucoupes, c'est bien simple!
Mais il fallait voir
l'expression rigolote qui lui est venue, quand Emmanuelle
a commencé à jouer
avec ses petits pieds en glougloutant! Maintenant elles
sont devenues
inséparables! Relation privilégiée
donc, entre Emmanuelle et toute la famille
Major en fait: Elfe, Christiane et même Jean ont
été littéralement séduits! "
" C'est toi Paul, qui me disait que l'évolution de
ses
rapports avec les autres te rappelait les premiers mois
après ton réveil à
l'Institut. tu me disais que, la première vague de
surprise passée, avec la
curiosité il se développait
spontanément une sorte de confiance très
spéciale.
Une " empathie infinie " , comme disait Glen, ton chaman.
"
" Bla, bla, bla. O.K. Paul! Tu as raison.
Décidément, je
suis vraiment incorrigible! Ah, il y a de ces jours, comme
ça, où je comprends
pourquoi vous me traitiez de bavarde à l'institut!
"
Claudine et Paul, qui se tiennent par la main, comme
toujours, se penchent sur le lit de Paule et lui donnent
à tour de rôle un long baiser
de retrouvailles. Puis ils s'assoient tous deux sur le
rebord de son lit et ils prennent
ensemble la main que leur tend Paule.
<41> EN ROUTE
- " Décidément Paul, elle est vraiment au
bout du
monde, votre Terre! À chaque fois que je fais le
parcours, il me semble que
c'est un peu plus long! ... C'est encore loin? "
- " On devrait arriver dans... disons, à peu
près une
heure trente. Mais on va s'arrêter d'ici cinq
minutes pour manger. À
l'Annonciation, il y a un merveilleux petit restaurant,
qui sert de très bons
repas, pas trop chers et de l'excellent café. Jean
s'arrête toujours là, lorsqu'il
fait la route et je vais l'imiter. Je comprends
qu'Emmanuelle a bien besoin
qu'on la mette sur son petit pot au plus tôt, sinon
elle va finir par faire dans sa
couche et je sais qu'elle trouve ça très
désagréable et humiliant. Retiens-toi
encore un tout petit peu ma grande, ce ne sera pas long,
papa a bien besoin
de faire une petite halte lui-aussi. Je vais te faire
goûter tout ce que je vais
manger de bon, c'est promis! ! Tu vas voir comme c'est
agréable de bien
bouffer! Et, je suis sûr que ta gourmande de maman
va te communiquer avec
joie tout le plaisir qu'elle va avoir à s'empiffrer
elle aussi! Même que son lait va en être meilleur que
jamais! "
" Je suis crevé. Il faut dire que je n'ai pas
conduit
d'auto très souvent pendant tout le parcours
à partir de Montréal. Je faisais
habituellement le trajet en autobus, ou sur le pouce, ou
alors je montais avec
un autre associé de la Terre avec qui je partageais
généralement la conduite.
Comme célibataire, habitant une grande ville, j'ai
toujours préféré utiliser le
métro ou un taxi à Montréal et ne pas
m'embarrasser d'une auto, avec toutes
les complications que cela suppose en hiver... Je ne
voulais pas contribuer à
la pollution de la ville non plus. Donc, pour monter sur
la terre, la plupart du
temps je dormais dans l'autobus jusqu'à
Grand-Remous et quelqu'un venait
habituellement me chercher là, ou alors je faisais
le reste sur le pouce. "
" Mais depuis que je suis devenu... une famille,
demeurant à la campagne en plus, il est bien
évident qu'il nous fallait une
voiture! Elle n'est pas ce que je pourrais appeler " un
bolide " , mais pour le
moment je crois qu'elle fera l'affaire. Quand j'ai
serré la main du vendeur hier,
tu sais que je l'ai sondé, de l'intérieur.
Il n'a pas trop sursauté. Il a comme
pensé qu'il parlait tout seul dans sa tête ou
qu'il faisait simplement une espèce
de rêve éveillé. Il a donc
marché tout naturellement. En même temps, je lui ai
dit qu'il me fallait absolument une " bonne voiture " pas
trop chère, pour faire " l'achat du siècle " , il a
immédiatement visualisé celle-ci. Aussi, quand nous
sommes sortis dans son stationnement et qu'il m'a
montré ce petit " chameau
" , tout blanc, propre mais l'air de rien, en même
temps que trois autres
véhicules usagés, plus luxueux mais plus
dispendieux évidemment, je l'ai
reconnu tout de suite. La transaction conclue, quand je
lui ai serré la main de
nouveau avant de partir, j'ai su qu'il pensait vraiment
que je venais de faire une
affaire en or. "
" Bon, "Le Versant Nord, Fine Cuisine", nous y
voilà. "
Paul stationne la voiture devant le restaurant, puis il
prend
le petit pot d'Emmanuelle et le sac de couches propres sur
la banquette arrière
pendant que Claudine sort de l'auto en tenant la petite
dans ses bras.
" Hum... comme ça sent bon! Je vais aller tout de
suite à la toilette pour changer la couche d'Emmanuelle, avant
que ses écluses ne
craquent, la pauvre chérie! Commandes à
dîner pour moi pendant ce temps-là,
je suis affamée. Je me fie sur toi: tu connais mes
goûts aussi bien que si
c'étaient les tiens... Alors pour moi ce sera
quelque chose de rapide mais
copieux, avec une bonne soupe chaude pour commencer. Et
pour boire, pas
de café mais un grand verre de lait,
s'il-te-plaît! Merci, à tout de suite. "
<42> UN GRAND, GRAND
GARS
- " Bonjour Miche. "
- " Bonjour Paul. Comment ça va aujourd'hui? Le
voyage à Montréal s'est bien passé?
Alors, vous avez assez fêté en ville? "
- " Oh non. On a été bien sages. En fait on
a passé la
semaine avec une bonne amie qui vient d'accoucher. Alors
ni elle ni Claudine
ne pouvaient faire trop d'excès: tu sais ce que
c'est quand on allaite, alors je
leur ai donné le bon exemple. Pourquoi tu ris
Claudine? Oh j'ai bien bu
quelques petits verres de vin de temps en temps. Mais
c'était mon soporifique
à moi pour réussir à me rendormir la
nuit. Bref, une semaine avec beaucoup
de catinage et de changements de couches, quoi! Avec deux
jeunes enfants
qui se réveillent régulièrement pour
la tétée pendant la nuit, on a eut une
semaine de sommeil difficile. En plus, depuis que je suis
déménagé ici, j'ai
perdu l'habitude du bruit de la ville et ça me
prenait toujours une éternité pour
me rendormir! Mais ça ne fait rien, Je vais me
rattraper cette semaine! Ah oui
Miche, as-tu vu passer d'autre monde de la Terre cette
semaine? "
- " Juste le grand, grand gars de votre " gang " . Je ne
me souviens plus de son nom... Il est arrivé pas
longtemps après votre départ,
la semaine dernière. Il est passé encore ce
matin. Il m'a dit qu'il comptait
rester dans le coin encore un petit bout de temps. Du
moins c'est ce qu'il m'a
dit. "
- " Parfait, on va aller le voir demain. Merci et à
bientôt.
"
- " À bientôt et bonne année. "
Âgée d'environ 55 ans, Miche, de son vrai nom
Micheline,
est maintenant propriétaire du "dépanneur"
du village. Paul et les autres gens de la Terre vont souvent
s'approvisionner chez elle. Elle opère ce commerce depuis
quelques mois déjà. Avant d'en faire
l'acquisition, elle était institutrice pour les
enfants du village. L'hiver dernier, elle s'est
remariée. Or, le printemps suivant, son
mari, qui est biologiste de formation, a vu son contrat se
terminer sans être
renouvelé. Récession oblige. Micheline et
lui ont alors pensé acheter le dépanneur,
à vendre depuis deux ans déjà. De
cette façon, ils se trouveraient à lui créer un
emploi fiable même si toutes les compagnies et les
ministères s'entêtent à ne plus
engager personne.
Cette année, Micheline s'est pris un an de
congé
sabbatique. Elle peut donc aider son mari pour
redémarrer le commerce.
Heureusement, Micheline a toujours été une
excellente institutrice et tous ses
élèves l'adoraient. Heureusement, parce que
le dépanneur du village marchait alors
très peu et il avait fallu la popularité
exceptionnelle de Miche auprès des jeunes et
de tous ses anciens élèves pour relancer le
commerce. En effet, le coeur de Marie-Paul, l'ancienne
propriétaire, avait cessé d'y être quand elle
avait appris que son
mari souffrait de cancer généralisé.
Elle avait négligé son commerce et les ventes
avaient périclité.
Après avoir fait quelques achats, Paul et "ses
femmes",
comme aurait dit Jean, repartent pour son "Vaisseau
Spécial".
- " Dis-moi Paul, qui c'est " le grand, grand gars " de la
Terre? Est-ce que je le connais? "
- " Jacques. Jacques Dubé. Ça doit
être Jacques: avec
ses 6 pieds et 6 pouces, c'est sûrement lui le "
grand, grand gars " de la Terre.
Non, je ne penses pas que tu le connaisses: tu ne l'as
jamais rencontré et je
ne crois pas que l'occasion se soit
présentée pour que je t'en touche un mot...
La roulotte verte qu'on voit du bord du chemin du rang sur
la Terre, c'est à lui.
Ça fait juste quelques années qu'il est
devenu actionnaire de la Terre et depuis
ce temps-là, il est presque toujours parti! Un vrai
coup de vent! Maintenant,
par exemple, il revient tout juste d'un contrat de
coopérant en Afrique et déjà,
je suis certain qu'il va nous parler de repartir encore!
Mais il est très gentil, tu
verras. On pourrais aller chez lui pour l'inviter à
passer le jour de l'an avec
nous, comme ça vous pourriez faire connaissance. En
attendant, donnes-moi
la main, je vais te le présenter à ma
façon... Je revois son sourire narquois et
j'entends son rire sonore assez clairement dans ma
tête pour que tu puisses
le reconnaître dès que tu le rencontreras
pour vrai. "
<43> JACQUES LE
TÉMÉRAIRE
- " Qu'est-ce que je te disais, Claudine: il vient tout
juste d'arriver d'Afrique; on a à peine le temps de
l'inviter à prendre un petit
souper d'amitié, que déjà il parle le
plus sérieusement du monde de repartir au bout du monde! Un
vrai courant d'air. Et instable l'air, en plus! "
- " Allons Paul, cesses de râler!
Je suis ici pour au moins une ou deux semaines encore.
Après, dépendament
du résultat d'un téléphone, je
retourne à Montréal ou je reste ici quelque temps
encore pour profiter un peu de mon "home". Si je vais
à Montréal, ce sera: soit
pour y rester un an et étudier pour enfin
décrocher un diplôme; soit pour faire
mes derniers préparatifs et repartir comme
coopérant une fois de plus. Au lieu
de dire des anneries, finis de mamger ton falafel , si tu
veux que tonton
Jacques te serve un bon petit café! "
L'interlocuteur de Paul, un homme d'une quarantaine
d'années à la voix très grave mais
chaude, s'approche de la petite table oblongue
où sont attablés Claudine et son compagnon.
Grand de plus de deux mètres, il doit
marcher le dos légèrement vouté dans
cette section de la vieille cantine de chantier
qui lui sert de résidence sur la terre. En effet,
Jacques a acheté d'occasion cette
vieille roulotte deux ans auparavant, juste avant de
partir en Affrique et il n'a donc
pas eu l'occasion de la réaménager
convenablement en fonction de sa propre
taille, nettement supérieure à celles des
anciens propriétaires qui avaient encombré
une partie du pLacoët avec des compartiments divers
pour gagner de l'espace. Malgré le ton qu'il essaie de rendre
bourru, on voit bien à son sourire enjoué qu'il
est dans le fond "un grand tendre". Il s'assied à
côté d'eux après avoir rempli leur
trois tasses d'un café fumant qu'il vient de
prendre sur un petit poële au gaz trônant
sur un comptoir minuscule coincé entre
l'évier et le petit réfrigérateur. À le
voir
manilpuler du bout des doigts ses petites tasses espresso,
on pourrait facilement le prendre pour un adulte égaré
dans une maison de poupée.
- " OK, ça va, je n'insiste pas. Mais avant de
repartir, au moins racontes-nous un peu comment ça se passe
tes contrats de
coopérants. Qu'est-ce que tu faisais exactement en
Afrique à ton dernier
voyage? "
- " Je m'occupais principalement de l'aspect graphique
et visuel de diverses campagnes d'information nationales.
J'étais en fonction
en Ethiopie dans la province du Tigré. Je
n'étais pas le seul responsable, en
fait je travaillais toujours en collaboration avec Amadou,
un Africain que
j'avais la responsabilité d'entraîner et de
former. Au début, il me regardait plutôt aller, sans
rien faire, ni même poser de questions. Il n'osait pas je
crois. Peut-être que sa foi musulmane lui avait trop bien
appris à garder son rang...
Ou peut-être que mes 6 pieds et sept
l'impressionnaient... Je ne sais pas. De
toutes façons, je n'ai pas vraiment compris
pourquoi et Amadou ne m'en a
jamais parlé, alors je fabule simplement! Mais
heureusement j'ai quand même
réussi à le dégêner un peu,
assez vite. Une fois qu'il a commencé à se laisser
aller, les choses ont évolué assez vite. "
" Quand j'ai vu qu'il voulait bien prendre sa place et
commencer à dessiner lui-même pour
répondre aux commandes, j'ai décidé
de m'effacer un petit peu. On se rencontrait chaque matin
au bureau; on discutais ensemble du travail au menu de la
journée, des problèmes à
résoudre, des solutions possibles, puis je le
laissais généralement se charger
de la réalisation proprement dite; j'en ai
profité pour parcourir tout le pays de
fond en comble en jeep avec mon chevalet, mes couleurs et
un appareil-photo.
"
" J'ai constitué toute une banque d'images locales
et
régionales, bien classées et
répertoriées pour Amadou. Le soir même, ou
parfois après quelques jours, dépendamment
de la distance à laquelle je me
rendais, je regardais avec lui ce qu'on avait fait tous
les deux; on en discutais;
de son côté, il m'aidait à identifier
ce que j'avais vu; du mien j'évaluait le degré
de réussite de son travail; parfois, j'apportais
moi-même des modifications à
ses essais; la plupart du temps, c'était lui qui
s'en chargeait; je l'aidais à
terminer ce qu'on s'était fixé plus
tôt; à de rares occasions on se rendait
compte tous les deux que ça ne pouvait pas marcher,
alors on décidait de tout
recommencer à zéro. "
" Au début, il se faisait en fait plus de travail
effectif le
soir et la nuit ou la fin de semaine que durant le jour
pendant la semaine, mais
ça n'a pas duré longtemps: Amadou
était vraiment très doué finalement! Oh il avait
bien sûr encore tendance à se sentir très
insécure et ma tâche la plus
ardue, fut sans conteste celle de lui apprendre à
apprécier la qualité de son
travail sans se laisser dénigrer par des
supérieurs hiérarchiques qui, de
toutes façons, n'y connaissaient rien! Je crois que
je les ai tous surpris quand
j'ai commencé à discuter avec les bonzes de
l'administration et à rejeter
plusieurs remarques faites à l'endroit de son
travail. C'était rendu que même
son supérieur immédiat, monsieur Ali, avait
peur de moi, le " redoutable géant étranger " : j'avais
osé tourner en ridicule une de ses critiques
particulièrement oiseuses, donc j'étais
peut-être susceptible de
recommencer... devant témoins cette fois, sait-on
jamais ! Cette fois là, je ne
l'avais pas fait devant Amadou, ni devant aucun de ses
confrères, mais seul à seul avec lui, Ali, sinon il
m'en aurait sûrement voulu à mort! "
" Cette fois là donc, il avait compris que je ne
m'embarrassait pas de ma propre " réputation " ,
que je m'en sacrait en fait,
mais que je n'étais pas vraiment méchant,
puisque j'avais pris soin de faire
mes critiques en privé... Je lui ai
démontré en deux temps trois mouvements
que je pourrait facilement le tourner en tête de
Turc devant ses employés ou
même devant ses propres supérieurs s'il le
fallait... qu'Amadou travaillait très
bien, et que la qualité de son travail ne pouvait
qu'honorer son service à lui,
Ali... qu'Amadou et moi étions devenus de bons
amis... que j'étais toujours
prêt à défendre un ami accusé
injustement... et qu'enfin qu'Amadou et moi ne
demandions pas mieux que devenir SES amis à lui
également. À partir de ce
moment-là, le climat de travail dans notre service
est devenu particulièrement
serein et l'esprit de collaboration inter-équipe
exemplaire! M. Ali avait bien sûr
plus tendance que jamais à fuir ses
responsabilités, mais à part ça, tout allait
à merveille! "
- " Comme ça, tu as eu l'occasion de parcourir tout
le
pays; alors comment c'est? Désertique j'imagine? "
- " Oui, c'est très désertique. Mais
ça n'empêche pas
que tu rencontres du monde absolument n'importe où:
tu es au milieu de nulle
part, tu t'arrêtes après des heures et des
heures de route dans le désert sans
avoir rencontré âme qui vive, et ça ne
prend pas un quart d'heure que tu
t'aperçois qu'il y a une famille de campée
à quelques centaines de mètres à
peine; qu'un groupe de nomades est aussi à
portée de voix, etc... Où que tu ailles, tu peux
être à peu près certain de toujours pouvoir
trouver quelqu'un de
tout près! C'est ahurissant! Ce qui ne
m'empêchait pas de me sentir assez
seul quand même: la presque totalité des
habitants des campagnes ne
comprennent pas un traître mot de français ou
d'anglais. "
" Ah et puis quand je repense à toute la
misère que j'ai
eu l'occasion de voir, j'en ai encore des sueurs froides
et je sais qu'il faut
absolument que j'y retourne... "
- " Mais dis-moi, Jacques: d'après ce que les gens
te
disient et d'après ce que tu as pu voir dans tes
safaris-images, la misère, tu
crois qu'ils vont s'en sortir, ou si c'est
irrécupérable?"
Jacques s'est levé et tout en demeurant attentif
à la
question de Claudine, il s'est levé et va rajouter
une bûche bois sec dans le gros
poële à combustion lente qui occupe le centre
de la roulotte et dont la chaleur
bienfaisante réchauffe l'air froid du matin. Il
fourrage maintenant dans le grand
coffre fourre-tout qui lui servait de siège
l'instant d'avant.
- " J'avoue que je ne le sais pas vraiment. Par certain
côtés, tu as parfois l'impression de vivre au
Moyen-Age, ou dans l'Antiquité,
quand ce n'est pas la préhistoire! "
Le visage de Jacques s'éclaire d'un sourire quand
il met
enfin la main sur un gros album photos ficelé
serré parce que tout rondouillard à
force d'être plein. Il referme son coffre et se
rassied en démaillotant son trésor...
- " Regardez, j'ai plein de photos sans Âge dans mon
album. Des fois, par contre, et peut-être
précisément à cause de cet
environnement sec et sans vie, tu as quasiment la
sensation d'être sur une
autre planète et que tu pénètres dans
l'enceinte d'une base extra-terrestre du
vingt-et-unième siècle, tellement certains
méga-projets subventionnés par
l'Étranger sont impressionnants et construits dans
des endroits surprenants!
"
- " Ah oui?! Tu pourrais nous en décrire un pour
voir? "
- " Tenez. Par exemple, une fois que je m'étais
aventuré
seul en jeep dans une vallée assez encaisse et
plutôt désertique, en suivant
une route qui me semblait assez passante. Il faut dire que
là-bas, une route
passante c'est n'importe où quand il y a assez
d'ornières pour qu'on puisse
reconnaître un tracé... Je roulais donc dans
une vallée perdue à la recherche
d'un bon point de vue pour une photo, quand je
débouche tout à coup sur un
complexe industriel du genre énorme et
impressionnant. Je n'avais aucune
idée de ce que ça pouvait être.
Ça avait l'air d'être encore en construction. J'en
étais encore loin, alors d'où j'étais, ça
donnait une impression d'irréel
consommé... Des bâtiments aussi
énormes, au milieu du désert, c'était comme
une gigantesque usine et assez moderne qu'elle n'avait
même plus besoin de
main d'oeuvre! J'ai pris quelques photos, sans m'approcher
beaucoup, parce
qu'il était déjà tard et que je ne
voulais pas être pris dans le désert par la
noirceur. Il faut dire aussi que ma jeep marchait assez
bien, mais que ses
circuits électriques étaient plutôt
foireux... C'était une jeep pour les
promenades " de jour " , pas les explorations de nuit!
Mais, attendez, j'ai les
photos ici, à la dernière page de mon album,
regardez. "
...
- " Spécial! "
- " Et est-ce que tu as su par la suite ce que
c'était? "
- " Oh oui, mais ça m'a pris quand même un
peu de
temps: Amadou ne connaissait pas l'endroit, Ali non plus
et personne d'autre
au bureau en fait! Finalement, grâce à son
frère, qui était bien placé dans un
quelconque service du Ministère de
l'Intérieur, Ali a pu me fournir quelques
explications, concernant " mon complexe lunaire " .
D'après ce que j'ai su, ce
serait un des éléments fondamentaux de la
stratégie de développement de
l'agriculture. L'argent viendrait de riches pays arabes
producteurs de pétrole.
