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<I> UN PETIT SERVICE

 

- "Aaaaah, uuum, il fait soleil aujourd'hui, et il y a un bon moment qu'il est levé.

Il fait déjà chaud; quelle belle journée en perspective.

Je crois que je vais me lever tout de suite moi aussi.

Je vais aller préparer un petit déjeuner sucré pour "mes femmes".

J'espère que l'odeur va les réveiller!"

 

Silencieusement et tout en faisant bien attention pour ne pas réveiller sa compagne qui dort à ses côtés,

Jean s'étire voluptueusement et s'extrait de sous leurs couvertures.

Sur la pointe des pieds, il sort de la cabane

et s'en éloigne un peu pour goûter aux chauds rayons du soleil.

 

- "Que ça fait du bien! S'il faisait toujours aussi beau et chaud,

je crois bien que je passerais ma vie entière ici, tout nu au soleil!"

 

Tout en se délectant des chauds rayons qui caressent son corps nu encore engourdi de sommeil,

il se frictionne vigoureusement pour chasser les dernières lourdeurs de la nuit.

De taille moyenne, les cheveux châtains clairs plutôt longs et encore hirsutes,

il porte une barbe et une moustache que le rasoir ou les ciseaux n'ont pas approchés depuis longtemps.

Il fait rapidement quelques flexions et exercices pour stimuler la repise de contrôle de son corps encore endormi.

Puis, après avoir ramassé une grande serviette de bain, il descend au bord de la rivière toute proche.

Il enfile alors une paire de palmes, met un masque de plongée ainsi qu'un petit tuba et se jette à l'eau à côté du quai.

Il parcourt à la nage quelques centaines de mètres le long de la rive, et revient ensuite au quai.

Après y être remonté, il s'y dépouille de son équipement de plongée, s'essuie tout le corps soigneusement

et remonte vers la cabane où dorment encore sa compagne et leur fille.

Il s'agit en fait d'une minuscule construction de 16 mètres carrés à peine,

aux murs strictement constitués pas des pannaux de mousticaire métalllique

recouverts par des pans de toile amovibles,

fixés grâce à un système ingénieux d'attaches repides comme pour les ouvertures d'unne tente standard.

Construite à une cinquantaine de mètres d'une habitation beaucoup plus importante mais toujours en construction,

elle surplombe la rive d'une rivière déserte dont les eaux paresseuses traverse une contrée boisée à peu près inhabitée.

 

- "L'odeur des bonnes crêpes au sirop d'érable,

y a que ça de vrai pour réveiller sa belle le matin!"

 

Pendant qu'il s'affaire ainsi à préparer sa "fameuse" recette de crêpes,

en partie parce que leurs narines sont titillées par le fumet de ce plat qu'elles adorent toutes deux

et en partie parce que Jean ne prend vraiment pas soin d'éviter de faire du bruit en cuisinant,

les dormeuses commencent à émettre divers grognements caractéristiques d'un réveil bien entamé.

 

- "Pour qui la première crêpe?

Le cuisinier est occupé à ses fourneaux!

Est-ce qu'on va d'abord servir la chatte?

C'est encore le seul client à l'horizon."

 

- "Des crêpes pour déjeuner, quelle bonne idée Jean!

Je voudrais rester couchée encore un petit peu pour repenser à mon rêve et je me lève tout de suite après.

En attendant, tu peux bien t'asseoir et manger la première toi-même.

Je me charge de faire cuire les autres."

 

- "Bonjour papa! Je me lève tout de suite.

Gardes-moi la première, j'ai tellement faim!

Elles sont tellement bonnes tes crêpes et en plus j'avais tellement le goût d'en manger ce matin!"

 

Bientôt, toute la famille est attablée en train de se régaler.

"Pschchchuit" fait la cafetière espresso et la franche odeur du café frais fait se mêle aux relents de crêpes rôties

et aux parfums subtils des fleurs sauvages et des conifères environnants.

Les trois convives, encore tous nus tous les trois, s'occupent à engoufrer goûluement

au fur et à mesure les crèpes fourrées aux fruits sauvages

que Jean place dans les assiètes dès qu'elles sont prêtes.

 

- "Ce matin, il faut que j'aille au moulin à bois pour commander le bois qui nous manque pour finir la maison.

Je sais bien quependant l'été, c'est encore ici dans le gasebo qu'on est le mieux,

mais si on espère pouvoir vraiment quitter la ville et déménager sur "la terre" un jour,

il faut encore travailler un peu et rendre notre "château" en construction habitable et confortable même l'hiver!

Et il va falloir qu'elle soit grande la maison,

si je veux y installer un studio de son pour moi et un atelier de graphisme pour toi!"

 

- "C'est vrai Jean, mais même lorsque la maison sera finie,

je pense que je voudrai encore passer mes étés ici, dans le gasebo:

quand il fait chaud, on y dort tellement mieux que dans une maison fermée!

C'est vrai que pour l'hiver, c'est impensable."

 

Dès qu'il a fini de manger sa dernière crèpe,

Jean se lève et va sortir du gazebo quand Marie-Elfe, sa fille de dix ans ans à peine lui saute sur le dos en riant

et lui colle un baiser sonore dans l'oreille gauche.

Il s'arrête alors un moment et se retourne pour embrasser Christiane, sa femme,

qui s'est approchéepour le saluer avant son départ.

La jeune femme qui porte des cheveux noirs presqu'aussi longs que ceux de sa fille,

quasi blonde quant à elle, est un peu plus petite que son compagnon

et son corps bien bronzé et parfaitement proportionné respire la santé et l'énergie.

 

Après avoir troqué son costume d'Adam pour celui d'un motard tout de cuir vêtu,

Jean enfourche sa moto et démarre en pétaradant.

Il va traverser les champs qui le séparent de la route,

quand il aperçoit son ami Paul, le célibataire endurci,

qui sort de son propre "shack" en construction et qui lui fait des grands signes de la main.

 

Agé d'un peu plus de trente ans comme Jean,

Paul est un jeune homme de taille moyenne lui aussi et qui, sans avoir le physique parfait d'un

athlète, est tout de même doté d'une saine musculature, exempte de graisse et suffisante.

Tout nu lui aussi, il s'appoche à grande enjambées du petit sentier qui

passe devant sa propre habitation avant de ralier le chemin public du rang un kilomètre plus loin.

 

- "Jean, est-ce que tu vas au village?

Peux-tu me rendre un petit service?"

 

- "Oui, je vais passer par-là en allant au moulin à scie."

 

- "OK. J'aurais besoin d'un rouleau de film à diapositives.

Mais si tu vas au moulin à scie, j'aimerais en profiter pour passer une commande moi aussi...

Je n'ai pas fini de faire ma liste, j'allais m'y remettre tout de suite.

J'en aurais pour une heure environ...

Alors plutôt que te faire attendre que j'aie fini, c'est moi qui pourrais te rendre un petit service:

si tu voulais me donner ta propre liste et me prêter la moto et ton casque,

je pourrais y aller à ta place et passer nos deux commandes à Ronald.

Profite du beau temps pour moi pendant ce temps là!"

 

- "Comme tu voudras.

Avec le temps qu'il fait aujourd'hui,

j'avoue que je ne serais pas fâché de me baigner plutôt que d'aller me faire secouer sur les routes de terre du coin.

Alors si tu veux souffrir à ma place, vas-y,

je te laisse mes clefs, la moto, le casque, les listes et tout le reste."

 

Après avoir donné sa commande de bois à Paul,

Jean lui remet les clefs de sa BMW, son casque, sa veste et son pantalon de cuir.

Puis il retourne à pied chez lui pour finir de se déshabiller et replonger dans la fraîche rivière.

Une heure plus tard, il entend Paul partir et il continue à savourer sa baignade avec "ses femmes".

 

Il n'y pense déjà plus, quand il a tout d'un coup la surprise de voir apparaître au bout du champ une voiture de police.

Il s'habille aussitôt en toute hâte pour recevoir cette visite inopinée dans une tenue plus appropriée.

La voiture n'est conduite que par un seul agent,

agé d'une cinquantaine d'années environ et dont le crâne est très dégarni.

Il stationne sa voiture entre le gazebo et la maison en contruction

et, après avoir logé un appel grâce au poste de radio de sa voiture pour avertir son poste de commande de son arrivée,

il descend du véhicule et se retourne pour s'adresser à Jean qui lui fait maintenant face.

 

- "Bonjour monsieur. Je cherche Monsieur Jean St- Pierre, vous le connaissez?"

 

- "C'est moi. En quoi puis-je vous être utile?"

 

- "Vous êtes bien le propriétaire d'une moto BMW bleue immatriculée MG 7950?"

 

- "Oui, pourquoi?"

 

- "Il faut que je vous annonce une bien triste nouvelle: elle vient d'avoir un accident.

Très léger, rassurez-vous: la moto n'a presque rien. Par contre, son chauffeur...

Un certain monsieur Tardif, Paul tardif. Vous le connaissez? ...

Bien. Alors, il n'est pas question de vol? ... Un emprunt tout simplement? ...

Bon. Les détails de l'accident maintenant:

il n'a pas vraiment eu de collision:

il a simplement perdu le contrôle à basse vitesse et il a chuté.

Il ne semblait pas avoir rien de cassé, il ne portait pas son casque

ou alors il était mal attaché et il l'aura perdu en tombant...

En tous cas, il semble qu'il a subi un traumatisme crânien,

parce qu'il est tombé dans le coma peu après l'accident.

Une ambulance l'a amené tout de suite à l'Hôpital Général d'Ottawa."

 

 


<II> COMA

 

Pendant quinze jours, Jean, sa famille et les autres amis de Paul se relayent à l'hôpital

en attendant qu'il se réveille de son coma.

Complètement intubé, il est gardé sous surveillance médicale à l'unité des soins intensifs.

Au cours de ces quinze jours d'inconscience et de coma plus ou moins prononcé,

il lui arrive parfois de prononcer quelques mots presque intelligibles mêlés de geignements, grognements

et parfois même quelques cris, qui glacent toujours le sang de ses amis.

 

- "Ne vous inquiétez pas pour ces cris, leur dit le médecin responsable.

Il ne souffre pas; il est inconscient, il rêve sans doute.

J'espère juste que son coma ne se prolongera pas trop longtemps:

on ne peut prévoir dans quel état sera son cerveau si ça se prolonge trop longtemps..."

 

Le docteur Hearthbound,

le médecin à qui incombe la responsabilité du patient Paul Tardif est en fait un chirurgien

spécialisé dans les soins des patients victimes d'accidents

nécéssitant des soins de chirurgie d'urgence plus ou moins importants.

Âgé de cinquante-quatre ans à peine, il exerce la chirurgie depuis quelques années déjà;

en fait depuis sa sortie de l'école de médecine puisqu'il s'était spécialisé tout de suite.

Aussi, l'essentiel de son expérience se situe-t-elle à ce niveau.

Comme Paul a été amené la veille inconscient

mais avec une clavicule cassée nécéssitant peut-être une opération d'urgence,

c'est au docteur Heartbound qu'on a fait appel

pour répondre immédiatement aux besoins de chirurgie le cas échéant.

Heureusement, une telle opération n'etait pas essentielle en fait

et on s'est contenté de replacer l'épaule de Paul pour l'immobiliser dans une position propice à une bonne guérison.

 

L'hôpital en question est situé dans une ville où aucun des amis de Paul n'habite,

ses visiteurs doivent donc avoir recours à l'hospitalité de

l'oncle d'un ami de Jean pour les abriter pendant leur séjour!

Leurs hôtes, tous deux tetraités et extremmement disponibles pour aider leurs invités impromptus

se révèlent être des gens charmants et très compréhensifs bien sûr,

mais ceux-ci n'en commencent pas moins à ressentir une certaine gêne

à leur imposer un tel envahissement de leur vie privée.

 

Aussi, lorsque le médecin traitant de Paul, le docteur Hearthbond toujours,

leur suggère de retourner chez eux,

parce qu'il lui est "impossible de dire combien de temps encore va durer le coma de Paul..."

qu'ils seront "avertis dès que l'état du malade aura changé..."

que "de toute façon, il semble hors de danger maintenant..."

que, "bien qu'encore inconscient, son comas est devenu plus léger,

puisqu'on a même pu le débrancher de son respirateur..."

mais que "son coma a déjà duré suffisamment longtemps et avec une profondeur telle

que le patient n'est pas assuré de retrouver sa pleine lucidité à son réveil..."

ils décident donc d'un commun accord d'abandonner la veille continuelle qu'ils ont menée à tour de rôle jusque là.

 

Il n'en est pas moins résolu de prendre contact régulièrement avec le docteur Hearthbond

pour s'assurer de la qualité des soins qui seront prodigués à Paul.

De cette façon, dès que leur copain reprendra conscience,

un de ses amis pourra accourir pour l'aider à se re-situer totalement.

De plus, on compte bien essayer alors de le faire transférer à Montréal dès que possible,

pour qu'il soit plus près de tous ses amis et sa famille.

 

Ce conseil du docteur Hearthbond aux amis de Paul,

bien que d'apparence totalement gratuit,

vise tout bonnement à lui laisser le champs libre pour pouvoir soigner son patient

d'une façon qui lui semble plus appropriée à son état, qui s'obstine à demeurer larvaire.

 

Ainsi, après le départ des amis de Paul,

Hearthbond entreprend de lui offrir l'aide des services de physiothérapie

pour empêcher la musculature de son patient de s'atrophier complètement

à cause d'une période d'inactivité aussi prolongée.

Il veut aussi prévenir la possibilité d'une calcification irréversible des articulations du patient.

En effet, le coma de ce dernier dure depuis quinze jours déjà

et tout porte à croire qu'il pourrait encore se prolonger longtemps.

Alors il faut absolument que ses membres et ses muscles recommencent à bouger et à travailler régulièrement.

 

En plus de lui administrer des massages réguliers,

on le stimulera donc localement avec des stimulateurs électriques artificiels

comme ceux utilisés lors de cas de paralysie quand le patient perd tout contrôle conscient sur ses muscles.

De plus, on fera bouger et fléchir ses articulations quotidiennement.

Le médecin savait bien que devant le spectacle d'un être cher, encore inconscient,

réagissant de façon désordonnée et par soubresauts à l'action des stimulateurs artificiels,

les proches du patient pourraient en être troublés et peut-être exiger que les traitements soient interrompus.

Le docteur Hearthbond est pourtant bien convaincu que de tels traitements sont essentiels si la léthargie doit se prolonger.

 

Puisque les systèmes respiratoire et circulatoire du patient fonctionnent enfin normalement,

il espère que son coma est maintenant assez léger

pour que l'action des stimulateurs soit sans danger pour son système nerveux.

De plus, pense-t-il, peut-être leur action contribuera-t-elle à enclencher une reprise de conscience du patient.

 

De cette façon, il compte donner à son patient une meilleure chance de ne pas rester handicapé physiquement

à la suite d'un tel coma interminable.

Mary-Lou Fairlight, une physiothérapeute de l'hôpital à la mine plutôt austère,

peu bavarde mais très compétente,

spécialisée dans ce genre de traitement avec stimulateurs électriques artificiels sur des patients paralysés,

est donc chargée de dispenser régulièrement à Paul toute une batterie de traitements appropriés,

pour prévenir l'atrophie complète de sa musculature,

complètement amorphe autrement.

Très grande et osseuse, les cheveux poivre et sel,

Mary Lou est agée de quarante huit ans et depuis près de vingt ans qu'elle exerce la profession de physiothérapeute,

elle s'est très vite spécialisée dans un type de soins qu'elle pouvait dispenser

sans avoir à expliquer en détails à ses malades ce qu'elle allait leur faire ou ce qu'elle attendait d'eux.

Quand à discuter avec eux de la pertinence du traitement, il n'en avait jamais été question bien entendu...

 

 

 


<III> ÉVEIL?

 

 

Dès le début, Mary-Lou entrecoupe ses séances de

traitement au stimulateur électrique avec des sessions de massages et de

"mobilisations" où elle impose aux membres de Paul des séries de flexions et

d'élongations destinées à leur permettre de conserver toute leur flexibilité. Elle

maintient un tel programme pendant plus de douze mois. Pour elle, c'est vraiment

la première fois de sa vie qu'elle a à se charger intégralement de tous les soins

dispensés à un malade totalement inconscient pendant une aussi longue période.

 

D'un naturel assez taciturne, au fil des mois à travailler

avec ce patient inusité du Dr Hearthbound, elle développe tout de même à un degré

de complicité avec le physiatre suffisant pour qu'elle en vienne un jour à se confier

sincèrement à lui. Celui-ci, qui n'a quant-à lui jamais eu à prendre en charge de tels

patients au coma interminable, en est venu à se fier presque totalement au

jugement de la physiothérapeute puisqu'elle est la seule personne qui aie eu

l'occasion de voir le patient problème pratiquement tous les jours pour lui appliquer

un quelconque traitement. Aussi se sent-il presqu'obligé d'obtempérer lorsqu'elle

lui demande un jour de bien vouloir chercher à placer leur patient inconscient dans

un institut spécialisé, à Montréal ou ailleurs, puisque "son état lui permet un

transport en ambulance et que ses amis ne demandent sûrement pas mieux,"

et la libérer ainsi de ses obligations envers le malade, car, dit-elle, "elle ne se sent

plus de taille à s'en occuper". Elle lui confie alors qu'à force de travailler avec lui,

elle en est arrivée à éprouver de "fortes angoisses lorsqu'elle le manipule" et

commence à craindre pour sa propre santé mentale si elle continue à travailler

avec ce patient inconscient. Elle en est venue à avoir de telles hallucinations

pendant ces traitements qu'elle commence à redouter une dépression nerveuse à

cause de ce travail insensé!

 

Aussi, le docteur Hearthbond demande-t-il à Jean, lors de

l'appel téléphonique subséquent de ce dernier, de bien vouloir l'aider dans ses

démarches pour faire admettre Paul à l'Institut de Réadaptation de Montréal.

L'amélioration de l'état du patient peut enfin permettre, dit-il, son déplacement vers

cette institution dont "les services et la situation géographique conviendront

mieux aux besoins de votre ami", dit-il. Celui-ci fera le voyage dans une

ambulance spécialement aménagée pour le transport de tels malades.

 

C'est ainsi, qu'à cause des états d'âme dépressifs de Mary- Lou et grâce à la

détermination et l'entêtement de Jean, qui n'a pas craint de

contacter et rencontrer individuellement à tour de rôle tous les physiatres travaillant

à l'Institut de Réadaptation de Montréal, Paul peut enfin prendre le chemin de

Montréal où le docteur Denise Landré, très intriguée par l'histoire médicale de ce

patient inusité, a accepté de le prendre en charge.

 

 

 


<> ENTENDU

 

- " Claudine, vient un peu ici, s'il te plaît. Je voudrais te présenter ton nouveau

patient. Le voici, il s'appelle Paul Tardif. Il est

cameraman de profession. C'est une victime d'un accident de moto. Il a subi

un traumatisme crânien."

"Il a trente cinq ans, presque trente six. Comme tu peux

voir, il n'est pas très parlant: ça fait à peu près douze mois qu'il est

inconscient. À Ottawa, on lui a prescrit un traitement de physiothérapie

passive, avec diverses manipulations et des traitements au stimulateur

électrique. Tu pourras en trouver tous les détails dans ce dossier que m'a

envoyé l'hôpital d'Ottawa."

"Je voudrais que tu continues le traitement en le

modifiant au besoin selon le diagnostic que tu pourras poser en travaillant

avec lui. Son coma, bien que toujours présent, est maintenant très léger. Avec

un peu de chance, tu pourras sûrement parler avec lui bientôt."

"Je compte évidemment sur toi pour me communiquer toutes les

observations que tu feras au cours de tes traitements, et surtout tous les

changements perçus, aussi mineurs soient-ils. Les infirmiers vont te l'amener

dans une de vos petites salles de physio. Il sera en thérapie avec toi en physio

de 9h Am à 5h Pm, cinq jours par semaine pour commencer."

 

- " Bien docteur Landré, j'y vais tout de suite. Je

l'examine et je commence les traitements. Merci.

 

Quand elle se retrouve seule avec son patient dans la salle

de physio, Claudine De Lacoët entreprend tout de suite de faire réaliser aux

membres de son patient divers mouvements de flexion et d'élongation pour

s'assurer de leur souplesse. Âgée de trente ans à peine, c'est une mince jeune

femme toute menue mais pétante de santé et dont chacun des mouvements

dénote une énergie et une vitalité peu commune. Ses cheveux clairs mi-longs

laissent paraître deux petites boucles d'oreilles en or ornées de deux petites

émeraudes sculptées en forme de chats. De grands yeux verts aux longs cils qui

papillotent à chaque fois qu'une touffe de ses cheveux lâches lui tombe dans le

visage, elle ouvre sporadiquement la bouche et se mordille un peu les lèvres

lorsqu'elle entreprend de réaliser une nouvelle série de manoeuvres sur son

patient, décidément peu communicatif!

 

- "Et bien mon cher Paul, c'est aujourd'hui que maman Claudine va commencer à

te traiter. Aujourd'hui, j'ai bien peur que ça va être à moi à travailler le plus fort de nous deux! Mais

attention, ça ne durera pas

toujours, monsieur Paul! Tu sais que je n'ai pas l'habitude d'être la seule à

m'épuiser comme ça ici: à un moment donné, il va falloir y mettre du tien.

D'ordinaire c'est le patient qui a besoin d'exercice et qui devrait travailler le

plus fort. Pas sa physiothérapeute! Nous autres on est en bonne santé pis on

manque pas d'exercice, tandis que nos malades, on est plutôt là pour les faire

se dépenser. Mais attention, pas n'importe comment. Se dépenser de façon

constructive. Assez, mais jamais trop. Dans ton cas Paul, pour le moment le

jamais trop, il est vite atteint. Mais attention, j'ai bien dit: pour le moment!"

 

Née à Quiberon en Bretagne, Claudine de Lacoët a

immigrée au Canada à l'âge de cinq ans avec ses parents. Après vingt-cinq ans de résidence à Montréal,

elle a pour ainsi dire perdu l'essentiel de son accent breton.

Pourtant, une oreille attentive détecterait bien-sûr encore quelques couleurs

indubitables de son Morbihan natal. Dans le choix des mots de son vocabulaire et

de ses constructions de phrase par contre, elle a adopté un style franchement

québécois. Tout ceci intégré dans un débit et un clarté d'expression bien

typiquement français donne à son discours un fini très particulier, ce qui fait ressortir

toute la musicalité presque chantante de sa voix chaude.

 

"Ah! pis j'espère que ça te dérangera pas si je te parle

tout le temps mon Paul: j'ai l'habitude de toujours jaser avec mes patients.

D'ordinaire ça les détend... et pis moi aussi, c'est sûr. Pour moi, c'est comme

essentiel si je veux être efficace. Ça ne m'est pas arrivé trop souvent d'avoir à faire un monologue complet,

autant physique que verbal, toute la journée

avec un patient, mais tiens-toi bien Paul, c'est ça que vais être obligée de

t'imposer par les temps qui courent. Si tu veux changer ça Paul, la meilleure

solution pour toi ce serais de me le dire. Surtout, gêne-toi pas mon Paul. Je

suis tout ouïe Paul, et pis même que ça va me faire bien plaisir si tu le fais

Paul. Ouf..."

 

Tout en administrant des manipulations, mobilisations,

inhibitions et massages divers, Claudine continue à entretenir ainsi Paul au fil des

heures jusqu'à la fin de sa journée de travail.

 

Par la suite, jour après jour, Claudine reprend son dialogue

à sens unique avec Paul. Même si celui-ci n'a pas encore ouvert ni les yeux, ni la

bouche depuis un mois qu'elle le traite, Claudine en est déjà venue à penser qu'il lui a répondu et parfois

même fait des commentaires concernant ses propres

remarques. Ainsi, elle va jusqu'à répondre à des questions qu'elle sent en lui.

 

Aussi est-elle à peine surprise au bout de neuf mois de ce

régime lorsque, un jour enfin, il ouvre les yeux et lui dit simplement:

 

- "Bonjour Claudine."

 

 

 


<> DANS MA TÊTE

 

- "Oui docteur Landré, hier Paul Tardif, notre patient

comateux s'est enfin réveillé. Mais à part son visage il est encore paralysé. Il était temps, croyez-moi! Hier

après midi, quand il a ouvert les yeux et m'a

parlé pour la première fois, ça m'a fait tout drôle..."

 

Penchée sur son bureau, Denise Landré écoute avec

beaucoup d'intérêt les propos de sa physiotherapeute. Âgée d'une cinquantaine

d'années environ, elle exerce sa profession essentiellement avec les patients de

l'Institut de Réadaptation de Montréal depuis plus de vingt ans maintenant et elle

sait très bien que pour les physiatres de l'Institut, il est capital de toujours s'appuyer

sur la collaboration des physiothérapeutes qui ont un contact quotidien très étroit

avec leurs patients. Elle a appris à respecter au plus haut point les avis et les

remarques de Claudine. Celle-ci travaille en effet depuis plus de cinq ans

maintenant sous ses ordres et Denise a pu se rendre compte de la qualité

extraordinaire du sens de l'observation de Claudine, nettement supérieur à ceux de

toutes les autres physiothérapeutes qu'elle a cotoyées jusque là. Ce qui lui permet

de poser de diagnostics officieux pratiquement toujours irréprochables.

Probablement plus justes d'ailleurs que ceux de certains médecins de l'Institut et

non les moindres... pense Denise. Mais ça c'est une autre histoire.

 

Comme toujours, pendant qu'elle manipule

machinalement sa vénérable plume fontaine Montblanc, qui lui sert depuis toujours

pour rédiger ses rapports et ses ordonnances, Denise ne quitte pas son

interlocutrice des yeux et se penche régulièrement en avant en opinant de la tête

pour manifester sa compréhension et son intérêt. Son regard gris d'acier ne perd

aucune des expressions tour à tour théatrales, dubitatives, enjouées, pudiques,

intriguées ou intérrogatives de la jeune femme.

 

"Depuis neuf mois que je le soignais sans qu'il puisse

me dire un seul mot ni esquisser un seul geste, dans ma tête j'en étais venue

à croire qu'on se connaissait depuis toujours! Pendant les traitements, je lui

parlais sans arrêt, parce que, comme vous le savez bien, je parle

continuellement avec mes patients. En dernier je croyais presque l'entendre

me répondre! Dans ma tête, il m'avait déjà tout dit de lui... Alors quand j'ai

entendu sa vraie voix pour la première fois, je n'ai pas été surprise une

seconde! Elle était presque comme je l'avais toujours imaginée, dans ma

tête... ce qui fait que, sur le coup, j'ai eu l'impression de l'avoir entendue

depuis toujours. J'étais incapable de réaliser..."

"À tel point que je me suis même demandé s'il ne

faisait pas semblant d'être inconscient ces derniers temps! Par exemple, dans

l'après midi après son réveil, il m'a même passé une remarque à propos de ce

que je pensais de mes parents; oh je lui avais déjà parlé d'eux, mais

seulement la semaine dernière, quand il était encore inconscient!"

" Je me trompe probablement; parce qu'on ne sait

jamais vraiment jusqu'à quel point l'esprit de quelqu'un d'inconscient entend

et enregistre ce qu'on lui dit, mais quand même... ça me gêne."

 

- "Rassures-toi Claudine: je suis certaine qu'il était

toujours vraiment inconscient hier matin, quand je l'ai examiné avant sa

physio avec toi! Mais c'est vrai que l'inconscient d'une personne endormie ou sous anesthésie enregistre

parfois tout ce qu'on dit en sa présence, souvent

beaucoup mieux qu'on ne le pense généralement."

"Je te le laisse donc encore à temps complet. Mais

bientôt, je vais aussi lui faire voir régulièrement ma consoeur la

neuropsychologue Charlotte Jeannoit, pour qu'elle puisse évaluer l'étendue

des dommages que son cerveau a subis à la suite de presque un an de

coma!"

 

- "Bien docteur, le patient en question m'attend déjà.

Venez avec moi. Vous pourrez le réexaminer tout de suite, maintenant qu'il est

conscient!"

 

Elles sortent toute deux du bureau de Denise Landré en

même temps et elles font tranquillement quelques pas ensemble en remettant de

l'ordre dans leurs cartables respectifs. Puis, elle accélèrent toutes deux le pas en

direction des locaux mis à la disposition des physiothérapeutes et leurs patients.

 

Complètement inerte, Paul est couché sur le dos sur le

matelas du petit local de physio où un infirmier l'a mené ce matin là comme

d'habitude. Il est tout absorbé dans l'étude et le comptage des tuiles acoustiques qui composent le plafond

au-dessus de lui.

 

- "Bonjour Paul, je me présente: je suis le docteur

Denise Landré, ta physiatre. Maintenant que tu as enfin ouvert les yeux,

j'aimerais qu'on se parle un peu. Écoutes bien ce que j'ai à te dire. Vois-tu,

même si c'est ta physiothérapeute qui se démène avec toi depuis neuf mois

pour te faire bouger un peu, vis-à-vis de l'hôpital, c'est moi qui assume la

responsabilité médicale des soins et des thérapies que tu reçois."

"Jusqu'à présent, tout ce que Claudine pouvait faire,

c'est d'empêcher tes muscles de fondre complètement pendant que tu étais

inconscient et incapable du moindre effort. Mais à partir de maintenant, il va

falloir que tu commences à y mettre du tien un peu plus!"

"Je vais t'examiner à nouveau, mais d'après ce que me

dit Claudine, il semble qu'à part ton visage tu es encore complètement

paralysé du côté gauche tout au moins. Je ne crois pas que ce soit déjà

irréversible. Je ne peux évidemment pas t'assurer que tu vas retrouver à coup

sûr tous tes moyens. Mais une chose est absolument certaine: si tu ne fais

rien toi-même pour t'en sortir, tu resteras impotent toute ta vie! Ta guérison

dépend d'abord et avant tout de toi-même et, en temps normal, il te resterait à peu près un an pour y

arriver, deux peut-être. Dans ton cas, à cause de la

durée extraordinaire de ton coma - au fait tu a été inconscient pendant près de deux ans - il serait

présomptueux de ma part de prétendre connaître le

temps qui te reste pour récupérer tes facultés, mais une chose est certaine: si tu ne t'y mets pas toi-même à

fond et tout de suite, crois-moi, alors c'est

foutu! Bien sûr, Claudine, moi-même et tous les autres thérapeutes de l'hôpital

allons essayer de t'aider du mieux que l'on peut. Mais je te le répète encore,

sans ta participation active: nous sommes totalement impuissants à te

guérir."

"Claudine va continuer à te seconder dans ce travail et tu pourras toujours

compter sur elle pour te guider dans ta réadaptation. Tu

peux être certain qu'elle s'y connaît! Tu pourras donc compter sur elle cinq

jours par semaine, toute la journée. S'il y a des questions qui te tracassent,

n'hésites pas à les lui poser."

"Il est important que tu lui fasses bien confiance, si tu veux t'en sortir.

Jusqu'à date, c'est elle qui s'est épuisée à te faire bouger,

mais maintenant ça va être à toi de faire le gros des efforts!"

"Dis-toi que les physiothérapeutes comme elle ont des

mains "magiques" qui peuvent parler au corps de leurs patients et décoder le

langage de ces corps. Mais ça ne pourra se passer de façon satisfaisante que

si tu le veux bien, alors laisses les mains de Claudine te parler et te sonder. Ne te fermes pas et n'essaie pas

de tricher avec les indications de ton corps.

Avec la paresse et le découragement devant l'effort, sache que les mauvaises

compensations sont les pires ennemis du paralysé en processus de

réadaptation. Elle saura t'en protéger si tu la laisses t'aider. Plus votre

communication sera bonne, meilleure pourra être l'action de ta thérapeute

pour favoriser le déblocage de tes paralysies. Au travail!"

 

Claudine s'accroupit à côté de Paul et une nouvelle

session de physiothérapie commence. Elle place sa main gauche sur l'épaule droite

de Paul et, pendant qu'elle lui tient le poignet droit, elle lui demande:

 

- "Essaie de plier ton bras."

 

L'avant bras de Paul commence à s'élever

imperceptiblement pendant que Claudine lui tâte rapidement tous les muscles de

l'épaule et du bras. Le visage de la physiothérapeute s'éclaire d'un sourire réjoui

lorsqu'elle lui annonce:

 

- "Bravo! Voici un membre qui veut déjà. Voyons pour

l'autre maintenant."

 

Même procédure pour tester le bras gauche de Paul. Mais

celui-ci reste cette fois totalement inerte.

 

- "Sur le côté gauche, ça va moins bien. Voyons les

jambes maintenant."

 

Puis, sous les yeux de Denise Landré, la thérapeute et son

patient se livrent à toute une série de tests sur divers autres muscles de Paul. Une

heure plus tard, la physiatre glisse une note dans le carnet médical de son malade:

15 juin 1985,

le patient Paul Tardif, accidenté du 11

août 85, a repris conscience hier après-midi, après un peu plus

de 21 mois de coma. À l'Hôpital Général d'Ottawa

pendant douze mois et ici par la suite, il a été soigné par des

traitements de physiothérapie passive normaux. Souffre

d'hémiparésie sur le côté gauche. Sur le côté droit, semble capable d'une certaine motricité, sur le côté gauche par contre,

aucune. Quant à sa sensibilité cutanée, elle parait être tout à

fait fonctionnelle des deux côtés. Il continuera donc à recevoir

des traitements de physiothérapie cinq jours/semaine. Sera

également suivi par une ergothérapeute, un neuropsychologue et peut-être vu en orthophonie."

 

 


<> SENS

 

- "Au touché, je sens que ta peau a gardé un bon tonus.

Elle est restée assez douce et saine, Paul. Les massages et les frictions l'ont

bien préservée. Mais je ne te sens plus aussi détendu que d'habitude.

Pourquoi? As-tu froid? Tu n'es pas gêné, j'espère. Tu n'as pas à t'en faire: ça

fait déjà une éternité que mes mains l'effleurent et ton épiderme ne semble

pas s'en porter trop mal. Non? Sens-tu bien mes doigts. Les muscles que je

frotte en ce moment sont ceux que tu devrais essayer de contracter pour

réussir l'exercice que je t'ai demandé de faire. Voilà, c'est déjà mieux. Oh! Mais

comme ils sont encore faibles. Il va falloir faire beaucoup travailler ça. Je vais

t'aider à plier tes chevilles quelques fois. Laisses-toi mou et sens. Essaies de

me refaire la même chose encore dix fois."

"Depuis plus de six mois que je te soigne et que je

parle sans que tu ne me dises un mot. Je suis une incorrigible bavarde: je

sens que c'est ça que tu veux me dire. C'est vrai, je veux bien essayer de me

taire un peu, mais toi, sens et laisse tes muscles encore me parler. Je sais que

tu aurais le goût d'aller vivre à l'extérieur de l'hôpital tout de suite, mais avant

cela, il va falloir que tu travailles encore beaucoup, si tu veux pouvoir te

déplacer seul. Dès que possible, je veux bien te faire prêter une canne par

l'hôpital et je pourrai t'accompagner dehors au soleil, au moins au début,

parce que si tu y vas tout seul, ce serait trop dangereux pour toi. Mais avant

d'en arriver à ça: travailles, travailles et retravailles; pour le moment

apprendre à utiliser seul ta chaise roulante, c'est plus réaliste!"

 

La journée se continue ainsi, Claudine guidant Paul de ses

conseils et tâtant sans arrêt les muscles de son patient pour mesurer la qualité des

efforts qu'il déploie et détecter à coup sûr toute mauvaise "compensation" à

combattre avant qu'elle ne soit devenue une seconde nature. Cinq jours par

semaine, ils travaillent ensemble dans les salles de physio; elle l'entretient sans

arrêt, pendant qu'il s'échine à réaliser les exercices qu'elle lui prescrit. Résidant à

l'hôpital depuis plus de sept mois déjà, Paul peut maintenant se déplacer seul avec

sa chaise roulante. Ses semaines normales comportent donc près de trente heures

de travail sur les matelas de gymnastique des salles physiothérapie ou alors sur les

appareils d'exercice spéciaux qui s'y trouvent également.

 

Le mercredi avant-midi par contre, il commence sa journée avec la neuropsychologe

à la voix nasillarde et au parfum pénétrant Charlotte

Jeannoit. Celle-ci l'occupe alors pendant près de deux heures avec une session de jeux vidéos spéciaux et

de jeux d'esprit essentiellement mnémotechniques pour

réactiver les parties de son cerveau encore léthargiques. Puis, il change d'étage

pour passer à une session de vie pratique au cours de laquelle Nicole Lanteigne,

l'ergothérapeute de trente-cinq ans à peine mais aux cheveux grisonnant toujours

retenus par un fichu blanc, lui apprend à se débrouiller avec une seule moitié de

son anatomie vraiment valide et réussir tout de même à faire face aux difficultés

usuelles de l'existence, dans un local qui comporte divers coins aménagés comme

les pièces stratégiques d'une résidence: cuisine, salle de bain, salon, chambre à

coucher, salle lavage, etc.

 

Depuis quelques temps, il a commencé à apprivoiser la

canne que Claudine lui a fait prêter par l'hôpital. Il s'est même lié d'amitié avec

certains autres patients avec qui il prend généralement ses repas à la cafétéria. Glen Shadwick, l'un de

ceux-ci, est un universitaire très loquace qui vient

régulièrement à l'Institut de Réadaptation pour recevoir des traitements en

physiothérapie, ergothérapie, neuropsychologie et orthophonie. Âgé de quarante

deux ans, il cache un sourire semi-narquois derrière une grande barbe hirsute et

une grosse voix caverneuse. Si ce n'était de ces éléments oursoïdes de sa

personne, avec son éternelle paire de bermudas multicolores beaucoup trop

grands pour lui et ses multiples chandails à manches courtes bigarrés et très

amples également, il ressemblerait un peu à un jeune enfant espiègle affublé des

vêtements de son grand frère.

 

D'origine britannique, il a lui-même subi un traumatisme

crânien l'an dernier lorsqu'un chauffard l'a renversé comme il traversait la rue. Il a

alors été quelques jours dans le coma. À son réveil, il avait lui-aussi une hémiplégie

complète. Dans son cas par contre, la paralysie est apparue sur le côté droit.

Comme il était normalement droitier, le lobe dominant de son cerveau était atteint.

Sa réadaptation est donc presque aussi complexe que celle de Paul avec ses vingt

et un mois de coma. Ainsi, il a été atteint d'aphasie temporaire et doit même

réapprendre à parler, tant sur le plan intellectuel des structures linguistiques que sur

celui de la maîtrise physiologique du langage parlé. D'abord plongé dans un

environnement francophone, c'est évidemment la langue française qu'il a conquise

en premier. Anthropologue de formation, spécialisé en ethnolinguistique, il en est

maintenant presque venu à considérer son épreuve comme une chance inouïe,

parce qu'elle lui a donné l'occasion de se confronter avec les structures primaires

du langage humain à partir de rien, ce qu'aucun autre spécialiste des langues

comme lui n'a jamais vraiment eu l'occasion d'expérimenter lui-même auparavant.

 

Avant son accident, il était enseignant à l'Université de Montréal, principalement en

inuktituk et en montagnais, deux langues qu'il parlait

alors couramment, comme l'anglais et le français. Aujourd'hui, même s'il ne

possède plus ces langues, sa mémoire recèle tout de même encore des traces très

profondes des connaissances très étendues de sa vaste culture. C'est donc avec

beaucoup d'intérêt que Paul écoutait, sans mot dire la plupart du temps, ses propos

lorsqu'il se laissait aller à analyser à haute voix les divers petits détails de leur

quotidien et à philosopher sur l'aventure humaine dans son ensemble. Glen quant à lui appréciait beaucoup

cette écoute attentive lorsqu'il pensait ainsi tout haut et

discourait comme s'il était devant sa classe à l'Université.

 

- "Le toucher Paul! Le toucher! Ici les patients comme

toi et moi, nous sommes tous plongés dans un univers où le sens du toucher

est fondamental. Dans pratiquement toutes les civilisations primitives, autant

les contemporaines que les préhistoriques et les antiques, la plupart du temps

c'est le côté auditif du cerveau humain qui est dominant. Dans notre

civilisation moderne, c'est plutôt le côté visuel qui a la suprématie, bien qu'il

se manifeste toujours une opposition très forte de l'auditif. Complémentarité

plutôt, me diras-tu. Soit. Vois-tu Paul, les études en neurologie sur le sujet

nous apprennent que les lobes de notre cerveau sont spécialisés à cet égard:

l'auditif et le langage d'un côté, le visuel de l'autre. La gauche versus la droite.

Un concept qui déteint même en politique, c'est dire! Par contre, ici, je crois

que c'est probablement un des rares endroits où, pour beaucoup de gens,

c'est le sens du toucher qui devient absolument fondamental. Autant pour les

professionnels soignants que pour les patients d'ailleurs. Mais je me demande

dans quelle partie de notre cerveau on devrait localiser cette faculté... Peut-être devrions nous parler plutôt

de l'intelligence du corps tout entier dans ce

cas là?"

 

Le midi, Paul mange aussi à l'occasion en compagnie de Claudine

et du groupe des thérapeutes. D'un naturel peu loquace mais très attentif,

il adore en effet écouter en silence ceux-ci discuter des problèmes qu'ils ont avec

tel ou tel patient ou décrire les progrès remarquables qu'une approche donnée a pu permettre par opposition

à telle autre, etc... Lors de ces échanges à batons

rompus entre professionnels, il lui semble toujours que c'est encore sa chère Claudine qui comprend le

mieux les situations et elle qui tient les propos les plus

clairs et sensibles, pour ne pas dire les plus intelligents... C'est au cours d'un de ces

dîners, un vendredi midi précédent une longue fin de semaine de congé, que Paul

déclare à Claudine:

 

- "Demain, j'aimerais sortir d'ici et passer quelques

jours à l'extérieur, chez des amis. Tu crois que ce serait possible en fin de

semaine?"

