« TOUCHER »
<I> UN PETIT SERVICE
- "Aaaaah, uuum, il fait soleil aujourd'hui, et il y a un
bon moment qu'il est levé.
Il fait déjà chaud; quelle belle
journée en perspective.
Je crois que je vais me lever tout de suite moi aussi.
Je vais aller préparer un petit déjeuner
sucré pour "mes femmes".
J'espère que l'odeur va les réveiller!"
Silencieusement et tout en faisant bien attention pour ne
pas réveiller sa compagne qui dort à ses
côtés,
Jean s'étire voluptueusement et s'extrait de sous
leurs couvertures.
Sur la pointe des pieds, il sort de la cabane
et s'en éloigne un peu pour goûter aux chauds
rayons du soleil.
- "Que ça fait du bien! S'il faisait toujours aussi
beau et chaud,
je crois bien que je passerais ma vie entière ici,
tout nu au soleil!"
Tout en se délectant des chauds rayons qui
caressent son corps nu encore engourdi de sommeil,
il se frictionne vigoureusement pour chasser les
dernières lourdeurs de la nuit.
De taille moyenne, les cheveux châtains clairs
plutôt longs et encore hirsutes,
il porte une barbe et une moustache que le rasoir ou les
ciseaux n'ont pas approchés depuis longtemps.
Il fait rapidement quelques flexions et exercices pour
stimuler la repise de contrôle de son corps encore endormi.
Puis, après avoir ramassé une grande
serviette de bain, il descend au bord de la rivière toute
proche.
Il enfile alors une paire de palmes, met un masque de
plongée ainsi qu'un petit tuba et se jette à l'eau
à côté du quai.
Il parcourt à la nage quelques centaines de
mètres le long de la rive, et revient ensuite au quai.
Après y être remonté, il s'y
dépouille de son équipement de plongée, s'essuie
tout le corps soigneusement
et remonte vers la cabane où dorment encore sa
compagne et leur fille.
Il s'agit en fait d'une minuscule construction de 16
mètres carrés à peine,
aux murs strictement constitués pas des pannaux de
mousticaire métalllique
recouverts par des pans de toile amovibles,
fixés grâce à un système
ingénieux d'attaches repides comme pour les ouvertures d'unne
tente standard.
Construite à une cinquantaine de mètres
d'une habitation beaucoup plus importante mais toujours en
construction,
elle surplombe la rive d'une rivière déserte
dont les eaux paresseuses traverse une contrée boisée
à peu près inhabitée.
- "L'odeur des bonnes crêpes au sirop
d'érable,
y a que ça de vrai pour réveiller sa belle
le matin!"
Pendant qu'il s'affaire ainsi à préparer sa
"fameuse" recette de crêpes,
en partie parce que leurs narines sont titillées
par le fumet de ce plat qu'elles adorent toutes deux
et en partie parce que Jean ne prend vraiment pas soin
d'éviter de faire du bruit en cuisinant,
les dormeuses commencent à émettre divers
grognements caractéristiques d'un réveil bien
entamé.
- "Pour qui la première crêpe?
Le cuisinier est occupé à ses fourneaux!
Est-ce qu'on va d'abord servir la chatte?
C'est encore le seul client à l'horizon."
- "Des crêpes pour déjeuner, quelle bonne
idée Jean!
Je voudrais rester couchée encore un petit peu pour
repenser à mon rêve et je me lève tout de suite
après.
En attendant, tu peux bien t'asseoir et manger la
première toi-même.
Je me charge de faire cuire les autres."
- "Bonjour papa! Je me lève tout de suite.
Gardes-moi la première, j'ai tellement faim!
Elles sont tellement bonnes tes crêpes et en plus
j'avais tellement le goût d'en manger ce matin!"
Bientôt, toute la famille est attablée en
train de se régaler.
"Pschchchuit" fait la cafetière espresso et la
franche odeur du café frais fait se mêle aux relents de
crêpes rôties
et aux parfums subtils des fleurs sauvages et des
conifères environnants.
Les trois convives, encore tous nus tous les trois,
s'occupent à engoufrer goûluement
au fur et à mesure les crèpes
fourrées aux fruits sauvages
que Jean place dans les assiètes dès
qu'elles sont prêtes.
