TOUCHER: partie "POUR ADULTES" chapitres 21 - 76

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<21> ÉCHANGER ET CHANGER

 

Squiik... squiik... Quand ils pénètrent dans la pièce,

l'éternelle rengaine de la chaise berçante d'olivier est le seul son qui y résonne,

comme toujours. Jacqueline, qui était assise sur le rebord de la fenêtre, se lève à

leur arrivée et fait mine de sortir pour les laisser seuls avec leur patient. Claudine

l'arrête d'un geste de la main et la prie de rester, pour assister au traitement.

 

Puis, elle prend la main de Denise et serre tendrement

celle de Paul. Ils s'approchent ensuite à la queue-leu-leu de la chaise berçante

dans laquelle Olivier est toujours en train de se bercer sans arrêt. Quand il se trouve

à portée, Paul ferme les yeux et pose délicatement sa main libre sur le front de

l'enfant. Les mêmes sensations visuelles, sonores et tactiles que la veille

commencent à l'envahir à nouveau. Elles sont partagées également par Claudine

qui a aussi fermé les yeux.

 

Pendant ce temps, Denise, demeurée étrangère à cette

descente dans le maelström d'Olivier, reste à leur coté et les observe intensément,

tout en tenant toujours la main de Claudine. Un curieux dialogue recommence à

s'engager entre Emmanuelle et Olivier.

 

Celui-ci semble écouter aujourd'hui plus volontiers son

interlocutrice, qui veut lui faire partager sa hâte et son impatience de vivre. Pourtant,

quand Emmanuelle essaie d'évoquer pour Olivier tout le merveilleux qu'elle ressent

à se sentir attendue, désirée et aimée par ses parents qu'elle connaît si bien, surgit

d'Olivier une vague de négation et de refus d'une force inouïe. Débalancé par ce

ras-de-marée de rejet et d'impuissance maladive, mêlés d'un douloureux sentiment

de culpabilité, Paul chancelle et va s'écroulera par terre. Claudine, qui est aussi

assaillie intérieurement au même moment de façon identique, va également perdre

pied car, bien qu'en meilleure forme physique que son compagnon, elle ressent en

plus dans sa chair les contrecoups de la réaction d'Emmanuelle qui se cabre

violemment dans son sein.

 

Tout de suite, Denise, qui est toujours étrangère à cet

échange intérieur très intense, voit bien que ses compagnons ont absolument

besoin d'aide pour ne pas tomber par terre ensemble à ses pieds. De sa main libre,

elle agrippe fermement le poignet de Paul pour essayer d'empêcher qu'il ne les

entraîne tous trois dans sa chute. Aussitôt, elle se sent envahie par la vague de

désespoir émanant de son fils. Elle ne peut s'empêcher de hurler:

 

- "Non Olivier! Non! Je suis là! Je t'aime plus que tout

au monde et je te veux de tout mon coeur! Aides-moi, je t'en prie! Je sais que

je t'ai fait beaucoup de mal, pardonnes-moi et reviens-moi, mon amour!"

 

Jacqueline, que le cri de sa maîtresse a fait bondir de peur,

accoure aussitôt. Elle saisit Paul et Denise par la taille et c'est maintenant elle qui

les empêche de s'écrouler ensemble. Claudine, qui a lâché la main de Paul dès

que l'infirmière a pris la relève, est maintenant assise par terre à coté d'eux et se

frotte l'abdomen en essayant de communiquer à sa chère enfant tout l'amour dont

elle est capable pour la rassurer et la calmer.

 

 

 


 

 

<22> HOMME NOUVEAU

 

Plus tard, quand Jacqueline, Denise et ses invités se

retrouvent ensemble dans la salle à manger pour souper, ils font figure de

voyageurs au long cours revenant à la maison à la suite d'une expédition très

éprouvante en territoire vierge. C'est du moins l'impression très nette que retiendra

Ray, qui fait le service ce soir-là. Pour lui, c'est encore sa maîtresse Denise qui

semble la plus durement marquée. Pourtant, malgré qu'elle aie l'air

particulièrement épuisée, il se dégage maintenant d'elle une impression de

plénitude resplendissante comme le vieux domestique n'en avait plus vu chez elle

depuis très longtemps.. Il ne manque pas également, de remarquer le contraste

frappant entre sa maîtresse, qui n'a pas encore touché à son assiette et ses invités,

qui ont déjà presque tout vidé les leurs avec appétit.

 

- "Du champagne! S'il-te-plaît Ray, du champagne!

Rien de moins! Il y en a deux bouteilles au cellier. On a bien mérité ça! Va les

chercher tout de suite et sers-nous-les, je t'en prie, mon ami! Je suis si

énervée ce soir, que sans ça je ne serai pas capable de goûter à tes plats. Je

suis comme un ressort qui va péter! J'espère qu'avec un verre ou deux, je

pourrai enfin réussir à me relaxer un peu et vraiment dormir tout à l'heure, je

suis si épuisée... Et surtout, n'oublies pas d'en donner d'abord une grande

coupe à Claudine, il faut qu'elle en prenne aussi pour une amie chérie qui vient

de flatter un dragon pour l'apprivoiser! Un pauvre petit dragon malheureux et

triste comme c'est pas possible d'accord, mais un dragon tout de même!"

 

Pendant que Ray est parti chercher le champagne, Denise

continue à jouer distraitement avec sa fourchette dans son assiette, l'esprit

complètement absorbé par le souvenir de l'expérience étrange qu'elle a vécue

aujourd'hui. Après que Ray soit revenu avec les bouteilles et que celles-ci eurent

succombé, nos trois spéléologues de l'âme humaine se laissent aller régulièrement

sans raison apparente dans de grands accès d'hilarité folle qui n'en finissent plus.

Jacqueline qui n'a assisté à toute leur aventure qu'en spectatrice, les regarde en

silence. Bien qu'elle soit pleinement consciente que quelque chose d'extraordinaire

s'est déroulé sous ses yeux aujourd'hui, elle n'en comprend pas encore

parfaitement le sens. Ils vont finalement tous se mettre au lit et c'est trois bûches

totalement inertes qui gisent ensuite dans les lits de Denise, Paul et Claudine.

 

Le lendemain matin, quand Denise descend enfin

retrouver ses amis dans la salle à manger, ceux-ci ont déjà fini de déjeuner depuis

longtemps et seul Ray y est encore pour l'accueillir. Celui-ci ne peut que constater

la sérénité resplendissante et le calme exceptionnel qui émane de toute la

personne de sa maîtresse.

 

Elle achève tout juste de boire son café lorsque Jacqueline

entre dans la pièce à son tour. Complètement perdue dans ses pensées, celle-ci

semble flotter au dessus du sol et, un sourire béat sur les lèvres, elle vient s'asseoir

en face de sa maîtresse. Après l'avoir interpelle en vain doucement à plusieurs

reprises, Denise réussit enfin à la ramener sur terre en lui donnant une petite

pichenette sur la joue.

 

- "Oh pardon! Bonjour madame, excusez-moi: j'étais dans la lune...

Vos amis magiciens viennent de me permettre de... de... communiquer avec leur petite Emmanuelle.

C'était fantastique! Je ne sais pas comment ils font, mais..."

"Ils n'ont pas voulu me laisser essayer de prendre

contact avec Olivier tout de suite, mais ils m'ont dit que c'était possible et que

c'était précisément cela que vous aviez fait hier. Est-ce vrai? Comment ça

s'est-il passé? J'étais là et j'ai tout vu, mais je n'ai rien compris du tout quand

c'est arrivé. Racontez-moi tout ce que vous avez senti... s'il-vous-plaît!"

 

- "Avec plaisir, mais pas maintenant Jacqueline, je t'en

prie. Excuses-moi, j'en suis encore toute retournée moi-même... Ils sont déjà

en haut avec lui? Il faut que j'aille les rejoindre tout de suite: j'ai dormi trop

tard ce matin, mais ça faisait tellement longtemps que je ne m'étais pas

reposée aussi bien!"

 

En disant cela, Denise s'est levée de table et se dirige d'un

pas alerte vers la chambre où l'attendent ses amis. Elle marque un temps d'arrêt

devant la porte avant d'ouvrir et essaie de reprendre son souffle avant d'entrer,

car elle réalise maintenant qu'elle va avoir besoin de toutes ses énergies

pour plonger à nouveau dans l'abîme insondable qui l'attend.

 

- "Bonjour Denise, bien dormi cette nuit? Tu as eu

raison de faire la grasse matinée ce matin, tu en avais bien besoin!

Aujourd'hui, vous allez devoir prendre contact avec Olivier sans moi et

Emmanuelle, je vais me tenir en dehors de tout ça quelques temps. Le choc

d'hier a été très dur pour Emmanuelle et je n'ai pas du tout le goût que tout ça

se termine par une fausse couche... Nous avons besoin de nous parler sans

interférences tous les deux. Je sais maintenant que nous pouvons

communiquer intimement seuls sans aide: on l'a fait hier quand l'intervention

de Jacqueline m'a permis de lâcher Paul et qu'Emmanuelle avait besoin de moi."

 

- "Tu as bien raison, Claudine, et je t'approuve.

De toute façon, j'ai bien vu hier que la communication entre Olivier et moi ne se

produisait que si je touchais Paul directement.

C'est de lui que j'ai encore vraiment besoin ce matin

parce que tu ne me transmettais absolument rien quand tu étais entre nous.

Rien ne passait au travers de toi, même avec Paul comme relais!

D'autre part, le contact que vous aviez établi entre Emmanuelle

et Olivier plus tôt a sûrement été bon pour Olivier, mais pour Emmanuelle, par contre...

Tu dois absolument penser à elle avant tout!

Il ne faudrait pas que tu fasses avec elle comme nous avons nous-mêmes fait avec notre fils:

la négliger sous prétexte d'aider " les Autres " , avec un grand A..."

"De toute façon, je suis convaincue que tu avais raison,

comme toujours: dans le fond,

c'est à moi seule de dialoguer franchement avec mon fils.

Tout ce que Paul peut faire,

c'est me permettre d'engager la communication,

d'ouvrir un canal et ensuite c'est toute seule que je dois arriver à le maintenir ouvert.

Notre problème trouvera une solution en nous deux, pas ailleurs.

Je dois lui faire sentir tout mon amour

et lui demander de pardonner, si c'est possible, la monstruosité de ma bêtise passée."

"Pendant ma grossesse,

si j'ai résisté à son père et ne me suis pas fait avorter, comme il le voulait tant,

c'était uniquement parce que

je ne me sentais pas capable d'en assumer le poids moral.

Ça ne m'empêchais pas du même souffle de prier Dieu

pour qu'il m'accorde une " vraie fausse couche " non provoquée.

J'ai même essayé " inconsciemment "

de l'aider un peu à exaucer ma prière... Bien timidement.

Par exemple, j'ai fumé comme une cheminée, tout le temps de ma grossesse, même si je détestais la cigarette.

J'ai essayé un peu d'équitation... Quelle idiote!

J'en étais presque venue à le haïr: il ne devait pas naître,

je ne voulais pas devoir le tuer

et lui, l'affreux, il refusait de mourir tout seul!

Ça m'aurait alors paru tellement plus " naturel "

et moins culpabilisant si j'avais eu une " vraie fausse couche " ,

mais voilà, une vieille guenon médecin comme moi,

ça connaissait trop bien ce qui aurait pu en provoquer une,

et ça... je ne voulais pas devoir vivre ensuite

en sachant que j'avais provoqué sa mort froidement et en toute connaissance de cause...

J'étais partagée entre des périodes de négligence plus ou moins grande pour

les précautions élémentaires requises par une femme enceinte.

C'était comme si j'avais voulu le punir de s'accrocher à moi aussi obstinément.

À d'autres moments, j'essayais de faire taire mon sentiment de culpabilité

en me comportant en future maman parfaite!"

"Aujourd'hui, j'ai besoin de lui, même si je ne le

connais pas encore vraiment: hier, au cours de notre voyage intérieur,

quand j'ai rencontré son âme, j'ai compris que je n'étais encore qu'une enfant idiote

et que c'était lui qui allait être mon maître et me faire découvrir le sens de ma vie."

 

"Il faut que je retrouve ce fils que, pendant un certain

temps, j'ai tant souhaité perdre, par pure lâcheté, pour lui demander

humblement pardon. Je dois lui faire sentir que nous avons besoin l'un de

l'autre et que je voudrais tant le retrouver. Je dois le mettre enfin au monde de

façon correcte et l'accueillir comme une vraie mère..."

"C'est pourquoi, j'ai hâte de replonger dans le bain avec Paul pour ramener mon Olivier à l'air libre.

Mais avant de tout oublier, Claudine, j'aimerais te confier quelques hypothèses ahurissantes avec

lesquelles mon esprit scientifique tordu me harcelle depuis un bon moment:

puisque tu sembles toi-même incapable d'agir comme conductrice du " flux " que te transmet Paul,

alors Emmanuelle est probablement douée elle aussi

des mêmes facultés extraordinaires que son père.

Sinon Olivier et elle n'auraient jamais pu se rencontrer...

De plus, tu m'as clairement dit que,

quand tu étais restée seule, avec elle dans ton sein,

le " contact " s'était bien établi entre vous, quand elle en avait senti le besoin..."

"S'il en est vraiment ainsi, on peut penser que son père

lui a transmis son curieux don. La mutation de Paul, déclenchée à l'origine par

un malheureux accident, aurait donc fini par être transmise génétiquement!

D'un autre côté, peut-être ce don existe-t-il, à l'état latent, en tout le monde et

l'accident de Paul en a-t-il simplement favorisé l'émergence.

Dans ce cas-là,

le contact intime entre ton " mutant " et votre enfant en gestation aurait fait office de nouveau déclencheur!

Il s'agirait dans ce cas-là d'un " sens " qui peut s'apprendre et s'enseigner!"

"Autant d'hypothèses séduisantes que seul l'avenir pourra départager...

Les paris sont ouverts!

Penses un peu, Claudine, tes amours seront peut-être

à l'origine d'une superbe race d'hommes nouveaux en mutation!

La face du monde en serait totalement changée!

Le mensonge et la mauvaise communication inter-personnelle n'ont qu'à bien se tenir!"

"Mais assez rêvé!

S'il-vous-plaît, monsieur " l'homme nouveau " ,

la vieille dinosaure que je suis a encore besoin de votre aide aujourd'hui.

Aidez-moi, je vous en supplie!

Après tout, n'oubliez pas que j'appartiens désormais à une espèce menacée que,

malgré moi, j'espère en voie d'extinction!

Maintenant, au travail!"

 

 

 


 

<23> RETROUVAILLES

 

Denise ouvre la porte et entre dans la chambre d'Olivier, suivie de Paul et Claudine.

Pendant que celle-ci va s'étendre sur le petit matelas à

exercice pour faire un peu de gymnastique prénatale,

Denise s'approche à pas feutrés de la chaise berçante où Olivier se berce sans relâche.

Squiik... Squiik..

Elle glisse un bras sous les genoux de son fils,

tout recroquevillé en boule comme d'habitude,

et une autre derrière ses épaules, puis elle soulève doucement l'enfant

et s'assied dans la chaise berçante en le serrant contre elle tendrement.

Paul s'approche un siège qu'il place à côté de leur chaise.

Il pose ensuite une main sur la nuque d'Olivier et l'autre sur celle de sa mère.

 

Au cours de cet avant-midi de traitement, ils poursuivent

ainsi sans relâche leur "dialogue" à trois et Olivier reste toujours roulé en boule très serrée.

Au début, il essaie même de se recroqueviller encore plus,

les traits toujours complètement atones.

Lorsqu'ils reprennent après le dîner,

l'expression de son visage et tout son corps commencent à être progressivement plus détendus.

Les yeux de Denise, qui semblent regarder dans le vide,

deviennent de plus en plus humides et elle affiche maintenant un sourire d'une tristesse à fendre l'âme.

 

Soudain, les traits du visage d'Olivier changent et se crispent complètement.

Il pousse un gémissement plaintif et se détend comme un ressort.

À genoux sur sa mère, il commence à lui marteler le ventre de ses petits poings.

Prise par surprise, celle-ci écarquille les yeux et ne fait rien pour l'en empêcher.

Au bout de quelques minutes de ce manège, il se colle contre elle,

ouvre vivement sa blouse, puis, dégrafant maladroitement son soutien-gorge,

il attrape un de ses seins maintenant découverts et il commence à le sucer goulûment.

Lorsqu'Olivier s'est levé soudainement, Paul a perdu le contact tactile qu'il avait jusque-là avec eux.

Il reste debout à côté de leur chaise et les regarde en silence sans bouger.

Denise a fermé le yeux et elle arbore maintenant un sourire tendu mais heureux,

entrecoupé de petits tics nerveux, occasionnés par la douleur physique infligée involontairement par son fils.

Claudine, qui a cessé ses exercices dès qu'a retenti la plainte d'Olivier,

s'approche du trio et prend délicatement la main de Paul pour le tirer de sa rêverie contemplative.

Elle pose un doigt sur sa bouche

et murmure un "ch-ch-chut" discret en l'entraînant à l'extérieur de la pièce.

(...)

 

 

- "Ah vous voilà, madame Claudine!

Je ne pensais pas que vous auriez fini aussi vite aujourd'hui!

Vous avez eu un téléphone de votre amie Paule, il y a une demi-heure.

Comme je ne pensais pas vous voir revenir avant souper,

je lui ai dit que vous pourriez la rappeler vers 6 heures et demie,

mais elle m'a simplement demandé de vous avertir qu'elle s'en venait nous

visiter en fin de semaine et qu'elle pourrait vous parler à ce moment-là."

 

- "Merci Jacqueline. Nous sommes sortis plus tôt aujourd'hui,

parce que les retrouvailles d'Olivier et de sa maman semblent maintenant

assez bien engagées pour qu'ils puissent se passer de notre aide.

Depuis près d'un mois qu'avec l'aide de Paul, sa mère lui apprenait à parler,

au niveau de la compréhension intellectuelle s'entend, Olivier a enfin débloqué aujourd'hui.

Bien sûr, il ne sait pas encore prononcer des vrais mots,

mais dans sa tête tout au moins, il est depuis un certain temps capable de parler.

D'après ce que j'ai compris, tout à l'heure, il a accepté de " re-venir au monde "

et Denise a déjà commencé à lui faire revivre sa prime enfance.

Par contre, tu devrais te rapprocher d'eux, pour pouvoir les aider en cas de besoin.

Peut-être pas dans la chambre d'Olivier directement, pour ne pas les déranger,

mais assez près pour pouvoir entendre Denise t'appeler éventuellement... "

 

(...)

 

" Bon, je crois que Denise, Olivier et Jacqueline sont occupés pour le reste de l'après-midi.

Viens Paul, si tu veux, on pourrait retourner dans notre

chambre. Il faudrait que je me repose un peu et j'aimerais que tu me " touches

" un mot de ce qui vient de se passer entre Denise et Olivier.

Après, s'il nous reste un peu de temps libre avant le souper, on pourrait peut-être en profiter pour... faire un peu l'amour...

On a été si occupés ces derniers temps, qu'on a pris très peu de temps pour nous et, après cinq mois de grossesse, elle va

bientôt être assez avancée, que je vais sans doute commencer à hésiter à le faire..."

 

Quand ils passent devant la porte de la chambre d'Olivier,

ils entendent bien Denise fredonner une vieille berceuse et ils échangent un sourire complice avant de continuer.

Après avoir refermé la porte de leur chambre,

Claudine se laisse tomber sur le matelas, en poussant un long soupir jouisseur.

Paul s'étend à côté d'elle et, lui glissant un bras sous la nuque,

il caresse doucement la joue de Claudine et pose un long baiser sur ses lèvres.

 

 

Puis, ils se déshabillent complètement et,

pendant que le retardataire de Paul achève de s'extirper maladroitement de sa chemise,

"toujours trop pleine de trop petits boutons",

Claudine qui a empoigné fermement mais délicatement le pénis d'une main,

lui effleure doucement la gland avec l'index de son autre main.

Quelques secondes de ces caresses suffisent pour susciter une érection complète,

avec l'hyper-sensibilisation tactile et le besoin de cambrer les reins qui l'accompagne. S

a propre jouissance s'accroît donc simultanément avec

celle que Paul savoure avec ravissement.

 

Chacune des caresses de Claudine est absolument délicieuse pour les deux amants,

puisque ses propres entrailles en éprouvent directement toute la saveur en temps réel.

Elle optimise donc facilement le rythme de ses manipulations

et trouve instantanément la fermeté idéale pour masturber son partenaire.

En plus de partager totalement les sensations et les émotions de ce corps masculin qu'elle excite si élégamment,

celui-ci partage aussi avec elle toute l'expérience que des décennies

d'auto-masturbation occasionnelle ont pu lui apporter.

Avec ces indications émanant tant du cerveau conscient que de

l'inconscient de Paul, elle réussi à merveille à amplifier chaque instant de délice.

Le corps du pénis de Paul bien au chaud dans la paume de la main gauche de Claudine,

ils communient ensemble à la sensation délicieuse de la caresse intérieure

amenée par le mouvement rythmé de l'épiderme supérieur contre la chair sous-jacente du membre viril dilaté.

 

Guidée par la communion des jouissances qu'elle procure simultanément aux deux amants,

la main chaleureuse fait glisser amoureusement la peau mince hypersensible

en la tirant toujours juste assez

pour profiter du jeu maximum qui existe entre l'épiderme extérieur et le corps même du pénis.

Sans aucun inconfort ni dérapage irritant.

Le col du membre bien singularisé par l'étreinte de l'index et du pouce d'une autre main chaude,

les deux partenaires savourent simultanément les pressions bien pulsées que les doigts

et la paume de cette main exerce sur la masse du gland.

 

Simultanément, le majeur et l'index d'une troisième main

caressent doucement les parois intérieures bien lubrifiées du vagin brûlant.

Les sensations délicieuses de ces manipulations électrisent au plus haut point les deux partenaires.

Pendant ce temps,

leur quatrième main butine effrontément les lèvres dégoulinantes

et le clitoris dressé de façon provoquante juste à côté.

L'abondance des sécrétions de la vulve en fleur rendent éminemment savoureuses toutes ces manipulations.

Les doigts coquins ne font qu'effleurer eux-mêmes très

sporadiquement le clitoris frémissant, mais ils ne cessent de le stimuler

délicatement par l'intermédiaire des grandes lèvres interposées.

Ainsi, l'une des mains batifole de manière impévisible autour de divers endroits stratégiques

et empêche ainsi leurs organes génitaux féminins de sombrer dans la tiédeur de l'accoutumance,

tandis que l'autre maintien constante la pression de la jouissance qui se construit inexorablement

par la répétition incessante de stimuli subtils appliqués précisément aux mêmes endroits.

Dans la fièvre des hallètements et des spasmes que suposent les orgasmes qui les traversent,

les deux corps en sueur réagissent, se cambrent, se relâchent

et s'arc-boutent simultannément de façon rythmée avec force

pendant que les deux protagonistes laissent exhaler des râles jouissifs

au gré des vagues du plaisir sexuel qui les transportent.

 

Leurs deux corps absolument trempés par la sueur,

les deux partenaires sont complètement emportés par les formidables élans

que la communion des extases suscitent jusque dans les tréfonds de leurs êtres.

Claudine amène ainsi très vite son alter ego à la frontière de l'orgasme

et l'y maintient constamment, tout en se gardant bien de le faire éjaculer tout de suite de façon à

prolonger au maximum leur plaisir commun.

Paul est lui-même absolument grisé par la profondeur, la durée et le nombre d'orgasmes

que ses caresses suscitent dans son propre corps lorsqu'il excite sa maîtresse.

Claudine et lui savourent évidement en temps réel

ce sublime échange masturbatoire ressenti simultanément par l'un et l'autre.

La synergie de leurs orgasmes est absolument totale et défie toute description...

 

Enfin libéré du corset inhibant de sa chemise,

Paul se penche à son tour vers sa compagne, l'entraîne sur le dos sur le lit

et se met en frais de l'enjamber à rebours pour

plonger goulûment son visage entre les cuisses chaudes et humides de sa partenaire.

À partir de ce moment là,

ls se fondent dans une masse de chair jouissante et soupirante,

qui halète, réagit, suce, sue et tressaute avec un synchronisme parfait jusque dans les orgasmes.

Des orgasmes, masculins et féminins, qui se suivent et se complètent parfaitement.

 

Paul a même l'occasion de connaître directement le goût

de son propre sperme tout chaud via les papilles gustatives de Claudine.

Tout comme elle-ci se délecte aussi du parfum musqué et de la saveur salée

que les sécrétions de sa propre vulve procure aux sens surexcités de son homme gourmand.

 

Tous ces préambules des plus agréables ne s'interrompent finalement que

lorsque les deux partenaires se retournent pour s'entre pénétrer avidement pour le feu d'artifice final...

Aussi vidés que rassasies, ils s'étendent ensuite côte à côte, bien collés dans les bras l'un de l'autre,

pour que chacun ne perde rien de ce que l'autre éprouve.

Pendant que Paul se refait des forces à la suite

des éjaculations qu'il vient d'avoir à l'extérieur et à l'intérieur de Claudine

par les deux ouvertures qu'elle lui a offertes, il continue tout de même à la masturber tendrement.

Il lui caresse tendrement le clitoris avec des effleurements délicats

pour en provoquer l'érection une fois de plus.

Simultanément il lui titille l'anus, les contreforts du vagin et tout l'extérieur de la vulve avec les doigts.

Sa bouche passe et repasse sur l'auréole des seins de son amie,

dans son cou et ses oreilles pour finir par se clouer amoureusement sur sa bouche.

Si bien qu'ils se sentent bientôt complètement emportés tous les deux par une nouvelle lame de fond irrésistible.

 

C'est pour Paul un ravissement sans borne de voir qu'une fois de plus,

en vivant de l'intérieur les orgasmes-pâmoisons de sa partenaire

exactement comme s'ils lui appartenaient en propre,

il réussit à éprouver un nombre d'apothéoses éblouissantes et une intensité de jouissance

tels qu'aucun homme n'a jamais pu en éprouver avant lui...

Comblés et totalement rassasiés, ils s'endorment finalement d'un sommeil réparateur

et vraiment aussi empreint de plénitude que faire se peut...

 

 

 


 

<24> TRISTE NOUVELLE

 

- "Tu es tout à fait resplendissante ce soir Claudine; la grossesse te va à merveille!

Tu m'en parleras tout à l'heure et

tu me raconteras où tu en es de ce côté-là et avec ton nouveau patient ici.

Mais avant, il faut que je t'apprenne une bien triste nouvelle:

hier après-midi, le docteur Gignac m'a informée

que les parents d'Ismaël étaient morts dans un accident d'avion dans la Cordillère des Andes.

Je lui étais reconnaissante

d'avoir attendu à la fin de ma journée de traitement avec Ismaël pour m'en aviser,

parce qu'autrement je ne sais pas si j'aurais été capable de travailler avec lui sans faire de gaffes..."

" Ah oui, je ne te l'avais peut-être pas encore dit, Claudine, mais depuis votre départ,

c'est moi qui suis chargée de le faire travailler,

parce que l'ergothérapeute à qui on l'avait confié quand on te l'a enlevé n'arrivait à rien avec lui...

C'était la grande Ghislaine, tu te souviens d'elle:

très gentille dans le fond quand on la connaît bien,

mais si bourrue, à force de travailler avec des personnes âgées, qu'Ismaël avait peur d'elle

et il régressait au lieu d'avancer.

Le docteur Gignac voulait alors l'expédier dans

une " institution spécialisée pour incurables dans son genre " , comme il disait.

Ça me crevait le coeur, je l'ai donc supplié pour qu'il me donne une chance d'essayer à mon tour.

Tu m'avais raconté tellement de choses à propos d'Ismaël quand tu le soignais,

que je savais un peu comment le prendre."

"J'avais de bons arguments, alors le docteur Gignac s'est laissé convaincre.

Avec moi, ça allait assez bien heureusement et dès le début Ismaël avait recommencé à progresser.

Je l'ai comme patient depuis plus de trois semaines déjà;

mais maintenant, j'ai peur que tout ça ne s'écroule comme un château de cartes.

Officiellement, le pauvre petit ne sait

encore rien mais je crois qu'il se doute probablement de quelque chose,

parce qu'il n'était pas tout à fait le même avec moi hier.

Je n'ai pas encore été capable de lui parler et j'aimerais que ce soit vous qui lui appreniez la triste nouvelle.

Je suis sûre que vous saurez comment le rassurer: il me parle tellement souvent de vous!

Si vous êtes d'accord, je vous l'amènerai lundi et,

si vous voulez bien docteur Landré, il pourrait peut-être rester ici quelque temps..."

 

- "Certainement Paule, Ismaël est le bienvenu ici,

aussi longtemps que nos deux magiciens de thérapeutes le jugeront bons, et même plus!

Parce qu'il faut que je te dise qu'ils m'ont permis de rejoindre mon fils

assez bien pour pouvoir espérer le tirer de son propre autisme et

réparer un peu ma bêtise passée.

En plus, comme c'est à cause de moi qu'Ismaël leur a été retiré,

il y a un mois, je me sentirais tellement coupable s'il tournait mal lui-aussi.

Alors, tu comprends que je serais on-ne-peut-plus ravie, si je pouvais collaborer un peu à le sauver!

Mais ceci étant dit,

oublions un peu nos tristes histoires de thérapie et mangeons avant que ça ne soit trop froid,

sinon je vais encore me faire gronder par Ray, mon grand cuisinier irascible!"

 

Le lendemain matin,

pendant que Claudine et Paule vont faire une promenade dans la montagne,

Paul accompagne Denise pour l'assister une nouvelle fois dans sa relation avec Olivier.

Hier soir, Claudine et lui ont discuté longuement à propos de

la façon dont ils pourront réussir à emmener Ismaël ici

sans qu'il ne soit perturbé outre mesure par ce nouveau bouleversement majeur dans sa vie.

Au cours des derniers mois, l'enfant a déjà été confronté à un très grand nombre de changements;

il a toujours eu beaucoup de mal à les affronter,

surtout lorsqu'ils étaient accompagnés d'événements un tant-soit-peu chargés émotivement.

Une grande partie de son énergie

et de son enthousiasme étaient alors simplement drainés par sa difficulté à intégrer de tels changements,

aussi mineurs soient-ils.

 

Il devra bientôt faire face à une épreuve absolument capitale

et aura alors besoin de toutes ses énergies pour ce faire.

Aussi Claudine a-t-elle suggéré à Paul d'assister Denise auprès d'Olivier ce matin,

de façon à "prendre le pouls" de leur relation une nouvelle fois.

À la lueur des résultats de cet examen,

on pourra décider s'il lui sera possible de partir demain avec Paule pour

l'accompagner lorsqu'elle ira chercher Ismaël.

 

 


 

<25> FIDÈLE

 

- "Et bien, bonne route les enfants, et à demain soir.

Ne t'inquiètes pas pour maman Claudine, Paul.

Je vais te la soigner aux petits oignons, sois en certain.

Occupes-toi plutôt du pauvre Ismaël: un nouveau déménagement va sûrement l'insécuriser beaucoup!

Et sois gentil avec la belle Paule, mais attention quand tu iras coucher chez elle ce soir,

d'après les autres physios de l'Institut, c'est une "tombeuse" incorrigible!

Alors, essaie de rester bien fidèle à notre chère Claudine surtout!"

 

Claudine, qui est alors en train de donner un grand baiser

prolongé à son amoureux avant son départ, prolonge encore son étreinte et lui

serre un peu plus la main en lui faisant un clin d'oeil entendu.

Après quoi, les portières de la voiture se referment et Paule démarre en direction de Montréal avec son passager.

Au cours de leur petit périple sans surprises, ils discutent à battons rompus de tout et de rien.

Paule, contrairement à son habitude, semble rivaliser d'esprit avec Paul dans sa façon d'ironiser à tout propos.

Quand ils arrivent enfin chez elle, à côté du marché Jean-Talon,

elle stationne sa voiture en face de la porte de sa maison.

Elle tend ensuite les clefs de son logement à Paul et l'invite à y monter seul tout de suite,

pendant qu'elle-même va se rendre au marché faire quelques emplettes pour leur souper.

...

 

Depuis quelques minutes déjà,

ils ont fini de manger leur plat de résistance, agrémenté de la bouteille de vin que Paule a rapportée de ses courses

et en sont maintenant à siroter leur deuxième café.

Pendant tout le repas,

ils se sont informés mutuellement des différents événements qui ont marqué leurs derniers mois respectifs.

 

- "Alors comme ça, hier quand tu as touché le docteur Landré et son fils,

tu as "vu" que tout progressait pour le mieux et Claudine

et toi avez décidé de te libérer pour m'aider demain avec Ismaël; comme je suis contente!

Pendant ce temps-là Claudine et moi avons parlé longuement en se promenant en raquettes

dans les bois magnifiques qui entourent le château du docteur Landré.

On avait tellement de choses à se dire!"

"On a parlé de nous, de notre vie passée, présente et à venir, d'Emmanuelle aussi; de tes futurs enfants en général!"

" On a même beaucoup parlé de toi... et de moi."

 

- "Je sais, Claudine m'a tout raconté hier soir."

 

- "Alors, tu sais aussi que je viens tout juste de passer des examens médicaux... appropriés.

Négatifs sous toute la ligne, côté contrindications s'entend.

Depuis je... jeûne consciencieusement.

Par contre au niveau fertilité: pas de problèmes. "

 

En entendant cela, Paul pose la main sur celle de Paule

et ils restent de longues minutes à se regarder mutuellement sans parler à haute voix,

mais à communiquer intensément de l'intérieur.

Puis, ils se lèvent tous les deux en même temps et se dirigent ensemble vers la chambre à coucher de Paule.

 

(...)

Toute la nuit,

les deux complices se livrent à toutes sortes de caresses, manipulations, fellations et masturbations réciproques

qui se couronnent immanquablement par une pénétration et une éjaculation,

puisque c'est bien là le but ultime de ces ébats.

Paule s'emploie diligemment à stimuler son compagnon,

et déploie une infinité de ruses de sioux pour le faire vite bander à nouveau après chaque éjaculation.

Pour ce faire,

elle a habilement recours à toutes les techniques qu'elle a apprises

au cours de ses multiples aventures de célibataire "libérée".

Elle est si experte dans l'art de stimuler et masturber un homme

qu'elle réussi plus d'une fois à le surprendre et enrichir ses connaissances.

C'est pour elle un ravissement sublime de pouvoir enfin ressentir elle-même toute la qualité

et l'intensité du plaisir qu'elle a toujours su intuitivement donner à un homme.

 

Sa conscience plane en pleine synergie de plaisirs

en survolant sa propre jouissance et l'échos de celle de son partenaire.

Pour le moment, ce dernier titille avec un doigté parfait le gland et la hampe de "leur" clitoris,

tout en les drapant dans l'étreinte pulsée, chaleureuse et humide des grandes lèvres gorgées de sang.

Des lèvres palpitantes que d'autres doigts fouineurs et complices relèvent en les étreignant.

Tous ces doigts espiègles bougent à l'unisson,

guidés par la curiosité et l'imagination de Paul ainsi que par toute la propre science de Paule.

Celle-ci maîtrise pleinement l'art de se masturber le clitoris pour "aller chercher" son orgasme même pendant le coït.

C'est en participant à des sessions de Bodysex Workshops

organisées par un groupe féministe actif à l'Institut et animés par Betty Dobson elle-même, qu'elle l'avait appris.

Comme son clitoris est situé particulièrement loin en haut de l'ouverture du vagin,

elle ne pouvait pas espérer atteindre un orgasme très satisfaisant

par les seuls mouvements et pressions du pénis lors d'une simple pénétration.

Elle avait alors pris pleinement conscience du fait qu'elle n'avait absolument aucune raison

de se culpabiliser pour les activités d'auto-érotisme qu'elle avait toujours pratiquées

occasionnellement depuis sa plus tendre enfance.

Elle avait appris à accepter et à aimer jouir.

Dorénavant elle saurait comment rendre ses ébats sexuels avec les hommes de son choix

aussi jouissants que possible pour elle-même comme pour ses partenaires, aussi malhabiles soient-ils!

Par la suite, elle ne devait jamais plus accepter de s'en priver...

 

En ce moment elle savoure aussi, littéralement "in vivo",

l'émerveillement de Paul qui ne cesse d'être ébloui par cette faculté,

inédite pour un homme, de ressentir une telle cascade enivrante d'orgasmes intenses et gourmands.

 

- " Oui je t'aime Paule, tu le sais bien. Tu m'aime, je le sais bien aussi...

Nous aimons tous les deux Claudine, chacun à notre façon ça va de soi, et ça on le sait tous les trois.

On le sait parce qu'on "habite" un système de conscience " à aire ouverte " .

Angoissant? Insignifiant? Parfait?...

Oui, parfait, n'est-ce pas? Je sais que tu ne tiens pas à être complètement happée par une relation intime.

Bien. De ton côté, tu sais que c'est avec Claudine et Emmanuelle que je sens ma vie,

mais nous savons tous que l'enfant que nous faisons aujourd'hui nous unira tous lui aussi par des liens indestructibles. Tous les cinq en fait. Mais tu le sais aussi bien que moi. Claudine aussi d'ailleurs...

Bon, OK, OK, J'avoue que je suis une belle " mémère " en déblatérant comme ça,

puisque tu sais ce que je vais penser presqu'avant moi! Tes pensées sont tellement alertes!

Mais j'avoue aussi que ça me fait tout de même d'autant plus plaisir de me l'entendre formuler soi-même

que je sais vraiment " comment " ça va être compris avant même que j'aie essayé de le dire.

Ouf.. N'est-ce pas " Madame la Conscience Féminine " ?

 

- ...

 

- Je te le répète sans hésitation: je t'aime Paule.

Et nous savons tous les deux ce que ça signifie réellement...-"

 

- " Moi aussi je t'aime et j'aime faire l'amour avec toi.

N'en déplaise à dame Claudine.

D'ailleurs j'aime aussi beaucoup me rappeler de ses impressions à elle de vos orgasmes communs.

À travers le filtre de ta propre mémoire à toi Paul, bien sûr...

Mais à en juger par tes souvenirs brûlants et la toute puissance de l'amour que vous ressentez l'un pour l'autre,

je suis hors-jeu! Et c'est absolument parfait. Ça me laisse toute ma liberté.

J'y ai beaucoup pensé ces derniers temps.

Ce que j'ai, ou plutôt nous avons vécu,

ce sera toujours pour moi une mine inépuisable de souvenirs de bonheur, d'intensité.

D'intensité, de sincérité et de communion.

Ça n'a pas de prix!"

" Ça n'a pas de prix, OK,

mais je place encore plus haut ma liberté d'être et de faire ce que je suis et ce que je fais de ma vie.

Il n'y a que moi qui puisse vivre ma propre vie.

Je peux bien la rater complètement ou en faire une oeuvre d'art, sait-on jamais?

Je peux être coupable de paresse, de ceci ou de cela. OK, OK!

Mais si je suis la seule coupable, je tient à rester la seule responsable! "

 

...

 

- " Moi aussi, je t'aimes Paul et ça ne me gène pas de le dire,

puisque je n'ai jamais aimé un gars autant que je t'aime.

Et bien sûr, j'adore faire l'amour avec toi, Paul.

Tout comme j'adore revivre tes ébats avec ma chère Claudine et vos orgasmes...

Mais si je me défonce au lit comme une

bête aujourd'hui avec le conjoint de ma meilleure ami,

c'est bien parce que j'espère vraiment avoir un enfant de toi, Paul, et tu sais que je suis sincère."

...

" Pour ce qui est du reste...Mes amours... Laissez-moi vivre ma vie moi-même les petits amis!

Aimes-moi, c'est chouette et puis après laisses-moi vivre!

Oh, je sais bien qu'on pourrais dire que je te considère comme un homme-objet.

Un simple instrument de plaisir.

Mais ce n'est pas vrai. Tu le sais.

À partir de maintenant tu as les souvenirs qu'il faut pour que même Claudine puisse partager.

Partager ma jouissance comme elle a partagé la tienne.

Comme tu m'as fait partagé certains de vos meilleurs souvenirs d'ailleurs.

Merci. Partager nos sincérités, c'est pas rien!

C'est flippant de se rappeler des souvenirs d'un autre,

mais de s'en rappeler comme si on les avait vécus soi-même.

Quand en plus on se rappelle aussi des souvenirs des orgasmes d'une tierce personne

comme si on les avait éprouvés dans sa propre chair également, j'avoue que ça devient assez enivrant.

Pourtant, pour la suite du monde et de nos futures relations réciproques, les intimes comme les autres,

il faut se garder une bonne dose de temps pour soi. Pour méditer.

Pour méditer et mettre de l'ordre dans son album de souvenirs collectifs. "

 

Le corps encore tout humide de sueur, salive, sperme et sécrétions vaginales,

Paule se blottit contre le flanc de Paul qui est couché sur le dos.

En position fÏtale, elle a la tête appuyée contre la poitrine de son partenaire

et, même si elle garde les yeux fermés,

son regard va se perdre beaucoup plus profondément que dans son seul fors intérieur.

La tête appuyée dans la paume de ses mains,

Paul quant à lui a le regard perdu dans le lointain, bien au delà du plafond...

 

- " En fait, si tu jettes un coup d'oeil dans ma tête,

tu vas peut-être pouvoir m'aider à y mettre de l'ordre.

Des fois, je me demandes si le plus grand danger qui guette un mutant comme moi,

ça n'est pas de manquer vite de circuits enregistreurs pour fixer de nouveaux souvenirs,

à cause de la surcharge de mes inputs.

De mes inputs et de mes engrammes déjà enregistrés!

Manquer de circuits et ne plus pouvoir apprendre.

Ou alors ne plus pouvoir retenir longtemps. "

" Mais c'était sans compter avec la faculté humaine de classer. Classer et choisir.

Choisir quand on a ses endogrammes comme ses inputs multipliés par 2, 3 ou...?

Ça devient tout un trip! Alors tant qu'à partager ta conscience Paule,

j'aimerais assez que tu essaies aujourd'hui de

m'apprendre à méditer. MÉDITER et arrêter mon dialogue intérieur.