 

- "Bravo Paul, bien sûr que oui! Cela te fera sûrement

beaucoup de bien. Si tu veux, je pourrais aller te reconduire à la fin de la

journée et te reprendre mardi matin. Ça me permettra de rencontrer tes amis

et de leur expliquer comment te venir en aide quand tu seras seul avec eux."

 

À cinq heures ce jour là, après avoir placé la chaise

roulante de Paul dans le coffre arrière de l'automobile qu'elle a empruntée à sa

collègue Paule, Claudine l'aide à s'installer sur le siège, en lui indiquant comment

s'y prendre avec un seul côté de son anatomie de valide.

 

- "Voilà, on est rendu. Jean habite ici, au troisième

étage."

 

- "Ne bouges pas Paul. Je vais d'abord aller voir de

quoi a l'air l'escalier, et je reviens te chercher."

 

Quelques minutes plus tard, Claudine revient et informe

Paul que personne ne répond chez Jean. Peut-être est-il momentanément sorti

pour faire quelques courses... Leur rendez-vous avait pourtant été convenu au

téléphone quelques heures plus tôt. Après une demi-heure d'attente dans la

voiture, la thérapeute décide donc d'amener Paul manger chez elle. On rappellera

Jean après le repas pour vraiment synchroniser l'opération transfert du malade. Claudine doit se hâter, car elle a invité son amie Paule à souper. Celle-ci doit

reprendre possession de sa voiture par la même occasion.

 

Toutes deux physiothérapeutes à l'Institut de Réadaptation,

elles sont les meilleures amies du monde. Elles songent même à s'associer pour

démarrer ensemble une clinique privée de physiothérapie. Cadette de Claudine de

quelques années, Paule Sauvageau est une grande jeune femme très svelte aux

cheveux blonds coupés très courts mais dont la beauté insolente n'aurait

absolument pas paru déplacée sur un plateau de cinéma ou sur les podiums de

grands couturiers. Physiothérapeute diplomée travaillant à temps plein depuis cinq

ans à peine, pendant ce temps elle n'en a pas moins presque terminé une

formation parallèle à temps partiel en ostéopathie. Très dynamique, c'est elle qui

administre la majorité des traitements en piscine à l'Institut de Réadaptation. Aussi

la voit-on régulièrement courir à droite et à gauche dans les corridors intérieurs de

la section d'hydrothérapie; de la piscine aux douches, du vestiaire patients à celui

des thérapeutes ou du petit gymnase au local d'accessoires de la section vêtue simplement d'un maillot de

bain, deux pièces le plus souvent, qu'elle porte toujours

très serré. Puisqu'elle en porte plusieurs heures pratiquement tous les jours, elle

dispose évidemment d'un assortiment assez varié de ceux-ci, à partir du petit bikini

fluo à la mode de la côte d'azur jusqu'au maillot long moulant de style nord- américain, en passant par le quasi-string brésilien. Dans le petit milieu fermé de

l'Institut, elle en était donc venue à avoir une réputation de terrible séductrice sinon

de mangeuse d'homme qu'elle-même ne comprenait pas vraiment, mais qu'elle

n'avait jamais cherché à réfuter non plus.

 

Tout au long de la préparation du repas, les trois convives

discutent de choses et d'autres. Lorsqu'ils s'assoient pour se mettre à table, Paule

lève son verre en disant:

 

- " Je propose un toast à la santé de Paul que j'ai

entendu ici pour la première fois dire autre chose que " Oui. Non. Bien.

Bonjour untel." Depuis près de deux mois que je le voyais se démener sans

dire un mot à côté de moi avec sa pie de physio qui parle tout le temps!"

 

Claudine et son patient, assis face à face, se regardent

alors mutuellement. Ils sont tous les deux persuadés d'avoir vraiment toujours

dialogué abondamment au cours de leurs sessions de thérapie.

 

- "Tu déconnes Paule. Ce dont tu parles, ça a peut-être

duré neuf mois pendant qu'il était encore inconscient, mais depuis qu'il m'a dit " bonjour Claudine" pour la première fois il y a deux mois, j'ai de la misère à placer un mot quand je le soigne, tellement il est bavard et curieux, mais on

s'y fait..."

 

Après le souper, puisque Jean brille toujours par son

absence au bout du fil, Paule aide Paul à s'installer au salon devant la télévision.

Puis, elle entraîne son hôte à la cuisine pour desservir la table.

 

- "Claudine, tu m'excuseras si je ne me mêle pas de

mes affaires. D'abord, disons que c'est sûr que je ne suis pas toujours à côté

de toi, quand je suis à la piscine par exemple, mais sinon, on travaille quand

même presque tout le temps dans le même gymnase, à dix pas l'une de

l'autre! Ça n'est peut-être pas très grave, mais permets que je libère ma

conscience professionnelle et que je te parle franchement: je crois que cette

habitude particulière que tu as développée lorsque tu soignes Paul, n'est peut-être pas tout à fait positive. Je veux parler de ta manie de lui parler

absolument sans arrêt. Quand il était inconscient, c'était sans doute une

excellente idée, si ça t'aidait à passer le temps, mais maintenant..."

"Tu lui parles, tu lui poses des questions, tu te réponds

à sa place, tu te poses même souvent des questions à sa place, tu y réponds

ensuite, quelques fois même tu rougis, mais la plupart du temps tu y réponds

aussi, non sans lui avoir dit qu'il est un peu trop curieux et que "ses"

questions sont plutôt indiscrètes! J'ai bien peur que cette pratique ne puisse

devenir un peu malsaine: tout à l'heure au souper, j'ai cru comprendre que

Paul était persuadé que vous aviez vraiment dialogué sans arrêt tous les deux

depuis deux mois, sinon plus! Toi aussi peut-être? Je n'aimerais pas que ma

future associée devienne folle avant que notre clinique soit ouverte!"

 

Incapable de répondre à cette remarque qu'elle ne

comprend pas clairement, Claudine ne sait que répondre. Elle voit bien que Paule n'essaie pas de lui faire une blague et se rend bien compte que son amie est très

sérieuse, sinon carrément inquiète. Depuis le début, ou presque, elle-même a bien

senti que sa relation avec ce curieux patient comateux avait quelque chose de "pas

normal".

 

Pourtant ça fonctionnait bien semblait-il; le docteur Landré

le lui disait régulièrement:

 

- "Lâches pas Claudine. Tu vas y arriver. Il va reprendre

conscience et même si la première chose qu'il te dit c'est que tu es une vraie

pie, tu auras enfin réussi à le faire parler!"

 

Pendant cette période d'inconscience de Paul, elle avait eu de plus en plus fréquemment l'impression de l'entendre lui parler. Son esprit

logique avait vite conclu que tous ces "échanges" verbaux n'étaient que le fruit de

son imagination. " Rien d'inquiétant, ça fait passer le temps ", s'était-elle dit.

 

Par contre, depuis deux mois il avait repris conscience et

elle s'était bien convaincue de la réalité de ses "vraies" conversations

ininterrompues avec Paul. Lui aussi, semblait-il. Pourtant, d'après Paule, qui

travaillait avec ses propres patients pratiquement toujours juste à côté d'eux, Paul

était presque muet pendant ses traitements depuis un mois! Claudine n'avait

pourtant pas l'impression que la présence ou l'absence de sa consoeur à ses côtés

aie jamais changé quoi que ce soit dans ses rapports avec Paul. Peut-être que Paule s'est trompée... qu'elle était distraite... qu'elle ne prêtait pas assez l'oreille...

que Paul ne parlait jamais assez fort... que... Claudine décide donc de procéder à

une vérification plus approfondie au cours des prochains traitements de Paul, mais

pour le moment elle préfère essayer d'oublier tout ça, pour se consacrer plutôt à

détendre l'atmosphère qu'elle sent un peu tendue depuis la fameuse remarque de Paule.

 

La soirée se continue sans nouvel accroc et les sujets de

discussion les plus divers et anodins sont abordés et chacun semble rivaliser

d'imagination pour ironiser à tout propos. Même Paule, d'ordinaire si sérieuse, se

laisse aller à pousser quelques bonnes blagues politiques. À intervalles réguliers,

Paul essaie de rappeler chez Jean. Toujours aucune réponse.

 

- "Et bien mes chers amis je dois vous quitter, il est

déjà assez tard pour une vieille physio comme moi avec une bonne journée

dans le corps! Je te remercie Claudine pour cette agréable soirée. On se revoit

mardi prochain à l'Institut. D'ici là, essaies de repenser un peu à ce que je t'ai

dit plus tôt, mais ne te casses pas trop la tête à ce sujet là pour le moment. On

pourra en reparler à tête reposée la semaine prochaine. Bonsoir Paul, à mardi.

J'espère que ton ami Jean sera bientôt de retour, parce que le "couvre-feu"

est déjà sonné à l'Institut pour les patients résidants sortis pour la soirée."

 

Après avoir essayé en vain à plusieurs reprises, de

rejoindre Jean, Paul finit par s'assoupir profondément sur le grand divan en velours

vert du salon. Claudine étend délicatement une grande couette bien épaisse sur lui,

en prenant bien soin de ne pas l'éveiller. "Il doit être complètement épuisé, le

pauvre", pense-t-elle. Puis, après avoir pris une bonne douche, elle se laisse couler

dans son propre lit.

 

 


 

<> QUEL RÊVE!

 

Le lendemain matin, quand Claudine ouvre les yeux, il est

déjà neuf heures. Elle se lève, enfile son peignoir japonais en soie fine, et va se

passer une débarbouillette mouillée dans le visage, pour s'éveiller complètement.

Puis, elle se dirige sur la pointe des pieds vers son "patient en résidence", car elle

ne veut pas le réveiller tout de suite: il a sûrement besoin de récupérer ce matin.

 

Machinalement, elle pose la main sur le front de Paul pour

vérifier si la fatigue du voyage et l'heure tardive de coucher du "chérubin" ne lui

aurait pas donné une petite montée de fièvre. Celui-ci est maintenant étendu sur le

côté, le dos cambré et le bras droit entre les jambes. La couverture qui le recouvrait

hier est presque toute racotillée autour de sa main droite entre ses genous.

Soudainement, Claudine sent son univers basculer. Elle est maintenant couchée

sur une plage, au soleil. Elle entend une voix vaguement familière, qui prononce

sans arrêt des mots indistincts. Elle tourne la tête en direction de la personne qui

parle. Il s'agit bien d'une femme, assise en tailleur, qui parle sans arrêt en pétrissant

ce qui ressemble à de la pâte à pain. Le flot de ses paroles se transforme en un

courant d'air sinueux, visible comme une sorte de nuée. La femme est toute

enveloppée par ce "brouillard"; puis celui-ci se lève et Claudine s'aperçoit qu'il s'agit

d'elle-même assise par terre sur le sable, complètement nue, en train de pétrir du

pain et parlant sans arrêt à sa pâte. En fait, son point de vue oscille continuellement

entre celui d'un observateur extérieur à la scène et une vue subjective où elle serait

elle-même la pâte que l'on pétrit. Pendant tout ce temps, elle ressent d'étranges

chatouillis inconnus dans son bas-ventre. Tout à coup, son double tourne les yeux

vers elle. "Claudine... Claudine..." et le son de la voix change brusquement lorsque

leurs regards se croisent. L'univers de Claudine s'écroule encore complètement.

 

- "Claudine! Claudine! Qu'est-ce que tu fais? Réveilles

toi! Qu'est-ce qui t'arrive? Tu es tombée? As-tu passé la nuit là? Réponds-moi, tu me fais peur!"

 

Quand elle ouvre les yeux, elle s'aperçoit qu'elle est

étendue sur le tapis de son salon, à côté du divan où Paul s'était assoupi la veille.

Celui-ci s'est maintenant assis sur le bord de son fauteuil. Il s'appuie sur la petite

table du salon avec sa main droite et est penché tant bien que mal au-dessus d'elle.

 

- "Claudine! Claudine!" lui répète-t-il.

 

- "Hummpff... Bonjour Paul, bien dormi? As-tu faim ce

matin? Ne t'inquiètes pas pour moi. Je viens tout juste de m'endormir. Je crois

que je suis tombée de sommeil. Je n'ai pas de mal. J'ai même rêvé. Et quel

rêve! C'était si réel, j'y étais vraiment!"

 

 


 

 

<> SANS PLUS

 

- "Des oeufs pour déjeuner, ça te va? Tu ne m'as pas

répondu, alors tant pis pour toi si tu n'en veux pas! Au fait, tu ne m'as toujours

pas dit non plus si tu avais bien dormi..."

 

Pendant que Claudine s'affaire devant sa vieille cuisinière

au gaz en chantonnant, Paul cherche de nouveau à rejoindre son ami Jean.

Toujours en vain.

 

- "Ne t'en fais pas si ton ami ne peut pas te recevoir en

fin de semaine. Je peux te garder ici si tu veux, même jusqu'à mardi! Mais ne

vas pas t'imaginer que je vais jouer les thérapeutes zélées! Lorsque je prends

congé, il n'est pas question que je travaille, et je voudrais que tu oublies que je suis ta physio. Je veux bien t'aider à fonctionner, mais comme le ferait

n'importe quelle personne normale, sans plus! Tu es reçu ici comme un ami,

sans plus! Tu n'as donc pas à avoir peur que je te fasse forcer non plus.

J'espère que la présence de ta "bourreautte" de physio ici ne t'a pas causé de

cauchemars trop cruels la nuit dernière. Tout à l'heure tu ne m'as pas répondu

à propos de tes rêves... Est-ce que tu aurais rêvé en mal de moi par hasard?"

 

À ces mots, Paul rougit un peu, puis répond:

 

- "Effectivement, tu faisais partie de mon rêve... Mais je ne m'en souviens pas trop bien... Je ne pourrais pas vraiment te raconter

tout en détails... Tout ce dont je me rappelle, c'est que tu étais parfaite, sans

rien, ou plutôt "sans plus", comme tu dis."

 

Un peu gênée par ce lapsus de Paul qui lui rappelle trop

bien quelque chose, Claudine feint de ne pas l'avoir entendu. Mais comme elle a

arrêté de chantonner quelques instants, son invité reprend:

 

- "Tu sais, c'est une expérience totalement nouvelle

pour moi d'être tâté sans arrêt par une jeune femme, jolie en plus, douée d'un

toucher "magique" qui lui permet de lire en moi comme dans un livre ouvert!"

 

- "Ne t'en fais pas avec cette histoire de toucher

"magique". Tout ce que les doigts d'une physio peut lire chez son patient,

c'est: quels muscles travaillent et le font-ils bien, oui ou non, sans plus. Par

contre dans ton cas, c'est un peu plus compliqué, c'est vrai; mais j'avoue que

je ne comprends pas très bien ce qui ce passe moi-même. Il faut que j'y

réfléchisse. On en reparlera plus tard, si tu veux, mais pas maintenant. En

attendant, je vais te faire couler un bain. Ça va te faire du bien, tu m'as l'air

encore complètement tendu et "fripé".

 

Pendant que Paul clapote dans l'eau de sa baignoire, Claudine s'affaire à nettoyer les restes de leur petit déjeuner. Ce faisant, elle a

recommencé à chantonner, comme elle a l'habitude de le faire quand il faut qu'elle

réfléchisse pour résoudre un problème qui la dépasse. Elle achève tout juste de

ranger les derniers morceaux de vaisselle qu'elle vient de laver, quand un bruit

sourd résonne en venant de la salle de bain.

 

- "Paul, tout va bien?" Hurle-t-elle. Aucune réponse.

Immédiatement, Claudine s'élance vers la salle de bain, en s'exclamant: "Mon

Dieu! Mon Dieu! Pourvu que..."

 

Lorsqu'elle pénètre dans la salle de bain, elle aperçoit Paul

étendu dans la baignoire, un vieux bain tombeau très profond. Sa tête encore en

majeure partie sous l'eau, il tente en vain de s'agripper au rebord glissant du bain

avec sa seule main valide pour s'extirper de sa position fâcheuse. Aussitôt Claudine

attrape le poignet gauche inerte de Paul et, d'un mouvement vif, l'extrait de la

baignoire en tombant elle-même à la renverse. Elle lui administre ensuite de

grandes claques dans le dos, pendant qu'il crachote et toussote en essayant de

reprendre son souffle. Puis empoignant Paul à bras le corps, Claudine l'aide à se

relever debout et à sortir complètement de la baignoire. Après avoir passé son bras

sous celui du rescapé pour qu'il puisse s'appuyer sur elle, Claudine l'aide à sortir de la salle de bain. Elle l'amène s'étendre sur le divan du salon. Pendant que Paul

reprend son souffle, Claudine s'écrase dans le fauteuil voisin et se laisse enfin aller

à se détendre un peu.

 

- "Ouf... que j'ai eu peur... mon Dieu que j'ai eu peur...

s'il avait fallu..." Dit-elle enfin. Les yeux encore complètement dans le vague, elle

reste prostrée dans son fauteuil, en face de Paul, à marmonner sans cesse la

même chose.

 

Paul est maintenant tout à fait revenu de sa mésaventure

et il a enfilé la petite robe de chambre en ratine que Claudine garde toujours

accrochée derrière la porte de sa salle de bain quand la jeune femme commence

enfin à émerger peu à peu de sa stupeur.

 

- "Ça va mieux Claudine? Je ne risque plus rien

maintenant. Reprends-toi! Si ça peut te changer les idées, je vais te raconter

un peu mon rêve. C'était beau tu sais, nous étions ensemble sur une plage

magnifique. Claudine, m'entends-tu? Claudine! Réponds-moi, tu

m'inquiètes..."

 

Ces quelques mots achèvent enfin de la ramener de sa

stupeur. Mais ils la replongent une fois de plus dans ses interrogations à propos de

sa "vision" du matin. Ses yeux s'allument soudain, elle se relève d'un bond et

s'approche du divan où est assis son patient.

 

- "Paul, fermes les yeux, laisses-toi aller, sans plus,

détends-toi et laisses-moi faire une expérience avec mes "doigts magiques",

comme tu dis. Ne dis rien, même si je te pose une question."

 

Claudine s'accroupit à côté du divan, attend quelques

secondes pour qu'elle et son patient puissent se détendre, puis elle pose sa main

délicatement sur le genoux droit de Paul en fermant les yeux. Sur le champs, elle

se sent envahie par un curieux état de trouble intérieur. Elle chancelle et pose son

autre main sur le haut de la cuisse devant elle pour ne pas tomber. Aussitôt, elle

ressent une étrange et enivrante vague de chaleur l'envahir en rayonnant de sa

colonne vertébrale en même temps qu'elle perçoit à nouveau un bizarre

chatouillement au bas ventre, semblable à celui qu'elle avait ressenti ce matin.

C'est très agréable et, les yeux toujours clos, elle oublie tout et se laisse aller à

savourer cette sensation étrange pendant de longues secondes, mais l'espèce de

jouissance animale qu'elle éprouve maintenant la déconcerte tellement qu'elle se redresse soudain dans un mouvement vif, se prend la tête à deux mains et ouvre

les yeux pour s'apercevoir que le bras droit et la jambe droite de Paul ne sont pas

les seuls membres à ne pas être paralysés...

 

 

 


 

 

<> UNE AUTRE FOIS

 

 

- (...)

- "Mais puisque je vous dis que Jean St-Pierre, c'est

moi. Il faudrait que je parle à Paul Tardif; vous savez: c'est le patient du

docteur Landré qui est arrivé d'Ottawa il y a neuf mois dans le coma."

- (...)

"Non, il n'est pas chez moi. S'il-vous-plaît, cherchez-le

et faites-lui un message. Je ne peux pas rester en ligne trop longtemps: je

vous appelle de Toronto. Voici: j'ai dû prendre l'avion hier après-midi. Un

contrat surprise. Il n'y a personne à la maison. Ma femme et ma fille m'ont

accompagné. Je ne pourrai donc pas recevoir Paul Tardif en fin de semaine. Je pensais aller le chercher moi-même cet après-midi mais c'est impossible,

je dois rester ici plus longtemps que prévu. "

- (...)

- "Merci et dites-lui bien que j'en suis navré. "

- (...)

- "C'est ça. Et dites-lui que ce sera pour une autre fois."

- (...)

- "Non, je le rappelle dès mon retour."

- (...)

- "Merci. Au revoir."

 

Après l'avoir cherché suffisamment dans l'Institut de

Réadaptation pour être bien persuadé que Paul n'est pas rentré hier soir ou au

cours de la nuit dernière, on téléphone chez Claudine de Lacoët pour éclaircir la

situation, car on sait que c'est elle qui est allé le reconduire hier.

 

...

 

- "Allô, Claudine de Lacoët à l'appareil.

- (...)

- " Oui, je sais. Il est ici. (...) J'ai décidé de le garder en

attendant de rejoindre son ami.

- (... )

- "Ha bon. ... Tant pis, ça n'est pas un problème, je le

garderai pour la fin de semaine au complet!.

- (...)

- "Non, je vais en profiter pour le faire travailler un peu,

(...), oui, en milieu naturel.

- (...)

- Oui c'est ça, je vais jouer les ergothérapeutes,

histoire de rendre Nicole un peu jalouse!

- (...)

 

- "OK. OK. Je le ramènerai mardi matin. (...) Merci! (...)

Bon c'est ça, à mardi, bye."

 

Claudine pose le téléphone et va se cantonner dans sa

chambre à coucher. Elle est encore troublée et songeuse à cause de ce qu'elle a

ressenti et cru comprendre ce matin. Quand elle croise son propre reflet dans la glace qui est placé juste à côté de la porte de sa chambre, elle s'arrête un instant

devant, se regarde dans le blanc des yeux. Puis relevant la tête d'un geste vif, elle

dit:

 

- "Non! Ma petite Claudine, non! C'est ridicule de fuir la réalité comme ça. Dans le fond, c'est fantastique ce qui arrive. Il faut

regarder la vérité en face. Tu dois absolument revenir et continuer à faire des

tests. Tu as la chance de disposer maintenant de circonstances absolument

idéales pour ce faire!"

"Prends un peu sur toi, ma grande!"

 

Quand il la voit enfin revenir dans le salon, Paul, qui ne

comprend pas très bien ce qui s'est passé ce matin, laisse exhaler un soupir de

soulagement, qui se veut tout de même discret car il se revoit encore tout nu sur le

divan, le pénis dressé lorsqu'il a rouvert les yeux et qu'il s'est vu seul dans le salon.

Il rougit un peu de honte, car, ce faisant, il craint d'avoir blessé Claudine. Il sent que

celle-ci est maintenant la personne la plus importante dans sa vie.

 

- "Bonjour Claudine." Dit-il en détournant les yeux,

gêné.

 

- "Bonjour Paul. Excuse-moi pour cet avant-midi. Je

n'aurais pas dû te laisser en plan tout seul dans le salon, mais j'ai été

complètement dépassée par les événements. Il faudrait qu'on se parle

sérieusement. Maintenant, si tu veux. Je suis prête."

"Ce qui s'est passé ce matin m'a surpris autant que toi.

Mais ne t'inquiètes pas trop pour ça: j'en vu d'autres et puis je sais très bien

que tu étais totalement inconscient, alors en rêve tout est possible et il n'y a

pas de tabou qui vaille, donc t'as pas à rougir comme un homard ce matin! ...

Mais... Heu... Je ne sais pas trop comment formuler tout ça... Disons... Heu...Je

crois qu'il peut exister entre nous une qualité de communication que je

n'aurais jamais crue possible avant. Tu comprends? À quoi ou à qui ça tient-il? À toi, à moi, à nous deux? Je dois t'avouer que je n'en sais strictement rien:

c'est aussi neuf pour moi que pour toi, tu comprends."

 

Elle lui raconte alors avec force détails ce qui s'est passé

lorsqu'elle lui a touché le front pendant son sommeil ce matin. Puis, elle lui décrit de son mieux les sensations qu'elle a éprouvées plus tard dans le salon, lors de

leur dernier contact tactile. Lorsque finalement elle lui décrit précisément le

spectacle qui s'offrait à elle quand elle a enfin ouvert les yeux avec les sensations

qu'elle avait alors éprouvées, ni lui ni elle n'arrivent à masquer leur gêne

réciproque. Un long silence suit ces récits, tous deux complètement interloqués à

l'idée que ces événements suggèrent. C'est Paul qui sort le premier de cette

réflexion.

 

- "Si je comprends bien ce que tu me dis: lorsque tu

m'as touché, tu as éprouvées à peu près exactement ce que j'éprouvais alors

moi-même semble-t-il. J'espère que c'était au moins aussi agréable pour toi

que pour moi... OK, excuse-moi, je ne disais pas ça pour te mettre mal à

l'aise...

(...)

"Mais dis-moi: comment est-ce possible? Est-ce que

ça vous arrive souvent avec vos patients?"

 

- "Comment est-ce possible? Ça, je n'en sais rien. En

tout cas, je n'ai jamais rien vécu de tel avec personne et je n'ai jamais rien vu,

lu, ni entendu à ce propos. Et pourtant ça n'est pas d'hier que je pratique

comme physiothérapeute! Toi non plus ça ne t'était jamais arrivé avant, je

crois. Ça faisait un bout de temps que je me doutais que quelque chose de pas

ordinaire nous arrivait. À vrai dire, dès le premier jour de ta thérapie avec moi,

j'avais le pressentiment qu'elle ne se passerait pas de façon entièrement

normale. La remarque de Paule qui m'intriguait tant hier, prend maintenant

une couleur plus ahurissante mais si logique après ce qu'on a vécu ce matin. Il est certain que mon esprit cartésien s'est toujours servi de ma facilité

verbomotrice pour se protéger pendant toutes les phases de ta thérapie à

l'Institut. Pour se défendre et pour nous protéger. Tous les deux."

 

Pendant de longues secondes, ils restent muets, regardant

droit devant eux dans le vide. Claudine avance alors doucement un doigt vers la

main droite de Paul.

 

- "Je peux? Essayons une autre fois. On n'arrive plus à se dire un mot maintenant. Peut-être que comme ça?"

 

Pour toute réponse, Paul prend la main de Claudine, la

dépose délicatement sur sa propre bouche pour lui donner un baiser. Elle laisse

ensuite glisser sa main sur sa joue couverte d'une barbe un peu forte.

 

Elle lui prend alors la tête avec son autre main, et

s'approche pour déposer à son tour un baiser sur la bouche de celui avec qui elle

partage maintenant toutes les pensées, les émotions et les sensations, même les

plus intimes.

 

 

 


 

<> L'ÉCHANGE

 

- "Bonjour Claudine. Alors, tu as passé une bonne fin

de semaine? Je ne sais pas si tu as pu réfléchir un peu à ce que je t'ai dit

vendredi, mais moi j'y ai repensé de mon côté. J'en suis venu à la conclusion

qu'on devrait échanger un peu nos patients pour nous permettre d'y voir plus

clair dans tout ça. Si on essayait ce matin. Qu'en penses-tu?"

 

Claudine, qui est arrivée dans le vestiaire des thérapeutes

quelques minutes avant Paule, allait en ressortir juste au moment où celle-ci passe

le pas de la porte. Un sourire radieux illumine alors son visage.

 

- "Bonjour Paule. Non, je t'avoue que je n'y ai pas

vraiment réfléchi... Mais ça m'a tout de même amenée à comprendre et à vivre

beaucoup... Tu ne croiras jamais ce qui m'est arrivé depuis vendredi soir. Si je commence à te raconter ça maintenant, on en a pour l'avant-midi et les

patients attendent. Je vais tout de suite au gymnase et on en reparle là-bas,

d'accord?"

 

Tout en marchant dans le corridor, Claudine chantonne un

air gai, pour mieux réfléchir à la dernière demande de son amie. Elle ne sait pas

trop quoi lui répondre. Bien sûr, elle est certaine maintenant que les appréhensions

de Paule ne peuvent plus vraiment être fondées. Ce qu'elle sait à coup sûr par

contre n'en est pas moins totalement ahurissant, au point même d'être inquiétant.

Pourtant une très grande curiosité la caractérise sur le plan professionnel (le

docteur Landré ne lui a-t-elle pas d'ailleurs confié son nouveau et inusité patient

comateux précisément pour cette raison, il y a plus de neuf mois?). Aussi est-elle

très curieuse de voir ce qui pourrait ressortir de l'essai d'un tel échange.

 

Quand elle pénètre dans le grand gymnase, Paul est déjà

couché sur un matelas, sur le dos, les yeux fermés, en train d'essayer de se

détendre complètement avant de commencer sa journée d'exercice, comme il le

fait tous les jours depuis plus de deux mois. Il ne se rend donc pas compte de

l'arrivée de Claudine. Celle-ci se dirige d'un pas désinvolte vers les armoires du

gymnase où sont rangés les divers accessoires dont les physiothérapeutes

disposent pour faire travailler leurs patients. À cause du bruit qui règne comme

toujours dans le gymnase, il n'entend pas non plus les chantonnements de Claudine, qui est maintenant en arrêt devant l'armoire entre-ouverte des

instruments thérapeutiques. Elle semble indécise quant au type d'exercices qu'elle

va proposer à son patient aujourd'hui. Comme Paul ouvre les yeux, Paule passe

justement le pas de la porte du gymnase.

 

- "Bonjour Paul. Ce matin, si tu veux bien, je t'emprunte

ta physio. J'aimerais qu'elle travaille un peu avec un de mes patients. J'aurais

besoin de son avis sur la prochaine étape thérapeutique à entreprendre avec

lui. Alors j'ai proposé à Claudine d'échanger nos patients ce matin. Nous

pourrons ensuite, elle et moi, nous éclairer mutuellement sur votre état

respectif. Ça ne peut qu'être bon pour tout le monde! Entre professionnels, il

faut savoir s'entraider, non? Et puis y a pas de raison pour que Madame Claudine garde toujours les plus beaux mâles pour elle seule. Na! "

 

À ces mots, Paule éclate de rire et lance une serviette au visage de Paul.

 

L'arrivée inopinée de Paule et sa répartie enjouée sortent Claudine de sa rêverie. Elle se retourne pour regarder ses deux amis. Puisque Paul

reste sans mot dire à la proposition de Paule et que cette dernière semble avoir pris

le contrôle de la situation, Claudine opine de la tête et se dirige donc vers le

matelas où le patient de sa consoeur l'attend. Elle se sent dans le fond soulagée de ne pas avoir à réagir elle-même à la suggestion de Paule, ni à expliquer à Paul

les raisons de leur "séparation" momentanée.

 

- "Alors monsieur Paul, ce matin pour commencer on

va voir ce que tu peux faire maintenant avec ton bras. Essaye d'étirer cet

élastique le plus que tu peux."

(...)

"Fort bien. Ça n'est plus tout à fait mort, mais ça n'est

pas non plus très fort. Maintenant, essaie de faire un beau push-up."

 

Paul tente de s'exécuter en peinant beaucoup pendant de

longues secondes, mais sans y parvenir complètement.

 

- "Ça va, ça va. Maintenant reposes-toi un peu avant de continuer. Tiens, pour passer le temps, racontes-moi comment s'est passé

ta fin de semaine de congé chez ton ami. Et surtout ne me cache aucun détail

croustillant de ta première fin de semaine de gars célibataire en cavale après

deux ans de purgatoire!"

 

En disant cela, Paule touche au triceps gauche de Paul

pour le masser un peu et faciliter sa relaxation à la suite de l'effort important qu'il

vient de fournir. Sur le champs, elle se sent envahie par une vague de chaleur

indescriptible très agréable qui la pénètre insidieusement dans tout son corps. Elle

est tout d'un coup submergée par une joie de vivre sans borne et un bonheur

immense. Sa vue est brouillée par la vision d'un visage familier qui s'approche plus

près du sien qu'elle ne l'avait jamais vu auparavant. Au même moment,

concurremment avec les "souvenirs-jouissances" d'un orgasme comme elle les

connaît, elle ressent aussi d'étranges voluptés nouvelles dans son bas-ventre, qui

se répandent ensuite dans tout son être, en irisant à partir de sa colonne vertébrale

comme autant de raz-de-marée.

 

- "Paule! Hé! Ho! Paule, réveilles-toi! Qu'est-ce qui

t'arrive? Je te confie mon patient quelques minutes et voilà que tu tombes toi-même dans les pommes à côté de lui! Ça n'est vraiment pas sérieux. Je parie

que tu as encore abusé de ton corps hier! Allez, viens te reposer dans la salle

de détente des physios, je crois que cela te fera du bien. Nos patients vont

nous faire un peu de bicyclette stationnaire pendant ce temps-là. Il y en a deux

de libres en ce moment. Je les installe et je te retrouve tout de suite après."

 

Après avoir rejoint sa copine assise sur une chaise droite

dans la salle de détente, Claudine s'agenouille devant elle et scrute son visage. Paule, bien que paraissant parfaitement éveillée, a toujours les yeux dans le vague

et affiche un air hagard mais béat.

 

- "Claudine, oh Claudine, je m'excuse; je ne sais pas ce qui m'a pris. Je crois que je commence à avoir... comment dire?... des

hallucinations moi-aussi. Est-ce que c'était toujours comme ça pour toi avec ce patient là? Je... je... Quand je lui ai touché, pendant un moment, c'était

comme si je faisais l'amour et quelle expérience, mon Dieu! Ça ne ressemblait

pas vraiment tout à fait à quoi que ce soit. Bien sûr, j'avais déjà joui

auparavant, mais ça n'était vraiment pas pareil... D'une certaine manière,

c'était exactement comme un orgasme tout ce qu'il y a de plus vrai, mais dans

un certain sens ça n'avait rien à voir avec tout ce que j'ai déjà vécu avant.

Mais en tous cas, j'avoue que " j'y ai pris mon pied pas à peu près! " Si tu vois

ce que je veux dire. Et je crois même que dans mes hallucinations, c'était toi

qui...qui... était ma partenaire enfin. Mais pas comme tu pourrais l'imaginer. Je m'exprime mal... je ne sais comment t'expliquer. Excuse-moi. Je... "

 

- "Laisses et arrêtes de t'excuser constamment. Il n'y a pas de honte à éprouver du plaisir! Tais-toi quelques instants. Je crois que

tu devrais comprendre maintenant réellement ce qui m'est arrivé en fin de

semaine et pourquoi je ne voulais pas essayer de t'expliquer plus tôt ce matin.

Je crois que Paul a été plus explicite et clair que moi. Malgré lui bien sûr. Mais,

ça se passe de mots."

"Ainsi il devient évident que c'est Paul qui est la clé.

Quand tu m'as proposé un échange de patients ce matin, j'ai recommencé à

me demander si ce que je vivais avec lui dépendait de moi, de lui ou de nous-deux. Ma curiosité professionnelle maladive aidant, grâce à toi, j'ai pu vérifier

avec ton patient que mon "toucher" n'était pas vraiment différent. D'après ce

que tu me racontes, j'en conclue que c'est bien Paul qui... qui..."

 

 

 


 

<> CHALEUR

 

_ "Tu ne m'en veux pas, j'espère, Claudine si j'ai

demandé ce midi au docteur Landré de me laisser devenir patient externe et si je lui ai dit que tu avais accepté de me reconduire à mes "nouveaux

appartements" dès ce soir."

 

- "Bien sûr que non et quand elle m'en a parlé, j'ai tout

confirmé sans hésiter. Je dois avouer que je me demandais depuis un bon

moment déjà comment je pourrais organiser "ta fuite" de l'Institut, pour qu'on

ne soit pas séparés cette nuit. Je n'étais vraiment pas très "chaude" à l'idée

de passer la nuit seule ce soir. Mais excuses moi, il faudrait que j'aille à la

cuisine préparer le souper, si on veut pouvoir manger."

 

Pendant que Paul regarde le bulletin de nouvelles télévisé, Claudine s'affaire devant sa cuisinière. Elle prépare un de ses plats sud-américains

"muy sabroso!" qu'elle adore. Elle avait pu en apprendre la recette lors de sa

dernière tournée avec les Grands Ballets Canadiens. À l'époque, elle travaillait

comme physiothérapeute attitrée avec la troupe et la suivait toujours lors de ses

longues tournées à l'extérieur. Elle adorait l'emploi bien sûr en bonne partie à cause

des occasions de voyager qu'il offrait, mais à force de toujours soigner les corps de

gens qui étaient dans une forme physique exceptionnelle de toute façon et dont les

problèmes requérant ses soins finissaient toujours par se ressembler, un jour elle

avait eu l'impression d'être enfermée dans une espèce de routine. Elle avait donc

donné sa démission pour entrer au service de l'Institut de Réadaptation de Montréal,

où elle avait trouvé amplement satisfaction à son besoin de nouveauté.

 

- "Aie!" S'exclame-t-elle soudain. Elle vient de s'échapper

une petite giclée d'huile brûlante sur le pied. Mais comme elle est trop occupée à

réussir une importante opération dans la préparation de son plat "muy sabroso!",

elle se contente de grimacer de douleur et continue stoïquement ses préparatifs

culinaires.

 

- "À table! Le souper est prêt! Viens manger pendant

que c'est chaud! Roules ta chaise jusqu'ici Paul, pendant que je fais le

service."

 

Quand il fut installé avec sa chaise roulante en face de

l'assiette qu'elle lui a servie, Claudine lui dit, toute fière:

 

- "Goûtes moi un peu ça. Cuisine typiquement

chilienne. C'est un plat très épicé. Un peu "chaud" peut-être, mais tu m'en

donneras des nouvelles mon grand!"

 

Comme Paul prend sa première bouchée, Claudine lui

touche la main. Peut-être pour savoir "vraiment" ce qu'il pense de ses talents de

cuisinière.

 

- "Aie! C'est bon, et c'est vrai que c'est "chaud", mais

c'est épicé d'une drôle de façon: ça me brûle plus le pied que la langue!"

 

 

 


 

<> OSÉ

 

- "Bonjour Claudine, ce matin j'aimerais que tu

rencontres ton nouveau "client", Ismaël Maheux, 10 ans. Pour ce qui est de

ton patient régulier, Paul Tardif, je l'ai examiné hier après-midi. Félicitations! Il a fait des progrès considérables; je te le laisse toujours, mais je pense qu'il

est assez habitué à la routine de la physio maintenant pour que tu puisses

commencer à travailler aussi avec un nouveau malade. Il semble même avoir

déjà réussi à s'adapter parfaitement à sa nouvelle vie extra-hospitalière.

D'ailleurs, il a rendez-vous ce matin avec Charlotte Jeannoit à son bureau du

sous-sol pour une évaluation neuro-psychologique. On se tient mutuellement

au courant de tout nouveau développement, bien sûr."

"En ce qui concerne notre nouveau "cas problème", je

voudrais que tu le rencontres ce matin. Tu trouveras un dossier le concernant

dans ton casier de votre salle commune des physios. Il te faudra d'abord

gagner sa confiance, aussi au début Paule pourra te relayer un peu avec Paul:

je crois qu'elle connaît bien ta démarche avec lui. Par la suite, j'aimerais que tu les prennes tous les deux en même temps; j'ai l'impression que la présence

d'un patient qui a pleinement confiance en toi pourra t'aider avec Ismaël. Il

t'attend dans le petit isoloir de physio no 4. Ce midi tu me diras ce que tu en

penses."

 

Cinq minutes plus tard, quand Claudine pénètre dans

l'isoloir no 4, elle ne voit pas tout de suite son patient. Celui-ci est assis par terre

derrière l'armoire aux instruments. Bien qu'assez grand pour un enfant de son age,

comme il s'est tout recroquevillé en boule, il échappe d'abord complètement aux

regards de Claudine. Cette dernière va ressortir du petit local lorsqu'elle l'aperçoit

enfin.

 

-"Bonjour!" Lance-t-elle joyeusement.

 

Pas de réponse. Elle fait alors un mouvement dans sa

direction pour s'approcher de lui, l'aider à se relever et l'amener au matelas

d'exercice, mais il se recroqueville en boule encore plus serrée. Décontenancée, Claudine recule d'un pas et s'assied sur le matelas avec son dossier médical et

commence à le parcourir pour essayer d'en apprendre un peu plus sur ce nouveau

"cas-problème" que le docteur Landré lui a confié.

 

Quelques heures plus tard, quand Claudine entre à la

cafétéria de l'institut, Paul est déjà attablé en face de Paule. Elle s'assied donc à

leur table, en poussant un profond soupir d'épuisement.

 

- " Qu'est-ce qui t'arrive Claudine? À t'entendre

soupirer, on dirait que tu viens de courir le marathon! Le travail avec le

nouveau patient du docteur Landré a-t-il été si dur que ça? Pourtant, je croyais

qu'il s'agissait d'un petit enfant de 10 ans; pas d'un pachyderme!"

 

- "Oui Paule, c'est bien un petit enfant de 10 ans. Mais

il a si peur de moi, comme de tout le monde d'ailleurs, si j'ai bien compris, que

je n'ai simplement pas osé lui toucher. J'ai passé l'avant-midi à le regarder

m'éviter, ou plutôt non: m'ignorer! Ça me tue! Je ne sais vraiment pas quoi

faire avec lui: je ne peux même pas lui parler! Un vrai mur... J'avais presque l'impression qu'il se moquait de moi et de mes efforts pour lui parler. Même

toi, Paul, tu étais plus "causant" que lui, pendant ton coma: avec toi je

monologuais bien sûr, mais tu étais clairement inconscient ça me paraissait

normal. Tu ne m'intimidais pas: je sais maintenant qu'en fait on communiquait

malgré tout. D'autant plus qu'en fait, toi et moi, on sait bien tout les deux que

dans le fond on communiquait mieux que personne... Enfin, ça ne se compare

pas du tout. Ma comparaison est tout à fait boiteuse! En tous cas... ... Tandis

que lui... Cette fois, le docteur Landré ne m'a pas manquée et elle n'est même

pas ici pour me conseiller ce midi! Bof. Il ne faut pas se décourager: après

tout, ça n'est que le premier jour!"

 

Sur ce, Claudine se lève pour aller se chercher à dîner au

comptoir de la cafétéria. Pendant qu'elle s'éloigne en chantonnant un air

vaguement tristounet, Paule et Paul continuent à manger en silence, ne sachant

comment interpréter les propos de leur amie, qu'ils sentent plutôt démoralisée.