On construit là deux usines: l'une produira des
perturbations importantes des
différentes couches de l'atmosphère en
projetant loin dans les airs divers sels
choisis pour, espère-t-on, provoquer la pluie. De
loin, le bidule ressemble à un gigantesque canon pointé
vers le ciel. En même temps, on construit à
côté
une usine pour la production des engrais qui deviendront
nécessaires si la
stratégie de pluie provoquée fonctionne. Je
ne sais pas si ça va vraiment
marcher, mais si c'est le cas, ça promet! "
" Mais au fait, tu me fais parler, tu me fais parler et
toi
tu ne m'a pas encore présenté ni ta blonde,
ni ta fille, mon espèce de sauvage
de Paul. Ah et puis parles-moi aussi un peu de toi: il
parait que tu relèves d'un
sombre accident de moto. C'est la femme du
dépanneur au village qui m'a
raconté ça. Oublies ta pudeur du cameraman
qui n'ose pas se montrer! C'était
plutôt vague son histoire, sinon un peu
mystérieux... Tu prépares le monde
pour un autre de tes projets de film
échevelés, j'imagines? Allons, déballes
ton sac Paul et contes-moi tout toi-même! "
- " Tu essaies de changer de sujet, hein. OK, OK... Tu
veux que je te racontes tout, n'est-ce pas? "
- " J'y tiens mordicus! "
- " Soit. Vous l'aurez-voulu monsieur Jacques le
téméraire! Mais attention, quand j'aurai
fini de raconter mon histoire, le monde
ne vous semblera jamais plus le même! Je sais que
ça va te paraître
absolument invraisemblable Jacques, mais je suis certain
que Claudine pourra
corroborer mes dires si tu veux. Et en plus je pourrai te
faire une petite
démonstration fort convaincante si tu doutes
toujours. À dire vrai, je ne savais
pas par où commencer mais à bien y penser,
je devrais peut-être commencer
précisément par là, tu ne crois pas
Claudine? Bon OK, cales-toi bien dans ton
fauteuil mon coco et donnes- moi gentiment la main... "
<44> BANDIT
Ce matin-là, Claudine patauge à quatre
pattes dans la neige, une petite
Emmanuelle morte de rire accrochée sur son dos.
À quelques mètres de là, Paul
achève de corder le bois de chauffage qu'il vient
de fendre. Soudain, ils sont tirés de leurs occupations
matinales par l'arrive inopinée d'un véhicule
automobile qui
s'approche laborieusement du "shack" de Paul.
- " Tiens, on a de la visite. Un petit pick-up rouge, tu
sais qui c'est Paul? "
- " Je pense que c'est Jean-Louis, le chef des pompiers
volontaires. Ah, mais il n'est pas tout seul. Il y a un gros chien
dans la boîte de son camion. Je vais aller
voir ce qu'il veut. "
Jean-Louis Lavigne, leur visiteur est un vieux
garçon bien connu du village. Il est implique dans toutes
sortes d'activités sociales de la paroisse: soit comme chef
des pompiers volontaires, ou comme président du
club Optimiste local, ou alors
comme grand organisateur de danses sociales pour le club
de l'âge d'or, les
adolescents, les célibataires à marier, les
autres... enfin n'importe qui. Ancien
motard plutôt mal vu lorsqu'il était jeune,
il avait quitté le village à dix-sept ans pour
aller vivre sa vie en ville. Il s'était alors joint
à une bande de motards plutôt
coriaces, les Paradise Devils, dont les membres pilotaient
diverses activités plus ou
moins illégales. Pendant plusieurs années,
il avait alors eu l'occasion de voyager,
voir du pays, connaître beaucoup de monde, vivre
intensément quoi! Très
intensément. Au cours d'un de ses périples
d'est en ouest et du nord au sud, ou
bien vice-versa... il s'était retrouvé
implique dans une histoire de trafic de drogue. Il est
arrêté le jour de son vingt-cinquième
anniversaire, près de la frontière US,
avec en sa possession une bonne quantité de
hachisch." Une quantité suffisante
pour faire du trafic! ", avait dit le juge.
Condamné à cinq ans de prison, il n'en avait
purgé que deux et avait été
libéré avant terme, pour bonne conduite.
Depuis, il est revenu au village, s'est marié et
est devenu père de deux enfants.
Puis il a fini par divorcer de sa femme et éduque
maintenant son fils tout seul, sa
femme ayant gardé leur fille aînée. il
a beaucoup vieilli depuis et on peut dire qu'il
s'est presque complètement assagi: Presque, parce
que, bon an mal an, il réussit
quand même toujours à se dégoter une
moto à rafistoler pendant l'été. Et bien
sûr,
qui dit réparations de moto dit tests de moto... Il
s'agit généralement d'une moto
de plus petite taille que son ancienne Harley, revendue
depuis longtemps, mais
toujours assez grosse tout de même pour avoir le
goût de la pousser à fond pour
voir ce qu'elle a dans le ventre! et... se prendre une
fouille méchante presqu'à
chaque été! Il sait depuis longtemps qu'il
devrait y renoncer, mais la fièvre de la
moto est toujours la plus forte. Aussi, au fil des
années, des chutes, des sessions de thérapie et de
l'accumulation de petites incapacités qui s'en suivent
toujours, il a fini par être aussi raide et perclus qu'un
vieillard, quoiqu'âgé de quarantaine cinq
ans à peine. Sa dernière fouille par exemple
lui a "mangé" si cruellement la peau
des mains et des avant bras lorsque sa longue glissade sur
l'asphalte s'était
prolongée sur près de cent mètres,
qu'il préfère maintenant porter une paire de
gants protecteurs quasi en permanence pour protéger
sa nouvelle peau
hypersensible.
- " Aie, le monde! Laissez-moi vous présenter mon
ami " Bandit " . Il vient
quant on l'appelle " Bandit " , mais j'imagine que vous
pouvez changer son nom si vous voulez. Et puis, ne vous en faites pas
avec son nom, vous verrez,
il est très gentil. Il appartenait à Marc
Comte. Ça fait à peu près un an et demie
que Marc l'a amené au village. Je pense qu'avec une
job de bûcheron, son
maître était pas souvent là pour le
nourrir: ça fait que Bandit mangeait pas
tous les jours... Comme c'est quand même un assez
gros chien, il réussissait
souvent à se sauver en cassant sa chaîne pour
courir les poubelles; alors les
voisins ont souvent porté plainte... M. le maire a
averti Marc qu'il ne pourra
pas le garder quand il va emménager dans son H.L.M.
Alors si vous voulez
toujours un chien, il est à vous: Marc se marie
dimanche et il va déménager dans le H.LM. Municipal
avec sa femme, ça fait qu'il cherche à divorcer de son
chien... "
" Comme c'est moi qui ai la job de m'occuper des chiens
errants dans le
village, il va falloir que je le gaze si personne n'en
veut. Trucider des animaux, même " sans douleur " , j'aime pas
ça plus qu'y faut... Ça fait que... Comme il y a un
mois vous m'aviez demandé de vous trouver un chien... Si
ça vous
intéresse toujours, vous pouvez le garder cet
après-midi. Ok? Comme ça,
vous pourrez faire connaissance. Je dois repasser dans le
rang vers cinq
heures. J'arrêterai en passant. Si vous changez
d'idée, je pourrai le reprendre
à ce moment-là. Ok? "
- " Ça marche. Merci Jean-Louis. Il est bien beau
avec ses grands yeux
tristes. Et puis, avec le masque noir qui est
dessiné autour de ses yeux, c'est
vrai qu'il ressemble à un bandit! Tu peux nous le
laisser, on va s'en occuper.
On doit rester ici toute la journée de toutes
façons, y a pas de problème.
Emmanuelle a bien hâte de toucher enfin à "
son " chien. Depuis le temps
qu'elle l'attend: un mois ça fait tout de
même une bonne partie de sa vie! J'ai
bien hâte de voir comment elle et ton " Bandit "
vont s'entendre! Mais au fait,
qu'est ce que c'est comme race de chien? "
- " Un cocktail de berger allemand et de doberman. "
- " C'est un mâle? "
- " Oui, c'est bien ça que vous m'aviez
demandé? Il a sûrement déjà
quelques rejetons dans la paroisse ou en route, parce que
c'était un tombeur
de toutes les petites chiennes du village. Comme je vous
le disais: il se
sauvait souvent, et dans ce temps-là, inutile de
vous dire qu'il ne s'intéressait
pas qu'au lunch et aux poubelles... "
- " Et, quel âge il a? "
- " Oh, à peu près deux ans, je pense. "
- " D'oß il vient? Comment est-ce qu'il a
été élevé? "
- " En fait, c'est le père de Marc qui le lui avait
donné. Son père reste sur
une ferme dans le rang trois. Bandit est venu au monde
là, dans la grange. Il a passé les 6 premiers mois de
sa vie libre autour de la maison. Il a donc eu
l'occasion de s'habituer à côtoyer d'autres
animaux domestiques sans les
attaquer. Puis, quand Marc a pris son petit appartement au
village, Bandit est
venu avec lui. C'était un bien petit appartement,
mais avec un accès sur la
cour. Bandit y avait une niche isolée et il vivait
dehors toute l'année. Il a le poil
plutôt ras mais très dense. Il n'est pas
agressif pour deux sous: les enfants du
village venaient régulièrement jouer avec
lui et même quand ils le martyrisaient de toutes sortes de
façons, tout ce que Bandit faisait c'était de
japper, japper, quelques fois grogner quand ils lui
faisaient trop mal, sinon
japper et re-japper! évidemment, les voisins
n'aimaient pas trop ça... Comme
je vous le disais en arrivant tantôt, son
maître Marc se marie dimanche et il
déménage au H.L.M. cette semaine. M. Comte
père ne veut pas reprendre de
chien, alors Bandit devient orphelin, si je puis dire...
Ça fait que je vous l'ai
amené... Je vous le laisse: faites connaissance...
Salut, et pis, à tantôt le
monde! "
- " Ok. Merci Jean-Louis. Salut. ¸A plus tard. "
" Bandit! Bandit! Viens mon beau Bandit. Sautes, sautes!
Bravo... Ça c'est
un bon chien. C'est ça, viens ici! Bandit! Viens
sentir et lécher la main au
monsieur. Approche Bandit! Je ne te mangerai pas. Viens,
qu'on fasse
connaissance... Bandit, viens mon chien! "
<45> UNE PETITE PLACE
Comme une tache blanche au milieu de l'incendie du
feuillage automnal, une camionnette louée
était stationnée devant la maison de
Jean. Celui-ci s'affaire à la décharger. Une
chaîne humaine, constituée de
Christiane, Marie-Elfe, Claudine et Paule en relaye tout
le contenu à Paul dans le
sous-sol du "château" de son ami.
... ... ...
- " Tu vois, je pensais installer le centre de la table
anti-vibrations juste ici ... le laser principal, là, à
côté du sismographe ... et sur
les étagères le long du mur là-bas,
je placerai tous les autres accessoires...
Qu'est-ce que t'en penses Jean? "
- " Parfait. Il faudra aussi s'assurer que la porte de
cette pièce est absolument et totalement
imperméable à la lumière, parce
qu'avec des expositions de plusieurs heures en
perspective, on ne peut se
permettre aucune pollution lumineuse, quelle qu'elle soit!
"
" Demain on commence l'installation de tout le bazar.
Après tout, si tu veux lancer les " Hologrammes du
Mutant " avant Noël, il n'y
a pas de temps à perdre, surtout que tu ne connais
pas vraiment ça et qu'il va
te falloir apprendre sur le tas, sans aucun guide pour
t'aider! "
" Moi, il faut que je retourne à Montréal
dans trois
jours. J'ai un gros contrat de son sur un long
métrage qui m'attend. Ça promet
d'être très payant, mais ça ne se
reporte pas! Surtout que si ça va bien, je vais
peut-être travailler aussi pour l'enregistrement de la
série télé qui doit suivre.
Et ça mon vieux, ça fait beaucoup de jours
de tournage! "
" De toutes façons, en attendant, ma maison c'est
ta
maison. Je ne penses pas y revenir avant un bon bout de
temps, alors tu t'y
installes avec ta famille tout le temps que tu voudras. "
Pendant les jours suivants, Paul et Jean s'échinent
donc à assembler les divers éléments de la
massive table anti-vibration essentielle à la
réalisation de leur projet d'holographie: les
chambres à air, les planches,
contreplaqués, madriers et les lourds parpaings de
béton, etc... Par la suite Paul
finalisera seul les détails de l'installation.
(.. ... ...)
- " Et puis? Paule: ta rencontre avec Monsieur Denis
Boucher, le directeur de l'hôpital, comment
ça s'est passé? Racontes-moi
tout! "
- " Impec, ma fille. Impec! Absolument impeccable
quoi! Il m'a dit qu'il était tout à fait
ravi à l'idée de voir apparaître une nouvelle
clinique, privée, de physiothérapie en
Haute-Gatineau; que oui, il y avait
sûrement un besoin criant pour des services comme
ceux qu'on veut offrir; et, enfin, que oui il allait être
enchanté de nous refiler des clients, surtout si on accepte
d'être affiliées à son hôpital ou au CLSC,
parce que dans ce cas là, on ne sera pas obligées
d'imposer de frais à nos clients: ils pourront nous
régler avec leur carte d'assurance-maladie!
C'est-tu pas merveilleux? J'ai
aussi fait le tour du quartier autour de l'hôpital
et je pense que j'ai trouvé une
maison à louer pas trop cher. Elle est tout
près de l'hôpital; alors j'ai pensé que je
pourrais la louer pour me loger, moi et René. Son sous-sol est
fini et on
pourrait facilement y installer notre clinique. Ah et puis
au fait: le directeur de
l'hôpital m'a dit aussi qu'il ne veut rien savoir de
se mêler de la façon dont on
va administrer notre clinique: il en a déjà
plein les bras avec son hôpital! Je te donnerai plus de
détails tout à l'heure si tu veux. Pour tout de suite,
je meurt
d'impatience d'aller me laver pour me débarrasser
de toute cette croûte de
rimmel, fonds de teint, fards de tout acabit,
déodorants et autres cosmétiques - " relations
publiques " obligent - dont j'ai dû m'affubler ce matin! "
- " OK. À tantôt.
Encore toute transie et les cheveux tout mouillés
par l'averse copieuse qui l'a
surprise à sa sortie de l'hôpital, c'est une
grande Paule toute fébrile et grelottante
qui lance son sac et son long manteau de daim sur la
patère de l'entrée.
Impatiemment elle se hâte vers la grande salle de
bain semi-souterraine de la
maison de Jean. Pour gagner du temps, elle se
déshabille en chemin et sème ses
vêtements humides ça et là en cours de
route...
- " Oh, mais la grande baignoire familiale est
déjà
pleine et fumante! Chouette alors! Je ne sais pas pour qui
elle était, mais il
faudra compter avec moi: je m'installe!"
En disant cela, elle quitte son slip et se coule en
soupirant
de bonheur dans l'immense baignoire - " presqu'une piscine
intérieure " - disait
volontiers Jean. Quelques minutes plus tard, somnolant
déjà à moitié, elle ouvre
les yeux quand elle entend Claudine entrer dans la salle
d'eau, portant dans les
bras Emmanuelle et René, qui rigolent d'aise avec
un air complice.
- " Tiens, s'il-te-plaît, les prendrais-tu une
minute, le
temps que j'entre dans l'eau moi-aussi. Merci. "
Quelques minutes plus tard, quand Paul
pénètre dans la
maison, il devine au son des éclats de rires de ses
amies, des clapotis et des
gargouillis joyeux qui lui parviennent des profondeurs de
la partie semi-souterraine
de la maison que "c'est dans la salle d'eau que ça
se passe "!
- " Allô! Qui est là? Paul? Paul, c'est toi
qui vient
d'entrer? On est dans la salle de bain. On prend un bain
en famille et l'eau est
absolument délicieuse! Viens nous voir: on peut
bien te faire une petite place,
si tu veux! Allez, viens. Allons, les enfants, on se tasse
un peu pour faire une
petite place pour le papa le plus gentil de la maison!
C'est ça. parfait... merci. "
<46> " JE << PICOSSE
>>"
- " Merci. "
- " Il n'y a vraiment pas de quoi! Tout le plaisir est
pour
moi. Tu sais bien que tu seras toujours absolument le
bienvenu pour un petit
massage ostéopathique, Roland. Tant que ma copine
accepte de s'occuper
toute seule de nos deux enfants, il n'y a aucun
problème! Et puis on te doit
bien ça: sans ton aide précieuse, ni Jean ni
Paul ne seraient venu à bout de la finition de leur maisons
aussi vite. Et surtout de la façon dont tu l'as fait
pour eux, parce qu'avec la quantité de pierres que
tu as dû déplacer pour
recouvrir les murs de leurs maisons... "
Agé de quarante-huit ans, Roland Mirette est encore
doté
d'une vitalité à toute épreuve.
Presque chauve depuis des années, il se rase
maintenant complètement la tête, à
l'exception d'une petite couette tressée sur la
nuque, un peu à la façon des samouraïs
japonais. Bien que de taille tout à fait
moyenne, il réussit pourtant à mener
à bien tout seul des tâches qui normalement
rebuteraient même des équipes
complètes de travailleurs expérimentés, d'un
gabarit nettement supérieur... Aussi, Paule
doit-elle dépenser beaucoup d'énergie
lorsqu'elle lui prodigue un massage.
- " Maintenant que c'est fini, est-ce que tu as une
idée
de la quantité de pierres que ça t.'a pris
au fait?
- " Cent cinquante tonnes, à peu près. "
- " Hein? Quoi? "
- " De cent vingt-cinq à deux cents tonnes à
peu près.
C'est du moins l'évaluation que j'en fais.
D'après le volume que j'ai charrié
pour ça et le poids approximatif d'un seul voyage
de mon camion. Tu vois: ça
m'a pris une centaine de voyages pour transporter toutes
les pierres
accumulées sur les lignes de rang de votre voisin
cultivateur. Je sais qu'un
voyage pèse quelque part entre une tonne et demie
et deux tonnes, alors le
calcul est facile à faire! Ça fait que moi
j'arrondis à cent cinquante tonnes à
peu près; on va pas chipoter pour vingt-cinq ou
cinquante tonnes quand
même! "
- " Ouais, c'est encore pire que je pensais! Tu es
vraiment effrayant! Encore heureux que tu aies un dos
solide. "
- " L'idée c'est que mon dos est fabriqué
avec des
atomes, des électrons et un paquet d'autres
particules dont les éons sont
particulièrement riches en informations... Alors,
vois-tu, c'est assez facile pour
moi de puiser de l'énergie dans leur dimensions
d'espace/ temps imaginaires!
Tu comprends? "
- ?!?!?...
- " Oh oui, dans le fond c'est facile. Pour moi, il me
semble que c'est facile à comprendre, mais faut
dire que, en premier, quand j'ai voulu lire les équations de
Jean Charron qui expliquent tout ça, j'en ai
d'abord sué un moyen coup, (pis là c'est
vrai!), pour mais c'est fatiguant à
s'expliquer juste avec des mots ordinaires... et pour ce
qui est de se faire bien
comprendre... Ça fait qu'à la limite je me
retrouve quand même toujours un
peu tout seul dans mon trip... Tellement seul que parfois
j'ai l'impression d'être fou!
(...) Alors à un moment donné je finis par
retomber
dans la facilité: et hop me v'la retombé
dans des " ici-maintenant " tout ce
qu'il y a de plus réels: dans ce temps là,
je ressens bien que j'ai vraiment un
dos! Il me fait mal... "
- " Et ça mon p'tit père, c'est mon rayon,
c'est ça? Même que c'est pour ça messire Roland,
que nous nous voyons aussi
assidûment. Ça n'est sûrement pas pour
mes vieux yeux, n'est-ce pas? Tant
pis. J'ajouterais que, même si je ne dispose que de
mon " good old " sixième
sens de physio pour traiter d'aussi insignes
...zé-ons... c'est véritablement un
traitement royal que vous leur payez-là! Et puis,
tant mieux si ça te convient,
parce que des bons clients comme toi qui acceptent de
venir jusqu'ici, au fond
d'un rang perdu, à toutes les semaines pour se
faire traiter, pour moi c'est de
l'or! Parce que quand j'ai appris que madame Gauthier, qui
acceptait de me
louer sa maison près de l'hôpital, avait
décidé de reprendre sa maison au bout
de quelques mois à peine après être
déménagée, " elle s'en ennuyait tellement! "
parait-il. " Et puis ma fille accepte de revenir vivre à la
maison
avec moi, maintenant. C'est parfait! " Parfait pour elles
oui, mais moi j'étais
vraiment coincée! J'avoue que ça m'a
complètement prise par surprise! Je
n'avait rien à dire: je n'avais jamais signé
de bail. Je n'avais pas prévu aucune
solution alternative non-plus! Et surtout: où
installer notre clinique
dorénavant!"
" Mais passons. Ça n'est pas ton problème!
Voici mon
diagnostic pour aujourd'hui en tout cas: Ton dos m'a l'air
de fonctionner très
bien mon grand. Et, d'après tout ce que j'ai
pû voir, c'est comme tout le reste
de ton corps d'homme... ou presque. Enfin on se
comprend... Le pronostic
maintenant: tout à fait excellent! Alors souriez
preux chevalier. Une bonne
grande rasade de sourire tous les jours, avant, pendant,
après et entre chaque
repas! C'est encore la meilleure prescription que je peux
vous donner, messire
Roland..."
- " Oui je sais bien Paule que je n'ai pas l'air trop mal
en point, et je remercie le ciel à chaque jour pour
ça! Mais même si ça ne
parait pas beaucoup, vu comme ça... je sais qu'il
faut être très prudent dans la façon de forcer
avec son dos. Alors je suis prudent. Prudent et content.
Content, parce que rien n'empêche que je lui impose
tout de même un sacré
stress à mon vieux dos! Et presqu'en permanence,
c'est vrai! C'est pour ça
que notre petit échange a une telle valeur pour
moi! Échanger du bête travail
de bête de somme contre les services
éclairés d'une professionnelle de la
santé qui vous fait un bien tellement tangible
quand elle s'occupe de vous...
pour moi c'est une aubaine extraordinaire! Crois-moi:
j'apprécie, surtout que
la professionnelle en question n'est pas bête du
tout et que ses " vieux yeux
de physio", comme elle dit, sont tellement jolis que je ne
peux plus me passer
d'eux ... "
- " Alors assez déconné, on finit de se
déshabiller et
on s'étend! Voilà. Allez hop à plat
sur le ventre sur le matelas. Bien. On garde
la pose maintenant. Parfait, merci."
Après s'être mis nu, conformément aux
instructions de sa
thérapeute, Roland pousse un soupir d'aise et
s'étend sur la table de massage. Il
ferme les yeux et se laisse aller à la
délectation des sensations agréables que lui
procure maintenant le massage ostéopatique de
Paule.