" Donner congé à mon mental " , comme tu dis.

Tu veux bien me servir de guide pour ça Paule?

Aujourd'hui ou un autre jour, quand ça te sera possible..."

 

- " OK. Je veux bien. J'aime assez la méditation.

Presqu'autant que de faire l'amour! Alors tant qu'à partager les plaisirs de l'un...

Et sans vouloir nous flatter, c'était vraiment mieux que tout ce que j'avais pu expérimenter avant...

et tu sais très bien que ça n'est pas faute d'avoir assez de points de comparaisons...

Mais passons... Pour revenir à ta question,

oui Paul ça va me faire un immense plaisir de " méditer ton mental avec le mien " , si c'est possible.

De toutes façons, je vais au moins te montrer comment faire, ne t'inquiète pas, c'est très facile:

ça s'apprend en le faisant, comme aller en bicyclette quoi!

Pour toi, ce sera comme de l'apprendre en commençant sur un tandem! ...

Dans ton cas, je suis bien consciente qu'il faut absolument que je t'initie à libérer ton mental,

sinon tu va " péter au frette " un de ces jours!

Dans mon cas, ça a complètement changé ma qualité de vie.

Ça m'a permis de retrouver le sentiment d'être aux commandes de ma propre existence,

plutôt qu'une simple spectatrice

et une passagère inerte de mon corps en route pour une destination inconnue...

Mais tu connais le vieil adage: " c'est en forgeant, que... "

Je n'ai pas avec moi dans mon sac à malice de comprimés genre " Instant Méditation " ,

et qu'on va continuer à se voir encore longtemps, alors je te promet que je n'oublierai pas

de t'aider à apprendre à contrôler ton mental. ... Hum ...

mais trêve de considérations édifiantes! ...

Pour le moment, j'ai bien hâte que vous me laissiez goûter à ... votre fameuse détente " post- coït " mon bon monsieur...

mais... après ça, attention: je remets le courant! OK? ... mmhmm... mmerci."

 

Après de longues heures passées à se brancher

essentiellement sur le système "à piles auto-rechargeantes et inépuisables" de Paule,

ils s'endorment finalement du sommeil du juste sur le système "à décharge profonde" de Paul...

Nimbés d'une aura d'amour expérientiel et viscéral,

ils dorment blottis l'un contre l'autre, leurs rêves complices baignant dans une mer de quiétude.

Une mer dont la surface est à peine animée ici et là par quelques petites vagues d'humours concurrents...

Lorsqu'ils s'éveillent enfin, le jour est déjà levé depuis longtemps.

 

- " Dans quel état on a mis ta chambre! Un vrai champs de bataille! Après la bataille...

...au fait: la bataille tu penses qu'on l'a gagnée?"

 

- " On a fait c'qui fallait en tous cas...

Je crois qu'on peut dire que si ça ne marche pas, ce ne sera sûrement pas faute d'avoir essayé!

Avec tout le jus que tu m'as mis entre les jambes, si j'étais coquette et plus peureuse face à l'embonpoint...

je crois que j'aurais peur de prendre du poids! "

 

...

 

- " désolée. OK, j'admets que c'est d'un goût douteux comme blague.

L'humour et moi... tu sais ce que c'est. "

 

Finalement, il fait presque jour,

quand les deux complices absolument vidés sombrent enfin dans un sommeil aussi profond que réparateur.

Pourtant, même endormis, ils n'en continuent pas moins d'évoluer ensemble,

puisqu'ils partagent maintenant leurs univers oniriques réciproques avec tous les personnages,

les décors les fantasmes et les situations qu'ils comportent.

Heureusement, ils ne mettent pas en scène de cauchemard ni l'un, ni l'autre.

Aussi c'est une nouvelle série de souvenirs positifs et agréables,

aussi variés que surprenants puisqu'ils découlent de deux esprits originalement très différents,

qu'ils pourront ajouter à leur répertoires personnels demain matin.

 

 


 

<26> INTIMITÉS

 

- "M'mm...man, m'man, mm'mma, aamman, maman!"

 

- "Oui Olivier! Oui, maman est là, mon chéri! Maman a

compris. Bravo Olivier! Mon amour, mmm, viens que maman te serre fort!"

 

Denise serre son enfant dans ses bras et lui couvre tout le visage de baisers. Elle est tellement heureuse qu'elle en a les yeux tout inondés

de larmes de joie. Depuis que Paul est parti, Olivier essaie de retrouver une façon

de communiquer avec celle chez qui il a enfin pu sentir tout l'amour maternel qui lui avait fait défaut jusque-là.

 

Au cours des sessions de "contact intime" à trois qui ont

lieu depuis un mois déjà, l'enfant a déjà commencé à formuler mentalement ses

pensées en mots plutôt que simplement en images, sons et émotions pures.

Pourtant, tout au long de ces traitements, il est toujours resté muet extérieurement.

Mais puisque l'absence de Paul l'a à nouveau enfermé dans une prison

d'incommunicabilité, il tente à présent d'apprivoiser les subtilités du langage parlé

pour s'en sortir. Il doit apprendre à contrôler et coordonner tous ces éléments du

corps humain qui permettent à l'homme de communiquer verbalement. Jusque-là,

Denise a toujours entrevu avec un peu d'appréhension le jour où elle devra se

passer de l'aide de son "magicien" Paul. Elle sait maintenant que son fils est enfin

sorti du cul-de-sac de son autisme. Elle compte bien faire tout ce qui est en son

pouvoir pour que cette libération soit dorénavant irréversible quoi qu'il arrive.

 

Pendant ce temps-là, Jacqueline aide Claudine à pratiquer

ses exercices prénataux sur le petit matelas dans un coin de la même pièce. Après

le départ de Paul, les deux jeunes femmes ont en effet décidé de n'intervenir dans

la relation mère-fils de leur amie, que si cela était absolument nécessaire.

 

- "Madame Claudine, c'est extraordinaire: quand je

vous touche aujourd'hui, je crois que je commence à ressentir des messages

qui me viennent de votre Emmanuelle, comme quand monsieur Paul était là!

Pourtant je croyais que vous m'aviez dit que l'aide de monsieur Paul vous était

essentielle pour ça! C'est peut-être mon imagination... ça n'est pas aussi net

qu'avec monsieur Paul, mais il me semble que je reçois quand même quelque

chose... c'est merveilleux!"

 

- "Ouf... je vais arrêter mes exercices, pour le moment.

Je commence à être un peu crevée. Je crois que je vais aller m'étendre dans le solarium et me faire chauffer la couenne au soleil comme un lézard... le

soleil de décembre est absolument resplendissant aujourd'hui! Viens-tu avec

moi Jacqueline? On va être tranquilles: les deux hommes sont sortis et tout a l'air d'aller pour le mieux entre Denise et son fils. Je crois qu'elle et Olivier

apprécieront sûrement un peu d'intimité. Viens, allons-y!"

 

Les deux jeunes femmes se lèvent et sortent discrètement

de la pièce. Elles se dirigent ensemble vers le solarium du troisième étage en

gambadant légèrement au son de la chanson gaie que fredonne Claudine. En

arrivant là, Claudine se dépouille de tous ses vêtements et s'étend voluptueusement

sur le dos dans une grande chaise longue qui s'y trouve, en poussant un long soupir de satisfaction. Elle est imitée par Jacqueline, qui s'étend à son tour sur un autre

chaise longue placée tout à côté. Complètement épuisée, Claudine s'endort au bout

de cinq minutes à peine. Jacqueline tend alors la main dans sa direction et, avec

des précautions infinies, pose un doigt délicatement sur le ventre rond de la

dormeuse.

 

Lorsque Paul, Paule et Ismaël entrent dans la maison, il n'y a personne pour les accueillir. Ils vont donc à la cuisine pour prendre une petite

collation en attendant de retrouver les autres occupants de la maison. Sur la table,

ils trouvent la note écrite par Claudine à l'intention de Denise.

 

 

-"Suis allée m'étendre dans le solarium.

Jacqueline avec moi."-

Claudine.

 

Paul laisse donc Ismaël avec Paule qui lui a déjà servi un

grand bol de crème glacée et se dirige tout de suite vers le solarium. Quand il entre,

il aperçoit les deux jeunes femmes nues qui dorment au soleil. Une main posée sur

le ventre de Claudine, Jacqueline s'est assoupie sur la chaise longue placée

immédiatement à côté de celle de cette dernière. Gêné de troubler ainsi leur

intimité, il reste quelques instants à les regarder, en se demandant quoi faire.

Finalement, il décide de retourner à la cuisine et sort du solarium aussi

silencieusement qu'il y était entré.

 

Après quoi, il retourne à la cuisine rejoindre Paule et

Ismaël. Ils discutent ensuite de leur emploi du temps à tous les trois pendant que

Paul boit son café. Puis, accompagné d'Ismaël, Paul se dirige vers la chambre

d'Olivier pour y retrouver Denise et son fils et leur présenter Ismaël. Pendant ce

temps-là, Paule se rend au solarium pour y retrouver Claudine et rencontrer

Jacqueline. On pourra discuter "entre femmes" en toute intimité de diverses

questions d'intérêt spécifiquement féminin...

 

 

 

 


 

<27> TOUT

 

- " Alors mon Paul, tout s'est bien passé à Montréal?

Pas de problèmes avec Ismaël, par exemple? Ne me fais pas languir, viens te

coller sur moi et racontes-moi tout! N'oublies aucun détail! Je veux tout

savoir! Surtout comment se sont passées tes nuit chez Paule... Est-ce que

vous avez pu... comme on s'en était parlé avant ton départ? N'oublies pas mon

grand escogriffe d'homme nouveau, que c'est à cause de ma curiosité

maladive que... Ça n'était pas trop dûr j'espère! Allons viens vite et fais-moi

vivre tout ça comme si j'y étais! "

" De mon côté, je me suis tellement ennuyé de toi! Je

me sentais tellement seule sans toi, que j'avais beaucoup de difficulté à

m'endormir. Ah, et puis j'ai moi-aussi des choses extraordinaires à te

raconter. Ça a rapport avec toi, moi, Emmanuelle et Jacqueline pendant que tu n'étais pas là. Il faudrait aussi que je te parle de mes projets pour les

prochains jours... Mais je n'en dis pas plus! Colles-toi et tu sauras tout, car je

ne parlerai qu'en présence, vraiment intime, de mon " homme nouveau " ..."

 

Paul achève de se déshabiller, se glisse sous les

couvertures de leur lit et enlace tendrement son amie. Ils restent de longues

minutes en silence à échanger de l'intérieur, d'abord au niveau de leurs sentiments

réciproques, puis des informations strictement factuelles. Finalement, comme ils en

viennent à se communiquer des détails plus intimes de leurs expériences

réciproques des derniers jours, leurs corps commencent à vibrer de façon plus

intense et, très bientôt, ils sont tous deux plongés dans une rafale orgasmes-souvenirs tout puissants qui les submerge complètement.

 

(...)

 

Le lendemain matin, ils déjeunent tous ensemble dans la

grande salle à manger. Puis Paul, Ismaël et Denise, qui porte son fils dans ses

bras, se retirent dans la chambre d'Olivier pour entamer leur session d'exercices.

Les deux physiothérapeutes et l'infirmière finissent de prendre un deuxième café.

Puis elles se dirigent toutes trois vers le solarium pour profiter du beau soleil

hivernal qui luit encore de tous ses feux.

 

- "Ma belle Paule, avoues qu'on est quand même bien

ici, à se faire rôtir toute nues au soleil, en plein mois de décembre. C'est ce

que Jacqueline et moi avons fait pratiquement tous les jours pendant que toi

et Paul étiez partis. Comme quoi, tout en étant bien sage, on peut quand même

bien profiter de la vie! Oh je sais bien que tu ne t'es pas trop ennuyée non plus

pendant ce temps-là avec mon homme... On ne peut rien se cacher, lui et moi!

Mais, n'aies pas peur, je ne vous en veux pas pour ça: Paul m'a tout raconté si bien hier soir, comme lui seul sait le faire, que j'y étais presque... grâce à toi,

j'ai vécu hier des instants tout à fait délicieux! D'ailleurs, tu en sais quelque

chose de ses dons de raconteur: je me souviens de ce tu m'avais déjà dit à

propos de certaines expériences qu'il t'avait fait vivre à l'Institut, lorsque nous

avions échangé nos patients... Hier soir, ça a été mon tour de bénéficier de

certaines indiscrétions. Moi aussi, j'ai bien aimé jouir avec toi! Et puis, après

tout, n'est-ce pas ce dont nous avions convenu la semaine passée?"

" De mon côté, pendant ce temps-là j'ai bien réfléchi et j'ai aussi appris des choses extraordinaires grâce à Jacqueline. Si tu veux en avoir un aperçu, pose un peu ta main ici sur mon ventre, fermes les yeux et tiens-toi bien...

...

Il fallait s'y attendre, tu me diras? Peut-être. Mais moi je trouve tout de même que c'est à vous jeter par terre! Surtout que cela risque

éventuellement de prendre un sens bien particulier pour toi aussi un de ces

jours..."

 

D'abord un peu décontenancée par les propos crus et

directs de Claudine, Paule est restée muette pendant tout le temps qu'elle

l'écoutait. Puis, elle a été très intriguée par les dernières paroles de son amie et

c'est fort craintivement, qu'elle tend ensuite la main vers le ventre de cette dernière.

Elle ne peut retenir un cri de surprise quand elle sent la communication s'établir

entre elle et Emmanuelle.

 

 

 

 


 

<28> AMI - STUPIDE

 

- "Mmm...an, mmaa...man, maman, maman! Hhol, h...ol,

P...ol, Paul! a...ené aa, a...am, iii, ammi, ami? Ami?"

 

- "Oui mon chéri, Paul est revenu avec maman. Il t'a

amené un ami. Ismaël, l'ami s'appelle Ismaël. Is-ma-ël!"

 

- "Ami Iii...le, I...ma...le, ssss, Ismaël. Ismaël ami

mmmoi!"

 

Au son de son nom, qu'il entend prononcer avec difficulté

mais aussi avec tant d'efforts, le visage d'Ismaël s'illumine d'un sourire gêné mais

radieux et il se rapproche un peu plus de la chaise berçante où Denise vient de

prendre place avec son fils sur les genoux. Paul qui lui tient toujours la main s'est

approché lui aussi et prend celle qu'Olivier lui tend. La sérénité qui caractérise

maintenant Olivier traverse Paul et inonde Ismaël qui rougit. Celui-ci tend à son tour

sa main libre en direction de celles de Paul et Olivier. Denise prend leurs trois mains

entrelacées et les serre tendrement.

 

...

 

Tout au long de l'avant-midi, une relation extrêmement

chaleureuse s'installe de plus en plus entre les quatre partenaires. Bien sûr Olivier

et Ismaël sont tous deux absolument ravis de pouvoir communiquer à nouveau

facilement avec le monde extérieur en ayant Paul comme intermédiaire. Pourtant,

comme ils ont tous deux récemment eu l'occasion de vivre des situations où ils

étaient privés de son aide, en dépit de la différence d'âge physique qui les sépare, il semble se créer entre eux une complicité indéniable pour arriver à communiquer

verbalement sans son support. Aussi, quelques heures plus tard, quand Jacqueline pénétre dans la pièce pour les avertir de descendre dîner, quelle n'est pas sa

surprise de les trouver tous les quatre à jouer par terre: les enfants à califourchon

sur le dos des deux adultes à quatre pattes. Les deux petits garçons se lancent tous deux des mots et des phrases décousues plus au moins incohérentes. Ils essaient

ensuite de s'imiter mutuellement et ils tentent de répéter ce que l'autre vient de dire,

en y mettant différentes intonations, à plusieurs reprises et avec plus ou moins de

succès dans le cas d'Olivier, il faut bien le dire. Ces tentatives d'élocution

maladroites provoquent souvent chez eux, comme chez leurs montures, de

bruyants éclats d'hilarité folle.

 

Lorsqu'ils se retrouvent tous autour de la grande table de

la salle à manger, Olivier et Ismaël sont encore tellement emportés par le vent de

folie verbale du matin, qu'ils ne cessent pratiquement jamais de parler. Ce qui

ressemble souvent plus à des gazouillis informes, surtout quand Olivier marmonne

la bouche encore pleine... Dès qu'ils ont fini de manger, les deux enfants

commencent tout de suite à harceler Denise et Paul pour retourner immédiatement

reprendre leurs jeux. C'est donc d'un trait que ceux-ci avalent leur café, avant de

remonter dans la chambre à exercices d'Olivier.

 

À la fin de la journée, les deux jeunes lurons, aussi épuisés

l'un que l'autre par leur harassante journée d'activités fébriles, réclament

pratiquement d'eux-mêmes le privilège de se coucher plus tôt que d'habitude. Leurs deux compagnons sont donc particulièrement heureux de pouvoir se retrouver enfin

libres aussi tôt, car ils sont eux-mêmes complètement fourbus à la suite de cette

journée épuisante.

 

- "Ouf! Quelle journée! Je suis absolument crevée. Je

n'aurais jamais cru le métier de cheval si difficile! Mais ça ne fait rien, je suis si heureuse qu'Ismaël et mon petit "tocson" aient réussi à s'entendre aussi

bien. Tout ce débordement d'activités physiques nous a fait un peu perdre de

vue la raison qui nous a poussé à amener Ismaël ici... J'y repensais tout à

l'heure et j'en suis venue à me dire que je pourrais peut-être l'adopter

légalement, maintenant qu'il est devenu complètement orphelin. Je ne sais

pas ce que vous en pensez..."

"Le peu que je connais de lui me le font maintenant

voir comme un compagnon idéal pour Olivier. Je suis certaine qu'il serait lui-aussi ravi de l'avoir comme frère pour jouer; surtout que la vieille maman

Denise ne pourra pas longtemps s'investir autant dans ses jeux. Et puis dans

les environs, les compagnons de son âge sont plutôt rares... inexistants en

fait. D'ailleurs, quel âge a-t-il? Il a un corps de trois ans bien sûr, mais avec

l'âge mental d'un nouveau-né? Un nouveau-né qui, par certains aspects, est

déjà plus mûr que sa propre mère... Alors dans ces conditions, avec Ismaël, ils deviendraient un peu comme le cadet et son grand frère aîné, tout en étant

pour ainsi dire du même âge. Alors pourquoi pas? D'ailleurs, comment cela se passerait-il s'il essayaient de jouer avec d'autres enfants "ordinaires" de

leurs âges? Tandis qu'avec Ismaël... Je crois qu'ils partagent assez de

similitudes dans leurs expériences vécues, qu'ils s'entendent comme larrons

en foire... On l'a bien vu aujourd'hui, n'est-ce pas Paul? Un jour sans doute, ils

pourront s'intégrer avec d'autres galopins de leurs âges, mais pour le

moment, je pense qu'ils pourront s'aider mutuellement à faire le passage."

- "Oh, pour ça oui! Pour en revenir à ta première

question, je crois bien que ton projet représenterait probablement ce qui

pourrait leur arriver de mieux à tous les deux. Même dans mes rêves les plus

fous, je n'aurais jamais pu imaginer meilleur développement... Merci Denise.

Je suis certain que tu ne le regretteras pas. Si tu veux, demain on pourrait

commencer à leur en parler. Je veux bien me charger d'Ismaël si tu acceptes

d'en glisser un mot à Olivier. Par la suite je pourrai toujours sonder aussi

Olivier pour nous assurer que tout va vraiment bien."

 

Au cours des journées suivantes, Denise et Paul

commencent graduellement à sonder les deux enfants. Olivier est absolument

transporté à l'idée que son ami pourrait éventuellement toujours habiter chez lui et

devenir " son propre grand frère à lui tout seul ". Quant à Ismaël, lorsque Paul lui

parle de l'idée de Denise, sans l'informer de la triste nouvelle concernant ses

parents bien sûr, son visage s'illumine d'abord d'un air absolument épanoui. Puis,

ses traits prennent progressivement un caractère plus dur et triste. En même temps,

il semble recommencer de nouveau à se couper du monde extérieur. Ce qui ne

manque pas d'inquiéter assez Paul pour qu'il prenne tout de suite la main de

l'enfant, dans l'espoir d'arriver à comprendre de l'intérieur la nature et les raisons de cette réaction mitigée.

 

- "Comme les autres! Comme tous les autres! Ils veulent se débarrasser de moi! J'en suis sûr. C'est pour ça qu'il m'a dit ça. Je sais bien que

ça n'est pas possible. Ils veulent me faire peur. Ils veulent que j'aie peur de ne plus

revoir Maude et Bernard, et que je demande à partir pour les retrouver. Ils sont stupides, tant pis pour eux! Je n'ai même pas peur. De toutes façons, je ne les aime même plus eux-autres. Ils ne m'ont jamais aimé eux-autres non-plus. J'ai toujours

été juste "Ismaël, leur gros problème". Si Maude et Bernard se sont toujours occupé

de moi, c'est juste parce qu'ils pensaient qu'ils étaient obligés. Je le sais bien. Ça a toujours été comme ça! Ah ici ils veulent que j'aie peur de ne plus pouvoir

retourner à la maison. Ensuite, ils vont me dire: qu'est-ce qu'il y a, Ismaël? Tu

t'ennuies de Maude et Bernard, Ismaël? Oh ça tombe bien, Ismaël, on va te

renvoyer là-bas. On t'aime bien tu sais, Ismaël, mais on a pas le temps de

s'occuper de toi. Tu t'amusais bien, Ismaël, mais ça ne peut pas durer toujours. Il

faut que tu comprennes, Ismaël, que tu fasses ton grand. Eux-aussi, je les déteste

maintenant d'abord! J'avais tellement confiance. J'ai été stupide! Ils étaient si

gentils. Mais cette fois ils ne m'auront pas! Même monsieur Paul ne pourra pas

venir me chercher. Quand ils vont m'obliger à repartir, cette fois je vais disparaître

en orbite, comme un satellite. C'est bien plus fort qu'une stupide balle de base-ball,

un satellite. Je ne veux plus retourner dans un hôpital stupide. Je ne veux pas

retourner vivre tout seul dans une stupide maison vide, non plus. Avec juste une

gardienne plate qui ne sait pas ce que c'est que de jouer pour vrai. Une maison

pleine des "traineries" stupides que Maude et Bernard rapportent toujours de leurs

voyages stupides... ...Non Ismaël, non! arrête de t'imaginer toutes sortes de choses!

C'est toi qui est stupide. Ça ne se peut pas! Non, pas madame Claudine et

monsieur Paul! Ils ne peuvent pas être comme ça! Pas eux! Non! Il faut que tu

essaies de leur parler! Il faut que tu leur dises que tu veux rester avec ton seul vrai

ami, Olivier! Tu es capable de parler maintenant. Il faut qu'ils t'écoutent! S'il le faut,

je vais demander à Olivier de me défendre. Sa mère elle l'aime pour vrai, elle!"

 

Tout à coup, il ressent une onde de chaleur et d'amour qui

s'insinue dans tout son être. C'est alors qu'il se rend compte que Paul était entré en

lui depuis le début de sa crise de panique. "Il sait tout!" Il ressent aussi maintenant

la vague d'amour et d'amitié que Denise et son fils lui envoient, depuis qu'ils ont

tous deux pris la main de Paul. Ils l'entourent tous les trois et le serrent tendrement

dans leurs bras. " - Non Ismaël! Non, ne nous rejettes pas! Si tu veux de nous,

nous allons te garder toujours. - C'est toi que je veux comme frère. - Tu peux

m'appeler maman, je veux te garder toujours. Nous avons besoin de toi. Nous

t'aimons vraiment. Il faut que tu restes avec nous!"

 

 


 

<29> LA TRIBU

 

- "Téléphone pour vous, madame Claudine."

 

- "Merci Jacqueline, je viens tout de suite.

 

Encore vêtue seulement de sa grande robe de chambre en soie japonaine, Claudine avale en vitesse la dernière gorgée de son café de

céréales du matin, puis elle se lève et va prendre le combiné téléphonique que lui

tend Jacqueline.

 

- " Allô. "

 

(...)

 

- " Ah, bonjour Paule. Comment ça va ce matin? "

 

(...)

 

- " Moi aussi, merci. Il fait un froid sibérien ici, mais la

campagne est si belle! Il y a beaucoup de neige et elle est tellement blanche!

 

(...)

 

- " Ismaël? Je crois qu'il va bien lui aussi, maintenant.

 

(...)

 

- " Oui, il s'est adapté très bien à sa nouvelle famille.

 

(...)

 

- " Oui, on lui a dit à propos de ses parents. Au début

ça a été dur, mais Denise et Olivier l'ont beaucoup aidé. Ils l'adorent et Ismaël

le sent bien. Je pense qu'il le leur rend bien d'ailleurs. Ils sont devenus

inséparables. "

 

(...)

 

- "Oui, lui aussi. D'ailleurs, cette semaine ils ont

commencé à jouer dehors. "

 

(...)

 

- "Non, ni moi, ni Paul ne nous mêlons presque plus

jamais de leur relation. On dirait maintenant qu'Olivier et Ismaël sont deux

enfants absolument sans histoires. Ils bougent tout le temps et ils n'arrêtent

pas de jacasser! De vraie pies!

 

(...)

 

- " Pires que moi, tu imagines! "

(...)

 

- "Bien sûr, au début, Paul a dû prendre contact avec

Ismaël très souvent, plusieurs fois par jour même; le pauvre petit était

tellement insécure! Il passait continuellement par des états d'euphorie totale à des moments de déprime complète. Mais maintenant, ça s'est stabilisé et ils

ne se contactent plus que très occasionnellement. Et généralement c'est

surtout pour rassurer Denise ou moi. Tu sais comment sont les

professionnels de la thérapie! "

 

(...)

 

- " Oh lui, il va à merveille. Sa réadaptation est

pratiquement terminée. Depuis un mois, les enfants l'ont obligé à se dépenser

physiquement plus que toutes les physios du monde! "

 

(...)

 

" Non. On dirait qu'il ne pense à peu près plus au projet

de Jean sur un téléroman dans le milieu hospitalier. Ni au cinéma d'ailleurs.

Par contre, je crois qu'il commence à avoir très hâte à l'été pour pouvoir

retourner à son " shack " , comme il dit. Il veut absolument qu'Emmanuelle y

passe au moins les premiers mois de sa vie. C'est elle qui est devenue le

centre de toutes ses pensées. "

 

(...)

 

- " De ce côté-là? À merveille, ma grossesse est

toujours aussi enivrante. Ma bedaine commence à être bien ronde. Tout le

monde ici est très prévenant avec moi. Le flatteur de Paul me dit "qu'elle me

va à ravir"! Un vrai gamin! "

 

(...)

 

- " Si je le laissais faire, il resterait collé sur moi toute la journée. Mais dans le fond, je sais bien que c'est surtout parce qu'il adore

contacter Emmanuelle. Il dit que sinon, il se sent exclu de notre relation. Le

pire c'est que je sais qu'il a raison! Parce qu'entre Emmanuelle et moi, et

bien... "

 

(...)

 

- " Comment ça? De toutes façons, tu va bientôt

connaître ça toi aussi. Au fait, est-ce que tu as déjà commencé à ressentir

quelque chose? "

 

(...)

 

- " Quoi? C'est pas vrai! Et qu'est-ce que ça te fait? "

 

(...)

 

- " Oui je comprends. J'en parle avec Paul ce soir et je te rappelle demain matin. O.K.? "

(...)

 

- " Tu m'excuseras, je dois te laisser. Les enfants me

réclament pour aller jouer dehors dans la neige. Je vais encore me faire traiter

de bavarde! "

 

(...)

 

- " O.K. salut. À demain."

 

Elle raccroche et se hâte d'aller s'habiller pour sortir

dehors et aider les enfants à construire leur igloo. Avec la vieille égoïne que Ray

leur a prêtée, ils passent tout l'avant-midi à découper des blocs dans la croûte de

neige durcie par le froid mordant. Pendant le dîner, les enfants s'amusent

beaucoup à affubler tous les mots qu'ils utilisent d'un suffixe en -uk ou en -uit, "comme les vrais Inuits". Aidés par Denise, Paul et Claudine, qui égaye leur travail

de ses chansons gaies, ils réussissent au cours de l'après-midi à ériger un

magnifique igloo, "assez grand pour sauver toute la tribu, même les vieux!"

 

 

 


 

 

<30> COMPRIS?

 

Sous l'oeil un peu triste d'Ismaël, Olivier, Denise et Jacqueline, les partants Paul et Claudine, aidés de Ray, placent leurs valises dans

le coffre de la voiture de Paule. Puis, après avoir embrassé tous leurs amis, ils

montent tous deux dans l'auto avec cette dernière.

 

- "Soyez prudents sur la route et prends bien soin de

tes invités, Paule. N'oublie pas que je ne te les prête que pour une journée ou

deux, pas plus! Je veux absolument vous avoir ici tous les trois pour fêter

l'arrivée du printemps! Parce qu'après ça, l'igloo de mes petits Inuits va

commencer à fondre. Il faudra bien que quelqu'un les aide à construire un

nouvel abri pour l'Été. " Dans l'arctique, avoir un bon abri, c'est une question

de vie ou de mort! " On ne rit pas avec ça! Tous les petits Inuits vous le

diront!"

 

Pendant le trajet vers Montréal, Paule et Paul se racontent

les diverses péripéties qui ont meublé leur dernier mois respectif, émaillant tous

deux leurs récits de nombreuses pointes d'humour. Assise sur la banquette arrière,

à cause de sa grossesse avancée qui lui interdit d'utiliser une ceinture de sécurité, Claudine fredonne sans arrêt ses chansons gaies favorites et semble

complètement absorbée par la contemplation du paysage de printemps qui défile

sous ses yeux.

 

Lorsqu'ils arrivent enfin chez Paule, Claudine monte la

première chez son amie avec la clef du logement, pour ouvrir la porte à ses

compagnons qui la suivent, les bras chargés. Puis, Paule s'éclipse pour aller à

l'épicerie du coin faire quelques emplettes. Lorsqu'elle revient, Paul a déjà

commencé à déballer leurs bagages dans le salon, alors que Claudine est dans la

cuisine et prépare du café en chantonnant.

 

- "Des huîtres pour souper, ça t'irait Paul? Il y en avait

en vente à l'épicerie et j'en ai pris une montagne, j'espère que vous aimez-ça!

Mais qu'est-ce que tu fais-là? Je vous prête ma chambre, pendant que vous

serez ici, voyons! Il n'y a qu'un petit divan dans mon salon et vous êtes deux.

Et Claudine qui est enceinte en plus! Installez-vous dans ma chambre: il y a un grand lit double; vous y serez très bien. C'est moi qui vais coucher ici sur le divan!"

 

- "Hé là, les conspirateurs! Arrêtez de parler dans mon

dos! Venez plutôt ici! Il ne faut jamais laisser une handicapée toute seule!

N'importe quelle physio qui se respecte sait ça! Il y a du bon café frais qui

vous attend dans la cuisine."

" Venez voir maman Claudine! On va discuter tous les

trois confortablement assis devant une bonne tasse de café chaud pour vous

et un grand verre de lait pour moi!"

 

Quand ils sont tous assis autour de la table de la petite

cuisinette de Paule, celle-ci répète les remarques qu'elle avait faites à Paul en

entrant.

 

- "Ah non par exemple! ça ne se passera pas comme ça! Je n'ai pas arrêté d'y penser, depuis qu'on s'est parlé au téléphone l'autre

jour. Paule, je t'aime bien, tu le sais. Mais là franchement: il faut qu'on se

parle! Alons, venez ici, et assoyez vous qu'on discute. Maman Claudine a

quelque chose d'important à vous dire, pour que tout soit bien clair!

...

" Bon, Paule, tu es ma meilleure amie et mon associée

en plus! En temps que femme, tu voudrais enfanter pendant que tu en est

encore capable. Bien. Par contre, tu ne veux pas t'embarrasser d'un père, peut-être trop possessif. Bon. Et puis quoi encore? Pour te rendre service, je

t'ai déjà prêtée mon " homme nouveau " une fois, pour qu'il te fasse un enfant.

Un deuxième petit mutant en perspective? Tu as toujours su comment profiter

de ma curiosité maladive. Bon. N'empêche que c'était déjà bien gentil de ma

part, tu l'avoueras! Ça n'a pas marché, puisque tu viens d'être menstruée à

nouveau. C'est bien triste. J'ai accepté que vous recommenciez votre

tentative. Soit. C'est pour ça qu'on est venu ici aujourd'hui. Mais cette fois-ci,

je veux être là! Vous allez faire ça sérieusement! Tu pensais peut-être que je

vous laisserais vous amuser tous seuls dans le salon pendant que la grosse

handicapée de Claudine resterait à poireauter toute seule dans un grand lit

vide! Non! Si ça doit se passer comme ça, je ne marche pas! Si je suis venue

ici avec Paul ce matin, ça n'est pas pour rien , ne vous en déplaise mes

gaillards! "

...

" OK? Sinon, je m'en vais tout de suite et je ramène

mon homme avec moi! Il n'est pas question que l'on me tienne à l'écart,

pendant que vous faites ça à la sauvette! Oh bien sûr, la dernière fois j'ai eu

droit à une rediffusion en différé, c'était pas si mal... mais cette fois j'exige du

direct! Compris? Cette semaine, on va coucher tous les trois ensemble dans

le grand lit de la comtesse. Comme ça, je pourrai être certaine d'assister

quand ça va se passer... "

...

" De plus, cette fois, j'entend bien diriger moi-même

tout le déroulement des opérations. Je dis bien " des " opérations, parce que

pour moi faire l'amour, c'est deux choses bien distinctes, mais oh combien

complémentaires: les préliminaires, ça c'est pour moi, et la pénétration

proprement dite, ça c'est pour toi Paule! Bien sûr on pourra toutes les deux

vivre l'opération manquante par procuration et en direct, mais je ne veux pas

être la seule à me contenter de simili! Au souvenir, je crois que je préférerai

toujours le présent, surtout s'il est agréable... De toutes façons, si chacun y

met un peu du sien, ça ne peut qu'être meilleur pour tout le monde! Ce sera

comme ça; et c'est pour la dernière fois! Compris? C'est à prendre ou à laisser!"

 

- "!?!?!?"

 

- "Et puis à part de ça, vous allez dire que j'ai l'esprit

absolument tordu. OK, si vous voulez! Mais moi je suis bien curieuse de savoir

avec quelle sorte de jouissance ça peut carburer un VRAI trio amoureux!? ...

Puisque la vie m'offre une chance de le vivre réellement, je m'en voudrait de

laisser passer une telle occasion! ... Je ne pense pas que personne l'aie

jamais vécu avant aujourd'hui? ... Non, bon... OK, on va devenir des pionniers

une fois de plus! ... Mettez-vous ça dans la tête les petits copains! C'est une

journée vraiment historique aujourd'hui, OK là! ... Surtout que j'espère bien

que ça va être la dernière fois que je vais pousser mon amoureux

extraordinaire dans les bras d'une autre! ... Compris?!!"

...

"En tous cas, pensez-y bien cette nuit, parce que si ça

doit se passer, c'est demain que ça va arriver, aujourd'hui on est tous trop

crevés pour faire quelque chose de vraiment bien! OK là! ... Ce soir, on relaxe!

... Compris?"

 

- " !?!?!!?!!! "

 

Un silence total suit l'envolée de Claudine pendant

quelques secondes. Ses deux interlocuteurs sont compêtement interloqués. Puis

les yeux en larmes, Paule se lève, s'accroupit à côté de son amie et elle la serre

dans ses bras, en l'embrassant avec ferveur.

 

- "Merci... merci... merci... Oui Claudine... oui... Comme

tu voudras. Je comprends. Tu es merveilleuse. Tu seras toujours la meilleure... la meilleure! ... Je ne sais pas comment te dire..."

 

- " Eh bien dans ce cas là, ne dis rien ma grande! Et

puis fais-nous donc à bouffer: c'est qu'on commence à avoir la dent creuse,

Emmanuelle et moi... Allez hop, au boulot miss!

 

Paule se relève en essuyant les larmes de son visage et

commence sur le champs à préparer leur souper. Elle chante à tue-tête l'air des

Bijoux de la Castafiore, pendant que Claudine est assise et communique avec Paul

en lui tenant les mains et en le regardant droit dans les yeux.

 

 


 

 

<31> REVENANT

 

- "Bonjour les amoureux. Alors vous avez passé une

bonne journée? ... Je vois que vous avez commencé à préparer vos bagages

pour repartir. Mais il faut absolument que je vous parle de la journée que j'ai

passée à l'Institut aujourd'hui. Il m'est arrivé quelque chose d'absolument

extraordinaire! "

" Imaginez-vous donc que j'ai revu cet après-midi un de mes anciens patients qui vous connaît bien tous les deux: Glen Shadwick.

Je ne sais pas si vous voyez qui je veux dire? Glen Shadwick l'Inuit

britannique qui ne parlait que le français... et qui nous donnait régulièrement

de grands cours " historico-philosophico-anthropologico-linguistico- ethnographicos-coco... " ouf, et j'en passe! Il est sorti de l'hôpital depuis un

bon moment déjà, mais il revient quand même nous visiter de temps en temps,

comme aujourd'hui."

"Quand je lui ai dit que vous étiez chez moi ces jours- ci, il m'a dit qu'il tenait absolument à vous revoir. J'espérais beaucoup que

vous accepteriez de rester à souper avec moi ce soir, alors je me suis permis

de l'inviter. Ok? "

 

À ces mots, Paul et Claudine opinent de la tête et à la vue

des sourires qui apparaissent sur leurs visages, Paule sait qu'elle a bien fait.

 

" OK. ... Mais, je vous ai promis d'aller vous reconduire

à Saint-Bruno quand vous voudrez et j'entends bien respecter mes

promesses: on peut repartir tout de suite si vous voulez... "

 

- " Paule, nous savons très bien tous les trois pourquoi

nous sommes là. Alors inutile de tourner autour du pot. Si on est ici ma chère Paule, c'est d'abord pour que " mon " homme puisse t'engrosser, non? ... Je

m'excuse, c'est un peu cru... Disons que si je t'ai amené mon cher Paul, c'est ... pour que vous puissiez faire l'amour et concevoir un petit demi-frère, ou une

demie-soeur pour ma petite Emmanuelle. Bien.Alors il est évident que Paul

doit coucher ici ce soir! Soit.

" Par ailleurs, je sais que lors de votre première

tentative, Paul a vécu avec toi une relation sexuelle extrèmement jouissante et agréable. Je m'en souvient très bien... ça m'a permis de profiter moi-aussi

de ta gende expérience et comme tu le sais bien, j'adore apprendre... "

...

"Quant à moi, je tiens à assister au grand événement. Alors, tout à l'heure quand je vous ai dit que je ne voulais pas me retrouver

dans la pièce à côté pendant que vous alliez me faire cocue une fois de plus,

j'étais parfaitement sérieuse! Compris! Je maintiens tout ce que je disais à ce

moment là! Je tiens même mordicus à y participer, compris! Y participer et

collaborer à écrire une des pages les plus importantes de l'amour humain, de

l'érotisme et de la sexualité. Je tiens absolument à participer à cette première

vraie relation sexuelle à trois de l'histoire connue de l'humanité."

 

...

 

- " Ok. Alors, c'est parfait! Alors, d'ici là qu'avez vous à nous proposer madame la comtesse? Le sire Glen s'en vient vous voir ce soir?"

 

- " Oui, mais je lui ai dit que je le rappellerais avant six

heures ce soir, si vous décidiez de repartir tout de suite et que mon invitation

tombait à l'eau. Sinon, il devrait arriver un peu plus tard. "

" Je ne savais pas si vous comptiez coucher ici encore

cette nuit ... une fille peut toujours changer d'idée au dernier moment... puisque ce n'est pas le cas d'après ce que tu viens de dire, Claudine: je vous

garde au moins jusqu'à demain, ce qui va me faire le plus grand des plaisirs

cela va sans dire! Bon, maintenant que ce détail est réglé, on peut commencer

à s'organiser pour souper. "

 

...

 

" ... OK. Je suis contente que vous restiez une nuit de

plus. Autrement, Glen ne serait venu que demain soir. Et puis de toute façon,

doctoresse Claudine, vous ne pouvez pas m'abandonner et me laisser

recevoir ici mon " ex- patient " toute seule: qui sait où ça peut mener une

thérapeute des familiarités comme ça avec un patient du sexe opposé... On

connaît des précédents... D'autant plus que mon " patient " a déjà repris

beaucoup de poil de la bâte et qu'il n'est peut-être plus très " patient " ... Allons Claudine, je t'en prie: tu sais bien que les pauvres originaux mâles ne peuvent

résister longtemps tout seuls aux charmes de la " tombeuse incorrigible " ,

comme disait l'autre!"

 

- "D'accord Paule, on veut bien rester pour souper.

Après, on verra, côté détails... ... J'ai hâte de revoir Glen. Il est probablement la personne idéale pour nous aider à réfléchir un peu à tout ce qui nous arrive

ces temps-ci. Tout ça est tellement compliqué pour des petits québécois et

québécoises bien ordinaires et sans histoires comme nous! Mais maintenant,

il serait peut-Être temps que vous commenciez à penser à ce que vous allez

servir à vos convives tout à l'heure madame la comtesse. Pas encore des

huîtres j'espère!"

 

- "Non, rassurez-vous! En revenant du travail tout à

l'heure, je suis passée au marché Jean-Talon et j'ai acheté tout ce qu'il faut

pour préparer une fondue chinoise avec de la viande chevaline. Vous m'en

direz des nouvelles! Chef Paule s'occupe de tout! Vous ne touchez à rien,

compris! Regardez plutôt dans ma discothèque et mettez-nous de la musique,

s'il-vous-plaît. Merci."

 

Au son de la musique entraînante d'un disque de salsa

colombienne, cadeau de Claudine à son amie au cours de la première année après

leur rencontre, les préparatifs culinaires vont bon train.

 

- "On sonne à la porte! Vous voulez bien être assez

gentils pour aller répondre s'il-vous-plaît?"