 

- "Paul, je crois qu'aujourd'hui Claudine va avoir plus

besoin de ton aide que l'inverse... Je ne l'ai jamais vue avoir la mine aussi

dépitée après une session de thérapie avec un nouveau patient! Cet après-midi, je crois que tu devrais essayer de l'aider à << toucher >> son nouveau

protégé. On se comprend? ... Bien. Quand elle reviendra, je vais lui demander

de te reprendre avec elle après le dîner, parce que... disons que mon propre

patient me réclame. Ah oui, si tu peux, évites de lui dire que tu veux l'aider: elle

est si fière que je ne suis pas certaine qu'elle voudra, tant qu'elle n'aura pas

tout essayé; quitte à se démolir elle-même! Il parait que ça s'appelle de la

"fierté professionnelle"... mais de toute façon, je ne sais pas pourquoi je te dis

ça: tu jugeras, puisque je crois que tu la connais maintenant mieux que moi..."

 

Chantonnant toujours mais d'un ton apparemment

"guilleret et désinvolte" maintenant, Claudine revient s'asseoir avec ses amis et

commence à attaquer son assiette sans piper mot.

 

- "Claudine, puisque ton nouveau patient n'est pas trop

exigeant aujourd'hui, tu me rendrais service en acceptant de reprendre aussi

Paul cet après-midi. Mon propre patient me réclame, parait-il... Il veut essayer

de monter des escaliers et je ne suis vraiment pas certaine qu'il est bien prêt

pour ça, alors tu comprends... Merci. Et puis ça ne te nuira pas d'avoir

quelqu'un avec qui parler. Non?"

 

(...)

 

Lorsque Paul ouvre la porte de la petite salle de physio no

4, la première chose qu'il aperçoit c'est Claudine assise sur le matelas d'exercice.

Un doigt sur la bouche, elle lui fait signe d'entrer avec l'autre main. Sur la foi des

explications de Paule, elle a bien-sûr accédé à sa demande mais elle a préféré

précéder Paul pour rejoindre son petit patient problème. À première vue, elle

semble seule dans son local, pourtant elle lui montre du doigt l'armoire aux

accessoires de physio. Paul aperçoit alors la jambe d'un enfant qui dépasse. Claudine se lève et vient l'accueillir en poussant sa chaise roulante à l'extérieur du

local.

 

- "Ismaël s'est endormi dans son coin. Lorsque je suis

partie dîner, comme je n'avais pas encore osé lui toucher, je n'ai même pas

essayé de le persuader d'aller manger. Je ne pense pas qu'il l'aie fait. À mon retour, il y a une minute, il était toujours recroquevillé dans le même recoin.

Maintenant, il s'est endormi; j'hésite à le réveiller. Peut-être que tu devrais

t'installer dans l'isoloir no 5 en face; tu pourrais travailler seul la même

séquence qu'on a vu hier. Si tu as besoin d'aide, fais-moi signe j'irai te

retrouver."

 

Pour toute réponse, Paul qui s'est retourné dans sa chaise

pour l'écouter, se tourne encore un peu plus, et pose simplement sa main droite sur

une de celles qui tiennent sa chaise roulante. Ils restent ainsi quelques minutes,

muets et immobiles mais jetant tous deux occasionnellement un regard en direction

de l'isoloir dont ils viennent de sortir plus tôt. Claudine lève ensuite les yeux au pLacoët et commence à chantonner à voix très basse. Puis, elle baisse les yeux,

ouvre la porte précautionneusement et pousse la chaise roulante à l'intérieur. Elle

l'arrête juste devant la jambe étendue par terre; elle agrippe la main gauche de

Paul et la serre fermement, pendant que celui-ci se penche et tend la main droite

en direction de la cheville nue qui gît sur le plancher.

 

 


 

 

<> COMPRENDRE

 

 

- "Como te llamas? Ola chico, como te llamas?"

 

Devant cette question répétée sans cesse dans une langue

qu'il ne comprend pas, Ismaël se recroqueville encore un peu plus sur lui-même

pour mieux se cacher le visage et les yeux.

 

Il se souvient clairement de la joie qu'il a éprouvée quand,

pour la première fois, Aude et Bernard, ses parents, ont fini par se résoudre à

l'amener en voyage avec eux. Il ne se doutait pas alors que ceux-ci, tellement

absorbés par leur travail de reconnaissance in situ, qu'ils mènent pour une agence

touristique, allaient le négliger à ce point! Depuis toujours, il a espéré ne pas être

laissé à la maison à tout bout de champs comme un vieux jouet usé pour occuper

une gardienne pendant au moins deux semaines à chaque fois, une éternité pour

lui.

 

C'est alors qu'il avait compris qu'en boudant obstinément

et en faisant le mort pendant ces éternités, Aude et Bernard allaient revenir un peu

plus vite peut-être. Ou sinon, la gardienne qui devait s'occuper de lui pendant ces

absences leur ferait sûrement comprendre qu'ils devaient absolument espacer et

raccourcir leurs voyages sinon l'amener avec eux. Ça avait bien marché; Priscilla,

son dernier instrument-gardienne avait réussi à les convaincre: cette fois il les a

accompagné. Mais ils se sont bien vengés: ils l'ont oublié là, au restaurant dans un

pays étranger, entouré de gens qui baragouinent sans arrêt dans un jargon

impossible à comprendre!

 

Heureusement, il n'y a pas que les mots pour se faire comprendre. Lui Ismaël, a toujours eu de meilleurs résultats en se taisant et en n'écoutant rien de ce qu'on

lui dit: les adultes ne peuvent rien contre ça et ils se font toujours de bons

instruments pour lui. Ah Aude et Bernard se croient supérieurs? Il ne compte pas

pour eux?

 

Il va leur montrer de quoi il est capable. Jamais plus il ne leur dira un mot,

comme quand il était encore tout petit et il faudra bien qu'ils s'occupent de lui! Ils lui doivent bien ça... Et maintenant ils l'ont laissé seul au milieu de plein de martiens.

Soit, mais il va leur faire comprendre que tous les adultes qu'il ne veut pas

connaître sont tous des étrangers qui parlent martien pour lui. Il va devenir dur

comme une balle de baseball! On ne peut rien contre une balle de baesball: on

peut la frapper avec un baton même, elle n'a pas de mal, elle ne dit rien et elle a

toujours tout plein de gens qui se tuent à la servir! Tous ces gens qui désirent

l'attraper et la relancer au loin. Elle qui n'entend rien de leurs appels et va où elle

peut, quand elle veut. Il sera une vraie balle de baseball!

 

- "Ismaël! Ismaël!"

 

Hein? Qui est sont ces gens qui lui parlent et qui connaissent son nom? C'est

impossible. Il a dû rêver. Mais ça ne marche pas: ça fait une éternité qu'il vit et revit

le même rêve et jamais il n'a tourné comme ça! Lui, une balle de baseball

insensible et indestructible, voilà qu'on le tâte doucement et qu'on le flatte comme

par l'intérieur. Son petit coeur de balle de baseball en est même tout chatouillé! Que c'est agréable et comme ça fait du bien. Il sent qu'on l'aime même; comment

est-ce possible? Il n'y comprend rien! Pourtant ce ne sont pas Aude ni Bernard! De

toute façon ils n'auraient jamais osé lui toucher vraiment: depuis qu'il a appris à

parler, ils ne le caressent plus jamais! Et cet affreux restaurant plein d'étrangers

qu'il ne pouvait pas comprendre est disparu. Qu'est-ce qui lui arrive tout d'un coup?

Il doit être en train de se réveiller; pourtant ça lui semble être aussi réel que dans

son bon vieux rêve familier. Pour la première fois depuis une éternité, Ismaël est

vraiment curieux de voir la réalité qui l'entoure lorsqu'il ouvre les yeux. Il se sent un

sourire heureux au visage comme il ne pensait plus pouvoir en faire, jamais...

 

 

 


 

<> PARLER

 

- "Oui c'est vrai Claudine, je sais que je t'avais donné

rendez-vous au dîner hier midi... qu'on devait se parler. Mais tu sais ce que

c'est: je n'ai pas pu venir. Une urgence..."

"Ça dû être raide pour toi avec Ismaël au début, mais il semble que l'après-midi s'est beaucoup mieux passé. Tu l'aurais même vu te sourire. Tu m'étonneras donc toujours! J'arrive à peine à y croire. D'après le dossier psychiatrique détaillé que sa psychothérapeute m'a fait parvenir ce

matin, il semble qu'à sa connaissance, il n'a jamais plus rien fait de tel depuis

l'âge d'environ trois ans! En fait, il a abouti ici presque par erreur! Si je l'ai

accepté ici à l'essai, c'était surtout pour rendre service à une amie

psychothérapeute qui s'occupe d'enfants autistiques. Trois ans: c'est

d'ailleurs à peu près l'age qu'il avait quand il a commencé à montrer des

symptômes certains d'autisme. Je t'avoue qu'en lisant ce dossier ce matin, je

commençais à me demander si on arriverait à faire quelque chose pour lui.

Mais après ce que je t'avais vu réussir avec le comateux Paul Tardif,

j'espérais... Je me disais que si une de mes physios avait des chances de

toucher Ismaël, tu étais probablement celle-là."

"Je suis si heureuse que tu aies réussi à l'approcher

sans qu'il s'enferme complètement dans son monde. Il t'a laissé pénétrer sa

carapace dès la première journée, c'est merveilleux!"

"Dans son dossier, j'ai appris que, dans son cas, même

les contacts tactiles sont souvent difficiles quand il est contrarié, parce que

confronté à de trop grands changements. J'avais de la peine à visualiser une

de mes physios devant soigner un patient sans lui toucher! Je vois que j'avais

raison de te le confier et de te conseiller de t'occuper de ton autre patient,

Paul, en même temps. Il te fait aveuglément confiance, celui-là. La force de

l'empathie et de l'exemple ça opère parfois des miracles! Ton Paul, tu as bien

réussi à lui causer et le faire te "parler" même quand il était dans le coma...

alors peut-être que tu arriveras à délier aussi la langue d'Ismaël!"

"La psychothérapeute qui le soignait encore avant son

arrivée ici m'écrit qu'elle était arrivée à le faire parler un peu de temps en

temps, quand il se sentait particulièrement bien. Alors quand tu lui auras enfin

délié un peu la langue, avertis-moi. Je meurs de curiosité d'essayer de

découvrir pourquoi il a pu devenir autistique. Si l'origine de tout ça n'est pas

déjà enfoui trop profondément, bien sûr!"

 

Quand Claudine sort du bureau de Denise Landré, elle se

sent un peu coupable d'avoir un peu "arrangé" la vérité et d'avoir aussi escamoté

certains faits qu'elle connaissait... Elle sait déjà par exemple qu'en plus des

phénomènes physiologiques qui sont en général toujours associés avec l'autisme,

le "toucher total" de Paul leur a permis d'identifier des éléments "contextuels" et

psychologiques qui ont pu activer ces symptômes d'autisme chez Ismaël. Avec

Paul, elle a si bien pu rencontrer l'autistique dans sa tête qu'elle espère même

réussir à neutraliser l'action de ces éléments déclencheurs non physiologiques à

proprement parler. Elle a pénétré les pensées et les émotions les plus intimes de

son patient, mais elle ne se sent pas encore le courage ou le droit de "trahir" le

secret de Paul. Elle se demande tout de même comment elle va expliquer au

docteur Landré ce qui lui permet d'affirmer tout ce qu'elle sait concernant Ismaël,

sans être obligée de tout lui dévoiler en même temps au sujet de Paul et de leur

relation à tous deux...

Lorsqu'elle s'approche en chantonnant gaiement de

l'isoloir no 4, où doivent la retrouver Paul et Ismaël tout à l'heure, elle aperçoit une

chaise roulante stationnée juste à côté de la porte. "Celle qui a amené Ismaël ce

matin?" Se demande-t-elle.

 

Quand elle entre dans le petit local, elle découvre avec

surprise Ismaël tout pelotonné en boule sur les genoux de Paul, dont il tient la main

droite. À son arrivée, Ismaël soulève la main gauche de Paul et la tend vers elle. Claudine prend cette main tendue très doucement, sans geste brusque et pose son

autre main plus doucement encore sur la joue d'Ismaël. Puis d'un mouvement

calme et onctueux elle s'assied tranquillement sur la commode aux instruments de

physio qui fait face à la chaise de Paul. Ils passent ainsi l'heure suivante, muets et

presque sans bouger, tout absorbés dans un dialogue intérieur à trois très intense.

C'est finalement Claudine qui rompt le silence la première:

 

- "Oui Ismaël, je sais bien que c'est agréable de

communiquer comme ça, que c'est plus vrai. Mais malheureusement, Paul est

la seule personne que je connaisse qui puisse permettre de réaliser ça.

Autrement, pour le monde ordinaire comme moi, toi, Aude et Bernard même

j'en suis sûre, il est pratique de pouvoir se servir de sa bouche et parler. Il est

certain que notre toucher a aussi son importance, mais... moi en tout cas, je

sais que parler ça m'aide à penser. Tu veux bien que je continue? Et me parler

aussi un peu s'il-te-plaît?" ...

"Merci. Maintenant, je crois que je commence à me

sentir un peu ankilosée. J'ai besoin de bouger. Vous aussi, d'ailleurs. Sinon on va tous les trois devenir aussi mous que des ballons de football dégonflés!

J'ai si souvent dû soigner des gens rendus comme ça, que ça me fait peur! Toi

par exemple, Paul, rappelles-toi de ce dont tu avais l'air quand tu as ouvert les

yeux, après 15 mois de léthargie. Plutôt navrant, hein?"

 

Aussitôt, elle les voit se sentir subjugués par un sentiment

d'impuissance inconfortable et l'impression de sortir enfin prendre une bouffée d'air

au dessus d'une mer de mélasse épaisse dans laquelle leur corps est encore tout

agglutiné. Claudine, qui avait laissé la main de Paul juste après avoir parlé, les

regarde quelques instants revivre le désespoir impuissant de Paul à sa sortie de

coma. Elle voit dans le visage d'Ismaël se dessiner la surprise et l'incompréhension,

qui font progressivement place à l'anxiété et à l'horreur puis à la rage et au besoin

de réagir.

 

- "Bonjour les enfants!" Leur dit-elle enfin, en reprenant

la main de Paul qu'elle serre maintenant tendrement. "Tu te souviens aussi du

travail obstiné auquel ta physio têtue t'a astreint par la suite. ... Bien. Ça n'est

pas encore fini. Il serait temps de s'y remettre, si tu veux t'en sortir

complètement. Et toi, ne ris pas Ismaël. Toi aussi il va falloir que tu

réapprennes à bouger un peu plus. Oh c'est bien sûr que de ce côté là, tu

reviens de moins loin! Mais pour une grande balle de baseball de dix ans

comme toi, je te trouves encore un peu mou! Claudine l'abominable

"bourreautte" de physio est bien décidée à ne pas te ménager non plus! Si

vous voulez, on va jouer à un jeu tous les trois: je vais aller sur le matelas

dans le coin et je vais vous montrer un exercice. Regardez bien ce que je fais,

parce que tout de suite après vous allez essayer de m'imiter. Tous les deux. Le premier qui réussit aura la chance d'aider l'autre, comme un vrai physio. Et

ne vous inquiétez pas pour moi: pendant ce temps là, je vais jouer l'arbitre et

vous tâter les muscles de temps en temps, pour être sûre que vous ne trichez pas. Quant à toi, monsieur Ismaël "Balle-de-Baseball" faudrait aussi que tu me

refasses travailler les muscles de cette belle grande langue là. Alors pour

équilibrer les choses, comme tu n'es pas paralysé sur un côté mais dans le

moulin à paroles, il va falloir que tu joues les commentateurs sportifs et que tu me décrives la "partie" au fur et à mesure, mes "démonstrations" y

compris! Attention... c'est parti! Regardez bien."

 

 


 

 

 

<> IDÉE BARBARE

 

- "Je lève mon verre à la santé de Paul, notre revenant

d'outre-tombe et à celle de Claudine, l'ange courageux qui nous l'a ramené!"

 

À ces mots, Jean, Paule, Claudine et Paul entrechoquent

leurs verres en riant. Ce soir, ils fêtent chez Claudine le retour de Jean à Montréal

après plusieurs mois d'exil à Toronto et la "libération" de Paul qui peut enfin se

déplacer autrement qu'en chaise roulante. Bien sûr, il doit encore s'aider d'une

canne, mais Claudine l'a assuré que cela ne devrait être que temporaire. S'il

continue à travailler à fond de train sans se laisser distraire évidemment.

 

- "J'avais tellement hâte de te revoir, autrement qu'en

"légume" sur un lit d'hôpital! À la CORPO, on m'avait dit que tu étais beaucoup

mieux, mais que tu étais encore très diminué. Trop pour pouvoir reprendre le

travail avec nous. Michel Tocard, celui qui te remplace comme cameraman,

est très gentil bien sûr et presqu'aussi compétent que toi, (il apprend très

vite), mais depuis mon retour de Toronto j'ai toujours senti que notre bonne

vieille Corporation Cinéma n'était pas la même sans toi pour m'aider à

matérialiser toutes mes idées barbares! Quand est-ce que tu nous reviens?

Est-ce que le cinéma ne te manque pas un peu ou si ton nouvel ange gardien

t'en a complètement détourné? Même si c'était le cas, j'aimerais que tu nous

fasses la faveur immense de nous rendre un petit service... quasiment illégal...

Nous: le cinéma et moi s'entend."

"Parce que moi j'ai encore toujours plein "d'idées

barbares" dans la tête, comme on dit. Je voulais d'ailleurs t'en parler. J'avais

pensé préparer un scénario pour tourner des histoires qui se dérouleraient

dans un univers que tu commences à bien connaître maintenant, bien malgré

toi: le monde hospitalier de la réadaptation. Je voudrais écrire des scénarios

pour un projet de téléroman. Ça devrait bien marcher: côté physiothérapie, Claudine tu accepteras sûrement de me servir de conseillère pour ce faire.

Côté "patient", j'espère que je peux compter sur toi. Les urgences je connais

un peu depuis que je t'ai veillé moi-même à Ottawa. Par contre il y a un aspect

de ce microcosme que ni elle, ni toi, ni moi ne connaissons vraiment bien,

c'est celui des grands manitous de ce monde: les médecins. Aussi tu me

rendrais un grand service en planquant discrètement quelques-uns de mes

gadgets de preneur de son. Voici à quoi je pensais: j'aimerais te voir cacher

un micro dans le bureau d'un de ces intouchables, probablement un micro-radio et tu dissimulerais le récepteur et un petit magnétophone dans ta case,

pour pouvoir enregistrer ce que les médecins se racontent quand ils sont

seuls. Je n'aurais pas besoin d'avoir une qualité sonore parfaite; juste assez

pour pouvoir comprendre ce qu'on raconte et m'aider à rédiger mes scénarios.

J'ai rapporté quelque chose de ce genre-là, lors de mon dernier voyage en

Suisse, qu'est-ce que tu en penses?"

"Pourrais-tu me planquer ça pendant que tu as encore

l'opportunité de t'en servir facilement à l'Institut ou si tu compte maintenant

abandonner le monde du cinéma pour de bon? Sinon, quand est-ce qu'on te

revois à la CORPO mon gros?"

 

 

- "Non Jean, je n'ai pas l'intention d'abandonner le

cinéma, rassures-toi. Mais je ne compte pas revenir à la Corpo tout de suite. De toute façon, je ne vous serais pas d'une grande utilité, d'autant plus que

Michel est un garçon parfaitement compétent et qu'il peut très bien me

remplacer, tandis que moi actuellement... Tu me vois faisant de la caméra à

l'épaule avec une canne? D'ailleurs, il s'est passé tellement de choses

nouvelles dans ma vie ces derniers temps, que je préfère me concentrer sur

ce qui m'arrive pour en tirer vraiment toutes les leçons qui s'en dégagent. Ce

qui m'est arrivé est assez incroyable... je te raconterai ça une autre fois...

quand j'en aurai bien compris tout le sens... Mais pour ce qui est de "votre"

petit contrat d'espionnage, vous pouvez compter sur moi, messieurs Jean et

le Cinéma. J'accepte de bonne grâce, mais c'est bien parce que c'est vous!"

 

Claudine accepte aussi volontiers d'épauler les deux

conspirateurs, alors Jean est absolument ravi. Tandis qu'il discute avec Paul

pendant la suite du repas, de la meilleure stratégie à suivre pour réussir l'opération

projetée, les deux physiothérapeutes engagent une conversation parallèle au sujet

des divers événements qui se sont déroulés à l'Institut ces derniers temps.

 

- "Comme ça, le docteur Landré t'a retiré Ismaël dès

que toi et Paul l'avez débloqué suffisamment pour pouvoir le confier à une

autre physio. Tu réussissais peut-être trop bien avec lui... Elle te l'a laissé

juste pendant qu'il était intouchable; pour une physio ordinaire évidemment...

Ça me parait un peu vache! Tu ne trouves pas? D'abord Paul le comateux,

ensuite Ismaël l'autistique: on dirait que le docteur Landré s'évertue à te refiler

tous ses cas impossibles! C'est à croire qu'elle t'en veut! Peut-être qu'elle n'a

pas digéré que tu court-circuites ses instructions avec sa patiente, la vieille

Mme Duguay. Tu sais bien, celle à qui tu avais conseillé l'an dernier d'aller

consulter un acupuncteur avant d'accepter de subir l'opération chirurgicale de la colonne qu'elle lui proposait. C'était pour restaurer la sensibilité de ses

jambes, puisque ses progrès avaient plafonné en physio à cause précisément

de cette insensibilité. Heureusement pour toi et Mme Duguay, ça avait très

bien marché avec l'acuponcture et l'opération avait pu être évitée... C'est à se

demander ce qu'elle te prépare maintenant!"

 

- "C'est le dernier de mes soucis. Elle sait bien qu'elle

ne pourra pas m'enlever Paul et c'est à peu près la seule chose qui compte

pour moi en ce moment. Écoutes-moi, ce que je vais te dire est encore un

secret: c'est une primeur, personne n'est au courant à l'Institut, alors je

compte sur ta discrétion pour le moment. J'aimerais mieux que le docteur

Landré l'apprenne de ma bouche. Voici: j'ai l'intention de laisser l'Institut un

certain temps bientôt. Je vais y rester encore un peu pour aider Paul à réaliser

son projet d'espionnage et terminer sa réadaptation. Ensuite, je pense que je

vais devoir prendre un long congé... de maternité."

 

 

 


 

 

<> MAUVAIS CONTEUR

 

- "Bonjour Claudine, tu as bien dormi? À quoi as-tu

rêvé cette nuit?"

 

- "Bonjour Paul. Oui j'ai très bien dormi et comme

d'habitude, je ne me souviens pas très bien de mes rêves. Nous avons dormi

bien collés comme toujours et je suis sûre que toi tu te souviens clairement de tous nos rêves, alors ne me fais pas languir: racontes-les moi, car je suis

certaine que tu t'en rappelles mieux que moi!"

 

- "Je ne sais pas si je me rappelle vraiment de tes

rêves à toi. Vois-tu, de mon côté, je crois avoir rêvé que j'étais complètement

plongé dans une sorte de... bain flottant. C'était très confortable, bien chaud,

parfaitement sécurisant. J'étais sous l'eau et je ne ressentais même pas le

besoin de respirer; je n'avais pas l'impression de faire quoi que ce soit,

pourtant, ce matin il me semble que je n'ai pas arrêté de travailler de la nuit.

Vois-tu, il m'a semblé tout le temps que j'étais très pressé; comme si j'avais...

un univers entier à construire. J'avais l'impression que mon corps au complet

était en train de... bourgeonner de partout. À part quelques sons très diffus

que j'entendais comme par l'intermédiaire de tous mes os, la presque totalité

de mes sensations étaient tactiles. J'étais totalement euphorique et j'aurais

voulu crier: "que je suis bien!" Mais je ne trouvais plus ni mes mots, ni ma

voix. J'étais handicapé comme pour mes jambes lorsque je suis sorti du

coma! Je ne sais pas comment décrire ça: c'était si étrange et pourtant ce

n'est pas la première fois que nous rêvons à quelque chose comme ça: ça fait

plusieurs semaines que ça dure. Jusqu'ici, je ne t'en ai jamais parlé et

j'essayais de ne pas y faire attention; mais il me semble que ce rêve étrange,

toujours le même à peu près, devient de plus en plus clair. Ces derniers mois,

J'ai passé toutes mes nuits baigné continuellement dans un contexte

identique et je crois que mes sensations, mes idées et mes émotions même

deviennent de plus en plus claires. C'est comme une espèce de vie

léthargique épuisante mais très douce dans un cocon si confortable... J'ai

l'impression d'être en train de vivre une session intensive de... comment dire?

... "pré-rebirth"... Je ne sais pas si tu comprends? Je suis un si mauvais

conteur..."

 

À ces mots, Claudine éclate de rire. Elle pousse devant lui

l'assiette avec les toasts et les oeufs qu'elle vient de préparer pour lui en disant d'un

ton moqueur: "tenez monsieur le mauvais conteur, mangez, ça vous

empêchera de dire des âneries pendant ce temps là!"

 

Elle s'assied et ils commencent à manger goulûment en

silence, aussi affamé l'un que l'autre ce matin. Paul, qui a fini de manger le premier,

décrit à Claudine comment il compte s'y prendre pour réussir à espionner les

conversations secrètes des médecins de l'Institut à propos des physiothérapeutes et de leurs patients. Il espère ainsi permettre à Jean de se faire une idée plus juste

du type de rapports existant entre tous les acteurs qui évoluent dans ce milieu un

peu spécial, où il entend situer son prochain projet de film.

 

- "Hier soir, comme tu sais, Jean est revenu me porter

l'équipement d'espionnage qu'il m'avait demandé de placer. Aussi, ce matin, tout de suite en entrant à l'Institut, je vais aller trouver le docteur Landré à la

clinique et lui demander de me dire franchement son opinion quant à la

possibilité éventuelle pour moi de marcher sans canne, avec un bilan détaillé

de mon évolution depuis mon accident. J'espère qu'elle ne va pas devoir me

tâter pour me répondre: tu sais que je ne pourrai rien lui cacher, ni lui mentir...

Si tout va bien, pendant qu'elle va chercher mon dossier dans sa filière, elle va forcément me tourner le dos. J'essaierai d'en profiter pour planquer

"l'espion" de Jean sous son bureau. Il me faut une seconde à peine pour le

coller en place. Quand elle m'aura répété ce que je sais déjà, je prendrai congé

en la remerciant poliment.

"Par la suite, si tu veux bien, tu iras la voir à ton tour

dès que possible et tu lui diras que tu aimerais prendre rendez-vous avec le

physiatre en chef, le docteur Gignac, pour qu'il t'explique lui-même pourquoi

Ismaël t'a été enlevé. Tu pourrais en même temps en profiter pour lui faire

rapport de ce que tu as appris toi-même sur monsieur "Balle-de-baseball" en

le soignant: pour l'aider à orienter les futurs soins de ce patient. Tu devrais,

par exemple, lui expliquer ce qu'il t'a "raconté" au sujet de sa pénible

expérience au Chili, qui semble avoir été un point tournant dans son

processus de fermeture autistique. Comme le docteur Landré est au courant

qu'Ismaël est à peu près sorti de son mutisme intégral depuis quelques temps

déjà, grâce à toi, elle te croira sans se poser trop de questions concernant la

façon dont tu l'as appris... Et comme le grand chef ne rentre jamais avant midi,

le docteur Landré aura sûrement le temps de lui parler, privément, avant que

tu ne le rencontres à ton tour."

 

Ils en sont maintenant au café. Claudine se lève de table

pour aller chercher la cafetière. Elle la rapporte avec deux tasses, puis retourne

chercher le sucrier et le lait, tout en chantonnant d'un ton frivole. Une fois rassise,

elle fait le service tout en fredonnant le même air gai. Elle s'interrompt soudain,

pose la main sur celle de Paul et lui chuchote à l'oreille:

 

- "Mon mauvais conteur favori, ce que tu viens

d'essayer de me dire à propos de nos "rêves" est très étrange et ça me laisse

songeuse. En t'écoutant, il m'est venu toutes sortes d'idées... fantastiques. Tu

vois ce que je veux dire. Et toi aussi sans doute, si tu n'essayais pas de me

faire marcher, bien sûr. Maintenant cher "mauvais conteur", s'il-vous-plaît,

soyez plus "touchant" et racontez-moi vraiment tout..."

 

 

 


 

<> AUDITION

 

- "Bonjour Denise, comment ça va aujourd'hui? Tu

m'attendais pour aller dîner? Comme c'est gentil."

 

- "Bonjour Fred, ça va. Enfin presque... Oui, je

t'attendais. Il faut qu'on se parle ce midi. Claudine de Lacoët est venue me voir

tout à l'heure. Elle voulait prendre rendez-vous avec toi. Elle veut que tu lui

expliques pourquoi on lui a retiré le cas du petit autistique Ismaël."

 

- "Et qu'est-ce que je devrais lui répondre? Je suis

absolument incapable de mentir à mes collaborateurs thérapeutes, quelle

qu'en soit la raison et tu le sais! Est-ce que je peux lui révéler tout de suite que

cette décision était en fait la tienne ou si tu préfères que je me déguise en

courant d'air pour le moment? Tu sais que je n'aime pas non plus avoir

recours à de tels procédés très longtemps."

 

- "Je ne sais pas comment elle va prendre ça, mais je

crois qu'il vaut sans doute mieux jouer franc-jeu avec elle. Tu sais très bien

pourquoi je voyais les choses de cette façon alors... Je suis convaincue plus

que jamais d'avoir eu raison: Claudine est bien la seule personne qui pourrait

nous aider à sauver Olivier."

"La réussite étonnante qu'elle a eu avec ses deux

derniers patients impossibles me l'ont prouvé mieux que toutes les savantes

dissertations qu'elle aurait pu nous servir en entrevue! Tu imagines: neuf mois

à tripoter un patient comateux depuis douze mois déjà et arriver à lui faire

retrouver ensuite une telle qualité de fonctionnement...!"

"Après quoi, se retrouver confrontée avec un véritable

autistique, soi-disant en phase de libération, mais en fait encore

complètement imperméable à toute communication, et même allergique au

contacts physiques; puis réussir, contre toute attente, à le sortir de sa tour

d'ivoire en un temps record. Elle m'a même expliqué tout à l'heure, dans

quelles circonstances Ismaël était devenu autistique et ça, personne n'avait pu encore le découvrir. Apparemment, il le lui aurait même expliqué lui-même!

Tu te rends compte? La description qu'elle m'a faite des circonstances en

question semblait si réaliste, qu'on aurait cru qu'elle l'avait vécu elle-même!

Elle avait réussi à le faire revenir sept ans en arrière, alors qu'Ismaël avait à

peine trois ans, comme Olivier maintenant, et il semble que le fatal événement

déclencheur remonte à cette époque, du moins elle en est convaincue. À en

juger par les déblocages auquel elle est arrivée avec lui, je suis sûre qu'elle a

dû voir juste."

"Je suis donc certaine plus que jamais qu'elle

représente mon dernier espoir véritable, même si je ne sais vraiment pas

comment elle s'y est pris... Ce n'est pas très scientifique, tu me diras, mais... Il va falloir que je lui parle moi-même, j'en conviens, mais aujourd'hui je sens que je ne pourrai pas, aussi, je préférerais que tu repousses son rendez-vous

à demain. Il faut que je réfléchisse encore cette nuit à tout ça. Je lui avouerai

tout demain matin... tu sais que je suis toujours plus d'attaque le matin de

bonne heure."

 

- "Ça va, ça va, j'ai compris! Je n'ai pas d'autres rendez-vous pour cet après-midi; aussi, je vais en profiter pour aller visiter

des confrères à l'hôpital Ste-Justine. Ça fait longtemps que je me le promets

et c'est l'occasion ou jamais! Dis-lui tout à l'heure que je la verrai demain et

prends-lui un rendez-vous avec moi dans mon agenda."

"Mais j'ai bien peur que tu ne te berces d'espoirs

impossibles: Olivier n'a que trois ans, il a été autistique depuis toujours et

personne n'a jamais réussi à trouver le moindre indice qui permette d'en

deviner les causes; encore moins le remède! Il était condamné dès la

naissance; c'est sans doute en partie génétique! D'ailleurs pendant ta

grossesse, je t'en avais bien averti: j'ai soixante ans passés, toi plus de cinquante et même si grâce aux hormones tu as pu tromper la ménopause,

nos cellules reproductrices ont quand même pris de l'âge... alors avec des

parents aussi âgés, comment veux-tu qu'il soit parfaitement normal! (...) Je

sais, ça reste à prouver, tu me diras; et moi je te répondrai qu'Olivier en est la

preuve vivante! (...) On n'y peut rien: tout dans la vie nous sépare, je suis déjà

marié et on ne va tout de même pas briser nos deux carrières pour essayer de

lui procurer un foyer à peu près normal! Pour moi, nos devoirs envers les

dizaines de patients ici qui comptent sur nous primera toujours sur ceux

envers Olivier, même s'il est notre enfant. Il y a tellement de malades à

l'Institut qui ont besoin de nous..."

"D'ailleurs, je te l'ai toujours dit: tu aurais dû te faire

avorter. Maintenant qu'Olivier est là, totalement autistique depuis toujours, il

va falloir que tu te rendes à l'évidence: tu ne peux rien pour lui."

" Mais c'est bon, je me cache aujourd'hui; tu pourras

parler à ta "physio-miracle" demain matin. Mais promets-moi que, quand elle

aura refusé de quitter l'Institut pour venir habiter chez toi à St-Bruno et se

vider en vain complètement avec Olivier, tu me laisseras placer notre fils dans

une institution spécialisée pour incurables dans son genre..."

 

- "Merci, c'est promis. Allons manger maintenant."

 

Après avoir arrêté le petit cassetto-phone, Paul reste interdit, debout à côté de la table sur laquelle il s'appuie

pour assurer son équilibre, encore précaire. Le lourd silence qui a suivi l'audition de

sa bande "pirate" n'est finalement rompu que par la voix de Claudine qui fredonne

maintenant un de ses airs gais favoris. Paul, qui aimerait bien parler à Claudine

pour sonder ses sentiments vis-à-vis de ce qu'elle vient d'entendre, se sent

totalement incapable de trouver les mots adéquats pour ce faire. Avec une

démarche toujours gauche, il s'approche donc laborieusement de son amie et pose

une main doucement sur celle de Claudine. Celle-ci tourne les yeux vers lui et ils

restent ainsi de longues minutes à se dévisager mutuellement en silence.

 

 


 

 

<> ÉDEN

 

- "Quelle magnifique demeure! Et quel site splendide!

C'est à vous couper le souffle."

 

Débarqués à l'instant de la fourgonnette qui vient de les

amener, Claudine et Paul restent pantois à la vue de ce qui va devenir leur nouvelle

résidence pour les prochains mois.

 

La demeure du docteur Landré est une immense maison

solitaire, savamment située au coeur d'une vieille forêt domaniale dont les grands

arbres centenaires la cernent de toute part. Construite en pierre, selon une

architecture complexe qui la fait ressembler à un château antique, elle

impressionne toujours les visiteurs qui la découvrent au bout du petit chemin privé

sinueux qui y mène.

 

Encore tout plongés dans la contemplation de l'ouvrage et un peu transi par le froid piquant de février, Claudine et Paul ne se sont pas

aperçu de l'arrivée de Denise Landré qui sort à l'instant du bois derrière eux par un

sentier bien tapé et s'approche sans mot dire. Celle-ci reste plantée quelques

instants à cinq pas d'eux et scrute intensément leurs visages, comme pour essayer

d'y découvrir leurs sentiments. Bien qu'aucun mot ne soit prononcé, Denise est très

intriguée car elle croit deviner qu'une sorte d'étrange communication se déroule

entre Paul et Claudine qui lui tient la main. Elle voit leurs traits changer plusieurs

fois d'expression plus ou moins simultanément. Puis, quand elle constate que les

états d'âme qui se lisent sur leurs visages sont restés parfaitement sereins depuis

un bon moment, semble-t-il, elle rompt enfin le silence.

 

- "Impressionnant n'est-ce-pas? Voilà à quoi ressemble

la retraite de "l'abominable doctoresse" Landré et vous êtes maintenant ici

chez vous. Suivez-moi, je vais vous faire visiter la maison. Vous verrez que du

troisième étage, on a une vue magnifique sur les environs et la plaine qui

entoure la montagne."

"Tout ça m'a été légué par mon père, il y a plusieurs

années et j'avoue que je ne serais plus capable de m'en séparer. Quand j'ai fini

ma journée de travail à l'Institut avec la dose massive de misère humaine et de douleur qui s'y trouve, c'est grâce à cet Éden de paix que je réussis à tenir

le coup, en me ressourçant de son calme et de sa quiétude. Je fais

régulièrement de grandes marches en forêt, pour aboutir le plus souvent

jusqu'à un petit piton rocheux, situé un peu plus haut dans la montagne. Il y a là une telle qualité de silence que j'y reste généralement pendant de très

longs moments pour oublier; car même dans ma maison de rêve, la tristesse

de la condition humaine a réussi à s'incarner et à me poursuivre..."

 

(...)

 

 

- " Welcome home. Entrez, je vous en prie. "

...

". Madame est servie. Je vous ai préparé un bon potage

de légumes bien chaud. Jacqueline et moi-même avons déjà dîné; elle vous

attend dans la salle à manger. Vous pouvez y aller tout de suite avec vos invités; je me charge de monter leur bagages pendant ce temps-là. "

 

En disant cela, l'homme, un rouquin d'âge mûr parlant

avec un léger accent anglais, ouvre la porte de côté de la fourgonnette et se saisit

des deux plus grosses valises de Paul et Claudine. Ceux-ci se mettent donc en

route derrière Denise Landré qui se dirige en direction de la maison. Quand ils

pénètrent dans la salle à manger, une jeune femme vigoureuse d'environ 25 ans

les y accueille avec un grand sourire radieux et leur sert un plat de soupe fumant. À peine un peu plus grande que Claudine, elle porte une robe claire très courte qui

met en valeur le teint cuivré de sa peau et la couleur noire de jais de ses cheveux

qu'elle porte retenus derrière la tête par une grosse barette en ivoire.

 

- "Hum! Que ça sent bon, Ray s'est encore surpassé! Il est déjà presque deux heures, mangeons tout de suite pendant que c'est

encore bien chaud, ça va nous faire du bien. Il fait si froid dehors aujourd'hui

et je suis affamée!"

 

Tous trois commencent à manger en silence, trop occupés

à soulager leurs estomacs qui criaient famine depuis un bon moment. Une musique

douce venant de la pièce voisine baigne l'atmosphère tandis qu'ils ingurgitent leur

repas avec satisfaction.

 

- "Jacqueline, viens que je te présente mes amis Claudine et Paul, dont je t'avais déjà parlé. Ils emménagent ici pour nous

donner un coup de main avec Olivier. J'ai eu l'occasion de les voir à l'oeuvre

avec un patient autistique à l'Institut et j'ai une totale confiance en eux. Tu

apprécieras sûrement leur aide avec notre petit chéri."

"C'est un cas trop compliqué pour une simple

infirmière spécialisée en psychiatrie et une pauvre maman médecin comme

nous! C'est un miracle qu'il lui faudrait, c'est bien simple! Claudine et Paul

sont mes magiciens de service!"

 

 


 

 

<> GESTATION

 

 

 

Lorsque Claudine et Paul pénètrent pour la première fois

dans la chambre d'Olivier, le seul son qu'ils entendent c'est le squiik... squiik...

incessant de la chaise berçante dans laquelle l'enfant est blotti. Bien qu'âgé de trois

ans depuis plusieurs mois déjà, il est toujours affublé d'une couche imperméable

car il est encore incontinent. Les cheveux bouclés assez longs pour lui couvrir en

partie les oreilles, il a des traits fins qui lui donnent un air raffiné mais qui tranchent

un peu avec son regard absent, un peu hébêté, presque vide en fait.. Jacqueline est

assise sur le rebord de la fenêtre et le laisse se bercer sans arrêt sans essayer

d'intervenir de quelque façon que ce soit.

 

- "Bonjour Jacqueline, nous venons te relayer. Paul va

rester ici pour veiller sur ton patient. Viens avec moi; Denise a préparé du café

et elle nous attend en bas dans la salle à manger. Tu pourras me raconter tout

ce que tu as appris sur Olivier depuis que tu t'en occupes. À tout à l'heure,

Paul."

 

Après la sortie de Claudine suivie de l'infirmière, Paul

s'approche de l'enfant sans mot dire. Il s'accroupit en face d'Olivier pour bien

scruter son visage. Puis, il se penche vers lui, ferme les yeux et tend la main droite

très lentement vers l'enfant, pour lui toucher délicatement le genoux. Une suite

informe d'images imprécises, de sons sourds et diffus ainsi que de sensations

tactiles plus ou moins vagues déferlent alors dans son cerveau. Il reste ainsi de

longues minutes à essayer de décoder le sens de ces impressions, toutes teintées

d'un sentiment de refus, de rejet très violent, sur fond de désespoir pitoyable.

 

Toujours plongé dans le flot de ce magma informe, il n'a

même pas conscience du retour de Claudine. Celle-ci reste quelques instants dans

l'embrasure de la porte, debout à les regarder. Elle entre enfin sans bruit et

s'accroupit à côté d'eux. Elle ferme les yeux et pose la main sur la joue de Paul.

 

Olivier sent alors son univers comme glauque embrasé par

les feux d'un puissant rayon de lumière chaude et aveuglante. Surpris au plus

profond de son être par ce courant de joie inconnue, il essaie mentalement de

plonger encore plus profondément à l'intérieur de lui-même. Deux êtres inconnus

viennent de pénétrer dans l'enceinte de son monde secret. L'un d'eux ne le laisse

pas un instant et l'enveloppe complètement de ses effluves exubérantes. Des

émanations de joie de vivre envahissante et de sourde résolution le pénètrent

complètement. Il est subjugué par un sentiment d'urgence devant la nécessité

impérieuse de se construire sans attendre. Il se laisse emporter par le courant

irrésistible d'euphorie qui le submerge et un dialogue absolument non-verbal

s'engage entre les deux êtres encore en gestation. Entre celui qui va venir

réellement au monde dans quelques mois et celui qui refuse de le faire depuis près

de quatre ans.