Une fois que son évaluation précise du
patient est
complétée et que les " noeuds " du
problème sont identifiés avec certitude, son
approche vise toujours à rétablir la
mobilité relative de chacun des éléments de la
carapace humaine; pour dissoudre ces noeuds, elle doit
vaincre les blocages et "
imposer " leur liberté aux diverses parties du
corps de ses patients. Pour ce faire,
elle doit toujours exercer de très fortes pressions
et elle se prend souvent à
souhaiter être elle-même dotée d'une
plus grande force musculaire! Pour
commencer, elle préfère
généralement opérer un simple massage
musculaire,
mais donné avec beaucoup de vigueur et " forcer "
les muscles noués et raidis pour
les libérer des les tensions diverses, tant
psychologiques ou émotives que
physiologiques, qui s'y logent et incommodent tellement
leur "propriétaire". Aussi,
qu'elle s'applique par des manipulations
ostéopathiques à restituer aux différentes
masses osseuses leur mobilité relative ou que son
traitement soit plut_t un simple
massage s'exerçant au niveau musculaire, Paule doit
toujours déployer une bonne
dose d'énergie lors de ses traitements. "Ça
me fait au moins autant de bien qu'à
mes patients, et ça ne me coûte rien à
moi!" dit-elle souvent. Lors des premières
séances de traitement d'un patient, Paule se
concentre généralement sur la
libération des tensions musculaires avant toutes
choses, de façon à éviter que ces
noeuds nuisent à son approche ostéopathique
ultérieure. Aussi les premières fois
qu'un patient, surtout s'il est très
stressé, s'étend sur la table de massage de Paule,
il doit souvent s'attendre à des manipulations au
niveau des "noeuds" musculaires
qui vont l'amener au seuil du tolérable en termes
de douleur. "C'est ça ou c'est un
abonnement d'un an à te masser en espérant
que l'on finisse par évacuer ces
vilaines tensions, et encore là, si je te dorlote
trop c'est vraiment pas sûr
qu'on va y arriver tout de même!"
Tous les muscles du corps de Roland sont quant à
eux
beaucoup plus durs et forts que ceux de tous les autres
patients auxquels elle a eu
affaire précédemment. Comme les massages,
osthéopatiques ou musculaires, que
prodigue Paule exigent donc de traiter le patient
"très en profondeur", elle doit
dépenser une énergie très importante
pour ce faire. Même si elle éprouve
généralement beaucoup de pudeur à
l'avouer, ces traitements "choc" la laissent à
chaque fois absolument vannée après une
séance. La semaine dernière après une
session de traitement particulièrement laborieuse
pour elle, elle a même accepté
que Roland lui rende un peu la monnaie de sa pièce
et lui prodigue à son tour un
massage à sa façon.
Depuis quatre mois déjà qu'elle le traite,
à raison d'une ou
deux sessions par semaine, ils se parlent maintenant comme
deux vieux copains de toujours! Et cela, même s'ils ne se
connaissent en fait que depuis quatre mois
exactement. Roland avait alors été
référé à la clinique de physio
privée par le
docteur Kermit, médecin traitant du CLSC. Celui-ci
ne savait vraiment pas quoi faire
avec cet énergumène, qui lui paraissait
être en parfaite santé et d'une vitalité rare,
mais qui lui réclamait l'accès à des
soins en physio pour " m'empêcher d'être
handicapé par mes excès de picossage ", lui
avait-il dit. Le docteur Kermit savait
que Claudine avait déjà soigné plus
d'un danseur étoile des Grands Ballets
Canadiens. Son nouveau patient si particulier lui semblait
être lui-aussi un de ces
athlètes exceptionnels qui, bien que dans une forme
physique à faire pâlir d'envie à peu près
n'importe qui, n'en éprouvaient pas moins de temps en temps le
besoin
de recevoir des massages ou des traitements de physio
à cause des efforts
exagérés auxquels ils s'astreignaient
continuellement.
Pourtant, la première fois que Roland
s'était présenté à la
clinique, sans rendez-vous bien sûr, c'est par Paule
qu'il avait été reçu et soigné; Claudine
étant absente ce jour-là. Comme l'expérience lui
avait paru tout à fait
satisfaisante, il avait continué à venir la
voir, elle. Quand Paule et la clinique avaient
re-déménagé "temporairement" sur la
terre, Roland avait suivi et il continuait à venir
régulièrement pour ses massages. Au fil des
semaines de traitement et des
conversations, elle avait appris qu'il n'était
résident de la région que depuis
quelques années à peine et qu'il subsistait
essentiellement en vendant les
magnifiques plats, pots, assiettes et autres poteries
utilitaires qu'il cuisait dans son
énorme four à bois en même temps que
les pièces de ses sculptures. Il résidait sur
un lopin de terre acheté plusieurs années
auparavant par son père. Celui-ci n'avait
jamais rien fait ni aménagé sur ce terrain.
Aussi à sa mort, son épouse avait-elle
offert à leur fils Roland la
propriété dans l'espoir de le voir se fixer un peu et
peut- être envisager de s'établir pour de vrai avec
quelqu'un et lui donner enfin des petits-enfants.
Quand les revenus de ses ventes de pièces
céramiques n'étaient pas suffisants et qu'il avait
besoin d'un surcroît d'argent, comme pour
réparer son camion par exemple, il travaillait
à droite et à gauche à faire à peu
près
n'importe quoi. " Moi, j'travaille jamais, mais " je
picosse " tout le temps par ci
par là! " disait-il.
Autodidacte, il s'était toujours passionné
pour l'étude des
théories cosmiques et des systèmes
mathématiques entourant des concepts
comme "espace-temps", "relativité",
"énergies fortes", "énergies faibles", "quantas",
et surtout les fameux "éons", bien
informés... Il en était maintenant à essayer
d'intégrer dans sa vie sa compréhension de
la "Relativité complexe" avec ses trois
dimensions d'espace et sa dimension temps imaginaires qui
s'ajoutent aux quatre
dimensions de l'espace-temps réel telles que
définies par Albert Einstein. Les
sculptures en terre cuite qu'il aimait le mieux dans
l'ensemble de sa production de
céramique artistique et de subsistance,
étaient d'ailleurs des tentatives de "représentations
quadri-dimensionnelles concrètes" de divers concepts de la
théorie de la Relativité Complexe, telle
qu'il l'avait comprise...
Bien qu'il ne posséda vraiment aucune carte de
compétence valide pour les divers métiers
dont relevait les " picossages " qu'il
faisait, dans la région on s'était vite
aperçu qu'il n'avait rien à envier aux
professionnels de ces métiers. Que, par ailleurs,
en bon solitaire, il était
parfaitement autonome et responsable. D'autre part, ses
"picossages" habiles ne
laissait jamais rien à désirer, pas plus en
termes de qualité qu'en ceux de quantité
ou de rapidité d'exécution... Par
conséquent, on l'a rapidement identifié comme un
type solitaire et indépendant, original et
doué d'un franc-parler, mais efficace,
autonome et responsable.
Très vite, il avait cessé de
présenter sa carte d'Assurance
Maladie pour régler ses traitements de physio
à la clinique. D'abord parce que,
comme il ne souffrait apparemment de rien, le docteur
Kermit ne pouvait pas
décemment lui prescrire un très long
traitement de physio aux frais du
contribuable... Ensuite, parce que Roland avait
très vite senti qu'il pouvait aider Paule en lui
échangeant "du travail de son corps contre du travail sur son
corps". À la suite de la perte de la maison située
à proximité de l'hôpital à Maniwaki
où elle comptait originalement emménager et partager le
logement avec son associée ainsi
que "LA" clinique, à l'invitation de Paul et
Claudine, Paule avait donc investi avec
son fils le petit "Vaisseau Spécial" de Paul. Ce
dernier habitait maintenant avec Claudine et Emmanuelle dans la
grande maison de Jean, le "Vaisseau Amiral", où
se trouvait maintenant la clinique des
physiothérapeutes. Roland s'était donc mis à
"picosser" pour eux et avait tôt fait de rendre
complètement leurs demeures
parfaitement convenables...
C'est ainsi qu'avait commencé ce troc
thérapie/"picossage"
qui somme toute satisfaisait pleinement chacune des
parties. Roland avait agi
comme cela toute sa vie. Ce qui lui avait donné
l'occasion d'apprendre et d'exercer
une impressionnante collection d'emplois les plus divers:
journalier, menuisier,
charpentier, peintre, plâtrier, plombier, potier,
maçon etc. ou alors animateur,
professeur en enseignement spécialisé,
préposé aux malades, infirmier ou
thérapeute avec des enfants handicapés, des
adolescents suicidaires ou des
délinquants, etc., ici au Québec ou
même en Europe au cours de ses longs
voyages à l'aventure.
Il aimait rendre service et, comme il était
très conscient de
la qualité supérieure de son travail, il lui
plaisait de pouvoir l'offrir ainsi à ceux qu'il
aimait s'ils en avaient besoin, même s'ils ne
pouvaient pas le payer comme tel.
Dès leurs premières rencontres,
malgré la douleur
presqu'intolérable que les massages "musculaires"
de Paule lui donnaient sur le coup, lors de ses premiers traitements
en partculier, Roland s'était bien rendu
compte toute cette douleur disparaissait
complètement une fois le traitement
terminé et qu'après un nombre minimal de
séances, il s'était senti rajeunir et
retrouver enfin une aisance et une liberté de
mouvement qu'il croyait avoir perdue
depuis au moins dix ans! Ainsi. Paule réussissait
à lui apporter un bien-être
exceptionnel dont l'intensité avait parfaitement
satisfait son propre besoin de
perfection. Par la suite quand les traitements
ostéopathique avait commencé à
proprement parler, il avait fini par vouer à Paule
une admiration et une
reconnaissance carrément sans bornes!
Aujourd'hui, à la suite de sa grossesse, pendant
laquelle
elle avait vécu en symbiose constante et totale
avec son petit mutant à naître, Paule était
restée avec des vestiges du Toucher Total vécu pendant
la gestation de René;
une sorte de sixième sens qui lui permettait de
dispenser avec une efficacité
incomparable des soins en physio et en ostéopathie;
soins pour lesquels elle avait
au départ toute la stricte compétence
professionnelle voulue de toutes façons...
Depuis quatre mois maintenant qu'elle traitait Roland, ils
s'étaient bien sûr sentis fortement attirés l'un
par l'autre, ce que chacun savait
d'ailleurs très viscéralement. C'est
précisément pour ça qu'ils n'avaient jamais
osé
se laisser aller complètement: ils étaient
tous deux si effrayés, à l'idée de risquer de
perdre leur chère liberté de
célibataire... Chacun redoutait de s'engager dans une
relation plus intime. Une relation qu'ils ne pourraient
probablement pas abandonner
à volonté par la suite... Ils avaient chacun
un plan de vie qui exigeait une
indépendance totale, pour quelques années
encore tout au moins... À cause de la
sensibilité particulière de Paule, son
"sixième sens" comme elle se plaisait à
l'appeler, chacun d'eux était tout aussi conscient
des réticences de l'autre face à un
engagement avec un partenaire que des siennes propres.
Leur relation était donc
toujours restée thérapeutique et très
amicale, mais essentiellement platonique. Bien
sûr, Paule avait déjà accepté
une fois que Roland lui rende la monnaie de sa pièce et lui
prodigue un massage à sa façon pour la détendre
aussi après une session
particulièrement éreintante pour elle. Elle
avait alors gardé tous ses vêtements et
cette fois là, leurs contacts physiques
étaient toujours restés strictement au niveau
thérapeutique, comme lorsqu'elle le soignait
elle-même...
À plusieurs reprises, Roland, totalement fanatique
de l'escalade dans ses temps libres, était venu chercher Paule
pour l'amener en
expédition avec lui. Elle avait vite
développé un amour certain pour ce type
d'activité.
Elle se souviendrait toujours de sa première
ascension comme si c'était hier! Elle
l'entendait encore la sermonner amicalement à leur
arrivée au sommet.
- " Il n'y a pas beaucoup de moments dans la vie qui
soient aussi satisfaisants que celui où tu arrives
enfin au sommet d'une
montagne comme ça et où tu peux te laisser
couler par terre, comme ça, tout
en étant plus haut que tout ce qui t'entoure. Tu
peux contempler le paysage
autour, comme ça, en grignotant les quelques
provisions que tu as amenées
avec toi ou les petits fruits sauvages que tu as cueillis
en montant. Dans ces
moments-là, d'habitude on ne dit jamais un mot. On
médite. Comme ça. ... On
savoure et on se laisse habiter par l'instant qui passe
dans le vacarme du
silence si particulier qui règne sur les sommets.
Comme ça. ... Non, ne dis
rien. Restes comme ça. Tais-toi, écoutes et
regardes! J'ai déjà beaucoup trop parlé... ...
( ...)
" Ici on se rend bien compte que dans le fond, on est
toujours seul avec soi-même, pour donner un sens
à sa vie aussi bien qu'à sa
mort. "
Elle avait quand même rétorqué:
- " C'est vrai que c'est beau! Et je comprends bien
maintenant pourquoi tu adores l'escalade, maisJe ne suis
pas absolument
sûre que tu vas continuer à parler de
solitude de la même façon quand tu
connaîtras mieux mes amis... mais ça n'a pas
d'importance! De toute façon,
aujourd'hui je pense que tu as raison: il vaut mieux ce
taire et " être " tout
simplement! Je voudrais pouvoir t'aimer aussi bien que tu
m'aimes en
respectant ta vie intérieure comme tu respecte la
mienne, parce que pour moi
ça n'a pas de prix. J'adore. ... Merci. "
- " Sh-sh-sh-sh..."
Depuis ce temps, ils avaient tous deux toujours
respecté
cet espèce de voeu tacite de silence au sommet...
... ... ...
- " Psitt! "
- ...
- " Psitt. Ro-o-o-lll-and. HÉ, ho! C'est fini mon
gars, tu
peux te rhabiller... "
- "Hein, quoi? C'est déjà fini? ... OK. ...
Ils sont quand même devenu beaucoup plus agréables
maintenant tes massages ma belle Paule; tellement qu'on en redemande!
Mais ça serait de la gourmandise... Tu
as fini de t'éreinter? Alors c'est maintenant
l'heure pour moi de te donner un
bon massage! OK? ... Bon... Alors maintenant c'est toi la
patiente et moi le
thérapeute. Bon. Alors on se tient les oreilles
molles et on écoute le monsieur.
Comme ça. Aujourd'hui on va faire ça
sérieusement! OK. Ça fait quatre mois
madame que je me flanque à peu près à
poil sous vos yeux et vos mains parce
que " c'est comme ça que vous travaillez toujours
quand vous voulez donner
un vrai bon masage " , parait-il. OK. Je suis encore
vivant... Alors ça doit être
vrai. Bien. Alors aujourd'hui c'est votre tour,
chère patiente. On va faire
comme ça On commence par se déshabiller
COMPLÈTEMENT et on s'étend sur le ventre sur la table
de massage. Et surtout, prenez garde de ne pas
impatienter votre thérapeute! Allez hop, " Chair "
patiente... "
_ !?!?...
- " Allons, pas de discussions! Et n'impatientez pas
votre thérapeute. Je vais sortir un instant, il
faut que j'aille soulager ma vessie
aux toilettes. Pendant ce temps-là,
préparez-vous pour votre traitement, chère
patiente, parce qu'à mon retour je veux vous voir
couchée sur la table de
massage. Étendue sur le ventre et en tenue
adéquate pour votre traitement,
s'il-vous-plaît! À tout de suite."
- ? !!! ?
<47> DE L'AUBE A
L'AURORE
La lumière blafarde de l'aube n'a encore
réussi qu'à
éclipser celle des étoiles et elle n'a pas
encore fait place à celle, plus chaude, de
l'aurore automnale. La campagne est toujours nimbée
d'un frais brouillard qui
s'étire paresseusement au gré des
vallées, des poches d'humidité et du relief plus
ou moins élevé des environs.
Le grand chien noir se faufile lestement entre les
buissons.
Le nez au raz du sol, il remonte la piste d'un raton
laveur qui s'est approché
insolemment de la maison alors que Bandit était
"retenu" à l'intérieur,
complètement accaparé par son amie la petite
humaine si extraordinaire.
Non.
À en juger par la fraîcheur de l'odeur.
Quelques heures d'âge au maximum!
Et encore.
Peut-être quelques minutes à peine.
Peut-être même qu'en humant l'air ambiant, le
vent va
apporter l'odeur de l'insolent en chair et en os?
Humm, non.
Rien encore, dommage.
Surtout, ne pas perdre la piste au sol.
Notre visiteur a bien dû passer ici y'a vraiment pas
longtemps.
Y'a pas de temps à perdre.
C'est toujours vers la fin de la nuit qu'il rôde
autour.
Cette nuit, rien de plus facile, puisque Bandit l'a
passé
presqu'au complet au chaud dans la maison!
Même que, quand maître Paul lui a ouvert la
porte tout à
l'heure, il faisait encore presque nuit.
Quand le soleil levant réussit enfin à faire
lever les dernières poches de brume matinale, Bandit rebrousse
chemin vers la maison de sa petite copine humaine, après avoir
serpenté autour des constructions d'à peu
près tous les habitants de la terre.
évidement, il en a parsemé les abords de
quelques gouttes d'urine laissées ici et là,
histoire de restaurer le marquage de son
territoire...
L'odeur était tellement provocante pour son flair
de gardien
qu'il avait bien espéré réussir
à rattraper son insolent visiteur.
Il ne s'était laissé distraire par aucune
rencontre.
Par aucun animal, ni aucun humain.
Pas de raton laveur non-plus...
Tant pis, maintenant c'est le temps d'aller jouer avec la
petite humaine.
Pas de raton laveur à lui montrer. Dommage: elle
aime
voir.
Juste un peu d'odeur.
Quelques rayons de soleils rendus tangibles par les
courants de brume.
Le trémolo matinal des oiseaux diurnes
déjà bien éveillés
se mêle aux notes ultimes du chant des rapaces
nocturnes.
Quelques bruits épars. Scritch...
scritch...crack...clic...
À part ça, presque rien.
Juste la piste fraîche d'un raton-laveur insolent
qui n'a
laissé que son odeur, et un vague visiteur humain
à l'odeur très forte. Trop occupé
pour être intéressant...
rh-rh-rh-vroom-rhvroooom... Puanteur certaine. Ça masque
tout. ...Scrouic-clac...
Vroom-chik chik... cri-ik... crouch...vroom
Il est temps de rentrer voir ce que fait ma meute.
<48> " ÇA FAIT QUE
LÀ... "
- " Heille! Y-a-tu quelqu'un? Heille, le monde! Avez- vous
vu Jacques? Je reviens de chez lui, pis y'est pas là. Pis y'a
juste un gros
homme mort sur son lit. Heille, le monde! Aidez-moi,
quelqu''un! La police s'en
vient! Ça pue la charogne dans son autobus, que
ça'se peut pas! "
Ameuté par les cris et les appels de Michel Tocard
qui
vient d'entrer au rez-de-chaussée, Paul laisse sa
table de travail et descend le
rencontrer. D'abord amusé par l'histoire sans queue
ni tête que Michel essaie de lui
raconter parce que, connaissant assez bien le
tempérament frondeur de Michel
maintenant, il est persuadé que celui-ci est en
train de lui monter un bateau
ÉNORME. Maintenant actionnaire de plein droit de la
Corpo, Michel Tocard, qui
remplace dorénavant Paul comme cameraman à
Montréal, est venu sur la terre il y a quelques semaines, pour
y passer ses vacances. Il réside dans la maison de
Robert Malin. Ce dernier est un des associés de
Paul et Jean, tant dans la propriété
de la Corpo que dans celle de la terre où se
trouvent leurs maisons.
- " Allô! Tu veux un café Michel? Viens.
Assieds-toi,
j'en étais justement rendu au moment de prendre une
pause-café, de toutes
façons. Assieds-toi, pis répètes-moi
ça ton histoire pendant que je nous
prépare deux bons cappuccini. C'était pas
très clair ta salade. "
- " C'est pas des blagues Paul. Tout à l'heure je
suis
allé chez Jacques. Pour commencer, j'ai
cogné à sa porte. Pas de réponse. J'ai
appelé. Pas de réponse. J'me suis dit: Y'est
pas là. J'ai pensé allez voir si
y's'rait pas dans son atelier à côté.
Pis en même temps j'me suis dit que
j'pourrais jeter un coup d'oeil pour voir si la
génératrice de Robert ne serait
pas là. Parce qu'en fait, c'est une des raisons qui
m'avaient amené là. Pour
tout de suite, mettons que c'est pour ça que
j'allais voir Jacques: je cherchais
la génératrice de Robert Malin. À
Pâques, au party de la Corpo, on s'était
entendu Robert pis moi pour un échange: y
m'laissait sa maison tout
l'automne, pis moi j'y fait ses armoires de cuisine."
" Ça fait que là, comme je disait, j'avais
absolument
besoin de sa génératrice pour finir de
construire son comptoir, mais j'savais
pas où elle était. Robert n'avait pas eu le
temps de me le dire quand il est
reparti lundi, il y a deux semaines. J'savais qu'la
semaine d'avant Jacques
avait demandé à Robert si y pourrait lui
emprunter sa génératrice à un
moment donné pour faire des travaux dans son
autobus avant de repartir en
Afrique. Ça fait que j'me suis dit
qu'c'était peut-être Jacques qui l'avait
empruntée, la fameuse génératrice. Ou
sinon qu'y s'rait peut-être au courant d'où Robert la
cachait habituellement, sa machine. "
" En tout cas, y étaient pas là ni l'un ni
l'autre. Pas de
génératrice, pas de Jacques. J'suis
retourné à son autobus. J'ai cogné encore.
Pas de réponse. J'ai appelé autour. Pas de
réponse. Ça fait que j'me suis
penché pour regarder en dedans par la petite vitre
de la porte. Je l'ai frottée un peu avec ma manche pour la
nettoyer. Pis là, y m'a semblé voir comme
quelqu''un d'assis sur son lit. Tu sais bien comment est
arrangé son lit: au
fond du bus, de côté parce que Jacques est
bien trop grand pour coucher
dans l'autre sens, derrière la voilure de sa
moustiquaire. Ça fait que j'voyais
comme la silhouette de quelqu''un. Quelqu''un qui
était assis sur le bord du lit,
de profil derrière la moustiquaire."