 

Drapé dans une ample cape de toile mince , Glen

Shadwick entre et se jette sur Claudine et Paul, qui viennent de lui ouvrir. Tel un

ours polaire il les serre tous les deux dans ses grands bras. Les joyeuses

retrouvailles se déroulent dans une exubérance de poignées de mains,

embrassades, accolades, - Allô! -s, - Comment ça va? -s, - Que je suis content! -s

et rires sonores. C'est ainsi qu'ils se dirigent tous trois vers la cuisine. Pendant la suite du repas, on se raconte mutuellement les divers événements qui ont meublé

les existences.

 

- " Fantastique! Extraordinaire les amis! Alek Tukatuk,

l'Inuit que je dois aller retrouver le mois prochain me disait justement hier au

téléphone qu'il avait hâte que je revienne " pour me serrer la main et qu'il

pourrait alors savoir si ma conception du monde avait changé depuis la

dernière fois " . Je trouvais l'image très belle, et j'étais sûr que ça n'était que

ça: une image. Peut-être pas, après tout. Mais si toi tu peux vraiment lire dans

les pensées des gens en leur touchant Paul, tu n'as pas dû apprendre

beaucoup de secrets quand on s'est serré la main tout à l'heure. Je ne pensais

à rien d'autre qu'à la joie de nos retrouvailles, vous autres aussi je crois."

" Et vous dites que la communication marche aussi

dans l'autre sens? J'ai toujours pensé que tu n'étais pas tout à fait ordinaire,

Paul! Mais là... Pour me convaincre vraiment Paul, il faudrait qu'on échange

sur des choses que nous ne connaissons pas tous les deux d'avance. Là, ça

serait un test déjà presque scientifique! Tu veux bien essayer tout de suite?

Allons, serrez-moi la pince, monsieur le grand sorcier blanc!"

" Racontez-moi en détails, comment s'est passée

votre vie à Saint-Bruno... disons avec vos deux autistes, par exemple. Et

joignez-vous à nous, mesdames. Plus on est de fous..."

 

Les quatre joyeux convives entremêlent leurs mains au

centre de la table et un échange effréné d'impressions, émotions, idées et

sentiments s'engagent entre eux. Glen écarquille les yeux et tombe presque à la

renverse avec sa chaise.

 

- "Holà! Pas si vite! Vous parlez tous en même temps!

J'y perds mon inuktituk!"

 

Puis les échanges se font plus ordonnés et se poursuivent

tard dans la soirée sans qu'aucun mot ne soit prononcé de vive voix.

 

- "Deux heures du matin. Il commence à se faire tard! Il va falloir que je vous quitte. C'est entendu, je descends vous retrouver à

Saint-Bruno demain après-midi. Vous m'avez si bien... montré comment m'y

rendre, que je ne devrais pas avoir de problèmes à trouver la place, si vos

souvenirs sont bons, évidemment... "

" Je suis très curieux de revoir cette chère doctoresse

Landré dans son " habitat naturel " . Vos deux petits Inuits ex-autistiques

aussi, bien sûr! Salut, et à demain!"

 

 

 

 


 

<32> MULTIPLES ET HYBRIDES

 

Après le départ de Glen, Paule se charge de nettoyer la

cuisine, pendant que ses invités vont préparer la chambre à coucher et le grand lit

de Paule pour leur seconde nuit à trois. Puis, Paule vient rejoindre ses amis,

amoureusement enlacés sous les couvertures de son lit. Elle se déshabille

complètement, se glisse doucement entre les draps et colle timidement son corps

encore transis contre ceux tout chauds qui s'y trouvent déjà.

 

- "Oh que vous êtes froide madame la comtesse!

Allons venez-ici qu'on vous réchauffe! Venez partager notre plaisir, il n'y a pas

de gêne à y avoir, au point oß en est notre relation à trois. L'expérience de la

nuit dernière n'était pas trop désagréable pour personne. Mais cette fois-là, je vous en prie essayez d'y mettre un peu plus du vôtre, comtesse! Après tout,

vous avez un corps vous aussi; servez vous-en pour vous... je veux dire

"nous", faire jouir. Toutes les physios savent qu'un malade est toujours son

propre meilleur thérapeute, non? Encore une fois, il n'y a pas de gêne à y

avoir: Si vous savez bien vous faire jouir ça n'en sera que plus jouissant pour

nous aussi... Un pour tous, tous pour un!"

 

- " Oui: " un pour touche, touches pour un... " "

 

- "Paule!..."

 

- " Sic, excusez-la... "

 

Perfectionnistes jusqu'au bout des ongles, Claudine, Paule

et leur étalon se succèdent tour à tour dans la salle de bain pour des retouches à

leur maquillage, un lavage à fond des organes génitaux, seins et anus susceptibles

d'être visités par les langues des deux autres partenaires.

 

Les trois amis en profitent aussi pour se singulariser l'un

l'autre en s'enduisant le corps ici et là, avec les diverses crèmes à saveurs et

odeurs variées que Paule garde toujours précieusement à côté de son assortiment

de condoms, crèmes spermicides et autres accessoires anti-conceptionnels, en

fonction d'agrémenter ses folles nuits d'amour...

 

Jusqu'à ce jour, Paule s'en était surtout servi pour enrichir

quelques unes de ses fréquentes sessions de plaisir solitaire pour commencer et ou alors pour animer les quelques séances de masturbation en groupe lors des

"ateliers" d'expression physiques et sexuels à l'intention des femmes de son groupe

féministe. Ces ateliers dont plusieurs étaient pilotés par Betty Dodson elle-même,

lui avait appris à vivre ses phantasmes et savourer avec bonheur toutes les facettes

sensorielles du plaisir sexuel.

 

Ceci étant dit, la presque totalité des autres expériences

sexuelles antérieures de Paule a quand même toujours été de nature strictement

hétérosexuelle "à peu près classique". Comme elle a toujours été très craintive face

au risque de maladies vénériennes, encore plus qu'à celui d'une grossesse-surprise

en fait, ses multiples fioles d'adjuvants érotiques gustatifs et olfactifs sont encore

presque pleines.

 

" OK. On s'en sert. Mais pas n'importe comment: il y a des intimités que je ne se partage pas, c'est comme ma brosse à dents. Il

vaut mieux ne pas tenter le diable!" disait-elle toujours à ses amants curieux d'y

recourir.

 

Cette fois par contre, chacun essaie de rivaliser d'originalité

pour parsemer son propre corps des touches de saveurs et d'odeurs les plus

susceptibles de surprendre et séduire les trois partenaires lors de leurs ébats. Ils

ressemblent bientôt à trois mosaïques multi-sensorielles surprenantes: un cocktail

de goûts les plus appétissants chez Claudine, un affriolant bouquet de fleurs

capiteuses chez Paule et un pot-pourri surprenant parsemés de fines touches de

musc, d'épices ou de fines herbes sur Paul. Ils le font par petites touches subtiles,

posées stratégiquement, surtout autour de leurs parties les plus intimes, pour

séduire les langues et les narines qui vont venir y batifoler tout à l'heure...

 

Paule, qui a placé une de ses musiques préférées dans le lecteur, son disque de salsa colombienne, cadeau de Claudine, est maintenant

grimpée sur une chaise oß elle danse en ondulant des hanches avec des attitudes

des plus lascives. Tout sourire et avec des yeux qu'elle espère des plus pervers,

elle se fait très aguichante, suggestive et même provoquante par des gestes

parfaitement explicites d'auto-érotisme de façon à exciter au maximum ses

partenaires et ainsi les inciter à abréger leurs préparation...

 

Ces préparatifs enfin terminés, ses deux spectateurs

agrippent leur hôtesse par la taille et Paul la soulève de terre d'une étreinte plutôt

gauche mais toute théâtrale pour la déposer sur le grand lit d'amour. Ce faisant, il roule lui aussi des hanches et caresse l'anus de sa captive avec le gland tout

chaud de son pénis turgescent. Il est précédé par Claudine qui chantonne en

caracolant au rythme de la musique sud-américaine jusque dans la chambre de Paule pour ensuite prendre part à leur nuit d'amour à trois. Ils ont bien l'intention de

la vivre comme " la première vraie nuit d'amour à trois de l'histoire de l'humanité " ...

 

Couchée sur le dos, les genoux pliés, Paule serre les

coudes le long du corps et se blottit en soupirant entre ses deux complices dont les

corps lui enserrent les flancs. Le bras droit de Claudine entrelacé dans le bras

gauche de Paul sert d'oreiller pour la tête de Paule. De sa main droite, celle-ci

masturbe le pénis de Paul comme il lui a déjà appris à le faire si bien lors de leur

première rencontre au lit... Toute en finesse et en dextérité, sa main gauche est

occupée à stimuler le clitoris de Claudine. Celle-ci en est absolument enchantée et elle roucoule d'aise puisque la main de Paule est vraiment experte dans l'art de

provoquer à coup sûr une jouissance intense et des orgasmes clitoridiens

incomparables, même lorsqu'elle fonctionne en mode de " pilote automatique " "...

 

Pendant ce temps, les jolis seins fermes, les fesses bien galbées, l'anus

aujourd'hui aromatisé à l'anis , le cou effilé, les oreilles délicates et la vulve avide de Paule sont tour à tout visités, tâtés, caressés, pétris et stimulés de très agréables

façons par les deux mains libres de ses partenaires.

 

En quelques minutes à peine, le niveau d'excitation de Paul

est tel que les amants doivent changer de position en vitesse. Prestement, il se

retourne pour venir se placer entre les cuisses de Paule. Aussitôt, pendant qu'il lui

donne un long baiser profond, avec l'aide de quatre mains fébriles qui le guident

vers l'ouverture, son pénis vient s'enfoncer entre les lèvres dégoulinantes du vagin de son amante et y décharge sans plus tarder un premier filet de spermatozoïdes

agités.

 

Grâce à l'énergie inépuisable de Claudine qui n'a

maintenant de cesse de se masturber sans aucune gêne avec une qualité de

concentration incomparable dans les circonstances, les trois partenaires sont

transportés d'un orgasme à l'autre presque sans coup férir et ils halètent

profondément avec un synchonisme parfait pendant que leurs corps sont agités par

des spasmes puissants et irrésistibles . Le pénis sucé et manipulé adroitement par Paule pour le stimuler, Paul étreint amoureusement ses deux amies et savoure

quelques secondes furtives de paix post-coïtale, avant de sentir monter en lui une

nouvelle érection. À mesure que son pénis se dresse à nouveau, plus haut, plus

massif et plus ferme que jamais, la sensibilité de Paul, son excitabilité et son plaisir

augmentent en proportion. Son plaisir est aussi ressenti par ses deux amantes en

même temps, ce qui stimule d'autant leur propre excitation et abaiise la tonalité de

leur respiration saccadée d'un ton au moins...

 

À chaque nouvel orgasme partagé de l'intérieur, les trois

complices s'en trouvent inondés un peu plus encore par la sueur et les nouvelles

sécrétions vaginales qui débordent toujours plus abondamment des deux vulves

palpitantes; le tout mêlé avec le surplus de sperme de la dernière éjaculation de

Paul et les restes de salive déposés ici et là par les bouches gourmandes des trois

partenaires...

 

Peu de temps encore et Paul pénètre à nouveau Paule

pour essayer de la faire profiter de la prochaine décharge de son sperme. Cette fois

par contre, il devra s'évertuer à aller et venir beaucoup plus longtemps dans le

vagin déjà dégoulinant de sperme et de sécrétions vaginales avant d'éjaculer une

nouvelle fois.

 

Puisque chacun des partenaires ressent très intimement

les délices de ce manège, aucun d'eux ne trouve évidemment rien à redire à une

telle prolongation... Même qu'à la suggestion mentale de Paule, Claudine, qui s'est

maintenant placée les jambes écartées, à califourchon au dessus du visage de son

amie, présente le bouquet de sa vulve et le cocktail de son clitoris à portée de la

langue et de la bouche de sa copine. Elle se fait aussi masser les seins par Paul

dont le torse est intimement collé dans son dos et qui lui dévore le cou goulûment.

 

Tout en pelotant et en bécotant avec amour sa chère Claudine, Paul continue inlassablement le va-et-vient de son pénis dans le vagin de Paule. Après une longue session de plaisirs partagés, lorsque l'éjaculation arrive

enfin, ils s'effondrent tous les trois, pêle-mêle sur le lit. D'un commun accord, ils

décident donc d'interrompre là leurs ébats amoureux car, de deux heures à peine

après le début de leur partouze, ils sont maintenant tous trois carrément épuisés

par tous ces exercices pourtant si agréables. Ils ne tardent pas à s'endormir d'un

sommeil réparateur.

 

Pour quelques heures à peine; parce que, d'un commun

accord, le premier des trois amants à se réveiller après un somme, réveille ses

deux complices et c'est reparti! bénéficiaire périphérique de leurs orgasmes

communs, et douée d'une perception du temps tellement plus jeune et rapide... que

les trois amants, c'est Emmanuelle qui assume en fait le rôle de déclencheuse pour

la plupart des réveils et c'est la conscience de Paule qui lui sert de relais.

Évidemment, au cours des heures qui suivent, les sessions subséquentes de sexe et d'accouplement ne comporteront pas plus d'une seule éjaculation, mais au petit

matin ils sont finalement vaincus par l'épuisement profond de Paul qui les habite

tous trois.

 

La presque totalité de la nuit est donc passée en une série

interminable de préliminaires couronnés par une cascade d'orgasmes à la chaîne

tous plus agréables et enivrants les uns que les autres. Une bonne partie de ce

temps est donc ponctuée par les halètements profonds et les spasmes de plaisir

des trois partenaires en symbiose parfaite. Après quelques pauses nécessaires et

quelques récidives toujours aussi hallucinantes d'extase, les trois partenaires

tendrement entrelacés s'endorment finalement en même temps d'un sommeil

profond, très réparateur et bien mérité... qui se prolonge jusque tard dans l'après-midi suivant.

 

C'est pourquoi, quand ils se réveillent en douceur, un à un,

de leur dernier somme très apprécié et où les avait finalement amenés Paul dont

l'épuisement profond les habitait alors tous trois, les amants sont bien confiants

d'avoir vraiment fait de leur mieux pour protéger une " nouvelle espèce en voie d'apparition " . Et ce, avec la complicité totale de sa plus jeune représentante;

encore à naître et à dégager l'essence de sa propre réalité, elle en est toute amour,

empathie, curiosité et éblouissement...

 

 

 


 

<33> INUIT

 

- "Bonjour doctoresse Landré. On m'a dit que votre

propriété abritait maintenant un campement de petits réfugiés inuit. Comme

vous savez, je m'intéresse beaucoup au peuple Inuit depuis longtemps. Il

parait que j'ai déjà été une sorte de sommité en ethnographie boréale. Il faut

justement que je re-potasse mes notes sur leur culture; ré-apprendre un peu

tout ce que j'ai déjà su... Les coutumes et la langue! J'ai une très mauvaise

mémoire... mais ça n'est pas votre problème; passons. Alors je me suis dit que

je pourrais peut-être venir rencontrer vos visiteurs ici même."

 

- "Bonjour Glen. Je suis si contente que tu aies

accepté de venir! Ce qu'on t'a dit est vrai: oui, mon royaume abrite bien un

campement de petits Inuits. Ils seront sûrement ravis de te rencontrer. L'iglou

qu'ils ont construit cet hiver était parfait quand il faisait froid, mais maintenant

il est complètement fondu. Le problème c'est que Ismaëluk et Oliviuk ne se

souviennent plus très bien de la façon de se construire un abri pour l'été...

Malheureusement, ni Ray, ni Jacqueline, ni moi ne sommes compétents pour

les aider. Je pense que tu pourrais peut-être rafraîchir un peu leur mémoire?

Ils m'ont dit "que dans l'Arctique, avoir un bon abri c'est une question de vie

ou de mort!" Alors, si tu pouvais demeurer ici quelques temps et nous éclairer

de tes lumières avant de repartir pour le grand-Nord, tu sauverais la vie à

notre misérable communauté! Tu peux t'installer dans la maison, tout le temps

que tu voudras."

 

- "À trois, jamais je ne croirai qu'on n'arrivera pas à se

débrouiller... De toute façon, on ne m'attend pas à Inugniitunut avant le mois

prochain. Et si j'y retourne sans me rafraîchir la mémoire, mes amis là-bas se

demanderont pourquoi je refuse de comprendre ce qu'ils me disent, puisque je suis "le seul blanc qui comprend toujours assez bien l'Inuktituk!" Je ne

voudrais pas qu'ils interprètent mal. Il faut que je sois à la hauteur de ma

réputation, que diable! C'est donc avec le plus grand plaisir que j'accepte

votre invitation, doctoresse. J'ai avec moi de beaux livres qui nous

expliqueront comment construire de bons abris pour l'été. Ça me fera une

bonne répétition et Alek ne pourra pas rire de moi le mois prochain quand j'irai

en expédition avec lui! Mais si je reste, il est bien entendu que je devrai aussi

passer pas mal de temps à étudier mes notes... Mon Inuktituk en aurait

sérieusement besoin! Mais le traumatisme crânien qui m'avait mené en

réadaptation à l'Institut a sérieusement diminué mes talents naturels pour ce

genre d'étude... Alors il va falloir que j'y consacre pas mal d'heures et vos

chéris risquent de me trouver vite un peu plat..."

 

Tout le monde collabore ensuite pour transporter les

bagages des nouveaux arrivants de la voiture de Paule jusque dans la maison.

Deux petites paires d'yeux inquisiteurs les espionnent de l'orée du bois et ne

manquent rien de tous leurs mouvements. Ce soir-là, toutes les conversations

tournent autour de la vie dans l'arctique et les réalités inuit. Après le souper, Glen

sort de ses bagages quelques-uns des livres qu'il a amenés. Puis, il s'installe

confortablement dans un fauteuil profond et est vite flanqué des deux enfants, qui

examinent attentivement son livre par dessus son épaule. Ils sont totalement

captivés par tout ce qu'ils voient et bientôt ils sont assis tous les trois côte à côte et

parcourent ensemble un magnifique album de photos. Sous chacune d'elles, Glen a déjà inscrit en alphabet syllabique le nom inuktituk de chaque sujet représenté.

 

 

Complètement muets dans leur contemplation quasi- béate, les enfants écoutent Glen prononcer les vocables inuktituk qu'il avait inscrits

sous chaque image, plusieurs années plus tôt, quand il apprenait la langue pour la

première fois. En même temps, il pointe avec son index le sujet concerné et répète

plusieurs fois chaque mot pour en graver le souvenir dans sa mémoire le plus

profondément possible. Quant à Claudine et Paul, ils sont montés se coucher très

tôt. Ils sont bientôt imités par Paule, que les émotions de la journée et de la nuit

précédente ont épuisée elle- aussi.... Denise en profite alors pour coucher les deux

enfants. Peu de temps après, tout le monde dort enfin du sommeil du juste.

 

- "Bonjour madame Denise. Il y a longtemps que vous

ne vous étiez permis de faire la grasse matinée comme ça!"

 

- "Bonjour Jacqueline. Oui, je l'avoue: je me lève tard

ce matin. Oh bien sûr je me suis réveillée une première fois beaucoup plus tôt

ce matin. Quand Olivier et Ismaël se sont levés, j'ai bien failli sortir du lit moi

aussi. À ce moment-là, je les ai entendus aller harasser Glen, qui s'est levé

tout de suite de très bonne grâce, m'a-t-il semblé. J'ai compris qu'ils allaient

sortir et construire ensemble un abri d'été inuit. Alors, j'ai préféré faire la

morte. De toute façon, j'avais bien besoin de sommeil. Quand les autres se

sont levés par la suite, je me suis contentée de me retourner un peu dans mon

lit! Au fait, où sont-ils tous allés?"

 

- "Monsieur Glen est toujours dehors avec les enfants.

Je pense qu'ils sont allés voir les restes de l'igloo. Ray est parti faire des

courses à Montréal. Monsieur Paul et madame Claudine sont partis prendre

une marche dans la montagne, je crois. En sortant, ils m'ont dit qu'ils

rentreraient pour dîner. Et mademoiselle Paule est montée au solarium. Je

m'en allais justement la rejoindre."

 

- "Bon, vas-y. Ne t'occupes pas de moi ce matin. Je

vais me démerder toute seule pour déjeuner. Ce ne sera pas compliqué: juste

un petit café. Ensuite, j'irai probablement vous rejoindre là-haut. À tout de

suite."

 

Jacqueline attrape un grand sac en toile et part rejoindre Paule au solarium. Elle y trouve celle-ci confortablement étendue sur une grande

chaise de plage. Paule s'est endormie sur le dos et continue à prendre son bain de

soleil intégral, sans broncher, quand Jacqueline pénètre sans bruit dans la pièce.

La jeune femme hésite un peu, puis se dévêt complètement elle-aussi et prend

place dans la chaise longue située immédiatement à gauche de celle de Paule.

Quand Denise entre à son tour dans le solarium, Jacqueline rougit un peu et

remonte pudiquement sa grande serviette de plage pour se couvrir.

 

- " Relaxe! Ne te déranges pas pour moi. De toutes

façons, je vais vous imiter tout de suite. Quelle bonne idée: après tout, on est

entre nous, il n'y a pas de gêne à y avoir! Tous les hommes de la maison sont

sortis et on a tout le reste de l'avant-midi à nous. Profitons-en! Oh pardonnes-moi, Paule: je t'ai réveillée. "

 

- " Bonjour doctoresse Landré. Excusez-moi, avec le soleil magnifique qu'on avait ce matin, je n'ai pas pu résister à l'attrait de votre

solarium privé. "

 

Pendant que Denise se déshabille à son tour et s'installe

sur la chaise longue à la droite de Paule, celle-ci la met au courant des derniers

événements qui se sont déroulés à l'Institut de Réadaptation de Montréal depuis le

départ de la doctoresse. Puis, leur conversation dévie ensuite sur les problèmes et

les joies de la maternité.

 

Jacqueline souligne la transformation extraordinaire du

climat humain qui règne dans la maison, depuis l'intervention de Paul et Claudine.

Le miracle de la renaissance d'Olivier. Denise décrit la griserie de la relation qui se

développe entre elle et son fils. On parle de l'intelligence d'Ismaël. On évoque les

qualités particulières que la communication mère-fille semble prendre chez Claudine. Denise élabore même sur son hypothèse de l'émergence d'une race

nouvelle d'êtres humains. De fil en aiguille, Paule en vient à confier à ses

compagnes tout ce qui l'unit à Claudine et Paul. Elle parle même de leurs récentes

expériences, mais sans trop entrer dans les détails évidemment...

 

Pendant ce temps-là, ces derniers sont assis côte à côte

au bord d'un petit promontoire dans la montagne; celui-là même où Denise aime

tant se rendre quand elle a besoin de calme pour se "ressourcer". Collés l'un contre

l'autre et la main dans la main, ils restent muets et semblent complètement plongés

dans l'admiration du paysage magnifique qui s'offre à leurs yeux. Quand finalement

ils descendent de leur point d'observation pour aller dîner, ils rencontrent en chemin

Glen et les enfants qui s'en retournent également vers la maison.

 

- "Ouf, quel avant-midi! Je ne remercierai jamais assez

Ismaël qui s'est acharné à décoder patiemment les schémas maladroits que

j'avais griffonnés dans mes vieilles notes de recherche. Il a compris assez

bien pour nous montrer par l'exemple comment s'y prendre. On a fini par

construire, à la mode Inuit, un abri de printemps qui me semble, ma foi, pas

trop mal..."

 

Quand ils arrivent à la maison, Jacqueline s'affaire déjà à

préparer le repas, alors que Denise et Paule sont lancées dans une discussion

animée à propos de l'avenir de l'humanité.

 

- "Encore une demi-heure avant que ce soit prêt!"

 

Claudine va s'asseoir avec Ismaël et Paul avec Olivier. Ils

feuillettent deux des livres illustrés de Glen. Ce dernier remonte d'abord à sa

chambre, puis reviens se caler dans le fauteuil qui fait face au divan de Claudine et

Ismaël. Ceux-ci sont plongés dans l'Étude du manuel que l'ethnologue avait lui-même montré aux enfants la veille. L'enfant rayonne de fierté pendant qu'il récite à sa compagne, en pointant du doigt ce qu'ils représentent, les "vrais noms inuit"

des sujets représentés dans les nombreuses illustrations du volume de Glen.

 

- "Iglu... tu vois, c'est une maison toute en neige;

inuk... ça c'est un homme; les autres, c'est des animaux de chez nous: aputi...

siku... qingmeq... tuktuk... nanoq... ukpik..."

 

- "À table tout le monde! C'est prêt!"

 

Après avoir dîné en vitesse, l'équipe des "Inuits" retourne

continuer ses activités de l'avant-midi. Denise et ses autres invités restent assis

autour de la table et la maîtresse de maison a relancée la discussion du matin à

propos de la nouvelle race d'êtres humains, qui est en train de voir le jour selon elle.

Un peu gênés, Paul et Claudine racontent à leur tour comment ils ont vécu leur

dernier séjour chez Paule.

 

-"Est-ce que je peux vous parler franchement? Même

de questions... très intimes? ... C'est très important pour moi: il faut que je le dise. ... "

"Oui... Bon, très bien. Ce que j'ai à vous dire me gêne

beaucoup, alors vous voudrez bien pardonner mes hésitations..."

 

À ces mots, tous les regards se tournent vers Claudine,

qui se racle un peu la gorge et regarde intensément Paul quelques instants en lui

serrant la main nerveusement. Puis elle tourne les yeux vers Paule et lui adresse un long monologue que personne n'osera interrompre.

 

- "À dire vrai, si j'ai accepté " aussi facilement " semble-t-il, (et c'était bien vrai!) que Paul te fasse un enfant, ma chère Paule,

c'est parce que j'espérais qu'ainsi ma petite Emmanuelle ne serait peut-être

pas toute seule pour grandir parmi les dinosaures que nous sommes."

"Bien sûr, elle a un père qui lui ressemble et qui pourra

l'aider à assumer sa différence, mais je voulais lui donner la chance d'avoir un,

ou une, allié ou allié-e, à peu près de son âge." ...

"J'ai également pensé un peu à moi. Quand

Emmanuelle grandira et que je devrai inventer comment être une bonne mère

avec elle, je me disais que si ton enfant était doué des mêmes facultés

qu'Emmanuelle, on pourrait s'aider et se soutenir toi et moi, Paule." ...

...

"Je comprends que pour n'importe qui de normal, le

fait pour une femme de jeter son homme dans le lit d'une autre, surtout si elle

l'aime comme je l'aime, ça peut paraître curieux. Mais dans mon cas, je n'ai

aucun mérite à ne pas être vraiment jalouse et craintive: je connais Paul mieux

que moi-même."

"Bien sûr, la première fois, quand il est allé seul chez

toi, j'admets que j'ai été un peu inquiète. Je ne vais pas commencer à

énumérer tous les <<on dits>> entendus à l'Institut ... Je suis sûre que tu sais

ce que je veux dire, Paule... ... Mais j'espérais qu'en revenant, Paul accepterait

de tout me raconter <<en détails et en "toucher-scope">>... ... Je n'ai pas été

déçue: il m'a fait revivre intensément son expérience avec toi Paule. Merci. ...

Et bien aujourd'hui, je peux bien te le dire: ta réputation de " virtuose de la chose " à l'institut n'était vraiment pas surfaite... Tu fais TRÈS bien l'amour

ma belle."

 

À ces mots, Paule rougit légèrement, et se replace un peu

sur sa chaise. Mais pas un instant, elle ne détourne les yeux du regard de Claudine.

 

- " Grâce à lui, j'ai vraiment su que tu étais tout à fait

sincère quand tu m'a parlé avant de ton désir d'avoir un enfant de lui, et rien

d'autre! Il m'a permis de ressentir tout ce que toi comme lui aviez senti, pensé

et éprouvé dans ton lit. Tu savais que ça pourrait arriver, n'est-ce pas? "

 

Pour toute réponse, Paule se contente d'opiner de la tête et de faire un clin d'oeil entendu à son amie, tout en arborant un grand sourire

radieux.

 

- " Vous allez peut-être penser que je suis bien

perverse... ça ne me fait rien, mais quand nous sommes allés tous les trois

chez toi cette semaine, j'avoue que j'avais déjà décidé, bien avant d'arriver à

Montréal, de m'impliquer plus sérieusement et participer moi-même

activement... "

" Peut-être que j'espérais ainsi faire partie de la

première expérience d'amour vraiment à trois de l'histoire... "

" Peut-être qu'après tout, ma curiosité est vraiment

trop maladive. Non? "

... ...

Claudine hésite quelques instants, toute à l'affût des

réactions de se auditeurs, et cherche un peu ses mots avant de continuer. Elle a

maintenant fermé les yeux et ne s'aperçoit pas que Jacqueline l'examine

furtivement ainsi que Paul et Paule.

 

- " Faire l'amour avec Paul, c'est déjà très grisant, tu

l'avoueras, Paule: on partage alors avec lui toute sa jouissance et lui vit la

nôtre tout aussi intensément! Son plaisir et ses orgasmes sont toujours

également nôtres et vice-versa. "

...

" Mais à trois, c'est bien simple: ça ne se décrit même

pas! Surtout le deuxième soir, lorsque tu n'étais plus aussi gênée Paule.

J'avais compris la veille que tu faisais bien attention pour ne pas me toucher

vraiment toi-même. Que tu essayais de te tenir bien tranquille et passive

pendant que Paul et moi étions l'un à l'autre. Tu étais gênée par la vieille Claudine. Une pudeur bien compréhensible et qui t'honore. C'était pareil pour

moi: je t'ai toujours bien aimée, comme copine, mais les relations

homosexuelles et moi, ça m'est toujours apparu comme ... inconciliables, tu

comprends? Et puis, ça me gênais de jouer dans le même ensemble qu'une...

virtuose, c'est bien le mot qui me venait à l'esprit. ...OK, OK, j'ai compris, tu

vas dire que je radote encore... Ça n'est pas un secret entre nous: on

s'entendait penser l'une l'autre... "

...

" Pourtant, puisque nous étions continuellement en

contact tous les deux avec Paul, je suis sûre que tu as pu éprouver pleinement

toute la saveur des préliminaires que lui et moi vivions... Puis, quand il t'a

pénétrée, que vous avez eu vos orgasmes, je les ai vraiment tous sentis aussi

comme parfaitement miens. "

...

" Oh ce fut très jouissant des le premier soir; mais

finalement, le deuxième soir, quand tu as commencé à te caresser toi-même,

une jambe toujours collée sur celle de Paul pendant que lui et moi "

préliminions " , mon plaisir est devenu indescriptible. Le vôtre aussi j'en suis

sûre." J'avais l'impression qu'il n'était pas simplement triplé, mais qu'il était

plutôt porté au cube! "

...

" Surtout ne le prends pas mal Paule, mais c'est fou ce

tu as du talent: si je n'ai pas perdu connaissance cette nuit là, c'est

qu'Emmanuelle ne m'aurait jamais laissée manquer un tel bonheur, puisqu'elle

y goûtait bien un peu elle-aussi... "

...

" À ce moment là, je ne voulais penser qu'au moment

présent, et je jouissait trop... mais depuis, je me suis demandé comment les " nouveaux enfants " allaient assumer de telles expériences d'orgasmes,

multiples et hybrides masculins-féminins en plus, vécus avant même de venir

au monde! "

 

Claudine reste encore quelques instants les yeux fermés,

sans bouger ni parler, puis elle ouvre tout grand les yeux et se lève debout à côté

de sa chaise. Elle fait une courbette, comme pour saluer et dit en regardant

successivement chacun dans les yeux:

 

- " Comme quoi l'humanité, même en mutation, n'a pas

fini d'avoir des problèmes philosophiques et éthiques! Merci encore pour

votre patience et votre attention. "

...

" Vous excuserez la verdeur de mes propos,

mesdames, mais la franchise est devenue comme une seconde nature pour

moi! "

...

" Je me vois confrontée actuellement avec la nécessité

de répondre à des questions qui se posent à moi de façon toute crue. Dans ce

temps-là, j'ai toujours tendance à penser tout haut! Tu en sais quelque chose,

hein mon Paul?"

" De toute façons, je sens que j'aurais bien besoin de

conseils pour m'aider à y voir clair.... Je compte donc sur vous pour me

donner vos opinions aussi franchement que possible! "

...

" Allons les amis, relâchons nos sphincters et cessons

d'être constipés, de grâce! J'ai besoin de vos lumières, que diable! "

 

 

Après cette envolée oratoire, Claudine éclate de rire, fait

une nouvelle courbette en guise de salut, se rassied et commence à manger sans

plus attendre. Aussitôt, les autres convives, gênés, font de même et semblent

complètement absorbés par leurs assiettes, mais tout au long du repas, qui se

déroule presqu'en entier en silence, Claudine interroge du regard chacun des

convives, tour à tour. Ce qu'elle sent dans les yeux de chacun la rassure un peu

quant à la façon donc sa diatribe a été perçue...

 


 

 

 

 

<34> SOUVENIRS

 

Pendant que les enfants sont montés à leurs chambres

pour changer leurs vêtements rendus tout boueux par leur travail de construction,

les adultes discutent autour de la table en attendant le souper.

 

- " Alors Glen, que penses-tu de mes petits réfugiés?

Je crois que tu n'as pas eu trop de difficultés à les intéresser. "

 

- " Ça, tu peux le dire! Ils se sont embarqués tellement

bien dans leur aventure Inuit, que ce midi Ismaël s'est même laissé aller à

m'enseigner les noms inuits qu'il avait inventés pour chacun des sujets des

illustrations de ton livre. Ça avait l'air tellement vrai que j'y ai presque cru!

Évidemment, je ne pouvais pas le contredire et le corriger puisque je ne sais

pas déchiffrer les caractères étranges des vrais noms inuits que tu avais

inscrits dans ton livre! "

 

- " Vos protégés sont tout à fait incroyables,

doctoresse Landré. Ils sont très motivés et ils apprennent tellement vite! Et

toi, tu aurais eu tord d'essayer de contredire Ismaël, Claudine, parce qu'il

n'inventait rien! Il te répétait très exactement les vrais noms inuits qu'il m'avait

entendu lui dire hier soir. Quand je vous ai vu plongés dans l'étude de mon

bouquin et que j'ai entendu Ismaël, j'ai été absolument sidéré par la facilité

avec laquelle il avait pu mémoriser tout ce que je lui avais dit hier. Il se

rappelait de tout et je ne l'ai pas entendu faire une seule erreur ni hésiter une

seule fois! Que j'aimerais pouvoir apprendre les langues aussi facilement que

lui! "

" Même que, si j'osais... je vous inviterais, doctoresse

Landré, vous et vos deux protégés à venir passer quelques temps avec moi

chez mes amis à Inugniitunut. C'est Alek, mon professeur de langue là-bas,

qui serait complètement abasourdi devant les performances d'Ismaël en Inuktituk! Quand il m'enseignait, il respectait mes efforts bien sûr, mais il me

disait souvent de ne pas me faire d'illusions: aucun blanc ne pourrait jamais

parler la langue de son peuple parfaitement! Ça devenait vexant à la fin... Mais

si Ismaël pouvait venir là-bas avec moi, je pense bien qu'avec un vrai Inuit

comme professeur, il me permettrait assez vite d'obliger " Monsieur Alek

Tukatuk le superbe " à avouer son erreur! "

 

- " Holà! Comme tu y vas Glen! Te rends-tu compte de

ce que tu me demandes? Je ne peux évidemment pas laisser Ismaël partir tout

seul. Et même si j'aimerais bien partir avec toi et amener les enfants là-bas, je ne pense pas que mon patron, le docteur Gignac, accepterais de me voir

laisser encore l'Institut! Cette foi-ci par exemple, une chance que ma

thérapeute Claudine s'est montrée intraitable là-dessus! Parce que si j'avais

écouté Fred, jamais je n'aurais pu rester ici à me consacrer entièrement à mon

fils! Alors tu imagines ce qu'il dirait si je lui demandais un congé pour "

permettre à mes protégés d'apprendre l'Inuktituk " , langue courante et utile

entre toutes. À eux qui, il y quelques mois à peine refusaient ostinément de

prononcer un traitre mot de français!"

...

" Bon, par simple curiosité, je veux bien essayer de lui

demander demain... Mais il est certain que s'il ne veut pas, je n'oserais jamais l'affronter à ce propos: j'ai trop besoin de mon poste à l'Institut pour ça, tu

comprends! Autrement, j'aurais l'impression de fuir mes responsabilités... "

 

- " Comme ce serait merveilleux! Si tu veux Denise, Paule et moi on pourrait aller voir le docteur Gignac avec toi demain. Qui sait?

Peut-être que trois femmes décidées pourront arriver à convaincre le

redoutable " Grand Manitou " de l'Institut... "

 

_ " Bon, tope-là, les filles! On essaye! Après tout, le

pire qui peut arriver, c'est... rien du tout! Mais de votre côté, Claudine, est-ce

que Paul et toi nous suivriez là-bas, chez les Inuits, le cas échéant? J'aimerais

beaucoup ça, évidemment... Mais si vous décidez de rester, ce que je

comprendrais aisément dans les circonstances, je vous prête ma maison tout

le temps que vous voudrez. "

 

- " Merci Denise. Non, je ne crois pas que nous irions

avec vous. Nous pensons que tu n'as plus vraiment besoin de nous avec les

enfants. Aussi, nous allons probablement laisser Saint-Bruno de toutes

façons d'ici quelques jours, parce que Paul meurt d'envie de m'amener voir

son " Vaisseau Spécial " en Haute-Gatineau. J'ai bien hâte de le visiter moi- même: je n'y suis jamais allé pour vrai, mais Paul et moi avons quand même

quelques bons souvenirs communs qui s'y rattachent... "

 

 

 

<35> TOUR DU PROPRIÉTAIRE

 

- " Si on prend le petit sentier qui est là-bas, on pourra

descendre jusqu'au bord de la rivière. Viens, Claudine! Allons-y tout de suite!

Je suis curieux de voir si le niveau de l'eau est très haut ce printemps. Suis-moi! Je t'amènes pour un " tour du propriétaire " . "

 

Paul guide Claudine jusqu'à un quai aménagé sur la rive

derrière sa petite maison. Ce dernier est encore complètement submergé, à cause

de la montée des eaux, qui s'est produite à la fonte des neiges. Debouts sur la

berge, ils regardent ensemble la rivière, ses rives et la végétation qui revient à la vie.

Paul a passé un bras autour de la taille de sa compagne et lui montre du regard les

divers points d'intérêt qui s'offrent à leur yeux. Claudine a posé sa main sur celle de

son compagnon. Ils communiquent donc en silence, ce qui leur évite d'effaroucher

les petits animaux qui peuplent les abords. Un écureuil roux fait bruyamment sa

cour à une femelle haut perchée et un rat musqué très affairé plonge et replonge

près de l'autre rive sans se soucier de la présence des spectateurs silencieux et

immobiles, pendant que de nombreux oiseaux piaillent à qui mieux mieux dans les

fourrés.

 

Après de longues minutes de contemplation muette, Paul

entraîne Claudine vers la maison. Il s'agit d'une minuscule construction en bois à

deux étages en forme d'icosaèdre. À côté de celle-ci, une construction sommaire

abrite les outils de Paul, son matériel de jardinage, ses divers matériaux de

construction non encore utilisés, une pile de bois de chauffage, un antique poêle à

bois et la "cuisine d'été". Devant la maison, une clôture délimite le terrain où il

cultive habituellement quelques légumes pour sa consommation personnelle. De

l'autre côté du champs qui est derrière le jardin potager de Paul, s'élève la maison

de Jean, encore déserte à ce temps-ci de l'année. Ils entrent dans la maison de

Paul et se déshabillent complètement. Après avoir déposés leurs vêtements sur

une chaise, ils ressortent avec une couverture et vont l'étendre sur l'herbe jeune en

face de la maison. Leur chair nue frissonnant un peu dans l'air encore frisquet, ils

s'installent bien collés, côte à côte sur la couverture déployée et ils ferment les yeux

pour se faire dorer la couenne au chaud soleil du printemps.

 

Construite à environ un demi-kilomètre de la route, dont

elle est isolée par une lisière de forêt touffue, la maison de Paul est située

complètement à l'écart du petit chemin public; ce qui lui assure une tranquillité

parfaite. Claudine est couchée sur le dos, les jambes ouvertes légèrement pliées et flatte doucement les rondeurs de son ventre protubérant.

 

- " Avant de partir de Saint-Bruno, j'ai téléphoné à la

Corpo. On m'a dit que Jean devrait arriver ici dans le courant de la semaine.

J'ai bien hâte d'entendre ce qu'il a de neuf à nous raconter. Ça fait une éternité

que je n'ai pas reçu de ses nouvelles. Je me demande où en est son projet de

film sur le milieu hospitalier! J'espère qu'il n'a pas l'impression que je l'ai

laissé tomber! "

 

- " Ne t'occupes pas de ça, Paul. Je suis sûre qu'il

comprendra aisément qu'avec ton enfant qui s'en vient, tu as de bonnes

raisons de t'occuper d'autre chose! Tes enfants, en fait... Même si Jean ne le sait pas encore. "

 

- " Il le saura peut-être bientôt: je lui ai laissé un

message pour qu'il communique avec Paule avant de monter ici. Avant qu'on

la quitte à Saint-Bruno, elle m'avait dit qu'elle aimerait bien venir ici ce

printemps pour t'aider pendant les derniers jours de ta grossesse et t'assister

après la naissance d'Emmanuelle. Elle pensait essayer d'amener avec elle une

amie sage-femme. Elle disait que comme ça, tu pourrais accoucher à la

maison. Qu'est-ce que tu en penses? "

 

- " Si ça se pouvait, j'en serais tout à fait ravie. C'est

d'ailleurs moi qui lui ai demandé si elle voulait bien contacter son amie

Isabelle et lui en parler. Je suis bien contente qu'elle s'en soit occupé, parce

que notre conversation s'est passée de façon tellement impromptue, que je

l'avais complètement oubliée moi-même! "

" Isabelle est une sage-femme très sensible et

compétente, même si elle n'est évidemment pas reconnue par le collège des

médecins... "

" J'aimerais beaucoup mieux pouvoir me tenir loin du

milieu hospitalier pour accoucher. Avec tout ce que je sais de l'esprit plutôt

tordu des médecins aujourd'hui, je préfère ne pas les mêler à " l'événement historique " qui s'en vient. Seule la doctoresse Landré aurait pu comprendre...

mais elle est encore chez les Inuits. "

" Emmanuelle n'est pas un foetus ordinaire et sa naissance risque de ne pas être tout à fait " ordinaire "

non-plus. Et pour ce qui est de la réaction des médecins au " pas-ordinaire " , j'ai des doutes... Par contre, je sais que pour Isabelle, le plus important lors

d'un accouchement, c'est d'aider la femme à être sereine et bien à l'écoute de

son corps. Et puis, elle te fera participer aussi et tu pourras me soutenir dans

mon travail. Emmanuelle, c'est ensemble, avec toi, que je veux qu'elle vienne

au monde. Je sais que ta présence à mes côtés me sera beaucoup plus utile

que celle d'un mécanicien diplômé de l'accouchement. Il serait probablement

plus intéressé par ce que ses chers moniteurs lui diraient que par mes

remarques ou les tiennes. "

" Isabelle fait toujours l'impossible pour favoriser la

communication entre le père, la mère et leur enfant naissant. Et ça, dans le

cas d'Emmanuelle et nous, c'est absolument capital! "

 

Paul s'est retourné sur le flanc et il pose un tendre baiser

sur les lèvres de sa compagne. C'est maintenant lui qui caresse doucement le

ventre de Claudine. Celle-ci a fermé les yeux et affiche un sourire béat tandis qu'ils

sont plongés dans un agréable échange global à trois.