 

- "Madame! Madame! À l'aide! Ah Doctoresse Landré,

enfin vous voilà! Je ne comprends pas ce qui se passe. Ils sont complètement

"partis" tous les trois! Qu'est-ce qu'ils lui font? On dirait que vos deux amis

ont "attrapé" la maladie d'Olivier! Ils ont l'air aussi absents que lui! Comme ça

faisait déjà plus d'une heure qu'ils étaient seuls avec lui, tout à l'heure je me

suis approchée de la chambre d'Olivier, pour essayer d'écouter ce qui se passait à l'intérieur. Rien. Rien, pas un mot, pas un son. Je n'entendais même

pas l'éternelle rengaine de la chaise berçante d'Olivier. Au début, ça m'a

inquiétée un peu, mais je me suis dit qu'ils l'avaient probablement couché ou

qu'ils l'avaient peut-être emmené dehors, comme j'ai moi-même déjà essayé

de le faire. J'ai ouvert la porte sans faire de bruit. Alors je les ai aperçus, assis

par terre, tout collés contre lui. D'abord je suis restée complètement

interloquée. Puis, j'ai essayé de les appeler à voix basse: "madame Claudine...

monsieur Paul..." Ils n'ont même pas bronché. J'ai répété plusieurs fois, de

plus en plus fort. Toujours rien. J'étais sur le point de crier, quand j'ai pris

peur. Je suis descendue vous voir tout de suite. Venez vite! Je vous en prie."

 

 

Elles montent l'escalier quatre-à-quatre et Denise pousse

un soupir de soulagement quand elle aperçoit Claudine qui ouvre justement la porte

de la chambre d'Olivier en se tenant l'abdomen d'une main. Celle-ci referme la

porte derrière elle et, prenant la main du docteur Landré, elle l'entraîne à l'écart.

 

- "Qu'est-ce qui s'est passé? Jacqueline était

complètement affolée, quand elle est venue me voir tout à l'heure! Qu'est-ce

que vous faites? Expliques-moi!"

 

- "C'est trop ahurissant et je préfères ne pas essayer

de t'expliquer tout de suite: je ne saurais pas; tu ne comprendrais pas et tu ne

me croirais probablement pas. Il s'est passés quelque chose d'absolument

extraordinaire! Paul va ressortir d'un instant à l'autre et il va tout t'expliquer, si Jacqueline veut bien reprendre en charge Olivier pendant ce temps-là.

Comme tu n'étais pas là quand ça s'est passés, tu auras sûrement la tête plus

claire que nous pour réfléchir à tout ça, parce que, vois-tu: j'ai beau être bien

préparée, je suis moi-même un peu dépassée par les événements."

"Paul sera là dans une minute et j'ai besoin de son aide

pour que tu puisses vraiment comprendre tout ce que j'ai à t'expliquer. Je sais

bien que j'ai probablement plus de crédibilité à tes yeux que Paul pour parler

de questions médicales, mais dans le cas qui nous occupe, il faut que tu me

fasses confiance les yeux fermés pour le moment. Cela n'est sûrement pas

facile pour quelqu'un à l'esprit scientifique et rigoureux comme toi. Acceptes

de patienter quelques instants encore et ça va devenir parfaitement clair et

limpide pour toi dès que Paul sera là. Tu ne le regretteras pas, j'en suis

certaine. Je compte bien sur toi pour m'aider à y voir plus clair moi-même.

Merci. "

 

Quelques minutes plus tard, quand Jacqueline croise Paul

dans l'embrasure de la porte et qu'elle entre pour le remplacer auprès d'Olivier, elle

ne peut s'empêcher de le regarder longuement avec curiosité comme il s'éloigne en compagnie de Denise et Claudine, qui chantonne maintenant gaiement.

 

Guidés par Denise qui leur indique la voie par gestes, ils se dirigent vers une vaste pièce du premier étage, où sont disposés çà et là

plusieurs groupes de fauteuils capitonnés de cuir, apparemment très confortables.

 

- "Denise, à présent il est temps que l'on te mette au

courant de quelque chose de très important. Si tu veux, je vais jouer les

maîtresses de cérémonie, je crois que tout sera plus facile comme ça. Je

peux? Bien, merci. Asseyez vous tous les deux ici. Bon. Maintenant Denise,

s'il-te-plaît, détends-toi et donne la main à Paul."

 

- "Ah non, j'espère que vous n'allez pas essayer de me

donner un cours de toucher thérapeutique. Je vous préviens, je connais trop

bien le système et je sais parfaitement ce que ça vaut, je l'ai même déjà

enseigné! Si c'est tout ce que vous avez à me proposer, préparez-vous à être

déçus: je suis très peu réceptive. Ceci étant dit, voici ma main et à vous de

jouer!"

 

 

 

 


 

 

<> RENAISSANCE

 

Le lendemain matin, lorsque Paul et Claudine sortent de

leur chambre, ils descendent l'escalier en se tenant par la main. Ils prennent la

direction de la cuisine pour aller déjeuner et ils chantonnent gaiement tous les deux.

Paul essaie, avec toute la grâce d'un pachyderme cacochyme, de suivre son amie

qui lui tient la main, en sautillant elle-même au gré du rythme de leur chanson avec

la légèreté d'une ballerine.

 

(...)

 

"Tu avais raison, Claudine, de ne pas vouloir

m'expliquer toi-même ce qui s'est passé hier matin: sans le "témoignage" de

Paul, je n'aurais pas compris et je ne t'aurais jamais crue. J'avoue que c'est

tellement incroyable!..."

"Hier soir, comme je la sentais tellement curieuse de

comprendre, j'ai moi-même essayé d'expliquer un peu ce qui s'était passé plus

tôt à Jacqueline et elle m'a regardée avec l'air de dire: "elle est complètement

folle ma parole, ou alors elle essaie de me faire marcher!" Je la comprends,

pour des professionnels de la santé, comme elle et moi, c'est totalement

invraisemblable, une histoire comme ça. Je lui ai conseillé de faire la grasse

matinée aujourd'hui, Olivier allait avoir besoin de beaucoup de sommeil lui

aussi ce matin... dès que vous en aurez l'occasion, je vous en prie "touchez"-lui en un mot elle aussi, comme ça, ma crédibilité de professionnelle sérieuse

aura une chance d'être restaurée. Après tout le temps qu'elle a passé à me

remplacer auprès d'Olivier, je lui dois bien ça! Merci."

"Il est bien certain maintenant que je vous donne carte

blanche pour continuer à traiter Olivier. Je suis persuadée, quant à moi, que

seule une répétition régulière de prises de contact comme celle d'hier, entre

lui et votre Emmanuelle pourra peut-être réussir à le sortir vraiment de la

retraite où il s'est réfugié depuis toujours. Et surtout, continuez à aimer

Emmanuelle autant que vous le faites actuellement, vous ne le ferez jamais

trop. En ce moment, elle va avoir besoin de vous comme jamais. C'est encore

envers elle que doivent s'organiser l'essentiel de vos préoccupations. Tout le

reste vient ensuite. même Olivier et moi... S'il fallait qu'Emmanuelle perde

confiance en vous et qu'Olivier arrive à lui refiler son credo de désespoir, elle

en viendrait sans doute à désespérer de la vie... et moi-aussi probablement..."

 

- "Assez de mélodrame Denise, s'il-te-plaît! C'est bien

certain que nous allons devoir nous tenir proche d'Emmanuelle comme

jamais... Mais il faut que tu saches aussi que lorsque que le contact "direct"

s'établit entre Paul et quelqu'un d'autre, le courant passe souvent dans les

deux sens: de moi vers lui et vice versa, par exemple. Avec Ismaël c'était

pareil, nous avons très souvent "discuté" à trois. Quand je le traitais, Paul ne

se contentait pas de me faire pénétrer les défenses de mon patient

hermétique pour découvrir ses pensées, mais nous avons réellement pu

dialoguer avec lui. Nous lui avons "parlé" et même sa dure carapace de "balle

de base-ball", - c'est comme ça qu'il se voyait -, ne pouvait pas nous retenir.

On dit souvent qu'il n'y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre et

bien avec Paul, cela n'est plus vrai..."

"Aussi, j'aimerais que tu profites de ton jour de congé

aujourd'hui pour venir avec nous pour le traitement d'Olivier. Attention, pas seulement pour assister à la chose comme spectatrice! Mais plutôt et surtout

même, pour essayer de rétablir vraiment la communication entre toi et lui. Il

est maintenant en age d'apprendre à parler et s'il peut dépasser son stade

psychologique prénatal, nous pourrons bientôt laisser quelqu'un d'autre

prendre la relève. C'est un peu comme pour Ismaël par exemple. Mais dans le

cas d'Ismaël, même si au début j'étais enragée qu'on nous l'enlève,

apparemment sans raison... je n'ai pas trop rechigné, parce que je savais qu'il

repartait quand même de moins loin... qu'il était probablement rendu assez

fort pour ne pas revenir en arrière... et je me disais qu'à long terme il valait

peut-être mieux pour lui qu'il en soit ainsi."

"Dans le cas Olivier par contre, je vais carrément

exiger que ce soit toi qui assure la relève. Prends-toi un congé, sans solde si

nécessaire, et revis avec lui ta grossesse comme il faut! Je crois que tu

devrais comprendre ce que je veux dire... Hier, tu n'as pas voulu nous dire qui

était ce père qui voulait tellement que tu te fasses avorter. Soit, gardes ton

secret, si tu veux. On s'en fout, ça n'a pas vraiment d'importance pour nous:

puisqu'il a déjà choisi d'exclure son fils de sa vie, et bien tant pis pour lui, je

ne vais pas me poser en juge de moralité et Paul non plus. Pour nous et pour

Olivier c'est pareil, c'est toi qui est la seule personne importante! ... "

" Ainsi, pendant un certain temps, tu avais espéré faire

une fausse couche. Tu avais peut-être de bonne raisons à l'époque... Mais

maintenant, que ton foetus est devenu un enfant de trois ans, il est un peu

tard, tu ne penses pas? il va falloir que tu assumes pleinement ton rôle de

mère et que tu donnes enfin à Olivier un accueil vraiment maternel!"

"Mais je suis certaine que ton supérieur à l'Institut,

l'illustre docteur Gignac pourra enfin comprendre quelque chose si tu lui dit

que la thérapeute d'Olivier exige ta présence, le temps qu'il faudra, et qu'elle

ne tolère pas que l'on discute ses ordres! Il faudra bien qu'il te laisse partir: en temps que spécialiste responsable, j'affirme que c'est essentiel pour que

nous puissions vous libérer, toi et.. votre fils... Il n'est pas question que je

reviennes là dessus! S'il ose refuser, le fameux docteur ne mérite sûrement

pas toute l'admiration dont il est l'objet à l'Institut! De toute façon, si ça se

trouve, Paule et moi serions enchantées d'accueillir "l'abominable doctoresse

Landré" pour qu'elle travaille avec nous dans notre clinique comme associée...

nous formerions une équipe du tonnerre!"

 

 

 


 

 

<> ÉCHANGER ET CHANGER

 

Squiik... squiik... Quand ils pénètrent dans la pièce,

l'éternelle rengaine de la chaise berçante d'olivier est le seul son qui y résonne,

comme toujours. Jacqueline, qui était assise sur le rebord de la fenêtre, se lève à

leur arrivée et fait mine de sortir pour les laisser seuls avec leur patient. Claudine

l'arrête d'un geste de la main et la prie de rester, pour assister au traitement.

 

Puis, elle prend la main de Denise et serre tendrement

celle de Paul. Ils s'approchent ensuite à la queue-leu-leu de la chaise berçante

dans laquelle Olivier est toujours en train de se bercer sans arrêt. Quand il se trouve

à portée, Paul ferme les yeux et pose délicatement sa main libre sur le front de

l'enfant. Les mêmes sensations visuelles, sonores et tactiles que la veille

commencent à l'envahir à nouveau. Elles sont partagées également par Claudine

qui a aussi fermé les yeux.

 

Pendant ce temps, Denise, demeurée étrangère à cette

descente dans le maelström d'Olivier, reste à leur coté et les observe intensément,

tout en tenant toujours la main de Claudine. Un curieux dialogue recommence à

s'engager entre Emmanuelle et Olivier.

 

Celui-ci semble écouter aujourd'hui plus volontiers son

interlocutrice, qui veut lui faire partager sa hâte et son impatience de vivre. Pourtant,

quand Emmanuelle essaie d'évoquer pour Olivier tout le merveilleux qu'elle ressent

à se sentir attendue, désirée et aimée par ses parents qu'elle connaît si bien, surgit

d'Olivier une vague de négation et de refus d'une force inouïe. Débalancé par ce

ras-de-marée de rejet et d'impuissance maladive, mêlés d'un douloureux sentiment

de culpabilité, Paul chancelle et va s'écroulera par terre. Claudine, qui est aussi

assaillie intérieurement au même moment de façon identique, va également perdre

pied car, bien qu'en meilleure forme physique que son compagnon, elle ressent en

plus dans sa chair les contrecoups de la réaction d'Emmanuelle qui se cabre

violemment dans son sein.

 

Tout de suite, Denise, qui est toujours étrangère à cet

échange intérieur très intense, voit bien que ses compagnons ont absolument

besoin d'aide pour ne pas tomber par terre ensemble à ses pieds. De sa main libre,

elle agrippe fermement le poignet de Paul pour essayer d'empêcher qu'il ne les

entraîne tous trois dans sa chute. Aussitôt, elle se sent envahie par la vague de

désespoir émanant de son fils. Elle ne peut s'empêcher de hurler:

 

- "Non Olivier! Non! Je suis là! Je t'aime plus que tout

au monde et je te veux de tout mon coeur! Aides-moi, je t'en prie! Je sais que

je t'ai fait beaucoup de mal, pardonnes-moi et reviens-moi, mon amour!"

 

Jacqueline, que le cri de sa maîtresse a fait bondir de peur,

accoure aussitôt. Elle saisit Paul et Denise par la taille et c'est maintenant elle qui

les empêche de s'écrouler ensemble. Claudine, qui a lâché la main de Paul dès

que l'infirmière a pris la relève, est maintenant assise par terre à coté d'eux et se

frotte l'abdomen en essayant de communiquer à sa chère enfant tout l'amour dont

elle est capable pour la rassurer et la calmer.

 

 

 


 

 

<> HOMME NOUVEAU

 

Plus tard, quand Jacqueline, Denise et ses invités se

retrouvent ensemble dans la salle à manger pour souper, ils font figure de

voyageurs au long cours revenant à la maison à la suite d'une expédition très

éprouvante en territoire vierge. C'est du moins l'impression très nette que retiendra

Ray, qui fait le service ce soir-là. Pour lui, c'est encore sa maîtresse Denise qui

semble la plus durement marquée. Pourtant, malgré qu'elle aie l'air

particulièrement épuisée, il se dégage maintenant d'elle une impression de

plénitude resplendissante comme le vieux domestique n'en avait plus vu chez elle

depuis très longtemps.. Il ne manque pas également, de remarquer le contraste

frappant entre sa maîtresse, qui n'a pas encore touché à son assiette et ses invités,

qui ont déjà presque tout vidé les leurs avec appétit.

 

- "Du champagne! S'il-te-plaît Ray, du champagne!

Rien de moins! Il y en a deux bouteilles au cellier. On a bien mérité ça! Va les

chercher tout de suite et sers-nous-les, je t'en prie, mon ami! Je suis si

énervée ce soir, que sans ça je ne serai pas capable de goûter à tes plats. Je

suis comme un ressort qui va péter! J'espère qu'avec un verre ou deux, je

pourrai enfin réussir à me relaxer un peu et vraiment dormir tout à l'heure, je

suis si épuisée... Et surtout, n'oublies pas d'en donner d'abord une grande

coupe à Claudine, il faut qu'elle en prenne aussi pour une amie chérie qui vient

de flatter un dragon pour l'apprivoiser! Un pauvre petit dragon malheureux et

triste comme c'est pas possible d'accord, mais un dragon tout de même!"

 

Pendant que Ray est parti chercher le champagne, Denise

continue à jouer distraitement avec sa fourchette dans son assiette, l'esprit

complètement absorbé par le souvenir de l'expérience étrange qu'elle a vécue

aujourd'hui. Après que Ray soit revenu avec les bouteilles et que celles-ci eurent

succombé, nos trois spéléologues de l'âme humaine se laissent aller régulièrement

sans raison apparente dans de grands accès d'hilarité folle qui n'en finissent plus.

Jacqueline qui n'a assisté à toute leur aventure qu'en spectatrice, les regarde en

silence. Bien qu'elle soit pleinement consciente que quelque chose d'extraordinaire

s'est déroulé sous ses yeux aujourd'hui, elle n'en comprend pas encore

parfaitement le sens. Ils vont finalement tous se mettre au lit et c'est trois bûches

totalement inertes qui gisent ensuite dans les lits de Denise, Paul et Claudine.

 

Le lendemain matin, quand Denise descend enfin

retrouver ses amis dans la salle à manger, ceux-ci ont déjà fini de déjeuner depuis

longtemps et seul Ray y est encore pour l'accueillir. Celui-ci ne peut que constater

la sérénité resplendissante et le calme exceptionnel qui émane de toute la

personne de sa maîtresse.

 

Elle achève tout juste de boire son café lorsque Jacqueline

entre dans la pièce à son tour. Complètement perdue dans ses pensées, celle-ci

semble flotter au dessus du sol et, un sourire béat sur les lèvres, elle vient s'asseoir

en face de sa maîtresse. Après l'avoir interpelle en vain doucement à plusieurs

reprises, Denise réussit enfin à la ramener sur terre en lui donnant une petite

pichenette sur la joue.

 

- "Oh pardon! Bonjour madame, excusez-moi: j'étais

dans la lune... Vos amis magiciens viennent de me permettre de... de... communiquer avec leur petite Emmanuelle. C'était fantastique! Je ne sais pas

comment ils font, mais..."

"Ils n'ont pas voulu me laisser essayer de prendre

contact avec Olivier tout de suite, mais ils m'ont dit que c'était possible et que

c'était précisément cela que vous aviez fait hier. Est-ce vrai? Comment ça

s'est-il passé? J'étais là et j'ai tout vu, mais je n'ai rien compris du tout quand

c'est arrivé. Racontez-moi tout ce que vous avez senti... s'il-vous-plaît!"

 

- "Avec plaisir, mais pas maintenant Jacqueline, je t'en

prie. Excuses-moi, j'en suis encore toute retournée moi-même... Ils sont déjà

en haut avec lui? Il faut que j'aille les rejoindre tout de suite: j'ai dormi trop

tard ce matin, mais ça faisait tellement longtemps que je ne m'étais pas

reposée aussi bien!"

 

En disant cela, Denise s'est levée de table et se dirige d'un

pas alerte vers la chambre où l'attendent ses amis. Elle marque un temps d'arrêt

devant la porte avant d'ouvrir et essaie de reprendre son souffle avant d'entrer, car

elle réalise maintenant qu'elle va avoir besoin de toutes ses énergies pour plonger à nouveau dans l'abîme insondable qui l'attend.

 

- "Bonjour Denise, bien dormi cette nuit? Tu as eu

raison de faire la grasse matinée ce matin, tu en avais bien besoin!

Aujourd'hui, vous allez devoir prendre contact avec Olivier sans moi et

Emmanuelle, je vais me tenir en dehors de tout ça quelques temps. Le choc

d'hier a été très dur pour Emmanuelle et je n'ai pas du tout le goût que tout ça

se termine par une fausse couche... Nous avons besoin de nous parler sans

interférences tous les deux. Je sais maintenant que nous pouvons

communiquer intimement seuls sans aide: on l'a fait hier quand l'intervention

de Jacqueline m'a permis de lâcher Paul et qu'Emmanuelle avait besoin de

moi."

 

- "Tu as bien raison, Claudine, et je t'approuve. De

toute façon, j'ai bien vu hier que la communication entre Olivier et moi ne se

produisait que si je touchais Paul directement. C'est de lui que j'ai encore

vraiment besoin ce matin parce que tu ne me transmettais absolument rien

quand tu étais entre nous. Rien ne passait au travers de toi, même avec Paul

comme relais! D'autre part, le contact que vous aviez établi entre Emmanuelle

et Olivier plus tôt a sûrement été bon pour Olivier, mais pour Emmanuelle, par

contre... Tu dois absolument penser à elle avant tout! Il ne faudrait pas que tu

fasses avec elle comme nous avons nous-mêmes fait avec notre fils: la

négliger sous prétexte d'aider " les Autres " , avec un grand A..."

"De toute façon, je suis convaincue que tu avais raison,

comme toujours: dans le fond, c'est à moi seule de dialoguer franchement

avec mon fils. Tout ce que Paul peut faire, c'est me permettre d'engager la

communication, d'ouvrir un canal et ensuite c'est toute seule que je dois

arriver à le maintenir ouvert. Notre problème trouvera une solution en nous

deux, pas ailleurs. Je dois lui faire sentir tout mon amour et lui demander de

pardonner, si c'est possible, la monstruosité de ma bêtise passée."

"Pendant ma grossesse, si j'ai résisté à son père et ne

me suis pas fait avorter, comme il le voulait tant, c'était uniquement parce que

je ne me sentais pas capable d'en assumer le poids moral. Ça ne m'empêchais

pas du même souffle de prier Dieu pour qu'il m'accorde une " vraie fausse

couche " non provoquée. J'ai même essayé " inconsciemment " de l'aider un

peu à exaucer ma prière... Bien timidement. Par exemple, j'ai fumé comme une cheminée, tout le temps de ma grossesse, même si je détestais la cigarette.

J'ai essayé un peu d'équitation... Quelle idiote! J'en étais presque venue à le

haïr: il ne devait pas naître, je ne voulais pas devoir le tuer et lui, l'affreux, il

refusait de mourir tout seul! Ça m'aurait alors paru tellement plus " naturel "

et moins culpabilisant si j'avais eu une " vraie fausse couche " , mais voilà, une

vieille guenon médecin comme moi, ça connaissait trop bien ce qui aurait pu

en provoquer une, et ça... je ne voulais pas devoir vivre ensuite en sachant

que j'avais provoqué sa mort froidement et en toute connaissance de cause...

J'étais partagée entre des périodes de négligence plus ou moins grande pour

les précautions élémentaires requises par une femme enceinte. C'était comme

si j'avais voulu le punir de s'accrocher à moi aussi obstinément. À d'autres

moments, j'essayais de faire taire mon sentiment de culpabilité en me

comportant en future maman parfaite!"

"Aujourd'hui, j'ai besoin de lui, même si je ne le

connais pas encore vraiment: hier, au cours de notre voyage intérieur, quand

j'ai rencontré son âme, j'ai compris que je n'étais encore qu'une enfant idiote

et que c'était lui qui allait être mon maître et me faire découvrir le sens de ma

vie."

"Il faut que je retrouve ce fils que, pendant un certain

temps, j'ai tant souhaité perdre, par pure lâcheté, pour lui demander

humblement pardon. Je dois lui faire sentir que nous avons besoin l'un de

l'autre et que je voudrais tant le retrouver. Je dois le mettre enfin au monde de

façon correcte et l'accueillir comme une vraie mère..."

"C'est pourquoi, j'ai hâte de replonger dans le bain

avec Paul pour ramener mon Olivier à l'air libre. Mais avant de tout oublier, Claudine, j'aimerais te confier quelques hypothèses ahurissantes avec

lesquelles mon esprit scientifique tordu me harcelle depuis un bon moment:

puisque tu sembles toi-même incapable d'agir comme conductrice du " flux "

que te transmet Paul, alors Emmanuelle est probablement douée elle aussi

des mêmes facultés extraordinaires que son père. Sinon Olivier et elle

n'auraient jamais pu se rencontrer... De plus, tu m'as clairement dit que, quand

tu étais restée seule, avec elle dans ton sein, le " contact " s'était bien établi

entre vous, quand elle en avait senti le besoin..."

"S'il en est vraiment ainsi, on peut penser que son père

lui a transmis son curieux don. La mutation de Paul, déclenchée à l'origine par

un malheureux accident, aurait donc fini par être transmise génétiquement!

D'un autre côté, peut-être ce don existe-t-il, à l'état latent, en tout le monde et

l'accident de Paul en a-t-il simplement favorisé l'émergence. Dans ce cas-là, le contact intime entre ton " mutant " et votre enfant en gestation aurait fait

office de nouveau déclencheur! Il s'agirait dans ce cas-là d'un " sens " qui

peut s'apprendre et s'enseigner!"

"Autant d'hypothèses séduisantes que seul l'avenir

pourra départager... Les paris sont ouverts! Penses un peu, Claudine, tes

amours seront peut-être à l'origine d'une superbe race d'hommes nouveaux en mutation! La face du monde en serait totalement changée! Le mensonge et la mauvaise communication inter-personnelle n'ont qu'à bien se tenir!"

"Mais assez rêvé! S'il-vous-plaît, monsieur " l'homme

nouveau " , la vieille dinosaure que je suis a encore besoin de votre aide

aujourd'hui. Aidez-moi, je vous en supplie! Après tout, n'oubliez pas que

j'appartiens désormais à une espèce menacée que, malgré moi, j'espère en

voie d'extinction! Maintenant, au travail!"

 

 

 


 

<> RETROUVAILLES

 

Denise ouvre la porte et entre dans la chambre d'Olivier,

suivie de Paul et Claudine. Pendant que celle-ci va s'étendre sur le petit matelas à

exercice pour faire un peu de gymnastique prénatale, Denise s'approche à pas

feutrés de la chaise berçante où Olivier se berce sans relâche. Squiik... Squiik.. Elle

glisse un bras sous les genoux de son fils, tout recroquevillé en boule comme

d'habitude, et une autre derrière ses épaules, puis elle soulève doucement l'enfant

et s'assied dans la chaise berçante en le serrant contre elle tendrement. Paul

s'approche un siège qu'il place à côté de leur chaise. Il pose ensuite une main sur la nuque d'Olivier et l'autre sur celle de sa mère.

 

Au cours de cet avant-midi de traitement, ils poursuivent

ainsi sans relâche leur "dialogue" à trois et Olivier reste toujours roulé en boule très

serrée. Au début, il essaie même de se recroqueviller encore plus, les traits toujours

complètement atones. Lorsqu'ils reprennent après le dîner, l'expression de son

visage et tout son corps commencent à être progressivement plus détendus. Les

yeux de Denise, qui semblent regarder dans le vide, deviennent de plus en plus

humides et elle affiche maintenant un sourire d'une tristesse à fendre l'âme.

 

Soudain, les traits du visage d'Olivier changent et se

crispent complètement. Il pousse un gémissement plaintif et se détend comme un

ressort. À genoux sur sa mère, il commence à lui marteler le ventre de ses petits

poings. Prise par surprise, celle-ci écarquille les yeux et ne fait rien pour l'en

empêcher. Au bout de quelques minutes de ce manège, il se colle contre elle,

ouvre vivement sa blouse, puis, dégrafant maladroitement son soutien-gorge, il

attrape un de ses seins maintenant découverts et il commence à le sucer

goulûment. Lorsqu'Olivier s'est levé soudainement, Paul a perdu le contact tactile

qu'il avait jusque-là avec eux. Il reste debout à côté de leur chaise et les regarde en

silence sans bouger. Denise a fermé le yeux et elle arbore maintenant un sourire

tendu mais heureux, entrecoupé de petits tics nerveux, occasionnés par la douleur

physique infligée involontairement par son fils. Claudine, qui a cessé ses exercices

dès qu'a retenti la plainte d'Olivier, s'approche du trio et prend délicatement la main

de Paul pour le tirer de sa rêverie contemplative. Elle pose un doigt sur sa bouche

et murmure un "ch-ch-chut" discret en l'entraînant à l'extérieur de la pièce.

(...)

 

 

- "Ah vous voilà, madame Claudine! Je ne pensais pas

que vous auriez fini aussi vite aujourd'hui! Vous avez eu un téléphone de votre

amie Paule, il y a une demi-heure. Comme je ne pensais pas vous voir revenir

avant souper, je lui ai dit que vous pourriez la rappeler vers 6 heures et demie,

mais elle m'a simplement demandé de vous avertir qu'elle s'en venait nous

visiter en fin de semaine et qu'elle pourrait vous parler à ce moment-là."

 

- "Merci Jacqueline. Nous sommes sortis plus tôt

aujourd'hui, parce que les retrouvailles d'Olivier et de sa maman semblent

maintenant assez bien engagées pour qu'ils puissent se passer de notre aide.

Depuis près d'un mois qu'avec l'aide de Paul, sa mère lui apprenait à parler, au niveau de la compréhension intellectuelle s'entend, Olivier a enfin débloqué

aujourd'hui. Bien sûr, il ne sait pas encore prononcer des vrais mots, mais

dans sa tête tout au moins, il est depuis un certain temps capable de parler. D'après ce que j'ai compris, tout à l'heure, il a accepté de " re-venir au monde " et Denise a déjà commencé à lui faire revivre sa prime enfance. Par contre,

tu devrais te rapprocher d'eux, pour pouvoir les aider en cas de besoin. Peut-être pas dans la chambre d'Olivier directement, pour ne pas les déranger,

mais assez près pour pouvoir entendre Denise t'appeler éventuellement... "

 

(...)

 

" Bon, je crois que Denise, Olivier et Jacqueline sont occupés pour le reste

de l'après-midi. Viens Paul, si tu veux, on pourrait retourner dans notre

chambre. Il faudrait que je me repose un peu et j'aimerais que tu me " touches

" un mot de ce qui vient de se passer entre Denise et Olivier. Après, s'il nous

reste un peu de temps libre avant le souper, on pourrait peut-être en profiter

pour... faire un peu l'amour... On a été si occupés ces derniers temps, qu'on a pris très peu de temps pour nous et, après cinq mois de grossesse, elle va

bientôt être assez avancée, que je vais sans doute commencer à hésiter à le

faire..."

 

Quand ils passent devant la porte de la chambre d'Olivier,

ils entendent bien Denise fredonner une vieille berceuse et ils échangent un sourire

complice avant de continuer. Après avoir refermé la porte de leur chambre, Claudine se laisse tomber sur le matelas, en poussant un long soupir jouisseur.

Paul s'étend à côté d'elle et, lui glissant un bras sous la nuque, il caresse

doucement la joue de Claudine et pose un long baiser sur ses lèvres.

 

 

Puis, ils se déshabillent complètement et, pendant que le

retardataire de Paul achève de s'extirper maladroitement de sa chemise, "toujours

trop pleine de trop petits boutons", Claudine qui a empoigné fermement mais

délicatement le pénis d'une main, lui effleure doucement la gland avec l'index de

son autre main. Quelques secondes de ces caresses suffisent pour susciter une

érection complète, avec l'hyper-sensibilisation tactile et le besoin de cambrer les

reins qui l'accompagne. Sa propre jouissance s'accroît donc simultanément avec

celle que Paul savoure avec ravissement.

 

Chacune des caresses de Claudine est absolument

délicieuse pour les deux amants, puisque ses propres entrailles en éprouvent

directement toute la saveur en temps réel. Elle optimise donc facilement le rythme

de ses manipulations et trouve instantanément la fermeté idéale pour masturber

son partenaire. En plus de partager totalement les sensations et les émotions de ce corps masculin qu'elle excite si élégamment, celui-ci partage aussi avec elle

toute l'expérience que des décennies d'auto-masturbation occasionnelle ont pu lui

apporter. Avec ces indications émanant tant du cerveau conscient que de

l'inconscient de Paul, elle réussi à merveille à amplifier chaque instant de délice. Le

corps du pénis de Paul bien au chaud dans la paume de la main gauche de Claudine, ils communient ensemble à la sensation délicieuse de la caresse

intérieure amenée par le mouvement rythmé de l'épiderme supérieur contre la chair

sous-jacente du membre viril dilaté.

 

Guidée par la communion des jouissances qu'elle procure

simultanément aux deux amants, la main chaleureuse fait glisser amoureusement

la peau mince hypersensible en la tirant toujours juste assez pour profiter du jeu

maximum qui existe entre l'épiderme extérieur et le corps même du pénis. Sans

aucun inconfort ni dérapage irritant. Le col du membre bien singularisé par l'étreinte de l'index et du pouce d'une autre main chaude, les deux partenaires savourent

simultanément les pressions bien pulsées que les doigts et la paume de cette main

exerce sur la masse du gland.

 

Simultanément, le majeur et l'index d'une troisième main

caressent doucement les parois intérieures bien lubrifiées du vagin brûlant. Les

sensations délicieuses de ces manipulations électrisent au plus haut point les deux

partenaires. Pendant ce temps, leur quatrième main butine effrontément les lèvres

dégoulinantes et le clitoris dressé de façon provoquante juste à côté. L'abondance

des sécrétions de la vulve en fleur rendent éminemment savoureuses toutes ces

manipulations. Les doigts coquins ne font qu'effleurer eux-mêmes très

sporadiquement le clitoris frémissant, mais ils ne cessent de le stimuler

délicatement par l'intermédiaire des grandes lèvres interposées. Ainsi, l'une des

mains batifole de manière impévisible autour de divers endroits stratégiques et

empêche ainsi leurs organes génitaux féminins de sombrer dans la tiédeur de l'accoutumance, tandis que l'autre maintien constante la pression de la jouissance

qui se construit inexorablement par la répétition incessante de stimuli subtils

appliqués précisément aux mêmes endroits. Dans la fièvre des hallètements et des

spasmes que suposent les orgasmes qui les traversent, les deux corps en sueur

réagissent, se cambrent, se relâchent et s'arc-boutent simultannément de façon

rythmée avec force pendant que les deux protagonistes laissent exhaler des râles

jouissifs au gré des vagues du plaisir sexuel qui les transportent.

 

Leurs deux corps absolument trempés par la sueur, les

deux partenaires sont complètement emportés par les formidables élans que la

communion des extases suscitent jusque dans les tréfonds de leurs êtres. Claudine

amène ainsi très vite son alter ego à la frontière de l'orgasme et l'y maintient

constamment, tout en se gardant bien de le faire éjaculer tout de suite de façon à

prolonger au maximum leur plaisir commun. Paul est lui-même absolument grisé

par la profondeur, la durée et le nombre d'orgasmes que ses caresses suscitent

dans son propre corps lorsqu'il excite sa maîtresse. Claudine et lui savourent

évidement en temps réel ce sublime échange masturbatoire ressenti simultanément

par l'un et l'autre. La synergie de leurs orgasmes est absolument totale et défie

toute description...

 

Enfin libéré du corset inhibant de sa chemise, Paul se

penche à son tour vers sa compagne, l'entraîne sur le dos sur le lit et se met en

frais de l'enjamber à rebours pour plonger goulûment son visage entre les cuisses

chaudes et humides de sa partenaire. À partir de ce moment là, ils se fondent dans

une masse de chair jouissante et soupirante, qui halète, réagit, suce, sue et

tressaute avec un synchronisme parfait jusque dans les orgasmes. Des orgasmes,

masculins et féminins, qui se suivent et se complètent parfaitement.

 

Paul a même l'occasion de connaître directement le goût

de son propre sperme tout chaud via les papilles gustatives de Claudine. Tout

comme elle-ci se délecte aussi du parfum musqué et de la saveur salée que les

sécrétions de sa propre vulve procure aux sens surexcités de son homme

gourmand.

 

Tous ces préambules des plus agréables ne

s'interrompent finalement que lorsque les deux partenaires se retournent pour

s'entre pénétrer avidement pour le feu d'artifice final... Aussi vidés que rassasies, ils s'étendent ensuite côte à côte, bien collés dans les bras l'un de l'autre, pour que

chacun ne perde rien de ce que l'autre éprouve.

Pendant que Paul se refait des forces à la suite des

éjaculations qu'il vient d'avoir à l'extérieur et à l'intérieur de Claudine par les deux

ouvertures qu'elle lui a offertes, il continue tout de même à la masturber

tendrement. Il lui caresse tendrement le clitoris avec des effleurements délicats

pour en provoquer l'érection une fois de plus. Simultanément il lui titille l'anus, les

contreforts du vagin et tout l'extérieur de la vulve avec les doigts. Sa bouche passe

et repasse sur l'auréole des seins de son amie, dans son cou et ses oreilles pour

finir par se clouer amoureusement sur sa bouche. Si bien qu'ils se sentent bientôt

complètement emportés tous les deux par une nouvelle lame de fond irrésistible.

 

C'est pour Paul un ravissement sans borne de voir qu'une

fois de plus, en vivant de l'intérieur les orgasmes-pâmoisons de sa partenaire

exactement comme s'ils lui appartenaient en propre, il réussit à éprouver un

nombre d'apothéoses éblouissantes et une intensité de jouissance tels qu'aucun

homme n'a jamais pu en éprouver avant lui... Comblés et totalement rassasiés, ils

s'endorment finalement d'un sommeil réparateur et vraiment aussi empreint de

plénitude que faire se peut...

 

 

 


 

<> TRISTE NOUVELLE

 

- "Tu es tout à fait resplendissante ce soir Claudine; la

grossesse te va à merveille! Tu m'en parleras tout à l'heure et tu me

raconteras où tu en es de ce côté-là et avec ton nouveau patient ici. Mais

avant, il faut que je t'apprenne une bien triste nouvelle: hier après-midi, le

docteur Gignac m'a informée que les parents d'Ismaël étaient morts dans un

accident d'avion dans la Cordillère des Andes. Je lui étais reconnaissante

d'avoir attendu à la fin de ma journée de traitement avec Ismaël pour m'en

aviser, parce qu'autrement je ne sais pas si j'aurais été capable de travailler

avec lui sans faire de gaffes..."

" Ah oui, je ne te l'avais peut-être pas encore dit, Claudine, mais depuis votre départ, c'est moi qui suis chargée de le faire

travailler, parce que l'ergothérapeute à qui on l'avait confié quand on te l'a

enlevé n'arrivait à rien avec lui... C'était la grande Ghislaine, tu te souviens

d'elle: très gentille dans le fond quand on la connaît bien, mais si bourrue, à

force de travailler avec des personnes âgées, qu'Ismaël avait peur d'elle et il

régressait au lieu d'avancer. Le docteur Gignac voulait alors l'expédier dans

une " institution spécialisée pour incurables dans son genre " , comme il

disait. Ça me crevait le coeur, je l'ai donc supplié pour qu'il me donne une

chance d'essayer à mon tour. Tu m'avais raconté tellement de choses à

propos d'Ismaël quand tu le soignais, que je savais un peu comment le

prendre."

"J'avais de bons arguments, alors le docteur Gignac

s'est laissé convaincre. Avec moi, ça allait assez bien heureusement et dès le

début Ismaël avait recommencé à progresser. Je l'ai comme patient depuis

plus de trois semaines déjà; mais maintenant, j'ai peur que tout ça ne

s'écroule comme un château de cartes. Officiellement, le pauvre petit ne sait

encore rien mais je crois qu'il se doute probablement de quelque chose, parce

qu'il n'était pas tout à fait le même avec moi hier. Je n'ai pas encore été

capable de lui parler et j'aimerais que ce soit vous qui lui appreniez la triste

nouvelle. Je suis sûre que vous saurez comment le rassurer: il me parle

tellement souvent de vous! Si vous êtes d'accord, je vous l'amènerai lundi et,

si vous voulez bien docteur Landré, il pourrait peut-être rester ici quelque

temps..."

 

- "Certainement Paule, Ismaël est le bienvenu ici, aussi

longtemps que nos deux magiciens de thérapeutes le jugeront bons, et même

plus! Parce qu'il faut que je te dise qu'ils m'ont permis de rejoindre mon fils

assez bien pour pouvoir espérer le tirer de son propre autisme et réparer un

peu ma bêtise passée. En plus, comme c'est à cause de moi qu'Ismaël leur a

été retiré, il y a un mois, je me sentirais tellement coupable s'il tournait mal lui-aussi. Alors, tu comprends que je serais on-ne-peut-plus ravie, si je pouvais

collaborer un peu à le sauver! Mais ceci étant dit, oublions un peu nos tristes

histoires de thérapie et mangeons avant que ça ne soit trop froid, sinon je vais

encore me faire gronder par Ray, mon grand cuisinier irascible!"

 

Le lendemain matin, pendant que Claudine et Paule vont

faire une promenade dans la montagne, Paul accompagne Denise pour l'assister

une nouvelle fois dans sa relation avec Olivier. Hier soir, Claudine et lui ont discuté

longuement à propos de la façon dont ils pourront réussir à emmener Ismaël ici

sans qu'il ne soit perturbé outre mesure par ce nouveau bouleversement majeur dans sa vie. Au cours des derniers mois, l'enfant a déjà été confronté à un très

grand nombre de changements; il a toujours eu beaucoup de mal à les affronter,

surtout lorsqu'ils étaient accompagnés d'événements un tant-soit-peu chargés

émotivement. Une grande partie de son énergie et de son enthousiasme étaient

alors simplement drainés par sa difficulté à intégrer de tels changements, aussi

mineurs soient-ils.

 

Il devra bientôt faire face à une épreuve absolument

capitale et aura alors besoin de toutes ses énergies pour ce faire. Aussi Claudine a-t-elle suggéré à Paul d'assister Denise auprès d'Olivier ce matin, de façon à

"prendre le pouls" de leur relation une nouvelle fois. À la lueur des résultats de cet

examen, on pourra décider s'il lui sera possible de partir demain avec Paule pour

l'accompagner lorsqu'elle ira chercher Ismaël.