- "Ce matin, il faut que j'aille au moulin à bois
pour commander le bois qui nous manque pour finir la maison.
Je sais bien quependant l'été, c'est encore
ici dans le gasebo qu'on est le mieux,
mais si on espère pouvoir vraiment quitter la ville
et déménager sur "la terre" un jour,
il faut encore travailler un peu et rendre notre
"château" en construction habitable et confortable même
l'hiver!
Et il va falloir qu'elle soit grande la maison,
si je veux y installer un studio de son pour moi et un
atelier de graphisme pour toi!"
- "C'est vrai Jean, mais même lorsque la maison sera
finie,
je pense que je voudrai encore passer mes
étés ici, dans le gasebo:
quand il fait chaud, on y dort tellement mieux que dans
une maison fermée!
C'est vrai que pour l'hiver, c'est impensable."
Dès qu'il a fini de manger sa dernière
crèpe,
Jean se lève et va sortir du gazebo quand
Marie-Elfe, sa fille de dix ans ans à peine lui saute sur le
dos en riant
et lui colle un baiser sonore dans l'oreille gauche.
Il s'arrête alors un moment et se retourne pour
embrasser Christiane, sa femme,
qui s'est approchéepour le saluer avant son
départ.
La jeune femme qui porte des cheveux noirs presqu'aussi
longs que ceux de sa fille,
quasi blonde quant à elle, est un peu plus petite
que son compagnon
et son corps bien bronzé et parfaitement
proportionné respire la santé et l'énergie.
Après avoir troqué son costume d'Adam pour
celui d'un motard tout de cuir vêtu,
Jean enfourche sa moto et démarre en
pétaradant.
Il va traverser les champs qui le séparent de la
route,
quand il aperçoit son ami Paul, le
célibataire endurci,
qui sort de son propre "shack" en construction et qui lui
fait des grands signes de la main.
Agé d'un peu plus de trente ans comme Jean,
Paul est un jeune homme de taille moyenne lui aussi et
qui, sans avoir le physique parfait d'un
athlète, est tout de même doté d'une
saine musculature, exempte de graisse et suffisante.
Tout nu lui aussi, il s'appoche à grande
enjambées du petit sentier qui
passe devant sa propre habitation avant de ralier le
chemin public du rang un kilomètre plus loin.
- "Jean, est-ce que tu vas au village?
Peux-tu me rendre un petit service?"
- "Oui, je vais passer par-là en allant au moulin
à scie."
- "OK. J'aurais besoin d'un rouleau de film à
diapositives.
Mais si tu vas au moulin à scie, j'aimerais en
profiter pour passer une commande moi aussi...
Je n'ai pas fini de faire ma liste, j'allais m'y remettre
tout de suite.
J'en aurais pour une heure environ...
Alors plutôt que te faire attendre que j'aie fini,
c'est moi qui pourrais te rendre un petit service:
si tu voulais me donner ta propre liste et me prêter
la moto et ton casque,
je pourrais y aller à ta place et passer nos deux
commandes à Ronald.
Profite du beau temps pour moi pendant ce temps
là!"
- "Comme tu voudras.
Avec le temps qu'il fait aujourd'hui,
j'avoue que je ne serais pas fâché de me
baigner plutôt que d'aller me faire secouer sur les routes de
terre du coin.
Alors si tu veux souffrir à ma place, vas-y,
je te laisse mes clefs, la moto, le casque, les listes et
tout le reste."
Après avoir donné sa commande de bois
à Paul,
Jean lui remet les clefs de sa BMW, son casque, sa veste
et son pantalon de cuir.
Puis il retourne à pied chez lui pour finir de se
déshabiller et replonger dans la fraîche rivière.
Une heure plus tard, il entend Paul partir et il continue
à savourer sa baignade avec "ses femmes".
Il n'y pense déjà plus, quand il a tout d'un
coup la surprise de voir apparaître au bout du champ une
voiture de police.
Il s'habille aussitôt en toute hâte pour
recevoir cette visite inopinée dans une tenue plus
appropriée.
La voiture n'est conduite que par un seul agent,
agé d'une cinquantaine d'années environ et
dont le crâne est très dégarni.