 

 


 

<36> UN VAISSEAU SPÉCIAL

 

- " Le " shack " de Paul, c'est la petite construction

bizarroïde que vous voyez là-bas, de l'autre côté du champs. Elle a été

construite par un vieux garçon solitaire, alors elle est absolument minuscule!

Si vous voulez coucher chez nous ce soir, vous êtes les bienvenues: on a de

la place pour recevoir des invités, nous! "

 

Jean stationne la voiture devant chez lui et tout le monde

descend. Lui et sa femme prennent quelques bagages et entrent dans leur maison,

tandis que Paule et Isabelle se dirigent vers celle de Paul, accompagnées de la

petite Marie-Elfe, qui gambade devant elles. Isabelle est plus grande que sa

compagne de quelques centimètres. Elle porte ses long cheveux noirs nattés sur le dos, à l'Indienne, tandis que la chevelure blonde de Paule est coupée très courte

et lui donne un petit air garçonne. Légèrement plus âgée que sa compagne,

Isabelle présente un visage plus osseux et plus sérieux, en dépit de son large

sourire. Quant à Marie-Elfe, avec ses cheveux tellement blonds qu'ils en paraissent

presque blancs et ses vêtements aux couleurs très vives, elle fait parfaitement

honneur à son deuxième prénom.

 

Les deux visiteuses marchent d'un pas tranquille et elles

arrivent à la maison de Paul quelques instants après l'enfant, qui a déjà eu le temps

d'entrer en coup de vent et qui est repartie en courant vers la rivière, à la recherche

de Paul et Claudine. Quand ces derniers sortent enfin du bois, précédés de Marie-Elfe, Paule et Isabelle sont arrêtées devant la petite résidence et sont encore

plongées dans l'examen de l'étrange construction.

 

- " Bonjour Claudine! Bonjour Paul! J'adore ton " shack

" mon vieux, il a un style plutôt spécial. Il est assez petit que ça ne doit pas

être long d'y faire le ménage... Une chance que Jean nous a invitées à coucher

chez lui ce soir, parce que tu ne dois pas avoir beaucoup de chambres d'amis,

dans ton petit... " Vaisseau Spécial " ! "

 

- " Ha, des chambres... non. Mais il est très fonctionnel,

mon petit "Vaisseau Spécial", comme tu dis... c'est une sorte de petit voilier

pour navigateur solitaire. Mais attention! Même solitaires, les navigateurs

savent recevoir! Je peux toujours rescaper une ou deux naufragées au besoin:

entrez, vous allez voir! En bas, j'ai une magnifique " cuisine-salle-à-manger- salon-salle-de-séjour-bibliothèque " à aire ouverte, qui peut se transformer

facilement en " -chambre-d'ami-e-s " . Une " naufragée " peut coucher là sur

mon gros " coffre-au-trésors-lit-d'ami-e-s " . Je peux toujours étendre aussi un

petit matelas de mousse, à côté, pour une deuxième. Mais si j'ai bien compris,

le flibustier Jean, qui navigue dans la grosse goélette en face voudrait bien

m'en kidnapper une, sinon deux? Il va falloir parlementer sérieusement! "

 

- " Oui! Oui! " Répond prestement Marie-Elfe, qui agrippe Paule par la manche. " On veut garder au moins une naufragée pour nous, bon!

"

 

- " Hum, je vois que ce coquin de Jean a envoyé une

partie redoutable de son équipage pour me voler mes invitées! Bon. Dans ce

cas, je m'incline devant le nombre. Que Dieu te protège, Paule! Viens ici, que je t'embrasse une dernière fois... "

" Blague à part, de toutes façons, c'est parfait: j'avoue

que je comptais bien sur lui pour te recueillir ce soir dans sa grande goélette.

Mais je garde l'autre naufragée ici, c'est compris, petite pirate d'amour! OK là?

OK. Ouf, la guerre est évitée!"

" Comment s'est passé le voyage? La mer n'a pas été

trop mauvaise? La moussaillonne Elfe ne vous a pas joué trop de mauvais

tours? Avez-vous mangé? J'ai pêché du poisson frais ce matin et je vous

invite toutes et tous à souper! Mais trêve de bavardages; venez, on va aller

avertir le capitaine Jean et son maître d'équipage Christiane. En même temps,

on pourra en profiter pour récupérer vos affaires, dame Isabelle. J'ai déjà à

mon bord, une noble passagère qui a bien besoin d'une dame de compagnie

telle que vous."

 


 

 

 


 

<37> COMME CHEZ VOUS

 

- " Faites comme chez vous. Tirez-vous chacune, et

chacun, une bûche et venez vous asseoir dans ma cuisine d'été. Je mets le

poisson à rôtir tout de suite. Les crosses de violons seront prêtes dans un

instant. Vous m'en direz des nouvelles de mon petit souper de célibataire! "

 

Christiane, Paule et Isabelle s'assoient sur les bûches que

Paul a préalablement placées autour de la petite table de sa " cuisine d'été " ,

abritée par l'espèce de toit situé à côté de sa petite habitation principale. Pendant ce temps-là, Jean installe Marie-Elfe sur la grosse bûche basse qu'il a rapprochée

pour elle. Puis, il s'assied lui-même à côté et commence à déboucher la bouteille

de vin blanc qu'il a apportée.

 

- " Alors comme ça, Claudine, tu vas bientôt donner

une descendance à notre cher Paul. Paule nous a dit que la petite " boucanière

" était déjà baptisée. Emmanuelle, parait-il. Je ne sais pas comment tu as fait

pour amener notre vieux garçon "national" à se laisser aller... lui qui s'est

toujours vanté de ne jamais " contribuer personnellement à la surpopulation

du globe " ! Ha! le charme fou de la thérapeute, ça doit être magique! "

 

- " Oui Jean. C'est vrai, je devrais accoucher bientôt.

Avec le ventre que j'ai, il est très facile de s'en rendre compte... non? Oh, mais

je n'ai pas de mérite, en ce qui concerne le changement d'attitude de votre " vieux garçon national " . J'ai triché un peu: je l'ai persuadé qu'Emmanuelle va

changer la face de l'humanité à venir. "

 

- " Mais le pire, Jean, c'est que Claudine a raison. La

naissance de leur petite Emmanuelle va vraiment marquer le début d'une ère

nouvelle. Je suis tout à fait persuadée que nous allons être témoins d'un

événement absolument capital pour l'avenir de l'humanité!

"Et ça ne fait que commencer! Je suis bien placée pour

le savoir... "

 

Et la conversation continue ainsi, sur un ton mi-sérieux mi- blagueur, pendant que Paul et Claudine terminent la préparation et le service du

repas. En aparté, Marie-Elfe s'est lancée pour Paule dans la description détaillée de toutes les merveilles que l'on peut trouver sur " sa terre " . Christiane parle très

peu; mais elle intervient quelques fois pour pondérer les affirmations de sa fille,

sans plus. Dès que le repas est servi, Isabelle est plongée dans la dégustation de

ces mets "sauvages", tout à fait nouveaux pour elle et ne se mêle pratiquement pas

aux diverses conversations en cours.

 

- " Alors mon vieux, où en es-tu avec ton scénario "

médical " ? Ça va bien? J'espère que tu ne m'en veux pas si je ne t'ai pas aidé

plus?"

 

- " Ah, ne m'en parles pas, s'il-te-plaît! Quand vous êtes

partis pour votre ermitage de la rive-sud, je me suis trouvé tout à coup

désemparé: je n'avais plus ni conseillers ni lecteurs critiques sous la main!

Alors j'ai pour ainsi dire laissé tomber. Ça n'est que pour un temps, peut-être...

mais j'ai tout de même abandonné mon histoire. J'en suis venu à me dire que le documentaire présentait probablement plus d'intérêt dans le fond... Avec ce que Paule m'a raconté la semaine dernière au sujet de tes " dernières aventures " , Paul, je pense que je n'aurai pas trop de difficultés à trouver un

sujet intéressant. Pour un hybride documentaire/fiction tout au moins. Je n'ai

pas compris grand chose à ce qu'elle essayait de me dire... mais ça m'a paru...

tellement ahurissant! À l'entendre, la réalité peut parfois dépasser la fiction

parait-il! Un documentaire, teinté de... science-fiction: moyen défi! Ça devrait

commencer par un accouchement naturel, celui de Claudine en l'occurrence. J'ai eu comme l'impression que quelqu'un était en train de me monter un

canular monstre. Mais je me suis dit qu'après tout l'histoire avait l'air très

bonne et que Paule allait faire une très bonne actrice là-dedans! Je ne te mens

pas, elle m'a presque convaincu de la véracité de son conte de fée pour

adulte! Ça m'a paru être un histoire intéressante, mais d'après Paule, il te reste

encore à convaincre quelques acteurs... importants, ou plutôt " importantes " . Est-ce que j'ai bien compris? Qu'en penses-tu Claudine? "

 

- " Je ne sais pas comment ma sage-femme Isabelle voit ça, mais

personnellement je n'ai pas d'objections à ce que tu immortalises sur pellicule

la venue au monde d'Emmanuelle. Au contraire. Je suis certaine que Paul non

plus. Si Isabelle n'a pas d'objections, je pensais accoucher ici, sur " la terre " , alors je crois que ça ferait très joli pour ton film. Ça pourrait peut-être se

passer dans ta grande maison, Jean, on y serait moins serrés. Surtout si tu

veux assister et filmer l'accouchement. "

 

- " Ça serait sûrement très bien! Marie-Elfe n'a pas

terminé son année scolaire, alors il faudrait que je laisse Christiane retourner

à Montréal seule avec elle et que je reste ici pour ne pas manquer

l'accouchement. C'est pour très bientôt, d'après ce que je vois. Mais avant de

m'embarquer dans ton projet, Paul, il faudrait que tu m'en parles un peu plus.

Je ne sais pas comment tu pensais arriver à faire passer l'élément "

fantastique " de ton histoire! Pas pendant l'accouchement j'espère: je ne me

vois pas disant: " un instant s'il-vous-plaît, mademoiselle bébé, ne bougeons

plus, il faudrait retoucher votre maquillage " . Ça n'est pas sérieux! Bien sûr, à entendre parler Paule, on croirait que tu es presqu'arrivé à convaincre tes

amies de la " vérité " de ton histoire rocambolesque, mais en réalité, il faudrait

que tu t'entendes aussi avec "le gars des vues", si tu veux qu'il te rende tout

ça plausible! Si tu veux mon avis: ça prend tout de même un peu de mise en

scène et de trucages, " la science-fiction " ou " le fantastique " , enfin...

appelles-ça comme tu voudras: à ce niveau là, c'est aussi compliqué! J'admire

l'originalité de ton histoire, et je suis prêt à marcher avec toi pour lui faire

prendre corps, mais il va falloir que tu m'expliques mieux: les aventures de "

mutants " , je n'y connais pas grand chose... Évidemment, si c'est toi qui te

charges des élucubrations du scénario, alors j'ai confiance! Je veux bien

essayer de m'y intéresser: ça nous rappellera " le bon vieux temps " !"

 

- " Parfait Jean. J'avoue que je n'avais pas vraiment

pensé graver tout ça sur film avant. Mais je pense que Paule a eu une bonne

idée de t'en parler. Après tout, tu es sûrement le " gars des vues " , comme tu

dis, en qui j'ai le plus confiance... OK, puisque tu veux t'embarquer avec nous

dans l'aventure, viens ici qu'on se serre la main pour sceller notre entente! Je

vais tout te raconter. Promis! Et pas plus tard que tout de suite, tu vas TOUT

comprendre, crois-moi! "

 

Jean prend la main tendue de Paul en riant. Aussitôt, il se sent envahi par une averse d'images, d'impressions, de sons et de souvenirs

vivants, qui se déversent pêle-mêle de la mémoire de Paul. "Hein!?" Fait Jean, qui

écarquille les yeux et dont l'expression enjouée change tout d'un coup, pour devenir

complètement abasourdie. Il redresse la tête, place son autre main sur son poignet

et commence à balbutier des mots inintelligibles.

 

- " Et c'est reparti, une fois de plus! Tout à l'heure,

Isabelle ce sera ton tour. Quand tu seras toute seule avec nos deux héros, je

suis certaine qu'ils se feront un plaisir de t'initier toi aussi, tu ne perds rien

pour attendre! Pour toi, la belle Claudine va sûrement accepter de se mouiller

aussi. Après tout, en ce qui te concerne, c'est surtout elle qui est importante!

En attendant, laissons ici nos deux conspirateurs et faites-nous visiter votre

terre, madame Christiane; Marie-Elfe m'en a tellement vanté les charmes! "

 


 

 

 

 

<38> POUSSES!

 

- " S'il-te-plaît Paule, pourrais-tu nous rapporter le

chaudron d'eau qu'on a mis à chauffer tout à l'heure sur le poêle du gazebo?

Merci. "

" Alors Claudine, comment ça-va? Et Emmanuelle? Est-ce qu'elle a hâte de sortir? Tes eaux ont crevé, alors c'est aujourd'hui le

grand jour! Tu vas voir: tout va très bien se passer. Tu es en pleine forme. Les

muscles de ton ventre et de tes cuisses sont bien fermes. On est là, avec toi.

Tu es bien confortable? Ton dos est bien soutenu? Oui. Parfait... Détends-toi...

"

...

" Tu restes toujours bien en contact avec elles, hein

Paul? En tâtant ton bas-ventre, Claudine, j'ai l'impression qu'Emmanuelle n'est

pas encore positionnée correctement pour sortir. Alors n'essaies pas encore

de forcer tout de suite, sinon elle va se présenter par le siège. "

" Ne t'en fais quand même pas pour ça, ma belle. Paul

et moi on va lui faire comprendre qu'elle devrait se retourner. Je vais l'aider

aussi par des petites pressions bien placées sur ton abdomen. Ensemble,

essayons tous les trois de nous imaginer et de nous visualiser en position

foetale en train de nous retourner dans l'eau. J'espère qu'Emmanuelle va

capter l'image et comprendre le message. "

...

" D'après l'impression qu'elle nous renvoie, je sens

qu'elle a bien compris. Elle gigote déjà pour changer de position. Tout va bien:

je sens que mon cordon, ou plutôt son cordon... n'est pas entortillé autour du

cou. "

...

" Respires calmement Claudine. Toi aussi Paul. Aides

ta belle à prendre un bon rythme. Essayez de bien vous détendre en attendant

la prochaine contraction. Tes lèvres ne sont pas encore suffisamment

ouvertes pour commencer à pousser tout de suite, Claudine. "

...

" Merveilleux, Emmanuelle a réussi à se retourner.

C'est quand même extraordinaire de pouvoir communiquer aussi bien avec

l'enfant qui va naître! Depuis près de quinze ans que je suis sage-femme, je

n'aurais jamais pensé vivre une expérience comme ça un jour! J'éprouve

vraiment toute la hâte, la curiosité et un peu l'inquiétude de celle qui va enfin

venir au monde sous peu... Et ça n'est pas rien! Ne t'en fais pas, ma belle

Emmanuelle, on est avec toi. On t'attends. Tout va très bien. Maman ne force

pas encore pour te faire sortir. Mais ça va venir. Ne t'inquiètes pas, sa

dilatation n'est pas encore suffisante. "

...

" Continuez à respirer bien régulièrement les amis. La

prochaine contraction est pour très bientôt... Cette fois tu peux commencer à pousser un peu Claudine, la dilatation est presque parfaite. L'ouverture est

rendue assez grande... Bon, c'est beau; vas-y. Ahan! Ahan! Ok, maintenant,

on se détend. On respire à nouveau calmement... comme ça... c'est beau.

Éponge un peu le front de Claudine, Paul. Merci, ça fait du bien. Relaxez... "

...

" La prochaine contraction approche. Ok. Ahan! Ahan!

Pousses bien fort ma belle Claudine. Emmanuelle s'est très bien placée, tu ne lui fais pas mal du tout. Pousses Claudine! Pousses Emmanuelle! Bon... Ça va

très bien. Maintenant détendez-vous, respirez calmement... Bien... À la

prochaine contraction, je devrais commencer à voir un peu le haut de ta tête,

Emmanuelle. "

...

" Bon. On sort encore un petit peu plus, Emmanuelle...

C'est ça, Claudine. C'est ça... Pousses! Pousses! Encore. C'est ça... Bon. Ok,

maintenant, relaxes un petit instant... "

...

" Ok, on remet ça Claudine. Pousses! Pousses! Toi

aussi Emmanuelle, vas-y. Forces fort pour aider maman. Ahan! Ahan! C'est

beau les amies, on se relaxe.... on se relaxe... Régulier, la respiration, régulier.

Bien. Les contractions vont commencer à se rapprocher de plus en plus. "

...

" Ok? ahan! Ahan! C'est reparti! On force... Vas-y Claudine... Toi aussi Emmanuelle... Encore.. Encore... Bon, c'est beau... Ok,

maintenant on relaxe. Ok... On respire bien... "

...

" Prêtes? Allez-y, quand vous voudrez! Je t'attends

Emmanuelle... Ma tante Isabelle est prête à te recevoir... Bon. Un dernier

sprint. Ok? .... on pousse! On pousse... ça s'en vient... Encore... Encore un

peu... Bravo-o-o... Ça y est...! Oh, elle est mignonne comme tout... Bonjour

Emmanuelle! Bienvenue dans notre monde! Paul prends les ciseaux et coupe

nous le petit cordon... Ok, là... Merci. Petits noeuds... Tiens, voilà... Claudine...

Prends-la sur ton sein... Allez, Emmanuelle, donnes un petit vagissement à

Maman... Oh, quelle belle voix! Merci! Faites connaissance. C'est ça...

Maintenant, déten-en-en-dez-vous, toutes les deux... Vous l'avez bien mérité! "

...

" Oui Emmanuelle, c'est bien lui ton papa Paul. Tu peux

le regarder. Ne sois pas gênée... Je sais que vous vous connaissez déjà assez

bien, même si c'est la première fois que vous vous voyez pour vrai... de vos

propres yeux... Est-ce que les yeux de maman te l'avaient déjà bien montré,

Emmanuelle... C'est assez ressemblant? Allez Paul, prends-la dans tes bras;

soutiens-lui bien la tête... Ok, comme ça... c'est bon. Comme elle te dévore des

yeux! Qu'est-ce que tu es en train de lui raconter là? "

...

" Il y a un plat d'eau chaude tiédie à point ici;

approches et je vais t'aider à la laver comme il faut, pendant que Paule va

s'occuper de maman Claudine. "

 


 

 

 

 

 

<39> " MÉDECINE " IDÉALE

 

- " Décidément, elle n'habite pas dans un taudis, la

fameuse doctoresse Landré!"

 

- " Oui, c'est vrai: joli petit shack! Impressionnant

comme propriété! Mais, ne t'en fais pas pour ça, Isabelle, ça lui est venu par

héritage. En fait, elle-même est beaucoup plus simple et accessible que sa

demeure! De toute façon, elle a un respect absolument total pour Claudine,

Paul et Paule. D'ailleurs, quand Claudine devait accoucher, c'est d'abord à

Denise qu'elle avait pensé faire appel pour l'aider. Mais, malheureusement

pour elle et heureusement pour toi peut-être, la doctoresse Landré n'est pas

revenue de chez les Inuits en temps... "

" Alors si Paule t'a dit qu'elle s'était entendu elle-même

avec Denise pour que tu viennes ici et que tu t'occupes de diriger

l'accouchement, je crois que tu peux avoir confiance: ça n'est certainement

pas une mise en scène de la corporation des médecins destinée à te piéger!

La doctoresse Landré, même si elle ne m'a jamais rencontré vraiment, je la

connais tout de même un peu, par ouï-dire mettons... De toutes façons, nous

sommes rendus, descendons et tu verras bien! "

 

Jean stationne sa voiture en face de la maison; il descend

et se dirige vers le porche d'entrée, accompagné par Isabelle. Ils vont frapper à la

porte quand celle-ci s'ouvre devant eux et c'est Paule qui leur saute dans les bras.

 

- " Bonjour les amis! Ah enfin vous voilà! Je vous

attendais avec impatience. Entrez! "

" Jean et Isabelle, je vous présente la doctoresse

Denise Landré, votre hôte, de même que Jacqueline et Ray, ses gens de

confiance. Dès qu'ils reviendront de leur expédition de chasse, vous pourrez

aussi faire la connaissance d'Ismaël et Olivier, nos petits Inuits de service!

Vous prendrez bien un petit café, je viens tout juste d'en faire! Venez, on a tant

de chose à se raconter! "

 

Paule entraîne vivement les nouveaux arrivants vers la

salle à manger en les tenant tous les deux par la taille. Denise s'assied en face

d'eux pendant que Ray et Jacqueline s'occupent de servir du café à tout le monde.

 

" S'il-vous-plaît, Isabelle, racontez-moi un peu

comment s'est déroulé la naissance d'Emmanuelle, parce que le récit que Paule a pu m'en faire était... comment dire, très sommaire... Le peu qu'elle a pu me raconter a simplement réussi à piquer ma curiosité. Je connais bien Claudine et Paul, pour ce qu'ils ont, de spécial... disons. Alors j'aimerais

beaucoup que vous me racontiez vous-même comment s'est déroulé

l'accouchement "historique". D'autant plus que, d'après ce que Paule m'a

raconté, l'embryon qu'elle porte elle-même serait lui- aussi doué de facultés à peu près identiques à celles d'Emmanuelle... "

" Paule voudrait que vous l'accouchiez. Parfait. Je vous

offre avec plaisir ma maison et mon humble collaboration pour ce faire. Je

compte sur vous pour prendre le contrôle le moment opportun; Paule a une

parfaite confiance en vos compétences. Je l'ai moi-même examinée ce matin

et elle m'a paru en pleine forme physique. Je sais bien qu'ici, dans le sud, les sages-femmes ne sont pas reconnues, mais je reviens tout juste d'un séjour

dans le grand-nord, chez les Inuits, et j'ai pu rencontrer là-bas plusieurs sages-femmes qui font régulièrement des accouchements. Très bien et en

toute légalité... Comme quoi, le primitif aux traditions inhibantes n'est pas

toujours celui qu'on pense... Tout est relatif. "

" Je suis moi-même médecin diplômée et reconnue,

alors je peux bien prendre la responsabilité officielle de l'accouchement, au

cas ou il adviendrait un problème nécessitant une entrée d'urgence à l'hôpital.

De toutes façons, j'ai bon espoir que tout va bien se passer. Après tout,

l'accouchement c'est un phénomène tout ce qu'il y a de naturel: les femmes

ont su accoucher bien avant que les hommes pensent à inventer la médecine!

"

" En ce qui me concerne, les accouchements, j'en

connais en fait si peu de chose: il y a longtemps que je suis sortie de l'école

de médecine et j'ai rarement eu l'occasion d'en vivre pour vrai. À part celui de

mon Olivier, bien sûr! Mais ça, c'est une autre histoire... je pourrai vous la

raconter un de ces jours. Au des derniers mois par contre, j'ai eu plus d'une

fois l'occasion d'assister des sages-femmes inuits en action, alors si vous

voulez de moi comme assistante, j'en serait ravie. Plus tard, si vous voulez,

quand tout sera fini, je suis bien prête à témoigner ouvertement, et à qui vous

voudrez, que c'est bien par vous, sous ma surveillance si vous voulez, que tout aura été fait. Et " bien fait " , je n'en doute pas! "

 

" Excellent! Excellent! Tu vois Isabelle que j'avais

raison, Denise, (je peux vous appeler Denise?) est vraiment " une médecine " idéale! Alors mesdames et monsieur, en grande première mondiale, si vous

voulez, je peux vous montrer les images vidéo que j'ai tournées lors de

l'accouchement de Claudine! Un peu de mon " cinéma-vérité " , ça devrait vous

permettre de partager quelques connaissances de base concernant le

phénomène " mutants " . Où est-ce qu'on peut s'installer pour ça? "

 

À la demande de Denise, Ray guide Jean jusqu'au petit

vivoir où sont situés le magnétoscope et la télévision de la maison. Tandis que Jean

prépare son vidéo, les autres viennent prendre place sur le tapis devant le téléviseur

et dans le fauteuil moelleux qui lui fait face. Jacqueline est allée chercher un grand

plat de croustilles et chacun se prépare pour la "grande première".

 


 

 

 

 

<40> TOUTE SEULE

 

- " Bonjour Paule! Comment ça va ce matin, Madame

La Grande Cachottière? Alors, comme ça Madame a des contractions en

pleine nuit, à l'improviste, Madame va n'importe où, et Madame accouche

dans le premier hôpital venu, en cachette, sans prévenir, ni les amis, ni même

le papa... Franchement, c'était quoi l'idée? Dire qu'on était descendu tous les

trois de notre petit paradis du nord, qu'on est resté en ville depuis déjà une

semaine, pour pouvoir être là et t'assister pendant l'accouchement. On t'avait

pourtant bien avertie d'avance qu'on comptait être là pour ton accouchement!

Mais voilà, pendant toute la semaine, madame Paule s'est déguisée en courant

d'air! On va chez elle: personne. On lui téléphone: on n'entends jamais sa voix

que sur le répondeur. On laisse des messages: jamais de rappel. "

" Je commençais à être inquiète alors j'ai appelé à

l'Institut, puis chez Denise, pour savoir où tu étais. La docte Denise Landré était encore partie chez les Inuits, puisque tu avais fini par lui dire que "

finalement, tu ne pensais plus avoir besoin de ses services pour ton accouchement " parait-il, mais Jacqueline m'a tout de même dit qu'elle avait

parlé à Madame Paule au téléphone le matin même, que d'après ce que

Madame Paule lui avait dit, "tout allait très bien pour Madame Paule... Que

Madame Paule devait rappeler dès qu'il y aurait du nouveau." Ça m'a un peu

rassurée, bien sûr, mais... "

" Et pourquoi se donner tout ce mal? Pour rien?! Je

sais bien que dans le fond, chaque femme voit l'accouchement à sa façon,

mais enfin... "

" Quand tu m'as finalement appelée ce matin. Que tu as commencé à me raconter que tu avais accouché cette nuit... Ici... Toute

seule. Avec le premier médecin généraliste venu... L'interne de service, quoi! Médecin que tu n'as d'ailleurs rencontré pour la première fois que pour ton

accouchement lui-même... Mais, " qu'en fait, tout c'était vraiment passé

exactement comme tu l'avais toujours souhaité " ! J'étais persuadée que tu me

faisais une farce! Même quand tu m'as passé l'infirmière de garde et qu'elle

s'est mise à me parler du " gentil docteur... A'isss " ; pour qui " accoucher Madame cette nuit avait été un petit accouchement tout simple! Sans aucune complication.>> Qu'il lui avait même dit que tu avais fait ça, " toute seule,

comme une grande! " D'ailleurs le bon docteur " A'isss " était déjà reparti. Lui

qui était toujours " d'une telle délicatesse " , s'il vous plaît! " Il l'a accouchée

pratiquement sans lui toucher " encore! " Madame a vraiment tout fait toute seule! Comme une vraie Haïtienne... " Ha, tiens donc, vous m'en direz tant!

J'ai encore pensé pendant de nombreuses minutes que tu avais drôlement

bien manigancé ta blague! Mais assez râlé: l'important c'est que tu sois bien

et ton enfant aussi. S'il-te-plaît, racontes-nous tout, maintenant qu'on est là! "

 

- " Baptiste. Le docteur Baptiste, c'est un haïtien. Comme l'infirmière de garde à ce moment là d'ailleurs. Et c'est vrai qu'il est

très gentil! Tu vas l'adorer. Et l'accouchement s'est effectivement très bien

passé. J'ai pu avoir un accouchement parfaitement naturel. J'étais toute seule

avec le docteur Baptiste, comme je lui avais demandé en arrivant. Merci

encore, docteur Baptiste! Tout s'est passé exactement comme je l'avais

souhaité. "

" Je n'ai pas averti personne, parce que... parce que pour moi, l'accouchement c'est personnel! Ça se vit toute seule, bon! Moi et

mon enfant, c'est tout! Et avec juste un brave médecin à portée pour couper le cordon et faire des noeuds (et puis, on ne sait jamais). Comme tu vois,

même quand j'essaie de m'assumer, j'ai toujours tendance à me sentir un peu insécure... Je ne suis pas aussi forte que toi, moi! Je ne suis pas toujours

aussi sûre de moi, moi! Je voulais avoir un sympathique médecin à portée,

mais il fallait qu'il se borne à assister. Faire ce que je lui dit. Qu'il s'occupe du

cordon mais qu'il me laisse accoucher, sans donner continuellement des

ordres comme s'il se prenait pour un fier capitaine à la tête de son armée! "

" Avec personne d'autre autour pour me déconcentrer,

me dévisager pendant que je peine comme une bête! Accoucher, c'est pas un

show! N'en déplaise à tous les cinéastes du monde, Jean y compris! "

" Je ne voulais voir personne autour! Surtout pas vous

autres, toi et Paul! J'avais besoin de le mettre au monde toute seule, cet

enfant-là! D'abord, quand je l'ai fait, il y a neuf mois, je savais ce que je faisais

et je voulais l'avoir! Je voulais qu'il soit MON enfant, pas celui d'un " chum " , pas celui de la bonne sage femme, pas celui de ma chère bonne amie la "

Grande Claudine " , pas celui de son père non plus, même s'il est... un mutant

lui aussi. Surtout, s'il est mutant lui aussi en fait! Mon petit René (il s'appelle

René et c'est bien un "il") et moi, après ces neuf mois à vivre ensemble, l'un

dans l'autre (toi, tu sais bien ce que je veux dire, n'est-ce pas Claudine?), je

me suis sentie... comment dire? très... possessive... Je ne trouve pas d'autre

mot. "

" Je crois que dans le fond, même si je n'en étais pas

vraiment consciente, j'ai toujours été un peu jalouse de cette relation

privilégiée qui existe entre Paul et toi... et avec Emmanuelle aussi maintenant,

je l'ai bien vu. Vous ne m'en voulez pas trop, j'espère? "

" Mais maintenant, je suis on-ne-peut-plus contente

que vous soyez venus! Donnez-moi la main, tous les deux, que l'on puisse se

communiquer vraiment toute la joie de ces retrouvailles! Vous allez me

raconter vos premiers mois de vie à trois. De mon côté, je vais vous montrer

une avant-première de mon cher ange. Je peux vous aussi parler de ma propre " vie à deux " avec René dans mon ventre. Et pour finir, si tu veux, dans ma

tête, je pourrai aussi te " présenter " le bon docteur " A'isss " comme tu dis.

La garde doit m'amener René d'un moment à l'autre pour que je lui donne le

sein. Elle est venu le chercher tout à l'heure pour le laver. Vous verrez comme

il est adorable. Tout le portrait de sa mère, quoi! Ah, et il est... doué... du même

don que son père bien sûr... Quand il s'en va, c'est... c'est exactement comme

si on m'enlevait une partie de moi-même, c'est bien simple! "

" Mais de toutes façons le voici en chair et en os: c'est

l'heure du lunch pour monsieur René! "

" Merci garde. Parfait, je le tiens bien. Je ne devrais

pas avoir trop de difficulté à le nourrir: d'après ce que j'ai vu ce matin, il a déjà

un très bon appétit. Je vais le nourrir tout de suite et je vais le garder pour

l'endormir après. Dans le jour j'aime mieux la garder avec moi. Bien. Merci, à

tout à l'heure. Pendant sa tétée, Claudine racontes-moi un peu comment ça va

pour vous avec Emmanuelle. À quoi puis-je m'attendre avec mon propre petit

mutant d'amour? "

 

- " Une enfant comme Emmanuelle, c'est un parfait

délice! On la touche et on sait illico tout ce qu'elle ressent, Éprouve ou pense.

D'un autre côté, on peut lui suggérer facilement toutes sortes d'images et de

sensations, d'impressions et de sentiments. La communication avec elle est si intense... Bien sûr, on n'échange pas encore vraiment ensemble de conversations intérieures avec des idées-mots; pas beaucoup plus que quand

je la portais, même si l'éventail des mots qu'elles comprend et retient

s'agrandit avec une rapidité impressionnante. Elle apprends à toute allure et

moi-aussi... à mon rythme de tortue... Elle m'a amenée à vivre une façon toute

simple d'aborder univers, somme toute encore non-verbale, absolument

fascinante. Elle a un regard tout à fait clair... comment dire... perçant,

"décapant" même sur les gens, les choses et les situations! Et quelle

sensibilité auditive j'ai avec elle!. Par elle, j'entend les paroles comme une

sorte de musique... C'est bien simple: en fait tous mes sens en prennent un

sérieux coup de jeunesse quand on se touche! C'est absolument grisant! Même que c'est parfois assez déroutant... Si on conjugue ensemble nos

quatre oreilles, ça donne une perspective sonore... inouïe, c'est bien le mot!

En connectant ses deux lobes, notre vieux cerveau a intégré les trois

dimensions de l'espace; qu'est-ce qui va sortir de la connexion de deux, trois

ou X mutants humains ensemble? Est-ce que le produit sera toujours

simplement égal à la somme des parties? Rien n'est moins sûr... Comme dirait

la docte Denise: nos pauvres cerveaux de dinosaures vont avoir de sérieux

apprentissages à faire, côté intégration des sensations! "

" Avec un bébé mutant, on est constamment confronté

avec l'inimaginable! Et le pire c'est qu'apprivoiser l'inconnu, c'est toujours tout

naturel pour lui! Une surprise n'attend pas l'autre. Autant pour moi que pour

Emmanuelle. Pour toutes sortes de raisons d'ailleurs. Par exemple, je me

rappellerai toujours de la première fois où Emmanuelle m'a transmis

l'impression très nette que je venais de " faire pipi dans ma couche " . Sans y

penser, elle m'avait transmis la sensation parfaite du liquide chaud qui

l'inondait! "

" Mais rassures-toi: aujourd'hui, la vie avec elle est

déjà beaucoup plus facile. Ainsi, elle n'a maintenant que quatre mois à peine

et il est déjà très, très rare que nous ayons à changer sa couche, pendant le

jour. Je n'ai qu'à lui toucher la peau n'importe où pour savoir si elle a envie. Il

me suffit alors de l'asseoir sur son petit pot! Au début, pour lui communiquer

ce que j'attendais d'elle, je l'ai amené avec moi à la salle de bain et quand elle

m'a sentie faire pipi dans la toilette, elle a aussitôt fait de même dans son petit

pot. Aujourd'hui elle n'est donc pratiquement plus incontinente, dans le jour

tout au moins.... Pour parler comme à l'Institut, on dirait que je lui ai appliqué

un traitement de " bio-feedback effectif " ... mais pour mutants seulement! "

" Actuellement, comme je la nourris au sein, nous

sommes encore en contact tactile prolongé très souvent. Je ressens alors

comme parfaitement mien tout le plaisir que je lui donne, ça en devient

presque gênant parfois, parce qu'à cet âge-là, la tétée, c'est un véritable

orgasme! "

" À part de ça, je me suis aperçu que je sers

maintenant de pont pour permettre la communication entre elle et quelqu'un

d'autre. Tout comme quand elle étais dans mon ventre! Souvent, j'ai même

l'impression que maintenant je peux "communiquer" un peu par le toucher moi-même avec d'autres personnes que Paul ou Emmanuelle sans l'aide de

mes deux mutants! C'est peut-être à cause du fait que je lui donne encore le

sein. Je ne sais pas. Cet été en tout cas, ça fonctionnait assez bien avec Jean,

Christiane et Elfe, à chaque fois qu'on a essayé, quand ils venaient passer

quelques jours à leur maison sur " la terre " . J'espère que je ne vais pas

perdre mon nouveau don après. C'est une perspective qui me fait peur... Par

égoïsme pur et par peur, je vais donc probablement la nourrir au sein encore

plusieurs mois! Après, on verra... "

" Depuis qu'on est à Montréal, on habite chez Jean. Tu devrais voir la relation privilégiée qui s'est établie entre Emmanuelle et la

petite Elfe! Quand elles se sont touchées pour la première fois, Elfe a d'abord

sursauté. La communication directement avec Emmanuelle est tellement plus

nette que quand je lui servais de canal! C'est comme rencontrer quelqu'un en

personne plutôt qu'au téléphone! Elle a prestement retiré sa main, puis elle l'a

rapprochée timidement. Elle est restée ébahie plusieurs secondes; les yeux

grands comme... comme des soucoupes, c'est bien simple! Mais il fallait voir

l'expression rigolote qui lui est venue, quand Emmanuelle a commencé à jouer

avec ses petits pieds en glougloutant! Maintenant elles sont devenues

inséparables! Relation privilégiée donc, entre Emmanuelle et toute la famille

Major en fait: Elfe, Christiane et même Jean ont été littéralement séduits! "

" C'est toi Paul, qui me disait que l'évolution de ses

rapports avec les autres te rappelait les premiers mois après ton réveil à

l'Institut. tu me disais que, la première vague de surprise passée, avec la

curiosité il se développait spontanément une sorte de confiance très spéciale.

Une " empathie infinie " , comme disait Glen, ton chaman. "

" Bla, bla, bla. O.K. Paul! Tu as raison. Décidément, je

suis vraiment incorrigible! Ah, il y a de ces jours, comme ça, où je comprends

pourquoi vous me traitiez de bavarde à l'institut! "

 

Claudine et Paul, qui se tiennent par la main, comme

toujours, se penchent sur le lit de Paule et lui donnent à tour de rôle un long baiser

de retrouvailles. Puis ils s'assoient tous deux sur le rebord de son lit et ils prennent

ensemble la main que leur tend Paule.

 


 

 

 

 

<41> EN ROUTE

 

- " Décidément Paul, elle est vraiment au bout du

monde, votre Terre! À chaque fois que je fais le parcours, il me semble que

c'est un peu plus long! ... C'est encore loin? "

 

- " On devrait arriver dans... disons, à peu près une

heure trente. Mais on va s'arrêter d'ici cinq minutes pour manger. À

l'Annonciation, il y a un merveilleux petit restaurant, qui sert de très bons

repas, pas trop chers et de l'excellent café. Jean s'arrête toujours là, lorsqu'il

fait la route et je vais l'imiter. Je comprends qu'Emmanuelle a bien besoin

qu'on la mette sur son petit pot au plus tôt, sinon elle va finir par faire dans sa

couche et je sais qu'elle trouve ça très désagréable et humiliant. Retiens-toi

encore un tout petit peu ma grande, ce ne sera pas long, papa a bien besoin

de faire une petite halte lui-aussi. Je vais te faire goûter tout ce que je vais

manger de bon, c'est promis! ! Tu vas voir comme c'est agréable de bien

bouffer! Et, je suis sûr que ta gourmande de maman va te communiquer avec

joie tout le plaisir qu'elle va avoir à s'empiffrer elle aussi! Même que son lait va en être meilleur que jamais! "

" Je suis crevé. Il faut dire que je n'ai pas conduit

d'auto très souvent pendant tout le parcours à partir de Montréal. Je faisais

habituellement le trajet en autobus, ou sur le pouce, ou alors je montais avec

un autre associé de la Terre avec qui je partageais généralement la conduite.

Comme célibataire, habitant une grande ville, j'ai toujours préféré utiliser le

métro ou un taxi à Montréal et ne pas m'embarrasser d'une auto, avec toutes

les complications que cela suppose en hiver... Je ne voulais pas contribuer à

la pollution de la ville non plus. Donc, pour monter sur la terre, la plupart du

temps je dormais dans l'autobus jusqu'à Grand-Remous et quelqu'un venait

habituellement me chercher là, ou alors je faisais le reste sur le pouce. "

" Mais depuis que je suis devenu... une famille,

demeurant à la campagne en plus, il est bien évident qu'il nous fallait une

voiture! Elle n'est pas ce que je pourrais appeler " un bolide " , mais pour le

moment je crois qu'elle fera l'affaire. Quand j'ai serré la main du vendeur hier,

tu sais que je l'ai sondé, de l'intérieur. Il n'a pas trop sursauté. Il a comme

pensé qu'il parlait tout seul dans sa tête ou qu'il faisait simplement une espèce

de rêve éveillé. Il a donc marché tout naturellement. En même temps, je lui ai

dit qu'il me fallait absolument une " bonne voiture " pas trop chère, pour faire " l'achat du siècle " , il a immédiatement visualisé celle-ci. Aussi, quand nous

sommes sortis dans son stationnement et qu'il m'a montré ce petit " chameau

" , tout blanc, propre mais l'air de rien, en même temps que trois autres

véhicules usagés, plus luxueux mais plus dispendieux évidemment, je l'ai

reconnu tout de suite. La transaction conclue, quand je lui ai serré la main de

nouveau avant de partir, j'ai su qu'il pensait vraiment que je venais de faire une

affaire en or. "

" Bon, "Le Versant Nord, Fine Cuisine", nous y voilà. "

 

Paul stationne la voiture devant le restaurant, puis il prend

le petit pot d'Emmanuelle et le sac de couches propres sur la banquette arrière

pendant que Claudine sort de l'auto en tenant la petite dans ses bras.