 

 


 

<> FIDÈLE

 

- "Et bien, bonne route les enfants, et à demain soir. Ne

t'inquiètes pas pour maman Claudine, Paul. Je vais te la soigner aux petits

oignons, sois en certain. Occupes-toi plutôt du pauvre Ismaël: un nouveau

déménagement va sûrement l'insécuriser beaucoup! Et sois gentil avec la

belle Paule, mais attention quand tu iras coucher chez elle ce soir, d'après les

autres physios de l'Institut, c'est une "tombeuse" incorrigible! Alors, essaie de

rester bien fidèle à notre chère Claudine surtout!"

 

Claudine, qui est alors en train de donner un grand baiser

prolongé à son amoureux avant son départ, prolonge encore son étreinte et lui

serre un peu plus la main en lui faisant un clin d'oeil entendu. Après quoi, les

portières de la voiture se referment et Paule démarre en direction de Montréal avec

son passager. Au cours de leur petit périple sans surprises, ils discutent à battons

rompus de tout et de rien. Paule, contrairement à son habitude, semble rivaliser

d'esprit avec Paul dans sa façon d'ironiser à tout propos. Quand ils arrivent enfin

chez elle, à côté du marché Jean-Talon, elle stationne sa voiture en face de la

porte de sa maison. Elle tend ensuite les clefs de son logement à Paul et l'invite à y monter seul tout de suite, pendant qu'elle-même va se rendre au marché faire

quelques emplettes pour leur souper.

...

 

Depuis quelques minutes déjà, ils ont fini de manger leur

plat de résistance, agrémenté de la bouteille de vin que Paule a rapportée de ses

courses et en sont maintenant à siroter leur deuxième café. Pendant tout le repas,

ils se sont informés mutuellement des différents événements qui ont marqué leurs

derniers mois respectifs.

 

- "Alors comme ça, hier quand tu as touché le docteur

Landré et son fils, tu as "vu" que tout progressait pour le mieux et Claudine et toi avez décidé de te libérer pour m'aider demain avec Ismaël; comme je

suis contente! Pendant ce temps-là Claudine et moi avons parlé longuement

en se promenant en raquettes dans les bois magnifiques qui entourent le

château du docteur Landré. On avait tellement de choses à se dire!"

"On a parlé de nous, de notre vie passée, présente et à venir, d'Emmanuelle aussi; de tes futurs enfants en général!"

" On a même beaucoup parlé de toi... et de moi."

 

- "Je sais, Claudine m'a tout raconté hier soir."

 

- "Alors, tu sais aussi que je viens tout juste de passer

des examens médicaux... appropriés. Négatifs sous toute la ligne, côté

contrindications s'entend. Depuis je... jeûne consciencieusement. Par contre

au niveau fertilité: pas de problèmes. "

 

En entendant cela, Paul pose la main sur celle de Paule et ils restent de longues minutes à se regarder mutuellement sans parler à haute

voix, mais à communiquer intensément de l'intérieur. Puis, ils se lèvent tous les deux

en même temps et se dirigent ensemble vers la chambre à coucher de Paule.

 

(...)

Toute la nuit, les deux complices se livrent à toutes sortes

de caresses, manipulations, fellations et masturbations réciproques qui se

couronnent immanquablement par une pénétration et une éjaculation, puisque c'est

bien là le but ultime de ces ébats. Paule s'emploie diligemment à stimuler son

compagnon, et déploie une infinité de ruses de sioux pour le faire vite bander à

nouveau après chaque éjaculation. Pour ce faire, elle a habilement recours à toutes

les techniques qu'elle a apprises au cours de ses multiples aventures de célibataire

"libérée". Elle est si experte dans l'art de stimuler et masturber un homme qu'elle

réussi plus d'une fois à le surprendre et enrichir ses connaissances. C'est pour elle

un ravissement sublime de pouvoir enfin ressentir elle-même toute la qualité et

l'intensité du plaisir qu'elle a toujours su intuitivement donner à un homme.

 

Sa conscience plane en pleine synergie de plaisirs en

survolant sa propre jouissance et l'échos de celle de son partenaire. Pour le

moment, ce dernier titille avec un doigté parfait le gland et la hampe de "leur"

clitoris, tout en les drapant dans l'étreinte pulsée, chaleureuse et humide des

grandes lèvres gorgées de sang. Des lèvres palpitantes que d'autres doigts

fouineurs et complices relèvent en les étreignant. Tous ces doigts espiègles

bougent à l'unisson, guidés par la curiosité et l'imagination de Paul ainsi que par

toute la propre science de Paule. Celle-ci maîtrise pleinement l'art de se masturber

le clitoris pour "aller chercher" son orgasme même pendant le coït. C'est en

participant à des sessions de Bodysex Workshops organisées par un groupe

féministe actif à l'Institut et animés par Betty Dobson elle-même, qu'elle l'avait

appris. Comme son clitoris est situé particulièrement loin en haut de l'ouverture du

vagin, elle ne pouvait pas espérer atteindre un orgasme très satisfaisant par les

seuls mouvements et pressions du pénis lors d'une simple pénétration. Elle avait

alors pris pleinement conscience du fait qu'elle n'avait absolument aucune raison

de se culpabiliser pour les activités d'auto-érotisme qu'elle avait toujours pratiquées

occasionnellement depuis sa plus tendre enfance. Elle avait appris à accepter et à aimer jouir. Dorénavant elle saurait comment rendre ses ébats sexuels avec les

hommes de son choix aussi jouissants que possible pour elle-même comme pour

ses partenaires, aussi malhabiles soient-ils! Par la suite, elle ne devait jamais plus

accepter de s'en priver...

 

En ce moment elle savoure aussi, littéralement "in vivo",

l'émerveillement de Paul qui ne cesse d'être ébloui par cette faculté, inédite pour un homme, de ressentir une telle cascade enivrante d'orgasmes intenses et

gourmands.

 

- " Oui je t'aime Paule, tu le sais bien. Tu m'aime, je le

sais bien aussi... Nous aimons tous les deux Claudine, chacun à notre façon

ça va de soi, et ça on le sait tous les trois. On le sait parce qu'on "habite" un

système de conscience " à aire ouverte " . Angoissant? Insignifiant? Parfait?...

Oui, parfait, n'est-ce pas? Je sais que tu ne tiens pas à être complètement

happée par une relation intime. Bien. De ton côté, tu sais que c'est avec Claudine et Emmanuelle que je sens ma vie, mais nous savons tous que

l'enfant que nous faisons aujourd'hui nous unira tous lui aussi par des liens

indestructibles. Tous les cinq en fait. Mais tu le sais aussi bien que moi. Claudine aussi d'ailleurs... Bon, OK, OK, J'avoue que je suis une belle "

mémère " en déblatérant comme ça, puisque tu sais ce que je vais penser

presqu'avant moi! Tes pensées sont tellement alertes! Mais j'avoue aussi que

ça me fait tout de même d'autant plus plaisir de me l'entendre formuler soi-même que je sais vraiment " comment " ça va être compris avant même que

j'aie essayé de le dire. Ouf.. N'est-ce pas " Madame la Conscience Féminine " ?

 

- ...

 

- Je te le répète sans hésitation: je t'aime Paule. Et

nous savons tous les deux ce que ça signifie réellement...-"

 

- " Moi aussi je t'aime et j'aime faire l'amour avec toi.

N'en déplaise à dame Claudine. D'ailleurs j'aime aussi beaucoup me rappeler

de ses impressions à elle de vos orgasmes communs. À travers le filtre de ta

propre mémoire à toi Paul, bien sûr... Mais à en juger par tes souvenirs

brûlants et la toute puissance de l'amour que vous ressentez l'un pour l'autre,

je suis hors-jeu! Et c'est absolument parfait. Ça me laisse toute ma liberté. J'y

ai beaucoup pensé ces derniers temps. Ce que j'ai, ou plutôt nous avons,

vécu, ce sera toujours pour moi une mine inépuisable de souvenirs de

bonheur, d'intensité. D'intensité, de sincérité et de communion. Ça n'a pas de

prix!"

" Ça n'a pas de prix, OK, mais je place encore plus haut

ma liberté d'être et de faire ce que je suis et ce que je fais de ma vie. Il n'y a

que moi qui puisse vivre ma propre vie. Je peux bien la rater complètement ou

en faire une oeuvre d'art, sait-on jamais? Je peux être coupable de paresse, de ceci ou de cela. OK, OK! Mais si je suis la seule coupable, je tient à rester la seule responsable! "

 

...

 

- " Moi aussi, je t'aimes Paul et ça ne me gène pas de le dire, puisque je n'ai jamais aimé un gars autant que je t'aime. Et bien sûr,

j'adore faire l'amour avec toi, Paul. Tout comme j'adore revivre tes ébats avec

ma chère Claudine et vos orgasmes... Mais si je me défonce au lit comme une

bête aujourd'hui avec le conjoint de ma meilleure ami, c'est bien parce que

j'espère vraiment avoir un enfant de toi, Paul, et tu sais que je suis sincère."

...

" Pour ce qui est du reste...Mes amours... Laissez-moi

vivre ma vie moi-même les petits amis! Aimes-moi, c'est chouette et puis

après laisses-moi vivre! Oh, je sais bien qu'on pourrais dire que je te

considère comme un homme-objet. Un simple instrument de plaisir. Mais ce

n'est pas vrai. Tu le sais. À partir de maintenant tu as les souvenirs qu'il faut

pour que même Claudine puisse partager. Partager ma jouissance comme elle

a partagé la tienne. Comme tu m'as fait partagé certains de vos meilleurs

souvenirs d'ailleurs. Merci. Partager nos sincérités, c'est pas rien! C'est

flippant de se rappeler des souvenirs d'un autre, mais de s'en rappeler comme

si on les avait vécus soi-même. Quand en plus on se rappelle aussi des

souvenirs des orgasmes d'une tierce personne comme si on les avait

éprouvés dans sa propre chair également, j'avoue que ça devient assez

enivrant. Pourtant, pour la suite du monde et de nos futures relations

réciproques, les intimes comme les autres, il faut se garder une bonne dose

de temps pour soi. Pour méditer. Pour méditer et mettre de l'ordre dans son

album de souvenirs collectifs. "

 

Le corps encore tout humide de sueur, salive, sperme et

sécrétions vaginales, Paule se blottit contre le flanc de Paul qui est couché sur le

dos. En position fÏtale, elle a la tête appuyée contre la poitrine de son partenaire

et, même si elle garde les yeux fermés, son regard va se perdre beaucoup plus profondément que dans son seul fors intérieur. La tête appuyée dans la paume de

ses mains, Paul quant à lui a le regard perdu dans le lointain, bien au delà du pLacoët...

 

- " En fait, si tu jettes un coup d'oeil dans ma tête, tu

vas peut-être pouvoir m'aider à y mettre de l'ordre. Des fois, je me demandes

si le plus grand danger qui guette un mutant comme moi, ça n'est pas de

manquer vite de circuits enregistreurs pour fixer de nouveaux souvenirs, à

cause de la surcharge de mes inputs. De mes inputs et de mes engrammes

déjà enregistrés! Manquer de circuits et ne plus pouvoir apprendre. Ou alors

ne plus pouvoir retenir longtemps. "

" Mais c'était sans compter avec la faculté humaine de

classer. Classer et choisir. Choisir quand on a ses endogrammes comme ses

inputs multipliés par 2, 3 ou...? Ça devient tout un trip! Alors tant qu'à partager

ta conscience Paule, j'aimerais assez que tu essaies aujourd'hui de

m'apprendre à méditer. MÉDITER et arrêter mon dialogue intérieur. " Donner

congé à mon mental " , comme tu dis. Tu veux bien me servir de guide pour ça Paule? Aujourd'hui ou un autre jour, quand ça te sera possible..."

 

- " OK. Je veux bien. J'aime assez la méditation.

Presqu'autant que de faire l'amour! Alors tant qu'à partager les plaisirs de

l'un... Et sans vouloir nous flatter, c'était vraiment mieux que tout ce que

j'avais pu expérimenter avant... et tu sais très bien que ça n'est pas faute

d'avoir assez de points de comparaisons... Mais passons... Pour revenir à ta

question, oui Paul ça va me faire un immense plaisir de " méditer ton mental

avec le mien " , si c'est possible. De toutes façons, je vais au moins te

montrer comment faire, ne t'inquiète pas, c'est très facile: ça s'apprend en le

faisant, comme aller en bicyclette quoi! Pour toi, ce sera comme de

l'apprendre en commençant sur un tandem! ... Dans ton cas, je suis bien

consciente qu'il faut absolument que je t'initie à libérer ton mental, sinon tu va " péter au frette " un de ces jours! Dans mon cas, ça a complètement

changé ma qualité de vie. Ça m'a permis de retrouver le sentiment d'être aux

commandes de ma propre existence, plutôt qu'une simple spectatrice et une

passagère inerte de mon corps en route pour une destination inconnue... Mais

tu connais le vieil adage: " c'est en forgeant, que... " Je n'ai pas avec moi dans

mon sac à malice de comprimés genre " Instant Méditation " , et qu'on va

continuer à se voir encore longtemps, alors je te promet que je n'oublierai pas

de t'aider à apprendre à contrôler ton mental. ... Hum ... mais trêve de

considérations édifiantes! ... Pour le moment, j'ai bien hâte que vous me

laissiez goûter à ... votre fameuse détente " post- coït " mon bon monsieur...

mais... après ça, attention: je remets le courant! OK? ... mmhmm... mmerci."

 

Après de longues heures passées à se brancher

essentiellement sur le système "à piles auto-rechargeantes et inépuisables" de Paule, ils s'endorment finalement du sommeil du juste sur le système "à décharge

profonde" de Paul... Nimbés d'une aura d'amour expérientiel et viscéral, ils dorment

blottis l'un contre l'autre, leurs rêves complices baignant dans une mer de quiétude.

Une mer dont la surface est à peine animée ici et là par quelques petites vagues

d'humours concurrents... Lorsqu'ils s'éveillent enfin, le jour est déjà levé depuis

longtemps.

 

- " Dans quel état on a mis ta chambre! Un vrai champs

de bataille! Après la bataille... ...au fait: la bataille tu penses qu'on l'a gagnée?"

 

- " On a fait c'qui fallait en tous cas... Je crois qu'on

peut dire que si ça ne marche pas, ce ne sera sûrement pas faute d'avoir

essayé! Avec tout le jus que tu m'as mis entre les jambes, si j'étais coquette et plus peureuse face à l'embonpoint... je crois que j'aurais peur de prendre du

poids! "

 

...

 

- " désolée. OK, j'admets que c'est d'un goût douteux

comme blague. L'humour et moi... tu sais ce que c'est. "

 

Finalement, il fait presque jour, quand les deux complices

absolument vidés sombrent enfin dans un sommeil aussi profond que réparateur.

Pourtant, même endormis, ils n'en continuent pas moins d'évoluer

ensemble,puisqu.ils partagent maintenant leurs univers oniriques réciproques avec

tous les personnages, les décors les fantasmes et les situations qu'ils comportent.

Heureusement, ils ne mettent pas en scène de cauchemard ni l'un, ni l'autre. Aussi

c'est une nouvelle série de souvenirs positifs et agréables, aussi variés que

surprenants puisqu'ils découlent de deux esprits originalement très différents, qu'ils

pourront ajouter à leur répertoires personnels demain matin.

 

 


 

<> INTIMITÉS

 

- "M'mm...man, m'man, mm'mma, aamman, maman!"

 

- "Oui Olivier! Oui, maman est là, mon chéri! Maman a

compris. Bravo Olivier! Mon amour, mmm, viens que maman te serre fort!"

 

Denise serre son enfant dans ses bras et lui couvre tout le visage de baisers. Elle est tellement heureuse qu'elle en a les yeux tout inondés

de larmes de joie. Depuis que Paul est parti, Olivier essaie de retrouver une façon

de communiquer avec celle chez qui il a enfin pu sentir tout l'amour maternel qui lui avait fait défaut jusque-là.

 

Au cours des sessions de "contact intime" à trois qui ont

lieu depuis un mois déjà, l'enfant a déjà commencé à formuler mentalement ses

pensées en mots plutôt que simplement en images, sons et émotions pures.

Pourtant, tout au long de ces traitements, il est toujours resté muet extérieurement.

Mais puisque l'absence de Paul l'a à nouveau enfermé dans une prison

d'incommunicabilité, il tente à présent d'apprivoiser les subtilités du langage parlé

pour s'en sortir. Il doit apprendre à contrôler et coordonner tous ces éléments du

corps humain qui permettent à l'homme de communiquer verbalement. Jusque-là,

Denise a toujours entrevu avec un peu d'appréhension le jour où elle devra se

passer de l'aide de son "magicien" Paul. Elle sait maintenant que son fils est enfin

sorti du cul-de-sac de son autisme. Elle compte bien faire tout ce qui est en son

pouvoir pour que cette libération soit dorénavant irréversible quoi qu'il arrive.

 

Pendant ce temps-là, Jacqueline aide Claudine à pratiquer

ses exercices prénataux sur le petit matelas dans un coin de la même pièce. Après

le départ de Paul, les deux jeunes femmes ont en effet décidé de n'intervenir dans

la relation mère-fils de leur amie, que si cela était absolument nécessaire.

 

- "Madame Claudine, c'est extraordinaire: quand je

vous touche aujourd'hui, je crois que je commence à ressentir des messages

qui me viennent de votre Emmanuelle, comme quand monsieur Paul était là!

Pourtant je croyais que vous m'aviez dit que l'aide de monsieur Paul vous était

essentielle pour ça! C'est peut-être mon imagination... ça n'est pas aussi net

qu'avec monsieur Paul, mais il me semble que je reçois quand même quelque

chose... c'est merveilleux!"

 

- "Ouf... je vais arrêter mes exercices, pour le moment.

Je commence à être un peu crevée. Je crois que je vais aller m'étendre dans le solarium et me faire chauffer la couenne au soleil comme un lézard... le

soleil de décembre est absolument resplendissant aujourd'hui! Viens-tu avec

moi Jacqueline? On va être tranquilles: les deux hommes sont sortis et tout a l'air d'aller pour le mieux entre Denise et son fils. Je crois qu'elle et Olivier

apprécieront sûrement un peu d'intimité. Viens, allons-y!"

 

Les deux jeunes femmes se lèvent et sortent discrètement

de la pièce. Elles se dirigent ensemble vers le solarium du troisième étage en

gambadant légèrement au son de la chanson gaie que fredonne Claudine. En

arrivant là, Claudine se dépouille de tous ses vêtements et s'étend voluptueusement

sur le dos dans une grande chaise longue qui s'y trouve, en poussant un long soupir de satisfaction. Elle est imitée par Jacqueline, qui s'étend à son tour sur un autre

chaise longue placée tout à côté. Complètement épuisée, Claudine s'endort au bout

de cinq minutes à peine. Jacqueline tend alors la main dans sa direction et, avec

des précautions infinies, pose un doigt délicatement sur le ventre rond de la

dormeuse.

 

Lorsque Paul, Paule et Ismaël entrent dans la maison, il n'y a personne pour les accueillir. Ils vont donc à la cuisine pour prendre une petite

collation en attendant de retrouver les autres occupants de la maison. Sur la table,

ils trouvent la note écrite par Claudine à l'intention de Denise.

 

 

-"Suis allée m'étendre dans le solarium.

Jacqueline avec moi."-

Claudine.

 

Paul laisse donc Ismaël avec Paule qui lui a déjà servi un

grand bol de crème glacée et se dirige tout de suite vers le solarium. Quand il entre,

il aperçoit les deux jeunes femmes nues qui dorment au soleil. Une main posée sur

le ventre de Claudine, Jacqueline s'est assoupie sur la chaise longue placée

immédiatement à côté de celle de cette dernière. Gêné de troubler ainsi leur

intimité, il reste quelques instants à les regarder, en se demandant quoi faire.

Finalement, il décide de retourner à la cuisine et sort du solarium aussi

silencieusement qu'il y était entré.

 

Après quoi, il retourne à la cuisine rejoindre Paule et

Ismaël. Ils discutent ensuite de leur emploi du temps à tous les trois pendant que

Paul boit son café. Puis, accompagné d'Ismaël, Paul se dirige vers la chambre

d'Olivier pour y retrouver Denise et son fils et leur présenter Ismaël. Pendant ce

temps-là, Paule se rend au solarium pour y retrouver Claudine et rencontrer

Jacqueline. On pourra discuter "entre femmes" en toute intimité de diverses

questions d'intérêt spécifiquement féminin...

 

 

 

 


 

<> TOUT

 

- " Alors mon Paul, tout s'est bien passé à Montréal?

Pas de problèmes avec Ismaël, par exemple? Ne me fais pas languir, viens te

coller sur moi et racontes-moi tout! N'oublies aucun détail! Je veux tout

savoir! Surtout comment se sont passées tes nuit chez Paule... Est-ce que

vous avez pu... comme on s'en était parlé avant ton départ? N'oublies pas mon

grand escogriffe d'homme nouveau, que c'est à cause de ma curiosité

maladive que... Ça n'était pas trop dûr j'espère! Allons viens vite et fais-moi

vivre tout ça comme si j'y étais! "

" De mon côté, je me suis tellement ennuyé de toi! Je

me sentais tellement seule sans toi, que j'avais beaucoup de difficulté à

m'endormir. Ah, et puis j'ai moi-aussi des choses extraordinaires à te

raconter. Ça a rapport avec toi, moi, Emmanuelle et Jacqueline pendant que tu n'étais pas là. Il faudrait aussi que je te parle de mes projets pour les

prochains jours... Mais je n'en dis pas plus! Colles-toi et tu sauras tout, car je

ne parlerai qu'en présence, vraiment intime, de mon " homme nouveau " ..."

 

Paul achève de se déshabiller, se glisse sous les

couvertures de leur lit et enlace tendrement son amie. Ils restent de longues

minutes en silence à échanger de l'intérieur, d'abord au niveau de leurs sentiments

réciproques, puis des informations strictement factuelles. Finalement, comme ils en

viennent à se communiquer des détails plus intimes de leurs expériences

réciproques des derniers jours, leurs corps commencent à vibrer de façon plus

intense et, très bientôt, ils sont tous deux plongés dans une rafale orgasmes-souvenirs tout puissants qui les submerge complètement.

 

(...)

 

Le lendemain matin, ils déjeunent tous ensemble dans la

grande salle à manger. Puis Paul, Ismaël et Denise, qui porte son fils dans ses

bras, se retirent dans la chambre d'Olivier pour entamer leur session d'exercices.

Les deux physiothérapeutes et l'infirmière finissent de prendre un deuxième café.

Puis elles se dirigent toutes trois vers le solarium pour profiter du beau soleil

hivernal qui luit encore de tous ses feux.

 

- "Ma belle Paule, avoues qu'on est quand même bien

ici, à se faire rôtir toute nues au soleil, en plein mois de décembre. C'est ce

que Jacqueline et moi avons fait pratiquement tous les jours pendant que toi

et Paul étiez partis. Comme quoi, tout en étant bien sage, on peut quand même

bien profiter de la vie! Oh je sais bien que tu ne t'es pas trop ennuyée non plus

pendant ce temps-là avec mon homme... On ne peut rien se cacher, lui et moi!

Mais, n'aies pas peur, je ne vous en veux pas pour ça: Paul m'a tout raconté si bien hier soir, comme lui seul sait le faire, que j'y étais presque... grâce à toi,

j'ai vécu hier des instants tout à fait délicieux! D'ailleurs, tu en sais quelque

chose de ses dons de raconteur: je me souviens de ce tu m'avais déjà dit à

propos de certaines expériences qu'il t'avait fait vivre à l'Institut, lorsque nous

avions échangé nos patients... Hier soir, ça a été mon tour de bénéficier de

certaines indiscrétions. Moi aussi, j'ai bien aimé jouir avec toi! Et puis, après

tout, n'est-ce pas ce dont nous avions convenu la semaine passée?"

" De mon côté, pendant ce temps-là j'ai bien réfléchi et j'ai aussi appris des choses extraordinaires grâce à Jacqueline. Si tu veux en avoir un aperçu, pose un peu ta main ici sur mon ventre, fermes les yeux et tiens-toi bien...

...

Il fallait s'y attendre, tu me diras? Peut-être. Mais moi je trouve tout de même que c'est à vous jeter par terre! Surtout que cela risque

éventuellement de prendre un sens bien particulier pour toi aussi un de ces

jours..."

 

D'abord un peu décontenancée par les propos crus et

directs de Claudine, Paule est restée muette pendant tout le temps qu'elle

l'écoutait. Puis, elle a été très intriguée par les dernières paroles de son amie et

c'est fort craintivement, qu'elle tend ensuite la main vers le ventre de cette dernière.

Elle ne peut retenir un cri de surprise quand elle sent la communication s'établir

entre elle et Emmanuelle.

 

 

 

 


 

<> AMI - STUPIDE

 

- "Mmm...an, mmaa...man, maman, maman! Hhol, h...ol,

P...ol, Paul! a...ené aa, a...am, iii, ammi, ami? Ami?"

 

- "Oui mon chéri, Paul est revenu avec maman. Il t'a

amené un ami. Ismaël, l'ami s'appelle Ismaël. Is-ma-ël!"

 

- "Ami Iii...le, I...ma...le, ssss, Ismaël. Ismaël ami

mmmoi!"

 

Au son de son nom, qu'il entend prononcer avec difficulté

mais aussi avec tant d'efforts, le visage d'Ismaël s'illumine d'un sourire gêné mais

radieux et il se rapproche un peu plus de la chaise berçante où Denise vient de

prendre place avec son fils sur les genoux. Paul qui lui tient toujours la main s'est

approché lui aussi et prend celle qu'Olivier lui tend. La sérénité qui caractérise

maintenant Olivier traverse Paul et inonde Ismaël qui rougit. Celui-ci tend à son tour

sa main libre en direction de celles de Paul et Olivier. Denise prend leurs trois mains

entrelacées et les serre tendrement.

 

...

 

Tout au long de l'avant-midi, une relation extrêmement

chaleureuse s'installe de plus en plus entre les quatre partenaires. Bien sûr Olivier

et Ismaël sont tous deux absolument ravis de pouvoir communiquer à nouveau

facilement avec le monde extérieur en ayant Paul comme intermédiaire. Pourtant,

comme ils ont tous deux récemment eu l'occasion de vivre des situations où ils

étaient privés de son aide, en dépit de la différence d'âge physique qui les sépare, il semble se créer entre eux une complicité indéniable pour arriver à communiquer

verbalement sans son support. Aussi, quelques heures plus tard, quand Jacqueline pénétre dans la pièce pour les avertir de descendre dîner, quelle n'est pas sa

surprise de les trouver tous les quatre à jouer par terre: les enfants à califourchon

sur le dos des deux adultes à quatre pattes. Les deux petits garçons se lancent tous deux des mots et des phrases décousues plus au moins incohérentes. Ils essaient

ensuite de s'imiter mutuellement et ils tentent de répéter ce que l'autre vient de dire,

en y mettant différentes intonations, à plusieurs reprises et avec plus ou moins de

succès dans le cas d'Olivier, il faut bien le dire. Ces tentatives d'élocution

maladroites provoquent souvent chez eux, comme chez leurs montures, de

bruyants éclats d'hilarité folle.

 

Lorsqu'ils se retrouvent tous autour de la grande table de

la salle à manger, Olivier et Ismaël sont encore tellement emportés par le vent de

folie verbale du matin, qu'ils ne cessent pratiquement jamais de parler. Ce qui

ressemble souvent plus à des gazouillis informes, surtout quand Olivier marmonne

la bouche encore pleine... Dès qu'ils ont fini de manger, les deux enfants

commencent tout de suite à harceler Denise et Paul pour retourner immédiatement

reprendre leurs jeux. C'est donc d'un trait que ceux-ci avalent leur café, avant de

remonter dans la chambre à exercices d'Olivier.

 

À la fin de la journée, les deux jeunes lurons, aussi épuisés

l'un que l'autre par leur harassante journée d'activités fébriles, réclament

pratiquement d'eux-mêmes le privilège de se coucher plus tôt que d'habitude. Leurs deux compagnons sont donc particulièrement heureux de pouvoir se retrouver enfin

libres aussi tôt, car ils sont eux-mêmes complètement fourbus à la suite de cette

journée épuisante.

 

- "Ouf! Quelle journée! Je suis absolument crevée. Je

n'aurais jamais cru le métier de cheval si difficile! Mais ça ne fait rien, je suis si heureuse qu'Ismaël et mon petit "tocson" aient réussi à s'entendre aussi

bien. Tout ce débordement d'activités physiques nous a fait un peu perdre de

vue la raison qui nous a poussé à amener Ismaël ici... J'y repensais tout à

l'heure et j'en suis venue à me dire que je pourrais peut-être l'adopter

légalement, maintenant qu'il est devenu complètement orphelin. Je ne sais

pas ce que vous en pensez..."

"Le peu que je connais de lui me le font maintenant

voir comme un compagnon idéal pour Olivier. Je suis certaine qu'il serait lui-aussi ravi de l'avoir comme frère pour jouer; surtout que la vieille maman

Denise ne pourra pas longtemps s'investir autant dans ses jeux. Et puis dans

les environs, les compagnons de son âge sont plutôt rares... inexistants en

fait. D'ailleurs, quel âge a-t-il? Il a un corps de trois ans bien sûr, mais avec

l'âge mental d'un nouveau-né? Un nouveau-né qui, par certains aspects, est

déjà plus mûr que sa propre mère... Alors dans ces conditions, avec Ismaël, ils deviendraient un peu comme le cadet et son grand frère aîné, tout en étant

pour ainsi dire du même âge. Alors pourquoi pas? D'ailleurs, comment cela se passerait-il s'il essayaient de jouer avec d'autres enfants "ordinaires" de

leurs âges? Tandis qu'avec Ismaël... Je crois qu'ils partagent assez de

similitudes dans leurs expériences vécues, qu'ils s'entendent comme larrons

en foire... On l'a bien vu aujourd'hui, n'est-ce pas Paul? Un jour sans doute, ils

pourront s'intégrer avec d'autres galopins de leurs âges, mais pour le

moment, je pense qu'ils pourront s'aider mutuellement à faire le passage."

- "Oh, pour ça oui! Pour en revenir à ta première

question, je crois bien que ton projet représenterait probablement ce qui

pourrait leur arriver de mieux à tous les deux. Même dans mes rêves les plus

fous, je n'aurais jamais pu imaginer meilleur développement... Merci Denise.

Je suis certain que tu ne le regretteras pas. Si tu veux, demain on pourrait

commencer à leur en parler. Je veux bien me charger d'Ismaël si tu acceptes

d'en glisser un mot à Olivier. Par la suite je pourrai toujours sonder aussi

Olivier pour nous assurer que tout va vraiment bien."

 

Au cours des journées suivantes, Denise et Paul

commencent graduellement à sonder les deux enfants. Olivier est absolument

transporté à l'idée que son ami pourrait éventuellement toujours habiter chez lui et

devenir " son propre grand frère à lui tout seul ". Quant à Ismaël, lorsque Paul lui

parle de l'idée de Denise, sans l'informer de la triste nouvelle concernant ses

parents bien sûr, son visage s'illumine d'abord d'un air absolument épanoui. Puis,

ses traits prennent progressivement un caractère plus dur et triste. En même temps,

il semble recommencer de nouveau à se couper du monde extérieur. Ce qui ne

manque pas d'inquiéter assez Paul pour qu'il prenne tout de suite la main de

l'enfant, dans l'espoir d'arriver à comprendre de l'intérieur la nature et les raisons de cette réaction mitigée.

 

- "Comme les autres! Comme tous les autres! Ils veulent se débarrasser de moi! J'en suis sûr. C'est pour ça qu'il m'a dit ça. Je sais bien que

ça n'est pas possible. Ils veulent me faire peur. Ils veulent que j'aie peur de ne plus

revoir Maude et Bernard, et que je demande à partir pour les retrouver. Ils sont stupides, tant pis pour eux! Je n'ai même pas peur. De toutes façons, je ne les aime même plus eux-autres. Ils ne m'ont jamais aimé eux-autres non-plus. J'ai toujours

été juste "Ismaël, leur gros problème". Si Maude et Bernard se sont toujours occupé

de moi, c'est juste parce qu'ils pensaient qu'ils étaient obligés. Je le sais bien. Ça a toujours été comme ça! Ah ici ils veulent que j'aie peur de ne plus pouvoir

retourner à la maison. Ensuite, ils vont me dire: qu'est-ce qu'il y a, Ismaël? Tu

t'ennuies de Maude et Bernard, Ismaël? Oh ça tombe bien, Ismaël, on va te

renvoyer là-bas. On t'aime bien tu sais, Ismaël, mais on a pas le temps de

s'occuper de toi. Tu t'amusais bien, Ismaël, mais ça ne peut pas durer toujours. Il

faut que tu comprennes, Ismaël, que tu fasses ton grand. Eux-aussi, je les déteste

maintenant d'abord! J'avais tellement confiance. J'ai été stupide! Ils étaient si

gentils. Mais cette fois ils ne m'auront pas! Même monsieur Paul ne pourra pas

venir me chercher. Quand ils vont m'obliger à repartir, cette fois je vais disparaître

en orbite, comme un satellite. C'est bien plus fort qu'une stupide balle de base-ball,

un satellite. Je ne veux plus retourner dans un hôpital stupide. Je ne veux pas

retourner vivre tout seul dans une stupide maison vide, non plus. Avec juste une

gardienne plate qui ne sait pas ce que c'est que de jouer pour vrai. Une maison

pleine des "traineries" stupides que Maude et Bernard rapportent toujours de leurs

voyages stupides... ...Non Ismaël, non! arrête de t'imaginer toutes sortes de choses!

C'est toi qui est stupide. Ça ne se peut pas! Non, pas madame Claudine et

monsieur Paul! Ils ne peuvent pas être comme ça! Pas eux! Non! Il faut que tu

essaies de leur parler! Il faut que tu leur dises que tu veux rester avec ton seul vrai

ami, Olivier! Tu es capable de parler maintenant. Il faut qu'ils t'écoutent! S'il le faut,

je vais demander à Olivier de me défendre. Sa mère elle l'aime pour vrai, elle!"

 

Tout à coup, il ressent une onde de chaleur et d'amour qui

s'insinue dans tout son être. C'est alors qu'il se rend compte que Paul était entré en

lui depuis le début de sa crise de panique. "Il sait tout!" Il ressent aussi maintenant

la vague d'amour et d'amitié que Denise et son fils lui envoient, depuis qu'ils ont

tous deux pris la main de Paul. Ils l'entourent tous les trois et le serrent tendrement

dans leurs bras. " - Non Ismaël! Non, ne nous rejettes pas! Si tu veux de nous,

nous allons te garder toujours. - C'est toi que je veux comme frère. - Tu peux

m'appeler maman, je veux te garder toujours. Nous avons besoin de toi. Nous

t'aimons vraiment. Il faut que tu restes avec nous!"

 

 


 

<> LA TRIBU

 

- "Téléphone pour vous, madame Claudine."

 

- "Merci Jacqueline, je viens tout de suite.

 

Encore vêtue seulement de sa grande robe de chambre en soie japonaine, Claudine avale en vitesse la dernière gorgée de son café de

céréales du matin, puis elle se lève et va prendre le combiné téléphonique que lui

tend Jacqueline.

 

- " Allô. "

 

(...)

 

- " Ah, bonjour Paule. Comment ça va ce matin? "

 

(...)

 

- " Moi aussi, merci. Il fait un froid sibérien ici, mais la

campagne est si belle! Il y a beaucoup de neige et elle est tellement blanche!

 

(...)

 

- " Ismaël? Je crois qu'il va bien lui aussi, maintenant.

 

(...)

 

- " Oui, il s'est adapté très bien à sa nouvelle famille.

 

(...)

 

- " Oui, on lui a dit à propos de ses parents. Au début

ça a été dur, mais Denise et Olivier l'ont beaucoup aidé. Ils l'adorent et Ismaël

le sent bien. Je pense qu'il le leur rend bien d'ailleurs. Ils sont devenus

inséparables. "

 

(...)

 

- "Oui, lui aussi. D'ailleurs, cette semaine ils ont

commencé à jouer dehors. "

 

(...)

 

- "Non, ni moi, ni Paul ne nous mêlons presque plus

jamais de leur relation. On dirait maintenant qu'Olivier et Ismaël sont deux

enfants absolument sans histoires. Ils bougent tout le temps et ils n'arrêtent

pas de jacasser! De vraie pies!

 

(...)

 

- " Pires que moi, tu imagines! "

(...)

 

- "Bien sûr, au début, Paul a dû prendre contact avec

Ismaël très souvent, plusieurs fois par jour même; le pauvre petit était

tellement insécure! Il passait continuellement par des états d'euphorie totale à des moments de déprime complète. Mais maintenant, ça s'est stabilisé et ils

ne se contactent plus que très occasionnellement. Et généralement c'est

surtout pour rassurer Denise ou moi. Tu sais comment sont les

professionnels de la thérapie! "

 

(...)

 

- " Oh lui, il va à merveille. Sa réadaptation est

pratiquement terminée. Depuis un mois, les enfants l'ont obligé à se dépenser

physiquement plus que toutes les physios du monde! "

 

(...)

 

" Non. On dirait qu'il ne pense à peu près plus au projet

de Jean sur un téléroman dans le milieu hospitalier. Ni au cinéma d'ailleurs.

Par contre, je crois qu'il commence à avoir très hâte à l'été pour pouvoir

retourner à son " shack " , comme il dit. Il veut absolument qu'Emmanuelle y

passe au moins les premiers mois de sa vie. C'est elle qui est devenue le

centre de toutes ses pensées. "

 

(...)

 

- " De ce côté-là? À merveille, ma grossesse est

toujours aussi enivrante. Ma bedaine commence à être bien ronde. Tout le

monde ici est très prévenant avec moi. Le flatteur de Paul me dit "qu'elle me

va à ravir"! Un vrai gamin! "

 

(...)

 

- " Si je le laissais faire, il resterait collé sur moi toute la journée. Mais dans le fond, je sais bien que c'est surtout parce qu'il adore

contacter Emmanuelle. Il dit que sinon, il se sent exclu de notre relation. Le

pire c'est que je sais qu'il a raison! Parce qu'entre Emmanuelle et moi, et

bien... "

 

(...)

 

- " Comment ça? De toutes façons, tu va bientôt

connaître ça toi aussi. Au fait, est-ce que tu as déjà commencé à ressentir

quelque chose? "

 

(...)

 

- " Quoi? C'est pas vrai! Et qu'est-ce que ça te fait? "

 

(...)

 

- " Oui je comprends. J'en parle avec Paul ce soir et je te rappelle demain matin. O.K.? "

(...)

 

- " Tu m'excuseras, je dois te laisser. Les enfants me

réclament pour aller jouer dehors dans la neige. Je vais encore me faire traiter

de bavarde! "

 

(...)

 

- " O.K. salut. À demain."

 

Elle raccroche et se hâte d'aller s'habiller pour sortir

dehors et aider les enfants à construire leur igloo. Avec la vieille égoïne que Ray

leur a prêtée, ils passent tout l'avant-midi à découper des blocs dans la croûte de

neige durcie par le froid mordant. Pendant le dîner, les enfants s'amusent

beaucoup à affubler tous les mots qu'ils utilisent d'un suffixe en -uk ou en -uit, "comme les vrais Inuits". Aidés par Denise, Paul et Claudine, qui égaye leur travail

de ses chansons gaies, ils réussissent au cours de l'après-midi à ériger un

magnifique igloo, "assez grand pour sauver toute la tribu, même les vieux!"

 

 

 


 

 

<> COMPRIS?

 

Sous l'oeil un peu triste d'Ismaël, Olivier, Denise et Jacqueline, les partants Paul et Claudine, aidés de Ray, placent leurs valises dans

le coffre de la voiture de Paule. Puis, après avoir embrassé tous leurs amis, ils

montent tous deux dans l'auto avec cette dernière.

 

- "Soyez prudents sur la route et prends bien soin de

tes invités, Paule. N'oublie pas que je ne te les prête que pour une journée ou

deux, pas plus! Je veux absolument vous avoir ici tous les trois pour fêter

l'arrivée du printemps! Parce qu'après ça, l'igloo de mes petits Inuits va

commencer à fondre. Il faudra bien que quelqu'un les aide à construire un

nouvel abri pour l'Été. " Dans l'arctique, avoir un bon abri, c'est une question

de vie ou de mort! " On ne rit pas avec ça! Tous les petits Inuits vous le

diront!"

 

Pendant le trajet vers Montréal, Paule et Paul se racontent

les diverses péripéties qui ont meublé leur dernier mois respectif, émaillant tous

deux leurs récits de nombreuses pointes d'humour. Assise sur la banquette arrière,

à cause de sa grossesse avancée qui lui interdit d'utiliser une ceinture de sécurité, Claudine fredonne sans arrêt ses chansons gaies favorites et semble

complètement absorbée par la contemplation du paysage de printemps qui défile

sous ses yeux.

 

Lorsqu'ils arrivent enfin chez Paule, Claudine monte la

première chez son amie avec la clef du logement, pour ouvrir la porte à ses

compagnons qui la suivent, les bras chargés. Puis, Paule s'éclipse pour aller à

l'épicerie du coin faire quelques emplettes. Lorsqu'elle revient, Paul a déjà

commencé à déballer leurs bagages dans le salon, alors que Claudine est dans la

cuisine et prépare du café en chantonnant.

 

- "Des huîtres pour souper, ça t'irait Paul? Il y en avait

en vente à l'épicerie et j'en ai pris une montagne, j'espère que vous aimez-ça!

Mais qu'est-ce que tu fais-là? Je vous prête ma chambre, pendant que vous

serez ici, voyons! Il n'y a qu'un petit divan dans mon salon et vous êtes deux.

Et Claudine qui est enceinte en plus! Installez-vous dans ma chambre: il y a un grand lit double; vous y serez très bien. C'est moi qui vais coucher ici sur le divan!"

 

- "Hé là, les conspirateurs! Arrêtez de parler dans mon

dos! Venez plutôt ici! Il ne faut jamais laisser une handicapée toute seule!

N'importe quelle physio qui se respecte sait ça! Il y a du bon café frais qui

vous attend dans la cuisine."