Il stationne sa voiture entre le gazebo et la maison en
contruction
et, après avoir logé un appel grâce au
poste de radio de sa voiture pour avertir son poste de commande de
son arrivée,
il descend du véhicule et se retourne pour
s'adresser à Jean qui lui fait maintenant face.
- "Bonjour monsieur. Je cherche Monsieur Jean St- Pierre,
vous le connaissez?"
- "C'est moi. En quoi puis-je vous être utile?"
- "Vous êtes bien le propriétaire d'une moto
BMW bleue immatriculée MG 7950?"
- "Oui, pourquoi?"
- "Il faut que je vous annonce une bien triste nouvelle:
elle vient d'avoir un accident.
Très léger, rassurez-vous: la moto n'a
presque rien. Par contre, son chauffeur...
Un certain monsieur Tardif, Paul tardif. Vous le
connaissez? ...
Bien. Alors, il n'est pas question de vol? ... Un emprunt
tout simplement? ...
Bon. Les détails de l'accident maintenant:
il n'a pas vraiment eu de collision:
il a simplement perdu le contrôle à basse
vitesse et il a chuté.
Il ne semblait pas avoir rien de cassé, il ne
portait pas son casque
ou alors il était mal attaché et il l'aura
perdu en tombant...
En tous cas, il semble qu'il a subi un traumatisme
crânien,
parce qu'il est tombé dans le coma peu après
l'accident.
Une ambulance l'a amené tout de suite à
l'Hôpital Général d'Ottawa."
<II> COMA
Pendant quinze jours, Jean, sa famille et les autres amis
de Paul se relayent à l'hôpital
en attendant qu'il se réveille de son coma.
Complètement intubé, il est gardé
sous surveillance médicale à l'unité des soins
intensifs.
Au cours de ces quinze jours d'inconscience et de coma
plus ou moins prononcé,
il lui arrive parfois de prononcer quelques mots presque
intelligibles mêlés de geignements, grognements
et parfois même quelques cris, qui glacent toujours
le sang de ses amis.
- "Ne vous inquiétez pas pour ces cris, leur dit le
médecin responsable.
Il ne souffre pas; il est inconscient, il rêve sans
doute.
J'espère juste que son coma ne se prolongera pas
trop longtemps:
on ne peut prévoir dans quel état sera son
cerveau si ça se prolonge trop longtemps..."
Le docteur Hearthbound,
le médecin à qui incombe la
responsabilité du patient Paul Tardif est en fait un
chirurgien
spécialisé dans les soins des patients
victimes d'accidents
nécéssitant des soins de chirurgie d'urgence
plus ou moins importants.
Âgé de cinquante-quatre ans à peine,
il exerce la chirurgie depuis quelques années
déjà;
en fait depuis sa sortie de l'école de
médecine puisqu'il s'était spécialisé
tout de suite.
Aussi, l'essentiel de son expérience se
situe-t-elle à ce niveau.
Comme Paul a été amené la veille
inconscient
mais avec une clavicule cassée
nécéssitant peut-être une opération
d'urgence,
c'est au docteur Heartbound qu'on a fait appel
pour répondre immédiatement aux besoins de
chirurgie le cas échéant.
Heureusement, une telle opération n'etait pas
essentielle en fait
et on s'est contenté de replacer l'épaule de
Paul pour l'immobiliser dans une position propice à une bonne
guérison.
L'hôpital en question est situé dans une
ville où aucun des amis de Paul n'habite,
ses visiteurs doivent donc avoir recours à
l'hospitalité de
l'oncle d'un ami de Jean pour les abriter pendant leur
séjour!
Leurs hôtes, tous deux tetraités et
extremmement disponibles pour aider leurs invités impromptus
se révèlent être des gens charmants et
très compréhensifs bien sûr,
mais ceux-ci n'en commencent pas moins à ressentir
une certaine gêne
à leur imposer un tel envahissement de leur vie
privée.
Aussi, lorsque le médecin traitant de Paul, le
docteur Hearthbond toujours,
leur suggère de retourner chez eux,
parce qu'il lui est "impossible de dire combien de temps
encore va durer le coma de Paul..."
qu'ils seront "avertis dès que l'état du
malade aura changé..."
que "de toute façon, il semble hors de danger
maintenant..."
que, "bien qu'encore inconscient, son comas est devenu
plus léger,
puisqu'on a même pu le débrancher de son
respirateur..."
mais que "son coma a déjà duré
suffisamment longtemps et avec une profondeur telle
que le patient n'est pas assuré de retrouver sa
pleine lucidité à son réveil..."
ils décident donc d'un commun accord d'abandonner
la veille continuelle qu'ils ont menée à tour de
rôle jusque là.