 

" Hum... comme ça sent bon! Je vais aller tout de suite à la toilette pour changer la couche d'Emmanuelle, avant que ses écluses ne

craquent, la pauvre chérie! Commandes à dîner pour moi pendant ce temps-là,

je suis affamée. Je me fie sur toi: tu connais mes goûts aussi bien que si

c'étaient les tiens... Alors pour moi ce sera quelque chose de rapide mais

copieux, avec une bonne soupe chaude pour commencer. Et pour boire, pas

de café mais un grand verre de lait, s'il-te-plaît! Merci, à tout de suite. "

 


 

 

 

 

<42> UN GRAND, GRAND GARS

 

- " Bonjour Miche. "

 

- " Bonjour Paul. Comment ça va aujourd'hui? Le

voyage à Montréal s'est bien passé? Alors, vous avez assez fêté en ville? "

 

- " Oh non. On a été bien sages. En fait on a passé la

semaine avec une bonne amie qui vient d'accoucher. Alors ni elle ni Claudine

ne pouvaient faire trop d'excès: tu sais ce que c'est quand on allaite, alors je

leur ai donné le bon exemple. Pourquoi tu ris Claudine? Oh j'ai bien bu

quelques petits verres de vin de temps en temps. Mais c'était mon soporifique

à moi pour réussir à me rendormir la nuit. Bref, une semaine avec beaucoup

de catinage et de changements de couches, quoi! Avec deux jeunes enfants

qui se réveillent régulièrement pour la tétée pendant la nuit, on a eut une

semaine de sommeil difficile. En plus, depuis que je suis déménagé ici, j'ai

perdu l'habitude du bruit de la ville et ça me prenait toujours une éternité pour

me rendormir! Mais ça ne fait rien, Je vais me rattraper cette semaine! Ah oui

Miche, as-tu vu passer d'autre monde de la Terre cette semaine? "

 

- " Juste le grand, grand gars de votre " gang " . Je ne

me souviens plus de son nom... Il est arrivé pas longtemps après votre départ,

la semaine dernière. Il est passé encore ce matin. Il m'a dit qu'il comptait

rester dans le coin encore un petit bout de temps. Du moins c'est ce qu'il m'a

dit. "

 

- " Parfait, on va aller le voir demain. Merci et à bientôt.

"

 

- " À bientôt et bonne année. "

 

Âgée d'environ 55 ans, Miche, de son vrai nom Micheline,

est maintenant propriétaire du "dépanneur" du village. Paul et les autres gens de la Terre vont souvent s'approvisionner chez elle. Elle opère ce commerce depuis

quelques mois déjà. Avant d'en faire l'acquisition, elle était institutrice pour les

enfants du village. L'hiver dernier, elle s'est remariée. Or, le printemps suivant, son

mari, qui est biologiste de formation, a vu son contrat se terminer sans être

renouvelé. Récession oblige. Micheline et lui ont alors pensé acheter le dépanneur,

à vendre depuis deux ans déjà. De cette façon, ils se trouveraient à lui créer un

emploi fiable même si toutes les compagnies et les ministères s'entêtent à ne plus

engager personne.

 

Cette année, Micheline s'est pris un an de congé

sabbatique. Elle peut donc aider son mari pour redémarrer le commerce.

Heureusement, Micheline a toujours été une excellente institutrice et tous ses

élèves l'adoraient. Heureusement, parce que le dépanneur du village marchait alors

très peu et il avait fallu la popularité exceptionnelle de Miche auprès des jeunes et

de tous ses anciens élèves pour relancer le commerce. En effet, le coeur de Marie-Paul, l'ancienne propriétaire, avait cessé d'y être quand elle avait appris que son

mari souffrait de cancer généralisé. Elle avait négligé son commerce et les ventes

avaient périclité.

 

Après avoir fait quelques achats, Paul et "ses femmes",

comme aurait dit Jean, repartent pour son "Vaisseau Spécial".

 

- " Dis-moi Paul, qui c'est " le grand, grand gars " de la Terre? Est-ce que je le connais? "

 

- " Jacques. Jacques Dubé. Ça doit être Jacques: avec

ses 6 pieds et 6 pouces, c'est sûrement lui le " grand, grand gars " de la Terre.

Non, je ne penses pas que tu le connaisses: tu ne l'as jamais rencontré et je

ne crois pas que l'occasion se soit présentée pour que je t'en touche un mot...

La roulotte verte qu'on voit du bord du chemin du rang sur la Terre, c'est à lui.

Ça fait juste quelques années qu'il est devenu actionnaire de la Terre et depuis

ce temps-là, il est presque toujours parti! Un vrai coup de vent! Maintenant,

par exemple, il revient tout juste d'un contrat de coopérant en Afrique et déjà,

je suis certain qu'il va nous parler de repartir encore! Mais il est très gentil, tu

verras. On pourrais aller chez lui pour l'inviter à passer le jour de l'an avec

nous, comme ça vous pourriez faire connaissance. En attendant, donnes-moi

la main, je vais te le présenter à ma façon... Je revois son sourire narquois et

j'entends son rire sonore assez clairement dans ma tête pour que tu puisses

le reconnaître dès que tu le rencontreras pour vrai. "

 


 

 

 

 

<43> JACQUES LE TÉMÉRAIRE

 

- " Qu'est-ce que je te disais, Claudine: il vient tout

juste d'arriver d'Afrique; on a à peine le temps de l'inviter à prendre un petit

souper d'amitié, que déjà il parle le plus sérieusement du monde de repartir au bout du monde! Un vrai courant d'air. Et instable l'air, en plus! "

 

- " Allons Paul, cesses de râler!

Je suis ici pour au moins une ou deux semaines encore. Après, dépendament

du résultat d'un téléphone, je retourne à Montréal ou je reste ici quelque temps

encore pour profiter un peu de mon "home". Si je vais à Montréal, ce sera: soit

pour y rester un an et étudier pour enfin décrocher un diplôme; soit pour faire

mes derniers préparatifs et repartir comme coopérant une fois de plus. Au lieu

de dire des anneries, finis de mamger ton falafel , si tu veux que tonton

Jacques te serve un bon petit café! "

 

L'interlocuteur de Paul, un homme d'une quarantaine

d'années à la voix très grave mais chaude, s'approche de la petite table oblongue

où sont attablés Claudine et son compagnon. Grand de plus de deux mètres, il doit

marcher le dos légèrement vouté dans cette section de la vieille cantine de chantier

qui lui sert de résidence sur la terre. En effet, Jacques a acheté d'occasion cette

vieille roulotte deux ans auparavant, juste avant de partir en Affrique et il n'a donc

pas eu l'occasion de la réaménager convenablement en fonction de sa propre

taille, nettement supérieure à celles des anciens propriétaires qui avaient encombré

une partie du pLacoët avec des compartiments divers pour gagner de l'espace. Malgré le ton qu'il essaie de rendre bourru, on voit bien à son sourire enjoué qu'il

est dans le fond "un grand tendre". Il s'assied à côté d'eux après avoir rempli leur

trois tasses d'un café fumant qu'il vient de prendre sur un petit poële au gaz trônant

sur un comptoir minuscule coincé entre l'évier et le petit réfrigérateur. À le voir

manilpuler du bout des doigts ses petites tasses espresso, on pourrait facilement le prendre pour un adulte égaré dans une maison de poupée.

 

- " OK, ça va, je n'insiste pas. Mais avant de repartir, au moins racontes-nous un peu comment ça se passe tes contrats de

coopérants. Qu'est-ce que tu faisais exactement en Afrique à ton dernier

voyage? "

 

- " Je m'occupais principalement de l'aspect graphique

et visuel de diverses campagnes d'information nationales. J'étais en fonction

en Ethiopie dans la province du Tigré. Je n'étais pas le seul responsable, en

fait je travaillais toujours en collaboration avec Amadou, un Africain que

j'avais la responsabilité d'entraîner et de former. Au début, il me regardait plutôt aller, sans rien faire, ni même poser de questions. Il n'osait pas je crois. Peut-être que sa foi musulmane lui avait trop bien appris à garder son rang...

Ou peut-être que mes 6 pieds et sept l'impressionnaient... Je ne sais pas. De

toutes façons, je n'ai pas vraiment compris pourquoi et Amadou ne m'en a

jamais parlé, alors je fabule simplement! Mais heureusement j'ai quand même

réussi à le dégêner un peu, assez vite. Une fois qu'il a commencé à se laisser

aller, les choses ont évolué assez vite. "

" Quand j'ai vu qu'il voulait bien prendre sa place et

commencer à dessiner lui-même pour répondre aux commandes, j'ai décidé

de m'effacer un petit peu. On se rencontrait chaque matin au bureau; on discutais ensemble du travail au menu de la journée, des problèmes à

résoudre, des solutions possibles, puis je le laissais généralement se charger

de la réalisation proprement dite; j'en ai profité pour parcourir tout le pays de

fond en comble en jeep avec mon chevalet, mes couleurs et un appareil-photo.

"

" J'ai constitué toute une banque d'images locales et

régionales, bien classées et répertoriées pour Amadou. Le soir même, ou

parfois après quelques jours, dépendamment de la distance à laquelle je me

rendais, je regardais avec lui ce qu'on avait fait tous les deux; on en discutais;

de son côté, il m'aidait à identifier ce que j'avais vu; du mien j'évaluait le degré

de réussite de son travail; parfois, j'apportais moi-même des modifications à

ses essais; la plupart du temps, c'était lui qui s'en chargeait; je l'aidais à

terminer ce qu'on s'était fixé plus tôt; à de rares occasions on se rendait

compte tous les deux que ça ne pouvait pas marcher, alors on décidait de tout

recommencer à zéro. "

" Au début, il se faisait en fait plus de travail effectif le

soir et la nuit ou la fin de semaine que durant le jour pendant la semaine, mais

ça n'a pas duré longtemps: Amadou était vraiment très doué finalement! Oh il avait bien sûr encore tendance à se sentir très insécure et ma tâche la plus

ardue, fut sans conteste celle de lui apprendre à apprécier la qualité de son

travail sans se laisser dénigrer par des supérieurs hiérarchiques qui, de

toutes façons, n'y connaissaient rien! Je crois que je les ai tous surpris quand

j'ai commencé à discuter avec les bonzes de l'administration et à rejeter

plusieurs remarques faites à l'endroit de son travail. C'était rendu que même

son supérieur immédiat, monsieur Ali, avait peur de moi, le " redoutable géant étranger " : j'avais osé tourner en ridicule une de ses critiques

particulièrement oiseuses, donc j'étais peut-être susceptible de

recommencer... devant témoins cette fois, sait-on jamais ! Cette fois là, je ne

l'avais pas fait devant Amadou, ni devant aucun de ses confrères, mais seul à seul avec lui, Ali, sinon il m'en aurait sûrement voulu à mort! "

" Cette fois là donc, il avait compris que je ne

m'embarrassait pas de ma propre " réputation " , que je m'en sacrait en fait,

mais que je n'étais pas vraiment méchant, puisque j'avais pris soin de faire

mes critiques en privé... Je lui ai démontré en deux temps trois mouvements

que je pourrait facilement le tourner en tête de Turc devant ses employés ou

même devant ses propres supérieurs s'il le fallait... qu'Amadou travaillait très

bien, et que la qualité de son travail ne pouvait qu'honorer son service à lui,

Ali... qu'Amadou et moi étions devenus de bons amis... que j'étais toujours

prêt à défendre un ami accusé injustement... et qu'enfin qu'Amadou et moi ne

demandions pas mieux que devenir SES amis à lui également. À partir de ce

moment-là, le climat de travail dans notre service est devenu particulièrement

serein et l'esprit de collaboration inter-équipe exemplaire! M. Ali avait bien sûr

plus tendance que jamais à fuir ses responsabilités, mais à part ça, tout allait

à merveille! "

 

- " Comme ça, tu as eu l'occasion de parcourir tout le

pays; alors comment c'est? Désertique j'imagine? "

 

- " Oui, c'est très désertique. Mais ça n'empêche pas

que tu rencontres du monde absolument n'importe où: tu es au milieu de nulle

part, tu t'arrêtes après des heures et des heures de route dans le désert sans

avoir rencontré âme qui vive, et ça ne prend pas un quart d'heure que tu

t'aperçois qu'il y a une famille de campée à quelques centaines de mètres à

peine; qu'un groupe de nomades est aussi à portée de voix, etc... Où que tu ailles, tu peux être à peu près certain de toujours pouvoir trouver quelqu'un de

tout près! C'est ahurissant! Ce qui ne m'empêchait pas de me sentir assez

seul quand même: la presque totalité des habitants des campagnes ne

comprennent pas un traître mot de français ou d'anglais. "

" Ah et puis quand je repense à toute la misère que j'ai

eu l'occasion de voir, j'en ai encore des sueurs froides et je sais qu'il faut

absolument que j'y retourne... "

 

- " Mais dis-moi, Jacques: d'après ce que les gens te

disient et d'après ce que tu as pu voir dans tes safaris-images, la misère, tu

crois qu'ils vont s'en sortir, ou si c'est irrécupérable?"

 

Jacques s'est levé et tout en demeurant attentif à la

question de Claudine, il s'est levé et va rajouter une bûche bois sec dans le gros

poële à combustion lente qui occupe le centre de la roulotte et dont la chaleur

bienfaisante réchauffe l'air froid du matin. Il fourrage maintenant dans le grand

coffre fourre-tout qui lui servait de siège l'instant d'avant.

 

- " J'avoue que je ne le sais pas vraiment. Par certain

côtés, tu as parfois l'impression de vivre au Moyen-Age, ou dans l'Antiquité,

quand ce n'est pas la préhistoire! "

 

Le visage de Jacques s'éclaire d'un sourire quand il met

enfin la main sur un gros album photos ficelé serré parce que tout rondouillard à

force d'être plein. Il referme son coffre et se rassied en démaillotant son trésor...

 

- " Regardez, j'ai plein de photos sans Âge dans mon

album. Des fois, par contre, et peut-être précisément à cause de cet

environnement sec et sans vie, tu as quasiment la sensation d'être sur une

autre planète et que tu pénètres dans l'enceinte d'une base extra-terrestre du

vingt-et-unième siècle, tellement certains méga-projets subventionnés par

l'Étranger sont impressionnants et construits dans des endroits surprenants!

"

 

- " Ah oui?! Tu pourrais nous en décrire un pour voir? "

 

- " Tenez. Par exemple, une fois que je m'étais aventuré

seul en jeep dans une vallée assez encaisse et plutôt désertique, en suivant

une route qui me semblait assez passante. Il faut dire que là-bas, une route

passante c'est n'importe où quand il y a assez d'ornières pour qu'on puisse

reconnaître un tracé... Je roulais donc dans une vallée perdue à la recherche

d'un bon point de vue pour une photo, quand je débouche tout à coup sur un

complexe industriel du genre énorme et impressionnant. Je n'avais aucune

idée de ce que ça pouvait être. Ça avait l'air d'être encore en construction. J'en étais encore loin, alors d'où j'étais, ça donnait une impression d'irréel

consommé... Des bâtiments aussi énormes, au milieu du désert, c'était comme

une gigantesque usine et assez moderne qu'elle n'avait même plus besoin de

main d'oeuvre! J'ai pris quelques photos, sans m'approcher beaucoup, parce

qu'il était déjà tard et que je ne voulais pas être pris dans le désert par la

noirceur. Il faut dire aussi que ma jeep marchait assez bien, mais que ses

circuits électriques étaient plutôt foireux... C'était une jeep pour les

promenades " de jour " , pas les explorations de nuit! Mais, attendez, j'ai les

photos ici, à la dernière page de mon album, regardez. "

...

 

- " Spécial! "

 

- " Et est-ce que tu as su par la suite ce que c'était? "

 

- " Oh oui, mais ça m'a pris quand même un peu de

temps: Amadou ne connaissait pas l'endroit, Ali non plus et personne d'autre

au bureau en fait! Finalement, grâce à son frère, qui était bien placé dans un

quelconque service du Ministère de l'Intérieur, Ali a pu me fournir quelques

explications, concernant " mon complexe lunaire " . D'après ce que j'ai su, ce

serait un des éléments fondamentaux de la stratégie de développement de

l'agriculture. L'argent viendrait de riches pays arabes producteurs de pétrole.

On construit là deux usines: l'une produira des perturbations importantes des

différentes couches de l'atmosphère en projetant loin dans les airs divers sels

choisis pour, espère-t-on, provoquer la pluie. De loin, le bidule ressemble à un gigantesque canon pointé vers le ciel. En même temps, on construit à côté

une usine pour la production des engrais qui deviendront nécessaires si la

stratégie de pluie provoquée fonctionne. Je ne sais pas si ça va vraiment

marcher, mais si c'est le cas, ça promet! "

" Mais au fait, tu me fais parler, tu me fais parler et toi

tu ne m'a pas encore présenté ni ta blonde, ni ta fille, mon espèce de sauvage

de Paul. Ah et puis parles-moi aussi un peu de toi: il parait que tu relèves d'un

sombre accident de moto. C'est la femme du dépanneur au village qui m'a

raconté ça. Oublies ta pudeur du cameraman qui n'ose pas se montrer! C'était

plutôt vague son histoire, sinon un peu mystérieux... Tu prépares le monde

pour un autre de tes projets de film échevelés, j'imagines? Allons, déballes

ton sac Paul et contes-moi tout toi-même! "

 

- " Tu essaies de changer de sujet, hein. OK, OK... Tu

veux que je te racontes tout, n'est-ce pas? "

 

- " J'y tiens mordicus! "

 

- " Soit. Vous l'aurez-voulu monsieur Jacques le

téméraire! Mais attention, quand j'aurai fini de raconter mon histoire, le monde

ne vous semblera jamais plus le même! Je sais que ça va te paraître

absolument invraisemblable Jacques, mais je suis certain que Claudine pourra

corroborer mes dires si tu veux. Et en plus je pourrai te faire une petite

démonstration fort convaincante si tu doutes toujours. À dire vrai, je ne savais

pas par où commencer mais à bien y penser, je devrais peut-être commencer

précisément par là, tu ne crois pas Claudine? Bon OK, cales-toi bien dans ton

fauteuil mon coco et donnes- moi gentiment la main... "

 


 

 

 

<44> BANDIT

 

Ce matin-là, Claudine patauge à quatre pattes dans la neige, une petite

Emmanuelle morte de rire accrochée sur son dos. À quelques mètres de là, Paul

achève de corder le bois de chauffage qu'il vient de fendre. Soudain, ils sont tirés de leurs occupations matinales par l'arrive inopinée d'un véhicule automobile qui

s'approche laborieusement du "shack" de Paul.

 

- " Tiens, on a de la visite. Un petit pick-up rouge, tu sais qui c'est Paul? "

 

- " Je pense que c'est Jean-Louis, le chef des pompiers volontaires. Ah, mais il n'est pas tout seul. Il y a un gros chien dans la boîte de son camion. Je vais aller

voir ce qu'il veut. "

 

Jean-Louis Lavigne, leur visiteur est un vieux garçon bien connu du village. Il est implique dans toutes sortes d'activités sociales de la paroisse: soit comme chef

des pompiers volontaires, ou comme président du club Optimiste local, ou alors

comme grand organisateur de danses sociales pour le club de l'âge d'or, les

adolescents, les célibataires à marier, les autres... enfin n'importe qui. Ancien

motard plutôt mal vu lorsqu'il était jeune, il avait quitté le village à dix-sept ans pour

aller vivre sa vie en ville. Il s'était alors joint à une bande de motards plutôt

coriaces, les Paradise Devils, dont les membres pilotaient diverses activités plus ou

moins illégales. Pendant plusieurs années, il avait alors eu l'occasion de voyager,

voir du pays, connaître beaucoup de monde, vivre intensément quoi! Très

intensément. Au cours d'un de ses périples d'est en ouest et du nord au sud, ou

bien vice-versa... il s'était retrouvé implique dans une histoire de trafic de drogue. Il est arrêté le jour de son vingt-cinquième anniversaire, près de la frontière US,

avec en sa possession une bonne quantité de hachisch." Une quantité suffisante

pour faire du trafic! ", avait dit le juge. Condamné à cinq ans de prison, il n'en avait

purgé que deux et avait été libéré avant terme, pour bonne conduite.

 

Depuis, il est revenu au village, s'est marié et est devenu père de deux enfants.

Puis il a fini par divorcer de sa femme et éduque maintenant son fils tout seul, sa

femme ayant gardé leur fille aînée. il a beaucoup vieilli depuis et on peut dire qu'il

s'est presque complètement assagi: Presque, parce que, bon an mal an, il réussit

quand même toujours à se dégoter une moto à rafistoler pendant l'été. Et bien sûr,

qui dit réparations de moto dit tests de moto... Il s'agit généralement d'une moto

de plus petite taille que son ancienne Harley, revendue depuis longtemps, mais

toujours assez grosse tout de même pour avoir le goût de la pousser à fond pour

voir ce qu'elle a dans le ventre! et... se prendre une fouille méchante presqu'à

chaque été! Il sait depuis longtemps qu'il devrait y renoncer, mais la fièvre de la

moto est toujours la plus forte. Aussi, au fil des années, des chutes, des sessions de thérapie et de l'accumulation de petites incapacités qui s'en suivent toujours, il a fini par être aussi raide et perclus qu'un vieillard, quoiqu'âgé de quarantaine cinq

ans à peine. Sa dernière fouille par exemple lui a "mangé" si cruellement la peau

des mains et des avant bras lorsque sa longue glissade sur l'asphalte s'était

prolongée sur près de cent mètres, qu'il préfère maintenant porter une paire de

gants protecteurs quasi en permanence pour protéger sa nouvelle peau

hypersensible.

 

- " Aie, le monde! Laissez-moi vous présenter mon ami " Bandit " . Il vient

quant on l'appelle " Bandit " , mais j'imagine que vous pouvez changer son nom si vous voulez. Et puis, ne vous en faites pas avec son nom, vous verrez,

il est très gentil. Il appartenait à Marc Comte. Ça fait à peu près un an et demie

que Marc l'a amené au village. Je pense qu'avec une job de bûcheron, son

maître était pas souvent là pour le nourrir: ça fait que Bandit mangeait pas

tous les jours... Comme c'est quand même un assez gros chien, il réussissait

souvent à se sauver en cassant sa chaîne pour courir les poubelles; alors les

voisins ont souvent porté plainte... M. le maire a averti Marc qu'il ne pourra

pas le garder quand il va emménager dans son H.L.M. Alors si vous voulez

toujours un chien, il est à vous: Marc se marie dimanche et il va déménager dans le H.LM. Municipal avec sa femme, ça fait qu'il cherche à divorcer de son

chien... "

" Comme c'est moi qui ai la job de m'occuper des chiens errants dans le

village, il va falloir que je le gaze si personne n'en veut. Trucider des animaux, même " sans douleur " , j'aime pas ça plus qu'y faut... Ça fait que... Comme il y a un mois vous m'aviez demandé de vous trouver un chien... Si ça vous

intéresse toujours, vous pouvez le garder cet après-midi. Ok? Comme ça,

vous pourrez faire connaissance. Je dois repasser dans le rang vers cinq

heures. J'arrêterai en passant. Si vous changez d'idée, je pourrai le reprendre

à ce moment-là. Ok? "

 

- " Ça marche. Merci Jean-Louis. Il est bien beau avec ses grands yeux

tristes. Et puis, avec le masque noir qui est dessiné autour de ses yeux, c'est

vrai qu'il ressemble à un bandit! Tu peux nous le laisser, on va s'en occuper.

On doit rester ici toute la journée de toutes façons, y a pas de problème.

Emmanuelle a bien hâte de toucher enfin à " son " chien. Depuis le temps

qu'elle l'attend: un mois ça fait tout de même une bonne partie de sa vie! J'ai

bien hâte de voir comment elle et ton " Bandit " vont s'entendre! Mais au fait,

qu'est ce que c'est comme race de chien? "

 

- " Un cocktail de berger allemand et de doberman. "

 

- " C'est un mâle? "

 

- " Oui, c'est bien ça que vous m'aviez demandé? Il a sûrement déjà

quelques rejetons dans la paroisse ou en route, parce que c'était un tombeur

de toutes les petites chiennes du village. Comme je vous le disais: il se

sauvait souvent, et dans ce temps-là, inutile de vous dire qu'il ne s'intéressait

pas qu'au lunch et aux poubelles... "

 

- " Et, quel âge il a? "

 

- " Oh, à peu près deux ans, je pense. "

 

- " D'oß il vient? Comment est-ce qu'il a été élevé? "

 

- " En fait, c'est le père de Marc qui le lui avait donné. Son père reste sur

une ferme dans le rang trois. Bandit est venu au monde là, dans la grange. Il a passé les 6 premiers mois de sa vie libre autour de la maison. Il a donc eu

l'occasion de s'habituer à côtoyer d'autres animaux domestiques sans les

attaquer. Puis, quand Marc a pris son petit appartement au village, Bandit est

venu avec lui. C'était un bien petit appartement, mais avec un accès sur la

cour. Bandit y avait une niche isolée et il vivait dehors toute l'année. Il a le poil

plutôt ras mais très dense. Il n'est pas agressif pour deux sous: les enfants du

village venaient régulièrement jouer avec lui et même quand ils le martyrisaient de toutes sortes de façons, tout ce que Bandit faisait c'était de

japper, japper, quelques fois grogner quand ils lui faisaient trop mal, sinon

japper et re-japper! évidemment, les voisins n'aimaient pas trop ça... Comme

je vous le disais en arrivant tantôt, son maître Marc se marie dimanche et il

déménage au H.L.M. cette semaine. M. Comte père ne veut pas reprendre de

chien, alors Bandit devient orphelin, si je puis dire... Ça fait que je vous l'ai

amené... Je vous le laisse: faites connaissance... Salut, et pis, à tantôt le

monde! "

- " Ok. Merci Jean-Louis. Salut. ¸A plus tard. "

" Bandit! Bandit! Viens mon beau Bandit. Sautes, sautes! Bravo... Ça c'est

un bon chien. C'est ça, viens ici! Bandit! Viens sentir et lécher la main au

monsieur. Approche Bandit! Je ne te mangerai pas. Viens, qu'on fasse

connaissance... Bandit, viens mon chien! "

 


 

 

 

 

 

<45> UNE PETITE PLACE

 

Comme une tache blanche au milieu de l'incendie du

feuillage automnal, une camionnette louée était stationnée devant la maison de

Jean. Celui-ci s'affaire à la décharger. Une chaîne humaine, constituée de

Christiane, Marie-Elfe, Claudine et Paule en relaye tout le contenu à Paul dans le

sous-sol du "château" de son ami.

... ... ...

- " Tu vois, je pensais installer le centre de la table anti-vibrations juste ici ... le laser principal, là, à côté du sismographe ... et sur

les étagères le long du mur là-bas, je placerai tous les autres accessoires...

Qu'est-ce que t'en penses Jean? "

 

- " Parfait. Il faudra aussi s'assurer que la porte de

cette pièce est absolument et totalement imperméable à la lumière, parce

qu'avec des expositions de plusieurs heures en perspective, on ne peut se

permettre aucune pollution lumineuse, quelle qu'elle soit! "

" Demain on commence l'installation de tout le bazar.

Après tout, si tu veux lancer les " Hologrammes du Mutant " avant Noël, il n'y

a pas de temps à perdre, surtout que tu ne connais pas vraiment ça et qu'il va

te falloir apprendre sur le tas, sans aucun guide pour t'aider! "

" Moi, il faut que je retourne à Montréal dans trois

jours. J'ai un gros contrat de son sur un long métrage qui m'attend. Ça promet

d'être très payant, mais ça ne se reporte pas! Surtout que si ça va bien, je vais peut-être travailler aussi pour l'enregistrement de la série télé qui doit suivre.

Et ça mon vieux, ça fait beaucoup de jours de tournage! "

" De toutes façons, en attendant, ma maison c'est ta

maison. Je ne penses pas y revenir avant un bon bout de temps, alors tu t'y

installes avec ta famille tout le temps que tu voudras. "

 

Pendant les jours suivants, Paul et Jean s'échinent donc à assembler les divers éléments de la massive table anti-vibration essentielle à la

réalisation de leur projet d'holographie: les chambres à air, les planches,

contreplaqués, madriers et les lourds parpaings de béton, etc... Par la suite Paul

finalisera seul les détails de l'installation.

 

(.. ... ...)

 

- " Et puis? Paule: ta rencontre avec Monsieur Denis

Boucher, le directeur de l'hôpital, comment ça s'est passé? Racontes-moi

tout! "

 

- " Impec, ma fille. Impec! Absolument impeccable

quoi! Il m'a dit qu'il était tout à fait ravi à l'idée de voir apparaître une nouvelle

clinique, privée, de physiothérapie en Haute-Gatineau; que oui, il y avait

sûrement un besoin criant pour des services comme ceux qu'on veut offrir; et, enfin, que oui il allait être enchanté de nous refiler des clients, surtout si on accepte d'être affiliées à son hôpital ou au CLSC, parce que dans ce cas là, on ne sera pas obligées d'imposer de frais à nos clients: ils pourront nous

régler avec leur carte d'assurance-maladie! C'est-tu pas merveilleux? J'ai

aussi fait le tour du quartier autour de l'hôpital et je pense que j'ai trouvé une

maison à louer pas trop cher. Elle est tout près de l'hôpital; alors j'ai pensé que je pourrais la louer pour me loger, moi et René. Son sous-sol est fini et on

pourrait facilement y installer notre clinique. Ah et puis au fait: le directeur de

l'hôpital m'a dit aussi qu'il ne veut rien savoir de se mêler de la façon dont on

va administrer notre clinique: il en a déjà plein les bras avec son hôpital! Je te donnerai plus de détails tout à l'heure si tu veux. Pour tout de suite, je meurt

d'impatience d'aller me laver pour me débarrasser de toute cette croûte de

rimmel, fonds de teint, fards de tout acabit, déodorants et autres cosmétiques - " relations publiques " obligent - dont j'ai dû m'affubler ce matin! "

 

- " OK. À tantôt.

 

Encore toute transie et les cheveux tout mouillés par l'averse copieuse qui l'a

surprise à sa sortie de l'hôpital, c'est une grande Paule toute fébrile et grelottante

qui lance son sac et son long manteau de daim sur la patère de l'entrée.

Impatiemment elle se hâte vers la grande salle de bain semi-souterraine de la

maison de Jean. Pour gagner du temps, elle se déshabille en chemin et sème ses

vêtements humides ça et là en cours de route...

 

- " Oh, mais la grande baignoire familiale est déjà

pleine et fumante! Chouette alors! Je ne sais pas pour qui elle était, mais il

faudra compter avec moi: je m'installe!"

 

En disant cela, elle quitte son slip et se coule en soupirant

de bonheur dans l'immense baignoire - " presqu'une piscine intérieure " - disait

volontiers Jean. Quelques minutes plus tard, somnolant déjà à moitié, elle ouvre

les yeux quand elle entend Claudine entrer dans la salle d'eau, portant dans les

bras Emmanuelle et René, qui rigolent d'aise avec un air complice.

 

- " Tiens, s'il-te-plaît, les prendrais-tu une minute, le

temps que j'entre dans l'eau moi-aussi. Merci. "

 

Quelques minutes plus tard, quand Paul pénètre dans la

maison, il devine au son des éclats de rires de ses amies, des clapotis et des

gargouillis joyeux qui lui parviennent des profondeurs de la partie semi-souterraine

de la maison que "c'est dans la salle d'eau que ça se passe "!

 

- " Allô! Qui est là? Paul? Paul, c'est toi qui vient

d'entrer? On est dans la salle de bain. On prend un bain en famille et l'eau est

absolument délicieuse! Viens nous voir: on peut bien te faire une petite place,

si tu veux! Allez, viens. Allons, les enfants, on se tasse un peu pour faire une

petite place pour le papa le plus gentil de la maison! C'est ça. parfait... merci. "

 


 

 

 

 

 

<46> " JE << PICOSSE >>"

 

- " Merci. "

 

- " Il n'y a vraiment pas de quoi! Tout le plaisir est pour

moi. Tu sais bien que tu seras toujours absolument le bienvenu pour un petit

massage ostéopathique, Roland. Tant que ma copine accepte de s'occuper

toute seule de nos deux enfants, il n'y a aucun problème! Et puis on te doit

bien ça: sans ton aide précieuse, ni Jean ni Paul ne seraient venu à bout de la finition de leur maisons aussi vite. Et surtout de la façon dont tu l'as fait

pour eux, parce qu'avec la quantité de pierres que tu as dû déplacer pour

recouvrir les murs de leurs maisons... "

 

Agé de quarante-huit ans, Roland Mirette est encore doté

d'une vitalité à toute épreuve. Presque chauve depuis des années, il se rase

maintenant complètement la tête, à l'exception d'une petite couette tressée sur la

nuque, un peu à la façon des samouraïs japonais. Bien que de taille tout à fait

moyenne, il réussit pourtant à mener à bien tout seul des tâches qui normalement

rebuteraient même des équipes complètes de travailleurs expérimentés, d'un

gabarit nettement supérieur... Aussi, Paule doit-elle dépenser beaucoup d'énergie

lorsqu'elle lui prodigue un massage.

 

- " Maintenant que c'est fini, est-ce que tu as une idée

de la quantité de pierres que ça t.'a pris au fait?

 

- " Cent cinquante tonnes, à peu près. "

 

- " Hein? Quoi? "

 

- " De cent vingt-cinq à deux cents tonnes à peu près.

C'est du moins l'évaluation que j'en fais. D'après le volume que j'ai charrié

pour ça et le poids approximatif d'un seul voyage de mon camion. Tu vois: ça

m'a pris une centaine de voyages pour transporter toutes les pierres

accumulées sur les lignes de rang de votre voisin cultivateur. Je sais qu'un

voyage pèse quelque part entre une tonne et demie et deux tonnes, alors le

calcul est facile à faire! Ça fait que moi j'arrondis à cent cinquante tonnes à

peu près; on va pas chipoter pour vingt-cinq ou cinquante tonnes quand

même! "

 

- " Ouais, c'est encore pire que je pensais! Tu es

vraiment effrayant! Encore heureux que tu aies un dos solide. "

 

- " L'idée c'est que mon dos est fabriqué avec des

atomes, des électrons et un paquet d'autres particules dont les éons sont

particulièrement riches en informations... Alors, vois-tu, c'est assez facile pour

moi de puiser de l'énergie dans leur dimensions d'espace/ temps imaginaires!

Tu comprends? "

 

- ?!?!?...

 

- " Oh oui, dans le fond c'est facile. Pour moi, il me

semble que c'est facile à comprendre, mais faut dire que, en premier, quand j'ai voulu lire les équations de Jean Charron qui expliquent tout ça, j'en ai

d'abord sué un moyen coup, (pis là c'est vrai!), pour mais c'est fatiguant à

s'expliquer juste avec des mots ordinaires... et pour ce qui est de se faire bien

comprendre... Ça fait qu'à la limite je me retrouve quand même toujours un

peu tout seul dans mon trip... Tellement seul que parfois j'ai l'impression d'être fou!

(...) Alors à un moment donné je finis par retomber

dans la facilité: et hop me v'la retombé dans des " ici-maintenant " tout ce

qu'il y a de plus réels: dans ce temps là, je ressens bien que j'ai vraiment un

dos! Il me fait mal... "

 

- " Et ça mon p'tit père, c'est mon rayon, c'est ça? Même que c'est pour ça messire Roland, que nous nous voyons aussi

assidûment. Ça n'est sûrement pas pour mes vieux yeux, n'est-ce pas? Tant

pis. J'ajouterais que, même si je ne dispose que de mon " good old " sixième

sens de physio pour traiter d'aussi insignes ...zé-ons... c'est véritablement un

traitement royal que vous leur payez-là! Et puis, tant mieux si ça te convient,

parce que des bons clients comme toi qui acceptent de venir jusqu'ici, au fond

d'un rang perdu, à toutes les semaines pour se faire traiter, pour moi c'est de

l'or! Parce que quand j'ai appris que madame Gauthier, qui acceptait de me

louer sa maison près de l'hôpital, avait décidé de reprendre sa maison au bout

de quelques mois à peine après être déménagée, " elle s'en ennuyait tellement! " parait-il. " Et puis ma fille accepte de revenir vivre à la maison

avec moi, maintenant. C'est parfait! " Parfait pour elles oui, mais moi j'étais

vraiment coincée! J'avoue que ça m'a complètement prise par surprise! Je

n'avait rien à dire: je n'avais jamais signé de bail. Je n'avais pas prévu aucune

solution alternative non-plus! Et surtout: où installer notre clinique

dorénavant!"

" Mais passons. Ça n'est pas ton problème! Voici mon

diagnostic pour aujourd'hui en tout cas: Ton dos m'a l'air de fonctionner très

bien mon grand. Et, d'après tout ce que j'ai pû voir, c'est comme tout le reste

de ton corps d'homme... ou presque. Enfin on se comprend... Le pronostic

maintenant: tout à fait excellent! Alors souriez preux chevalier. Une bonne

grande rasade de sourire tous les jours, avant, pendant, après et entre chaque

repas! C'est encore la meilleure prescription que je peux vous donner, messire

Roland..."

 

- " Oui je sais bien Paule que je n'ai pas l'air trop mal

en point, et je remercie le ciel à chaque jour pour ça! Mais même si ça ne

parait pas beaucoup, vu comme ça... je sais qu'il faut être très prudent dans la façon de forcer avec son dos. Alors je suis prudent. Prudent et content.

Content, parce que rien n'empêche que je lui impose tout de même un sacré

stress à mon vieux dos! Et presqu'en permanence, c'est vrai! C'est pour ça

que notre petit échange a une telle valeur pour moi! Échanger du bête travail

de bête de somme contre les services éclairés d'une professionnelle de la

santé qui vous fait un bien tellement tangible quand elle s'occupe de vous...

pour moi c'est une aubaine extraordinaire! Crois-moi: j'apprécie, surtout que

la professionnelle en question n'est pas bête du tout et que ses " vieux yeux

de physio", comme elle dit, sont tellement jolis que je ne peux plus me passer

d'eux ... "

 

- " Alors assez déconné, on finit de se déshabiller et

on s'étend! Voilà. Allez hop à plat sur le ventre sur le matelas. Bien. On garde

la pose maintenant. Parfait, merci."

 

Après s'être mis nu, conformément aux instructions de sa

thérapeute, Roland pousse un soupir d'aise et s'étend sur la table de massage. Il

ferme les yeux et se laisse aller à la délectation des sensations agréables que lui

procure maintenant le massage ostéopatique de Paule.

 

Une fois que son évaluation précise du patient est

complétée et que les " noeuds " du problème sont identifiés avec certitude, son

approche vise toujours à rétablir la mobilité relative de chacun des éléments de la

carapace humaine; pour dissoudre ces noeuds, elle doit vaincre les blocages et "

imposer " leur liberté aux diverses parties du corps de ses patients. Pour ce faire,

elle doit toujours exercer de très fortes pressions et elle se prend souvent à

souhaiter être elle-même dotée d'une plus grande force musculaire! Pour

commencer, elle préfère généralement opérer un simple massage musculaire,

mais donné avec beaucoup de vigueur et " forcer " les muscles noués et raidis pour

les libérer des les tensions diverses, tant psychologiques ou émotives que

physiologiques, qui s'y logent et incommodent tellement leur "propriétaire". Aussi,

qu'elle s'applique par des manipulations ostéopathiques à restituer aux différentes

masses osseuses leur mobilité relative ou que son traitement soit plut_t un simple

massage s'exerçant au niveau musculaire, Paule doit toujours déployer une bonne

dose d'énergie lors de ses traitements. "Ça me fait au moins autant de bien qu'à

mes patients, et ça ne me coûte rien à moi!" dit-elle souvent. Lors des premières

séances de traitement d'un patient, Paule se concentre généralement sur la

libération des tensions musculaires avant toutes choses, de façon à éviter que ces

noeuds nuisent à son approche ostéopathique ultérieure. Aussi les premières fois

qu'un patient, surtout s'il est très stressé, s'étend sur la table de massage de Paule,

il doit souvent s'attendre à des manipulations au niveau des "noeuds" musculaires

qui vont l'amener au seuil du tolérable en termes de douleur. "C'est ça ou c'est un

abonnement d'un an à te masser en espérant que l'on finisse par évacuer ces

vilaines tensions, et encore là, si je te dorlote trop c'est vraiment pas sûr

qu'on va y arriver tout de même!"

 

Tous les muscles du corps de Roland sont quant à eux

beaucoup plus durs et forts que ceux de tous les autres patients auxquels elle a eu

affaire précédemment. Comme les massages, osthéopatiques ou musculaires, que

prodigue Paule exigent donc de traiter le patient "très en profondeur", elle doit

dépenser une énergie très importante pour ce faire. Même si elle éprouve

généralement beaucoup de pudeur à l'avouer, ces traitements "choc" la laissent à

chaque fois absolument vannée après une séance. La semaine dernière après une

session de traitement particulièrement laborieuse pour elle, elle a même accepté

que Roland lui rende un peu la monnaie de sa pièce et lui prodigue à son tour un

massage à sa façon.

 

Depuis quatre mois déjà qu'elle le traite, à raison d'une ou

deux sessions par semaine, ils se parlent maintenant comme deux vieux copains de toujours! Et cela, même s'ils ne se connaissent en fait que depuis quatre mois

exactement. Roland avait alors été référé à la clinique de physio privée par le

docteur Kermit, médecin traitant du CLSC. Celui-ci ne savait vraiment pas quoi faire

avec cet énergumène, qui lui paraissait être en parfaite santé et d'une vitalité rare,

mais qui lui réclamait l'accès à des soins en physio pour " m'empêcher d'être

handicapé par mes excès de picossage ", lui avait-il dit. Le docteur Kermit savait

que Claudine avait déjà soigné plus d'un danseur étoile des Grands Ballets

Canadiens. Son nouveau patient si particulier lui semblait être lui-aussi un de ces

athlètes exceptionnels qui, bien que dans une forme physique à faire pâlir d'envie à peu près n'importe qui, n'en éprouvaient pas moins de temps en temps le besoin

de recevoir des massages ou des traitements de physio à cause des efforts

exagérés auxquels ils s'astreignaient continuellement.