" Venez voir maman Claudine! On va discuter tous les

trois confortablement assis devant une bonne tasse de café chaud pour vous

et un grand verre de lait pour moi!"

 

Quand ils sont tous assis autour de la table de la petite

cuisinette de Paule, celle-ci répète les remarques qu'elle avait faites à Paul en

entrant.

 

- "Ah non par exemple! ça ne se passera pas comme ça! Je n'ai pas arrêté d'y penser, depuis qu'on s'est parlé au téléphone l'autre

jour. Paule, je t'aime bien, tu le sais. Mais là franchement: il faut qu'on se

parle! Alons, venez ici, et assoyez vous qu'on discute. Maman Claudine a

quelque chose d'important à vous dire, pour que tout soit bien clair!

...

" Bon, Paule, tu es ma meilleure amie et mon associée

en plus! En temps que femme, tu voudrais enfanter pendant que tu en est

encore capable. Bien. Par contre, tu ne veux pas t'embarrasser d'un père, peut-être trop possessif. Bon. Et puis quoi encore? Pour te rendre service, je

t'ai déjà prêtée mon " homme nouveau " une fois, pour qu'il te fasse un enfant.

Un deuxième petit mutant en perspective? Tu as toujours su comment profiter

de ma curiosité maladive. Bon. N'empêche que c'était déjà bien gentil de ma

part, tu l'avoueras! Ça n'a pas marché, puisque tu viens d'être menstruée à

nouveau. C'est bien triste. J'ai accepté que vous recommenciez votre

tentative. Soit. C'est pour ça qu'on est venu ici aujourd'hui. Mais cette fois-ci,

je veux être là! Vous allez faire ça sérieusement! Tu pensais peut-être que je

vous laisserais vous amuser tous seuls dans le salon pendant que la grosse

handicapée de Claudine resterait à poireauter toute seule dans un grand lit

vide! Non! Si ça doit se passer comme ça, je ne marche pas! Si je suis venue

ici avec Paul ce matin, ça n'est pas pour rien , ne vous en déplaise mes

gaillards! "

...

" OK? Sinon, je m'en vais tout de suite et je ramène

mon homme avec moi! Il n'est pas question que l'on me tienne à l'écart,

pendant que vous faites ça à la sauvette! Oh bien sûr, la dernière fois j'ai eu

droit à une rediffusion en différé, c'était pas si mal... mais cette fois j'exige du

direct! Compris? Cette semaine, on va coucher tous les trois ensemble dans

le grand lit de la comtesse. Comme ça, je pourrai être certaine d'assister

quand ça va se passer... "

...

" De plus, cette fois, j'entend bien diriger moi-même

tout le déroulement des opérations. Je dis bien " des " opérations, parce que

pour moi faire l'amour, c'est deux choses bien distinctes, mais oh combien

complémentaires: les préliminaires, ça c'est pour moi, et la pénétration

proprement dite, ça c'est pour toi Paule! Bien sûr on pourra toutes les deux

vivre l'opération manquante par procuration et en direct, mais je ne veux pas

être la seule à me contenter de simili! Au souvenir, je crois que je préférerai

toujours le présent, surtout s'il est agréable... De toutes façons, si chacun y

met un peu du sien, ça ne peut qu'être meilleur pour tout le monde! Ce sera

comme ça; et c'est pour la dernière fois! Compris? C'est à prendre ou à laisser!"

 

- "!?!?!?"

 

- "Et puis à part de ça, vous allez dire que j'ai l'esprit

absolument tordu. OK, si vous voulez! Mais moi je suis bien curieuse de savoir

avec quelle sorte de jouissance ça peut carburer un VRAI trio amoureux!? ...

Puisque la vie m'offre une chance de le vivre réellement, je m'en voudrait de

laisser passer une telle occasion! ... Je ne pense pas que personne l'aie

jamais vécu avant aujourd'hui? ... Non, bon... OK, on va devenir des pionniers

une fois de plus! ... Mettez-vous ça dans la tête les petits copains! C'est une

journée vraiment historique aujourd'hui, OK là! ... Surtout que j'espère bien

que ça va être la dernière fois que je vais pousser mon amoureux

extraordinaire dans les bras d'une autre! ... Compris?!!"

...

"En tous cas, pensez-y bien cette nuit, parce que si ça

doit se passer, c'est demain que ça va arriver, aujourd'hui on est tous trop

crevés pour faire quelque chose de vraiment bien! OK là! ... Ce soir, on relaxe!

... Compris?"

 

- " !?!?!!?!!! "

 

Un silence total suit l'envolée de Claudine pendant

quelques secondes. Ses deux interlocuteurs sont compêtement interloqués. Puis

les yeux en larmes, Paule se lève, s'accroupit à côté de son amie et elle la serre

dans ses bras, en l'embrassant avec ferveur.

 

- "Merci... merci... merci... Oui Claudine... oui... Comme

tu voudras. Je comprends. Tu es merveilleuse. Tu seras toujours la meilleure... la meilleure! ... Je ne sais pas comment te dire..."

 

- " Eh bien dans ce cas là, ne dis rien ma grande! Et

puis fais-nous donc à bouffer: c'est qu'on commence à avoir la dent creuse,

Emmanuelle et moi... Allez hop, au boulot miss!

 

Paule se relève en essuyant les larmes de son visage et

commence sur le champs à préparer leur souper. Elle chante à tue-tête l'air des

Bijoux de la Castafiore, pendant que Claudine est assise et communique avec Paul

en lui tenant les mains et en le regardant droit dans les yeux.

 

 


 

 

<> REVENANT

 

- "Bonjour les amoureux. Alors vous avez passé une

bonne journée? ... Je vois que vous avez commencé à préparer vos bagages

pour repartir. Mais il faut absolument que je vous parle de la journée que j'ai

passée à l'Institut aujourd'hui. Il m'est arrivé quelque chose d'absolument

extraordinaire! "

" Imaginez-vous donc que j'ai revu cet après-midi un de mes anciens patients qui vous connaît bien tous les deux: Glen Shadwick.

Je ne sais pas si vous voyez qui je veux dire? Glen Shadwick l'Inuit

britannique qui ne parlait que le français... et qui nous donnait régulièrement

de grands cours " historico-philosophico-anthropologico-linguistico- ethnographicos-coco... " ouf, et j'en passe! Il est sorti de l'hôpital depuis un

bon moment déjà, mais il revient quand même nous visiter de temps en temps,

comme aujourd'hui."

"Quand je lui ai dit que vous étiez chez moi ces jours- ci, il m'a dit qu'il tenait absolument à vous revoir. J'espérais beaucoup que

vous accepteriez de rester à souper avec moi ce soir, alors je me suis permis

de l'inviter. Ok? "

 

À ces mots, Paul et Claudine opinent de la tête et à la vue

des sourires qui apparaissent sur leurs visages, Paule sait qu'elle a bien fait.

 

" OK. ... Mais, je vous ai promis d'aller vous reconduire

à Saint-Bruno quand vous voudrez et j'entends bien respecter mes

promesses: on peut repartir tout de suite si vous voulez... "

 

- " Paule, nous savons très bien tous les trois pourquoi

nous sommes là. Alors inutile de tourner autour du pot. Si on est ici ma chère Paule, c'est d'abord pour que " mon " homme puisse t'engrosser, non? ... Je

m'excuse, c'est un peu cru... Disons que si je t'ai amené mon cher Paul, c'est ... pour que vous puissiez faire l'amour et concevoir un petit demi-frère, ou une

demie-soeur pour ma petite Emmanuelle. Bien.Alors il est évident que Paul

doit coucher ici ce soir! Soit.

" Par ailleurs, je sais que lors de votre première

tentative, Paul a vécu avec toi une relation sexuelle extrèmement jouissante et agréable. Je m'en souvient très bien... ça m'a permis de profiter moi-aussi

de ta gende expérience et comme tu le sais bien, j'adore apprendre... "

...

"Quant à moi, je tiens à assister au grand événement. Alors, tout à l'heure quand je vous ai dit que je ne voulais pas me retrouver

dans la pièce à côté pendant que vous alliez me faire cocue une fois de plus,

j'étais parfaitement sérieuse! Compris! Je maintiens tout ce que je disais à ce

moment là! Je tiens même mordicus à y participer, compris! Y participer et

collaborer à écrire une des pages les plus importantes de l'amour humain, de

l'érotisme et de la sexualité. Je tiens absolument à participer à cette première

vraie relation sexuelle à trois de l'histoire connue de l'humanité."

 

...

 

- " Ok. Alors, c'est parfait! Alors, d'ici là qu'avez vous à nous proposer madame la comtesse? Le sire Glen s'en vient vous voir ce soir?"

 

- " Oui, mais je lui ai dit que je le rappellerais avant six

heures ce soir, si vous décidiez de repartir tout de suite et que mon invitation

tombait à l'eau. Sinon, il devrait arriver un peu plus tard. "

" Je ne savais pas si vous comptiez coucher ici encore

cette nuit ... une fille peut toujours changer d'idée au dernier moment... puisque ce n'est pas le cas d'après ce que tu viens de dire, Claudine: je vous

garde au moins jusqu'à demain, ce qui va me faire le plus grand des plaisirs

cela va sans dire! Bon, maintenant que ce détail est réglé, on peut commencer

à s'organiser pour souper. "

 

...

 

" ... OK. Je suis contente que vous restiez une nuit de

plus. Autrement, Glen ne serait venu que demain soir. Et puis de toute façon,

doctoresse Claudine, vous ne pouvez pas m'abandonner et me laisser

recevoir ici mon " ex- patient " toute seule: qui sait où ça peut mener une

thérapeute des familiarités comme ça avec un patient du sexe opposé... On

connaît des précédents... D'autant plus que mon " patient " a déjà repris

beaucoup de poil de la bâte et qu'il n'est peut-être plus très " patient " ... Allons Claudine, je t'en prie: tu sais bien que les pauvres originaux mâles ne peuvent

résister longtemps tout seuls aux charmes de la " tombeuse incorrigible " ,

comme disait l'autre!"

 

- "D'accord Paule, on veut bien rester pour souper.

Après, on verra, côté détails... ... J'ai hâte de revoir Glen. Il est probablement la personne idéale pour nous aider à réfléchir un peu à tout ce qui nous arrive

ces temps-ci. Tout ça est tellement compliqué pour des petits québécois et

québécoises bien ordinaires et sans histoires comme nous! Mais maintenant,

il serait peut-Être temps que vous commenciez à penser à ce que vous allez

servir à vos convives tout à l'heure madame la comtesse. Pas encore des

huîtres j'espère!"

 

- "Non, rassurez-vous! En revenant du travail tout à

l'heure, je suis passée au marché Jean-Talon et j'ai acheté tout ce qu'il faut

pour préparer une fondue chinoise avec de la viande chevaline. Vous m'en

direz des nouvelles! Chef Paule s'occupe de tout! Vous ne touchez à rien,

compris! Regardez plutôt dans ma discothèque et mettez-nous de la musique,

s'il-vous-plaît. Merci."

 

Au son de la musique entraînante d'un disque de salsa

colombienne, cadeau de Claudine à son amie au cours de la première année après

leur rencontre, les préparatifs culinaires vont bon train.

 

- "On sonne à la porte! Vous voulez bien être assez

gentils pour aller répondre s'il-vous-plaît?"

 

Drapé dans une ample cape de toile mince , Glen

Shadwick entre et se jette sur Claudine et Paul, qui viennent de lui ouvrir. Tel un

ours polaire il les serre tous les deux dans ses grands bras. Les joyeuses

retrouvailles se déroulent dans une exubérance de poignées de mains,

embrassades, accolades, - Allô! -s, - Comment ça va? -s, - Que je suis content! -s

et rires sonores. C'est ainsi qu'ils se dirigent tous trois vers la cuisine. Pendant la suite du repas, on se raconte mutuellement les divers événements qui ont meublé

les existences.

 

- " Fantastique! Extraordinaire les amis! Alek Tukatuk,

l'Inuit que je dois aller retrouver le mois prochain me disait justement hier au

téléphone qu'il avait hâte que je revienne " pour me serrer la main et qu'il

pourrait alors savoir si ma conception du monde avait changé depuis la

dernière fois " . Je trouvais l'image très belle, et j'étais sûr que ça n'était que

ça: une image. Peut-être pas, après tout. Mais si toi tu peux vraiment lire dans

les pensées des gens en leur touchant Paul, tu n'as pas dû apprendre

beaucoup de secrets quand on s'est serré la main tout à l'heure. Je ne pensais

à rien d'autre qu'à la joie de nos retrouvailles, vous autres aussi je crois."

" Et vous dites que la communication marche aussi

dans l'autre sens? J'ai toujours pensé que tu n'étais pas tout à fait ordinaire,

Paul! Mais là... Pour me convaincre vraiment Paul, il faudrait qu'on échange

sur des choses que nous ne connaissons pas tous les deux d'avance. Là, ça

serait un test déjà presque scientifique! Tu veux bien essayer tout de suite?

Allons, serrez-moi la pince, monsieur le grand sorcier blanc!"

" Racontez-moi en détails, comment s'est passée

votre vie à Saint-Bruno... disons avec vos deux autistes, par exemple. Et

joignez-vous à nous, mesdames. Plus on est de fous..."

 

Les quatre joyeux convives entremêlent leurs mains au

centre de la table et un échange effréné d'impressions, émotions, idées et

sentiments s'engagent entre eux. Glen écarquille les yeux et tombe presque à la

renverse avec sa chaise.

 

- "Holà! Pas si vite! Vous parlez tous en même temps!

J'y perds mon inuktituk!"

 

Puis les échanges se font plus ordonnés et se poursuivent

tard dans la soirée sans qu'aucun mot ne soit prononcé de vive voix.

 

- "Deux heures du matin. Il commence à se faire tard! Il va falloir que je vous quitte. C'est entendu, je descends vous retrouver à

Saint-Bruno demain après-midi. Vous m'avez si bien... montré comment m'y

rendre, que je ne devrais pas avoir de problèmes à trouver la place, si vos

souvenirs sont bons, évidemment... "

" Je suis très curieux de revoir cette chère doctoresse

Landré dans son " habitat naturel " . Vos deux petits Inuits ex-autistiques

aussi, bien sûr! Salut, et à demain!"

 

 

 

 


 

<> MULTIPLES ET HYBRIDES

 

Après le départ de Glen, Paule se charge de nettoyer la

cuisine, pendant que ses invités vont préparer la chambre à coucher et le grand lit

de Paule pour leur seconde nuit à trois. Puis, Paule vient rejoindre ses amis,

amoureusement enlacés sous les couvertures de son lit. Elle se déshabille

complètement, se glisse doucement entre les draps et colle timidement son corps

encore transis contre ceux tout chauds qui s'y trouvent déjà.

 

- "Oh que vous êtes froide madame la comtesse!

Allons venez-ici qu'on vous réchauffe! Venez partager notre plaisir, il n'y a pas

de gêne à y avoir, au point oß en est notre relation à trois. L'expérience de la

nuit dernière n'était pas trop désagréable pour personne. Mais cette fois-là, je vous en prie essayez d'y mettre un peu plus du vôtre, comtesse! Après tout,

vous avez un corps vous aussi; servez vous-en pour vous... je veux dire

"nous", faire jouir. Toutes les physios savent qu'un malade est toujours son

propre meilleur thérapeute, non? Encore une fois, il n'y a pas de gêne à y

avoir: Si vous savez bien vous faire jouir ça n'en sera que plus jouissant pour

nous aussi... Un pour tous, tous pour un!"

 

- " Oui: " un pour touche, touches pour un... " "

 

- "Paule!..."

 

- " Sic, excusez-la... "

 

Perfectionnistes jusqu'au bout des ongles, Claudine, Paule

et leur étalon se succèdent tour à tour dans la salle de bain pour des retouches à

leur maquillage, un lavage à fond des organes génitaux, seins et anus susceptibles

d'être visités par les langues des deux autres partenaires.

 

Les trois amis en profitent aussi pour se singulariser l'un

l'autre en s'enduisant le corps ici et là, avec les diverses crèmes à saveurs et

odeurs variées que Paule garde toujours précieusement à côté de son assortiment

de condoms, crèmes spermicides et autres accessoires anti-conceptionnels, en

fonction d'agrémenter ses folles nuits d'amour...

 

Jusqu'à ce jour, Paule s'en était surtout servi pour enrichir

quelques unes de ses fréquentes sessions de plaisir solitaire pour commencer et ou alors pour animer les quelques séances de masturbation en groupe lors des

"ateliers" d'expression physiques et sexuels à l'intention des femmes de son groupe

féministe. Ces ateliers dont plusieurs étaient pilotés par Betty Dodson elle-même,

lui avait appris à vivre ses phantasmes et savourer avec bonheur toutes les facettes

sensorielles du plaisir sexuel.

 

Ceci étant dit, la presque totalité des autres expériences

sexuelles antérieures de Paule a quand même toujours été de nature strictement

hétérosexuelle "à peu près classique". Comme elle a toujours été très craintive face

au risque de maladies vénériennes, encore plus qu'à celui d'une grossesse-surprise

en fait, ses multiples fioles d'adjuvants érotiques gustatifs et olfactifs sont encore

presque pleines.

 

" OK. On s'en sert. Mais pas n'importe comment: il y a des intimités que je ne se partage pas, c'est comme ma brosse à dents. Il

vaut mieux ne pas tenter le diable!" disait-elle toujours à ses amants curieux d'y

recourir.

 

Cette fois par contre, chacun essaie de rivaliser d'originalité

pour parsemer son propre corps des touches de saveurs et d'odeurs les plus

susceptibles de surprendre et séduire les trois partenaires lors de leurs ébats. Ils

ressemblent bientôt à trois mosaïques multi-sensorielles surprenantes: un cocktail

de goûts les plus appétissants chez Claudine, un affriolant bouquet de fleurs

capiteuses chez Paule et un pot-pourri surprenant parsemés de fines touches de

musc, d'épices ou de fines herbes sur Paul. Ils le font par petites touches subtiles,

posées stratégiquement, surtout autour de leurs parties les plus intimes, pour

séduire les langues et les narines qui vont venir y batifoler tout à l'heure...

 

Paule, qui a placé une de ses musiques préférées dans le lecteur, son disque de salsa colombienne, cadeau de Claudine, est maintenant

grimpée sur une chaise oß elle danse en ondulant des hanches avec des attitudes

des plus lascives. Tout sourire et avec des yeux qu'elle espère des plus pervers,

elle se fait très aguichante, suggestive et même provoquante par des gestes

parfaitement explicites d'auto-érotisme de façon à exciter au maximum ses

partenaires et ainsi les inciter à abréger leurs préparation...

 

Ces préparatifs enfin terminés, ses deux spectateurs

agrippent leur hôtesse par la taille et Paul la soulève de terre d'une étreinte plutôt

gauche mais toute théâtrale pour la déposer sur le grand lit d'amour. Ce faisant, il roule lui aussi des hanches et caresse l'anus de sa captive avec le gland tout

chaud de son pénis turgescent. Il est précédé par Claudine qui chantonne en

caracolant au rythme de la musique sud-américaine jusque dans la chambre de Paule pour ensuite prendre part à leur nuit d'amour à trois. Ils ont bien l'intention de

la vivre comme " la première vraie nuit d'amour à trois de l'histoire de l'humanité " ...

 

Couchée sur le dos, les genoux pliés, Paule serre les

coudes le long du corps et se blottit en soupirant entre ses deux complices dont les

corps lui enserrent les flancs. Le bras droit de Claudine entrelacé dans le bras

gauche de Paul sert d'oreiller pour la tête de Paule. De sa main droite, celle-ci

masturbe le pénis de Paul comme il lui a déjà appris à le faire si bien lors de leur

première rencontre au lit... Toute en finesse et en dextérité, sa main gauche est

occupée à stimuler le clitoris de Claudine. Celle-ci en est absolument enchantée et elle roucoule d'aise puisque la main de Paule est vraiment experte dans l'art de

provoquer à coup sûr une jouissance intense et des orgasmes clitoridiens

incomparables, même lorsqu'elle fonctionne en mode de " pilote automatique " "...

 

Pendant ce temps, les jolis seins fermes, les fesses bien galbées, l'anus

aujourd'hui aromatisé à l'anis , le cou effilé, les oreilles délicates et la vulve avide de Paule sont tour à tout visités, tâtés, caressés, pétris et stimulés de très agréables

façons par les deux mains libres de ses partenaires.

 

En quelques minutes à peine, le niveau d'excitation de Paul

est tel que les amants doivent changer de position en vitesse. Prestement, il se

retourne pour venir se placer entre les cuisses de Paule. Aussitôt, pendant qu'il lui

donne un long baiser profond, avec l'aide de quatre mains fébriles qui le guident

vers l'ouverture, son pénis vient s'enfoncer entre les lèvres dégoulinantes du vagin de son amante et y décharge sans plus tarder un premier filet de spermatozoïdes

agités.

 

Grâce à l'énergie inépuisable de Claudine qui n'a

maintenant de cesse de se masturber sans aucune gêne avec une qualité de

concentration incomparable dans les circonstances, les trois partenaires sont

transportés d'un orgasme à l'autre presque sans coup férir et ils halètent

profondément avec un synchonisme parfait pendant que leurs corps sont agités par

des spasmes puissants et irrésistibles . Le pénis sucé et manipulé adroitement par Paule pour le stimuler, Paul étreint amoureusement ses deux amies et savoure

quelques secondes furtives de paix post-coïtale, avant de sentir monter en lui une

nouvelle érection. À mesure que son pénis se dresse à nouveau, plus haut, plus

massif et plus ferme que jamais, la sensibilité de Paul, son excitabilité et son plaisir

augmentent en proportion. Son plaisir est aussi ressenti par ses deux amantes en

même temps, ce qui stimule d'autant leur propre excitation et abaiise la tonalité de

leur respiration saccadée d'un ton au moins...

 

À chaque nouvel orgasme partagé de l'intérieur, les trois

complices s'en trouvent inondés un peu plus encore par la sueur et les nouvelles

sécrétions vaginales qui débordent toujours plus abondamment des deux vulves

palpitantes; le tout mêlé avec le surplus de sperme de la dernière éjaculation de

Paul et les restes de salive déposés ici et là par les bouches gourmandes des trois

partenaires...

 

Peu de temps encore et Paul pénètre à nouveau Paule

pour essayer de la faire profiter de la prochaine décharge de son sperme. Cette fois

par contre, il devra s'évertuer à aller et venir beaucoup plus longtemps dans le

vagin déjà dégoulinant de sperme et de sécrétions vaginales avant d'éjaculer une

nouvelle fois.

 

Puisque chacun des partenaires ressent très intimement

les délices de ce manège, aucun d'eux ne trouve évidemment rien à redire à une

telle prolongation... Même qu'à la suggestion mentale de Paule, Claudine, qui s'est

maintenant placée les jambes écartées, à califourchon au dessus du visage de son

amie, présente le bouquet de sa vulve et le cocktail de son clitoris à portée de la

langue et de la bouche de sa copine. Elle se fait aussi masser les seins par Paul

dont le torse est intimement collé dans son dos et qui lui dévore le cou goulûment.

 

Tout en pelotant et en bécotant avec amour sa chère Claudine, Paul continue inlassablement le va-et-vient de son pénis dans le vagin de Paule. Après une longue session de plaisirs partagés, lorsque l'éjaculation arrive

enfin, ils s'effondrent tous les trois, pêle-mêle sur le lit. D'un commun accord, ils

décident donc d'interrompre là leurs ébats amoureux car, de deux heures à peine

après le début de leur partouze, ils sont maintenant tous trois carrément épuisés

par tous ces exercices pourtant si agréables. Ils ne tardent pas à s'endormir d'un

sommeil réparateur.

 

Pour quelques heures à peine; parce que, d'un commun

accord, le premier des trois amants à se réveiller après un somme, réveille ses

deux complices et c'est reparti! bénéficiaire périphérique de leurs orgasmes

communs, et douée d'une perception du temps tellement plus jeune et rapide... que

les trois amants, c'est Emmanuelle qui assume en fait le rôle de déclencheuse pour

la plupart des réveils et c'est la conscience de Paule qui lui sert de relais.

Évidemment, au cours des heures qui suivent, les sessions subséquentes de sexe et d'accouplement ne comporteront pas plus d'une seule éjaculation, mais au petit

matin ils sont finalement vaincus par l'épuisement profond de Paul qui les habite

tous trois.

 

La presque totalité de la nuit est donc passée en une série

interminable de préliminaires couronnés par une cascade d'orgasmes à la chaîne

tous plus agréables et enivrants les uns que les autres. Une bonne partie de ce

temps est donc ponctuée par les halètements profonds et les spasmes de plaisir

des trois partenaires en symbiose parfaite. Après quelques pauses nécessaires et

quelques récidives toujours aussi hallucinantes d'extase, les trois partenaires

tendrement entrelacés s'endorment finalement en même temps d'un sommeil

profond, très réparateur et bien mérité... qui se prolonge jusque tard dans l'après-midi suivant.

 

C'est pourquoi, quand ils se réveillent en douceur, un à un,

de leur dernier somme très apprécié et où les avait finalement amenés Paul dont

l'épuisement profond les habitait alors tous trois, les amants sont bien confiants

d'avoir vraiment fait de leur mieux pour protéger une " nouvelle espèce en voie d'apparition " . Et ce, avec la complicité totale de sa plus jeune représentante;

encore à naître et à dégager l'essence de sa propre réalité, elle en est toute amour,

empathie, curiosité et éblouissement...

 

 

 


 

<> INUIT

 

- "Bonjour doctoresse Landré. On m'a dit que votre

propriété abritait maintenant un campement de petits réfugiés inuit. Comme

vous savez, je m'intéresse beaucoup au peuple Inuit depuis longtemps. Il

parait que j'ai déjà été une sorte de sommité en ethnographie boréale. Il faut

justement que je re-potasse mes notes sur leur culture; ré-apprendre un peu

tout ce que j'ai déjà su... Les coutumes et la langue! J'ai une très mauvaise

mémoire... mais ça n'est pas votre problème; passons. Alors je me suis dit que

je pourrais peut-être venir rencontrer vos visiteurs ici même."

 

- "Bonjour Glen. Je suis si contente que tu aies

accepté de venir! Ce qu'on t'a dit est vrai: oui, mon royaume abrite bien un

campement de petits Inuits. Ils seront sûrement ravis de te rencontrer. L'iglou

qu'ils ont construit cet hiver était parfait quand il faisait froid, mais maintenant

il est complètement fondu. Le problème c'est que Ismaëluk et Oliviuk ne se

souviennent plus très bien de la façon de se construire un abri pour l'été...

Malheureusement, ni Ray, ni Jacqueline, ni moi ne sommes compétents pour

les aider. Je pense que tu pourrais peut-être rafraîchir un peu leur mémoire?

Ils m'ont dit "que dans l'Arctique, avoir un bon abri c'est une question de vie

ou de mort!" Alors, si tu pouvais demeurer ici quelques temps et nous éclairer

de tes lumières avant de repartir pour le grand-Nord, tu sauverais la vie à

notre misérable communauté! Tu peux t'installer dans la maison, tout le temps

que tu voudras."

 

- "À trois, jamais je ne croirai qu'on n'arrivera pas à se

débrouiller... De toute façon, on ne m'attend pas à Inugniitunut avant le mois

prochain. Et si j'y retourne sans me rafraîchir la mémoire, mes amis là-bas se

demanderont pourquoi je refuse de comprendre ce qu'ils me disent, puisque je suis "le seul blanc qui comprend toujours assez bien l'Inuktituk!" Je ne

voudrais pas qu'ils interprètent mal. Il faut que je sois à la hauteur de ma

réputation, que diable! C'est donc avec le plus grand plaisir que j'accepte

votre invitation, doctoresse. J'ai avec moi de beaux livres qui nous

expliqueront comment construire de bons abris pour l'été. Ça me fera une

bonne répétition et Alek ne pourra pas rire de moi le mois prochain quand j'irai

en expédition avec lui! Mais si je reste, il est bien entendu que je devrai aussi

passer pas mal de temps à étudier mes notes... Mon Inuktituk en aurait

sérieusement besoin! Mais le traumatisme crânien qui m'avait mené en

réadaptation à l'Institut a sérieusement diminué mes talents naturels pour ce

genre d'étude... Alors il va falloir que j'y consacre pas mal d'heures et vos

chéris risquent de me trouver vite un peu plat..."

 

Tout le monde collabore ensuite pour transporter les

bagages des nouveaux arrivants de la voiture de Paule jusque dans la maison.

Deux petites paires d'yeux inquisiteurs les espionnent de l'orée du bois et ne

manquent rien de tous leurs mouvements. Ce soir-là, toutes les conversations

tournent autour de la vie dans l'arctique et les réalités inuit. Après le souper, Glen

sort de ses bagages quelques-uns des livres qu'il a amenés. Puis, il s'installe

confortablement dans un fauteuil profond et est vite flanqué des deux enfants, qui

examinent attentivement son livre par dessus son épaule. Ils sont totalement

captivés par tout ce qu'ils voient et bientôt ils sont assis tous les trois côte à côte et

parcourent ensemble un magnifique album de photos. Sous chacune d'elles, Glen a déjà inscrit en alphabet syllabique le nom inuktituk de chaque sujet représenté.

 

 

Complètement muets dans leur contemplation quasi- béate, les enfants écoutent Glen prononcer les vocables inuktituk qu'il avait inscrits

sous chaque image, plusieurs années plus tôt, quand il apprenait la langue pour la

première fois. En même temps, il pointe avec son index le sujet concerné et répète

plusieurs fois chaque mot pour en graver le souvenir dans sa mémoire le plus

profondément possible. Quant à Claudine et Paul, ils sont montés se coucher très

tôt. Ils sont bientôt imités par Paule, que les émotions de la journée et de la nuit

précédente ont épuisée elle- aussi.... Denise en profite alors pour coucher les deux

enfants. Peu de temps après, tout le monde dort enfin du sommeil du juste.

 

- "Bonjour madame Denise. Il y a longtemps que vous

ne vous étiez permis de faire la grasse matinée comme ça!"

 

- "Bonjour Jacqueline. Oui, je l'avoue: je me lève tard

ce matin. Oh bien sûr je me suis réveillée une première fois beaucoup plus tôt

ce matin. Quand Olivier et Ismaël se sont levés, j'ai bien failli sortir du lit moi

aussi. À ce moment-là, je les ai entendus aller harasser Glen, qui s'est levé

tout de suite de très bonne grâce, m'a-t-il semblé. J'ai compris qu'ils allaient

sortir et construire ensemble un abri d'été inuit. Alors, j'ai préféré faire la

morte. De toute façon, j'avais bien besoin de sommeil. Quand les autres se

sont levés par la suite, je me suis contentée de me retourner un peu dans mon

lit! Au fait, où sont-ils tous allés?"

 

- "Monsieur Glen est toujours dehors avec les enfants.

Je pense qu'ils sont allés voir les restes de l'igloo. Ray est parti faire des

courses à Montréal. Monsieur Paul et madame Claudine sont partis prendre

une marche dans la montagne, je crois. En sortant, ils m'ont dit qu'ils

rentreraient pour dîner. Et mademoiselle Paule est montée au solarium. Je

m'en allais justement la rejoindre."

 

- "Bon, vas-y. Ne t'occupes pas de moi ce matin. Je

vais me démerder toute seule pour déjeuner. Ce ne sera pas compliqué: juste

un petit café. Ensuite, j'irai probablement vous rejoindre là-haut. À tout de

suite."

 

Jacqueline attrape un grand sac en toile et part rejoindre Paule au solarium. Elle y trouve celle-ci confortablement étendue sur une grande

chaise de plage. Paule s'est endormie sur le dos et continue à prendre son bain de

soleil intégral, sans broncher, quand Jacqueline pénètre sans bruit dans la pièce.

La jeune femme hésite un peu, puis se dévêt complètement elle-aussi et prend

place dans la chaise longue située immédiatement à gauche de celle de Paule.

Quand Denise entre à son tour dans le solarium, Jacqueline rougit un peu et

remonte pudiquement sa grande serviette de plage pour se couvrir.

 

- " Relaxe! Ne te déranges pas pour moi. De toutes

façons, je vais vous imiter tout de suite. Quelle bonne idée: après tout, on est

entre nous, il n'y a pas de gêne à y avoir! Tous les hommes de la maison sont

sortis et on a tout le reste de l'avant-midi à nous. Profitons-en! Oh pardonnes-moi, Paule: je t'ai réveillée. "

 

- " Bonjour doctoresse Landré. Excusez-moi, avec le soleil magnifique qu'on avait ce matin, je n'ai pas pu résister à l'attrait de votre

solarium privé. "

 

Pendant que Denise se déshabille à son tour et s'installe

sur la chaise longue à la droite de Paule, celle-ci la met au courant des derniers

événements qui se sont déroulés à l'Institut de Réadaptation de Montréal depuis le

départ de la doctoresse. Puis, leur conversation dévie ensuite sur les problèmes et

les joies de la maternité.

 

Jacqueline souligne la transformation extraordinaire du

climat humain qui règne dans la maison, depuis l'intervention de Paul et Claudine.

Le miracle de la renaissance d'Olivier. Denise décrit la griserie de la relation qui se

développe entre elle et son fils. On parle de l'intelligence d'Ismaël. On évoque les

qualités particulières que la communication mère-fille semble prendre chez Claudine. Denise élabore même sur son hypothèse de l'émergence d'une race

nouvelle d'êtres humains. De fil en aiguille, Paule en vient à confier à ses

compagnes tout ce qui l'unit à Claudine et Paul. Elle parle même de leurs récentes

expériences, mais sans trop entrer dans les détails évidemment...

 

Pendant ce temps-là, ces derniers sont assis côte à côte

au bord d'un petit promontoire dans la montagne; celui-là même où Denise aime

tant se rendre quand elle a besoin de calme pour se "ressourcer". Collés l'un contre

l'autre et la main dans la main, ils restent muets et semblent complètement plongés

dans l'admiration du paysage magnifique qui s'offre à leurs yeux. Quand finalement

ils descendent de leur point d'observation pour aller dîner, ils rencontrent en chemin

Glen et les enfants qui s'en retournent également vers la maison.

 

- "Ouf, quel avant-midi! Je ne remercierai jamais assez

Ismaël qui s'est acharné à décoder patiemment les schémas maladroits que

j'avais griffonnés dans mes vieilles notes de recherche. Il a compris assez

bien pour nous montrer par l'exemple comment s'y prendre. On a fini par

construire, à la mode Inuit, un abri de printemps qui me semble, ma foi, pas

trop mal..."

 

Quand ils arrivent à la maison, Jacqueline s'affaire déjà à

préparer le repas, alors que Denise et Paule sont lancées dans une discussion

animée à propos de l'avenir de l'humanité.

 

- "Encore une demi-heure avant que ce soit prêt!"

 

Claudine va s'asseoir avec Ismaël et Paul avec Olivier. Ils

feuillettent deux des livres illustrés de Glen. Ce dernier remonte d'abord à sa

chambre, puis reviens se caler dans le fauteuil qui fait face au divan de Claudine et

Ismaël. Ceux-ci sont plongés dans l'Étude du manuel que l'ethnologue avait lui-même montré aux enfants la veille. L'enfant rayonne de fierté pendant qu'il récite à sa compagne, en pointant du doigt ce qu'ils représentent, les "vrais noms inuit"

des sujets représentés dans les nombreuses illustrations du volume de Glen.

 

- "Iglu... tu vois, c'est une maison toute en neige;

inuk... ça c'est un homme; les autres, c'est des animaux de chez nous: aputi...

siku... qingmeq... tuktuk... nanoq... ukpik..."

 

- "À table tout le monde! C'est prêt!"

 

Après avoir dîné en vitesse, l'équipe des "Inuits" retourne

continuer ses activités de l'avant-midi. Denise et ses autres invités restent assis

autour de la table et la maîtresse de maison a relancée la discussion du matin à

propos de la nouvelle race d'êtres humains, qui est en train de voir le jour selon elle.

Un peu gênés, Paul et Claudine racontent à leur tour comment ils ont vécu leur

dernier séjour chez Paule.

 

-"Est-ce que je peux vous parler franchement? Même

de questions... très intimes? ... C'est très important pour moi: il faut que je le dise. ... "

"Oui... Bon, très bien. Ce que j'ai à vous dire me gêne

beaucoup, alors vous voudrez bien pardonner mes hésitations..."

 

À ces mots, tous les regards se tournent vers Claudine,

qui se racle un peu la gorge et regarde intensément Paul quelques instants en lui

serrant la main nerveusement. Puis elle tourne les yeux vers Paule et lui adresse un long monologue que personne n'osera interrompre.

 

- "À dire vrai, si j'ai accepté " aussi facilement " semble-t-il, (et c'était bien vrai!) que Paul te fasse un enfant, ma chère Paule,

c'est parce que j'espérais qu'ainsi ma petite Emmanuelle ne serait peut-être

pas toute seule pour grandir parmi les dinosaures que nous sommes."

"Bien sûr, elle a un père qui lui ressemble et qui pourra

l'aider à assumer sa différence, mais je voulais lui donner la chance d'avoir un,

ou une, allié ou allié-e, à peu près de son âge." ...

"J'ai également pensé un peu à moi. Quand

Emmanuelle grandira et que je devrai inventer comment être une bonne mère

avec elle, je me disais que si ton enfant était doué des mêmes facultés

qu'Emmanuelle, on pourrait s'aider et se soutenir toi et moi, Paule." ...

...

"Je comprends que pour n'importe qui de normal, le

fait pour une femme de jeter son homme dans le lit d'une autre, surtout si elle

l'aime comme je l'aime, ça peut paraître curieux. Mais dans mon cas, je n'ai

aucun mérite à ne pas être vraiment jalouse et craintive: je connais Paul mieux

que moi-même."

"Bien sûr, la première fois, quand il est allé seul chez

toi, j'admets que j'ai été un peu inquiète. Je ne vais pas commencer à

énumérer tous les <<on dits>> entendus à l'Institut ... Je suis sûre que tu sais

ce que je veux dire, Paule... ... Mais j'espérais qu'en revenant, Paul accepterait

de tout me raconter <<en détails et en "toucher-scope">>... ... Je n'ai pas été

déçue: il m'a fait revivre intensément son expérience avec toi Paule. Merci. ...

Et bien aujourd'hui, je peux bien te le dire: ta réputation de " virtuose de la chose " à l'institut n'était vraiment pas surfaite... Tu fais TRÈS bien l'amour

ma belle."

 

À ces mots, Paule rougit légèrement, et se replace un peu

sur sa chaise. Mais pas un instant, elle ne détourne les yeux du regard de Claudine.

 

- " Grâce à lui, j'ai vraiment su que tu étais tout à fait

sincère quand tu m'a parlé avant de ton désir d'avoir un enfant de lui, et rien

d'autre! Il m'a permis de ressentir tout ce que toi comme lui aviez senti, pensé

et éprouvé dans ton lit. Tu savais que ça pourrait arriver, n'est-ce pas? "

 

Pour toute réponse, Paule se contente d'opiner de la tête et de faire un clin d'oeil entendu à son amie, tout en arborant un grand sourire

radieux.

 

- " Vous allez peut-être penser que je suis bien

perverse... ça ne me fait rien, mais quand nous sommes allés tous les trois

chez toi cette semaine, j'avoue que j'avais déjà décidé, bien avant d'arriver à

Montréal, de m'impliquer plus sérieusement et participer moi-même

activement... "

" Peut-être que j'espérais ainsi faire partie de la

première expérience d'amour vraiment à trois de l'histoire... "

" Peut-être qu'après tout, ma curiosité est vraiment

trop maladive. Non? "

... ...

Claudine hésite quelques instants, toute à l'affût des

réactions de se auditeurs, et cherche un peu ses mots avant de continuer. Elle a

maintenant fermé les yeux et ne s'aperçoit pas que Jacqueline l'examine

furtivement ainsi que Paul et Paule.

 

- " Faire l'amour avec Paul, c'est déjà très grisant, tu

l'avoueras, Paule: on partage alors avec lui toute sa jouissance et lui vit la

nôtre tout aussi intensément! Son plaisir et ses orgasmes sont toujours

également nôtres et vice-versa. "

...

" Mais à trois, c'est bien simple: ça ne se décrit même

pas! Surtout le deuxième soir, lorsque tu n'étais plus aussi gênée Paule.

J'avais compris la veille que tu faisais bien attention pour ne pas me toucher

vraiment toi-même. Que tu essayais de te tenir bien tranquille et passive

pendant que Paul et moi étions l'un à l'autre. Tu étais gênée par la vieille Claudine. Une pudeur bien compréhensible et qui t'honore. C'était pareil pour

moi: je t'ai toujours bien aimée, comme copine, mais les relations

homosexuelles et moi, ça m'est toujours apparu comme ... inconciliables, tu

comprends? Et puis, ça me gênais de jouer dans le même ensemble qu'une...

virtuose, c'est bien le mot qui me venait à l'esprit. ...OK, OK, j'ai compris, tu

vas dire que je radote encore... Ça n'est pas un secret entre nous: on

s'entendait penser l'une l'autre... "

...

" Pourtant, puisque nous étions continuellement en

contact tous les deux avec Paul, je suis sûre que tu as pu éprouver pleinement

toute la saveur des préliminaires que lui et moi vivions... Puis, quand il t'a

pénétrée, que vous avez eu vos orgasmes, je les ai vraiment tous sentis aussi

comme parfaitement miens. "

...

" Oh ce fut très jouissant des le premier soir; mais

finalement, le deuxième soir, quand tu as commencé à te caresser toi-même,

une jambe toujours collée sur celle de Paul pendant que lui et moi "

préliminions " , mon plaisir est devenu indescriptible. Le vôtre aussi j'en suis

sûre." J'avais l'impression qu'il n'était pas simplement triplé, mais qu'il était

plutôt porté au cube! "

...

" Surtout ne le prends pas mal Paule, mais c'est fou ce

tu as du talent: si je n'ai pas perdu connaissance cette nuit là, c'est

qu'Emmanuelle ne m'aurait jamais laissée manquer un tel bonheur, puisqu'elle

y goûtait bien un peu elle-aussi... "

...