" J'voyais pas bien, mais j'étais pas mal sûr
que c'était Jacques! "
"Ça fait que j'comprenais pas pourquoi y
m'répondait
pas. J'me suis dit qu'y avait peut'être les oreilles
de son walkman sur la tête
pis qu'c'était pour ça qu'y m'avait pas
entendu. Ça fait que j'ai tâté la poignée
de porte. Était pas barrée. Ça fait
que j'ai entrouvert en appelant encore: "
Jacques! Jacques! " "
" Toujours pas de réponse. "
" Ça fait que là j'me suis dit: coup donc, y
m'fait-tu une
blague, ou ben quoi? Ça fait que là, j'ai
ouvert la porte pour vrai, mais j'suis rentré tout de suite
pour être ben sûr que je'l'pognait pas à un
mauvais
moment, t'sé là . Pis c'est à ce
moment-là que j'ai senti une odeur de charogne
absolument écoeurante. "
" Ça fait que là, j'suis rentré pour
vrai en disant: " Heille
Jacques, pour moi ça fait un bout que t'as pas
vidé tes trappes à souris pis tes
pièges à rats. Tu dois avoir pogné de
quoi: ça pue la viande en décomposition
à plein nez, pis même qu'y-a un maudit paquet
de mouches chez-vous! "
" Y disait rien pis y bougeait toujours pas non plus. "
" Ça fait que là j'me suis rapproché
du lit en furetant
dessous ses meubles, pis j'y ai
répété en blaguant: pour moi, t'as de quoi de
mort quelque part! Mais j'le surveillais tout le temps
pareil du coin de l'oeil. "
" Y s'passait toujours rien. À part le maudit
paquet de
mouches qui volaient partout. Rien. "
" Ça fait que là j'ai ouvert le rideau de sa
moustiquaire,
pis j'y ai touché à une épaule. Pis
c'est là qu'y est tombé sur le côté. "
" Mais là, là, j'te mens pas! C'est
là que j'ai été comme
assommé par une odeur absolument écoeurante
en même temps que le plus
vrai maudit gros paquet de mouches que j'avais jamais vu
de ma vie s'en v'nait
me buzzer ça dans la face. J'ai manqué de
perdre connaissance, c'est pas
mêlant. "
" J'ai essayé de me protéger la face des
mouches pis
d'la puanteur avec mes bras. Mais par en dessous je
regardais tout le temps
pour essayer de comprendre c'qui arrivait avec Jacques.
Ben, c'était pas
Jacques. Y'était aussi grand qu'lui, pis ça
c'est pas rien, mais c'était pas
Jacques. C'était un gros bonhomme, tout
boursouflé. Mais y était mort. Pis ça
d'vait faire un bout! Parce que j'ai même vu des
mouches sortir des trous de
sa face. C'était un gros, gros bonhomme. Grand
comme Jacques. Pis tu sais
comment grand il est! Ben le bonhomme, y était
grand pareil. Mais y était bien
plus gros que Jacques. Bien, bien plus gros que Jacques.
Tu sais combien
Jacques est maigre! "
" Ça fait que là, j'suis ressorti à
toute vitesse. J'ai pris
peur, j'ai sauté dans ma bagnole. J'savais pas quoi
faire. J'ai pris une pilule de
nitro pour mon coeur. J'ai essayé de me
raisonner... de me calmer. "
" Ça fait que là, j'ai appelé la
police avec le téléphone
cellulaire qui est dans ma bagnole. Y m'ont dit d'les
attendre ici, sur la terre.
J'ai dit: y faudrait qu'j'retourne ouvrir les
fenêtres chez Jacques pour aérer
avant qu'y arrivent, parce que ça puait là
comme ça s'peut pas! Mais y m'ont
dit de pas bouger, de toucher à rien. Pis de pas
retourner chez Jacques. Y
m'ont dit de rien faire pantoute. Surtout, de toucher
à rien là avant qu'y
arrivent. Y fallait juste que j'les attende. Y
trouveraient la place tout seuls. Y
m'ont dit qu'y savaient même où qu'on
étaient. Mais y m'ont dit qu'y
viendraient me voir après, pis y m'ont
demandé dans quelle maison j'voulais
rester en attendant. Ça fait que là, j'leur
ai dit: ici, chez-vous. Ça fait que j'ai dit
OK là!"
"Ça fait que là, j'ai couru jusqu'ici, pis
me v'là. "
<49> UN ACCIDENT À COUP
SÛR!
Pendant que deux agents munis de masques à gaz et
de
survêtements de caoutchouc s'affairent à
ramasser la dépouille mortelle à l'intérieur
de l'autobus pour la glisser dans une enveloppe
étanche en plastic, deux de leurs
confrères examinent en détails l'autobus
sous toutes ses coutures à l'affût du
moindre indice permettant d'aider à solutionner
l'énigme. L'un d'eux est muni d'un
détecteur de propane et il prend ça et
là des lectures dont il note les résultats dans
un calepin. L'autre, plus âgé, fouine un peu
partout dans et autour de l'autobus en
marmonnant à voix basse.
Ce dernier, l'inspecteur Jean Villeneuve, en charge de
l'enquête, est persuadé de connaître
déjà la cause du décès: aucune trace de
lutte,
aucun signe de vol, aucun indice de consommation de
drogue, des installation
électriques 12 volts et de gaz propane
bricolées par un amateur... Il sait bien
qu'aucune odeur de gaz ne pourrait apparaître avec
cette abominable puanteur de
charogne qui couvre tout. D'un tempérament
plutôt fier et individualiste, pour ne pas
dire orgueilleux, il préfère ne pas attendre
les résultats de l'autopsie qui sera
pratiquée à l'Institut
Médico-légal de la Sûreté du Québec
à Montréal, de façon à
découvrir tout seul la cause de la mort et passer
à autre chose... Aidé d'un assistant
expert en systèmes de gaz propane, il inspecte donc
en détail l'installation de gaz
de l'autobus, pendant que ses deux confrères
achèvent de porter le corps dans leur
fourgon réfrigéré.
Tout semble fonctionner à merveille, sauf que...
Non, même les détecteurs électroniques
spéciaux n'arrivent pas à renifler de traces de
propane suffisantes pour expliquer un trépas par
asphyxie. Bizarre. Tous les ronds
du poêle au gaz sont fermés. Le four
également. Pourtant, on a l'impression
étouffante de manquer d'air dès qu'on entre
à l'intérieur de l'autobus. Il faut dire que
cette odeur à vous soulever le coeur, ça
n'aide pas à dégager la respiration... Très
Étanche cet autobus.
- " Étanche? ... Étanche! Voilà la
clé! "
Villeneuve et son confrère se sont aperçu
que Jacques
n'avait jamais terminé l'installation de la
cheminée d'évacuation de son frigo au gaz.
Il s'était toujours contenté d'un simple
trou de quelques pouces de diamètre dans la tôle de son
autobus derrière le frigo pour assurer l'évacuation des
gaz de
combustion. Parce qu'à part ce trou, l'autobus est
complètement étanche dès que
la porte et les fenêtres sont fermées.
Villeneuve ne tarde pas à constater qu'un petit
morceau de tôle normalement placé dehors
à angle au dessus du trou d'évacuation
en question est tombé sur la fameuse prise d'air,
la bouchant complètement...
" Le frigo au gaz fonctionnait en vase clos. Les
mélanges gazeux produits par la combustion du
propane sont pratiquement
sans odeur, alors ça ne parait pas. Lentement mais
sûrement le frigo a
remplacé l'oxygène par des oxydes de
carbone, de la vapeur d'eau et divers
autres gaz. Ça a pu arriver n'importe quand cet
été et le gars ne s'en est
jamais rendu compte: cet été, il faisait
assez chaud pour toujours garder au
moins une fenêtre ouverte; tandis que cet automne...
"
" Il y a trois jours - parce que la mort semble dater de
plusieurs heures déjà et si je me souviens
bien, c'est seulement à ce moment- là qu'il a vraiment
commencé à faire frais - le gars a dû se coucher
après avoir
bien fermé toutes ses fenêtres pour garder sa
chaleur. Pendant la nuit, son
frigo à gaz aura brûlé tout
l'oxigène de son autobus. Il s'est finalement
réveillé
pendant la nuit parce qu'il manquait d'air.
Peut-être qu'il avait bu un peu la
veille: il y a encore deux bouteilles de bière
vides sur la table. Tiens, des
photos et des dessins sur la table. Prises à
l'étranger... Pour moi, ... c'est en
Afrique, on dirait. Il avait dû regarder ses
souvenirs de voyage, en buvant sa
bière. Après ça, il a dû se
coucher."
" Quand il s'est senti assez mal pour se réveiller,
il était
déjà tout engourdi, mais il a tout de
même réussi à s'asseoir dans son lit pour
se replacer. Il ne devait pas comprendre ce qui se passait
et il a paralysé sur
place avant de réaliser ce qui lui arrivait. Et
puis, c'est dans cette position là
qu'il a finalement été retrouvé ce
matin, soit trois jours plus tard. Et la
décomposition des chairs a bien eu le temps de
faire son oeuvre dans la
fournaise surchauffée qu'a dû devenir
l'autobus ces derniers jours. "
" C'est pour ça que son ami a été
incapable de le
reconnaître quand il l'a vu ce matin. Il pouvait
bien paraître complètement
affolé au téléphone ce matin.
Moi-même, quand je suis rentré dans l'autobus la
première fois que je suis arrivé, j'ai failli tomber
sur le dos! Cette odeur! La
décomposition était quand même assez
avancée... Le corps était déjà
tellement boursouflé par le gaz méthane
qu'il était absolument
méconnaissable! Ouf, quel tableau ça a
dû être pour le gars qui l'a trouvé en premier!"
Bien convaincu de la justesse de l'hypothèse qu'il
vient
d'échafauder avec l'aide de son assistant,
l'inspecteur Villeneuve ne tient pas à la
garder confidentielle, même s'il n'a pas encore en
mains les résultats de l'autopsie
pour la confirmer.
- " Mourir sans douleur, pendant son sommeil. Assez
belle façon de partir! Il va juste falloir
vérifier si le gars avait pas de raisons de
vouloir s'enlever la vie. Qui l'a vu ces derniers jours? Y
avait-il quelque chose
qui puisse suggérer qu'il aurait pu vouloir
disparaître. Parce que si ça n'est
pas le cas, je crois qu'il devient évident que
c'est une mort accidentelle. Un
accident à coup sûr! "
<50> ASSEZ FORT POUR
RÉVEILLER UN MORT
Installé devant son bloc-note et un cappuccino
fumant,
l'inspecteur Jean Villeneuve se racle la gorge pour
attirer l'attention de Michel
Tocard, Paul, Claudine et Paule qui lui font face autour
de la grande table
décagonale du living room de la maison de Jean.
- " Vous êtes bien certains que votre ami
n'était
d'aucune façon dépressif ces derniers temps?
"
- "Absolument pas inspecteur, voyons! Même qu'il
débordait d'enthousiasme à l'idée de
repartir à l'étranger comme coopérant
une fois de plus. Il n'était revenu passer deux
semaines sur la terre dans sa
maison, son autobus si vous préférez, que
parce qu'il savait devoir attendre
encore deux semaines avant de connaître à
coup sûr sa prochaine
destination. Il avait encore tout plein de projets dans la
tête. Il ne prévoyait
sûrement pas mourir! "
- " Bien. Et vous êtes certains qu'il vous disait
vraiment la vérité? Qu'il ne s'est pas mis
à vous raconter tout ça uniquement
pour que vous ne vous doutiez de rien? "
- " Écoutez inspecteur, si mon ami Paul vous dit
que
Jacques était sincère et qu'il ne
nourrissait aucune pensée suicidaire, croyez-moi, vous pouvez
vous y fier. Je vous dis cela parce que je SAIS à coup
sûr
que Jacques ne pouvait pas mentir à Paul. Surtout
que je me souviens très
bien que lui et Jacques se sont longuement serré la
main... Pardon. Je crois
qu'il vaut mieux oublier cette dernière phrase,
c'est un détail sans importance
pour vous: vous ne pouvez pas comprendre... De toutes
façons, une chose
demeure: on ne ment pas à Paul. Personne!
Croyez-moi... Bref, Jacques ne
s'est pas suicidé. Pour moi, c'est sûr!"
- " Je vous demande ça parce que, à en juger
d'après
tous les indices que j'ai pu relever, votre ami a
été victime d'un bête accident:
il se serait asphyxié dans son autobus.
Asphyxié à cause de son frigo à gaz
qui fonctionnait dans son autobus étanche à
l'air, en circuit fermé, sans
cheminée ni prise d'air extérieure. Votre
ami a bêtement manqué d'oxigène. Je
vous dis ça évidemment sous toutes
réserves: ça n'est encore que mon
hypothèse à moi. L'autopsie qui sera
pratiquée par les laboratoires de notre
Institut Médico-Légal devrait nous le
confirmer demain. "
" Selon moi, la mort remonterait à trois jours,
sans
doute aux petites heures du matin. À
première vue, ça n'a pas l'air d'un
meurtre. OK. Probablement une mort accidentelle. OK.
Peut-être... Parce que
dans les cas d'asphyxie comme ça, il faut toujours
se demander si ça n'était
pas un accident prévu: un suicide quoi. Vous
comprenez? Je ne peux pas
écarter cette hypothèse là à
priori... Parce que, quand j'ai inspecté son
autobus en détails ce matin, j'ai bien vu qu'il
n'avait jamais installé de
cheminée ni de prise d'air pour son frigo à
gaz. Il s'était contenté de pratiquer
un simple trou d'aération derrière le fameux
frigo. Ceci étant dit, la dernière question est donc
maintenant: savait-il que son trou était bouché, oui ou
non?
Suicide ou cruel accident? "
- " Le pire, c'est que j'aurais bien dû me douter de
quelque chose depuis au moins deux jours! "
À ces mots, tous les regards se sont tournés
en même
temps vers Michel qui frappe de son poing sur son genoux
en maugréant: " de
toutes façons, y était déjà
mort, ça n'aurait rien changé! Sauf pour moi quand
je l'ai trouvé! "
- " Hein quoi? Qu'est ce que tu as dit? T'en douter!
Pourquoi? "
- " Ben, laissez-moi vous expliquer. Comme j'vous l'ai
déjà dit, ça faisait quelques jours
déjà que j'cherchais la génératrice de
Robert, ça fait que j'étais
déjà allé chez Jacques deux jours avant. Ton
chien
Paul était couché là, en face de son
autobus, pis y "sillait". Pas fort mais y
"sillait" quand même; vous savez: y faisait du bruit
comme une porte qui
manquerait d'huile! Comme si y s'était fait mal.
J'connais ton chien, j'sais ben
qu'y est pas méchant pantoute, ça fait que
j'suis passé pareil pis j'ai cogné
chez Jacques. Pas de réponse. Y avait pas l'air
d'être là. Pis ton chien y s'était
levé pis y'me poussait sur la main avec son museau
en "sillant". Ça fait que là j'me suis dit: pour moi y
a dû se faire mal. Y s'est peut-être planté
quelque
chose dans une patte, pis y veut que j'y enlève
ça. Ça fait que là j'y ai r'gardé
les coussins de toutes les pattes. Tout avait l'air
correct de ce côté-là. Ça fait
que là, j'suis v'nu pour r'partir. J'me suis
levé debout pis j'suis r'parti. Mais là
quand ton chien m'a vu r'partir, ben y s'est mis à
japper après moi comme un
bon! Pis des fois, quand y s'arrêtait de japper
comme un perdu, c'était rien
que pour r'commencer à "siller". "
" Ça fait que là, j'y ai dit: heille le
chien, fermes-toi!
Arrêtes donc de japper comme ça, ta maison
à toi c'est même pas ici! Pis à
part de ça, moi, j'suis même pas ton
maître! Ça fait que: vas-t-en donc chez
vous! Tu fais peur au monde à japper comme
ça! C'est pas mêlant: tu jappes
assez fort pour réveiller un mort! J't'ai assez
entendu, OK là. Ah, pis à part de
ça, tu m'fatigues le chien. Salut! ... Ça
fait que là, j'suis r'parti sans chercher
plus loin... Beau cave!!"
Complètement interloqués, Paul et Claudine
se penchent
l'un vers l'autre et elle lui prends la main en lui jetant
un regard plein de points
d'interrogation.
- " Quand on est parti pour Montréal vendredi
dernier,
j'avais été porter Bandit chez Jacques pour
qu'il s'en occupe pendant notre
absence. On l'avait attach pour qu'il n'essaie pas de me
suivre en partant,
mais Jacques devait le détacher quand il le
nourrirait un peu plus tard. Pauvre
bête, quels trois jours il a dû vivre! Il
pouvait bien avoir faim et être
complètement fou quand on est revenu hier soir! Je
me demande à partir de
quel moment il a pu sentir que quelque chose n'allait pas
chez Jacques?
Faudrait lui demander... "
" De toutes façons, c'est probablement lui qui a vu
Jacques en vie le dernier."
- " C'est probable, mais pour ce qui est du dernier humain
à lui avoir parlé, il faut chercher quelqu'un
d'extérieur à votre "terre",
parce que Jacques a eu de la visite la veille de son
décès. Votre copain du
village, tu sais bien Paul, l'ancien motard qui t'avait
donné ton chien... Je ne
me souviens pas de son nom... "
- " Jean-Louis. Jean-Louis Lavigne, le chef des
pompiers volontaires? "
- " Oui c'est ça. Il Était arrivé
vers la fin de l'après-midi.
Je penses qu'il a dû souper avec Jacques parce qu'il
est reparti autour de huit
heures. "
- " Vous l'avez vu repartir? "
- " Vu? Non inspecteur. Je l'ai pas vu repartir comme
tel, mais je l'ai entendu. Parce qu'à ce
moment-là, j'étais sur le bord du
ruisseau, là où ça s'élargit;
tu sais où je veux dire Paul? C'est le meilleur
"spot" du ruisseau pour pêcher la truite, hein Paul?
En tous cas, toujours est-il
que c'est tout près de l'autobus de Jacques; deux
cents pieds à peu près. J'étais là tout
seul pis j'pêchais, tranquille. Ça fait que là
j'les ai entendu sortir
de l'autobus, pis y était à peu près
huit heures. En tout cas, y avaient l'air
d'avoir ben du "fun". Parce que ça riait comme des
bons! Ça fait que c'est
pour ça que j'sais que ton "tchum", l'ancien
motard, - j'ai ben r'connu sa voix! -
ben, y est r'parti vers les huit heures... Après
ça, j'ai entendu Jacques rentrer
chez lui, pis ça fait que là son visiteur
est r'monté dans son "pick up". Y a
rincé son moteur comme il faut. Pis y est r'parti.
"
- " Donc, si j'ai bien compris, vers les huit heures du
soir, vendredi, la victime était encore vivante, de
très bonne humeur et son
visiteur, le dénommé... " Jean-Louis Lavigne
" , partait. En très bons termes,
semble-t-il. C'est bien ça? "
Michel opine de la tête et se tourne vers Paul qui
ajoute:
- " Ah oui, c'est vrai: Jean-Louis! Je l'avais
rencontré
vendredi après-midi chez Miche avant de partir et
il m'avais dit qu'il voulait
venir visiter Jacques pendant la fin de semaine pour voir
son album de
photos de voyage. Je lui avait raconté que Jacques
avait fait beaucoup de
photos pendant ses stages de coopérant et qu'il
avait ramené une collection
de photos d'Afrique assez surprenante! Et je savais qu'il
n'y avait rien pour
rendre Jacques heureux comme de montrer son album-photos
à un nouveau
public. Sacré Jean-Louis! Comme il a
déjà vécu en Afrique quelques années,
lorsqu'il était plus jeune, il était
très intéressé de voir les images de Jacques. Il
disait qu'il était très curieux d'y jeter un coup
d'oeil et qu'il pensait venir
visiter Jacques en fin de semaine pour regarder sa fameuse
collection. Il
espérait que, comme ça, il pourrait
peut-être voir si les choses avaient l'air
d'avoir beaucoup changé là-bas depuis vingt
ans. "
- " Un instant. Vous voulez dire cet album-photos
là,
j'imagine. " dit l'inspecteur Villeneuve en sortant de son
porte-document l'album-
photo de Jacques. Il pose le volume au centre de la table.
Claudine tend la main et ouvre le livre devant elle.
- " Oui, c'est bien ça. ...
... " Je le feuillette et, au fil des pages, je me
remémore
toutes sortes d'histoires pittoresques ou totalement
abracadabrantes que
Jacques pouvait y rajouter pour leur donner un peu de
couleur et de sel quand
il nous le montrait. Quand il faisait ça, on
sentait qu'il était heureux. Ses yeux
brillaient... C'est comme ça que je veux me
rappeler de lui! Je ne le
connaissais pas depuis aussi longtemps que Paul, mais je
l'aimais beaucoup!
"
...
- " Au fait, c'est vrai qu'elle était attachante et
surprenante sa collection de photos. Il avait
photographié des scènes qu'on
aurait pu voir du temps du Christ ou de Mahomet! Jacques
était un foutu bon
photographe, et un photographe assez culotté merci!
Alors elle renfermait un
bon pourcentage de bizarroïde, d'étrange et
d'inusité! C'est vrai ce que tu
racontes Claudine: quand il nous les montrait, il avait un
don très spécial pour
nous mettre dans l'ambiance en nous donnant toutes sortes
de détails à
propos du contexte ou des circonstances entourant la prise
de telle ou telle
photo... "
Tout en parlant, Paul tient la main gauche de Claudine
dont le regard est plongé dans l'album photo de
Jacques. Il s'interrompt soudain et
se retourne vivement pour jeter un coup d'oeil
intrigué dans l'album que tient Claudine, puis il lève
un regard interrogatif vers son amie...
<51> "LIRE" LES ODEURS
- " Ghah ghaaah... "
- " HouHiih 'amdihi 'on 'ien. 'On 'ien. "
- " Ouin ouin ououinhin. "
- " Vos deux mioches ont l'air de s'entendre comme
larrons en foire. On croirait qu'ils se parlent et qu'ils
se comprennent
parfaitement tous les deux sans problèmes. Je les
regarde jouer ensemble, et
le plus drôle, c'est que votre chien semble
être aussi parfaitement de la partie!