Il n'en est pas moins résolu de prendre contact
régulièrement avec le docteur Hearthbond
pour s'assurer de la qualité des soins qui seront
prodigués à Paul.
De cette façon, dès que leur copain
reprendra conscience,
un de ses amis pourra accourir pour l'aider à se
re-situer totalement.
De plus, on compte bien essayer alors de le faire
transférer à Montréal dès que possible,
pour qu'il soit plus près de tous ses amis et sa
famille.
Ce conseil du docteur Hearthbond aux amis de Paul,
bien que d'apparence totalement gratuit,
vise tout bonnement à lui laisser le champs libre
pour pouvoir soigner son patient
d'une façon qui lui semble plus appropriée
à son état, qui s'obstine à demeurer larvaire.
Ainsi, après le départ des amis de Paul,
Hearthbond entreprend de lui offrir l'aide des services de
physiothérapie
pour empêcher la musculature de son patient de
s'atrophier complètement
à cause d'une période d'inactivité
aussi prolongée.
Il veut aussi prévenir la possibilité d'une
calcification irréversible des articulations du patient.
En effet, le coma de ce dernier dure depuis quinze jours
déjà
et tout porte à croire qu'il pourrait encore se
prolonger longtemps.
Alors il faut absolument que ses membres et ses muscles
recommencent à bouger et à travailler
régulièrement.
En plus de lui administrer des massages réguliers,
on le stimulera donc localement avec des stimulateurs
électriques artificiels
comme ceux utilisés lors de cas de paralysie quand
le patient perd tout contrôle conscient sur ses muscles.
De plus, on fera bouger et fléchir ses
articulations quotidiennement.
Le médecin savait bien que devant le spectacle d'un
être cher, encore inconscient,
réagissant de façon
désordonnée et par soubresauts à l'action des
stimulateurs artificiels,
les proches du patient pourraient en être
troublés et peut-être exiger que les traitements soient
interrompus.
Le docteur Hearthbond est pourtant bien convaincu que de
tels traitements sont essentiels si la léthargie doit se
prolonger.
Puisque les systèmes respiratoire et circulatoire
du patient fonctionnent enfin normalement,
il espère que son coma est maintenant assez
léger
pour que l'action des stimulateurs soit sans danger pour
son système nerveux.
De plus, pense-t-il, peut-être leur action
contribuera-t-elle à enclencher une reprise de conscience du
patient.
De cette façon, il compte donner à son
patient une meilleure chance de ne pas rester handicapé
physiquement
à la suite d'un tel coma interminable.
Mary-Lou Fairlight, une physiothérapeute de
l'hôpital à la mine plutôt austère,
peu bavarde mais très compétente,
spécialisée dans ce genre de traitement avec
stimulateurs électriques artificiels sur des patients
paralysés,
est donc chargée de dispenser
régulièrement à Paul toute une batterie de
traitements appropriés,
pour prévenir l'atrophie complète de sa
musculature,
complètement amorphe autrement.
Très grande et osseuse, les cheveux poivre et sel,
Mary Lou est agée de quarante huit ans et depuis
près de vingt ans qu'elle exerce la profession de
physiothérapeute,
elle s'est très vite spécialisée dans
un type de soins qu'elle pouvait dispenser
sans avoir à expliquer en détails à
ses malades ce qu'elle allait leur faire ou ce qu'elle attendait
d'eux.
Quand à discuter avec eux de la pertinence du
traitement, il n'en avait jamais été question bien
entendu...
<III> ÉVEIL?
Dès le début, Mary-Lou entrecoupe ses
séances de
traitement au stimulateur électrique avec des
sessions de massages et de
"mobilisations" où elle impose aux membres de Paul
des séries de flexions et
d'élongations destinées à leur
permettre de conserver toute leur flexibilité. Elle
maintient un tel programme pendant plus de douze mois.
Pour elle, c'est vraiment
la première fois de sa vie qu'elle a à se
charger intégralement de tous les soins
dispensés à un malade totalement inconscient
pendant une aussi longue période.