" À ce moment là, je ne voulais penser qu'au moment

présent, et je jouissait trop... mais depuis, je me suis demandé comment les " nouveaux enfants " allaient assumer de telles expériences d'orgasmes,

multiples et hybrides masculins-féminins en plus, vécus avant même de venir

au monde! "

 

Claudine reste encore quelques instants les yeux fermés,

sans bouger ni parler, puis elle ouvre tout grand les yeux et se lève debout à côté

de sa chaise. Elle fait une courbette, comme pour saluer et dit en regardant

successivement chacun dans les yeux:

 

- " Comme quoi l'humanité, même en mutation, n'a pas

fini d'avoir des problèmes philosophiques et éthiques! Merci encore pour

votre patience et votre attention. "

...

" Vous excuserez la verdeur de mes propos,

mesdames, mais la franchise est devenue comme une seconde nature pour

moi! "

...

" Je me vois confrontée actuellement avec la nécessité

de répondre à des questions qui se posent à moi de façon toute crue. Dans ce

temps-là, j'ai toujours tendance à penser tout haut! Tu en sais quelque chose,

hein mon Paul?"

" De toute façons, je sens que j'aurais bien besoin de

conseils pour m'aider à y voir clair.... Je compte donc sur vous pour me

donner vos opinions aussi franchement que possible! "

...

" Allons les amis, relâchons nos sphincters et cessons

d'être constipés, de grâce! J'ai besoin de vos lumières, que diable! "

 

 

Après cette envolée oratoire, Claudine éclate de rire, fait

une nouvelle courbette en guise de salut, se rassied et commence à manger sans

plus attendre. Aussitôt, les autres convives, gênés, font de même et semblent

complètement absorbés par leurs assiettes, mais tout au long du repas, qui se

déroule presqu'en entier en silence, Claudine interroge du regard chacun des

convives, tour à tour. Ce qu'elle sent dans les yeux de chacun la rassure un peu

quant à la façon donc sa diatribe a été perçue...

<> SOUVENIRS

 

Pendant que les enfants sont montés à leurs chambres

pour changer leurs vêtements rendus tout boueux par leur travail de construction,

les adultes discutent autour de la table en attendant le souper.

 

- " Alors Glen, que penses-tu de mes petits réfugiés?

Je crois que tu n'as pas eu trop de difficultés à les intéresser. "

 

- " Ça, tu peux le dire! Ils se sont embarqués tellement

bien dans leur aventure Inuit, que ce midi Ismaël s'est même laissé aller à

m'enseigner les noms inuits qu'il avait inventés pour chacun des sujets des

illustrations de ton livre. Ça avait l'air tellement vrai que j'y ai presque cru!

Évidemment, je ne pouvais pas le contredire et le corriger puisque je ne sais

pas déchiffrer les caractères étranges des vrais noms inuits que tu avais

inscrits dans ton livre! "

 

- " Vos protégés sont tout à fait incroyables,

doctoresse Landré. Ils sont très motivés et ils apprennent tellement vite! Et

toi, tu aurais eu tord d'essayer de contredire Ismaël, Claudine, parce qu'il

n'inventait rien! Il te répétait très exactement les vrais noms inuits qu'il m'avait

entendu lui dire hier soir. Quand je vous ai vu plongés dans l'étude de mon

bouquin et que j'ai entendu Ismaël, j'ai été absolument sidéré par la facilité

avec laquelle il avait pu mémoriser tout ce que je lui avais dit hier. Il se

rappelait de tout et je ne l'ai pas entendu faire une seule erreur ni hésiter une

seule fois! Que j'aimerais pouvoir apprendre les langues aussi facilement que

lui! "

" Même que, si j'osais... je vous inviterais, doctoresse

Landré, vous et vos deux protégés à venir passer quelques temps avec moi

chez mes amis à Inugniitunut. C'est Alek, mon professeur de langue là-bas,

qui serait complètement abasourdi devant les performances d'Ismaël en Inuktituk! Quand il m'enseignait, il respectait mes efforts bien sûr, mais il me

disait souvent de ne pas me faire d'illusions: aucun blanc ne pourrait jamais

parler la langue de son peuple parfaitement! Ça devenait vexant à la fin... Mais

si Ismaël pouvait venir là-bas avec moi, je pense bien qu'avec un vrai Inuit

comme professeur, il me permettrait assez vite d'obliger " Monsieur Alek

Tukatuk le superbe " à avouer son erreur! "

 

- " Holà! Comme tu y vas Glen! Te rends-tu compte de

ce que tu me demandes? Je ne peux évidemment pas laisser Ismaël partir tout

seul. Et même si j'aimerais bien partir avec toi et amener les enfants là-bas, je ne pense pas que mon patron, le docteur Gignac, accepterais de me voir

laisser encore l'Institut! Cette foi-ci par exemple, une chance que ma

thérapeute Claudine s'est montrée intraitable là-dessus! Parce que si j'avais

écouté Fred, jamais je n'aurais pu rester ici à me consacrer entièrement à mon

fils! Alors tu imagines ce qu'il dirait si je lui demandais un congé pour "

permettre à mes protégés d'apprendre l'Inuktituk " , langue courante et utile

entre toutes. À eux qui, il y quelques mois à peine refusaient ostinément de

prononcer un traitre mot de français!"

...

" Bon, par simple curiosité, je veux bien essayer de lui

demander demain... Mais il est certain que s'il ne veut pas, je n'oserais jamais l'affronter à ce propos: j'ai trop besoin de mon poste à l'Institut pour ça, tu

comprends! Autrement, j'aurais l'impression de fuir mes responsabilités... "

 

- " Comme ce serait merveilleux! Si tu veux Denise, Paule et moi on pourrait aller voir le docteur Gignac avec toi demain. Qui sait?

Peut-être que trois femmes décidées pourront arriver à convaincre le

redoutable " Grand Manitou " de l'Institut... "

 

_ " Bon, tope-là, les filles! On essaye! Après tout, le

pire qui peut arriver, c'est... rien du tout! Mais de votre côté, Claudine, est-ce

que Paul et toi nous suivriez là-bas, chez les Inuits, le cas échéant? J'aimerais

beaucoup ça, évidemment... Mais si vous décidez de rester, ce que je

comprendrais aisément dans les circonstances, je vous prête ma maison tout

le temps que vous voudrez. "

 

- " Merci Denise. Non, je ne crois pas que nous irions

avec vous. Nous pensons que tu n'as plus vraiment besoin de nous avec les

enfants. Aussi, nous allons probablement laisser Saint-Bruno de toutes

façons d'ici quelques jours, parce que Paul meurt d'envie de m'amener voir

son " Vaisseau Spécial " en Haute-Gatineau. J'ai bien hâte de le visiter moi- même: je n'y suis jamais allé pour vrai, mais Paul et moi avons quand même

quelques bons souvenirs communs qui s'y rattachent... "

 

 

 

<> TOUR DU PROPRIÉTAIRE

 

- " Si on prend le petit sentier qui est là-bas, on pourra

descendre jusqu'au bord de la rivière. Viens, Claudine! Allons-y tout de suite!

Je suis curieux de voir si le niveau de l'eau est très haut ce printemps. Suis-moi! Je t'amènes pour un " tour du propriétaire " . "

 

Paul guide Claudine jusqu'à un quai aménagé sur la rive

derrière sa petite maison. Ce dernier est encore complètement submergé, à cause

de la montée des eaux, qui s'est produite à la fonte des neiges. Debouts sur la

berge, ils regardent ensemble la rivière, ses rives et la végétation qui revient à la vie.

Paul a passé un bras autour de la taille de sa compagne et lui montre du regard les

divers points d'intérêt qui s'offrent à leur yeux. Claudine a posé sa main sur celle de

son compagnon. Ils communiquent donc en silence, ce qui leur évite d'effaroucher

les petits animaux qui peuplent les abords. Un écureuil roux fait bruyamment sa

cour à une femelle haut perchée et un rat musqué très affairé plonge et replonge

près de l'autre rive sans se soucier de la présence des spectateurs silencieux et

immobiles, pendant que de nombreux oiseaux piaillent à qui mieux mieux dans les

fourrés.

 

Après de longues minutes de contemplation muette, Paul

entraîne Claudine vers la maison. Il s'agit d'une minuscule construction en bois à

deux étages en forme d'icosaèdre. À côté de celle-ci, une construction sommaire

abrite les outils de Paul, son matériel de jardinage, ses divers matériaux de

construction non encore utilisés, une pile de bois de chauffage, un antique poêle à

bois et la "cuisine d'été". Devant la maison, une clôture délimite le terrain où il

cultive habituellement quelques légumes pour sa consommation personnelle. De

l'autre côté du champs qui est derrière le jardin potager de Paul, s'élève la maison

de Jean, encore déserte à ce temps-ci de l'année. Ils entrent dans la maison de

Paul et se déshabillent complètement. Après avoir déposés leurs vêtements sur

une chaise, ils ressortent avec une couverture et vont l'étendre sur l'herbe jeune en

face de la maison. Leur chair nue frissonnant un peu dans l'air encore frisquet, ils

s'installent bien collés, côte à côte sur la couverture déployée et ils ferment les yeux

pour se faire dorer la couenne au chaud soleil du printemps.

 

Construite à environ un demi-kilomètre de la route, dont

elle est isolée par une lisière de forêt touffue, la maison de Paul est située

complètement à l'écart du petit chemin public; ce qui lui assure une tranquillité

parfaite. Claudine est couchée sur le dos, les jambes ouvertes légèrement pliées et flatte doucement les rondeurs de son ventre protubérant.

 

- " Avant de partir de Saint-Bruno, j'ai téléphoné à la

Corpo. On m'a dit que Jean devrait arriver ici dans le courant de la semaine.

J'ai bien hâte d'entendre ce qu'il a de neuf à nous raconter. Ça fait une éternité

que je n'ai pas reçu de ses nouvelles. Je me demande où en est son projet de

film sur le milieu hospitalier! J'espère qu'il n'a pas l'impression que je l'ai

laissé tomber! "

 

- " Ne t'occupes pas de ça, Paul. Je suis sûre qu'il

comprendra aisément qu'avec ton enfant qui s'en vient, tu as de bonnes

raisons de t'occuper d'autre chose! Tes enfants, en fait... Même si Jean ne le sait pas encore. "

 

- " Il le saura peut-être bientôt: je lui ai laissé un

message pour qu'il communique avec Paule avant de monter ici. Avant qu'on

la quitte à Saint-Bruno, elle m'avait dit qu'elle aimerait bien venir ici ce

printemps pour t'aider pendant les derniers jours de ta grossesse et t'assister

après la naissance d'Emmanuelle. Elle pensait essayer d'amener avec elle une

amie sage-femme. Elle disait que comme ça, tu pourrais accoucher à la

maison. Qu'est-ce que tu en penses? "

 

- " Si ça se pouvait, j'en serais tout à fait ravie. C'est

d'ailleurs moi qui lui ai demandé si elle voulait bien contacter son amie

Isabelle et lui en parler. Je suis bien contente qu'elle s'en soit occupé, parce

que notre conversation s'est passée de façon tellement impromptue, que je

l'avais complètement oubliée moi-même! "

" Isabelle est une sage-femme très sensible et

compétente, même si elle n'est évidemment pas reconnue par le collège des

médecins... "

" J'aimerais beaucoup mieux pouvoir me tenir loin du

milieu hospitalier pour accoucher. Avec tout ce que je sais de l'esprit plutôt

tordu des médecins aujourd'hui, je préfère ne pas les mêler à " l'événement historique " qui s'en vient. Seule la doctoresse Landré aurait pu comprendre...

mais elle est encore chez les Inuits. "

" Emmanuelle n'est pas un foetus ordinaire et sa naissance risque de ne pas être tout à fait " ordinaire "

non-plus. Et pour ce qui est de la réaction des médecins au " pas-ordinaire " , j'ai des doutes... Par contre, je sais que pour Isabelle, le plus important lors

d'un accouchement, c'est d'aider la femme à être sereine et bien à l'écoute de

son corps. Et puis, elle te fera participer aussi et tu pourras me soutenir dans

mon travail. Emmanuelle, c'est ensemble, avec toi, que je veux qu'elle vienne

au monde. Je sais que ta présence à mes côtés me sera beaucoup plus utile

que celle d'un mécanicien diplômé de l'accouchement. Il serait probablement

plus intéressé par ce que ses chers moniteurs lui diraient que par mes

remarques ou les tiennes. "

" Isabelle fait toujours l'impossible pour favoriser la

communication entre le père, la mère et leur enfant naissant. Et ça, dans le

cas d'Emmanuelle et nous, c'est absolument capital! "

 

Paul s'est retourné sur le flanc et il pose un tendre baiser

sur les lèvres de sa compagne. C'est maintenant lui qui caresse doucement le

ventre de Claudine. Celle-ci a fermé les yeux et affiche un sourire béat tandis qu'ils

sont plongés dans un agréable échange global à trois.

 

 


 

<> UN VAISSEAU SPÉCIAL

 

- " Le " shack " de Paul, c'est la petite construction

bizarroïde que vous voyez là-bas, de l'autre côté du champs. Elle a été

construite par un vieux garçon solitaire, alors elle est absolument minuscule!

Si vous voulez coucher chez nous ce soir, vous êtes les bienvenues: on a de

la place pour recevoir des invités, nous! "

 

Jean stationne la voiture devant chez lui et tout le monde

descend. Lui et sa femme prennent quelques bagages et entrent dans leur maison,

tandis que Paule et Isabelle se dirigent vers celle de Paul, accompagnées de la

petite Marie-Elfe, qui gambade devant elles. Isabelle est plus grande que sa

compagne de quelques centimètres. Elle porte ses long cheveux noirs nattés sur le dos, à l'Indienne, tandis que la chevelure blonde de Paule est coupée très courte

et lui donne un petit air garçonne. Légèrement plus âgée que sa compagne,

Isabelle présente un visage plus osseux et plus sérieux, en dépit de son large

sourire. Quant à Marie-Elfe, avec ses cheveux tellement blonds qu'ils en paraissent

presque blancs et ses vêtements aux couleurs très vives, elle fait parfaitement

honneur à son deuxième prénom.

 

Les deux visiteuses marchent d'un pas tranquille et elles

arrivent à la maison de Paul quelques instants après l'enfant, qui a déjà eu le temps

d'entrer en coup de vent et qui est repartie en courant vers la rivière, à la recherche

de Paul et Claudine. Quand ces derniers sortent enfin du bois, précédés de Marie-Elfe, Paule et Isabelle sont arrêtées devant la petite résidence et sont encore

plongées dans l'examen de l'étrange construction.

 

- " Bonjour Claudine! Bonjour Paul! J'adore ton " shack

" mon vieux, il a un style plutôt spécial. Il est assez petit que ça ne doit pas

être long d'y faire le ménage... Une chance que Jean nous a invitées à coucher

chez lui ce soir, parce que tu ne dois pas avoir beaucoup de chambres d'amis,

dans ton petit... " Vaisseau Spécial " ! "

 

- " Ha, des chambres... non. Mais il est très fonctionnel,

mon petit "Vaisseau Spécial", comme tu dis... c'est une sorte de petit voilier

pour navigateur solitaire. Mais attention! Même solitaires, les navigateurs

savent recevoir! Je peux toujours rescaper une ou deux naufragées au besoin:

entrez, vous allez voir! En bas, j'ai une magnifique " cuisine-salle-à-manger- salon-salle-de-séjour-bibliothèque " à aire ouverte, qui peut se transformer

facilement en " -chambre-d'ami-e-s " . Une " naufragée " peut coucher là sur

mon gros " coffre-au-trésors-lit-d'ami-e-s " . Je peux toujours étendre aussi un

petit matelas de mousse, à côté, pour une deuxième. Mais si j'ai bien compris,

le flibustier Jean, qui navigue dans la grosse goélette en face voudrait bien

m'en kidnapper une, sinon deux? Il va falloir parlementer sérieusement! "

 

- " Oui! Oui! " Répond prestement Marie-Elfe, qui agrippe Paule par la manche. " On veut garder au moins une naufragée pour nous, bon!

"

 

- " Hum, je vois que ce coquin de Jean a envoyé une

partie redoutable de son équipage pour me voler mes invitées! Bon. Dans ce

cas, je m'incline devant le nombre. Que Dieu te protège, Paule! Viens ici, que je t'embrasse une dernière fois... "

" Blague à part, de toutes façons, c'est parfait: j'avoue

que je comptais bien sur lui pour te recueillir ce soir dans sa grande goélette.

Mais je garde l'autre naufragée ici, c'est compris, petite pirate d'amour! OK là?

OK. Ouf, la guerre est évitée!"

" Comment s'est passé le voyage? La mer n'a pas été

trop mauvaise? La moussaillonne Elfe ne vous a pas joué trop de mauvais

tours? Avez-vous mangé? J'ai pêché du poisson frais ce matin et je vous

invite toutes et tous à souper! Mais trêve de bavardages; venez, on va aller

avertir le capitaine Jean et son maître d'équipage Christiane. En même temps,

on pourra en profiter pour récupérer vos affaires, dame Isabelle. J'ai déjà à

mon bord, une noble passagère qui a bien besoin d'une dame de compagnie

telle que vous."

 

 

 


 

<> COMME CHEZ VOUS

 

- " Faites comme chez vous. Tirez-vous chacune, et

chacun, une bûche et venez vous asseoir dans ma cuisine d'été. Je mets le

poisson à rôtir tout de suite. Les crosses de violons seront prêtes dans un

instant. Vous m'en direz des nouvelles de mon petit souper de célibataire! "

 

Christiane, Paule et Isabelle s'assoient sur les bûches que

Paul a préalablement placées autour de la petite table de sa " cuisine d'été " ,

abritée par l'espèce de toit situé à côté de sa petite habitation principale. Pendant ce temps-là, Jean installe Marie-Elfe sur la grosse bûche basse qu'il a rapprochée

pour elle. Puis, il s'assied lui-même à côté et commence à déboucher la bouteille

de vin blanc qu'il a apportée.

 

- " Alors comme ça, Claudine, tu vas bientôt donner

une descendance à notre cher Paul. Paule nous a dit que la petite " boucanière

" était déjà baptisée. Emmanuelle, parait-il. Je ne sais pas comment tu as fait

pour amener notre vieux garçon "national" à se laisser aller... lui qui s'est

toujours vanté de ne jamais " contribuer personnellement à la surpopulation

du globe " ! Ha! le charme fou de la thérapeute, ça doit être magique! "

 

- " Oui Jean. C'est vrai, je devrais accoucher bientôt.

Avec le ventre que j'ai, il est très facile de s'en rendre compte... non? Oh, mais

je n'ai pas de mérite, en ce qui concerne le changement d'attitude de votre " vieux garçon national " . J'ai triché un peu: je l'ai persuadé qu'Emmanuelle va

changer la face de l'humanité à venir. "

 

- " Mais le pire, Jean, c'est que Claudine a raison. La

naissance de leur petite Emmanuelle va vraiment marquer le début d'une ère

nouvelle. Je suis tout à fait persuadée que nous allons être témoins d'un

événement absolument capital pour l'avenir de l'humanité!

"Et ça ne fait que commencer! Je suis bien placée pour

le savoir... "

 

Et la conversation continue ainsi, sur un ton mi-sérieux mi- blagueur, pendant que Paul et Claudine terminent la préparation et le service du

repas. En aparté, Marie-Elfe s'est lancée pour Paule dans la description détaillée de toutes les merveilles que l'on peut trouver sur " sa terre " . Christiane parle très

peu; mais elle intervient quelques fois pour pondérer les affirmations de sa fille,

sans plus. Dès que le repas est servi, Isabelle est plongée dans la dégustation de

ces mets "sauvages", tout à fait nouveaux pour elle et ne se mêle pratiquement pas

aux diverses conversations en cours.

 

- " Alors mon vieux, où en es-tu avec ton scénario "

médical " ? Ça va bien? J'espère que tu ne m'en veux pas si je ne t'ai pas aidé

plus?"

 

- " Ah, ne m'en parles pas, s'il-te-plaît! Quand vous êtes

partis pour votre ermitage de la rive-sud, je me suis trouvé tout à coup

désemparé: je n'avais plus ni conseillers ni lecteurs critiques sous la main!

Alors j'ai pour ainsi dire laissé tomber. Ça n'est que pour un temps, peut-être...

mais j'ai tout de même abandonné mon histoire. J'en suis venu à me dire que le documentaire présentait probablement plus d'intérêt dans le fond... Avec ce que Paule m'a raconté la semaine dernière au sujet de tes " dernières aventures " , Paul, je pense que je n'aurai pas trop de difficultés à trouver un

sujet intéressant. Pour un hybride documentaire/fiction tout au moins. Je n'ai

pas compris grand chose à ce qu'elle essayait de me dire... mais ça m'a paru...

tellement ahurissant! À l'entendre, la réalité peut parfois dépasser la fiction

parait-il! Un documentaire, teinté de... science-fiction: moyen défi! Ça devrait

commencer par un accouchement naturel, celui de Claudine en l'occurrence. J'ai eu comme l'impression que quelqu'un était en train de me monter un

canular monstre. Mais je me suis dit qu'après tout l'histoire avait l'air très

bonne et que Paule allait faire une très bonne actrice là-dedans! Je ne te mens

pas, elle m'a presque convaincu de la véracité de son conte de fée pour

adulte! Ça m'a paru être un histoire intéressante, mais d'après Paule, il te reste

encore à convaincre quelques acteurs... importants, ou plutôt " importantes " . Est-ce que j'ai bien compris? Qu'en penses-tu Claudine? "

 

- " Je ne sais pas comment ma sage-femme Isabelle voit ça, mais

personnellement je n'ai pas d'objections à ce que tu immortalises sur pellicule

la venue au monde d'Emmanuelle. Au contraire. Je suis certaine que Paul non

plus. Si Isabelle n'a pas d'objections, je pensais accoucher ici, sur " la terre " , alors je crois que ça ferait très joli pour ton film. Ça pourrait peut-être se

passer dans ta grande maison, Jean, on y serait moins serrés. Surtout si tu

veux assister et filmer l'accouchement. "

 

- " Ça serait sûrement très bien! Marie-Elfe n'a pas

terminé son année scolaire, alors il faudrait que je laisse Christiane retourner

à Montréal seule avec elle et que je reste ici pour ne pas manquer

l'accouchement. C'est pour très bientôt, d'après ce que je vois. Mais avant de

m'embarquer dans ton projet, Paul, il faudrait que tu m'en parles un peu plus.

Je ne sais pas comment tu pensais arriver à faire passer l'élément "

fantastique " de ton histoire! Pas pendant l'accouchement j'espère: je ne me

vois pas disant: " un instant s'il-vous-plaît, mademoiselle bébé, ne bougeons

plus, il faudrait retoucher votre maquillage " . Ça n'est pas sérieux! Bien sûr, à entendre parler Paule, on croirait que tu es presqu'arrivé à convaincre tes

amies de la " vérité " de ton histoire rocambolesque, mais en réalité, il faudrait

que tu t'entendes aussi avec "le gars des vues", si tu veux qu'il te rende tout

ça plausible! Si tu veux mon avis: ça prend tout de même un peu de mise en

scène et de trucages, " la science-fiction " ou " le fantastique " , enfin...

appelles-ça comme tu voudras: à ce niveau là, c'est aussi compliqué! J'admire

l'originalité de ton histoire, et je suis prêt à marcher avec toi pour lui faire

prendre corps, mais il va falloir que tu m'expliques mieux: les aventures de "

mutants " , je n'y connais pas grand chose... Évidemment, si c'est toi qui te

charges des élucubrations du scénario, alors j'ai confiance! Je veux bien

essayer de m'y intéresser: ça nous rappellera " le bon vieux temps " !"

 

- " Parfait Jean. J'avoue que je n'avais pas vraiment

pensé graver tout ça sur film avant. Mais je pense que Paule a eu une bonne

idée de t'en parler. Après tout, tu es sûrement le " gars des vues " , comme tu

dis, en qui j'ai le plus confiance... OK, puisque tu veux t'embarquer avec nous

dans l'aventure, viens ici qu'on se serre la main pour sceller notre entente! Je

vais tout te raconter. Promis! Et pas plus tard que tout de suite, tu vas TOUT

comprendre, crois-moi! "

 

Jean prend la main tendue de Paul en riant. Aussitôt, il se sent envahi par une averse d'images, d'impressions, de sons et de souvenirs

vivants, qui se déversent pêle-mêle de la mémoire de Paul. "Hein!?" Fait Jean, qui

écarquille les yeux et dont l'expression enjouée change tout d'un coup, pour devenir

complètement abasourdie. Il redresse la tête, place son autre main sur son poignet

et commence à balbutier des mots inintelligibles.

 

- " Et c'est reparti, une fois de plus! Tout à l'heure,

Isabelle ce sera ton tour. Quand tu seras toute seule avec nos deux héros, je

suis certaine qu'ils se feront un plaisir de t'initier toi aussi, tu ne perds rien

pour attendre! Pour toi, la belle Claudine va sûrement accepter de se mouiller

aussi. Après tout, en ce qui te concerne, c'est surtout elle qui est importante!

En attendant, laissons ici nos deux conspirateurs et faites-nous visiter votre

terre, madame Christiane; Marie-Elfe m'en a tellement vanté les charmes! "

 

 

 

 

<> POUSSES!

 

- " S'il-te-plaît Paule, pourrais-tu nous rapporter le

chaudron d'eau qu'on a mis à chauffer tout à l'heure sur le poêle du gazebo?

Merci. "

" Alors Claudine, comment ça-va? Et Emmanuelle? Est-ce qu'elle a hâte de sortir? Tes eaux ont crevé, alors c'est aujourd'hui le

grand jour! Tu vas voir: tout va très bien se passer. Tu es en pleine forme. Les

muscles de ton ventre et de tes cuisses sont bien fermes. On est là, avec toi.

Tu es bien confortable? Ton dos est bien soutenu? Oui. Parfait... Détends-toi...

"

...

" Tu restes toujours bien en contact avec elles, hein

Paul? En tâtant ton bas-ventre, Claudine, j'ai l'impression qu'Emmanuelle n'est

pas encore positionnée correctement pour sortir. Alors n'essaies pas encore

de forcer tout de suite, sinon elle va se présenter par le siège. "

" Ne t'en fais quand même pas pour ça, ma belle. Paul

et moi on va lui faire comprendre qu'elle devrait se retourner. Je vais l'aider

aussi par des petites pressions bien placées sur ton abdomen. Ensemble,

essayons tous les trois de nous imaginer et de nous visualiser en position

foetale en train de nous retourner dans l'eau. J'espère qu'Emmanuelle va

capter l'image et comprendre le message. "

...

" D'après l'impression qu'elle nous renvoie, je sens

qu'elle a bien compris. Elle gigote déjà pour changer de position. Tout va bien:

je sens que mon cordon, ou plutôt son cordon... n'est pas entortillé autour du

cou. "

...

" Respires calmement Claudine. Toi aussi Paul. Aides

ta belle à prendre un bon rythme. Essayez de bien vous détendre en attendant

la prochaine contraction. Tes lèvres ne sont pas encore suffisamment

ouvertes pour commencer à pousser tout de suite, Claudine. "

...

" Merveilleux, Emmanuelle a réussi à se retourner.

C'est quand même extraordinaire de pouvoir communiquer aussi bien avec

l'enfant qui va naître! Depuis près de quinze ans que je suis sage-femme, je

n'aurais jamais pensé vivre une expérience comme ça un jour! J'éprouve

vraiment toute la hâte, la curiosité et un peu l'inquiétude de celle qui va enfin

venir au monde sous peu... Et ça n'est pas rien! Ne t'en fais pas, ma belle

Emmanuelle, on est avec toi. On t'attends. Tout va très bien. Maman ne force

pas encore pour te faire sortir. Mais ça va venir. Ne t'inquiètes pas, sa

dilatation n'est pas encore suffisante. "

...

" Continuez à respirer bien régulièrement les amis. La

prochaine contraction est pour très bientôt... Cette fois tu peux commencer à pousser un peu Claudine, la dilatation est presque parfaite. L'ouverture est

rendue assez grande... Bon, c'est beau; vas-y. Ahan! Ahan! Ok, maintenant,

on se détend. On respire à nouveau calmement... comme ça... c'est beau.

Éponge un peu le front de Claudine, Paul. Merci, ça fait du bien. Relaxez... "

...

" La prochaine contraction approche. Ok. Ahan! Ahan!

Pousses bien fort ma belle Claudine. Emmanuelle s'est très bien placée, tu ne lui fais pas mal du tout. Pousses Claudine! Pousses Emmanuelle! Bon... Ça va

très bien. Maintenant détendez-vous, respirez calmement... Bien... À la

prochaine contraction, je devrais commencer à voir un peu le haut de ta tête,

Emmanuelle. "

...

" Bon. On sort encore un petit peu plus, Emmanuelle...

C'est ça, Claudine. C'est ça... Pousses! Pousses! Encore. C'est ça... Bon. Ok,

maintenant, relaxes un petit instant... "

...

" Ok, on remet ça Claudine. Pousses! Pousses! Toi

aussi Emmanuelle, vas-y. Forces fort pour aider maman. Ahan! Ahan! C'est

beau les amies, on se relaxe.... on se relaxe... Régulier, la respiration, régulier.

Bien. Les contractions vont commencer à se rapprocher de plus en plus. "

...

" Ok? ahan! Ahan! C'est reparti! On force... Vas-y Claudine... Toi aussi Emmanuelle... Encore.. Encore... Bon, c'est beau... Ok,

maintenant on relaxe. Ok... On respire bien... "

...

" Prêtes? Allez-y, quand vous voudrez! Je t'attends

Emmanuelle... Ma tante Isabelle est prête à te recevoir... Bon. Un dernier

sprint. Ok? .... on pousse! On pousse... ça s'en vient... Encore... Encore un

peu... Bravo-o-o... Ça y est...! Oh, elle est mignonne comme tout... Bonjour

Emmanuelle! Bienvenue dans notre monde! Paul prends les ciseaux et coupe

nous le petit cordon... Ok, là... Merci. Petits noeuds... Tiens, voilà... Claudine...

Prends-la sur ton sein... Allez, Emmanuelle, donnes un petit vagissement à

Maman... Oh, quelle belle voix! Merci! Faites connaissance. C'est ça...

Maintenant, déten-en-en-dez-vous, toutes les deux... Vous l'avez bien mérité! "

...

" Oui Emmanuelle, c'est bien lui ton papa Paul. Tu peux

le regarder. Ne sois pas gênée... Je sais que vous vous connaissez déjà assez

bien, même si c'est la première fois que vous vous voyez pour vrai... de vos

propres yeux... Est-ce que les yeux de maman te l'avaient déjà bien montré,

Emmanuelle... C'est assez ressemblant? Allez Paul, prends-la dans tes bras;

soutiens-lui bien la tête... Ok, comme ça... c'est bon. Comme elle te dévore des

yeux! Qu'est-ce que tu es en train de lui raconter là? "

...

" Il y a un plat d'eau chaude tiédie à point ici;

approches et je vais t'aider à la laver comme il faut, pendant que Paule va

s'occuper de maman Claudine. "

 

 

 

 

 

<> " MÉDECINE " IDÉALE

 

- " Décidément, elle n'habite pas dans un taudis, la

fameuse doctoresse Landré!"

 

- " Oui, c'est vrai: joli petit shack! Impressionnant

comme propriété! Mais, ne t'en fais pas pour ça, Isabelle, ça lui est venu par

héritage. En fait, elle-même est beaucoup plus simple et accessible que sa

demeure! De toute façon, elle a un respect absolument total pour Claudine,

Paul et Paule. D'ailleurs, quand Claudine devait accoucher, c'est d'abord à

Denise qu'elle avait pensé faire appel pour l'aider. Mais, malheureusement

pour elle et heureusement pour toi peut-être, la doctoresse Landré n'est pas

revenue de chez les Inuits en temps... "

" Alors si Paule t'a dit qu'elle s'était entendu elle-même

avec Denise pour que tu viennes ici et que tu t'occupes de diriger

l'accouchement, je crois que tu peux avoir confiance: ça n'est certainement

pas une mise en scène de la corporation des médecins destinée à te piéger!

La doctoresse Landré, même si elle ne m'a jamais rencontré vraiment, je la

connais tout de même un peu, par ouï-dire mettons... De toutes façons, nous

sommes rendus, descendons et tu verras bien! "

 

Jean stationne sa voiture en face de la maison; il descend

et se dirige vers le porche d'entrée, accompagné par Isabelle. Ils vont frapper à la

porte quand celle-ci s'ouvre devant eux et c'est Paule qui leur saute dans les bras.

 

- " Bonjour les amis! Ah enfin vous voilà! Je vous

attendais avec impatience. Entrez! "

" Jean et Isabelle, je vous présente la doctoresse

Denise Landré, votre hôte, de même que Jacqueline et Ray, ses gens de

confiance. Dès qu'ils reviendront de leur expédition de chasse, vous pourrez

aussi faire la connaissance d'Ismaël et Olivier, nos petits Inuits de service!

Vous prendrez bien un petit café, je viens tout juste d'en faire! Venez, on a tant

de chose à se raconter! "

 

Paule entraîne vivement les nouveaux arrivants vers la

salle à manger en les tenant tous les deux par la taille. Denise s'assied en face

d'eux pendant que Ray et Jacqueline s'occupent de servir du café à tout le monde.

 

" S'il-vous-plaît, Isabelle, racontez-moi un peu

comment s'est déroulé la naissance d'Emmanuelle, parce que le récit que Paule a pu m'en faire était... comment dire, très sommaire... Le peu qu'elle a pu me raconter a simplement réussi à piquer ma curiosité. Je connais bien Claudine et Paul, pour ce qu'ils ont, de spécial... disons. Alors j'aimerais

beaucoup que vous me racontiez vous-même comment s'est déroulé

l'accouchement "historique". D'autant plus que, d'après ce que Paule m'a

raconté, l'embryon qu'elle porte elle-même serait lui- aussi doué de facultés à peu près identiques à celles d'Emmanuelle... "

" Paule voudrait que vous l'accouchiez. Parfait. Je vous

offre avec plaisir ma maison et mon humble collaboration pour ce faire. Je

compte sur vous pour prendre le contrôle le moment opportun; Paule a une

parfaite confiance en vos compétences. Je l'ai moi-même examinée ce matin

et elle m'a paru en pleine forme physique. Je sais bien qu'ici, dans le sud, les sages-femmes ne sont pas reconnues, mais je reviens tout juste d'un séjour

dans le grand-nord, chez les Inuits, et j'ai pu rencontrer là-bas plusieurs sages-femmes qui font régulièrement des accouchements. Très bien et en

toute légalité... Comme quoi, le primitif aux traditions inhibantes n'est pas

toujours celui qu'on pense... Tout est relatif. "

" Je suis moi-même médecin diplômée et reconnue,

alors je peux bien prendre la responsabilité officielle de l'accouchement, au

cas ou il adviendrait un problème nécessitant une entrée d'urgence à l'hôpital.

De toutes façons, j'ai bon espoir que tout va bien se passer. Après tout,

l'accouchement c'est un phénomène tout ce qu'il y a de naturel: les femmes

ont su accoucher bien avant que les hommes pensent à inventer la médecine!

"

" En ce qui me concerne, les accouchements, j'en

connais en fait si peu de chose: il y a longtemps que je suis sortie de l'école

de médecine et j'ai rarement eu l'occasion d'en vivre pour vrai. À part celui de

mon Olivier, bien sûr! Mais ça, c'est une autre histoire... je pourrai vous la

raconter un de ces jours. Au des derniers mois par contre, j'ai eu plus d'une

fois l'occasion d'assister des sages-femmes inuits en action, alors si vous

voulez de moi comme assistante, j'en serait ravie. Plus tard, si vous voulez,

quand tout sera fini, je suis bien prête à témoigner ouvertement, et à qui vous

voudrez, que c'est bien par vous, sous ma surveillance si vous voulez, que tout aura été fait. Et " bien fait " , je n'en doute pas! "

 

" Excellent! Excellent! Tu vois Isabelle que j'avais

raison, Denise, (je peux vous appeler Denise?) est vraiment " une médecine " idéale! Alors mesdames et monsieur, en grande première mondiale, si vous

voulez, je peux vous montrer les images vidéo que j'ai tournées lors de

l'accouchement de Claudine! Un peu de mon " cinéma-vérité " , ça devrait vous

permettre de partager quelques connaissances de base concernant le

phénomène " mutants " . Où est-ce qu'on peut s'installer pour ça? "

 

À la demande de Denise, Ray guide Jean jusqu'au petit

vivoir où sont situés le magnétoscope et la télévision de la maison. Tandis que Jean

prépare son vidéo, les autres viennent prendre place sur le tapis devant le téléviseur

et dans le fauteuil moelleux qui lui fait face. Jacqueline est allée chercher un grand

plat de croustilles et chacun se prépare pour la "grande première".

 

 

 

 

<> TOUTE SEULE

 

- " Bonjour Paule! Comment ça va ce matin, Madame

La Grande Cachottière? Alors, comme ça Madame a des contractions en

pleine nuit, à l'improviste, Madame va n'importe où, et Madame accouche

dans le premier hôpital venu, en cachette, sans prévenir, ni les amis, ni même

le papa... Franchement, c'était quoi l'idée? Dire qu'on était descendu tous les

trois de notre petit paradis du nord, qu'on est resté en ville depuis déjà une

semaine, pour pouvoir être là et t'assister pendant l'accouchement. On t'avait

pourtant bien avertie d'avance qu'on comptait être là pour ton accouchement!

Mais voilà, pendant toute la semaine, madame Paule s'est déguisée en courant

d'air! On va chez elle: personne. On lui téléphone: on n'entends jamais sa voix

que sur le répondeur. On laisse des messages: jamais de rappel. "

" Je commençais à être inquiète alors j'ai appelé à

l'Institut, puis chez Denise, pour savoir où tu étais. La docte Denise Landré était encore partie chez les Inuits, puisque tu avais fini par lui dire que "

finalement, tu ne pensais plus avoir besoin de ses services pour ton accouchement " parait-il, mais Jacqueline m'a tout de même dit qu'elle avait

parlé à Madame Paule au téléphone le matin même, que d'après ce que

Madame Paule lui avait dit, "tout allait très bien pour Madame Paule... Que

Madame Paule devait rappeler dès qu'il y aurait du nouveau." Ça m'a un peu

rassurée, bien sûr, mais... "

" Et pourquoi se donner tout ce mal? Pour rien?! Je

sais bien que dans le fond, chaque femme voit l'accouchement à sa façon,

mais enfin... "

" Quand tu m'as finalement appelée ce matin. Que tu as commencé à me raconter que tu avais accouché cette nuit... Ici... Toute

seule. Avec le premier médecin généraliste venu... L'interne de service, quoi! Médecin que tu n'as d'ailleurs rencontré pour la première fois que pour ton

accouchement lui-même... Mais, " qu'en fait, tout c'était vraiment passé

exactement comme tu l'avais toujours souhaité " ! J'étais persuadée que tu me

faisais une farce! Même quand tu m'as passé l'infirmière de garde et qu'elle

s'est mise à me parler du " gentil docteur... A'isss " ; pour qui " accoucher Madame cette nuit avait été un petit accouchement tout simple! Sans aucune complication.>> Qu'il lui avait même dit que tu avais fait ça, " toute seule,

comme une grande! " D'ailleurs le bon docteur " A'isss " était déjà reparti. Lui

qui était toujours " d'une telle délicatesse " , s'il vous plaît! " Il l'a accouchée

pratiquement sans lui toucher " encore! " Madame a vraiment tout fait toute seule! Comme une vraie Haïtienne... " Ha, tiens donc, vous m'en direz tant!

J'ai encore pensé pendant de nombreuses minutes que tu avais drôlement

bien manigancé ta blague! Mais assez râlé: l'important c'est que tu sois bien

et ton enfant aussi. S'il-te-plaît, racontes-nous tout, maintenant qu'on est là! "

 

- " Baptiste. Le docteur Baptiste, c'est un haïtien. Comme l'infirmière de garde à ce moment là d'ailleurs. Et c'est vrai qu'il est

très gentil! Tu vas l'adorer. Et l'accouchement s'est effectivement très bien

passé. J'ai pu avoir un accouchement parfaitement naturel. J'étais toute seule

avec le docteur Baptiste, comme je lui avais demandé en arrivant. Merci

encore, docteur Baptiste! Tout s'est passé exactement comme je l'avais

souhaité. "

" Je n'ai pas averti personne, parce que... parce que pour moi, l'accouchement c'est personnel! Ça se vit toute seule, bon! Moi et

mon enfant, c'est tout! Et avec juste un brave médecin à portée pour couper le cordon et faire des noeuds (et puis, on ne sait jamais). Comme tu vois,

même quand j'essaie de m'assumer, j'ai toujours tendance à me sentir un peu insécure... Je ne suis pas aussi forte que toi, moi! Je ne suis pas toujours

aussi sûre de moi, moi! Je voulais avoir un sympathique médecin à portée,

mais il fallait qu'il se borne à assister. Faire ce que je lui dit. Qu'il s'occupe du

cordon mais qu'il me laisse accoucher, sans donner continuellement des

ordres comme s'il se prenait pour un fier capitaine à la tête de son armée! "

" Avec personne d'autre autour pour me déconcentrer,

me dévisager pendant que je peine comme une bête! Accoucher, c'est pas un

show! N'en déplaise à tous les cinéastes du monde, Jean y compris! "

" Je ne voulais voir personne autour! Surtout pas vous

autres, toi et Paul! J'avais besoin de le mettre au monde toute seule, cet

enfant-là! D'abord, quand je l'ai fait, il y a neuf mois, je savais ce que je faisais

et je voulais l'avoir! Je voulais qu'il soit MON enfant, pas celui d'un " chum " , pas celui de la bonne sage femme, pas celui de ma chère bonne amie la "

Grande Claudine " , pas celui de son père non plus, même s'il est... un mutant

lui aussi. Surtout, s'il est mutant lui aussi en fait! Mon petit René (il s'appelle

René et c'est bien un "il") et moi, après ces neuf mois à vivre ensemble, l'un

dans l'autre (toi, tu sais bien ce que je veux dire, n'est-ce pas Claudine?), je

me suis sentie... comment dire? très... possessive... Je ne trouve pas d'autre

mot. "

" Je crois que dans le fond, même si je n'en étais pas

vraiment consciente, j'ai toujours été un peu jalouse de cette relation

privilégiée qui existe entre Paul et toi... et avec Emmanuelle aussi maintenant,

je l'ai bien vu. Vous ne m'en voulez pas trop, j'espère? "

" Mais maintenant, je suis on-ne-peut-plus contente

que vous soyez venus! Donnez-moi la main, tous les deux, que l'on puisse se

communiquer vraiment toute la joie de ces retrouvailles! Vous allez me

raconter vos premiers mois de vie à trois. De mon côté, je vais vous montrer

une avant-première de mon cher ange. Je peux vous aussi parler de ma propre " vie à deux " avec René dans mon ventre. Et pour finir, si tu veux, dans ma

tête, je pourrai aussi te " présenter " le bon docteur " A'isss " comme tu dis.