 

Pourtant, la première fois que Roland s'était présenté à la

clinique, sans rendez-vous bien sûr, c'est par Paule qu'il avait été reçu et soigné; Claudine étant absente ce jour-là. Comme l'expérience lui avait paru tout à fait

satisfaisante, il avait continué à venir la voir, elle. Quand Paule et la clinique avaient

re-déménagé "temporairement" sur la terre, Roland avait suivi et il continuait à venir

régulièrement pour ses massages. Au fil des semaines de traitement et des

conversations, elle avait appris qu'il n'était résident de la région que depuis

quelques années à peine et qu'il subsistait essentiellement en vendant les

magnifiques plats, pots, assiettes et autres poteries utilitaires qu'il cuisait dans son

énorme four à bois en même temps que les pièces de ses sculptures. Il résidait sur

un lopin de terre acheté plusieurs années auparavant par son père. Celui-ci n'avait

jamais rien fait ni aménagé sur ce terrain. Aussi à sa mort, son épouse avait-elle

offert à leur fils Roland la propriété dans l'espoir de le voir se fixer un peu et peut- être envisager de s'établir pour de vrai avec quelqu'un et lui donner enfin des petits-enfants.

Quand les revenus de ses ventes de pièces céramiques n'étaient pas suffisants et qu'il avait besoin d'un surcroît d'argent, comme pour

réparer son camion par exemple, il travaillait à droite et à gauche à faire à peu près

n'importe quoi. " Moi, j'travaille jamais, mais " je picosse " tout le temps par ci

par là! " disait-il.

 

Autodidacte, il s'était toujours passionné pour l'étude des

théories cosmiques et des systèmes mathématiques entourant des concepts

comme "espace-temps", "relativité", "énergies fortes", "énergies faibles", "quantas",

et surtout les fameux "éons", bien informés... Il en était maintenant à essayer

d'intégrer dans sa vie sa compréhension de la "Relativité complexe" avec ses trois

dimensions d'espace et sa dimension temps imaginaires qui s'ajoutent aux quatre

dimensions de l'espace-temps réel telles que définies par Albert Einstein. Les

sculptures en terre cuite qu'il aimait le mieux dans l'ensemble de sa production de

céramique artistique et de subsistance, étaient d'ailleurs des tentatives de "représentations quadri-dimensionnelles concrètes" de divers concepts de la

théorie de la Relativité Complexe, telle qu'il l'avait comprise...

 

Bien qu'il ne posséda vraiment aucune carte de

compétence valide pour les divers métiers dont relevait les " picossages " qu'il

faisait, dans la région on s'était vite aperçu qu'il n'avait rien à envier aux

professionnels de ces métiers. Que, par ailleurs, en bon solitaire, il était

parfaitement autonome et responsable. D'autre part, ses "picossages" habiles ne

laissait jamais rien à désirer, pas plus en termes de qualité qu'en ceux de quantité

ou de rapidité d'exécution... Par conséquent, on l'a rapidement identifié comme un

type solitaire et indépendant, original et doué d'un franc-parler, mais efficace,

autonome et responsable.

 

Très vite, il avait cessé de présenter sa carte d'Assurance

Maladie pour régler ses traitements de physio à la clinique. D'abord parce que,

comme il ne souffrait apparemment de rien, le docteur Kermit ne pouvait pas

décemment lui prescrire un très long traitement de physio aux frais du

contribuable... Ensuite, parce que Roland avait très vite senti qu'il pouvait aider Paule en lui échangeant "du travail de son corps contre du travail sur son corps". À la suite de la perte de la maison située à proximité de l'hôpital à Maniwaki où elle comptait originalement emménager et partager le logement avec son associée ainsi

que "LA" clinique, à l'invitation de Paul et Claudine, Paule avait donc investi avec

son fils le petit "Vaisseau Spécial" de Paul. Ce dernier habitait maintenant avec Claudine et Emmanuelle dans la grande maison de Jean, le "Vaisseau Amiral", où

se trouvait maintenant la clinique des physiothérapeutes. Roland s'était donc mis à "picosser" pour eux et avait tôt fait de rendre complètement leurs demeures

parfaitement convenables...

 

C'est ainsi qu'avait commencé ce troc thérapie/"picossage"

qui somme toute satisfaisait pleinement chacune des parties. Roland avait agi

comme cela toute sa vie. Ce qui lui avait donné l'occasion d'apprendre et d'exercer

une impressionnante collection d'emplois les plus divers: journalier, menuisier,

charpentier, peintre, plâtrier, plombier, potier, maçon etc. ou alors animateur,

professeur en enseignement spécialisé, préposé aux malades, infirmier ou

thérapeute avec des enfants handicapés, des adolescents suicidaires ou des

délinquants, etc., ici au Québec ou même en Europe au cours de ses longs

voyages à l'aventure.

 

Il aimait rendre service et, comme il était très conscient de

la qualité supérieure de son travail, il lui plaisait de pouvoir l'offrir ainsi à ceux qu'il

aimait s'ils en avaient besoin, même s'ils ne pouvaient pas le payer comme tel.

 

Dès leurs premières rencontres, malgré la douleur

presqu'intolérable que les massages "musculaires" de Paule lui donnaient sur le coup, lors de ses premiers traitements en partculier, Roland s'était bien rendu

compte toute cette douleur disparaissait complètement une fois le traitement

terminé et qu'après un nombre minimal de séances, il s'était senti rajeunir et

retrouver enfin une aisance et une liberté de mouvement qu'il croyait avoir perdue

depuis au moins dix ans! Ainsi. Paule réussissait à lui apporter un bien-être

exceptionnel dont l'intensité avait parfaitement satisfait son propre besoin de

perfection. Par la suite quand les traitements ostéopathique avait commencé à

proprement parler, il avait fini par vouer à Paule une admiration et une

reconnaissance carrément sans bornes!

 

Aujourd'hui, à la suite de sa grossesse, pendant laquelle

elle avait vécu en symbiose constante et totale avec son petit mutant à naître, Paule était restée avec des vestiges du Toucher Total vécu pendant la gestation de René;

une sorte de sixième sens qui lui permettait de dispenser avec une efficacité

incomparable des soins en physio et en ostéopathie; soins pour lesquels elle avait

au départ toute la stricte compétence professionnelle voulue de toutes façons...

 

Depuis quatre mois maintenant qu'elle traitait Roland, ils s'étaient bien sûr sentis fortement attirés l'un par l'autre, ce que chacun savait

d'ailleurs très viscéralement. C'est précisément pour ça qu'ils n'avaient jamais osé

se laisser aller complètement: ils étaient tous deux si effrayés, à l'idée de risquer de

perdre leur chère liberté de célibataire... Chacun redoutait de s'engager dans une

relation plus intime. Une relation qu'ils ne pourraient probablement pas abandonner

à volonté par la suite... Ils avaient chacun un plan de vie qui exigeait une

indépendance totale, pour quelques années encore tout au moins... À cause de la

sensibilité particulière de Paule, son "sixième sens" comme elle se plaisait à

l'appeler, chacun d'eux était tout aussi conscient des réticences de l'autre face à un

engagement avec un partenaire que des siennes propres. Leur relation était donc

toujours restée thérapeutique et très amicale, mais essentiellement platonique. Bien

sûr, Paule avait déjà accepté une fois que Roland lui rende la monnaie de sa pièce et lui prodigue un massage à sa façon pour la détendre aussi après une session

particulièrement éreintante pour elle. Elle avait alors gardé tous ses vêtements et

cette fois là, leurs contacts physiques étaient toujours restés strictement au niveau

thérapeutique, comme lorsqu'elle le soignait elle-même...

 

À plusieurs reprises, Roland, totalement fanatique de l'escalade dans ses temps libres, était venu chercher Paule pour l'amener en

expédition avec lui. Elle avait vite développé un amour certain pour ce type d'activité.

Elle se souviendrait toujours de sa première ascension comme si c'était hier! Elle

l'entendait encore la sermonner amicalement à leur arrivée au sommet.

 

- " Il n'y a pas beaucoup de moments dans la vie qui

soient aussi satisfaisants que celui où tu arrives enfin au sommet d'une

montagne comme ça et où tu peux te laisser couler par terre, comme ça, tout

en étant plus haut que tout ce qui t'entoure. Tu peux contempler le paysage

autour, comme ça, en grignotant les quelques provisions que tu as amenées

avec toi ou les petits fruits sauvages que tu as cueillis en montant. Dans ces

moments-là, d'habitude on ne dit jamais un mot. On médite. Comme ça. ... On

savoure et on se laisse habiter par l'instant qui passe dans le vacarme du

silence si particulier qui règne sur les sommets. Comme ça. ... Non, ne dis

rien. Restes comme ça. Tais-toi, écoutes et regardes! J'ai déjà beaucoup trop parlé... ...

( ...)

" Ici on se rend bien compte que dans le fond, on est

toujours seul avec soi-même, pour donner un sens à sa vie aussi bien qu'à sa

mort. "

 

Elle avait quand même rétorqué:

 

- " C'est vrai que c'est beau! Et je comprends bien

maintenant pourquoi tu adores l'escalade, maisJe ne suis pas absolument

sûre que tu vas continuer à parler de solitude de la même façon quand tu

connaîtras mieux mes amis... mais ça n'a pas d'importance! De toute façon,

aujourd'hui je pense que tu as raison: il vaut mieux ce taire et " être " tout

simplement! Je voudrais pouvoir t'aimer aussi bien que tu m'aimes en

respectant ta vie intérieure comme tu respecte la mienne, parce que pour moi

ça n'a pas de prix. J'adore. ... Merci. "

 

- " Sh-sh-sh-sh..."

 

Depuis ce temps, ils avaient tous deux toujours respecté

cet espèce de voeu tacite de silence au sommet...

 

... ... ...

 

- " Psitt! "

 

- ...

 

- " Psitt. Ro-o-o-lll-and. HÉ, ho! C'est fini mon gars, tu

peux te rhabiller... "

 

- "Hein, quoi? C'est déjà fini? ... OK. ... Ils sont quand même devenu beaucoup plus agréables maintenant tes massages ma belle Paule; tellement qu'on en redemande! Mais ça serait de la gourmandise... Tu

as fini de t'éreinter? Alors c'est maintenant l'heure pour moi de te donner un

bon massage! OK? ... Bon... Alors maintenant c'est toi la patiente et moi le

thérapeute. Bon. Alors on se tient les oreilles molles et on écoute le monsieur.

Comme ça. Aujourd'hui on va faire ça sérieusement! OK. Ça fait quatre mois

madame que je me flanque à peu près à poil sous vos yeux et vos mains parce

que " c'est comme ça que vous travaillez toujours quand vous voulez donner

un vrai bon masage " , parait-il. OK. Je suis encore vivant... Alors ça doit être

vrai. Bien. Alors aujourd'hui c'est votre tour, chère patiente. On va faire

comme ça On commence par se déshabiller COMPLÈTEMENT et on s'étend sur le ventre sur la table de massage. Et surtout, prenez garde de ne pas

impatienter votre thérapeute! Allez hop, " Chair " patiente... "

 

_ !?!?...

 

- " Allons, pas de discussions! Et n'impatientez pas

votre thérapeute. Je vais sortir un instant, il faut que j'aille soulager ma vessie

aux toilettes. Pendant ce temps-là, préparez-vous pour votre traitement, chère

patiente, parce qu'à mon retour je veux vous voir couchée sur la table de

massage. Étendue sur le ventre et en tenue adéquate pour votre traitement,

s'il-vous-plaît! À tout de suite."

 

- ? !!! ?

 


 

 

 

 

<47> DE L'AUBE A L'AURORE

 

La lumière blafarde de l'aube n'a encore réussi qu'à

éclipser celle des étoiles et elle n'a pas encore fait place à celle, plus chaude, de

l'aurore automnale. La campagne est toujours nimbée d'un frais brouillard qui

s'étire paresseusement au gré des vallées, des poches d'humidité et du relief plus

ou moins élevé des environs.

 

Le grand chien noir se faufile lestement entre les buissons.

Le nez au raz du sol, il remonte la piste d'un raton laveur qui s'est approché

insolemment de la maison alors que Bandit était "retenu" à l'intérieur,

complètement accaparé par son amie la petite humaine si extraordinaire.

 

Non.

 

À en juger par la fraîcheur de l'odeur.

 

Quelques heures d'âge au maximum!

 

Et encore.

 

Peut-être quelques minutes à peine.

 

Peut-être même qu'en humant l'air ambiant, le vent va

apporter l'odeur de l'insolent en chair et en os?

 

Humm, non.

 

Rien encore, dommage.

 

Surtout, ne pas perdre la piste au sol.

 

Notre visiteur a bien dû passer ici y'a vraiment pas

longtemps.

 

Y'a pas de temps à perdre.

 

C'est toujours vers la fin de la nuit qu'il rôde autour.

 

Cette nuit, rien de plus facile, puisque Bandit l'a passé

presqu'au complet au chaud dans la maison!

 

Même que, quand maître Paul lui a ouvert la porte tout à

l'heure, il faisait encore presque nuit.

 

Quand le soleil levant réussit enfin à faire lever les dernières poches de brume matinale, Bandit rebrousse chemin vers la maison de sa petite copine humaine, après avoir serpenté autour des constructions d'à peu

près tous les habitants de la terre. évidement, il en a parsemé les abords de

quelques gouttes d'urine laissées ici et là, histoire de restaurer le marquage de son

territoire...

 

L'odeur était tellement provocante pour son flair de gardien

qu'il avait bien espéré réussir à rattraper son insolent visiteur.

 

Il ne s'était laissé distraire par aucune rencontre.

 

Par aucun animal, ni aucun humain.

 

Pas de raton laveur non-plus...

 

Tant pis, maintenant c'est le temps d'aller jouer avec la

petite humaine.

 

Pas de raton laveur à lui montrer. Dommage: elle aime

voir.

 

Juste un peu d'odeur.

 

Quelques rayons de soleils rendus tangibles par les

courants de brume.

 

Le trémolo matinal des oiseaux diurnes déjà bien éveillés

se mêle aux notes ultimes du chant des rapaces nocturnes.

 

Quelques bruits épars. Scritch... scritch...crack...clic...

 

À part ça, presque rien.

 

Juste la piste fraîche d'un raton-laveur insolent qui n'a

laissé que son odeur, et un vague visiteur humain à l'odeur très forte. Trop occupé

pour être intéressant... rh-rh-rh-vroom-rhvroooom... Puanteur certaine. Ça masque

tout. ...Scrouic-clac...

Vroom-chik chik... cri-ik... crouch...vroom

Il est temps de rentrer voir ce que fait ma meute.

 


 

 

 

 

 

<48> " ÇA FAIT QUE LÀ... "

 

- " Heille! Y-a-tu quelqu'un? Heille, le monde! Avez- vous vu Jacques? Je reviens de chez lui, pis y'est pas là. Pis y'a juste un gros

homme mort sur son lit. Heille, le monde! Aidez-moi, quelqu''un! La police s'en

vient! Ça pue la charogne dans son autobus, que ça'se peut pas! "

 

Ameuté par les cris et les appels de Michel Tocard qui

vient d'entrer au rez-de-chaussée, Paul laisse sa table de travail et descend le

rencontrer. D'abord amusé par l'histoire sans queue ni tête que Michel essaie de lui

raconter parce que, connaissant assez bien le tempérament frondeur de Michel

maintenant, il est persuadé que celui-ci est en train de lui monter un bateau

ÉNORME. Maintenant actionnaire de plein droit de la Corpo, Michel Tocard, qui

remplace dorénavant Paul comme cameraman à Montréal, est venu sur la terre il y a quelques semaines, pour y passer ses vacances. Il réside dans la maison de

Robert Malin. Ce dernier est un des associés de Paul et Jean, tant dans la propriété

de la Corpo que dans celle de la terre où se trouvent leurs maisons.

 

- " Allô! Tu veux un café Michel? Viens. Assieds-toi,

j'en étais justement rendu au moment de prendre une pause-café, de toutes

façons. Assieds-toi, pis répètes-moi ça ton histoire pendant que je nous

prépare deux bons cappuccini. C'était pas très clair ta salade. "

 

- " C'est pas des blagues Paul. Tout à l'heure je suis

allé chez Jacques. Pour commencer, j'ai cogné à sa porte. Pas de réponse. J'ai

appelé. Pas de réponse. J'me suis dit: Y'est pas là. J'ai pensé allez voir si

y's'rait pas dans son atelier à côté. Pis en même temps j'me suis dit que

j'pourrais jeter un coup d'oeil pour voir si la génératrice de Robert ne serait

pas là. Parce qu'en fait, c'est une des raisons qui m'avaient amené là. Pour

tout de suite, mettons que c'est pour ça que j'allais voir Jacques: je cherchais

la génératrice de Robert Malin. À Pâques, au party de la Corpo, on s'était

entendu Robert pis moi pour un échange: y m'laissait sa maison tout

l'automne, pis moi j'y fait ses armoires de cuisine."

" Ça fait que là, comme je disait, j'avais absolument

besoin de sa génératrice pour finir de construire son comptoir, mais j'savais

pas où elle était. Robert n'avait pas eu le temps de me le dire quand il est

reparti lundi, il y a deux semaines. J'savais qu'la semaine d'avant Jacques

avait demandé à Robert si y pourrait lui emprunter sa génératrice à un

moment donné pour faire des travaux dans son autobus avant de repartir en

Afrique. Ça fait que j'me suis dit qu'c'était peut-être Jacques qui l'avait

empruntée, la fameuse génératrice. Ou sinon qu'y s'rait peut-être au courant d'où Robert la cachait habituellement, sa machine. "

" En tout cas, y étaient pas là ni l'un ni l'autre. Pas de

génératrice, pas de Jacques. J'suis retourné à son autobus. J'ai cogné encore.

Pas de réponse. J'ai appelé autour. Pas de réponse. Ça fait que j'me suis

penché pour regarder en dedans par la petite vitre de la porte. Je l'ai frottée un peu avec ma manche pour la nettoyer. Pis là, y m'a semblé voir comme

quelqu''un d'assis sur son lit. Tu sais bien comment est arrangé son lit: au

fond du bus, de côté parce que Jacques est bien trop grand pour coucher

dans l'autre sens, derrière la voilure de sa moustiquaire. Ça fait que j'voyais

comme la silhouette de quelqu''un. Quelqu''un qui était assis sur le bord du lit,

de profil derrière la moustiquaire."

" J'voyais pas bien, mais j'étais pas mal sûr que c'était Jacques! "

"Ça fait que j'comprenais pas pourquoi y m'répondait

pas. J'me suis dit qu'y avait peut'être les oreilles de son walkman sur la tête

pis qu'c'était pour ça qu'y m'avait pas entendu. Ça fait que j'ai tâté la poignée

de porte. Était pas barrée. Ça fait que j'ai entrouvert en appelant encore: "

Jacques! Jacques! " "

" Toujours pas de réponse. "

" Ça fait que là j'me suis dit: coup donc, y m'fait-tu une

blague, ou ben quoi? Ça fait que là, j'ai ouvert la porte pour vrai, mais j'suis rentré tout de suite pour être ben sûr que je'l'pognait pas à un mauvais

moment, t'sé là . Pis c'est à ce moment-là que j'ai senti une odeur de charogne

absolument écoeurante. "

" Ça fait que là, j'suis rentré pour vrai en disant: " Heille

Jacques, pour moi ça fait un bout que t'as pas vidé tes trappes à souris pis tes

pièges à rats. Tu dois avoir pogné de quoi: ça pue la viande en décomposition

à plein nez, pis même qu'y-a un maudit paquet de mouches chez-vous! "

" Y disait rien pis y bougeait toujours pas non plus. "

" Ça fait que là j'me suis rapproché du lit en furetant

dessous ses meubles, pis j'y ai répété en blaguant: pour moi, t'as de quoi de

mort quelque part! Mais j'le surveillais tout le temps pareil du coin de l'oeil. "

" Y s'passait toujours rien. À part le maudit paquet de

mouches qui volaient partout. Rien. "

" Ça fait que là j'ai ouvert le rideau de sa moustiquaire,

pis j'y ai touché à une épaule. Pis c'est là qu'y est tombé sur le côté. "

" Mais là, là, j'te mens pas! C'est là que j'ai été comme

assommé par une odeur absolument écoeurante en même temps que le plus

vrai maudit gros paquet de mouches que j'avais jamais vu de ma vie s'en v'nait

me buzzer ça dans la face. J'ai manqué de perdre connaissance, c'est pas

mêlant. "

" J'ai essayé de me protéger la face des mouches pis

d'la puanteur avec mes bras. Mais par en dessous je regardais tout le temps

pour essayer de comprendre c'qui arrivait avec Jacques. Ben, c'était pas

Jacques. Y'était aussi grand qu'lui, pis ça c'est pas rien, mais c'était pas

Jacques. C'était un gros bonhomme, tout boursouflé. Mais y était mort. Pis ça

d'vait faire un bout! Parce que j'ai même vu des mouches sortir des trous de

sa face. C'était un gros, gros bonhomme. Grand comme Jacques. Pis tu sais

comment grand il est! Ben le bonhomme, y était grand pareil. Mais y était bien

plus gros que Jacques. Bien, bien plus gros que Jacques. Tu sais combien

Jacques est maigre! "

" Ça fait que là, j'suis ressorti à toute vitesse. J'ai pris

peur, j'ai sauté dans ma bagnole. J'savais pas quoi faire. J'ai pris une pilule de

nitro pour mon coeur. J'ai essayé de me raisonner... de me calmer. "

" Ça fait que là, j'ai appelé la police avec le téléphone

cellulaire qui est dans ma bagnole. Y m'ont dit d'les attendre ici, sur la terre.

J'ai dit: y faudrait qu'j'retourne ouvrir les fenêtres chez Jacques pour aérer

avant qu'y arrivent, parce que ça puait là comme ça s'peut pas! Mais y m'ont

dit de pas bouger, de toucher à rien. Pis de pas retourner chez Jacques. Y

m'ont dit de rien faire pantoute. Surtout, de toucher à rien là avant qu'y

arrivent. Y fallait juste que j'les attende. Y trouveraient la place tout seuls. Y

m'ont dit qu'y savaient même où qu'on étaient. Mais y m'ont dit qu'y

viendraient me voir après, pis y m'ont demandé dans quelle maison j'voulais

rester en attendant. Ça fait que là, j'leur ai dit: ici, chez-vous. Ça fait que j'ai dit

OK là!"

"Ça fait que là, j'ai couru jusqu'ici, pis me v'là. "

 


 

 

 

<49> UN ACCIDENT À COUP SÛR!

 

Pendant que deux agents munis de masques à gaz et de

survêtements de caoutchouc s'affairent à ramasser la dépouille mortelle à l'intérieur

de l'autobus pour la glisser dans une enveloppe étanche en plastic, deux de leurs

confrères examinent en détails l'autobus sous toutes ses coutures à l'affût du

moindre indice permettant d'aider à solutionner l'énigme. L'un d'eux est muni d'un

détecteur de propane et il prend ça et là des lectures dont il note les résultats dans

un calepin. L'autre, plus âgé, fouine un peu partout dans et autour de l'autobus en

marmonnant à voix basse.

 

Ce dernier, l'inspecteur Jean Villeneuve, en charge de

l'enquête, est persuadé de connaître déjà la cause du décès: aucune trace de lutte,

aucun signe de vol, aucun indice de consommation de drogue, des installation

électriques 12 volts et de gaz propane bricolées par un amateur... Il sait bien

qu'aucune odeur de gaz ne pourrait apparaître avec cette abominable puanteur de

charogne qui couvre tout. D'un tempérament plutôt fier et individualiste, pour ne pas

dire orgueilleux, il préfère ne pas attendre les résultats de l'autopsie qui sera

pratiquée à l'Institut Médico-légal de la Sûreté du Québec à Montréal, de façon à

découvrir tout seul la cause de la mort et passer à autre chose... Aidé d'un assistant

expert en systèmes de gaz propane, il inspecte donc en détail l'installation de gaz

de l'autobus, pendant que ses deux confrères achèvent de porter le corps dans leur

fourgon réfrigéré.

 

Tout semble fonctionner à merveille, sauf que... Non, même les détecteurs électroniques spéciaux n'arrivent pas à renifler de traces de

propane suffisantes pour expliquer un trépas par asphyxie. Bizarre. Tous les ronds

du poêle au gaz sont fermés. Le four également. Pourtant, on a l'impression

étouffante de manquer d'air dès qu'on entre à l'intérieur de l'autobus. Il faut dire que

cette odeur à vous soulever le coeur, ça n'aide pas à dégager la respiration... Très

Étanche cet autobus.

 

- " Étanche? ... Étanche! Voilà la clé! "

 

Villeneuve et son confrère se sont aperçu que Jacques

n'avait jamais terminé l'installation de la cheminée d'évacuation de son frigo au gaz.

Il s'était toujours contenté d'un simple trou de quelques pouces de diamètre dans la tôle de son autobus derrière le frigo pour assurer l'évacuation des gaz de

combustion. Parce qu'à part ce trou, l'autobus est complètement étanche dès que

la porte et les fenêtres sont fermées. Villeneuve ne tarde pas à constater qu'un petit

morceau de tôle normalement placé dehors à angle au dessus du trou d'évacuation

en question est tombé sur la fameuse prise d'air, la bouchant complètement...

 

" Le frigo au gaz fonctionnait en vase clos. Les

mélanges gazeux produits par la combustion du propane sont pratiquement

sans odeur, alors ça ne parait pas. Lentement mais sûrement le frigo a

remplacé l'oxygène par des oxydes de carbone, de la vapeur d'eau et divers

autres gaz. Ça a pu arriver n'importe quand cet été et le gars ne s'en est

jamais rendu compte: cet été, il faisait assez chaud pour toujours garder au

moins une fenêtre ouverte; tandis que cet automne... "

" Il y a trois jours - parce que la mort semble dater de

plusieurs heures déjà et si je me souviens bien, c'est seulement à ce moment- là qu'il a vraiment commencé à faire frais - le gars a dû se coucher après avoir

bien fermé toutes ses fenêtres pour garder sa chaleur. Pendant la nuit, son

frigo à gaz aura brûlé tout l'oxigène de son autobus. Il s'est finalement réveillé

pendant la nuit parce qu'il manquait d'air. Peut-être qu'il avait bu un peu la

veille: il y a encore deux bouteilles de bière vides sur la table. Tiens, des

photos et des dessins sur la table. Prises à l'étranger... Pour moi, ... c'est en

Afrique, on dirait. Il avait dû regarder ses souvenirs de voyage, en buvant sa

bière. Après ça, il a dû se coucher."

" Quand il s'est senti assez mal pour se réveiller, il était

déjà tout engourdi, mais il a tout de même réussi à s'asseoir dans son lit pour

se replacer. Il ne devait pas comprendre ce qui se passait et il a paralysé sur

place avant de réaliser ce qui lui arrivait. Et puis, c'est dans cette position là

qu'il a finalement été retrouvé ce matin, soit trois jours plus tard. Et la

décomposition des chairs a bien eu le temps de faire son oeuvre dans la

fournaise surchauffée qu'a dû devenir l'autobus ces derniers jours. "

" C'est pour ça que son ami a été incapable de le

reconnaître quand il l'a vu ce matin. Il pouvait bien paraître complètement

affolé au téléphone ce matin. Moi-même, quand je suis rentré dans l'autobus la première fois que je suis arrivé, j'ai failli tomber sur le dos! Cette odeur! La

décomposition était quand même assez avancée... Le corps était déjà

tellement boursouflé par le gaz méthane qu'il était absolument

méconnaissable! Ouf, quel tableau ça a dû être pour le gars qui l'a trouvé en premier!"

 

Bien convaincu de la justesse de l'hypothèse qu'il vient

d'échafauder avec l'aide de son assistant, l'inspecteur Villeneuve ne tient pas à la

garder confidentielle, même s'il n'a pas encore en mains les résultats de l'autopsie

pour la confirmer.

 

- " Mourir sans douleur, pendant son sommeil. Assez

belle façon de partir! Il va juste falloir vérifier si le gars avait pas de raisons de

vouloir s'enlever la vie. Qui l'a vu ces derniers jours? Y avait-il quelque chose

qui puisse suggérer qu'il aurait pu vouloir disparaître. Parce que si ça n'est

pas le cas, je crois qu'il devient évident que c'est une mort accidentelle. Un

accident à coup sûr! "

 


 

 

 

 

 

 

<50> ASSEZ FORT POUR RÉVEILLER UN MORT

 

 

Installé devant son bloc-note et un cappuccino fumant,

l'inspecteur Jean Villeneuve se racle la gorge pour attirer l'attention de Michel

Tocard, Paul, Claudine et Paule qui lui font face autour de la grande table

décagonale du living room de la maison de Jean.

 

- " Vous êtes bien certains que votre ami n'était

d'aucune façon dépressif ces derniers temps? "

 

- "Absolument pas inspecteur, voyons! Même qu'il

débordait d'enthousiasme à l'idée de repartir à l'étranger comme coopérant

une fois de plus. Il n'était revenu passer deux semaines sur la terre dans sa

maison, son autobus si vous préférez, que parce qu'il savait devoir attendre

encore deux semaines avant de connaître à coup sûr sa prochaine

destination. Il avait encore tout plein de projets dans la tête. Il ne prévoyait

sûrement pas mourir! "

 

- " Bien. Et vous êtes certains qu'il vous disait

vraiment la vérité? Qu'il ne s'est pas mis à vous raconter tout ça uniquement

pour que vous ne vous doutiez de rien? "

 

- " Écoutez inspecteur, si mon ami Paul vous dit que

Jacques était sincère et qu'il ne nourrissait aucune pensée suicidaire, croyez-moi, vous pouvez vous y fier. Je vous dis cela parce que je SAIS à coup sûr

que Jacques ne pouvait pas mentir à Paul. Surtout que je me souviens très

bien que lui et Jacques se sont longuement serré la main... Pardon. Je crois

qu'il vaut mieux oublier cette dernière phrase, c'est un détail sans importance

pour vous: vous ne pouvez pas comprendre... De toutes façons, une chose

demeure: on ne ment pas à Paul. Personne! Croyez-moi... Bref, Jacques ne

s'est pas suicidé. Pour moi, c'est sûr!"

 

- " Je vous demande ça parce que, à en juger d'après

tous les indices que j'ai pu relever, votre ami a été victime d'un bête accident:

il se serait asphyxié dans son autobus. Asphyxié à cause de son frigo à gaz

qui fonctionnait dans son autobus étanche à l'air, en circuit fermé, sans

cheminée ni prise d'air extérieure. Votre ami a bêtement manqué d'oxigène. Je

vous dis ça évidemment sous toutes réserves: ça n'est encore que mon

hypothèse à moi. L'autopsie qui sera pratiquée par les laboratoires de notre

Institut Médico-Légal devrait nous le confirmer demain. "

" Selon moi, la mort remonterait à trois jours, sans

doute aux petites heures du matin. À première vue, ça n'a pas l'air d'un

meurtre. OK. Probablement une mort accidentelle. OK. Peut-être... Parce que

dans les cas d'asphyxie comme ça, il faut toujours se demander si ça n'était

pas un accident prévu: un suicide quoi. Vous comprenez? Je ne peux pas

écarter cette hypothèse là à priori... Parce que, quand j'ai inspecté son

autobus en détails ce matin, j'ai bien vu qu'il n'avait jamais installé de

cheminée ni de prise d'air pour son frigo à gaz. Il s'était contenté de pratiquer

un simple trou d'aération derrière le fameux frigo. Ceci étant dit, la dernière question est donc maintenant: savait-il que son trou était bouché, oui ou non?

Suicide ou cruel accident? "

 

- " Le pire, c'est que j'aurais bien dû me douter de

quelque chose depuis au moins deux jours! "

 

À ces mots, tous les regards se sont tournés en même

temps vers Michel qui frappe de son poing sur son genoux en maugréant: " de

toutes façons, y était déjà mort, ça n'aurait rien changé! Sauf pour moi quand

je l'ai trouvé! "

 

- " Hein quoi? Qu'est ce que tu as dit? T'en douter!

Pourquoi? "

 

- " Ben, laissez-moi vous expliquer. Comme j'vous l'ai

déjà dit, ça faisait quelques jours déjà que j'cherchais la génératrice de

Robert, ça fait que j'étais déjà allé chez Jacques deux jours avant. Ton chien

Paul était couché là, en face de son autobus, pis y "sillait". Pas fort mais y

"sillait" quand même; vous savez: y faisait du bruit comme une porte qui

manquerait d'huile! Comme si y s'était fait mal. J'connais ton chien, j'sais ben

qu'y est pas méchant pantoute, ça fait que j'suis passé pareil pis j'ai cogné

chez Jacques. Pas de réponse. Y avait pas l'air d'être là. Pis ton chien y s'était

levé pis y'me poussait sur la main avec son museau en "sillant". Ça fait que là j'me suis dit: pour moi y a dû se faire mal. Y s'est peut-être planté quelque

chose dans une patte, pis y veut que j'y enlève ça. Ça fait que là j'y ai r'gardé

les coussins de toutes les pattes. Tout avait l'air correct de ce côté-là. Ça fait

que là, j'suis v'nu pour r'partir. J'me suis levé debout pis j'suis r'parti. Mais là

quand ton chien m'a vu r'partir, ben y s'est mis à japper après moi comme un

bon! Pis des fois, quand y s'arrêtait de japper comme un perdu, c'était rien

que pour r'commencer à "siller". "

" Ça fait que là, j'y ai dit: heille le chien, fermes-toi!

Arrêtes donc de japper comme ça, ta maison à toi c'est même pas ici! Pis à

part de ça, moi, j'suis même pas ton maître! Ça fait que: vas-t-en donc chez

vous! Tu fais peur au monde à japper comme ça! C'est pas mêlant: tu jappes

assez fort pour réveiller un mort! J't'ai assez entendu, OK là. Ah, pis à part de

ça, tu m'fatigues le chien. Salut! ... Ça fait que là, j'suis r'parti sans chercher

plus loin... Beau cave!!"

 

Complètement interloqués, Paul et Claudine se penchent

l'un vers l'autre et elle lui prends la main en lui jetant un regard plein de points

d'interrogation.

 

- " Quand on est parti pour Montréal vendredi dernier,

j'avais été porter Bandit chez Jacques pour qu'il s'en occupe pendant notre

absence. On l'avait attach pour qu'il n'essaie pas de me suivre en partant,

mais Jacques devait le détacher quand il le nourrirait un peu plus tard. Pauvre

bête, quels trois jours il a dû vivre! Il pouvait bien avoir faim et être

complètement fou quand on est revenu hier soir! Je me demande à partir de

quel moment il a pu sentir que quelque chose n'allait pas chez Jacques?

Faudrait lui demander... "

" De toutes façons, c'est probablement lui qui a vu

Jacques en vie le dernier."

 

- " C'est probable, mais pour ce qui est du dernier humain à lui avoir parlé, il faut chercher quelqu'un d'extérieur à votre "terre",

parce que Jacques a eu de la visite la veille de son décès. Votre copain du

village, tu sais bien Paul, l'ancien motard qui t'avait donné ton chien... Je ne

me souviens pas de son nom... "

 

- " Jean-Louis. Jean-Louis Lavigne, le chef des

pompiers volontaires? "

 

- " Oui c'est ça. Il Était arrivé vers la fin de l'après-midi.

Je penses qu'il a dû souper avec Jacques parce qu'il est reparti autour de huit

heures. "

 

- " Vous l'avez vu repartir? "

 

- " Vu? Non inspecteur. Je l'ai pas vu repartir comme

tel, mais je l'ai entendu. Parce qu'à ce moment-là, j'étais sur le bord du

ruisseau, là où ça s'élargit; tu sais où je veux dire Paul? C'est le meilleur

"spot" du ruisseau pour pêcher la truite, hein Paul? En tous cas, toujours est-il

que c'est tout près de l'autobus de Jacques; deux cents pieds à peu près. J'étais là tout seul pis j'pêchais, tranquille. Ça fait que là j'les ai entendu sortir

de l'autobus, pis y était à peu près huit heures. En tout cas, y avaient l'air

d'avoir ben du "fun". Parce que ça riait comme des bons! Ça fait que c'est

pour ça que j'sais que ton "tchum", l'ancien motard, - j'ai ben r'connu sa voix! -

ben, y est r'parti vers les huit heures... Après ça, j'ai entendu Jacques rentrer

chez lui, pis ça fait que là son visiteur est r'monté dans son "pick up". Y a

rincé son moteur comme il faut. Pis y est r'parti. "

 

- " Donc, si j'ai bien compris, vers les huit heures du

soir, vendredi, la victime était encore vivante, de très bonne humeur et son

visiteur, le dénommé... " Jean-Louis Lavigne " , partait. En très bons termes,

semble-t-il. C'est bien ça? "

 

Michel opine de la tête et se tourne vers Paul qui ajoute:

 

- " Ah oui, c'est vrai: Jean-Louis! Je l'avais rencontré

vendredi après-midi chez Miche avant de partir et il m'avais dit qu'il voulait

venir visiter Jacques pendant la fin de semaine pour voir son album de

photos de voyage. Je lui avait raconté que Jacques avait fait beaucoup de

photos pendant ses stages de coopérant et qu'il avait ramené une collection

de photos d'Afrique assez surprenante! Et je savais qu'il n'y avait rien pour

rendre Jacques heureux comme de montrer son album-photos à un nouveau

public. Sacré Jean-Louis! Comme il a déjà vécu en Afrique quelques années,

lorsqu'il était plus jeune, il était très intéressé de voir les images de Jacques. Il disait qu'il était très curieux d'y jeter un coup d'oeil et qu'il pensait venir

visiter Jacques en fin de semaine pour regarder sa fameuse collection. Il

espérait que, comme ça, il pourrait peut-être voir si les choses avaient l'air

d'avoir beaucoup changé là-bas depuis vingt ans. "

 

- " Un instant. Vous voulez dire cet album-photos là,

j'imagine. " dit l'inspecteur Villeneuve en sortant de son porte-document l'album-

photo de Jacques. Il pose le volume au centre de la table. Claudine tend la main et ouvre le livre devant elle.

 

- " Oui, c'est bien ça. ...

... " Je le feuillette et, au fil des pages, je me remémore

toutes sortes d'histoires pittoresques ou totalement abracadabrantes que

Jacques pouvait y rajouter pour leur donner un peu de couleur et de sel quand

il nous le montrait. Quand il faisait ça, on sentait qu'il était heureux. Ses yeux

brillaient... C'est comme ça que je veux me rappeler de lui! Je ne le

connaissais pas depuis aussi longtemps que Paul, mais je l'aimais beaucoup!

"

 

...

 

- " Au fait, c'est vrai qu'elle était attachante et

surprenante sa collection de photos. Il avait photographié des scènes qu'on

aurait pu voir du temps du Christ ou de Mahomet! Jacques était un foutu bon

photographe, et un photographe assez culotté merci! Alors elle renfermait un

bon pourcentage de bizarroïde, d'étrange et d'inusité! C'est vrai ce que tu

racontes Claudine: quand il nous les montrait, il avait un don très spécial pour

nous mettre dans l'ambiance en nous donnant toutes sortes de détails à

propos du contexte ou des circonstances entourant la prise de telle ou telle

photo... "

 

Tout en parlant, Paul tient la main gauche de Claudine

dont le regard est plongé dans l'album photo de Jacques. Il s'interrompt soudain et

se retourne vivement pour jeter un coup d'oeil intrigué dans l'album que tient Claudine, puis il lève un regard interrogatif vers son amie...

 


 

 

 

 

 

 

<51> "LIRE" LES ODEURS

 

- " Ghah ghaaah... "

 

- " HouHiih 'amdihi 'on 'ien. 'On 'ien. "

 

- " Ouin ouin ououinhin. "

 

- " Vos deux mioches ont l'air de s'entendre comme

larrons en foire. On croirait qu'ils se parlent et qu'ils se comprennent

parfaitement tous les deux sans problèmes. Je les regarde jouer ensemble, et

le plus drôle, c'est que votre chien semble être aussi parfaitement de la partie!

"

 

- " Mais c'est que vois-tu Roland, ils se comprennent

effectivement très bien! Même qu'ils sont maintenant parfaitement au courant

pour la mort de leur copain, le grand Jacques. Bandit l'a raconté aux enfants

hier matin et après cala, ils ont été complètement bouleversés durant toute la

journée. C'est Emmanuelle qui a appris la nouvelle la première. Quand on est

revenu de Montréal lundi soir, Emmanuelle et Rend dormaient tous les deux

et on est allé les coucher tout de suite. "

" Bandit avait absolument besoin de se confier à

quelqu'un. Il avait eu le temps de bien se mettre martel en tête: qu'est-ce qui

s'était vraiment passé? Qu'est-ce que les odeurs auraient dû lui apprendre?