"
- " Mais c'est que vois-tu Roland, ils se comprennent
effectivement très bien! Même qu'ils sont
maintenant parfaitement au courant
pour la mort de leur copain, le grand Jacques. Bandit l'a
raconté aux enfants
hier matin et après cala, ils ont été
complètement bouleversés durant toute la
journée. C'est Emmanuelle qui a appris la nouvelle
la première. Quand on est
revenu de Montréal lundi soir, Emmanuelle et Rend
dormaient tous les deux
et on est allé les coucher tout de suite. "
" Bandit avait absolument besoin de se confier à
quelqu'un. Il avait eu le temps de bien se mettre martel
en tête: qu'est-ce qui
s'était vraiment passé? Qu'est-ce que les
odeurs auraient dû lui apprendre?
Qu'aurait-il dû faire? Et surtout: comment son
maître le " chef du clan " , - moi -, allait-il prendre cela?
Il savait bien que Jacques était un très bon ami pour
moi. Peut-être que je m'attendais à ce que
Bandit le protège? Peut-être que
j'allais le tenir lui, Bandit, comme responsable du drame?
Il n'en savait rien... "
" Quand on est arrivé, après un premier
accueil
exubérant à courir et à sautiller
autour de nous en jappant et en battant de la
queue à se la casser, j'ai eu comme l'impression
que Bandit avait l'air pataud,
gêné, inquiet, enfin quelque chose comme
ça... Il se tenait un peu à l'écart, les
oreilles basses, la queue entre les pattes. "
" Bien sûr, dès qu'on a été
débarqués de l'auto, il nous
a promené sa truffe sur tout le corps. On
était tous habillés de vêtements aux
manches longues, alors il n'a pas pu nous toucher la peau
directement, même
pas celle de ma main, puisque je tenais Emmanuelle dans
mes bras. Je la
portais hors d'atteinte pour lui parce que je ne voulais
pas qu'elle se réveille
trop et, en sortant de l'auto, je me suis empressé
d'aller la coucher dans son
lit. Paule a fait pareil avec René... "
" Alors tout ce que le pif et la langue de notre copain a
pu toucher le soir de notre arrivée, ce sont nos
vêtements. Mais même ces
petits vestiges des odeurs multiples de la ville l'ont
sans doute quand même
renseigné sur un tas d'événements
qu'on avait pu vivre en ville. Assez en tout
cas pour lui changer momentanément les
idées. Ça le sortait de ses trois jours
de solitude infernale à la porte de la maison d'un
mort. Renifler du neuf, ça
attire toujours son chien! Bref, il nous a senti sous
toutes nos coutures... Et ça n'est que le lendemain qu'il a pu
échanger vraiment avec les enfants. Quant
à moi, je n'étais toujours pas accessible
puisque Michel était venu me
chercher très tôt... et tu connais la suite
de l'histoire ce matin-là... "
- " Mais depuis ce temps, est-ce qu'il a pu t'approcher
un peu plus? Tu as pu le rassurer? Parce qu'il a l'air
d'aller beaucoup mieux
ce matin. "
- " Oui, un peu. Mais l'essentiel de ce que je sais
maintenant de ses aventures de la fin de semaine, c'est
Emmanuelle qui me l'a communiqué ce matin! Alors comme nos
trois lurons ont l'air de très bien
s'amuser pour le moment, sans penser aux
événements tragiques des
derniers jours, je préfère les laisser jouer
entre eux. Tout à l'heure, j'ai
l'intention de les sortir dehors tous les trois. Je sais
que notre copain au
grand pif se fera un plaisir de nous donner un cours sur
l'interprétation des
odeurs et le sens des "marques" laissées,
volontairement ou non, par les
animaux du coin. Lui-même y compris. "
" En ce qui me concerne, je n'ai qu'un pauvre vieux nez
quasiment bouché en permanence dirait Bandit si on
lui demandait un
commentaire! Pourtant à son contact, je
découvre avec émerveillement la
richesse et la très haute précision de sa
perception à lui des choses, des lieux
et des gens bien-sûr... Une perception tellement
fine que même le terme
"hyperréalisme" est nettement insuffisant! Mais il
faut avouer que c'est
toujours par l'intermédiaire du nez de Bandit
lui-même que je peux sentir
toutes les nuances subtiles qu'il veut m'indiquer... "
" Par contre, pour Emmanuelle et René, c'est tout
autre
chose: leurs facultés olfactives ne sont pas encore
déterminées et censurées
par l'expérience et toutes les connotations
sociales qui accompagnent le sens
de l'odorat dans notre société. Alors s'ils
sont aidés par un tel mentor, je
pense qu'ils sont encore en mesure tous les deux
d'acquérir une
"compétence" olfactive, à toutes fins
pratiques, de beaucoup supérieure à tout
ce qu'on peut trouver de nos jours! Mais bien-sûr,
pour en arriver là, il faut
quand même compter avec le niveau
d'intérêt des élèves! Jusqu'ici, j'ai
l'impression que c'est Emmanuelle qui est la plus
intéressée et captivée par
les leçons de "son" Bandit. "
" Après le dîner, on va donc sortir et Bandit
va nous
apprendre à "lire" les odeurs de notre
environnement. Ça promet! Si j'ai
l'impression qu'il y a plus à en tirer, je pense
que je vais continuer à le sonder
pendant que les enfants vont faire leur sieste, pour ne
pas les traumatiser le
cas échéant par ce que Bandit va nous
communiquer de neuf à propos de sa
fin de semaine pour le moins macabre... On verra bien ce
que ça donnera! "
<52> " PLEIN DE BONS SENS
"
La peau encore toute chaude polie comme du cuivre et
tirant légèrement sur le rouge à la
suite de l'après-midi de farniente qu'elle vient de
passer à se prélasser sur la petite plage de
La Terre, Claudine salue une dernière
fois Paule et Roland qui s'éloignent de la maison
dans le vieux camion pétaradant
de ce dernier. Puis elle entre dans la maison et se dirige
en marmonnant
indistinctement vers la pièce où Paul a
installé son ordinateur et où il va souvent se
réfugier quand l'inspiration le pousse à
écrire.
- " Non mais franchement, ils exagèrent! Ça
n'a pas de
bon sens. Je veux bien croire que nos enfants sont
exceptionnels, mais tout
de même! Si un jour on m'avait dit que je
m'inquiéterais pour ma fille à cause
de l'influence... néfaste?... que son chien
pourrait éventuellement avoir sur
elle... je crois que je l'aurais envoyé promener!
Oh qui dira un jour toutes les
inquiétudes qu'une enfant mutante peut causer au
coeur de sa plate maman
très ordinaire, elle! Bon, voyons tout de
même ce qu'en pense son mutant de
père! "
Elle arrive en haut de l'escalier qui mène à
l'étage
supérieur, pousse doucement la porte du bureau de
Paul et, s'étirant le cou par la
porte entrebâillée, elle jette un coup d'oeil
discrètement à l'intérieur. L'écrivain
nudiste qui s'y cache tourne alors la tête vers
elle.
" Allô Claudine! Entres vite, Soleil de ma Vie, tu
ne me déranges pas: je
viens justement de finir d'écrire pour aujourd'hui.
Je sauvegarde une dernière
fois mon texte et je suis à toi. Voilà c'est
parti. Oh femme fatale! Que vous êtes
jolie et que vous me semblez belle! Sans mentir, avec
votre épiderme si
délicieusement bruni par la chaleur du soleil
éblouissant de notre été des
indiens, vous me donnez le goût de vous
lécher au complet: je vous veux
comme entrée, plat principal et dessert, c'est pas
mêlant! Entrez vite, j'ai faim
de votre corps de déesse!"
À ces mots, Claudine pousse un peu plus la porte et
le
côté ludique de sa personnalité la
pousse à entrer en roucoulant et en se pavanant
avec ostentation. Elle se fige occasionnellement ça
et là dans des poses très
"composées", telle un mannequin vedette
s'exerçant devant un noble auditoire
admiratif. Amusé et rieur, Paul s'est laissé
glisser à côté de sa chaise et, assis par
terre, il applaudit à chaque pose que prend sa
vedette qui se tourne et se retourne
devant lui en lui lançant toutes sortes d'oeillades
assassines. Sur la pointe des
pieds, celle-ci tend les bras vers le ciel, puis, dans un
fluide mouvement de rotation,
elle se rapproche de son auditoire admiratif et se cambre
vers l'arrière. Le corps
encore de profil, elle a tourné la tête vers
son amoureux et se penche maintenant
vers lui pour déposer un doux baiser sur son front.
Effronté, l'admirateur béat a
tendu les mains. Il flatte lentement le galbe parfait des
cuisses de son idole et ses
mains remontent lentement le long du corps chaud et
frémissant qui s'offre à lui
jusqu'à envelopper amoureusement les deux seins
bien fermes et si jolis. Leurs
mamelons dressés réagissent
immédiatement à ce contact délicieux et
suscitent un
frémissement de plaisir chez les deux partenaires.
Tout à fait rassurée sur l'à propos
de son arrivée
impromptue dans le bureau de Paul dont elle a vu avec
plaisir le membre viril se dresser pendant qu'elle faisait son
numéro, Claudine s'est maintenant approchée
de lui et en pliant légèrement les genoux
elle amène son sexe à la hauteur du
visage de son ami et sans plus attendre, elle se caresse
maintenant avec un doigté
des plus fins, puisqu'elle sait bien que c'est ce qui
enchante le plus son amant.
Tous leurs sens communient ensemble totalement dans cette
fête du plaisir où
leurs deux corps ne font littéralement plus qu'un.
Épuisés par ces agapes
impromptues et exubérantes, ils reposent maintenant
sur la tapis tendrement
enlacés dans les bras l'un de l'autre. Finalement,
c'est Claudine qui retrouve la
première ses esprits.
- " Très agréable comme accueil, merci! Bon,
mais ça
n'est pas tout ça! Paul, si je me suis permis de
venir te déranger pendant ton
travail c'est parce que j'ai quelque chose d'important
à te demander.
Évidemment c'est d'un genre plus sérieux que
ce qu'on vient de faire.
Quoique...? "
" Bon, assez tourné autour du pot: Paule et Roland
viennent de partir faire des courses. On a passé
pratiquement tout l'après-midi tous les trois sur la plage
avec Emmanuelle et René. Les deux complices
n'ont pas arrêté de faire courir et nager
Bandit après les battons qu'ils
lançaient constamment dans la rivière. On
les avaient bien à l'oeil, mais ils
étaient assez occupés par leurs jeux pour
qu'on puisse parler librement entre
adultes. D'ailleurs, ils font leur sieste en ce moment:
ils ne se sont pas fait
priés pour aller dormir après tout ce temps
à s'énerver avec leur chien, tu peux
me croire! "
" Au fil des conversations, Roland en est venu à me
parler de l'aventure de nos enfants dans l'univers de leur
cher Bandit. Dis-moi
sans détour: est-ce vrai? Si oui, est-ce que l'on
devrait s'inquiéter? Y a-t-il
risque que sous l'influence de leur chien nos enfants
rétrogradent au lieu de
progresser. Est-ce qu'on devrait intervenir? Est-ce qu'on
POURRAIT encore
intervenir ou si c'est déjà trop tard?
Qu'est-ce que t'en penses? Moi je me
sens complètement dépassée! Mais toi,
comment tu vois ça? Après tout: c'est
toi le premier mutant de la famille! Roland disait cet
après-midi que c'était
d'ailleurs toi qui lui avait parlé de cette
relation particulière qui s'établissait
entre tes enfants et leur chien. Alors
s'il-te-plaît: je veux savoir moi-aussi! Oh
bien sûr, mon instinct de mère m'avait
déjà mis un peu la puce à l'oreille, mais
je ne voulais pas y croire... j'avais l'impression de m'en
faire pour rien!"
- " Oui c'est vrai Claudine: c'est moi qui ai parlé
de ça
avec Roland. C'est lui qui, inconsciemment sans doute, a
amené la
conversation sur ce sujet-là. Mais je pensais que
tu étais déjà au courant; ton " instinct de
mère " , comme tu dis, et le questionnement intérieur
qu'il amenait
en nous a même été le premier indice
qui m'a poussé à sonder moi-même
Emmanuelle et son chien. Emmanuelle a déjà
du t'en informer, non? C'est vrai
que sur le coup tu n'as peut-être pas
réalisé l'importance que pouvait prendre
ce phénomène ni ce qu'il représente
pour l'avenir de la race humaine comme
pour notre propre avenir familial. Je ne sais pas si
ça peut te rassurer, mais
personnellement j'ai trop confiance en Emmanuelle et
René pour m'inquiéter
vraiment. Mais je l'avoue: c'est purement intuitif."
- " Non. Paul, non! Ça n'est pas vrai? Dis-moi que
c'est
une blague! On fabule, n'est-ce pas? Je n'arrive toujours
pas à y croire! En
tout cas, moi ça me dépasse... il n'y a pas
d'autres mots: ça me dépasse!
Rassure-moi je t'en prie: dis-moi que je m'inquiète
pour rien! Dis-moi que tu
vas suivre son cheminement de près! Que tu va
toujours me tenir au courant de tout ce que tu vas trouver!"
- " Bien sûr que je vais la suivre d'aussi
près que
possible! Et je te promet que tu sauras toujours tout ce
que j'aurai trouvé!
Mais c'est le plus que je puis t'offrir pour le moment. Je
suis désolé Claudine,
comme je n'en sait pas vraiment beaucoup plus que toi,
j'ai bien peur de ne
pas pouvoir t'offrir d'autres certitudes: je ne penses pas
que tu fabules du
tout! Je suis bien certain que ton instinct de mère
va te permettre de tout
comprendre bien vite - plus vite que moi peut-être -
et qu'ensemble on va
trouver comment réagir pour le mieux. Entre
parenthèses: je trouve assez
enivrant de pouvoir vivre avec ton intuition en plus de la
mienne. Même si ça
devient parfois mêlant... parce qu'on en jase un
coup tous les deux dans nos
têtes! Enfin passons, là n'est pas la
question aujourd'hui. Bref, je comprends
très bien que tu sois désorientée:
moi aussi je le suis probablement autant
que toi sinon plus à dire vrai! Il nous faudrait
probablement apprendre à
méditer mieux comme le dit toujours Paule, pour
arrêter le dialogue intérieur et sortir des mots? C'est
pas à moi de te dire que ta copine Paule, c'est
quelqu'un de... hors du commun. ¨Ça fait
plusieurs années qu'elle fait de la
méditation. Elle dit qu'il faut apprendre à
sortir du labyrinthe des mots pour
saisir directement toute la finesse du monde. Devenir
assez attentifs à la
réalité pour DEVENIR la
réalité elle-même. Hyper-réaliste et
connecté au point d'ÊTRE tout court! "
- ???
- " Ok, là je charrie tout de même un peu,
c'est vrai.
Mais si peu! Je te dis tout ça parce ce que je vis
moi-même avec Bandit
quelques chose de tout à fait ahurissant. Dans mon
cas, évidemment, peut-être à cause de mon
âge ou tout simplement comme il existe déjà une
relation
de type maître/dominé bien installée
entre nous deux, jamais Bandit ne se
serait permis d'avoir l'air de quelqu'un qui essaierait de
m'éduquer... Pour lui,
ça ne se fait pas, point! Pourtant ce n'est pas
faute de pouvoir réellement
m'apprendre encore quelque chose s'il le voulait, je te le
jures! "
" Penses à ton expérience avec Emmanuelle
par
exemple. Lorsque tu la touches, le fait de partager avec
elle toutes ses
sensations t'ont sûrement permis de ressentir un peu
de cette euphorie que
procure l'augmentation notable de ton acuité
sensorielle, grâce à la
communion avec ses jeunes oreilles par exemple.
(Même si l'intégration des
données quadraphoniques de vos quatre oreilles
n'est pas toujours simple
pour un vieux cerveau à peine
stéréo!) On se comprend? Bien. "
" Mais, si je comprends bien tes propos de tout à
l'heure, je suis sûr qu'Emmanuelle a
déjà dû te permettre " d'assister " aussi
à quelques unes des sessions d'éducation sensorielle
que lui donne son cher
Bandit. Ne serait-ce qu'à titre de souvenir, parce
que, quand la leçon est
terminée, un élève attentif repasse
souvent dans sa tête ce qu'il a appris pour
mieux " l'intégrer à son vécu " ,
comme on dit. Tu te doutes bien qu'à côté de
certains des sens de Bandit, même ceux de la
chère Emmanuelle font office
de parents pauvres. "
" Grâce à lui, elle a en ce moment l'occasion
d'accéder
à un nouvel univers sensoriel inédit pour
nous pauvres humanoïdes à la
grosse tête. Le monde des odeurs d'abord et celui
des ultrasons ensuite...
Rien que ça! Pour nous, adultes déjà
formés, une ouverture comme celle-là, ça
équivaut presque à une incursion dans un roman
fantastique... mais avec
une portée toute limitée dans le fond,
à cause du fait que nos images de nous- même et du monde
en général sont plutôt arrêtées!
Mais pour bébé
Emmanuelle, ça signifie: un apprentissage de plus
à faire, un nouveau
professeur à écouter et pourquoi pas:
à dépasser peut-être..." " Bien sûr, elle
dispose quant-à-elle d'un ensemble yeux- cerveau infiniment
supérieur à celui de Bandit, en couleurs même,
alors qu'il
est de son côté normalement condamné
à une bien piètre vision, monochrome
en plus! Par contre, si elle se laisse guider par son ami,
elle peut pénétrer
dans un nouvel univers qui n'est plus qu'une
multiplicité fascinante d'odeurs
dont chacune est dotée d'une
spécificité absolument indéniable. Pour qui sait
sentir bien sûr... C'est comme une sorte de
courtepointe foisonnante de
"couleurs" et de "textures" olfactives. Tissées
serré. Aussi variées que nettes.
Tellement précises qu'elles apparaissent toutes
comme assez différentes
l'une de l'autre pour pouvoir être
identifiées absolument sans erreur! Tu
avoueras que c'est sûrement assez grisant merci. "
" Alors pour Emmanuelle, qui en est encore à
circonscrire et définir son propre champs de
perception et d'intégration
sensorielle, il n'est peut-être pas encore trop tard
pour que ses jeunes sens
s'affinent et gagnent encore en précision et en
puissance. "
" Parce qu'après tout, pour l'être humain,
l'éducation,
ça comporte toujours une part de choix et donc
d'auto-fermeture à une partie
des informations que lui donnent ses sens. En tout cas,
c'est à peu près ce
que disait Glen à l'Institut. Il disait que pour
apprendre une langue par
exemple, il nous faut apprendre à découper
la réalité acoustique en fonction
des fenêtres que constituent les phonèmes
pertinents de la langue en
question et de devenir " sourd " aux autres nuances
sonores subtiles. Une
deuxième langue c'est tout une nouveau
fenêtrage sur le monde acoustique.
De la même façon, il disait que le seul fait
d'acquérir une nouvelle langue
apporte une nouvelle façon de diviser et
d'articuler la réalité au niveau
conceptuel. "
" Maintenant ce qui s'ouvre à Emmanuelle, c'est
toute
une nouvelle façon de découper le
réel. Un continuum inédit pour l'être
humain. Inédit ou oublié depuis la
préhistoire? Après le dilemme "auditif ou
visuel" du docteur Lafontaine, voici l'alternative
"olfactif"! Un hyperréaliste
celui-là. "
" Moi en tout cas, j'ai confiance en Emmanuelle. Je
crois qu'elle se développe bien, mais je sais aussi
qu'elle vit quelque chose de
capital avec son copain aux grandes oreilles molles et au
pif plus sensible
qu'un détecteur de mensonges. À cause de son
héritage du toucher total, on
ne pourrait déjà plus la classer comme "
auditive " ou " visuelle " . J'aurais eu
quant à moi tendance à lui donner
plutôt une étiquette de " tactile " ; " tactile totale "
si on veut. Mais maintenant qu'elle déborde dans un univers
carrément olfactif doté d'une " teinte "
auditive enrichie, je pense qu'on
pourrait laisser de côté le mot " toucher "
et la voir comme un être "Total" tout
simplement! Non?"
- " Tu veux dire que je ne rêve pas: Emmanuelle est
bien en train d'apprendre à sentir et à
penser en chien! Sacré Bandit! "
- " C'est à peu près ça. Mais je sais
aussi qu'elle va
avoir besoin de nous comme jamais. Besoin de donner comme
de recevoir.
Besoin d'échanger. Besoin d'amour."
" Je suis convaincu que lorsqu'on apprend une
nouvelle langue, on peut s'en trouver grandi, dans la
compréhension de celles qu'on connaissait déjà,
comme dans la diversité de nos façons de voir. Mais
pour ça, ça prend un environnement
favorable. Je pense qu'on est embarqués
tous les trois, ou plutôt tous les cinq... dans le
même bateau. Celui de
l'accroissement exponentiel de l'envergure de nos
qualités de vie... Ouff! "
- !!??!!
- " Tout un programme, non? Cela est-il assez
séduisant, madame Claudine? Bien. Alors
chère amie, soyez la bienvenue à
bord du Vaisseau amiral de la mutation, le " Plein de Bons
Sens " , et en route
vers de nouvelles aventures!"
" Mais ça, c'est tout une autre histoire..."
_ " Tais-toi Paul. Toi aussi tu parles trop!" Lui dit-elle
en lui mettant son doigt sur les livres. Pendant que Paul lui serre
la main tendrement
entre ses deux paumes bien chaudes, leurs regards amoureux
communiquent dans
un silence des plus touchants...