D'un naturel assez taciturne, au fil des mois à
travailler
avec ce patient inusité du Dr Hearthbound, elle
développe tout de même à un degré
de complicité avec le physiatre suffisant pour
qu'elle en vienne un jour à se confier
sincèrement à lui. Celui-ci, qui n'a
quant-à lui jamais eu à prendre en charge de tels
patients au coma interminable, en est venu à se
fier presque totalement au
jugement de la physiothérapeute puisqu'elle est la
seule personne qui aie eu
l'occasion de voir le patient problème pratiquement
tous les jours pour lui appliquer
un quelconque traitement. Aussi se sent-il
presqu'obligé d'obtempérer lorsqu'elle
lui demande un jour de bien vouloir chercher à
placer leur patient inconscient dans
un institut spécialisé, à
Montréal ou ailleurs, puisque "son état lui permet un
transport en ambulance et que ses amis ne demandent
sûrement pas mieux,"
et la libérer ainsi de ses obligations envers le
malade, car, dit-elle, "elle ne se sent
plus de taille à s'en occuper". Elle lui confie
alors qu'à force de travailler avec lui,
elle en est arrivée à éprouver de
"fortes angoisses lorsqu'elle le manipule" et
commence à craindre pour sa propre santé
mentale si elle continue à travailler
avec ce patient inconscient. Elle en est venue à
avoir de telles hallucinations
pendant ces traitements qu'elle commence à redouter
une dépression nerveuse à
cause de ce travail insensé!
Aussi, le docteur Hearthbond demande-t-il à Jean,
lors de
l'appel téléphonique subséquent de ce
dernier, de bien vouloir l'aider dans ses
démarches pour faire admettre Paul à
l'Institut de Réadaptation de Montréal.
L'amélioration de l'état du patient peut
enfin permettre, dit-il, son déplacement vers
cette institution dont "les services et la situation
géographique conviendront
mieux aux besoins de votre ami", dit-il. Celui-ci fera le
voyage dans une
ambulance spécialement aménagée pour
le transport de tels malades.
C'est ainsi, qu'à cause des états
d'âme dépressifs de Mary- Lou et grâce à la
détermination et l'entêtement de Jean, qui
n'a pas craint de
contacter et rencontrer individuellement à tour de
rôle tous les physiatres travaillant
à l'Institut de Réadaptation de
Montréal, Paul peut enfin prendre le chemin de
Montréal où le docteur Denise Landré,
très intriguée par l'histoire médicale de ce
patient inusité, a accepté de le prendre en
charge.
<> ENTENDU
- " Claudine, vient un peu ici, s'il te plaît. Je
voudrais te présenter ton nouveau
patient. Le voici, il s'appelle Paul Tardif. Il est
cameraman de profession. C'est une victime d'un accident
de moto. Il a subi
un traumatisme crânien."
"Il a trente cinq ans, presque trente six. Comme tu peux
voir, il n'est pas très parlant: ça fait
à peu près douze mois qu'il est
inconscient. À Ottawa, on lui a prescrit un
traitement de physiothérapie
passive, avec diverses manipulations et des traitements au
stimulateur
électrique. Tu pourras en trouver tous les
détails dans ce dossier que m'a
envoyé l'hôpital d'Ottawa."
"Je voudrais que tu continues le traitement en le
modifiant au besoin selon le diagnostic que tu pourras
poser en travaillant
avec lui. Son coma, bien que toujours présent, est
maintenant très léger. Avec
un peu de chance, tu pourras sûrement parler avec
lui bientôt."
"Je compte évidemment sur toi pour me communiquer
toutes les
observations que tu feras au cours de tes traitements, et
surtout tous les
changements perçus, aussi mineurs soient-ils. Les
infirmiers vont te l'amener
dans une de vos petites salles de physio. Il sera en
thérapie avec toi en physio
de 9h Am à 5h Pm, cinq jours par semaine pour
commencer."
- " Bien docteur Landré, j'y vais tout de suite. Je
l'examine et je commence les traitements. Merci.