La garde doit m'amener René d'un moment à l'autre pour que je lui donne le

sein. Elle est venu le chercher tout à l'heure pour le laver. Vous verrez comme

il est adorable. Tout le portrait de sa mère, quoi! Ah, et il est... doué... du même

don que son père bien sûr... Quand il s'en va, c'est... c'est exactement comme

si on m'enlevait une partie de moi-même, c'est bien simple! "

" Mais de toutes façons le voici en chair et en os: c'est

l'heure du lunch pour monsieur René! "

" Merci garde. Parfait, je le tiens bien. Je ne devrais

pas avoir trop de difficulté à le nourrir: d'après ce que j'ai vu ce matin, il a déjà

un très bon appétit. Je vais le nourrir tout de suite et je vais le garder pour

l'endormir après. Dans le jour j'aime mieux la garder avec moi. Bien. Merci, à

tout à l'heure. Pendant sa tétée, Claudine racontes-moi un peu comment ça va

pour vous avec Emmanuelle. À quoi puis-je m'attendre avec mon propre petit

mutant d'amour? "

 

- " Une enfant comme Emmanuelle, c'est un parfait

délice! On la touche et on sait illico tout ce qu'elle ressent, Éprouve ou pense.

D'un autre côté, on peut lui suggérer facilement toutes sortes d'images et de

sensations, d'impressions et de sentiments. La communication avec elle est si intense... Bien sûr, on n'échange pas encore vraiment ensemble de conversations intérieures avec des idées-mots; pas beaucoup plus que quand

je la portais, même si l'éventail des mots qu'elles comprend et retient

s'agrandit avec une rapidité impressionnante. Elle apprends à toute allure et

moi-aussi... à mon rythme de tortue... Elle m'a amenée à vivre une façon toute

simple d'aborder univers, somme toute encore non-verbale, absolument

fascinante. Elle a un regard tout à fait clair... comment dire... perçant,

"décapant" même sur les gens, les choses et les situations! Et quelle

sensibilité auditive j'ai avec elle!. Par elle, j'entend les paroles comme une

sorte de musique... C'est bien simple: en fait tous mes sens en prennent un

sérieux coup de jeunesse quand on se touche! C'est absolument grisant! Même que c'est parfois assez déroutant... Si on conjugue ensemble nos

quatre oreilles, ça donne une perspective sonore... inouïe, c'est bien le mot!

En connectant ses deux lobes, notre vieux cerveau a intégré les trois

dimensions de l'espace; qu'est-ce qui va sortir de la connexion de deux, trois

ou X mutants humains ensemble? Est-ce que le produit sera toujours

simplement égal à la somme des parties? Rien n'est moins sûr... Comme dirait

la docte Denise: nos pauvres cerveaux de dinosaures vont avoir de sérieux

apprentissages à faire, côté intégration des sensations! "

" Avec un bébé mutant, on est constamment confronté

avec l'inimaginable! Et le pire c'est qu'apprivoiser l'inconnu, c'est toujours tout

naturel pour lui! Une surprise n'attend pas l'autre. Autant pour moi que pour

Emmanuelle. Pour toutes sortes de raisons d'ailleurs. Par exemple, je me

rappellerai toujours de la première fois où Emmanuelle m'a transmis

l'impression très nette que je venais de " faire pipi dans ma couche " . Sans y

penser, elle m'avait transmis la sensation parfaite du liquide chaud qui

l'inondait! "

" Mais rassures-toi: aujourd'hui, la vie avec elle est

déjà beaucoup plus facile. Ainsi, elle n'a maintenant que quatre mois à peine

et il est déjà très, très rare que nous ayons à changer sa couche, pendant le

jour. Je n'ai qu'à lui toucher la peau n'importe où pour savoir si elle a envie. Il

me suffit alors de l'asseoir sur son petit pot! Au début, pour lui communiquer

ce que j'attendais d'elle, je l'ai amené avec moi à la salle de bain et quand elle

m'a sentie faire pipi dans la toilette, elle a aussitôt fait de même dans son petit

pot. Aujourd'hui elle n'est donc pratiquement plus incontinente, dans le jour

tout au moins.... Pour parler comme à l'Institut, on dirait que je lui ai appliqué

un traitement de " bio-feedback effectif " ... mais pour mutants seulement! "

" Actuellement, comme je la nourris au sein, nous

sommes encore en contact tactile prolongé très souvent. Je ressens alors

comme parfaitement mien tout le plaisir que je lui donne, ça en devient

presque gênant parfois, parce qu'à cet âge-là, la tétée, c'est un véritable

orgasme! "

" À part de ça, je me suis aperçu que je sers

maintenant de pont pour permettre la communication entre elle et quelqu'un

d'autre. Tout comme quand elle étais dans mon ventre! Souvent, j'ai même

l'impression que maintenant je peux "communiquer" un peu par le toucher moi-même avec d'autres personnes que Paul ou Emmanuelle sans l'aide de

mes deux mutants! C'est peut-être à cause du fait que je lui donne encore le

sein. Je ne sais pas. Cet été en tout cas, ça fonctionnait assez bien avec Jean,

Christiane et Elfe, à chaque fois qu'on a essayé, quand ils venaient passer

quelques jours à leur maison sur " la terre " . J'espère que je ne vais pas

perdre mon nouveau don après. C'est une perspective qui me fait peur... Par

égoïsme pur et par peur, je vais donc probablement la nourrir au sein encore

plusieurs mois! Après, on verra... "

" Depuis qu'on est à Montréal, on habite chez Jean. Tu devrais voir la relation privilégiée qui s'est établie entre Emmanuelle et la

petite Elfe! Quand elles se sont touchées pour la première fois, Elfe a d'abord

sursauté. La communication directement avec Emmanuelle est tellement plus

nette que quand je lui servais de canal! C'est comme rencontrer quelqu'un en

personne plutôt qu'au téléphone! Elle a prestement retiré sa main, puis elle l'a

rapprochée timidement. Elle est restée ébahie plusieurs secondes; les yeux

grands comme... comme des soucoupes, c'est bien simple! Mais il fallait voir

l'expression rigolote qui lui est venue, quand Emmanuelle a commencé à jouer

avec ses petits pieds en glougloutant! Maintenant elles sont devenues

inséparables! Relation privilégiée donc, entre Emmanuelle et toute la famille

Major en fait: Elfe, Christiane et même Jean ont été littéralement séduits! "

" C'est toi Paul, qui me disait que l'évolution de ses

rapports avec les autres te rappelait les premiers mois après ton réveil à

l'Institut. tu me disais que, la première vague de surprise passée, avec la

curiosité il se développait spontanément une sorte de confiance très spéciale.

Une " empathie infinie " , comme disait Glen, ton chaman. "

" Bla, bla, bla. O.K. Paul! Tu as raison. Décidément, je

suis vraiment incorrigible! Ah, il y a de ces jours, comme ça, où je comprends

pourquoi vous me traitiez de bavarde à l'institut! "

 

Claudine et Paul, qui se tiennent par la main, comme

toujours, se penchent sur le lit de Paule et lui donnent à tour de rôle un long baiser

de retrouvailles. Puis ils s'assoient tous deux sur le rebord de son lit et ils prennent

ensemble la main que leur tend Paule.

 

 

 

 

<> EN ROUTE

 

- " Décidément Paul, elle est vraiment au bout du

monde, votre Terre! À chaque fois que je fais le parcours, il me semble que

c'est un peu plus long! ... C'est encore loin? "

 

- " On devrait arriver dans... disons, à peu près une

heure trente. Mais on va s'arrêter d'ici cinq minutes pour manger. À

l'Annonciation, il y a un merveilleux petit restaurant, qui sert de très bons

repas, pas trop chers et de l'excellent café. Jean s'arrête toujours là, lorsqu'il

fait la route et je vais l'imiter. Je comprends qu'Emmanuelle a bien besoin

qu'on la mette sur son petit pot au plus tôt, sinon elle va finir par faire dans sa

couche et je sais qu'elle trouve ça très désagréable et humiliant. Retiens-toi

encore un tout petit peu ma grande, ce ne sera pas long, papa a bien besoin

de faire une petite halte lui-aussi. Je vais te faire goûter tout ce que je vais

manger de bon, c'est promis! ! Tu vas voir comme c'est agréable de bien

bouffer! Et, je suis sûr que ta gourmande de maman va te communiquer avec

joie tout le plaisir qu'elle va avoir à s'empiffrer elle aussi! Même que son lait va en être meilleur que jamais! "

" Je suis crevé. Il faut dire que je n'ai pas conduit

d'auto très souvent pendant tout le parcours à partir de Montréal. Je faisais

habituellement le trajet en autobus, ou sur le pouce, ou alors je montais avec

un autre associé de la Terre avec qui je partageais généralement la conduite.

Comme célibataire, habitant une grande ville, j'ai toujours préféré utiliser le

métro ou un taxi à Montréal et ne pas m'embarrasser d'une auto, avec toutes

les complications que cela suppose en hiver... Je ne voulais pas contribuer à

la pollution de la ville non plus. Donc, pour monter sur la terre, la plupart du

temps je dormais dans l'autobus jusqu'à Grand-Remous et quelqu'un venait

habituellement me chercher là, ou alors je faisais le reste sur le pouce. "

" Mais depuis que je suis devenu... une famille,

demeurant à la campagne en plus, il est bien évident qu'il nous fallait une

voiture! Elle n'est pas ce que je pourrais appeler " un bolide " , mais pour le

moment je crois qu'elle fera l'affaire. Quand j'ai serré la main du vendeur hier,

tu sais que je l'ai sondé, de l'intérieur. Il n'a pas trop sursauté. Il a comme

pensé qu'il parlait tout seul dans sa tête ou qu'il faisait simplement une espèce

de rêve éveillé. Il a donc marché tout naturellement. En même temps, je lui ai

dit qu'il me fallait absolument une " bonne voiture " pas trop chère, pour faire " l'achat du siècle " , il a immédiatement visualisé celle-ci. Aussi, quand nous

sommes sortis dans son stationnement et qu'il m'a montré ce petit " chameau

" , tout blanc, propre mais l'air de rien, en même temps que trois autres

véhicules usagés, plus luxueux mais plus dispendieux évidemment, je l'ai

reconnu tout de suite. La transaction conclue, quand je lui ai serré la main de

nouveau avant de partir, j'ai su qu'il pensait vraiment que je venais de faire une

affaire en or. "

" Bon, "Le Versant Nord, Fine Cuisine", nous y voilà. "

 

Paul stationne la voiture devant le restaurant, puis il prend

le petit pot d'Emmanuelle et le sac de couches propres sur la banquette arrière

pendant que Claudine sort de l'auto en tenant la petite dans ses bras.

 

" Hum... comme ça sent bon! Je vais aller tout de suite à la toilette pour changer la couche d'Emmanuelle, avant que ses écluses ne

craquent, la pauvre chérie! Commandes à dîner pour moi pendant ce temps-là,

je suis affamée. Je me fie sur toi: tu connais mes goûts aussi bien que si

c'étaient les tiens... Alors pour moi ce sera quelque chose de rapide mais

copieux, avec une bonne soupe chaude pour commencer. Et pour boire, pas

de café mais un grand verre de lait, s'il-te-plaît! Merci, à tout de suite. "

 

 

 

 

<> UN GRAND, GRAND GARS

 

- " Bonjour Miche. "

 

- " Bonjour Paul. Comment ça va aujourd'hui? Le

voyage à Montréal s'est bien passé? Alors, vous avez assez fêté en ville? "

 

- " Oh non. On a été bien sages. En fait on a passé la

semaine avec une bonne amie qui vient d'accoucher. Alors ni elle ni Claudine

ne pouvaient faire trop d'excès: tu sais ce que c'est quand on allaite, alors je

leur ai donné le bon exemple. Pourquoi tu ris Claudine? Oh j'ai bien bu

quelques petits verres de vin de temps en temps. Mais c'était mon soporifique

à moi pour réussir à me rendormir la nuit. Bref, une semaine avec beaucoup

de catinage et de changements de couches, quoi! Avec deux jeunes enfants

qui se réveillent régulièrement pour la tétée pendant la nuit, on a eut une

semaine de sommeil difficile. En plus, depuis que je suis déménagé ici, j'ai

perdu l'habitude du bruit de la ville et ça me prenait toujours une éternité pour

me rendormir! Mais ça ne fait rien, Je vais me rattraper cette semaine! Ah oui

Miche, as-tu vu passer d'autre monde de la Terre cette semaine? "

 

- " Juste le grand, grand gars de votre " gang " . Je ne

me souviens plus de son nom... Il est arrivé pas longtemps après votre départ,

la semaine dernière. Il est passé encore ce matin. Il m'a dit qu'il comptait

rester dans le coin encore un petit bout de temps. Du moins c'est ce qu'il m'a

dit. "

 

- " Parfait, on va aller le voir demain. Merci et à bientôt.

"

 

- " À bientôt et bonne année. "

 

Âgée d'environ 55 ans, Miche, de son vrai nom Micheline,

est maintenant propriétaire du "dépanneur" du village. Paul et les autres gens de la Terre vont souvent s'approvisionner chez elle. Elle opère ce commerce depuis

quelques mois déjà. Avant d'en faire l'acquisition, elle était institutrice pour les

enfants du village. L'hiver dernier, elle s'est remariée. Or, le printemps suivant, son

mari, qui est biologiste de formation, a vu son contrat se terminer sans être

renouvelé. Récession oblige. Micheline et lui ont alors pensé acheter le dépanneur,

à vendre depuis deux ans déjà. De cette façon, ils se trouveraient à lui créer un

emploi fiable même si toutes les compagnies et les ministères s'entêtent à ne plus

engager personne.

 

Cette année, Micheline s'est pris un an de congé

sabbatique. Elle peut donc aider son mari pour redémarrer le commerce.

Heureusement, Micheline a toujours été une excellente institutrice et tous ses

élèves l'adoraient. Heureusement, parce que le dépanneur du village marchait alors

très peu et il avait fallu la popularité exceptionnelle de Miche auprès des jeunes et

de tous ses anciens élèves pour relancer le commerce. En effet, le coeur de Marie-Paul, l'ancienne propriétaire, avait cessé d'y être quand elle avait appris que son

mari souffrait de cancer généralisé. Elle avait négligé son commerce et les ventes

avaient périclité.

 

Après avoir fait quelques achats, Paul et "ses femmes",

comme aurait dit Jean, repartent pour son "Vaisseau Spécial".

 

- " Dis-moi Paul, qui c'est " le grand, grand gars " de la Terre? Est-ce que je le connais? "

 

- " Jacques. Jacques Dubé. Ça doit être Jacques: avec

ses 6 pieds et 6 pouces, c'est sûrement lui le " grand, grand gars " de la Terre.

Non, je ne penses pas que tu le connaisses: tu ne l'as jamais rencontré et je

ne crois pas que l'occasion se soit présentée pour que je t'en touche un mot...

La roulotte verte qu'on voit du bord du chemin du rang sur la Terre, c'est à lui.

Ça fait juste quelques années qu'il est devenu actionnaire de la Terre et depuis

ce temps-là, il est presque toujours parti! Un vrai coup de vent! Maintenant,

par exemple, il revient tout juste d'un contrat de coopérant en Afrique et déjà,

je suis certain qu'il va nous parler de repartir encore! Mais il est très gentil, tu

verras. On pourrais aller chez lui pour l'inviter à passer le jour de l'an avec

nous, comme ça vous pourriez faire connaissance. En attendant, donnes-moi

la main, je vais te le présenter à ma façon... Je revois son sourire narquois et

j'entends son rire sonore assez clairement dans ma tête pour que tu puisses

le reconnaître dès que tu le rencontreras pour vrai. "

 

 

 

 

<> JACQUES LE TÉMÉRAIRE

 

- " Qu'est-ce que je te disais, Claudine: il vient tout

juste d'arriver d'Afrique; on a à peine le temps de l'inviter à prendre un petit

souper d'amitié, que déjà il parle le plus sérieusement du monde de repartir au bout du monde! Un vrai courant d'air. Et instable l'air, en plus! "

 

- " Allons Paul, cesses de râler!

Je suis ici pour au moins une ou deux semaines encore. Après, dépendament

du résultat d'un téléphone, je retourne à Montréal ou je reste ici quelque temps

encore pour profiter un peu de mon "home". Si je vais à Montréal, ce sera: soit

pour y rester un an et étudier pour enfin décrocher un diplôme; soit pour faire

mes derniers préparatifs et repartir comme coopérant une fois de plus. Au lieu

de dire des anneries, finis de mamger ton falafel , si tu veux que tonton

Jacques te serve un bon petit café! "

 

L'interlocuteur de Paul, un homme d'une quarantaine

d'années à la voix très grave mais chaude, s'approche de la petite table oblongue

où sont attablés Claudine et son compagnon. Grand de plus de deux mètres, il doit

marcher le dos légèrement vouté dans cette section de la vieille cantine de chantier

qui lui sert de résidence sur la terre. En effet, Jacques a acheté d'occasion cette

vieille roulotte deux ans auparavant, juste avant de partir en Affrique et il n'a donc

pas eu l'occasion de la réaménager convenablement en fonction de sa propre

taille, nettement supérieure à celles des anciens propriétaires qui avaient encombré

une partie du pLacoët avec des compartiments divers pour gagner de l'espace. Malgré le ton qu'il essaie de rendre bourru, on voit bien à son sourire enjoué qu'il

est dans le fond "un grand tendre". Il s'assied à côté d'eux après avoir rempli leur

trois tasses d'un café fumant qu'il vient de prendre sur un petit poële au gaz trônant

sur un comptoir minuscule coincé entre l'évier et le petit réfrigérateur. À le voir

manilpuler du bout des doigts ses petites tasses espresso, on pourrait facilement le prendre pour un adulte égaré dans une maison de poupée.

 

- " OK, ça va, je n'insiste pas. Mais avant de repartir, au moins racontes-nous un peu comment ça se passe tes contrats de

coopérants. Qu'est-ce que tu faisais exactement en Afrique à ton dernier

voyage? "

 

- " Je m'occupais principalement de l'aspect graphique

et visuel de diverses campagnes d'information nationales. J'étais en fonction

en Ethiopie dans la province du Tigré. Je n'étais pas le seul responsable, en

fait je travaillais toujours en collaboration avec Amadou, un Africain que

j'avais la responsabilité d'entraîner et de former. Au début, il me regardait plutôt aller, sans rien faire, ni même poser de questions. Il n'osait pas je crois. Peut-être que sa foi musulmane lui avait trop bien appris à garder son rang...

Ou peut-être que mes 6 pieds et sept l'impressionnaient... Je ne sais pas. De

toutes façons, je n'ai pas vraiment compris pourquoi et Amadou ne m'en a

jamais parlé, alors je fabule simplement! Mais heureusement j'ai quand même

réussi à le dégêner un peu, assez vite. Une fois qu'il a commencé à se laisser

aller, les choses ont évolué assez vite. "

" Quand j'ai vu qu'il voulait bien prendre sa place et

commencer à dessiner lui-même pour répondre aux commandes, j'ai décidé

de m'effacer un petit peu. On se rencontrait chaque matin au bureau; on discutais ensemble du travail au menu de la journée, des problèmes à

résoudre, des solutions possibles, puis je le laissais généralement se charger

de la réalisation proprement dite; j'en ai profité pour parcourir tout le pays de

fond en comble en jeep avec mon chevalet, mes couleurs et un appareil-photo.

"

" J'ai constitué toute une banque d'images locales et

régionales, bien classées et répertoriées pour Amadou. Le soir même, ou

parfois après quelques jours, dépendamment de la distance à laquelle je me

rendais, je regardais avec lui ce qu'on avait fait tous les deux; on en discutais;

de son côté, il m'aidait à identifier ce que j'avais vu; du mien j'évaluait le degré

de réussite de son travail; parfois, j'apportais moi-même des modifications à

ses essais; la plupart du temps, c'était lui qui s'en chargeait; je l'aidais à

terminer ce qu'on s'était fixé plus tôt; à de rares occasions on se rendait

compte tous les deux que ça ne pouvait pas marcher, alors on décidait de tout

recommencer à zéro. "

" Au début, il se faisait en fait plus de travail effectif le

soir et la nuit ou la fin de semaine que durant le jour pendant la semaine, mais

ça n'a pas duré longtemps: Amadou était vraiment très doué finalement! Oh il avait bien sûr encore tendance à se sentir très insécure et ma tâche la plus

ardue, fut sans conteste celle de lui apprendre à apprécier la qualité de son

travail sans se laisser dénigrer par des supérieurs hiérarchiques qui, de

toutes façons, n'y connaissaient rien! Je crois que je les ai tous surpris quand

j'ai commencé à discuter avec les bonzes de l'administration et à rejeter

plusieurs remarques faites à l'endroit de son travail. C'était rendu que même

son supérieur immédiat, monsieur Ali, avait peur de moi, le " redoutable géant étranger " : j'avais osé tourner en ridicule une de ses critiques

particulièrement oiseuses, donc j'étais peut-être susceptible de

recommencer... devant témoins cette fois, sait-on jamais ! Cette fois là, je ne

l'avais pas fait devant Amadou, ni devant aucun de ses confrères, mais seul à seul avec lui, Ali, sinon il m'en aurait sûrement voulu à mort! "

" Cette fois là donc, il avait compris que je ne

m'embarrassait pas de ma propre " réputation " , que je m'en sacrait en fait,

mais que je n'étais pas vraiment méchant, puisque j'avais pris soin de faire

mes critiques en privé... Je lui ai démontré en deux temps trois mouvements

que je pourrait facilement le tourner en tête de Turc devant ses employés ou

même devant ses propres supérieurs s'il le fallait... qu'Amadou travaillait très

bien, et que la qualité de son travail ne pouvait qu'honorer son service à lui,

Ali... qu'Amadou et moi étions devenus de bons amis... que j'étais toujours

prêt à défendre un ami accusé injustement... et qu'enfin qu'Amadou et moi ne

demandions pas mieux que devenir SES amis à lui également. À partir de ce

moment-là, le climat de travail dans notre service est devenu particulièrement

serein et l'esprit de collaboration inter-équipe exemplaire! M. Ali avait bien sûr

plus tendance que jamais à fuir ses responsabilités, mais à part ça, tout allait

à merveille! "

 

- " Comme ça, tu as eu l'occasion de parcourir tout le

pays; alors comment c'est? Désertique j'imagine? "

 

- " Oui, c'est très désertique. Mais ça n'empêche pas

que tu rencontres du monde absolument n'importe où: tu es au milieu de nulle

part, tu t'arrêtes après des heures et des heures de route dans le désert sans

avoir rencontré âme qui vive, et ça ne prend pas un quart d'heure que tu

t'aperçois qu'il y a une famille de campée à quelques centaines de mètres à

peine; qu'un groupe de nomades est aussi à portée de voix, etc... Où que tu ailles, tu peux être à peu près certain de toujours pouvoir trouver quelqu'un de

tout près! C'est ahurissant! Ce qui ne m'empêchait pas de me sentir assez

seul quand même: la presque totalité des habitants des campagnes ne

comprennent pas un traître mot de français ou d'anglais. "

" Ah et puis quand je repense à toute la misère que j'ai

eu l'occasion de voir, j'en ai encore des sueurs froides et je sais qu'il faut

absolument que j'y retourne... "

 

- " Mais dis-moi, Jacques: d'après ce que les gens te

disient et d'après ce que tu as pu voir dans tes safaris-images, la misère, tu

crois qu'ils vont s'en sortir, ou si c'est irrécupérable?"

 

Jacques s'est levé et tout en demeurant attentif à la

question de Claudine, il s'est levé et va rajouter une bûche bois sec dans le gros

poële à combustion lente qui occupe le centre de la roulotte et dont la chaleur

bienfaisante réchauffe l'air froid du matin. Il fourrage maintenant dans le grand

coffre fourre-tout qui lui servait de siège l'instant d'avant.

 

- " J'avoue que je ne le sais pas vraiment. Par certain

côtés, tu as parfois l'impression de vivre au Moyen-Age, ou dans l'Antiquité,

quand ce n'est pas la préhistoire! "

 

Le visage de Jacques s'éclaire d'un sourire quand il met

enfin la main sur un gros album photos ficelé serré parce que tout rondouillard à

force d'être plein. Il referme son coffre et se rassied en démaillotant son trésor...

 

- " Regardez, j'ai plein de photos sans Âge dans mon

album. Des fois, par contre, et peut-être précisément à cause de cet

environnement sec et sans vie, tu as quasiment la sensation d'être sur une

autre planète et que tu pénètres dans l'enceinte d'une base extra-terrestre du

vingt-et-unième siècle, tellement certains méga-projets subventionnés par

l'Étranger sont impressionnants et construits dans des endroits surprenants!

"

 

- " Ah oui?! Tu pourrais nous en décrire un pour voir? "

 

- " Tenez. Par exemple, une fois que je m'étais aventuré

seul en jeep dans une vallée assez encaisse et plutôt désertique, en suivant

une route qui me semblait assez passante. Il faut dire que là-bas, une route

passante c'est n'importe où quand il y a assez d'ornières pour qu'on puisse

reconnaître un tracé... Je roulais donc dans une vallée perdue à la recherche

d'un bon point de vue pour une photo, quand je débouche tout à coup sur un

complexe industriel du genre énorme et impressionnant. Je n'avais aucune

idée de ce que ça pouvait être. Ça avait l'air d'être encore en construction. J'en étais encore loin, alors d'où j'étais, ça donnait une impression d'irréel

consommé... Des bâtiments aussi énormes, au milieu du désert, c'était comme

une gigantesque usine et assez moderne qu'elle n'avait même plus besoin de

main d'oeuvre! J'ai pris quelques photos, sans m'approcher beaucoup, parce

qu'il était déjà tard et que je ne voulais pas être pris dans le désert par la

noirceur. Il faut dire aussi que ma jeep marchait assez bien, mais que ses

circuits électriques étaient plutôt foireux... C'était une jeep pour les

promenades " de jour " , pas les explorations de nuit! Mais, attendez, j'ai les

photos ici, à la dernière page de mon album, regardez. "

...

 

- " Spécial! "

 

- " Et est-ce que tu as su par la suite ce que c'était? "

 

- " Oh oui, mais ça m'a pris quand même un peu de

temps: Amadou ne connaissait pas l'endroit, Ali non plus et personne d'autre

au bureau en fait! Finalement, grâce à son frère, qui était bien placé dans un

quelconque service du Ministère de l'Intérieur, Ali a pu me fournir quelques

explications, concernant " mon complexe lunaire " . D'après ce que j'ai su, ce

serait un des éléments fondamentaux de la stratégie de développement de

l'agriculture. L'argent viendrait de riches pays arabes producteurs de pétrole.

On construit là deux usines: l'une produira des perturbations importantes des

différentes couches de l'atmosphère en projetant loin dans les airs divers sels

choisis pour, espère-t-on, provoquer la pluie. De loin, le bidule ressemble à un gigantesque canon pointé vers le ciel. En même temps, on construit à côté

une usine pour la production des engrais qui deviendront nécessaires si la

stratégie de pluie provoquée fonctionne. Je ne sais pas si ça va vraiment

marcher, mais si c'est le cas, ça promet! "

" Mais au fait, tu me fais parler, tu me fais parler et toi

tu ne m'a pas encore présenté ni ta blonde, ni ta fille, mon espèce de sauvage

de Paul. Ah et puis parles-moi aussi un peu de toi: il parait que tu relèves d'un

sombre accident de moto. C'est la femme du dépanneur au village qui m'a

raconté ça. Oublies ta pudeur du cameraman qui n'ose pas se montrer! C'était

plutôt vague son histoire, sinon un peu mystérieux... Tu prépares le monde

pour un autre de tes projets de film échevelés, j'imagines? Allons, déballes

ton sac Paul et contes-moi tout toi-même! "

 

- " Tu essaies de changer de sujet, hein. OK, OK... Tu

veux que je te racontes tout, n'est-ce pas? "

 

- " J'y tiens mordicus! "

 

- " Soit. Vous l'aurez-voulu monsieur Jacques le

téméraire! Mais attention, quand j'aurai fini de raconter mon histoire, le monde

ne vous semblera jamais plus le même! Je sais que ça va te paraître

absolument invraisemblable Jacques, mais je suis certain que Claudine pourra

corroborer mes dires si tu veux. Et en plus je pourrai te faire une petite

démonstration fort convaincante si tu doutes toujours. À dire vrai, je ne savais

pas par où commencer mais à bien y penser, je devrais peut-être commencer

précisément par là, tu ne crois pas Claudine? Bon OK, cales-toi bien dans ton

fauteuil mon coco et donnes- moi gentiment la main... "

 

 

 

<> BANDIT

 

Ce matin-là, Claudine patauge à quatre pattes dans la neige, une petite

Emmanuelle morte de rire accrochée sur son dos. À quelques mètres de là, Paul

achève de corder le bois de chauffage qu'il vient de fendre. Soudain, ils sont tirés de leurs occupations matinales par l'arrive inopinée d'un véhicule automobile qui

s'approche laborieusement du "shack" de Paul.

 

- " Tiens, on a de la visite. Un petit pick-up rouge, tu sais qui c'est Paul? "

 

- " Je pense que c'est Jean-Louis, le chef des pompiers volontaires. Ah, mais il n'est pas tout seul. Il y a un gros chien dans la boîte de son camion. Je vais aller

voir ce qu'il veut. "

 

Jean-Louis Lavigne, leur visiteur est un vieux garçon bien connu du village. Il est implique dans toutes sortes d'activités sociales de la paroisse: soit comme chef

des pompiers volontaires, ou comme président du club Optimiste local, ou alors

comme grand organisateur de danses sociales pour le club de l'âge d'or, les

adolescents, les célibataires à marier, les autres... enfin n'importe qui. Ancien

motard plutôt mal vu lorsqu'il était jeune, il avait quitté le village à dix-sept ans pour

aller vivre sa vie en ville. Il s'était alors joint à une bande de motards plutôt

coriaces, les Paradise Devils, dont les membres pilotaient diverses activités plus ou

moins illégales. Pendant plusieurs années, il avait alors eu l'occasion de voyager,

voir du pays, connaître beaucoup de monde, vivre intensément quoi! Très

intensément. Au cours d'un de ses périples d'est en ouest et du nord au sud, ou

bien vice-versa... il s'était retrouvé implique dans une histoire de trafic de drogue. Il est arrêté le jour de son vingt-cinquième anniversaire, près de la frontière US,

avec en sa possession une bonne quantité de hachisch." Une quantité suffisante

pour faire du trafic! ", avait dit le juge. Condamné à cinq ans de prison, il n'en avait

purgé que deux et avait été libéré avant terme, pour bonne conduite.

 

Depuis, il est revenu au village, s'est marié et est devenu père de deux enfants.

Puis il a fini par divorcer de sa femme et éduque maintenant son fils tout seul, sa

femme ayant gardé leur fille aînée. il a beaucoup vieilli depuis et on peut dire qu'il

s'est presque complètement assagi: Presque, parce que, bon an mal an, il réussit

quand même toujours à se dégoter une moto à rafistoler pendant l'été. Et bien sûr,

qui dit réparations de moto dit tests de moto... Il s'agit généralement d'une moto

de plus petite taille que son ancienne Harley, revendue depuis longtemps, mais

toujours assez grosse tout de même pour avoir le goût de la pousser à fond pour

voir ce qu'elle a dans le ventre! et... se prendre une fouille méchante presqu'à

chaque été! Il sait depuis longtemps qu'il devrait y renoncer, mais la fièvre de la

moto est toujours la plus forte. Aussi, au fil des années, des chutes, des sessions de thérapie et de l'accumulation de petites incapacités qui s'en suivent toujours, il a fini par être aussi raide et perclus qu'un vieillard, quoiqu'âgé de quarantaine cinq

ans à peine. Sa dernière fouille par exemple lui a "mangé" si cruellement la peau

des mains et des avant bras lorsque sa longue glissade sur l'asphalte s'était

prolongée sur près de cent mètres, qu'il préfère maintenant porter une paire de

gants protecteurs quasi en permanence pour protéger sa nouvelle peau

hypersensible.

 

- " Aie, le monde! Laissez-moi vous présenter mon ami " Bandit " . Il vient

quant on l'appelle " Bandit " , mais j'imagine que vous pouvez changer son nom si vous voulez. Et puis, ne vous en faites pas avec son nom, vous verrez,

il est très gentil. Il appartenait à Marc Comte. Ça fait à peu près un an et demie

que Marc l'a amené au village. Je pense qu'avec une job de bûcheron, son

maître était pas souvent là pour le nourrir: ça fait que Bandit mangeait pas

tous les jours... Comme c'est quand même un assez gros chien, il réussissait

souvent à se sauver en cassant sa chaîne pour courir les poubelles; alors les

voisins ont souvent porté plainte... M. le maire a averti Marc qu'il ne pourra

pas le garder quand il va emménager dans son H.L.M. Alors si vous voulez

toujours un chien, il est à vous: Marc se marie dimanche et il va déménager dans le H.LM. Municipal avec sa femme, ça fait qu'il cherche à divorcer de son

chien... "

" Comme c'est moi qui ai la job de m'occuper des chiens errants dans le

village, il va falloir que je le gaze si personne n'en veut. Trucider des animaux, même " sans douleur " , j'aime pas ça plus qu'y faut... Ça fait que... Comme il y a un mois vous m'aviez demandé de vous trouver un chien... Si ça vous

intéresse toujours, vous pouvez le garder cet après-midi. Ok? Comme ça,

vous pourrez faire connaissance. Je dois repasser dans le rang vers cinq

heures. J'arrêterai en passant. Si vous changez d'idée, je pourrai le reprendre

à ce moment-là. Ok? "

 

- " Ça marche. Merci Jean-Louis. Il est bien beau avec ses grands yeux

tristes. Et puis, avec le masque noir qui est dessiné autour de ses yeux, c'est

vrai qu'il ressemble à un bandit! Tu peux nous le laisser, on va s'en occuper.

On doit rester ici toute la journée de toutes façons, y a pas de problème.

Emmanuelle a bien hâte de toucher enfin à " son " chien. Depuis le temps

qu'elle l'attend: un mois ça fait tout de même une bonne partie de sa vie! J'ai

bien hâte de voir comment elle et ton " Bandit " vont s'entendre! Mais au fait,

qu'est ce que c'est comme race de chien? "

 

- " Un cocktail de berger allemand et de doberman. "

 

- " C'est un mâle? "

 

- " Oui, c'est bien ça que vous m'aviez demandé? Il a sûrement déjà

quelques rejetons dans la paroisse ou en route, parce que c'était un tombeur

de toutes les petites chiennes du village. Comme je vous le disais: il se

sauvait souvent, et dans ce temps-là, inutile de vous dire qu'il ne s'intéressait

pas qu'au lunch et aux poubelles... "

 

- " Et, quel âge il a? "

 

- " Oh, à peu près deux ans, je pense. "

 

- " D'oß il vient? Comment est-ce qu'il a été élevé? "

 

- " En fait, c'est le père de Marc qui le lui avait donné. Son père reste sur

une ferme dans le rang trois. Bandit est venu au monde là, dans la grange. Il a passé les 6 premiers mois de sa vie libre autour de la maison. Il a donc eu

l'occasion de s'habituer à côtoyer d'autres animaux domestiques sans les

attaquer. Puis, quand Marc a pris son petit appartement au village, Bandit est

venu avec lui. C'était un bien petit appartement, mais avec un accès sur la

cour. Bandit y avait une niche isolée et il vivait dehors toute l'année. Il a le poil

plutôt ras mais très dense. Il n'est pas agressif pour deux sous: les enfants du

village venaient régulièrement jouer avec lui et même quand ils le martyrisaient de toutes sortes de façons, tout ce que Bandit faisait c'était de

japper, japper, quelques fois grogner quand ils lui faisaient trop mal, sinon

japper et re-japper! évidemment, les voisins n'aimaient pas trop ça... Comme

je vous le disais en arrivant tantôt, son maître Marc se marie dimanche et il

déménage au H.L.M. cette semaine. M. Comte père ne veut pas reprendre de

chien, alors Bandit devient orphelin, si je puis dire... Ça fait que je vous l'ai

amené... Je vous le laisse: faites connaissance... Salut, et pis, à tantôt le

monde! "

- " Ok. Merci Jean-Louis. Salut. ¸A plus tard. "

" Bandit! Bandit! Viens mon beau Bandit. Sautes, sautes! Bravo... Ça c'est

un bon chien. C'est ça, viens ici! Bandit! Viens sentir et lécher la main au

monsieur. Approche Bandit! Je ne te mangerai pas. Viens, qu'on fasse

connaissance... Bandit, viens mon chien! "

 

 

 

 

 

<> UNE PETITE PLACE

 

Comme une tache blanche au milieu de l'incendie du

feuillage automnal, une camionnette louée était stationnée devant la maison de

Jean. Celui-ci s'affaire à la décharger. Une chaîne humaine, constituée de

Christiane, Marie-Elfe, Claudine et Paule en relaye tout le contenu à Paul dans le

sous-sol du "château" de son ami.

... ... ...

- " Tu vois, je pensais installer le centre de la table anti-vibrations juste ici ... le laser principal, là, à côté du sismographe ... et sur

les étagères le long du mur là-bas, je placerai tous les autres accessoires...

Qu'est-ce que t'en penses Jean? "

 

- " Parfait. Il faudra aussi s'assurer que la porte de

cette pièce est absolument et totalement imperméable à la lumière, parce

qu'avec des expositions de plusieurs heures en perspective, on ne peut se

permettre aucune pollution lumineuse, quelle qu'elle soit! "

" Demain on commence l'installation de tout le bazar.

Après tout, si tu veux lancer les " Hologrammes du Mutant " avant Noël, il n'y

a pas de temps à perdre, surtout que tu ne connais pas vraiment ça et qu'il va

te falloir apprendre sur le tas, sans aucun guide pour t'aider! "

" Moi, il faut que je retourne à Montréal dans trois

jours. J'ai un gros contrat de son sur un long métrage qui m'attend. Ça promet

d'être très payant, mais ça ne se reporte pas! Surtout que si ça va bien, je vais peut-être travailler aussi pour l'enregistrement de la série télé qui doit suivre.

Et ça mon vieux, ça fait beaucoup de jours de tournage! "

" De toutes façons, en attendant, ma maison c'est ta

maison. Je ne penses pas y revenir avant un bon bout de temps, alors tu t'y

installes avec ta famille tout le temps que tu voudras. "

 

Pendant les jours suivants, Paul et Jean s'échinent donc à assembler les divers éléments de la massive table anti-vibration essentielle à la

réalisation de leur projet d'holographie: les chambres à air, les planches,

contreplaqués, madriers et les lourds parpaings de béton, etc... Par la suite Paul

finalisera seul les détails de l'installation.

 

(.. ... ...)

 

- " Et puis? Paule: ta rencontre avec Monsieur Denis

Boucher, le directeur de l'hôpital, comment ça s'est passé? Racontes-moi

tout! "

 

- " Impec, ma fille. Impec! Absolument impeccable

quoi! Il m'a dit qu'il était tout à fait ravi à l'idée de voir apparaître une nouvelle

clinique, privée, de physiothérapie en Haute-Gatineau; que oui, il y avait

sûrement un besoin criant pour des services comme ceux qu'on veut offrir; et, enfin, que oui il allait être enchanté de nous refiler des clients, surtout si on accepte d'être affiliées à son hôpital ou au CLSC, parce que dans ce cas là, on ne sera pas obligées d'imposer de frais à nos clients: ils pourront nous

régler avec leur carte d'assurance-maladie! C'est-tu pas merveilleux? J'ai

aussi fait le tour du quartier autour de l'hôpital et je pense que j'ai trouvé une

maison à louer pas trop cher. Elle est tout près de l'hôpital; alors j'ai pensé que je pourrais la louer pour me loger, moi et René. Son sous-sol est fini et on

pourrait facilement y installer notre clinique. Ah et puis au fait: le directeur de

l'hôpital m'a dit aussi qu'il ne veut rien savoir de se mêler de la façon dont on

va administrer notre clinique: il en a déjà plein les bras avec son hôpital! Je te donnerai plus de détails tout à l'heure si tu veux. Pour tout de suite, je meurt

d'impatience d'aller me laver pour me débarrasser de toute cette croûte de

rimmel, fonds de teint, fards de tout acabit, déodorants et autres cosmétiques - " relations publiques " obligent - dont j'ai dû m'affubler ce matin! "

 

- " OK. À tantôt.

 

Encore toute transie et les cheveux tout mouillés par l'averse copieuse qui l'a

surprise à sa sortie de l'hôpital, c'est une grande Paule toute fébrile et grelottante

qui lance son sac et son long manteau de daim sur la patère de l'entrée.

Impatiemment elle se hâte vers la grande salle de bain se