<53> BRUITS ET
BROUILLARD
Ce matin-là, Roland est passé très
tôt pour amener tous le monde faire un tour dans le parc de La
Vérendrye pour visiter un petit lac peu
profond doté d'une grande plage en sable fin et
dont l'eau a peut-être été
suffisamment chauffée par le soleil des derniers
jours chauds pour qu'on puisse
encore espérer s'y baigner. De toute façon
Roland compte bien y louer une ou deux
embarcations. Emmanuelle et René ont bondi de joie
à l'idée de changer de terrain
de jeu et de pouvoir peut-être se baigner à
un endroit où il n'y a pas du tout de
courant et où l'eau n'est pas encore trop
glacée. Leurs deux mamans ont acquiescé
avec joie à cette pincée de
variété dans leur vies. Paul de son côté
est resté à la
maison pour écrire encore un peu et pour attendre
Jean qui doit passer au cours de la journée. Bandit est
resté lui aussi car Roland n'était pas certain si les
chiens étaient admis près de la plage où il
compte amener son monde.
Il est près de midi quand Paul entend les
aboiements de
Bandit. Celui-ci signale à sa façon
l'arrivée de la voiture de Jean qui s'arrête devant
la maison. Ayant sauvegardé son texte, il descend
alors à la rencontre de son ami.
Celui-ci est tout occupé à répondre
aux avances du chien en le grattant derrière les
oreilles.
- " Bonjour Paul. Comment vas-tu vieux? Aussi bien
que ton cerbère de service j'espère! Et la
famille aussi? Qu'est-ce que vous
faites de bon? Est-ce que les tristes
événements du mois dernier font
maintenant un peu plus partie du passé pour vous
comme pour ton clebs? "
- " Bonjour Jean. Ça va plutôt bien pour la
moment.
Avec un aussi bel été des indiens, comment
cela pourrait-il aller mal. L'eau est
toujours un peu froide, mais on dit qu'il y a encore des
petits lacs isolés qui
sont déjà très " baignables " dans le
parc La Vérendrye. ... As-tu dîné? Non,
parfait: j'allais justement arrêter pour manger,
alors entres et viens m'aider à
cuisiner quelque chose. Je suis tout seul avec Bandit;
tout le monde est parti
avec Roland à la recherche d'un petit lac mythique
à l'eau encore chaude. Ils
ont dû trouver, ça fait au moins trois heures
qu'ils sont partis. Ils se baignent peut-être, ou bien ils se
promènent en canot... ou alors ils sont en train de
lézarder au soleil tout simplement! "
Les deux copains entrent ensemble et s'affairent
maintenant à préparer quelque chose pour
dîner. On s'est entendu pour une "
salade du chef " improvisée à partir des
légumes frais que Jean a rapporté du
Marché Central de Montréal. Ce faisant, ils
se mettent mutuellement au courant des
derniers développements à s'être
produits sur la Terre et à la Corpo au cours du
mois dernier. Puis ils s'assoient tous deux et continuent
d'échanger tout en
mangeant. Ils en sont rendus au café quand Paul
commence à évoquer l'étrangeté
de la relation que Bandit entretien maintenant avec ses
maîtres. Fasciné par ce qu'il
vient d'apprendre, Jean presse son ami de lui servir de
canal pour expérimenter lui
aussi la grande ouverture sensorielle que maître
Bandit peut lui offrir.
- " Bon, d'accord Jean. Si tu veux bien faire entrer
monsieur du Pif, je vais ranger la vaisselle pendant ce
temps là. "
...
- " Allez, assieds-toi là et poses ta main sur mon
bras pendant que je tiens notre gourou par le coup. Bien. Attends, je
n'ai pas
encore un bon contact avec lui. Trop de poil! Voilà
qui est mieux. Avoues que
c'est tout de même assez " tripant " de savoir
vraiment ce qu'un chien
distingue de particulier lorsqu'il sent ta propre odeur
corporelle. Fascinant
n'est-ce pas. On peut même " dialoguer " avec lui.
Si tu es intéressé, je te
laisse le champs libre. Vas-y mon vieux essaie de "jaser"
un peu avec notre
ami. Tu vas voir: il est assez fort! "
Pendant de longues minutes, Jean essaie alors de
communiquer avec Bandit par Toucher Total
interposé. Au début, il a beaucoup de
peine à s'y retrouver dans le dédale
extrêmement complexe des impressions
fugitives et des souvenirs olfactifs de Bandit qui est
lui-même complètement dérouté
par cette incursion si étrange dans sa conscience.
Pour faciliter la prise de contact,
Jean essaie d'amener son guide à se
remémorer quelques uns des souvenirs qu'il
garde encore de son été.
Bien sûr, au nombre des souvenirs inoubliables de
Bandit
figure en première place la longue veille
décourageante qu'il a tenu devant la porte
de l'autobus de Jacques. Bien qu'il s'agisse
d'éléments tous aussi incohérents et
étranges les uns que les autres pour leur
conscience humaine, les deux amis
suivent tant bien que mal la ré-actualisation
essentiellement olfactive et sonore que
Bandit leur offre de la nuit tragique où Jacques
est mort. Ils entendent distinctement
la voix grave de Jacques qui discute avec un visiteur dans
son autobus, mais sans
pouvoir reconnaître vraiment aucun des mots
prononcés, puisque Bandit ne les
comprenait pas lui-même et n'en avait effectivement
retenu que la sonorité général
et le ton comme une sorte de mélodie en fait. Ils
sentent très clairement l'odeur
d'huile à moteur et d'essence qui
caractérise si bien Jean-Louis Lavigne dans le
cerveau de Bandit. Via les images confuses que sa pauvre
mémoire visuelle
conserve de ce qu'il a aperçu vaguement, ils voient
Jacques debout sur le pas de
sa porte qui dit quelque chose à Jean-Louis. Celui-
ci lui répond et farfouille sous le capot de son camion.
Beuding, beudang. Jacques lui dit encore quelque chose et rentre chez
lui. Clac. Jean-Louis démarre le moteur de son camion,
rh-rh-rh-vroom-rhvroooom. L'univers entier est estompé par
l'odeur trop forte de
l'échappement. Il ressort de son camion et
s'approche de l'autobus de Jacques. On
voit la scène confusément comme dans un
nuage, obscurcie en fait dans l'esprit de
Bandit par la forte odeur acide qui agresse ses narines.
Scrouic-clac. Jean-Louis
remonte dans son camion et les roues se mettent en
mouvement. Vroom-chik chik... cri-ik... crouch... vroom. Il est
parti.
<54> SCROUIC-CLAC
- " Quelqu'un veut une autre tasse de café? Paule?
Non. Paul? Une. Roland? Non. Jean? Deux. Ok, j'arrive."
Un rayon de soleil encore timide traverse la petite bruine
qui enveloppe la maison de Jean. En entrant par la
fenêtre la plus à l'est du grand
vivoir décagonal, son éclairage oblique
trace une ellipse claire au centre de
l'immense table centrale. Claudine y pose un plateau avec
trois tasses de café
fumant. Autour de la table, on est silencieux depuis
plusieurs minutes. Les convives
sortent alors de leurs réflexions oniriques et se
retournent vers le ballet des volutes
de fine vapeur qui dessine ses blanches spirales dans
l'air encore frais du matin.
- " Pour pister un raton, mon nez n'est sûrement pas
capable de rivaliser avec votre museau, mon cher monsieur
Bandit, mais pour
ce qui est de reconnaître l'odeur d'un bon
café, vous pouvez déclarer forfait: je suis un
maître! "
...
" Merci Claudine. "
Conscient qu'on s'intéresse à lui et
rassuré par le ton
amical de la voix de Paul, le grand chien noir qui est
couché près de la porte
d'entrée lève la tête et dresse les
oreilles en battant le sol de sa queue. Puis
comme son maître détourne son regard et se
retourne vers ses compagnons, il
repose la tête sur son tapis et pousse un long
soupir en fermant les yeux.
- " " Scrouic-clac " ... Qu'est-ce que ça pouvait
vouloir
dire un son pareil? Qu'est-ce que t'en penses Jean? C'est
intriguant, non?
Moi, ça fait déjà quelques fois que
Bandit me refait le show, mais je n'ai
toujours pas réussi à identifier avec
certitude ce qui s'est vraiment passé
pendant cet épisode là. L'odeur de gaz
d'échappement trop agressive cache
tout dans les souvenirs obnubilés de notre cher pif
à pattes! En tout cas, une
chose est sûre, Jean-Louis est redescendu de son
camion et il a failli
retourner voir Jacques. Peut-être qu'il se doutait
que quelque chose clochait...
Qu'on manquait d'air chez lui... Peut-être que
Jacques lui avait dit quelque
chose d'inquiétant... Allez savoir! Mais il n'est
pas entré... De quoi il avait l'air à ce moment
là? Bandit n'a évidemment pas remarqué ni
l'expression de son
visage, ni s'il a parlé à Jacques à
travers la porte, ni non plus le détail de ce
qu'il a fait. Dommage. "
- " Tu devrais peut-Être lui demander? À ton
Jean- Louis. Le sonder, peut-être? Comme ça, on saurait
à coup sûr. "
Paul émet un han-han sourd, opine de la tête
et replonge
son regard dans sa tasse de café.
- " " Scrouic-clac " ... " Scrouic-clac " ... Moi aussi,
c'est
ce son là qui m'intrigue. Qu'est-ce qui a pu faire
ce petit bruit là? Et je t'avoue
que je considère ça comme un défi
à mon expérience de preneur de son! J'ai
réussi à identifier la source d'à peu
près tout les autres bruits que Bandit a
entendu. Excellente prise de son monsieur du Pif. Prise
d'odeurs édifiante... Chapeau!... Mais captation de dialogue
nulle... et travail de caméra... plutôt
pauvre. ... Pellicule assez merdique... Sérieux
contrat pour un monteur, ça
monsieur! ... Et je ne parle pas de celui du monteur
sonore! "
Pendant que Jean parlait, Roland s'est levé et il
flatte la
chien qui se sent soudainement devenu vedette. La
pièce résonne maintenant du ra frénétique
que bat la queue sur le plancher.
- " Écoutez les copains, la semaine prochaine
ça va être l'anniversaire du réveil de Paul entre
mes pattes de physio bavarde. Pour
moi en tout cas c'est un anniversaire important! J'ai le
goût de fêter ça. Un
bon gros party retro - des années 80, tiens,
pourquoi pas - avec bonne bouffe
et bon vin, ça vous va? Vous serez tous là?
Bien. Je comptais inviter aussi
Jean-Louis. Vous lui parlerez à ce moment
là. Ok. C'est réglé. On peut-tu
parler d'autre chose maintenant?!"
<55> NOUVEAU PARADIGME
- " Bonjour les tourtereaux! Alors bien dormi? Un peu
tout de même? Attention Roland, la belle Paule est
bien capable de vous vider
de toute votre énergie avant que vous n'ayez le
temps de vous en apercevoir.
C'est du moins la réputation qu'elle avait à
l'Institut de Réadaptation! "
- " Claudine, s'il-te-plaît, t'as fini de ressasser
les
racontars de l'Institut. Ce qui n'était au
début qu'un petit gag et baliverne sans
méchanceté a fini par devenir une blague
plate qui n'en finissait plus et qui
s'alimentait à toutes sortes de mesquineries
jalouses. À l'Institut, j'ai toujours
fait comme si je me fichait de ce genre de
réputation, mais à dire vrai, j'ai
souvent souhaité que ça cesse. De toute
façon, côté " mangeuse d'homme
dangereuse " , toi et Paul savez très bien ce qu'il
en est vraiment! Alors, s'il-te- plaît... "
- " Tu as raison Paule, je m'excuse. En voulant
détendre l'atmosphère avec une vieille
blague usée, j'ai bien peur d'avoir
commis une bêtise en fait. Je suis
désolée. Pour me faire pardonner, je me
charge du déjeuner ce matin. Alors qu'est-ce qu'on
vous sert? Un jus d'orange
ou un pamplemousse pour commencer? Des
céréales peut-être? Après ça,
des oeufs et du bacon ou simplement des toasts et de la
confiture? Et du café,
vous en voulez avant de manger ou simplement après?
Je suis à vos ordres! "
- " Bon. ...Hum... Pour commencer, je prendrais bien
une bon verre de jus d'oranges - fraîchement
pressées s'il-vous-plaît - puis...
ce qui me ferait vraiment plaisir... c'est... que Paul
nous prépare quelques
unes de ses crêpes si succulentes! OK Paul? J'ai au
fond de votre mémoire
familiale un ou deux très bons souvenirs qui s'y
rattachent... OK? ... Merci.
Pour le café, j'attendrai à la fin du repas.
Roland aussi je pense? ... Oui, OK?"
Pendant que Paul et Claudine s'affairent dans la cuisine,
Roland et Paule récapitulent ensemble les derniers
événements qui sont venus
bouleverser leur vies. La nuit dernière, pour la
première fois Roland a dormi avec Paule, après
plusieurs mois de fréquentation où les occasions
d'intimité n'ont pas
manqué: qu'il s'agisse des nombreux traitements
dispensés par Paule à son patient
nu comme un ver ou les délicats massages que
celui-ci a commencé à donner en
retour à sa thérapeute, nue pour l'occasion
également. Pourtant, en dépit des
insinuations de Claudine, rien n'a vraiment
été consommé la nuit dernière. Roland a
en effet préféré opter une fois de plus pour une
relation essentiellement tantrique et non totale. Lui-même et
Paule ont encore trop peur de cette attirance viscérale
qui les pousse en fait dans les bras l'un de l'autre. Bien
sûr, ils n'ont pas dormi
beaucoup car ils ont passé beaucoup de temps
simplement à se serrer dans les
bras l'un de l'autre et à se caresser mutuellement
avec une délicatesse extrême.
Pendant ce temps, ils se sont ouverts l'un à
l'autre pour se confier un bon nombre
de secrets et de désirs cachés qu'ils
n'avaient jamais penser révéler un jour à
quelqu'un.
...
- " Il est tout bonnement adorable, ton petit bonhomme
et je serais très fier d'être son
père, même si je sais que cette place-là est
déjà prise... En fait, j'aimerais beaucoup que tu ou
plutôt que vous, m'acceptiez
comme... membre honoraire de votre famille... un peu
spéciale. Une sorte de " mon oncle " très familier. Je
ne veux m'imposer en aucune façon... et de ce
côté-là, Paule tu sais bien que j'ai
assez de contrôle sur moi-même pour ça: je crois
te l'avoir amplement prouvé au cours des derniers mois! Je
sais qu'il y a toujours quelque chose de latent entre Paul, Claudine
et toi. Je n'y pourrai
jamais rien: il y a trop de choses qui vous unissent.
Aussi, je ne tiens vraiment
pas à contrecarrer quoi que ce soit de ce
côté-là, ce serait vraiment trop idiot!
Vous êtes complètement embarqués dans
la création d'un nouveau
paradigme. René et Emmanuelle sont là pour
changer la face du monde...
comme jamais! Ils seront issus d'une famille
réinventée, aussi inusitée
aujourd'hui que... celle d'un autre changeur de monde
l'était pour l'époque, il y a deux milles ans!... C'est
pas des blagues! Vous avez en main tous les éléments
d'une nouvelle culture et d'une nouvelle conscience. Un nouvel
écosystème parfaitement
intégré. Je vous aime trop tous les cinq, et toi d'une
façon toute particulière Paule... pour
penser briser votre synergie, car je sais
qu'on perdrait trop pour le peu que je peux espérer
gagner en tentant de vous
séparer. Pour moi, tu dois toujours rester
maîtresse de ta vie, suivre ta
conscience et ton intuition. Je t'aime vraiment Paule. Je
t'aime et... je vous
envie... "
- " Attention les conspirateurs! J'arrive avec vos deux
verres de super jus d'orange frais pressé! Les
crêpes de mon acolyte s'en
viennent d'un instant à l'autre. On sent
déjà l'odeur de cuisson! Ne bougez
pas, j'arrive! "
Claudine sort de l'escalier du demi-sous-sol où est
située
la cuisine et, après avoir passé un chiffon
sur la table du vivoir, elle y dépose deux
grands verres de jus d'oranges devant Paule et Roland.
Puis elle redescend à la
cuisine pour préparer du café.
...
- " Voilà, Roland, tu comprend mon problème?
Ce que
Bandit nous a montré m'a laissé avec un
goût bizarre. On a compris que Jean-Louis est retourné
près de l'autobus de Jacques, qu'il est presque rentré,
puis
reparti. Le lendemain matin, ou à peu près,
Jacques s'asphyxiait dans son
autobus. Et puis il y a ce " scrouic-clac " non
identifié... À part ça, il faut que je te dise
que peu de temps avant, Claudine et moi on avait invité
Jacques à
souper. Il avait apporté son album de photos de
voyage, il nous avait
montrées en y ajoutant toutes sortes de
commentaires. Des photos, il en avait
vraiment fait beaucoup, dans tout le pays. Ça lui
servait de modèle pour son
travail de graphiste. Il y en avait une, entre autres,
qu'il avait prise dans une
vallée du désert où il s'était
perdu. Une usine ultra-moderne au milieu de nulle
part. Elle le fascinait et lui rappelait beaucoup de
souvenirs, Il l'avait montée
dans son album et semblait y tenir particulièment.
Quelques jours plus tard,
quand l'inspecteur euh... Villeneuve, nous a montré
l'album de photos de
Jacques pour identification, il a ouvert l'album, et bien
je suis à peu près
certain que cette photo, celle-là en tous cas,
avait disparu... Claudine pense
comme moi: elle a regardé cette page de l'album
avec moi elle aussi, les deux
fois. Je sais que Jacques devait montrer ses photos
à Jean-Louis, qui était
très curieux de les voir parce qu'il a
déjà vécu en Afrique, mais selon
Villeneuve, Jean-Louis prétend que Jacques ne lui a
rien donné cette fois-là.
J'aurais tendance à le croire: Jacques revenait
à peine de voyage, il avait trop de monde à voir en peu
de temps pour se départir de ses photos. Surtout
celle-là. Où est passée cette photo? "
" Alors tu comprends que je ne me sentirai pas en paix
tant que je n'aurai pas sondé notre ami. Mais il y
a un hic: monsieur Lavigne
porte absolument tout le temps une paire de gants. Ajoute
y des jeans et une
chemise à manches longues, il ne nous reste pas
beaucoup de peau à
"contacter"... Donc, si je veux le sonder, il faudra
d'abord que je lui en fasse
accepter l'idée. Si je me trompe, il n'y aura pas
de problème: dès que j'en serai
certain, je pourrai oublier tout ça. Si mon
questionnement est juste par contre,
il ne voudra rien savoir. On se connaît quand
même assez bien pour qu'il
sache que je peux être très... touchant. Il
m'a déjà laissé lui toucher le front,
alors le Toucher Total, il connaît. Pourtant s'il ne
fait que refuser, je reste avec
mon questionnement. Je suis coincé. "
- " Si tu veux, je peux t'aider. J'ai déjà
eu à immobiliser
des délinquants ou des aliénés. Quand
Jean-Louis sera là, au party, tu pourra
lui parler. Je me tiendrai tout près. Il ne pourra
pas t'empêcher de le sonder. Je te promet de ne pas lui faire
le moindre mal, mais il ne pourra pas
t'empêcher de le sonder, tu peux me faire confiance.
Si tu te trompes, on
pourra toujours s'expliquer et s'excuser. Si tu as raison,
par contre... "
- " Oh ça, c'est un tout petit problème de
mise en
scène pour notre ami Jean Vidéo St-Pierre,
j'en suis sûr. "
- " HÉ ho les gars! Si vous permettez un
commentaire
d'une pauvre nana qui est sûrement là par pur
hasard: vous faites encore des
plans de gars, entre gars, avec rien'que des gars dedans,
et des gars qui se
comportent en gars, en vrais "tough": un peu macho sur les
bords votre
histoire! Vous pensez-pas? ... Si j'osais, j'ajouterais
peut-être mon grain de
subtilité féminine... Je peux? "
- " Pardonnes-nous Paule, tu as raison. Ton grain de
subtilité féminine serait tout à fait
le bienvenu. Même qu'il nous le faut
absolument j'en suis sûr! J'ai déjà eu
l'occasion de réfléchir avec toi dans ma
tête... J'en sais quelque chose! Dis-nous vite! Nous
mourrons de goûter à la
quintessence de la subtilité. Nous sommes tout
ouïes! S'exclama Paul en
faisant de grands gestes mélodramatiques. "
- " Ok! On se calme... on se calme. D'accord. On
reprendra pas depuis le début ce serait trop long,
juste à partir de là où c'est
vraiment important: Paul veux "toucher" Jean-Louis sur la
peau. Tu veux sa
peau, quoi? ... Assez longtemps pour répondre
à tes inquiétudes. ... Le
problème c'est qu'il est généralement
" intouchable " : il est toujours trop
habillés. C'est à peu près ça?
"
- " Oui... c'est en plein ça! "
- " Alors pourquoi ne pas organiser un " beach party "
d'automne? On remplit le grand bain, on débarrasse le grand
vivoir, on y
installe un petit filet de ballon volant, on joue avec un
ballon de fête; il faudrait
un gros ventilateur, quelques-uns de vos gros spots de
cinéma déguisés en
soleils... un paquet de serviettes de plage... on sert du
punch... tant qu'à
donner dans le kitsch: Roland pourrait peut-être
même nous bricoler un ou
deux palmiers en bois ou en carton, et... on
déclare le maillot de bain costume de circonstance pour la
soirée! "
- " GÉNIAL! Le hic c'est que Jean-Louis n'est pas
un
gars qui se baigne. Il dit qu'il a peur de l'eau. Si on
veut qu'il vienne à coup sûr,
on pourra pas mettre le costume de bain obligatoire... Il
n'en met jamais et je
ne suis même pas certain s'il en a un! "
- " Peut-Être? Mais on peut toujours essayer. Je
pourrais peut-être essayer d'user de toute ma
persuasion féminine pour vous
l'amener en maillot pour le party. Et si ce butor
rapplique ici couvert de tissu,
je vais vous le déshabiller moi, il y coupera pas!
S'il le faut, tu lui prêtera un
maillot... et je lui mettrai moi-même, tiens! Sinon
je vous le flanque à l'eau tout habillé! Vous
allez-voir: on va quand même bien s'amuser, c'est moi qui vous
le dit. J'ai l'intention de mettre beaucoup de vie dans
cette soirée. Après tout
cet anniversaire est assez important pour moi aussi:
ça quand même été le
début de quelque chose qui allait changer
totalement ma propre vie... "
" Fiez-vous à nous, on va vous organiser un
anniversaire de réveil absolument inoubliable. Quoi
qu'il arrive! Ok? "
" Et puis après tout: quoi de plus drôle
qu'un bon gros
beach party quétaine pour réveiller les
bêtes en nous et casser la monotonie.