Quand elle se retrouve seule avec son patient dans la
salle
de physio, Claudine De Lacoët entreprend tout de
suite de faire réaliser aux
membres de son patient divers mouvements de flexion et
d'élongation pour
s'assurer de leur souplesse. Âgée de trente
ans à peine, c'est une mince jeune
femme toute menue mais pétante de santé et
dont chacun des mouvements
dénote une énergie et une vitalité
peu commune. Ses cheveux clairs mi-longs
laissent paraître deux petites boucles d'oreilles en
or ornées de deux petites
émeraudes sculptées en forme de chats. De
grands yeux verts aux longs cils qui
papillotent à chaque fois qu'une touffe de ses
cheveux lâches lui tombe dans le
visage, elle ouvre sporadiquement la bouche et se mordille
un peu les lèvres
lorsqu'elle entreprend de réaliser une nouvelle
série de manoeuvres sur son
patient, décidément peu communicatif!
- "Et bien mon cher Paul, c'est aujourd'hui que maman
Claudine va commencer à
te traiter. Aujourd'hui, j'ai bien peur que ça va
être à moi à travailler le plus fort de nous
deux! Mais
attention, ça ne durera pas
toujours, monsieur Paul! Tu sais que je n'ai pas
l'habitude d'être la seule à
m'épuiser comme ça ici: à un moment
donné, il va falloir y mettre du tien.
D'ordinaire c'est le patient qui a besoin d'exercice et
qui devrait travailler le
plus fort. Pas sa physiothérapeute! Nous autres on
est en bonne santé pis on
manque pas d'exercice, tandis que nos malades, on est
plutôt là pour les faire
se dépenser. Mais attention, pas n'importe comment.
Se dépenser de façon
constructive. Assez, mais jamais trop. Dans ton cas Paul,
pour le moment le
jamais trop, il est vite atteint. Mais attention, j'ai
bien dit: pour le moment!"
Née à Quiberon en Bretagne, Claudine de
Lacoët a
immigrée au Canada à l'âge de cinq ans
avec ses parents. Après vingt-cinq ans de résidence
à Montréal,
elle a pour ainsi dire perdu l'essentiel de son accent
breton.
Pourtant, une oreille attentive détecterait
bien-sûr encore quelques couleurs
indubitables de son Morbihan natal. Dans le choix des mots
de son vocabulaire et
de ses constructions de phrase par contre, elle a
adopté un style franchement
québécois. Tout ceci intégré
dans un débit et un clarté d'expression bien
typiquement français donne à son discours un
fini très particulier, ce qui fait ressortir
toute la musicalité presque chantante de sa voix
chaude.
"Ah! pis j'espère que ça te dérangera
pas si je te parle
tout le temps mon Paul: j'ai l'habitude de toujours jaser
avec mes patients.
D'ordinaire ça les détend... et pis moi
aussi, c'est sûr. Pour moi, c'est comme
essentiel si je veux être efficace. Ça ne
m'est pas arrivé trop souvent d'avoir à faire un
monologue complet,
autant physique que verbal, toute la journée
avec un patient, mais tiens-toi bien Paul, c'est ça
que vais être obligée de
t'imposer par les temps qui courent. Si tu veux changer
ça Paul, la meilleure
solution pour toi ce serais de me le dire. Surtout,
gêne-toi pas mon Paul. Je
suis tout ouïe Paul, et pis même que ça
va me faire bien plaisir si tu le fais
Paul. Ouf..."
Tout en administrant des manipulations, mobilisations,
inhibitions et massages divers, Claudine continue à
entretenir ainsi Paul au fil des
heures jusqu'à la fin de sa journée de
travail.
Par la suite, jour après jour, Claudine reprend son
dialogue
à sens unique avec Paul. Même si celui-ci n'a
pas encore ouvert ni les yeux, ni la
bouche depuis un mois qu'elle le traite, Claudine en est
déjà venue à penser qu'il lui a répondu
et parfois
même fait des commentaires concernant ses propres
remarques. Ainsi, elle va jusqu'à répondre
à des questions qu'elle sent en lui.
Aussi est-elle à peine surprise au bout de neuf
mois de ce
régime lorsque, un jour enfin, il ouvre les yeux et
lui dit simplement:
- "Bonjour Claudine."