Qu'aurait-il dû faire? Et surtout: comment son maître le " chef du clan " , - moi -, allait-il prendre cela? Il savait bien que Jacques était un très bon ami pour

moi. Peut-être que je m'attendais à ce que Bandit le protège? Peut-être que

j'allais le tenir lui, Bandit, comme responsable du drame? Il n'en savait rien... "

" Quand on est arrivé, après un premier accueil

exubérant à courir et à sautiller autour de nous en jappant et en battant de la

queue à se la casser, j'ai eu comme l'impression que Bandit avait l'air pataud,

gêné, inquiet, enfin quelque chose comme ça... Il se tenait un peu à l'écart, les

oreilles basses, la queue entre les pattes. "

" Bien sûr, dès qu'on a été débarqués de l'auto, il nous

a promené sa truffe sur tout le corps. On était tous habillés de vêtements aux

manches longues, alors il n'a pas pu nous toucher la peau directement, même

pas celle de ma main, puisque je tenais Emmanuelle dans mes bras. Je la

portais hors d'atteinte pour lui parce que je ne voulais pas qu'elle se réveille

trop et, en sortant de l'auto, je me suis empressé d'aller la coucher dans son

lit. Paule a fait pareil avec René... "

" Alors tout ce que le pif et la langue de notre copain a pu toucher le soir de notre arrivée, ce sont nos vêtements. Mais même ces

petits vestiges des odeurs multiples de la ville l'ont sans doute quand même

renseigné sur un tas d'événements qu'on avait pu vivre en ville. Assez en tout

cas pour lui changer momentanément les idées. Ça le sortait de ses trois jours

de solitude infernale à la porte de la maison d'un mort. Renifler du neuf, ça

attire toujours son chien! Bref, il nous a senti sous toutes nos coutures... Et ça n'est que le lendemain qu'il a pu échanger vraiment avec les enfants. Quant

à moi, je n'étais toujours pas accessible puisque Michel était venu me

chercher très tôt... et tu connais la suite de l'histoire ce matin-là... "

 

- " Mais depuis ce temps, est-ce qu'il a pu t'approcher

un peu plus? Tu as pu le rassurer? Parce qu'il a l'air d'aller beaucoup mieux

ce matin. "

 

- " Oui, un peu. Mais l'essentiel de ce que je sais

maintenant de ses aventures de la fin de semaine, c'est Emmanuelle qui me l'a communiqué ce matin! Alors comme nos trois lurons ont l'air de très bien

s'amuser pour le moment, sans penser aux événements tragiques des

derniers jours, je préfère les laisser jouer entre eux. Tout à l'heure, j'ai

l'intention de les sortir dehors tous les trois. Je sais que notre copain au

grand pif se fera un plaisir de nous donner un cours sur l'interprétation des

odeurs et le sens des "marques" laissées, volontairement ou non, par les

animaux du coin. Lui-même y compris. "

" En ce qui me concerne, je n'ai qu'un pauvre vieux nez

quasiment bouché en permanence dirait Bandit si on lui demandait un

commentaire! Pourtant à son contact, je découvre avec émerveillement la

richesse et la très haute précision de sa perception à lui des choses, des lieux

et des gens bien-sûr... Une perception tellement fine que même le terme

"hyperréalisme" est nettement insuffisant! Mais il faut avouer que c'est

toujours par l'intermédiaire du nez de Bandit lui-même que je peux sentir

toutes les nuances subtiles qu'il veut m'indiquer... "

" Par contre, pour Emmanuelle et René, c'est tout autre

chose: leurs facultés olfactives ne sont pas encore déterminées et censurées

par l'expérience et toutes les connotations sociales qui accompagnent le sens

de l'odorat dans notre société. Alors s'ils sont aidés par un tel mentor, je

pense qu'ils sont encore en mesure tous les deux d'acquérir une

"compétence" olfactive, à toutes fins pratiques, de beaucoup supérieure à tout

ce qu'on peut trouver de nos jours! Mais bien-sûr, pour en arriver là, il faut

quand même compter avec le niveau d'intérêt des élèves! Jusqu'ici, j'ai

l'impression que c'est Emmanuelle qui est la plus intéressée et captivée par

les leçons de "son" Bandit. "

" Après le dîner, on va donc sortir et Bandit va nous

apprendre à "lire" les odeurs de notre environnement. Ça promet! Si j'ai

l'impression qu'il y a plus à en tirer, je pense que je vais continuer à le sonder

pendant que les enfants vont faire leur sieste, pour ne pas les traumatiser le

cas échéant par ce que Bandit va nous communiquer de neuf à propos de sa

fin de semaine pour le moins macabre... On verra bien ce que ça donnera! "

 

 


 

 

 

 

<52> " PLEIN DE BONS SENS "

 

La peau encore toute chaude polie comme du cuivre et

tirant légèrement sur le rouge à la suite de l'après-midi de farniente qu'elle vient de

passer à se prélasser sur la petite plage de La Terre, Claudine salue une dernière

fois Paule et Roland qui s'éloignent de la maison dans le vieux camion pétaradant

de ce dernier. Puis elle entre dans la maison et se dirige en marmonnant

indistinctement vers la pièce où Paul a installé son ordinateur et où il va souvent se

réfugier quand l'inspiration le pousse à écrire.

 

- " Non mais franchement, ils exagèrent! Ça n'a pas de

bon sens. Je veux bien croire que nos enfants sont exceptionnels, mais tout

de même! Si un jour on m'avait dit que je m'inquiéterais pour ma fille à cause

de l'influence... néfaste?... que son chien pourrait éventuellement avoir sur

elle... je crois que je l'aurais envoyé promener! Oh qui dira un jour toutes les

inquiétudes qu'une enfant mutante peut causer au coeur de sa plate maman

très ordinaire, elle! Bon, voyons tout de même ce qu'en pense son mutant de

père! "

 

Elle arrive en haut de l'escalier qui mène à l'étage

supérieur, pousse doucement la porte du bureau de Paul et, s'étirant le cou par la

porte entrebâillée, elle jette un coup d'oeil discrètement à l'intérieur. L'écrivain

nudiste qui s'y cache tourne alors la tête vers elle.

 

" Allô Claudine! Entres vite, Soleil de ma Vie, tu ne me déranges pas: je

viens justement de finir d'écrire pour aujourd'hui. Je sauvegarde une dernière

fois mon texte et je suis à toi. Voilà c'est parti. Oh femme fatale! Que vous êtes

jolie et que vous me semblez belle! Sans mentir, avec votre épiderme si

délicieusement bruni par la chaleur du soleil éblouissant de notre été des

indiens, vous me donnez le goût de vous lécher au complet: je vous veux

comme entrée, plat principal et dessert, c'est pas mêlant! Entrez vite, j'ai faim

de votre corps de déesse!"

 

À ces mots, Claudine pousse un peu plus la porte et le

côté ludique de sa personnalité la pousse à entrer en roucoulant et en se pavanant

avec ostentation. Elle se fige occasionnellement ça et là dans des poses très

"composées", telle un mannequin vedette s'exerçant devant un noble auditoire

admiratif. Amusé et rieur, Paul s'est laissé glisser à côté de sa chaise et, assis par

terre, il applaudit à chaque pose que prend sa vedette qui se tourne et se retourne

devant lui en lui lançant toutes sortes d'oeillades assassines. Sur la pointe des

pieds, celle-ci tend les bras vers le ciel, puis, dans un fluide mouvement de rotation,

elle se rapproche de son auditoire admiratif et se cambre vers l'arrière. Le corps

encore de profil, elle a tourné la tête vers son amoureux et se penche maintenant

vers lui pour déposer un doux baiser sur son front. Effronté, l'admirateur béat a

tendu les mains. Il flatte lentement le galbe parfait des cuisses de son idole et ses

mains remontent lentement le long du corps chaud et frémissant qui s'offre à lui

jusqu'à envelopper amoureusement les deux seins bien fermes et si jolis. Leurs

mamelons dressés réagissent immédiatement à ce contact délicieux et suscitent un

frémissement de plaisir chez les deux partenaires.

 

Tout à fait rassurée sur l'à propos de son arrivée

impromptue dans le bureau de Paul dont elle a vu avec plaisir le membre viril se dresser pendant qu'elle faisait son numéro, Claudine s'est maintenant approchée

de lui et en pliant légèrement les genoux elle amène son sexe à la hauteur du

visage de son ami et sans plus attendre, elle se caresse maintenant avec un doigté

des plus fins, puisqu'elle sait bien que c'est ce qui enchante le plus son amant.

Tous leurs sens communient ensemble totalement dans cette fête du plaisir où

leurs deux corps ne font littéralement plus qu'un. Épuisés par ces agapes

impromptues et exubérantes, ils reposent maintenant sur la tapis tendrement

enlacés dans les bras l'un de l'autre. Finalement, c'est Claudine qui retrouve la

première ses esprits.

 

- " Très agréable comme accueil, merci! Bon, mais ça

n'est pas tout ça! Paul, si je me suis permis de venir te déranger pendant ton

travail c'est parce que j'ai quelque chose d'important à te demander.

Évidemment c'est d'un genre plus sérieux que ce qu'on vient de faire.

Quoique...? "

" Bon, assez tourné autour du pot: Paule et Roland

viennent de partir faire des courses. On a passé pratiquement tout l'après-midi tous les trois sur la plage avec Emmanuelle et René. Les deux complices

n'ont pas arrêté de faire courir et nager Bandit après les battons qu'ils

lançaient constamment dans la rivière. On les avaient bien à l'oeil, mais ils

étaient assez occupés par leurs jeux pour qu'on puisse parler librement entre

adultes. D'ailleurs, ils font leur sieste en ce moment: ils ne se sont pas fait

priés pour aller dormir après tout ce temps à s'énerver avec leur chien, tu peux

me croire! "

" Au fil des conversations, Roland en est venu à me

parler de l'aventure de nos enfants dans l'univers de leur cher Bandit. Dis-moi

sans détour: est-ce vrai? Si oui, est-ce que l'on devrait s'inquiéter? Y a-t-il

risque que sous l'influence de leur chien nos enfants rétrogradent au lieu de

progresser. Est-ce qu'on devrait intervenir? Est-ce qu'on POURRAIT encore

intervenir ou si c'est déjà trop tard? Qu'est-ce que t'en penses? Moi je me

sens complètement dépassée! Mais toi, comment tu vois ça? Après tout: c'est

toi le premier mutant de la famille! Roland disait cet après-midi que c'était

d'ailleurs toi qui lui avait parlé de cette relation particulière qui s'établissait

entre tes enfants et leur chien. Alors s'il-te-plaît: je veux savoir moi-aussi! Oh

bien sûr, mon instinct de mère m'avait déjà mis un peu la puce à l'oreille, mais

je ne voulais pas y croire... j'avais l'impression de m'en faire pour rien!"

 

- " Oui c'est vrai Claudine: c'est moi qui ai parlé de ça

avec Roland. C'est lui qui, inconsciemment sans doute, a amené la

conversation sur ce sujet-là. Mais je pensais que tu étais déjà au courant; ton " instinct de mère " , comme tu dis, et le questionnement intérieur qu'il amenait

en nous a même été le premier indice qui m'a poussé à sonder moi-même

Emmanuelle et son chien. Emmanuelle a déjà du t'en informer, non? C'est vrai

que sur le coup tu n'as peut-être pas réalisé l'importance que pouvait prendre

ce phénomène ni ce qu'il représente pour l'avenir de la race humaine comme

pour notre propre avenir familial. Je ne sais pas si ça peut te rassurer, mais

personnellement j'ai trop confiance en Emmanuelle et René pour m'inquiéter

vraiment. Mais je l'avoue: c'est purement intuitif."

 

- " Non. Paul, non! Ça n'est pas vrai? Dis-moi que c'est

une blague! On fabule, n'est-ce pas? Je n'arrive toujours pas à y croire! En

tout cas, moi ça me dépasse... il n'y a pas d'autres mots: ça me dépasse!

Rassure-moi je t'en prie: dis-moi que je m'inquiète pour rien! Dis-moi que tu

vas suivre son cheminement de près! Que tu va toujours me tenir au courant de tout ce que tu vas trouver!"

 

- " Bien sûr que je vais la suivre d'aussi près que

possible! Et je te promet que tu sauras toujours tout ce que j'aurai trouvé!

Mais c'est le plus que je puis t'offrir pour le moment. Je suis désolé Claudine,

comme je n'en sait pas vraiment beaucoup plus que toi, j'ai bien peur de ne

pas pouvoir t'offrir d'autres certitudes: je ne penses pas que tu fabules du

tout! Je suis bien certain que ton instinct de mère va te permettre de tout

comprendre bien vite - plus vite que moi peut-être - et qu'ensemble on va

trouver comment réagir pour le mieux. Entre parenthèses: je trouve assez

enivrant de pouvoir vivre avec ton intuition en plus de la mienne. Même si ça

devient parfois mêlant... parce qu'on en jase un coup tous les deux dans nos

têtes! Enfin passons, là n'est pas la question aujourd'hui. Bref, je comprends

très bien que tu sois désorientée: moi aussi je le suis probablement autant

que toi sinon plus à dire vrai! Il nous faudrait probablement apprendre à

méditer mieux comme le dit toujours Paule, pour arrêter le dialogue intérieur et sortir des mots? C'est pas à moi de te dire que ta copine Paule, c'est

quelqu'un de... hors du commun. ¨Ça fait plusieurs années qu'elle fait de la

méditation. Elle dit qu'il faut apprendre à sortir du labyrinthe des mots pour

saisir directement toute la finesse du monde. Devenir assez attentifs à la

réalité pour DEVENIR la réalité elle-même. Hyper-réaliste et connecté au point d'ÊTRE tout court! "

 

- ???

 

- " Ok, là je charrie tout de même un peu, c'est vrai.

Mais si peu! Je te dis tout ça parce ce que je vis moi-même avec Bandit

quelques chose de tout à fait ahurissant. Dans mon cas, évidemment, peut-être à cause de mon âge ou tout simplement comme il existe déjà une relation

de type maître/dominé bien installée entre nous deux, jamais Bandit ne se

serait permis d'avoir l'air de quelqu'un qui essaierait de m'éduquer... Pour lui,

ça ne se fait pas, point! Pourtant ce n'est pas faute de pouvoir réellement

m'apprendre encore quelque chose s'il le voulait, je te le jures! "

" Penses à ton expérience avec Emmanuelle par

exemple. Lorsque tu la touches, le fait de partager avec elle toutes ses

sensations t'ont sûrement permis de ressentir un peu de cette euphorie que

procure l'augmentation notable de ton acuité sensorielle, grâce à la

communion avec ses jeunes oreilles par exemple. (Même si l'intégration des

données quadraphoniques de vos quatre oreilles n'est pas toujours simple

pour un vieux cerveau à peine stéréo!) On se comprend? Bien. "

" Mais, si je comprends bien tes propos de tout à

l'heure, je suis sûr qu'Emmanuelle a déjà dû te permettre " d'assister " aussi à quelques unes des sessions d'éducation sensorielle que lui donne son cher

Bandit. Ne serait-ce qu'à titre de souvenir, parce que, quand la leçon est

terminée, un élève attentif repasse souvent dans sa tête ce qu'il a appris pour

mieux " l'intégrer à son vécu " , comme on dit. Tu te doutes bien qu'à côté de

certains des sens de Bandit, même ceux de la chère Emmanuelle font office

de parents pauvres. "

" Grâce à lui, elle a en ce moment l'occasion d'accéder

à un nouvel univers sensoriel inédit pour nous pauvres humanoïdes à la

grosse tête. Le monde des odeurs d'abord et celui des ultrasons ensuite...

Rien que ça! Pour nous, adultes déjà formés, une ouverture comme celle-là, ça équivaut presque à une incursion dans un roman fantastique... mais avec

une portée toute limitée dans le fond, à cause du fait que nos images de nous- même et du monde en général sont plutôt arrêtées! Mais pour bébé

Emmanuelle, ça signifie: un apprentissage de plus à faire, un nouveau

professeur à écouter et pourquoi pas: à dépasser peut-être..." " Bien sûr, elle dispose quant-à-elle d'un ensemble yeux- cerveau infiniment supérieur à celui de Bandit, en couleurs même, alors qu'il

est de son côté normalement condamné à une bien piètre vision, monochrome

en plus! Par contre, si elle se laisse guider par son ami, elle peut pénétrer

dans un nouvel univers qui n'est plus qu'une multiplicité fascinante d'odeurs

dont chacune est dotée d'une spécificité absolument indéniable. Pour qui sait

sentir bien sûr... C'est comme une sorte de courtepointe foisonnante de

"couleurs" et de "textures" olfactives. Tissées serré. Aussi variées que nettes.

Tellement précises qu'elles apparaissent toutes comme assez différentes

l'une de l'autre pour pouvoir être identifiées absolument sans erreur! Tu

avoueras que c'est sûrement assez grisant merci. "

" Alors pour Emmanuelle, qui en est encore à

circonscrire et définir son propre champs de perception et d'intégration

sensorielle, il n'est peut-être pas encore trop tard pour que ses jeunes sens

s'affinent et gagnent encore en précision et en puissance. "

" Parce qu'après tout, pour l'être humain, l'éducation,

ça comporte toujours une part de choix et donc d'auto-fermeture à une partie

des informations que lui donnent ses sens. En tout cas, c'est à peu près ce

que disait Glen à l'Institut. Il disait que pour apprendre une langue par

exemple, il nous faut apprendre à découper la réalité acoustique en fonction

des fenêtres que constituent les phonèmes pertinents de la langue en

question et de devenir " sourd " aux autres nuances sonores subtiles. Une

deuxième langue c'est tout une nouveau fenêtrage sur le monde acoustique.

De la même façon, il disait que le seul fait d'acquérir une nouvelle langue

apporte une nouvelle façon de diviser et d'articuler la réalité au niveau

conceptuel. "

" Maintenant ce qui s'ouvre à Emmanuelle, c'est toute

une nouvelle façon de découper le réel. Un continuum inédit pour l'être

humain. Inédit ou oublié depuis la préhistoire? Après le dilemme "auditif ou

visuel" du docteur Lafontaine, voici l'alternative "olfactif"! Un hyperréaliste

celui-là. "

" Moi en tout cas, j'ai confiance en Emmanuelle. Je

crois qu'elle se développe bien, mais je sais aussi qu'elle vit quelque chose de

capital avec son copain aux grandes oreilles molles et au pif plus sensible

qu'un détecteur de mensonges. À cause de son héritage du toucher total, on

ne pourrait déjà plus la classer comme " auditive " ou " visuelle " . J'aurais eu

quant à moi tendance à lui donner plutôt une étiquette de " tactile " ; " tactile totale " si on veut. Mais maintenant qu'elle déborde dans un univers

carrément olfactif doté d'une " teinte " auditive enrichie, je pense qu'on

pourrait laisser de côté le mot " toucher " et la voir comme un être "Total" tout

simplement! Non?"

 

- " Tu veux dire que je ne rêve pas: Emmanuelle est

bien en train d'apprendre à sentir et à penser en chien! Sacré Bandit! "

 

- " C'est à peu près ça. Mais je sais aussi qu'elle va

avoir besoin de nous comme jamais. Besoin de donner comme de recevoir.

Besoin d'échanger. Besoin d'amour."

 

" Je suis convaincu que lorsqu'on apprend une

nouvelle langue, on peut s'en trouver grandi, dans la compréhension de celles qu'on connaissait déjà, comme dans la diversité de nos façons de voir. Mais

pour ça, ça prend un environnement favorable. Je pense qu'on est embarqués

tous les trois, ou plutôt tous les cinq... dans le même bateau. Celui de

l'accroissement exponentiel de l'envergure de nos qualités de vie... Ouff! "

 

- !!??!!

 

- " Tout un programme, non? Cela est-il assez

séduisant, madame Claudine? Bien. Alors chère amie, soyez la bienvenue à

bord du Vaisseau amiral de la mutation, le " Plein de Bons Sens " , et en route

vers de nouvelles aventures!"

" Mais ça, c'est tout une autre histoire..."

 

_ " Tais-toi Paul. Toi aussi tu parles trop!" Lui dit-elle en lui mettant son doigt sur les livres. Pendant que Paul lui serre la main tendrement

entre ses deux paumes bien chaudes, leurs regards amoureux communiquent dans

un silence des plus touchants...

 


 

 

 

 

 

<53> BRUITS ET BROUILLARD

 

Ce matin-là, Roland est passé très tôt pour amener tous le monde faire un tour dans le parc de La Vérendrye pour visiter un petit lac peu

profond doté d'une grande plage en sable fin et dont l'eau a peut-être été

suffisamment chauffée par le soleil des derniers jours chauds pour qu'on puisse

encore espérer s'y baigner. De toute façon Roland compte bien y louer une ou deux

embarcations. Emmanuelle et René ont bondi de joie à l'idée de changer de terrain

de jeu et de pouvoir peut-être se baigner à un endroit où il n'y a pas du tout de

courant et où l'eau n'est pas encore trop glacée. Leurs deux mamans ont acquiescé

avec joie à cette pincée de variété dans leur vies. Paul de son côté est resté à la

maison pour écrire encore un peu et pour attendre Jean qui doit passer au cours de la journée. Bandit est resté lui aussi car Roland n'était pas certain si les chiens étaient admis près de la plage où il compte amener son monde.

 

Il est près de midi quand Paul entend les aboiements de

Bandit. Celui-ci signale à sa façon l'arrivée de la voiture de Jean qui s'arrête devant

la maison. Ayant sauvegardé son texte, il descend alors à la rencontre de son ami.

Celui-ci est tout occupé à répondre aux avances du chien en le grattant derrière les

oreilles.

 

- " Bonjour Paul. Comment vas-tu vieux? Aussi bien

que ton cerbère de service j'espère! Et la famille aussi? Qu'est-ce que vous

faites de bon? Est-ce que les tristes événements du mois dernier font

maintenant un peu plus partie du passé pour vous comme pour ton clebs? "

 

- " Bonjour Jean. Ça va plutôt bien pour la moment.

Avec un aussi bel été des indiens, comment cela pourrait-il aller mal. L'eau est

toujours un peu froide, mais on dit qu'il y a encore des petits lacs isolés qui

sont déjà très " baignables " dans le parc La Vérendrye. ... As-tu dîné? Non,

parfait: j'allais justement arrêter pour manger, alors entres et viens m'aider à

cuisiner quelque chose. Je suis tout seul avec Bandit; tout le monde est parti

avec Roland à la recherche d'un petit lac mythique à l'eau encore chaude. Ils

ont dû trouver, ça fait au moins trois heures qu'ils sont partis. Ils se baignent peut-être, ou bien ils se promènent en canot... ou alors ils sont en train de

lézarder au soleil tout simplement! "

 

Les deux copains entrent ensemble et s'affairent

maintenant à préparer quelque chose pour dîner. On s'est entendu pour une "

salade du chef " improvisée à partir des légumes frais que Jean a rapporté du

Marché Central de Montréal. Ce faisant, ils se mettent mutuellement au courant des

derniers développements à s'être produits sur la Terre et à la Corpo au cours du

mois dernier. Puis ils s'assoient tous deux et continuent d'échanger tout en

mangeant. Ils en sont rendus au café quand Paul commence à évoquer l'étrangeté

de la relation que Bandit entretien maintenant avec ses maîtres. Fasciné par ce qu'il

vient d'apprendre, Jean presse son ami de lui servir de canal pour expérimenter lui

aussi la grande ouverture sensorielle que maître Bandit peut lui offrir.

 

- " Bon, d'accord Jean. Si tu veux bien faire entrer

monsieur du Pif, je vais ranger la vaisselle pendant ce temps là. "

...

- " Allez, assieds-toi là et poses ta main sur mon bras pendant que je tiens notre gourou par le coup. Bien. Attends, je n'ai pas

encore un bon contact avec lui. Trop de poil! Voilà qui est mieux. Avoues que

c'est tout de même assez " tripant " de savoir vraiment ce qu'un chien

distingue de particulier lorsqu'il sent ta propre odeur corporelle. Fascinant

n'est-ce pas. On peut même " dialoguer " avec lui. Si tu es intéressé, je te

laisse le champs libre. Vas-y mon vieux essaie de "jaser" un peu avec notre

ami. Tu vas voir: il est assez fort! "

 

Pendant de longues minutes, Jean essaie alors de

communiquer avec Bandit par Toucher Total interposé. Au début, il a beaucoup de

peine à s'y retrouver dans le dédale extrêmement complexe des impressions

fugitives et des souvenirs olfactifs de Bandit qui est lui-même complètement dérouté

par cette incursion si étrange dans sa conscience. Pour faciliter la prise de contact,

Jean essaie d'amener son guide à se remémorer quelques uns des souvenirs qu'il

garde encore de son été.

 

Bien sûr, au nombre des souvenirs inoubliables de Bandit

figure en première place la longue veille décourageante qu'il a tenu devant la porte

de l'autobus de Jacques. Bien qu'il s'agisse d'éléments tous aussi incohérents et

étranges les uns que les autres pour leur conscience humaine, les deux amis

suivent tant bien que mal la ré-actualisation essentiellement olfactive et sonore que

Bandit leur offre de la nuit tragique où Jacques est mort. Ils entendent distinctement

la voix grave de Jacques qui discute avec un visiteur dans son autobus, mais sans

pouvoir reconnaître vraiment aucun des mots prononcés, puisque Bandit ne les

comprenait pas lui-même et n'en avait effectivement retenu que la sonorité général

et le ton comme une sorte de mélodie en fait. Ils sentent très clairement l'odeur

d'huile à moteur et d'essence qui caractérise si bien Jean-Louis Lavigne dans le

cerveau de Bandit. Via les images confuses que sa pauvre mémoire visuelle

conserve de ce qu'il a aperçu vaguement, ils voient Jacques debout sur le pas de

sa porte qui dit quelque chose à Jean-Louis. Celui- ci lui répond et farfouille sous le capot de son camion. Beuding, beudang. Jacques lui dit encore quelque chose et rentre chez lui. Clac. Jean-Louis démarre le moteur de son camion, rh-rh-rh-vroom-rhvroooom. L'univers entier est estompé par l'odeur trop forte de

l'échappement. Il ressort de son camion et s'approche de l'autobus de Jacques. On

voit la scène confusément comme dans un nuage, obscurcie en fait dans l'esprit de

Bandit par la forte odeur acide qui agresse ses narines. Scrouic-clac. Jean-Louis

remonte dans son camion et les roues se mettent en mouvement. Vroom-chik chik... cri-ik... crouch... vroom. Il est parti.

 

 


 

 

 

 

<54> SCROUIC-CLAC

 

- " Quelqu'un veut une autre tasse de café? Paule?

Non. Paul? Une. Roland? Non. Jean? Deux. Ok, j'arrive."

 

Un rayon de soleil encore timide traverse la petite bruine

qui enveloppe la maison de Jean. En entrant par la fenêtre la plus à l'est du grand

vivoir décagonal, son éclairage oblique trace une ellipse claire au centre de

l'immense table centrale. Claudine y pose un plateau avec trois tasses de café

fumant. Autour de la table, on est silencieux depuis plusieurs minutes. Les convives

sortent alors de leurs réflexions oniriques et se retournent vers le ballet des volutes

de fine vapeur qui dessine ses blanches spirales dans l'air encore frais du matin.

 

- " Pour pister un raton, mon nez n'est sûrement pas

capable de rivaliser avec votre museau, mon cher monsieur Bandit, mais pour

ce qui est de reconnaître l'odeur d'un bon café, vous pouvez déclarer forfait: je suis un maître! "

...

" Merci Claudine. "

 

Conscient qu'on s'intéresse à lui et rassuré par le ton

amical de la voix de Paul, le grand chien noir qui est couché près de la porte

d'entrée lève la tête et dresse les oreilles en battant le sol de sa queue. Puis

comme son maître détourne son regard et se retourne vers ses compagnons, il

repose la tête sur son tapis et pousse un long soupir en fermant les yeux.

 

- " " Scrouic-clac " ... Qu'est-ce que ça pouvait vouloir

dire un son pareil? Qu'est-ce que t'en penses Jean? C'est intriguant, non?

Moi, ça fait déjà quelques fois que Bandit me refait le show, mais je n'ai

toujours pas réussi à identifier avec certitude ce qui s'est vraiment passé

pendant cet épisode là. L'odeur de gaz d'échappement trop agressive cache

tout dans les souvenirs obnubilés de notre cher pif à pattes! En tout cas, une

chose est sûre, Jean-Louis est redescendu de son camion et il a failli

retourner voir Jacques. Peut-être qu'il se doutait que quelque chose clochait...

Qu'on manquait d'air chez lui... Peut-être que Jacques lui avait dit quelque

chose d'inquiétant... Allez savoir! Mais il n'est pas entré... De quoi il avait l'air à ce moment là? Bandit n'a évidemment pas remarqué ni l'expression de son

visage, ni s'il a parlé à Jacques à travers la porte, ni non plus le détail de ce

qu'il a fait. Dommage. "

 

- " Tu devrais peut-Être lui demander? À ton Jean- Louis. Le sonder, peut-être? Comme ça, on saurait à coup sûr. "

 

Paul émet un han-han sourd, opine de la tête et replonge

son regard dans sa tasse de café.

 

- " " Scrouic-clac " ... " Scrouic-clac " ... Moi aussi, c'est

ce son là qui m'intrigue. Qu'est-ce qui a pu faire ce petit bruit là? Et je t'avoue

que je considère ça comme un défi à mon expérience de preneur de son! J'ai

réussi à identifier la source d'à peu près tout les autres bruits que Bandit a

entendu. Excellente prise de son monsieur du Pif. Prise d'odeurs édifiante... Chapeau!... Mais captation de dialogue nulle... et travail de caméra... plutôt

pauvre. ... Pellicule assez merdique... Sérieux contrat pour un monteur, ça

monsieur! ... Et je ne parle pas de celui du monteur sonore! "

 

Pendant que Jean parlait, Roland s'est levé et il flatte la

chien qui se sent soudainement devenu vedette. La pièce résonne maintenant du ra frénétique que bat la queue sur le plancher.

 

- " Écoutez les copains, la semaine prochaine ça va être l'anniversaire du réveil de Paul entre mes pattes de physio bavarde. Pour

moi en tout cas c'est un anniversaire important! J'ai le goût de fêter ça. Un

bon gros party retro - des années 80, tiens, pourquoi pas - avec bonne bouffe

et bon vin, ça vous va? Vous serez tous là? Bien. Je comptais inviter aussi

Jean-Louis. Vous lui parlerez à ce moment là. Ok. C'est réglé. On peut-tu

parler d'autre chose maintenant?!"

 

 


 

 

 

 

<55> NOUVEAU PARADIGME

 

- " Bonjour les tourtereaux! Alors bien dormi? Un peu

tout de même? Attention Roland, la belle Paule est bien capable de vous vider

de toute votre énergie avant que vous n'ayez le temps de vous en apercevoir.

C'est du moins la réputation qu'elle avait à l'Institut de Réadaptation! "

 

- " Claudine, s'il-te-plaît, t'as fini de ressasser les

racontars de l'Institut. Ce qui n'était au début qu'un petit gag et baliverne sans

méchanceté a fini par devenir une blague plate qui n'en finissait plus et qui

s'alimentait à toutes sortes de mesquineries jalouses. À l'Institut, j'ai toujours

fait comme si je me fichait de ce genre de réputation, mais à dire vrai, j'ai

souvent souhaité que ça cesse. De toute façon, côté " mangeuse d'homme

dangereuse " , toi et Paul savez très bien ce qu'il en est vraiment! Alors, s'il-te- plaît... "

 

- " Tu as raison Paule, je m'excuse. En voulant

détendre l'atmosphère avec une vieille blague usée, j'ai bien peur d'avoir

commis une bêtise en fait. Je suis désolée. Pour me faire pardonner, je me

charge du déjeuner ce matin. Alors qu'est-ce qu'on vous sert? Un jus d'orange

ou un pamplemousse pour commencer? Des céréales peut-être? Après ça,

des oeufs et du bacon ou simplement des toasts et de la confiture? Et du café,

vous en voulez avant de manger ou simplement après? Je suis à vos ordres! "

 

- " Bon. ...Hum... Pour commencer, je prendrais bien

une bon verre de jus d'oranges - fraîchement pressées s'il-vous-plaît - puis...

ce qui me ferait vraiment plaisir... c'est... que Paul nous prépare quelques

unes de ses crêpes si succulentes! OK Paul? J'ai au fond de votre mémoire

familiale un ou deux très bons souvenirs qui s'y rattachent... OK? ... Merci.

Pour le café, j'attendrai à la fin du repas. Roland aussi je pense? ... Oui, OK?"

 

Pendant que Paul et Claudine s'affairent dans la cuisine, Roland et Paule récapitulent ensemble les derniers événements qui sont venus

bouleverser leur vies. La nuit dernière, pour la première fois Roland a dormi avec Paule, après plusieurs mois de fréquentation où les occasions d'intimité n'ont pas

manqué: qu'il s'agisse des nombreux traitements dispensés par Paule à son patient

nu comme un ver ou les délicats massages que celui-ci a commencé à donner en

retour à sa thérapeute, nue pour l'occasion également. Pourtant, en dépit des

insinuations de Claudine, rien n'a vraiment été consommé la nuit dernière. Roland a en effet préféré opter une fois de plus pour une relation essentiellement tantrique et non totale. Lui-même et Paule ont encore trop peur de cette attirance viscérale

qui les pousse en fait dans les bras l'un de l'autre. Bien sûr, ils n'ont pas dormi

beaucoup car ils ont passé beaucoup de temps simplement à se serrer dans les

bras l'un de l'autre et à se caresser mutuellement avec une délicatesse extrême.

Pendant ce temps, ils se sont ouverts l'un à l'autre pour se confier un bon nombre

de secrets et de désirs cachés qu'ils n'avaient jamais penser révéler un jour à

quelqu'un.

...

- " Il est tout bonnement adorable, ton petit bonhomme

et je serais très fier d'être son père, même si je sais que cette place-là est déjà prise... En fait, j'aimerais beaucoup que tu ou plutôt que vous, m'acceptiez

comme... membre honoraire de votre famille... un peu spéciale. Une sorte de " mon oncle " très familier. Je ne veux m'imposer en aucune façon... et de ce

côté-là, Paule tu sais bien que j'ai assez de contrôle sur moi-même pour ça: je crois te l'avoir amplement prouvé au cours des derniers mois! Je sais qu'il y a toujours quelque chose de latent entre Paul, Claudine et toi. Je n'y pourrai

jamais rien: il y a trop de choses qui vous unissent. Aussi, je ne tiens vraiment

pas à contrecarrer quoi que ce soit de ce côté-là, ce serait vraiment trop idiot!

Vous êtes complètement embarqués dans la création d'un nouveau

paradigme. René et Emmanuelle sont là pour changer la face du monde...

comme jamais! Ils seront issus d'une famille réinventée, aussi inusitée

aujourd'hui que... celle d'un autre changeur de monde l'était pour l'époque, il y a deux milles ans!... C'est pas des blagues! Vous avez en main tous les éléments d'une nouvelle culture et d'une nouvelle conscience. Un nouvel

écosystème parfaitement intégré. Je vous aime trop tous les cinq, et toi d'une

façon toute particulière Paule... pour penser briser votre synergie, car je sais

qu'on perdrait trop pour le peu que je peux espérer gagner en tentant de vous

séparer. Pour moi, tu dois toujours rester maîtresse de ta vie, suivre ta

conscience et ton intuition. Je t'aime vraiment Paule. Je t'aime et... je vous

envie... "

 

- " Attention les conspirateurs! J'arrive avec vos deux

verres de super jus d'orange frais pressé! Les crêpes de mon acolyte s'en

viennent d'un instant à l'autre. On sent déjà l'odeur de cuisson! Ne bougez

pas, j'arrive! "

 

Claudine sort de l'escalier du demi-sous-sol où est située

la cuisine et, après avoir passé un chiffon sur la table du vivoir, elle y dépose deux

grands verres de jus d'oranges devant Paule et Roland. Puis elle redescend à la

cuisine pour préparer du café.

 

...

 

- " Voilà, Roland, tu comprend mon problème? Ce que

Bandit nous a montré m'a laissé avec un goût bizarre. On a compris que Jean-Louis est retourné près de l'autobus de Jacques, qu'il est presque rentré, puis

reparti. Le lendemain matin, ou à peu près, Jacques s'asphyxiait dans son

autobus. Et puis il y a ce " scrouic-clac " non identifié... À part ça, il faut que je te dise que peu de temps avant, Claudine et moi on avait invité Jacques à

souper. Il avait apporté son album de photos de voyage, il nous avait

montrées en y ajoutant toutes sortes de commentaires. Des photos, il en avait

vraiment fait beaucoup, dans tout le pays. Ça lui servait de modèle pour son

travail de graphiste. Il y en avait une, entre autres, qu'il avait prise dans une

vallée du désert où il s'était perdu. Une usine ultra-moderne au milieu de nulle

part. Elle le fascinait et lui rappelait beaucoup de souvenirs, Il l'avait montée

dans son album et semblait y tenir particulièment. Quelques jours plus tard,

quand l'inspecteur euh... Villeneuve, nous a montré l'album de photos de

Jacques pour identification, il a ouvert l'album, et bien je suis à peu près

certain que cette photo, celle-là en tous cas, avait disparu... Claudine pense

comme moi: elle a regardé cette page de l'album avec moi elle aussi, les deux

fois. Je sais que Jacques devait montrer ses photos à Jean-Louis, qui était

très curieux de les voir parce qu'il a déjà vécu en Afrique, mais selon

Villeneuve, Jean-Louis prétend que Jacques ne lui a rien donné cette fois-là.

J'aurais tendance à le croire: Jacques revenait à peine de voyage, il avait trop de monde à voir en peu de temps pour se départir de ses photos. Surtout celle-là. Où est passée cette photo? "

" Alors tu comprends que je ne me sentirai pas en paix

tant que je n'aurai pas sondé notre ami. Mais il y a un hic: monsieur Lavigne

porte absolument tout le temps une paire de gants. Ajoute y des jeans et une

chemise à manches longues, il ne nous reste pas beaucoup de peau à

"contacter"... Donc, si je veux le sonder, il faudra d'abord que je lui en fasse

accepter l'idée. Si je me trompe, il n'y aura pas de problème: dès que j'en serai

certain, je pourrai oublier tout ça. Si mon questionnement est juste par contre,

il ne voudra rien savoir. On se connaît quand même assez bien pour qu'il

sache que je peux être très... touchant. Il m'a déjà laissé lui toucher le front,

alors le Toucher Total, il connaît. Pourtant s'il ne fait que refuser, je reste avec

mon questionnement. Je suis coincé. "

 

- " Si tu veux, je peux t'aider. J'ai déjà eu à immobiliser

des délinquants ou des aliénés. Quand Jean-Louis sera là, au party, tu pourra

lui parler. Je me tiendrai tout près. Il ne pourra pas t'empêcher de le sonder. Je te promet de ne pas lui faire le moindre mal, mais il ne pourra pas

t'empêcher de le sonder, tu peux me faire confiance. Si tu te trompes, on

pourra toujours s'expliquer et s'excuser. Si tu as raison, par contre... "

 

- " Oh ça, c'est un tout petit problème de mise en

scène pour notre ami Jean Vidéo St-Pierre, j'en suis sûr. "

 

- " HÉ ho les gars! Si vous permettez un commentaire

d'une pauvre nana qui est sûrement là par pur hasard: vous faites encore des

plans de gars, entre gars, avec rien'que des gars dedans, et des gars qui se

comportent en gars, en vrais "tough": un peu macho sur les bords votre

histoire! Vous pensez-pas? ... Si j'osais, j'ajouterais peut-être mon grain de

subtilité féminine... Je peux? "

 

- " Pardonnes-nous Paule, tu as raison. Ton grain de

subtilité féminine serait tout à fait le bienvenu. Même qu'il nous le faut

absolument j'en suis sûr! J'ai déjà eu l'occasion de réfléchir avec toi dans ma

tête... J'en sais quelque chose! Dis-nous vite! Nous mourrons de goûter à la

quintessence de la subtilité. Nous sommes tout ouïes! S'exclama Paul en

faisant de grands gestes mélodramatiques. "

 

- " Ok! On se calme... on se calme. D'accord. On

reprendra pas depuis le début ce serait trop long, juste à partir de là où c'est

vraiment important: Paul veux "toucher" Jean-Louis sur la peau. Tu veux sa

peau, quoi? ... Assez longtemps pour répondre à tes inquiétudes. ... Le

problème c'est qu'il est généralement " intouchable " : il est toujours trop

habillés. C'est à peu près ça? "

 

- " Oui... c'est en plein ça! "

 

- " Alors pourquoi ne pas organiser un " beach party " d'automne? On remplit le grand bain, on débarrasse le grand vivoir, on y

installe un petit filet de ballon volant, on joue avec un ballon de fête; il faudrait

un gros ventilateur, quelques-uns de vos gros spots de cinéma déguisés en

soleils... un paquet de serviettes de plage... on sert du punch... tant qu'à

donner dans le kitsch: Roland pourrait peut-être même nous bricoler un ou

deux palmiers en bois ou en carton, et... on déclare le maillot de bain costume de circonstance pour la soirée! "

 

- " GÉNIAL! Le hic c'est que Jean-Louis n'est pas un

gars qui se baigne. Il dit qu'il a peur de l'eau. Si on veut qu'il vienne à coup sûr,

on pourra pas mettre le costume de bain obligatoire... Il n'en met jamais et je

ne suis même pas certain s'il en a un! "

 

- " Peut-Être? Mais on peut toujours essayer. Je

pourrais peut-être essayer d'user de toute ma persuasion féminine pour vous

l'amener en maillot pour le party. Et si ce butor rapplique ici couvert de tissu,

je vais vous le déshabiller moi, il y coupera pas! S'il le faut, tu lui prêtera un

maillot... et je lui mettrai moi-même, tiens! Sinon je vous le flanque à l'eau tout habillé! Vous allez-voir: on va quand même bien s'amuser, c'est moi qui vous

le dit. J'ai l'intention de mettre beaucoup de vie dans cette soirée. Après tout

cet anniversaire est assez important pour moi aussi: ça quand même été le

début de quelque chose qui allait changer totalement ma propre vie... "

" Fiez-vous à nous, on va vous organiser un

anniversaire de réveil absolument inoubliable. Quoi qu'il arrive! Ok? "

" Et puis après tout: quoi de plus drôle qu'un bon gros

beach party quétaine pour réveiller les bêtes en nous et casser la monotonie.

Ça fait toujours un peu nostalgique. Nostalgique ou impatient... selon que l'Été

est loin devant ou derrière... Comme ça, c'est Ok? Je vais me charger d'inviter

Jean-Louis. Ha oui, ça va être un "beach party surprise". Toi et Claudine ne

savez rien. C'est une surprise qu'on vous organise. Roland, Jean et moi, on

veut vous fêter Si ça n'est pas une idée à toi, peut-être que notre ami va moins

se méfier, si méfiance il doit y avoir, bien sûr! Ok? Vis-à-vis de Jean-Louis, toi

qui sais toujours tout, au pire tu peux te douter qu'il se prépare quelque chose

dans ton dos, mais tu ne sais pas quoi. Tu n'es sûr de rien. Ok? "

 


 

 

 

 

<56> BEACH PARTY: SURPRISES!