Ça fait toujours un peu nostalgique. Nostalgique ou
impatient... selon que l'Été
est loin devant ou derrière... Comme ça,
c'est Ok? Je vais me charger d'inviter
Jean-Louis. Ha oui, ça va être un "beach
party surprise". Toi et Claudine ne
savez rien. C'est une surprise qu'on vous organise.
Roland, Jean et moi, on
veut vous fêter Si ça n'est pas une
idée à toi, peut-être que notre ami va moins
se méfier, si méfiance il doit y avoir, bien
sûr! Ok? Vis-à-vis de Jean-Louis, toi
qui sais toujours tout, au pire tu peux te douter qu'il se
prépare quelque chose
dans ton dos, mais tu ne sais pas quoi. Tu n'es sûr
de rien. Ok? "
<56> BEACH PARTY:
SURPRISES!
- " Est-ce que le bain-piscine est toujours plein? "
- " Oui et non. Il y a toujours du monde dedans.
Emmanuelle, René et Marie-Elfe en ce moment,
Christiane les surveille. Mais
ils peuvent sûrement te faire une petite place si tu
veux, Michel. ... Plus tard?
Ok. "
Le grand vivoir de Jean a été vidé et
transformé en plage
du sud avec l'eau (le bain), le soleil (un
éclairage très chaud et éclatant), on a
installé un vrai carré de sable dans un
coin, deux magnifiques palmiers peints sur
des panneaux de " foamcore " découpés, une
espèce de filet de ballon volant; la
plupart des convives sont installés dans des
chaises de toile pliantes ou alors sur
des coussins et de grandes serviettes de plage
étendues sur le plancher. On sirote
du punch glacé, du jus ou de la bière. Jean
a mis un environnement sonore
d'oiseaux des îles.
- " Jean, est-ce que Claudine et Paul vont bientôt
arriver? Qui s'occupe d'eux? Vous êtes certains
qu'ils ne se doutent de rien? "
- " Ils ne devraient pas tarder. C'est Jean-Louis qui
s'occupe d'eux. Aujourd'hui, il les a amené voir un
site naturel inoubliable en
Haute-Gatineau. On l'appelle " le Pont de Pierre " .
Paraît que c'est de toute
beauté. Mais pour le trouver, il faut y aller avec
quelqu'un qui connaît bien la
place, parce qu'il faut faire un bon bout dans le bois
pour y arriver. C'est une
expédition qui vous occupe un journée
complète! Claudine ne l'a jamais vu et
Paul serait incapable de retrouver le chemin tout seul.
Alors Jean-Louis a eu
l'idée de les y amener aujourd'hui. Il a fait beau
et plutôt chaud... mais les
froids du début de l'automne nous ont
déjà débarrassés des moustiques et on
voit mieux à travers les arbres quand ils ont perdu
leurs feuilles. "
" HÉ Paule, te voilà. Tout va bien à
la cuisine? ... Ah comme ça c'est Michel qui doit prendre les
choses en main en bas? ... OK ...
Il s'en vient. ... Parfait. "
...
" Mais le plus drôle de nous tous, c'est encore ton
copain Roland. Est-ce qu'il a déjà vraiment
été un G.O.? Dans un Club Med? Peut-être. Ah, tu
le sais pas. À le voir diriger les jeux sur "la plage", on
jurerais
que oui! Il fait plus vrai que nature! "
" Toi, tu as été trop occupée
à organiser ça aujourd'hui
pour mettre ton maillot? Attention, si tu ne te changes
pas bientôt, on va te
flanquer à l'eau toute habillée. Tu connais
la règle. D'ailleurs c'est toi qui l'a
proposée! "
- " Non je ne me suis pas encore changée. Je
préfère
attendre que les autres arrivent pour faire ça. Il
y en a un que je veux
absolument voir en maillot... Peut-être mon exemple
le convaincra-t-il. Sinon,
je compte bien inventer un jeu pour qu'il ne puisse pas
s'en tirer! Votre caméra
va nous immortaliser tout ça? Ok."
- " Oui, de ce côté-là tout est
prêt. Je vais d'ailleurs faire un petit tour du party pour
prendre quelques images. Comme ça, mon
vidéo servira au moins à nous rappeler de ce
party mémorable, s'il ne devait
Éventuellement pas servir à ce que tu
sais... Je vais d'abord aller tourner ton
ami le G.O. qui anime le match de LA CORPO vs L'Institut.
Match épique: les
filles de L'Institut sont habituées de jouer
à ce jeu-là, mais à la CORPO, sur les
tournages les gars jouent ensemble au aqui assez souvent
qu'il ne faudrait
pas les compter pour battus tout de suite: empêcher
quelque chose de tomber
par terre, y connaissent! "
- " L'esprit est pas mal bon. C'est " tripant " que tout
ce monde aie pu venir. C'est un beau party, Ok.
J'espère que l'envers va être
aussi calme..."
Paule a bien remarqué que l'idée de Jean
d'inviter à un
même party lui, ses confrères,
célibataires pour la plupart, et elle, ses consoeurs,
presque toutes aussi célibataires, donne
déjà à la fête un allant remarquable.
Puisque plusieurs d'entre eux et elles avaient
accepté de venir, Paule avait préféré
limiter ses invités et oublier ceux de ses nouveaux
patients de la région qui auraient
pu venir. Sauf Roland bien sûr... Son cher Roland
est d'ailleurs fortement courtisé
en ce moment par la sournoise Pascale, capitaine de
l'équipe des physios, qui
cherche à gagner la faveur de l'arbitre-animateur.
Mais l'heure n'est sûrement pas à la jalousie... Les
voix cristallines des trois enfants qui fusent de la salle de bain
ajoute une touche de gaieté très
juvénile. Ils semblent tous les trois ravis de leurs
retrouvailles.
...
" Ah mais un véhicule arrive... C'est le camion de
Jean- Louis! ... Ce sont eux! ... Ils descendent et... merde, je
pense qu'il va me falloir
éplucher un oignon ce soir. Ok mon gars, attends un
peu pour voir..."
Quand ils entrent enfin et se débarrassent de leurs
manteaux d'automne, les trois nouveaux arrivants sont
accueillis chaleureusement,
l'un par un groupe de physios qui, l'assaillent en bonnes
professionnelles, de
questions et de commentaires sur sa forme physique et sa
santé, toutes sortes de
remarques sur la qualité de la posture, la couleur
du costume, la longueur des
manches; l'autre par une équipe de techniciens
zélés qui discutent autour d'elle de
technicités de mise en scène, couleurs de
fards et détails d'éclairage etc. pour la
mettre en valeur; le troisième enfin est assailli
par une jeune sylphide et deux petits
chérubins tout nus et dégoulinants qui lui
grimpent littéralement sur le dos. Jean
alterne entre un groupe et l'autre avec sa caméra
et essaie de fixer sur vidéo toute
la pagaille de ce moment magique. Au bout de quelques
minutes d'effusions
démonstratives, en partie improvisées, en
partie "théatralisées", c'est finalement Paule qui
revient de la cuisine en battant vigoureusement dans une grande
poëlonne avec une grosse cuillère de métal qui
réussit finalement à enterrer le
tintamarre ambiant et à imposer une sorte de
"silence".
- " Holà tous le monde! Vous voyez bien que nos
visiteurs du nord ont encore leurs costumes d'esquimaux!
Ayez pitié d'eux et
laissez les se changer! ... Allez les copains, venez en
haut, on va enfiler nos
maillots. Tout le monde a son maillot? ... Non. Jean, tu
peux lui en prêter un?
... Une paire de bermudas... Ok. Il y a des touristes qui
viennent sur nos plage
habillés de toutes sortes de façons!
Habillés ou... déshabillés! Hein les
enfants? ... On y peux rien! À chacun sa
façon de voir, où d'être vu... Ok, mettons que
les bermudas, ça va faire pareil: on va pas être plus
crétin,
pardon catholique, que le pape tout de même. Michel,
s'il-te-plaît, tu peux
commencer à servir les amuse-gueule pendant ce
temps là. Merci. À tout de suite, le monde!"
...
- " Sers-moi un autre verre de punch, s'il-te-plaît
Paul.
... Ok, merci. La fête se déroule bien. Tout
le monde s'amuse ferme. Je pense
qu'il s'est même révélé de
nouvelles passions. Tu as vu comment la petite
Nicole et ton copain Sylvain ne se sont pas
lâchés un instant depuis que Jean
les a présentés l'un à l'autre? Et
Robert? Tu penses pas qu'il est pas rigolo à
essayer de draguer toutes les jeunes physios l'une
après l'autre! ... Le démon
du midi, oui! Et les enfants dans tout ça! Des
vraies petites guêpes, qui
butinent d'un groupe à l'autre; en piquant les
susceptibilités ici et là pour
secouer le monde. ... Heu... Est-ce que tu as eu
l'occasion de... prendre
contact?... "
- " Oui et non. En fait, on s'est un peu touchés
tout à
l'heure, pendant le repas. Pas assez longtemps pour que je
puisse aller bien
loin, mais assez longtemps pour que j'aie envie de creuser
plus profondément.
J'ai essayé de faire ça discrètement
et j'espère qu'il ne se doute pas trop de
mes intentions. Je vais continuer de guetter les occasions
de contact même
superficiel, mais j'ai bien peur que pour régler
vraiment la question, il va falloir
que je change de stratégie à un moment
donné. Je ne pourrai pas encore
longtemps tourner autour du pot."
" Mais assez conspiré, viens Paule, on va remonter
rejoindre les autres, Les enfants me suggéraient
tantôt un grand jeu de colin-maillard pendant que tout le monde
est encore là et... qu'il n'y a encore
personne de saoul. Ça promet d'être amusant
et ça devrait me permettre de
solutionner tous nos proplèmes, tu ne penses
pas?... Viens avec moi, on va
proclamer que " l'heure du grand Colin Maillard " est
arrivé!"
- " Ok. Tope là! Attends, je reprends la "
poëllonne de
parole " et j'arrive."
C'est transformée en batteuse de gong absolument
fébrile
que Paule remonte de la cuisine, suivie de Paul qui
s'avance en levant une main en
signe d'apaisement, pour indiquer clairement que c'est
pour lui obtenir l'attention de
tout le monde pour une déclaration, que Paule fait
tout ce tintamarre. En quelques
instants, tout le monde s'est tû, ou à peu
près, trop curieux de savoir ce que leurs
hôtes leur ont préparé comme suite.
- " Oyez! Oyez tout le monde! On a bien mangé? ...
Le
punch était pas trop vilain? ... Alors on peut
sortir le hibachi dehors et mettre
tout en place pour une bonne partie de colin-maillard. Ok?
Fermez toutes les
portes. Mettez vos assiettes et vos verres en
sécurité, s'il-vous-plaît! Marie-Elfe, est-ce que
tu veux choisir notre premier aveugle? ... Roland? Ok. Marie-Elfe,
Toi et tes deux assistants, vous voulez-bien lui mettre un bandeau
sur les
yeux. Ok? Vous allez être nos " officiers du bandeau
" pour commencer. Et
assurez-vous bien qu'il ne verra rien du tout! On a un
bandeau? ... Merci
Christiane, ça va être parfait. Ah oui, pour
que notre aveugle soit libéré, il faut
absolument qu'il vous donne le prénom de celui ou
celle qu'il a capturé. S'il ne
s'en souvient pas et même s'il pense savoir qui il a
pris, ça ne vaudra rien. On ne veut pas de descriptions: on
veut des noms! Tant pis pour lui! Il faudra qu'il
capture quelqu'un d'autre. Compris? ... Officiers du
bandeau? "Officez", je
vous prie !"
Dès que les enfants ont voilà les yeux de
Roland, une demi-douzaine de mains le font tournoyer
énergiquement pour le mêler un peu plus
et lui faire perdre le nord. Quand on le laisse, il en est
tout groggy. Il déambule alors
les mains tendues, en réponse à toutes
sortes d'appels ou de petits bruits furtifs,
faits par les multiples convives, qui s'évertuent
à lui donner toutes sortes
d'indications trompeuses.
- " Ah toi je te tiens! ... Mais qui c'est ça? ...
C'est... un
gars! Lequel? ... Je pense que je te vois dans ma
tête. C'est toi qui porte une
casquette des Expos, et tu t'appelles... Il n'y a pas
quelqu'un qui veux m'aider?
Non? Vous Êtes durs! Je ne connaissais pratiquement
personne de votre
gang moi avant aujourd'hui."
...
"Tu t'appelles... Pierre? ... Jean? ... Jacques? ... Paul?
... Arthur?... Albert? ... Simon?... Gilles? ... Euclide,
calvaire? ...
"Ouais... Tant pis, vas-t-en mon gars, je ne me souvient
absolument pas de ton nom! Va falloir que j'en attrape un
autre. ... HÉ les
copines, gênez vous pas: continuer à venir me
chatouiller à la sauvette si vous
voulez, comme ça je vais avoir moins de
difficultés à attraper une nouvelle
proie. ... Ah j'en tiens un autre. ... Non UNE autre,
pardon. Excuser mes mains
polissonnes mademoiselle, mais votre maillot est si
petit... Quel curieux
maillot d'ailleurs. C'est... Claudine? Non, alors c'est...
c'est... la féroce
capitaine des physios, je pense. Attends que je tâte
un peu mieux ton visage,
ma belle, mes doigts de potier vont t'identifier à
coup sûr. ... Oui... C'est bien
toi: c'est Pascale! "
Quelques instants plus tard, Roland est
libéré de son
bandeau et c'est maintenant Pascale que erre à
droite et à gauche à la poursuite
des nombreux fantômes qui tournent autour d'elle.
Elle bondit à tout bout de
champs pour capturer les responsables de toutes sortes de
petits bruits et n'arrive à chaque fois qu'à attraper
un courant d'air. Elle finit par agripper enfin quelqu'un
qui ne s'est pas esquivé à temps et le tient
d'une main pendant qu'elle le tâte de
l'autre pour l'identifier.
- " Toi, t'es... un gars... attendez, Robert? Non. ... Tu
portes des gants... t'es... le gars en bermudas! C'est toi
qui as amené Paul et Claudine tout à l'heure, et tu
t'appelles... Jean-Guy! Non? heu... Jean... Jean-Louis! C'est
ça? Enfin! J'commençais à avoir peur de
finir la soirée aveugle. "
- " Officiers du bandeau? "Officez" je vous prie. "
...
C'est maintenant au tour de Jean-Louis à courir
après des
fantômes hilares qui ne se privent pas pour le
tourner en tête de turc lui-aussi.
<57> "RIEN QUE DES
MENTERIES"
Après avoir capturé un gars de la CORPO et
trois physios
qu'il a pourtant tâtées de très
près... sans réussir pour autant à se rappeler
de leurs
noms, Jean-Louis finit par attraper le seul fantôme
dont les esquivades ne sont que
des feintes. Celui-ci le tient maintenant par les genoux
et s'est accroupi bien en face
de lui. Jean-Louis a les jambes légèrement
pliées et rentre la tête et les épaules,
comme pour esquiver un coup. Ils restent là au
milieu de la pièce, sans dire un mot,
à tourner en rond comme dans une danse sociale.
L'expression du visage de Paul
ressemble à une sorte de moiré puisqu'il est
sans cesse parcouru par de reflets
souvent très nets des feux de l'ahurissement total
de Jean-Louis.
- " Mais il est complètement
déconnecté, le mec! HÉ
Ho! " lance le gars de la CORPO que Jean-Louis avait
attrapé un peu plus tôt.
"
Dès que le contact a été pris, Paule,
Jean et Roland se
sont rapprochés du couple. Pendant que Paule
demande discrètement le silence,
l'index posé sur la bouche, en tournant furtivement
autour du curieux couple qui
danse, Jean les suit de près avec une large focale
et essaie de toujours garder un
cadrage assez serré sur Jean-Louis pour être
bien certain de ne rien manquer. Roland se colle à eux et
s'assure que rien ni personne ne risque de faire trébucher
l'un ou l'autre des protagonistes. Tout le monde est
maintenant aux aguets, trop
intrigué par le ballet étrange qui se
déroule sous leurs yeux pour souffler mot, si ce
n'est sous forme de murmure interrogatif. Tout à
coup, Jean-Louis se redresse et
les mots commencent à débouler de sa bouche:
- " Calvaire! Ben non! ... Voyons, c'est même pas
vrai!
... Tu ne sais rien de tout ça! T'as rien vu!
T'étais même pas là! Y a personne
qui peut savoir. Y a personne qui a rien vu, ça se
peut pas... Y a pas de
preuves! ... Ça s'peut pas. ... Un témoin,
quel témoin? ... Un bandit. Ouais, un
bandit mon oeil! ... Hein? ... Toi? J'te crois pas. ... De
toutes façons l'enquête
est finie! ... la police l'a dit: c'Était un
accident. Rien qu'un accident! ... Hein? ... Mais puisque j'te dis
qu'c'était un accident pour vrai. ... Bien oui c'est moi
qui a décroché la tôle au dessus de sa
prise d'air. ... Pis oui, c'est bien vrai
qu'y est mort à cause de ça, si tu veux,
mais c'est rien qu'un accident quand
même! J'voulais pas qu'y en meure! ... Ben oui, j'ai
été payé pour faire ça. Mais
le gars qui m'avait payé m'avait dit qu'y serait
juste un peu " stone " ! Comme
dopé... pis qu'ça allait même prendre
quelques heures avant qu'ça se passe...
pis qu'là y dormirait profondément rien que
quelques heures à peine... pis
qu'après Jacques allait se réveiller, comme
si de rien n'Était. ... ... Ben non. Le
gars devait juste passer plus tard dans la journée
pour reprendre une photo
que Jacques y aurait volée, une photo importante
pour lui pis son boss, pis
après y devait déboucher le tuyau!... ...
ben non, calvaire! Il me l'avait juré!
L'hostie! ... " Y a pas de danger " , qu'y m'avait dit! "
J'va l'déboucher l'tuyau,
inquiètes-toi pas " , qu'y m'avait dit... " J'sais
quand y faut revenir, j'ai déjà fait ça. " qu'y
m'avait dit. Y m'avait même montré un bout de papier pas
lisable,
tout écrit en charabia pis en pattes de mouches,
qu'y disait qu'c'était son
diplôme d'ingénieur! L'hostie! ... J'y ai
fait confiance! ... Ben, j'y ai fait
confiance, pis y m'a fourré: y est r'venu prendre
sa photo, all right, mais y a
jamais débouché le tuyau, l'hostie! ... Ben
non, puisque j'te dis qu'j'voulais pas y faire de mal! ... ... Lui,
l'hostie, c'était même pas un tchum. ... J'le
connaissais
pas personnellement pour vrai. C't'un gars qu'j'avais
juste rencontré de même!
... Ben, c't'un indien qui m'l'avait
présenté chez Martineau. ... " Chez Martineau
" ... ben oui, t'sé ben: la grosse taverne à
Maniwaki. Là où's'que tout l'monde
se tient, calvaire. ... C'était un étrange,
ouais un vrai étrange là... tu sais un peu
comme une sorte de nègre, mais en plus pâle
un peu... ... Y disait qu'y
s'appelait " Ali Kiéfou " , ou quelque chose comme
ça. Y s'appelait Ali en tous
cas. ... Ben y m'avait donné cent piastres
d'avance, pis y disait qu'y allait m'en
donner un autre cent quand il aurait sa photo... ... Ben
non, y est jamais r'venu
l'hostie! ... Ben non je l'ai jamais r'vu depuis ce temps
là... évaporé, l'hostie de
sale! ... J'l'ai jamais r'vu depuis ce jour là,
c'est vrai, mais si je descends faire
un p'tit tour à Montréal, j'ai quelques
idées d'où's'que je pourrait le trouver. ...
un restaurant arabe où qu'y disait qu'y
travaillait, par exemple. ... C'est vrai
calvaire, moi-aussi j'y ai pensé, chu pas un cave!
...Mais y disait qu'son
diplôme d'ingénieur y y manquait de quoi pour
pouvoir travailler ici, ça fait
qu'en attendant y travaillait dans un restaurant... ...
Ben oui. Y a déjà téléphoné
là, une fois, à son boss, à partir de
chez nous. ... Pour l'avertir qu'ça y
prendrait une semaine de plus long d'vacances. ... Ben
sûr que non, calvaire,
y'se parlait en arabe ou une autre langue comme ça,
ça fait que j'ai rien
compris pour vrai, moi. ... Mais c'est ça qu'y m'a
dit qu'y avait dit, calvaire! ...
Ouais! ... Pis y disait qu'y allait r'venir au restaurant,
tout de suite après ça! ...
Ouais, calvaire ... Non j'haïrait pas ça y
mettre mon poing dans la face si je le repoigne, l'hostie ...
Après tout, Jacques c'Était quand même un maudit
bon
gars! ... et pis à cause d'un hostie de menteur
sale y est mort aujourd'hui,
calvaire. ... Ouais. ... Ouais. ... Bon t'es tu content
là, j't'ai tout dit ce que je
savais, calvaire! ... Tu peux tu m'lâcher patience,
là? ... ... Quoi?... Témoigner? ... Témoigner en
cours, moi! ... Pourquoi qu'j'irais témoigner, hostie? ... ...
...
Tu me connais mal si tu penses que j'va aller faire le
singe à témoigner devant
un juge, quand t'as déjà un autre
témoin pour faire ça! ... ... Bon, OK c'est
correct d'abord, je te l'avoue, mais si c'est vrai que
t'as déjà un témoin qui a
tout vu pis qu'toi tu sais tout, t'as pas besoin d'moi! ..
... Bon OK, OK, T'en sais
bien trop, ça doit être un hostie d'bon
témoin que t'as mon gars! ... Ouais,
ouais... ... T'as p't'être raison. ... Ouais, c'est
correct... M'a témoigner. ... M'a
témoigner " all right " mais c'est rien que parce
que j'veux qu'on sache ben
que c'est rien qu'un accident. C'que j'ai fait, c'est pas
c'qu'on pourrait penser,
ça fait qu'y faut qu'j'l'explique. Ça fait
que: correct m'a témoigner ... Correct. ... Un meurtre? ...