<> DANS MA TÊTE
- "Oui docteur Landré, hier Paul Tardif, notre
patient
comateux s'est enfin réveillé. Mais à
part son visage il est encore paralysé. Il était temps,
croyez-moi! Hier
après midi, quand il a ouvert les yeux et m'a
parlé pour la première fois, ça m'a
fait tout drôle..."
Penchée sur son bureau, Denise Landré
écoute avec
beaucoup d'intérêt les propos de sa
physiotherapeute. Âgée d'une cinquantaine
d'années environ, elle exerce sa profession
essentiellement avec les patients de
l'Institut de Réadaptation de Montréal
depuis plus de vingt ans maintenant et elle
sait très bien que pour les physiatres de
l'Institut, il est capital de toujours s'appuyer
sur la collaboration des physiothérapeutes qui ont
un contact quotidien très étroit
avec leurs patients. Elle a appris à respecter au
plus haut point les avis et les
remarques de Claudine. Celle-ci travaille en effet depuis
plus de cinq ans
maintenant sous ses ordres et Denise a pu se rendre compte
de la qualité
extraordinaire du sens de l'observation de Claudine,
nettement supérieur à ceux de
toutes les autres physiothérapeutes qu'elle a
cotoyées jusque là. Ce qui lui permet
de poser de diagnostics officieux pratiquement toujours
irréprochables.
Probablement plus justes d'ailleurs que ceux de certains
médecins de l'Institut et
non les moindres... pense Denise. Mais ça c'est une
autre histoire.
Comme toujours, pendant qu'elle manipule
machinalement sa vénérable plume fontaine
Montblanc, qui lui sert depuis toujours
pour rédiger ses rapports et ses ordonnances,
Denise ne quitte pas son
interlocutrice des yeux et se penche
régulièrement en avant en opinant de la tête
pour manifester sa compréhension et son
intérêt. Son regard gris d'acier ne perd
aucune des expressions tour à tour
théatrales, dubitatives, enjouées, pudiques,
intriguées ou intérrogatives de la jeune
femme.
"Depuis neuf mois que je le soignais sans qu'il puisse
me dire un seul mot ni esquisser un seul geste, dans ma
tête j'en étais venue
à croire qu'on se connaissait depuis toujours!
Pendant les traitements, je lui
parlais sans arrêt, parce que, comme vous le savez
bien, je parle
continuellement avec mes patients. En dernier je croyais
presque l'entendre
me répondre! Dans ma tête, il m'avait
déjà tout dit de lui... Alors quand j'ai
entendu sa vraie voix pour la première fois, je
n'ai pas été surprise une
seconde! Elle était presque comme je l'avais
toujours imaginée, dans ma
tête... ce qui fait que, sur le coup, j'ai eu
l'impression de l'avoir entendue
depuis toujours. J'étais incapable de
réaliser..."
"À tel point que je me suis même
demandé s'il ne
faisait pas semblant d'être inconscient ces derniers
temps! Par exemple, dans
l'après midi après son réveil, il m'a
même passé une remarque à propos de ce
que je pensais de mes parents; oh je lui avais
déjà parlé d'eux, mais
seulement la semaine dernière, quand il
était encore inconscient!"
" Je me trompe probablement; parce qu'on ne sait
jamais vraiment jusqu'à quel point l'esprit de
quelqu'un d'inconscient entend
et enregistre ce qu'on lui dit, mais quand même...
ça me gêne."
- "Rassures-toi Claudine: je suis certaine qu'il
était
toujours vraiment inconscient hier matin, quand je l'ai
examiné avant sa
physio avec toi! Mais c'est vrai que l'inconscient d'une
personne endormie ou sous anesthésie enregistre
parfois tout ce qu'on dit en sa présence, souvent
beaucoup mieux qu'on ne le pense
généralement."
"Je te le laisse donc encore à temps complet. Mais
bientôt, je vais aussi lui faire voir
régulièrement ma consoeur la
neuropsychologue Charlotte Jeannoit, pour qu'elle puisse
évaluer l'étendue
des dommages que son cerveau a subis à la suite de
presque un an de
coma!"
- "Bien docteur, le patient en question m'attend
déjà.
Venez avec moi. Vous pourrez le réexaminer tout de
suite, maintenant qu'il est
conscient!"