 

- " Est-ce que le bain-piscine est toujours plein? "

 

- " Oui et non. Il y a toujours du monde dedans.

Emmanuelle, René et Marie-Elfe en ce moment, Christiane les surveille. Mais

ils peuvent sûrement te faire une petite place si tu veux, Michel. ... Plus tard?

Ok. "

 

Le grand vivoir de Jean a été vidé et transformé en plage

du sud avec l'eau (le bain), le soleil (un éclairage très chaud et éclatant), on a

installé un vrai carré de sable dans un coin, deux magnifiques palmiers peints sur

des panneaux de " foamcore " découpés, une espèce de filet de ballon volant; la

plupart des convives sont installés dans des chaises de toile pliantes ou alors sur

des coussins et de grandes serviettes de plage étendues sur le plancher. On sirote

du punch glacé, du jus ou de la bière. Jean a mis un environnement sonore

d'oiseaux des îles.

 

- " Jean, est-ce que Claudine et Paul vont bientôt

arriver? Qui s'occupe d'eux? Vous êtes certains qu'ils ne se doutent de rien? "

 

- " Ils ne devraient pas tarder. C'est Jean-Louis qui

s'occupe d'eux. Aujourd'hui, il les a amené voir un site naturel inoubliable en

Haute-Gatineau. On l'appelle " le Pont de Pierre " . Paraît que c'est de toute

beauté. Mais pour le trouver, il faut y aller avec quelqu'un qui connaît bien la

place, parce qu'il faut faire un bon bout dans le bois pour y arriver. C'est une

expédition qui vous occupe un journée complète! Claudine ne l'a jamais vu et

Paul serait incapable de retrouver le chemin tout seul. Alors Jean-Louis a eu

l'idée de les y amener aujourd'hui. Il a fait beau et plutôt chaud... mais les

froids du début de l'automne nous ont déjà débarrassés des moustiques et on

voit mieux à travers les arbres quand ils ont perdu leurs feuilles. "

" HÉ Paule, te voilà. Tout va bien à la cuisine? ... Ah comme ça c'est Michel qui doit prendre les choses en main en bas? ... OK ...

Il s'en vient. ... Parfait. "

...

" Mais le plus drôle de nous tous, c'est encore ton

copain Roland. Est-ce qu'il a déjà vraiment été un G.O.? Dans un Club Med? Peut-être. Ah, tu le sais pas. À le voir diriger les jeux sur "la plage", on jurerais

que oui! Il fait plus vrai que nature! "

" Toi, tu as été trop occupée à organiser ça aujourd'hui

pour mettre ton maillot? Attention, si tu ne te changes pas bientôt, on va te

flanquer à l'eau toute habillée. Tu connais la règle. D'ailleurs c'est toi qui l'a

proposée! "

 

- " Non je ne me suis pas encore changée. Je préfère

attendre que les autres arrivent pour faire ça. Il y en a un que je veux

absolument voir en maillot... Peut-être mon exemple le convaincra-t-il. Sinon,

je compte bien inventer un jeu pour qu'il ne puisse pas s'en tirer! Votre caméra

va nous immortaliser tout ça? Ok."

 

- " Oui, de ce côté-là tout est prêt. Je vais d'ailleurs faire un petit tour du party pour prendre quelques images. Comme ça, mon

vidéo servira au moins à nous rappeler de ce party mémorable, s'il ne devait

Éventuellement pas servir à ce que tu sais... Je vais d'abord aller tourner ton

ami le G.O. qui anime le match de LA CORPO vs L'Institut. Match épique: les

filles de L'Institut sont habituées de jouer à ce jeu-là, mais à la CORPO, sur les

tournages les gars jouent ensemble au aqui assez souvent qu'il ne faudrait

pas les compter pour battus tout de suite: empêcher quelque chose de tomber

par terre, y connaissent! "

 

- " L'esprit est pas mal bon. C'est " tripant " que tout

ce monde aie pu venir. C'est un beau party, Ok. J'espère que l'envers va être

aussi calme..."

 

Paule a bien remarqué que l'idée de Jean d'inviter à un

même party lui, ses confrères, célibataires pour la plupart, et elle, ses consoeurs,

presque toutes aussi célibataires, donne déjà à la fête un allant remarquable.

Puisque plusieurs d'entre eux et elles avaient accepté de venir, Paule avait préféré

limiter ses invités et oublier ceux de ses nouveaux patients de la région qui auraient

pu venir. Sauf Roland bien sûr... Son cher Roland est d'ailleurs fortement courtisé

en ce moment par la sournoise Pascale, capitaine de l'équipe des physios, qui

cherche à gagner la faveur de l'arbitre-animateur. Mais l'heure n'est sûrement pas à la jalousie... Les voix cristallines des trois enfants qui fusent de la salle de bain

ajoute une touche de gaieté très juvénile. Ils semblent tous les trois ravis de leurs

retrouvailles.

 

...

 

" Ah mais un véhicule arrive... C'est le camion de Jean- Louis! ... Ce sont eux! ... Ils descendent et... merde, je pense qu'il va me falloir

éplucher un oignon ce soir. Ok mon gars, attends un peu pour voir..."

 

Quand ils entrent enfin et se débarrassent de leurs

manteaux d'automne, les trois nouveaux arrivants sont accueillis chaleureusement,

l'un par un groupe de physios qui, l'assaillent en bonnes professionnelles, de

questions et de commentaires sur sa forme physique et sa santé, toutes sortes de

remarques sur la qualité de la posture, la couleur du costume, la longueur des

manches; l'autre par une équipe de techniciens zélés qui discutent autour d'elle de

technicités de mise en scène, couleurs de fards et détails d'éclairage etc. pour la

mettre en valeur; le troisième enfin est assailli par une jeune sylphide et deux petits

chérubins tout nus et dégoulinants qui lui grimpent littéralement sur le dos. Jean

alterne entre un groupe et l'autre avec sa caméra et essaie de fixer sur vidéo toute

la pagaille de ce moment magique. Au bout de quelques minutes d'effusions

démonstratives, en partie improvisées, en partie "théatralisées", c'est finalement Paule qui revient de la cuisine en battant vigoureusement dans une grande poëlonne avec une grosse cuillère de métal qui réussit finalement à enterrer le

tintamarre ambiant et à imposer une sorte de "silence".

 

- " Holà tous le monde! Vous voyez bien que nos

visiteurs du nord ont encore leurs costumes d'esquimaux! Ayez pitié d'eux et

laissez les se changer! ... Allez les copains, venez en haut, on va enfiler nos

maillots. Tout le monde a son maillot? ... Non. Jean, tu peux lui en prêter un?

... Une paire de bermudas... Ok. Il y a des touristes qui viennent sur nos plage

habillés de toutes sortes de façons! Habillés ou... déshabillés! Hein les

enfants? ... On y peux rien! À chacun sa façon de voir, où d'être vu... Ok, mettons que les bermudas, ça va faire pareil: on va pas être plus crétin,

pardon catholique, que le pape tout de même. Michel, s'il-te-plaît, tu peux

commencer à servir les amuse-gueule pendant ce temps là. Merci. À tout de suite, le monde!"

 

...

 

- " Sers-moi un autre verre de punch, s'il-te-plaît Paul.

... Ok, merci. La fête se déroule bien. Tout le monde s'amuse ferme. Je pense

qu'il s'est même révélé de nouvelles passions. Tu as vu comment la petite

Nicole et ton copain Sylvain ne se sont pas lâchés un instant depuis que Jean

les a présentés l'un à l'autre? Et Robert? Tu penses pas qu'il est pas rigolo à

essayer de draguer toutes les jeunes physios l'une après l'autre! ... Le démon

du midi, oui! Et les enfants dans tout ça! Des vraies petites guêpes, qui

butinent d'un groupe à l'autre; en piquant les susceptibilités ici et là pour

secouer le monde. ... Heu... Est-ce que tu as eu l'occasion de... prendre

contact?... "

 

- " Oui et non. En fait, on s'est un peu touchés tout à

l'heure, pendant le repas. Pas assez longtemps pour que je puisse aller bien

loin, mais assez longtemps pour que j'aie envie de creuser plus profondément.

J'ai essayé de faire ça discrètement et j'espère qu'il ne se doute pas trop de

mes intentions. Je vais continuer de guetter les occasions de contact même

superficiel, mais j'ai bien peur que pour régler vraiment la question, il va falloir

que je change de stratégie à un moment donné. Je ne pourrai pas encore

longtemps tourner autour du pot."

" Mais assez conspiré, viens Paule, on va remonter

rejoindre les autres, Les enfants me suggéraient tantôt un grand jeu de colin-maillard pendant que tout le monde est encore là et... qu'il n'y a encore

personne de saoul. Ça promet d'être amusant et ça devrait me permettre de

solutionner tous nos proplèmes, tu ne penses pas?... Viens avec moi, on va

proclamer que " l'heure du grand Colin Maillard " est arrivé!"

 

- " Ok. Tope là! Attends, je reprends la " poëllonne de

parole " et j'arrive."

 

C'est transformée en batteuse de gong absolument fébrile

que Paule remonte de la cuisine, suivie de Paul qui s'avance en levant une main en

signe d'apaisement, pour indiquer clairement que c'est pour lui obtenir l'attention de

tout le monde pour une déclaration, que Paule fait tout ce tintamarre. En quelques

instants, tout le monde s'est tû, ou à peu près, trop curieux de savoir ce que leurs

hôtes leur ont préparé comme suite.

 

- " Oyez! Oyez tout le monde! On a bien mangé? ... Le

punch était pas trop vilain? ... Alors on peut sortir le hibachi dehors et mettre

tout en place pour une bonne partie de colin-maillard. Ok? Fermez toutes les

portes. Mettez vos assiettes et vos verres en sécurité, s'il-vous-plaît! Marie-Elfe, est-ce que tu veux choisir notre premier aveugle? ... Roland? Ok. Marie-Elfe, Toi et tes deux assistants, vous voulez-bien lui mettre un bandeau sur les

yeux. Ok? Vous allez être nos " officiers du bandeau " pour commencer. Et

assurez-vous bien qu'il ne verra rien du tout! On a un bandeau? ... Merci

Christiane, ça va être parfait. Ah oui, pour que notre aveugle soit libéré, il faut

absolument qu'il vous donne le prénom de celui ou celle qu'il a capturé. S'il ne

s'en souvient pas et même s'il pense savoir qui il a pris, ça ne vaudra rien. On ne veut pas de descriptions: on veut des noms! Tant pis pour lui! Il faudra qu'il

capture quelqu'un d'autre. Compris? ... Officiers du bandeau? "Officez", je

vous prie !"

 

Dès que les enfants ont voilà les yeux de Roland, une demi-douzaine de mains le font tournoyer énergiquement pour le mêler un peu plus

et lui faire perdre le nord. Quand on le laisse, il en est tout groggy. Il déambule alors

les mains tendues, en réponse à toutes sortes d'appels ou de petits bruits furtifs,

faits par les multiples convives, qui s'évertuent à lui donner toutes sortes

d'indications trompeuses.

 

- " Ah toi je te tiens! ... Mais qui c'est ça? ... C'est... un

gars! Lequel? ... Je pense que je te vois dans ma tête. C'est toi qui porte une

casquette des Expos, et tu t'appelles... Il n'y a pas quelqu'un qui veux m'aider?

Non? Vous Êtes durs! Je ne connaissais pratiquement personne de votre

gang moi avant aujourd'hui."

...

"Tu t'appelles... Pierre? ... Jean? ... Jacques? ... Paul?

... Arthur?... Albert? ... Simon?... Gilles? ... Euclide, calvaire? ...

"Ouais... Tant pis, vas-t-en mon gars, je ne me souvient

absolument pas de ton nom! Va falloir que j'en attrape un autre. ... HÉ les

copines, gênez vous pas: continuer à venir me chatouiller à la sauvette si vous

voulez, comme ça je vais avoir moins de difficultés à attraper une nouvelle

proie. ... Ah j'en tiens un autre. ... Non UNE autre, pardon. Excuser mes mains

polissonnes mademoiselle, mais votre maillot est si petit... Quel curieux

maillot d'ailleurs. C'est... Claudine? Non, alors c'est... c'est... la féroce

capitaine des physios, je pense. Attends que je tâte un peu mieux ton visage,

ma belle, mes doigts de potier vont t'identifier à coup sûr. ... Oui... C'est bien

toi: c'est Pascale! "

 

Quelques instants plus tard, Roland est libéré de son

bandeau et c'est maintenant Pascale que erre à droite et à gauche à la poursuite

des nombreux fantômes qui tournent autour d'elle. Elle bondit à tout bout de

champs pour capturer les responsables de toutes sortes de petits bruits et n'arrive à chaque fois qu'à attraper un courant d'air. Elle finit par agripper enfin quelqu'un

qui ne s'est pas esquivé à temps et le tient d'une main pendant qu'elle le tâte de

l'autre pour l'identifier.

 

- " Toi, t'es... un gars... attendez, Robert? Non. ... Tu

portes des gants... t'es... le gars en bermudas! C'est toi qui as amené Paul et Claudine tout à l'heure, et tu t'appelles... Jean-Guy! Non? heu... Jean... Jean-Louis! C'est ça? Enfin! J'commençais à avoir peur de

finir la soirée aveugle. "

 

- " Officiers du bandeau? "Officez" je vous prie. "

 

 

...

 

C'est maintenant au tour de Jean-Louis à courir après des

fantômes hilares qui ne se privent pas pour le tourner en tête de turc lui-aussi.

 

 


 

 

 

<57> "RIEN QUE DES MENTERIES"

 

Après avoir capturé un gars de la CORPO et trois physios

qu'il a pourtant tâtées de très près... sans réussir pour autant à se rappeler de leurs

noms, Jean-Louis finit par attraper le seul fantôme dont les esquivades ne sont que

des feintes. Celui-ci le tient maintenant par les genoux et s'est accroupi bien en face

de lui. Jean-Louis a les jambes légèrement pliées et rentre la tête et les épaules,

comme pour esquiver un coup. Ils restent là au milieu de la pièce, sans dire un mot,

à tourner en rond comme dans une danse sociale. L'expression du visage de Paul

ressemble à une sorte de moiré puisqu'il est sans cesse parcouru par de reflets

souvent très nets des feux de l'ahurissement total de Jean-Louis.

 

 

- " Mais il est complètement déconnecté, le mec! HÉ

Ho! " lance le gars de la CORPO que Jean-Louis avait attrapé un peu plus tôt.

"

 

Dès que le contact a été pris, Paule, Jean et Roland se

sont rapprochés du couple. Pendant que Paule demande discrètement le silence,

l'index posé sur la bouche, en tournant furtivement autour du curieux couple qui

danse, Jean les suit de près avec une large focale et essaie de toujours garder un

cadrage assez serré sur Jean-Louis pour être bien certain de ne rien manquer. Roland se colle à eux et s'assure que rien ni personne ne risque de faire trébucher

l'un ou l'autre des protagonistes. Tout le monde est maintenant aux aguets, trop

intrigué par le ballet étrange qui se déroule sous leurs yeux pour souffler mot, si ce

n'est sous forme de murmure interrogatif. Tout à coup, Jean-Louis se redresse et

les mots commencent à débouler de sa bouche:

 

- " Calvaire! Ben non! ... Voyons, c'est même pas vrai!

... Tu ne sais rien de tout ça! T'as rien vu! T'étais même pas là! Y a personne

qui peut savoir. Y a personne qui a rien vu, ça se peut pas... Y a pas de

preuves! ... Ça s'peut pas. ... Un témoin, quel témoin? ... Un bandit. Ouais, un

bandit mon oeil! ... Hein? ... Toi? J'te crois pas. ... De toutes façons l'enquête

est finie! ... la police l'a dit: c'Était un accident. Rien qu'un accident! ... Hein? ... Mais puisque j'te dis qu'c'était un accident pour vrai. ... Bien oui c'est moi

qui a décroché la tôle au dessus de sa prise d'air. ... Pis oui, c'est bien vrai

qu'y est mort à cause de ça, si tu veux, mais c'est rien qu'un accident quand

même! J'voulais pas qu'y en meure! ... Ben oui, j'ai été payé pour faire ça. Mais

le gars qui m'avait payé m'avait dit qu'y serait juste un peu " stone " ! Comme

dopé... pis qu'ça allait même prendre quelques heures avant qu'ça se passe...

pis qu'là y dormirait profondément rien que quelques heures à peine... pis

qu'après Jacques allait se réveiller, comme si de rien n'Était. ... ... Ben non. Le

gars devait juste passer plus tard dans la journée pour reprendre une photo

que Jacques y aurait volée, une photo importante pour lui pis son boss, pis

après y devait déboucher le tuyau!... ... ben non, calvaire! Il me l'avait juré!

L'hostie! ... " Y a pas de danger " , qu'y m'avait dit! " J'va l'déboucher l'tuyau,

inquiètes-toi pas " , qu'y m'avait dit... " J'sais quand y faut revenir, j'ai déjà fait ça. " qu'y m'avait dit. Y m'avait même montré un bout de papier pas lisable,

tout écrit en charabia pis en pattes de mouches, qu'y disait qu'c'était son

diplôme d'ingénieur! L'hostie! ... J'y ai fait confiance! ... Ben, j'y ai fait

confiance, pis y m'a fourré: y est r'venu prendre sa photo, all right, mais y a

jamais débouché le tuyau, l'hostie! ... Ben non, puisque j'te dis qu'j'voulais pas y faire de mal! ... ... Lui, l'hostie, c'était même pas un tchum. ... J'le connaissais

pas personnellement pour vrai. C't'un gars qu'j'avais juste rencontré de même!

... Ben, c't'un indien qui m'l'avait présenté chez Martineau. ... " Chez Martineau

" ... ben oui, t'sé ben: la grosse taverne à Maniwaki. Là où's'que tout l'monde

se tient, calvaire. ... C'était un étrange, ouais un vrai étrange là... tu sais un peu

comme une sorte de nègre, mais en plus pâle un peu... ... Y disait qu'y

s'appelait " Ali Kiéfou " , ou quelque chose comme ça. Y s'appelait Ali en tous

cas. ... Ben y m'avait donné cent piastres d'avance, pis y disait qu'y allait m'en

donner un autre cent quand il aurait sa photo... ... Ben non, y est jamais r'venu

l'hostie! ... Ben non je l'ai jamais r'vu depuis ce temps là... évaporé, l'hostie de

sale! ... J'l'ai jamais r'vu depuis ce jour là, c'est vrai, mais si je descends faire

un p'tit tour à Montréal, j'ai quelques idées d'où's'que je pourrait le trouver. ...

un restaurant arabe où qu'y disait qu'y travaillait, par exemple. ... C'est vrai

calvaire, moi-aussi j'y ai pensé, chu pas un cave! ...Mais y disait qu'son

diplôme d'ingénieur y y manquait de quoi pour pouvoir travailler ici, ça fait

qu'en attendant y travaillait dans un restaurant... ... Ben oui. Y a déjà téléphoné

là, une fois, à son boss, à partir de chez nous. ... Pour l'avertir qu'ça y

prendrait une semaine de plus long d'vacances. ... Ben sûr que non, calvaire,

y'se parlait en arabe ou une autre langue comme ça, ça fait que j'ai rien

compris pour vrai, moi. ... Mais c'est ça qu'y m'a dit qu'y avait dit, calvaire! ...

Ouais! ... Pis y disait qu'y allait r'venir au restaurant, tout de suite après ça! ...

Ouais, calvaire ... Non j'haïrait pas ça y mettre mon poing dans la face si je le repoigne, l'hostie ... Après tout, Jacques c'Était quand même un maudit bon

gars! ... et pis à cause d'un hostie de menteur sale y est mort aujourd'hui,

calvaire. ... Ouais. ... Ouais. ... Bon t'es tu content là, j't'ai tout dit ce que je

savais, calvaire! ... Tu peux tu m'lâcher patience, là? ... ... Quoi?... Témoigner? ... Témoigner en cours, moi! ... Pourquoi qu'j'irais témoigner, hostie? ... ... ...

Tu me connais mal si tu penses que j'va aller faire le singe à témoigner devant

un juge, quand t'as déjà un autre témoin pour faire ça! ... ... Bon, OK c'est

correct d'abord, je te l'avoue, mais si c'est vrai que t'as déjà un témoin qui a

tout vu pis qu'toi tu sais tout, t'as pas besoin d'moi! .. ... Bon OK, OK, T'en sais

bien trop, ça doit être un hostie d'bon témoin que t'as mon gars! ... Ouais,

ouais... ... T'as p't'être raison. ... Ouais, c'est correct... M'a témoigner. ... M'a

témoigner " all right " mais c'est rien que parce que j'veux qu'on sache ben

que c'est rien qu'un accident. C'que j'ai fait, c'est pas c'qu'on pourrait penser,

ça fait qu'y faut qu'j'l'explique. Ça fait que: correct m'a témoigner ... Correct. ... Un meurtre? ... Comment ça un meurtre? ... Ouais. ... Mais... ... correct,

calvaire! ... C'est pas moi qui l'ai fait en tout cas! ... Correct, correct, mais

j'voulais pas ça! ... J'voyais pas ça de même, moi ... J'me suis juste fait fourré

par un calvaire d'hostie de sale qui m'avait dit rien que des menteries! Rien

que des maudites menteries, calvaire! " ...

 

Les yeux de Jean-Louis sont toujours bandés et les deux

hommes sont maintenant à genoux au milieu du vivoir. Paul tient Jean-Louis serré

entre ses bras, comme pour le réconforter, et les épaules de ce dernier tressautent

sans arrêt depuis qu'il est tombé en sanglots. Autour, on garde un silence religieux

et on est absolument fasciné par la scène d'une rare intensité qui s'y déroule.

 


 

 

 

 

<58> "ÇA VOUS VA? ... GOOD"

 

- " Non. Ils sont sortis; mais, ils ne sont pas bien loin,

hein les enfants? ... Où ça les amis? ... C'est ça!. Chez Paul lui-même. C'est ça.

Oui monsieur, c'est ça: dans la drôle de petite maison là-bas. Au revoir. "

 

La voiture de la sûreté du Québec va se stationner juste en face de l'icosaèdre de Paul et Villneuve en descend avec une molette et va

frapper à la porte quand celle-ci s'ouvre d'elle même. Claudine l'accueille à bras

ouverts, avec un grand sourire sur les lèvres mais aussi un mélange d'inquiétude et de point d'interrogation dans les yeux.

 

- " Bonjour inspecteur, entrez vite, il ne fait pas chaud

aujourd'hui. Donnez-moi votre manteau. Merci. Tenez, asseyez vous ici. On

peut vous servir un quelque chose? Un café? ... Non? ... Bon. Pas la peine de

vous demander ce qui vous amène... On peut avoir des nouvelles? Où en sont

les choses? "

 

- " Merci. L'affaire évolue... disons, très bien. Très

impressionnante votre cassette les amis. Quand vos copains nous ont amené

le gars, Jean-Louis Lavigne, il était encore sous le choc de ce qui lui était

arrivé! Je pense qu'il n'avait toujours pas bien compris ce qui venait de se

passer! ... moi non plus d'ailleurs ... Après, j'ai visionné la cassette au complet,

deux fois plutôt qu'une même! Je ne comprends pas comment vous avez pu

arriver à ça, monsieur Tardif et j'vous avoue que j'aimerais bien ça être

capable de faire parler un coupable comme ça... Mais je ne pense pas que je

pourrais jamais y arriver... "

" Madame de Lacoët, vous m'aviez dit, lors d'une de

nos rencontres: " on ne ment pas à Paul, personne! " Je vous ai crû... mais

avec un grain de sel, si on peut dire. Mais ce que j'ai vu sur votre cassette a vraiment dépassé tout ce que j'avais pu imaginer! Un vrai psychodrame!

Comment lui parliez-vous? en chuchotant? Pas fort en tout cas: on n'entend

que le pauvre Jean-Louis Lavigne. En tout cas si ça n'est pas une mise en

scène organisée, à la "Surprise- Surprise", laissez-moi vous dire que je l'ai

trouvée vraiment très impressionnante votre technique! En fait, avec le

nombre de témoignages que j'ai pu recueillir pour corroborer votre version et

votre vidéo, je suis bien certain que ça n'est pas un coup monté. ... J'aurais

bien besoin de voir comment ça se passe pour vrai pour comprendre un peu

plus. ... J'ai d'ailleurs montré votre vidéo à des collègues de la RCMP qui n'en

sont pas revenu eux non plus! Ah oui, il a bien fallu que j'avertisse la police

fédérale: il y a eu un meurtre au Canada, commis par un étranger, sur un

citoyen canadien qui revenait à peine de l'étranger lui-même, un meurtre

habilement maquillé en accident et ça, pour récupérer une photo. Une

mystérieuse photo aujourd'hui disparue! Je n'avais pas le choix! "

" Et bien les gars de la RCMP m'ont dit qu'ils

aimeraient ça vous rencontrer monsieur Tardif pour que vous leur donniez un

peu un coup de main pour interroger quelqu'un peut-être... Un certain

Mustapha Hassan, propriétaire du "Croissant Doré", un restaurant chiite de

Montréal. C'est lui que leurs services ont identifié comme étant le patron du

fameux Ali de Jean-Louis Lavigne. Si vous acceptez, il propose de venir vous

chercher en hélicoptère pour vous amener à leur quartier général d'Ottawa. Ils

ont déjà amené monsieur Hassan à Ottawa, parce qu'il jugent l'affaire très grave au plan de la diplomatie internationale. C'est un dossier pour le SCRS.

Ils m'ont dit que si vous voulez, vous seriez revenu dans la même journée! Ils

comptent beaucoup sur vous... Je peux leur confirmer que vous acceptez? "

 

Pris par surprise par la demande inattendue de l'inspecteur

Villineuve, Paul demande à réfléchir un peu et fais signe à ses amis de s'approcher. Claudine, Paule, Jean et Paul se sont penchés au dessus la petite table centrale et, leurs huit mains réunies au milieu de la table, ils discutent de la chose en

silence. À côté d'eux et pourtant si loin, Villeneuve suit sans bien comprendre le

regard de Paul qui va de l'un à l'autre de ses amis sans qu'un seul mot soi

prononcé.

 

- " Ok, c'est d'accord: il va y aller. Il va vous le cuisiner

votre Mustapha! Nous autres aussi on aimerait bien ça le trouver le fameux

Ali. Si pour ça, Paul doit tirer les vers du nez de... du président des États-Unis

ou du pape tiens, s'il le faut, il va vous le faire, Ok. Il va y aller, mais nous

autres on va pas le laisser partir tout seul. Vous direz à vos RCMP que leur

hélicoptère devra emmener au moins cinq passagers! Ok là? "

 

- " Pas de problème.

 

- " Cinq passagers dont un avec une caméra vidéo?"

 

- " Pas de problème, vous me donnez leurs noms et je vous organise ça. En principe on revient dans la même journée, mais si

vous voulez, vous pouvez rester plus longtemps et en profiter pour visiter les

musées ou faire des emplettes. L'hôtel et tous les frais sont payés, bien

entendu... "

 

- " Hum... Cinq passagers adultes et trois enfants peut- être? "

 

- " Peut-être... Je ne sais pas si leurs hélicos peuvent

enlever autant de passagers avec armes et bagages, il fait que je vérifie. Ah

oui, au fait, moi aussi j'y serai, mais j'y vais en fourgon avec monsieur

Lavigne... On se retrouvera donc là bas. Je vérifie pour l'hélico et puis je vous

rappelle sur votre téléphone cellulaire monsieur St-Pierre. On fait comme ça?

Bien, alors à demain. "

 

... ... ...

 

Le lendemain matin, quand l'hélicoptère se pose pour

prendre ses passagers, le pilote est forcé de redécoler presque tout de suite pour

permettre à trois petites pestes récalcitrantes de faire un petit tour d'hélicoptère au

dessus de La Terre et de la rivière.

 

- " Si on peut même pas faire un tour dans les airs

avant, on vous laisse pas amener nos parents, bon! ... Vous aviez juste à venir

avec un plus gros appareil! ... Tant pis, c'est pas notre problème! ... Nous

autres il faut absolument qu'on vérifie si votre machine marche bien avant de

vous laisser y embarquer nos parents! ... C'est ça ou rien, compris! "

 

Plutôt décontenancé par l'intransigeance des trois enfants,

après avoir demandé et obtenu par radio l'autorisation de ses supérieurs, le pilote s'est fait un plaisir de céder au chantage et il est en fait ravi d'emmener en l'air les

trois enfants, accompagnés de Jean avec sa caméra. Ceux-ci saluent avec moult

"Haaa" et "Hooo" admiratifs chacune des manoeuvres habiles que fait le pilote pour

leur faire voir "leur Terre" aussi en détails que possible dans le peu de temps qui lui est dévolu. Il vont même survoler le village de Montcerf quelques instants. Ils

sont tordus de rire quand ils aperçoivent le petit Danny Dannis courir à droite et à

gauche pour ramasser la pile de prospectus publicitaires qu'il allait distribuer et qui

ont été dispersés en tous sens à cause du vent soulevé par leur hélicoptère.

 

Après ce court intermède, c'est finalement le moment du

départ et les enfants sont réunis autour de Christiane.

 

- " Au revoir les copains! Inquiétez-bous pas pour le

reste de la famille, je m'en occupe. Si vous devez restez plus longtemps,

téléphonez, on va bien s'organiser. Amusez-vous bien! Vous nous

raconterez... "

 

Encore tous joyeux de leur tour de "libellule mécanique",

les enfants la regardent partir en agitant les bras pour saluer leurs parents qui s'en

vont. Après un vol sans histoire d'une demi-heure à peine, l'hélicoptère se pose

enfin à l'héliport situé à côté d'un édifice de la banlieue d'Ottawa. Un constable de

service les y attend et leur demande de le suivre à l'intérieur. Quand ils pénètrent

enfin dans l'antichambre du bureau où les attends l'officier responsable de

l'enquête qui les concerne, ils sont accueillis par l'inspecteur Villeneuve.

 

- " Bonjour messieurs dames. Je vous présente le lieutenant " Ted Thompson " , officier enquêteur de la police montée du

Canada et responsable de " notre " enquête. ... Monsieur Lafrance, collègue

responsable au SCRS. ... Madame Claudine de Lacoët et madame Paule

Sauvageau, physiothérapeutes, monsieur Jean St-Pierre, l'as cameraman,

monsieur Paul Tardif, mon expert en interrogatoire délicat; celui " à qui on ne

ment jamais. Personne " ... Et son assistant, monsieur Roland Mirette. "

...

- " Bonjour messieurs dames. Soyez les bienvenus

dans les locaux de la Gendarmerie Royale du Canada dans la capitale

nationale. Dans des bureaux du " SCRS " , le " Service Canadien de

Renseignement de Sécurité " en fait. Entrez et prenez-vous des chaises, je

vous en prie. Avez-vous déjà déjeuné? Est-ce que je peux vous faire apporter

quelque chose? Thé? Café? Croissants, beignes ou brioches? ... Quatre cafés

seulement? Good. ... avec lait et sucre? ... Good. Monsieur Wier, vous voulez

vous en occuper, s'il vous plaît? ... Good. Merci. "

 

 

Le lieutenant Ted Thomson de la GRC, affiche un air "très

british", avec son costume de tweed de la meilleure qualité et ses cheveux plutôt

courts, bien peignés et presqu'entièrement blancs mais avec tout au plus quelques

reflets gris qui leur donnent un air presque métalique et une moustache abondante

et tombant de chaque côté de sa bouche aux lèvres crispées vers l'avant. Son

collège par contre, M. Lafrance du SCRS, porte un ensemble complet veston noir à rayures et donne vraiment l'impression d'être un jeune étudiant de "College"

américain qui aurait déniché un emploi d'été de caissier de banque.

 

" Je vous ai fait venir pour nous aider à interroger un

témoin un peu, comment dire... délicat, disons délicat à cuisiner. Comme l'inspecteur Villeneuve a dû déjà vous le dire, après vérification, il appert que

le numéro rejoint par le dénommé Ali lorsqu'il a appelé de chez Jean-Louis

Lavigne, c'est celui du restaurant de notre témoin. Or le témoin en question

est aussi le beau-frère de l'ambassadeur d'un pays... disons chatouilleux vis à vie de l'influence de l'occident, l'Iraq. De plus le témoin est aussi un vague

cousin du dictateur dans son pays, Saddam Hussein. Le dit dictateur est bien

connu comme quelqu'un qui a pour habitude de souvent confier à des

membres de sa propre famille et de son propre clan la direction de ses coups

les plus fumants. Jusqu'à quel point Hassan et Saddam Hussein sont-ils

proches? Bonne question. Aussi, nous pensons qu'il y a peut-être quelque

chose d'important qui se cache sous votre histoire, mais nous marchons sur

des oeufs... Comment être certain de ce qui s'est passé vraiment et surtout:

pourquoi? Et tout ça, sans créer d'incident diplomatique pour rien non plus bien-sûr... Idéalement pour nous, il faudrait que monsieur Hassan accepte de

collaborer et nous aide à trouver qui se cache sous le nom d'Ali (?). "

" À partir de là, on pourra peut-être découvrir ce qui se

trame derrière toute cette affaire: apprendre qu'est ce que votre ami avait

photographié de si important pendant son séjour en Afrique, puisqu'il semble

que ce soit là la clef de toute l'histoire. C'est pour ça que nous pensons que

votre " approche psychologique... spéciale " est peut-être la plus appropriée

monsieur Tardif... puisque, lors de votre... " échange spécial " avec le

dénommé Jean-Louis Lavigne, après s'être mis totalement à table et ça sans

usage de violence oumenaces aucune, l'individu en question n'a, semble-t-il

jamais rien compris de ce qui lui était arrivé! "

...

" ... Ça vous va? ... Good!

" Vous voulez voir monsieur Hassan maintenant, il est

dans la pièce à côté; suivez-moi.

...

 

" C'est lui, sur la chaise; en ce moment vous le voyez, mais il ne nous voit

pas. ... Vous parlez anglais? ... Good: lui aussi. Voulez-vous lui parler? ... Vous

concentrer? ... Good. ... Seuls? ... Good, Prenez tout le temps qu'il vous faudra.

Entre-temps, monsieur Wier, l'inspecteur Villeneuve et moi-même allons

traverser voir si le café de monsieur Hassan était à son goût. Dès que vous

êtes prêt vous arrivez. Ensuite, si vous voulez qu'on vous laisse seul à seul

avec lui, vous me faites signe et on disparaît. Les autres, vous pourrez tout

voir et entendre d'ici. Ça vous va? ... Good. Tenez, voici un dossier avec l'essentiel de l'information que nous

avons dans cette affaire. Dans cette enveloppe, vous trouverez des fiches

avec photos sur les autres membres du personnel du " Croissant Doré " . C'est

quand même un assez gros restaurant. Son personnel de base est composé

de deux cuisiniers, trois assistants, deux laveurs de vaisselle, trois garçons

de table, un bus boy, deux autres " types à tout faire " , une caissière et un

gérant; en partant, c'est tout le choix qu'on a... Ça vous va? ... Good. ...

Messieurs, allons-y sans plus attendre. "

 

Les trois policiers sont à peine sortis que chacun des cinq complices se

concentre sur ce qui l'intéresse avant tout: Jean feuillette le dossier laissé par

Thomson, Roland et Paule se sont approchés du miroir sans tain pour voir Hassan

de plus près, pendant que Paul et Claudine se recueillent ensemble avant son

entrée en scène.

 

- " Jean, fais voir les photos un instant. ... Hum... Pour ce qui est d'identifier le mystérieux Ali... je pense qu'on peut faire comme si c'était celui-ci, un des " types à tout faire " , je pense. Ali c'est lui. Je le reconnaît. ... Je l'ai vu par les

yeux de Jean-Louis. Il a une assez bonne mémoire visuelle. Le gars est

beaucoup plus jeune sur la photo, mais c'est le même homme, ou alors son

sosie. ... "

 

- " Comme ça, d'après toi, Ali c'est lui... " Mohamad Ali Kephir " . Bien. Ça

correspond. Voilà toujours une question de réglée. Décidément, ça traîne pas

avec toi! Maintenant, il va te rester à découvrir ce que monsieur Hassan sait. Peut-être qu'il pourra nous dire pourquoi ce meurtre odieux. Tu crois que tu

vas y arriver? "

 

- " Je ne sais pas. Je ne sais même pas dans quelle langue il pense. Pour

les souvenirs ou idées images, ça devrait aller. Pour tout ce qui n'est pas idées-mots en fait, ça ira; par contre côté concepts, je ne sais pas ce que je

pourrai décoder... Ainsi, lors de non expérience précédente, celle avec Jean-Louis, ça s'était finalement avérée une réussite totale, soit, mais avec ce

premier match avec une conscience qui essaie de vous résister en partant, j'ai

compris que le contact via le " Toucher Total " , c'est merveilleux bien sûr,

mais que ça ne règle pas tous les aspects de la communication. J'ai réalisé

qu'il y a parfois des circonstances où sa maîtrise pourrait s'avérer quelque

fois être plus encore plus délicate même que le contact avec un enfant autiste " ordinaire " comme Ismaël ou Olivier."

" Pour amener Jean-Louis à se livrer et à le faire comme il l'a fait,

publiquement et à haute voix, j'ai dû user de stratégie dans ma façon d'investir

sa conscience. Surtout au niveau de la perception que Jean-Louis avait de ce

qui était son idée à lui proprement et de ce qui était une suggestion à moi. J'ai

bénéficié du fait que Jean-Louis était tellement traumatisé à l'idée qu'il ne

pouvait pas avoir de secrets pour moi puisque j'étais à l'intérieur de sa

conscience, qu'il refusait tout ce qui lui semblait venir de moi. Je l'ai d'abord

laissé s'emberlificoter dans sa paranoïa et ses mécanismes de défense ont

été de bonnes barrières mobiles pour l'amener là où je voulais. Il essayais de

tricher avec sa conscience elle-même; il se mentait et refusait à son

intelligence le droit d'utiliser ce qui ne venait pas directement de ses sens

propres. "

" C'est pour ça qu'il se comportait comme si il était aveugle sous son

bandeau, alors qu'il pouvait très bien voir avec mes yeux à moi par exemple.

Je sais maintenant que même dans le Toucher Total, la vérité peut quand

même prendre des dominantes particulières. "

"Éventuellement, il va me falloir trouver une forme de yoga ou de

méditation qui va me permettre de mieux contrôler mon propre esprit, avant

d'essayer de m'insérer dans ceux des autres... Surtout les tordus! Alors,

autant te dire que je suis un peu inquiet face à des Toucher avec des individus

fanatisés(?) qui ont probablement appris depuis longtemps à faire taire leur

conscience ou à remplacer leur capacité d'analyse rationnelle par cette

cohérence certaine qu'assure une logique fermée, aussi " syllogique " soit- elle. Le problème dans le cas présent, c'est que je n'ai jamais eu vraiment à

échanger, même sur un mode normal, avec ce genre d'individus. Alors je me

sens comme un gars tout nu qui va se flanquer dans un tas de ronces! Inexpérimenté et absolument sans protection! "

 

- " Si vous me permettez de m'immiscer dans votre conversation, dont j'ai

entendu les dernières bribes. ... Paul, tu est peut-être inexpérimenté pour ce

qui est d'être confronté avec le fanatisme et la schizophrénie, mais tu ne dois surtout pas angoisser avant de commencer. C'est ce que tu pourrais faire de

pire. Parce qu'alors ton client aurait beau jeu de tabler sur cette inquiétude

pour t'amener à tourner avec lui dans le cercle vicieux de cette cohérence

fermée dont tu parlais il y a un instant. Pour ce qui est de la langue, laisse-moi

te dire que si tu as réussi à tirer les vers du nez à ton chien, je ne m'inquiète

vraiment pas pour toi ici! ... Depuis tout à l'heure que je regarde nos pauvres

amis policiers essayer d'établir un dialogue " diplomatique " avec leur client.

Ça m'a donné comme des relents de déjà vu. J'avais l'impression de me

retrouver témoin d'une tentative d'interaction par des "psy", pleins de bonne

volonté face à un schizophrène non coopératif. Je sais ce que c'est, j'en ai

déjà vues. Lorsque j'ai travaillé en France dans un centre pour délinquants ou

dans celui pour malades mentaux plus ou moins " légers " , j'ai eu souvent à

m'occuper de clients similaires, étanches à l'approche " pachydermique " des

psy- de service! J'en ai " traité " plusieurs dont, entre autres, quelques

maghrébins et un palestinien; en moins criminels peut-être, mais encore là:

tout est toujours question d'échelle de moyens accessibles! J'ai dû apprendre

à contourner les pièges de ce type de logique " reliogiste " fanatique. Alors si tu veux, je pourrait peut-être rester en contact avec toi pendant ce temps là.

Ne serais-ce que pour te permettre de reprendre assez de confiance en toi

pour réussir à dominer la situation. ... Si on patauge, je pourrai toujours me

dégager et intervenir de l'extérieur pour t'aider. Alors ça vous va monsieur Paul? ... Good, comme disait l'autre! Quand tu veux! "

 

Puis, Paul et Roland donnent un dernier baiser à leurs compagnes et traversent

rejoindre les policiers et leur témoin. Celui-ci, un noir à la peau plutôt pâle et aux

cheveux crèpus d'environ cinquante-cinq ans, se tient le dos un peu vouté, assis sur

une chaise droite et grade le regard baissé, fixant ses propres main. Quand les

nouveaux arrivants sont entrés dans la pièce, Thompson s'est levé et il les accueille

d'une poignée de main. Il les présente ensuite au témoin, en lui disant qu'ils sont

des " experts, amis du prophète " qui vont lui poser quelques questions. Roland lui

serre la main le premier en prolongeant sciemment la poignée de main. Pendant ce temps, Paul s'est assis sur la chaise qui fait face au témoin. Aussitôt que la main

de celui-ci est libre, Paul tend la sienne par dessus la petite table qui les sépare. Dès l'instant où le contact tactile s'établit, les expressions des trois protagonistes

changent significativement. Elles commencent à se ressembler par moments et à

réagir en parfait synchronisme. Même lorsqu'absolument différentes l'une de l'autre,

elles réagissent l'une à l'autre en une sorte de point contrepoint saccadé.

 
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