Comment ça un meurtre? ... Ouais. ... Mais... ... correct,
calvaire! ... C'est pas moi qui l'ai fait en tout cas! ...
Correct, correct, mais
j'voulais pas ça! ... J'voyais pas ça de
même, moi ... J'me suis juste fait fourré
par un calvaire d'hostie de sale qui m'avait dit rien que
des menteries! Rien
que des maudites menteries, calvaire! " ...
Les yeux de Jean-Louis sont toujours bandés et les
deux
hommes sont maintenant à genoux au milieu du
vivoir. Paul tient Jean-Louis serré
entre ses bras, comme pour le réconforter, et les
épaules de ce dernier tressautent
sans arrêt depuis qu'il est tombé en
sanglots. Autour, on garde un silence religieux
et on est absolument fasciné par la scène
d'une rare intensité qui s'y déroule.
<58> "ÇA VOUS VA? ...
GOOD"
- " Non. Ils sont sortis; mais, ils ne sont pas bien loin,
hein les enfants? ... Où ça les amis? ...
C'est ça!. Chez Paul lui-même. C'est ça.
Oui monsieur, c'est ça: dans la drôle de
petite maison là-bas. Au revoir. "
La voiture de la sûreté du Québec va
se stationner juste en face de l'icosaèdre de Paul et
Villneuve en descend avec une molette et va
frapper à la porte quand celle-ci s'ouvre d'elle
même. Claudine l'accueille à bras
ouverts, avec un grand sourire sur les lèvres mais
aussi un mélange d'inquiétude et de point
d'interrogation dans les yeux.
- " Bonjour inspecteur, entrez vite, il ne fait pas chaud
aujourd'hui. Donnez-moi votre manteau. Merci. Tenez,
asseyez vous ici. On
peut vous servir un quelque chose? Un café? ...
Non? ... Bon. Pas la peine de
vous demander ce qui vous amène... On peut avoir
des nouvelles? Où en sont
les choses? "
- " Merci. L'affaire évolue... disons, très
bien. Très
impressionnante votre cassette les amis. Quand vos copains
nous ont amené
le gars, Jean-Louis Lavigne, il était encore sous
le choc de ce qui lui était
arrivé! Je pense qu'il n'avait toujours pas bien
compris ce qui venait de se
passer! ... moi non plus d'ailleurs ... Après, j'ai
visionné la cassette au complet,
deux fois plutôt qu'une même! Je ne comprends
pas comment vous avez pu
arriver à ça, monsieur Tardif et j'vous
avoue que j'aimerais bien ça être
capable de faire parler un coupable comme ça...
Mais je ne pense pas que je
pourrais jamais y arriver... "
" Madame de Lacoët, vous m'aviez dit, lors d'une de
nos rencontres: " on ne ment pas à Paul, personne!
" Je vous ai crû... mais
avec un grain de sel, si on peut dire. Mais ce que j'ai vu
sur votre cassette a vraiment dépassé tout ce que
j'avais pu imaginer! Un vrai psychodrame!
Comment lui parliez-vous? en chuchotant? Pas fort en tout
cas: on n'entend
que le pauvre Jean-Louis Lavigne. En tout cas si ça
n'est pas une mise en
scène organisée, à la "Surprise-
Surprise", laissez-moi vous dire que je l'ai
trouvée vraiment très impressionnante votre
technique! En fait, avec le
nombre de témoignages que j'ai pu recueillir pour
corroborer votre version et
votre vidéo, je suis bien certain que ça
n'est pas un coup monté. ... J'aurais
bien besoin de voir comment ça se passe pour vrai
pour comprendre un peu
plus. ... J'ai d'ailleurs montré votre vidéo
à des collègues de la RCMP qui n'en
sont pas revenu eux non plus! Ah oui, il a bien fallu que
j'avertisse la police
fédérale: il y a eu un meurtre au Canada,
commis par un étranger, sur un
citoyen canadien qui revenait à peine de
l'étranger lui-même, un meurtre
habilement maquillé en accident et ça, pour
récupérer une photo. Une
mystérieuse photo aujourd'hui disparue! Je n'avais
pas le choix! "
" Et bien les gars de la RCMP m'ont dit qu'ils
aimeraient ça vous rencontrer monsieur Tardif pour
que vous leur donniez un
peu un coup de main pour interroger quelqu'un
peut-être... Un certain
Mustapha Hassan, propriétaire du "Croissant
Doré", un restaurant chiite de
Montréal. C'est lui que leurs services ont
identifié comme étant le patron du
fameux Ali de Jean-Louis Lavigne. Si vous acceptez, il
propose de venir vous
chercher en hélicoptère pour vous amener
à leur quartier général d'Ottawa. Ils
ont déjà amené monsieur Hassan
à Ottawa, parce qu'il jugent l'affaire très grave au
plan de la diplomatie internationale. C'est un dossier pour le SCRS.
Ils m'ont dit que si vous voulez, vous seriez revenu dans
la même journée! Ils
comptent beaucoup sur vous... Je peux leur confirmer que
vous acceptez? "
Pris par surprise par la demande inattendue de
l'inspecteur
Villineuve, Paul demande à réfléchir
un peu et fais signe à ses amis de s'approcher. Claudine,
Paule, Jean et Paul se sont penchés au dessus la petite table
centrale et, leurs huit mains réunies au milieu de la table,
ils discutent de la chose en
silence. À côté d'eux et pourtant si
loin, Villeneuve suit sans bien comprendre le
regard de Paul qui va de l'un à l'autre de ses amis
sans qu'un seul mot soi
prononcé.
- " Ok, c'est d'accord: il va y aller. Il va vous le
cuisiner
votre Mustapha! Nous autres aussi on aimerait bien
ça le trouver le fameux
Ali. Si pour ça, Paul doit tirer les vers du nez
de... du président des États-Unis
ou du pape tiens, s'il le faut, il va vous le faire, Ok.
Il va y aller, mais nous
autres on va pas le laisser partir tout seul. Vous direz
à vos RCMP que leur
hélicoptère devra emmener au moins cinq
passagers! Ok là? "
- " Pas de problème.
- " Cinq passagers dont un avec une caméra
vidéo?"
- " Pas de problème, vous me donnez leurs noms et
je vous organise ça. En principe on revient dans la même
journée, mais si
vous voulez, vous pouvez rester plus longtemps et en
profiter pour visiter les
musées ou faire des emplettes. L'hôtel et
tous les frais sont payés, bien
entendu... "
- " Hum... Cinq passagers adultes et trois enfants peut-
être? "
- " Peut-être... Je ne sais pas si leurs
hélicos peuvent
enlever autant de passagers avec armes et bagages, il fait
que je vérifie. Ah
oui, au fait, moi aussi j'y serai, mais j'y vais en
fourgon avec monsieur
Lavigne... On se retrouvera donc là bas. Je
vérifie pour l'hélico et puis je vous
rappelle sur votre téléphone cellulaire
monsieur St-Pierre. On fait comme ça?
Bien, alors à demain. "
... ... ...
Le lendemain matin, quand l'hélicoptère se
pose pour
prendre ses passagers, le pilote est forcé de
redécoler presque tout de suite pour
permettre à trois petites pestes
récalcitrantes de faire un petit tour
d'hélicoptère au
dessus de La Terre et de la rivière.
- " Si on peut même pas faire un tour dans les airs
avant, on vous laisse pas amener nos parents, bon! ...
Vous aviez juste à venir
avec un plus gros appareil! ... Tant pis, c'est pas notre
problème! ... Nous
autres il faut absolument qu'on vérifie si votre
machine marche bien avant de
vous laisser y embarquer nos parents! ... C'est ça
ou rien, compris! "
Plutôt décontenancé par
l'intransigeance des trois enfants,
après avoir demandé et obtenu par radio
l'autorisation de ses supérieurs, le pilote s'est fait un
plaisir de céder au chantage et il est en fait ravi d'emmener
en l'air les
trois enfants, accompagnés de Jean avec sa
caméra. Ceux-ci saluent avec moult
"Haaa" et "Hooo" admiratifs chacune des manoeuvres habiles
que fait le pilote pour
leur faire voir "leur Terre" aussi en détails que
possible dans le peu de temps qui lui est dévolu. Il vont
même survoler le village de Montcerf quelques instants. Ils
sont tordus de rire quand ils aperçoivent le petit
Danny Dannis courir à droite et à
gauche pour ramasser la pile de prospectus publicitaires
qu'il allait distribuer et qui
ont été dispersés en tous sens
à cause du vent soulevé par leur
hélicoptère.
Après ce court intermède, c'est finalement
le moment du
départ et les enfants sont réunis autour de
Christiane.
- " Au revoir les copains! Inquiétez-bous pas pour
le
reste de la famille, je m'en occupe. Si vous devez restez
plus longtemps,
téléphonez, on va bien s'organiser.
Amusez-vous bien! Vous nous
raconterez... "
Encore tous joyeux de leur tour de "libellule
mécanique",
les enfants la regardent partir en agitant les bras pour
saluer leurs parents qui s'en
vont. Après un vol sans histoire d'une demi-heure
à peine, l'hélicoptère se pose
enfin à l'héliport situé à
côté d'un édifice de la banlieue d'Ottawa. Un
constable de
service les y attend et leur demande de le suivre à
l'intérieur. Quand ils pénètrent
enfin dans l'antichambre du bureau où les attends
l'officier responsable de
l'enquête qui les concerne, ils sont accueillis par
l'inspecteur Villeneuve.
- " Bonjour messieurs dames. Je vous présente le
lieutenant " Ted Thompson " , officier enquêteur de la police
montée du
Canada et responsable de " notre " enquête. ...
Monsieur Lafrance, collègue
responsable au SCRS. ... Madame Claudine de Lacoët et
madame Paule
Sauvageau, physiothérapeutes, monsieur Jean
St-Pierre, l'as cameraman,
monsieur Paul Tardif, mon expert en interrogatoire
délicat; celui " à qui on ne
ment jamais. Personne " ... Et son assistant, monsieur
Roland Mirette. "
...
- " Bonjour messieurs dames. Soyez les bienvenus
dans les locaux de la Gendarmerie Royale du Canada dans la
capitale
nationale. Dans des bureaux du " SCRS " , le " Service
Canadien de
Renseignement de Sécurité " en fait. Entrez
et prenez-vous des chaises, je
vous en prie. Avez-vous déjà
déjeuné? Est-ce que je peux vous faire apporter
quelque chose? Thé? Café? Croissants,
beignes ou brioches? ... Quatre cafés
seulement? Good. ... avec lait et sucre? ... Good.
Monsieur Wier, vous voulez
vous en occuper, s'il vous plaît? ... Good. Merci. "
Le lieutenant Ted Thomson de la GRC, affiche un air
"très
british", avec son costume de tweed de la meilleure
qualité et ses cheveux plutôt
courts, bien peignés et presqu'entièrement
blancs mais avec tout au plus quelques
reflets gris qui leur donnent un air presque
métalique et une moustache abondante
et tombant de chaque côté de sa bouche aux
lèvres crispées vers l'avant. Son
collège par contre, M. Lafrance du SCRS, porte un
ensemble complet veston noir à rayures et donne vraiment
l'impression d'être un jeune étudiant de "College"
américain qui aurait déniché un
emploi d'été de caissier de banque.
" Je vous ai fait venir pour nous aider à
interroger un
témoin un peu, comment dire... délicat,
disons délicat à cuisiner. Comme l'inspecteur
Villeneuve a dû déjà vous le dire, après
vérification, il appert que
le numéro rejoint par le dénommé Ali
lorsqu'il a appelé de chez Jean-Louis
Lavigne, c'est celui du restaurant de notre témoin.
Or le témoin en question
est aussi le beau-frère de l'ambassadeur d'un
pays... disons chatouilleux vis à vie de l'influence de
l'occident, l'Iraq. De plus le témoin est aussi un vague
cousin du dictateur dans son pays, Saddam Hussein. Le dit
dictateur est bien
connu comme quelqu'un qui a pour habitude de souvent
confier à des
membres de sa propre famille et de son propre clan la
direction de ses coups
les plus fumants. Jusqu'à quel point Hassan et
Saddam Hussein sont-ils
proches? Bonne question. Aussi, nous pensons qu'il y a
peut-être quelque
chose d'important qui se cache sous votre histoire, mais
nous marchons sur
des oeufs... Comment être certain de ce qui s'est
passé vraiment et surtout:
pourquoi? Et tout ça, sans créer d'incident
diplomatique pour rien non plus bien-sûr... Idéalement
pour nous, il faudrait que monsieur Hassan accepte de
collaborer et nous aide à trouver qui se cache sous
le nom d'Ali (?). "
" À partir de là, on pourra peut-être
découvrir ce qui se
trame derrière toute cette affaire: apprendre
qu'est ce que votre ami avait
photographié de si important pendant son
séjour en Afrique, puisqu'il semble
que ce soit là la clef de toute l'histoire. C'est
pour ça que nous pensons que
votre " approche psychologique... spéciale " est
peut-être la plus appropriée
monsieur Tardif... puisque, lors de votre... "
échange spécial " avec le
dénommé Jean-Louis Lavigne, après
s'être mis totalement à table et ça sans
usage de violence oumenaces aucune, l'individu en question
n'a, semble-t-il
jamais rien compris de ce qui lui était
arrivé! "
...
" ... Ça vous va? ... Good!
" Vous voulez voir monsieur Hassan maintenant, il est
dans la pièce à côté;
suivez-moi.
...
" C'est lui, sur la chaise; en ce moment vous le voyez,
mais il ne nous voit
pas. ... Vous parlez anglais? ... Good: lui aussi.
Voulez-vous lui parler? ... Vous
concentrer? ... Good. ... Seuls? ... Good, Prenez tout le
temps qu'il vous faudra.
Entre-temps, monsieur Wier, l'inspecteur Villeneuve et
moi-même allons
traverser voir si le café de monsieur Hassan
était à son goût. Dès que vous
êtes prêt vous arrivez. Ensuite, si vous
voulez qu'on vous laisse seul à seul
avec lui, vous me faites signe et on disparaît. Les
autres, vous pourrez tout
voir et entendre d'ici. Ça vous va? ... Good.
Tenez, voici un dossier avec l'essentiel de l'information que nous
avons dans cette affaire. Dans cette enveloppe, vous
trouverez des fiches
avec photos sur les autres membres du personnel du "
Croissant Doré " . C'est
quand même un assez gros restaurant. Son personnel
de base est composé
de deux cuisiniers, trois assistants, deux laveurs de
vaisselle, trois garçons
de table, un bus boy, deux autres " types à tout
faire " , une caissière et un
gérant; en partant, c'est tout le choix qu'on a...
Ça vous va? ... Good. ...
Messieurs, allons-y sans plus attendre. "
Les trois policiers sont à peine sortis que chacun
des cinq complices se
concentre sur ce qui l'intéresse avant tout: Jean
feuillette le dossier laissé par
Thomson, Roland et Paule se sont approchés du
miroir sans tain pour voir Hassan
de plus près, pendant que Paul et Claudine se
recueillent ensemble avant son
entrée en scène.
- " Jean, fais voir les photos un instant. ... Hum... Pour
ce qui est d'identifier le mystérieux Ali... je pense qu'on
peut faire comme si c'était celui-ci, un des " types à
tout faire " , je pense. Ali c'est lui. Je le reconnaît. ... Je
l'ai vu par les
yeux de Jean-Louis. Il a une assez bonne mémoire
visuelle. Le gars est
beaucoup plus jeune sur la photo, mais c'est le même
homme, ou alors son
sosie. ... "
- " Comme ça, d'après toi, Ali c'est lui...
" Mohamad Ali Kephir " . Bien. Ça
correspond. Voilà toujours une question de
réglée. Décidément, ça
traîne pas
avec toi! Maintenant, il va te rester à
découvrir ce que monsieur Hassan sait. Peut-être qu'il
pourra nous dire pourquoi ce meurtre odieux. Tu crois que tu
vas y arriver? "
- " Je ne sais pas. Je ne sais même pas dans quelle
langue il pense. Pour
les souvenirs ou idées images, ça devrait
aller. Pour tout ce qui n'est pas idées-mots en fait,
ça ira; par contre côté concepts, je ne sais pas
ce que je
pourrai décoder... Ainsi, lors de non
expérience précédente, celle avec Jean-Louis,
ça s'était finalement avérée une
réussite totale, soit, mais avec ce
premier match avec une conscience qui essaie de vous
résister en partant, j'ai
compris que le contact via le " Toucher Total " , c'est
merveilleux bien sûr,
mais que ça ne règle pas tous les aspects de
la communication. J'ai réalisé
qu'il y a parfois des circonstances où sa
maîtrise pourrait s'avérer quelque
fois être plus encore plus délicate
même que le contact avec un enfant autiste " ordinaire " comme
Ismaël ou Olivier."
" Pour amener Jean-Louis à se livrer et à le
faire comme il l'a fait,
publiquement et à haute voix, j'ai dû user de
stratégie dans ma façon d'investir
sa conscience. Surtout au niveau de la perception que
Jean-Louis avait de ce
qui était son idée à lui proprement
et de ce qui était une suggestion à moi. J'ai
bénéficié du fait que Jean-Louis
était tellement traumatisé à l'idée qu'il
ne
pouvait pas avoir de secrets pour moi puisque
j'étais à l'intérieur de sa
conscience, qu'il refusait tout ce qui lui semblait venir
de moi. Je l'ai d'abord
laissé s'emberlificoter dans sa paranoïa et
ses mécanismes de défense ont
été de bonnes barrières mobiles pour
l'amener là où je voulais. Il essayais de
tricher avec sa conscience elle-même; il se mentait
et refusait à son
intelligence le droit d'utiliser ce qui ne venait pas
directement de ses sens
propres. "
" C'est pour ça qu'il se comportait comme si il
était aveugle sous son
bandeau, alors qu'il pouvait très bien voir avec
mes yeux à moi par exemple.
Je sais maintenant que même dans le Toucher Total,
la vérité peut quand
même prendre des dominantes particulières. "
"Éventuellement, il va me falloir trouver une forme
de yoga ou de
méditation qui va me permettre de mieux
contrôler mon propre esprit, avant
d'essayer de m'insérer dans ceux des autres...
Surtout les tordus! Alors,
autant te dire que je suis un peu inquiet face à
des Toucher avec des individus
fanatisés(?) qui ont probablement appris depuis
longtemps à faire taire leur
conscience ou à remplacer leur capacité
d'analyse rationnelle par cette
cohérence certaine qu'assure une logique
fermée, aussi " syllogique " soit- elle. Le problème
dans le cas présent, c'est que je n'ai jamais eu vraiment
à
échanger, même sur un mode normal, avec ce
genre d'individus. Alors je me
sens comme un gars tout nu qui va se flanquer dans un tas
de ronces! Inexpérimenté et absolument sans protection!
"
- " Si vous me permettez de m'immiscer dans votre
conversation, dont j'ai
entendu les dernières bribes. ... Paul, tu est
peut-être inexpérimenté pour ce
qui est d'être confronté avec le fanatisme et
la schizophrénie, mais tu ne dois surtout pas angoisser avant
de commencer. C'est ce que tu pourrais faire de
pire. Parce qu'alors ton client aurait beau jeu de tabler
sur cette inquiétude
pour t'amener à tourner avec lui dans le cercle
vicieux de cette cohérence
fermée dont tu parlais il y a un instant. Pour ce
qui est de la langue, laisse-moi
te dire que si tu as réussi à tirer les vers
du nez à ton chien, je ne m'inquiète
vraiment pas pour toi ici! ... Depuis tout à
l'heure que je regarde nos pauvres
amis policiers essayer d'établir un dialogue "
diplomatique " avec leur client.
Ça m'a donné comme des relents de
déjà vu. J'avais l'impression de me
retrouver témoin d'une tentative d'interaction par
des "psy", pleins de bonne
volonté face à un schizophrène non
coopératif. Je sais ce que c'est, j'en ai
déjà vues. Lorsque j'ai travaillé en
France dans un centre pour délinquants ou
dans celui pour malades mentaux plus ou moins "
légers " , j'ai eu souvent à
m'occuper de clients similaires, étanches à
l'approche " pachydermique " des
psy- de service! J'en ai " traité " plusieurs dont,
entre autres, quelques
maghrébins et un palestinien; en moins criminels
peut-être, mais encore là:
tout est toujours question d'échelle de moyens
accessibles! J'ai dû apprendre
à contourner les pièges de ce type de
logique " reliogiste " fanatique. Alors si tu veux, je pourrait
peut-être rester en contact avec toi pendant ce temps
là.
Ne serais-ce que pour te permettre de reprendre assez de
confiance en toi
pour réussir à dominer la situation. ... Si
on patauge, je pourrai toujours me
dégager et intervenir de l'extérieur pour
t'aider. Alors ça vous va monsieur Paul? ... Good, comme
disait l'autre! Quand tu veux! "
Puis, Paul et Roland donnent un dernier baiser à
leurs compagnes et traversent
rejoindre les policiers et leur témoin. Celui-ci,
un noir à la peau plutôt pâle et aux
cheveux crèpus d'environ cinquante-cinq ans, se
tient le dos un peu vouté, assis sur
une chaise droite et grade le regard baissé, fixant
ses propres main. Quand les
nouveaux arrivants sont entrés dans la
pièce, Thompson s'est levé et il les accueille
d'une poignée de main. Il les présente
ensuite au témoin, en lui disant qu'ils sont
des " experts, amis du prophète " qui vont lui
poser quelques questions. Roland lui
serre la main le premier en prolongeant sciemment la
poignée de main. Pendant ce temps, Paul s'est assis sur la
chaise qui fait face au témoin. Aussitôt que la main
de celui-ci est libre, Paul tend la sienne par dessus la
petite table qui les sépare. Dès l'instant où le
contact tactile s'établit, les expressions des trois
protagonistes
changent significativement. Elles commencent à se
ressembler par moments et à
réagir en parfait synchronisme. Même
lorsqu'absolument différentes l'une de l'autre,
elles réagissent l'une à l'autre en une
sorte de point contrepoint saccadé.
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