Elles sortent toute deux du bureau de Denise Landré
en
même temps et elles font tranquillement quelques pas
ensemble en remettant de
l'ordre dans leurs cartables respectifs. Puis, elle
accélèrent toutes deux le pas en
direction des locaux mis à la disposition des
physiothérapeutes et leurs patients.
Complètement inerte, Paul est couché sur le
dos sur le
matelas du petit local de physio où un infirmier
l'a mené ce matin là comme
d'habitude. Il est tout absorbé dans l'étude
et le comptage des tuiles acoustiques qui composent le plafond
au-dessus de lui.
- "Bonjour Paul, je me présente: je suis le docteur
Denise Landré, ta physiatre. Maintenant que tu as
enfin ouvert les yeux,
j'aimerais qu'on se parle un peu. Écoutes bien ce
que j'ai à te dire. Vois-tu,
même si c'est ta physiothérapeute qui se
démène avec toi depuis neuf mois
pour te faire bouger un peu, vis-à-vis de
l'hôpital, c'est moi qui assume la
responsabilité médicale des soins et des
thérapies que tu reçois."
"Jusqu'à présent, tout ce que Claudine
pouvait faire,
c'est d'empêcher tes muscles de fondre
complètement pendant que tu étais
inconscient et incapable du moindre effort. Mais à
partir de maintenant, il va
falloir que tu commences à y mettre du tien un peu
plus!"
"Je vais t'examiner à nouveau, mais d'après
ce que me
dit Claudine, il semble qu'à part ton visage tu es
encore complètement
paralysé du côté gauche tout au moins.
Je ne crois pas que ce soit déjà
irréversible. Je ne peux évidemment pas
t'assurer que tu vas retrouver à coup
sûr tous tes moyens. Mais une chose est absolument
certaine: si tu ne fais
rien toi-même pour t'en sortir, tu resteras impotent
toute ta vie! Ta guérison
dépend d'abord et avant tout de toi-même et,
en temps normal, il te resterait à peu près un an pour
y
arriver, deux peut-être. Dans ton cas, à
cause de la
durée extraordinaire de ton coma - au fait tu a
été inconscient pendant près de deux ans - il
serait
présomptueux de ma part de prétendre
connaître le
temps qui te reste pour récupérer tes
facultés, mais une chose est certaine: si tu ne t'y mets pas
toi-même à
fond et tout de suite, crois-moi, alors c'est
foutu! Bien sûr, Claudine, moi-même et tous
les autres thérapeutes de l'hôpital
allons essayer de t'aider du mieux que l'on peut. Mais je
te le répète encore,
sans ta participation active: nous sommes totalement
impuissants à te
guérir."
"Claudine va continuer à te seconder dans ce
travail et tu pourras toujours
compter sur elle pour te guider dans ta
réadaptation. Tu
peux être certain qu'elle s'y connaît! Tu
pourras donc compter sur elle cinq
jours par semaine, toute la journée. S'il y a des
questions qui te tracassent,
n'hésites pas à les lui poser."
"Il est important que tu lui fasses bien confiance, si tu
veux t'en sortir.
Jusqu'à date, c'est elle qui s'est
épuisée à te faire bouger,
mais maintenant ça va être à toi de
faire le gros des efforts!"
"Dis-toi que les physiothérapeutes comme elle ont
des
mains "magiques" qui peuvent parler au corps de leurs
patients et décoder le
langage de ces corps. Mais ça ne pourra se passer
de façon satisfaisante que
si tu le veux bien, alors laisses les mains de Claudine te
parler et te sonder. Ne te fermes pas et n'essaie pas
de tricher avec les indications de ton corps.
Avec la paresse et le découragement devant
l'effort, sache que les mauvaises
compensations sont les pires ennemis du paralysé en
processus de
réadaptation. Elle saura t'en protéger si tu
la laisses t'aider. Plus votre
communication sera bonne, meilleure pourra être
l'action de ta thérapeute
pour favoriser le déblocage de tes paralysies. Au
travail!"
Claudine s'accroupit à côté de Paul et
une nouvelle
session de physiothérapie commence. Elle place sa
main gauche sur l'épaule droite
de Paul et, pendant qu'elle lui tient le poignet droit,
elle lui demande:
- "Essaie de plier ton bras."
L'avant bras de Paul commence à s'élever
imperceptiblement pendant que Claudine lui tâte
rapidement tous les muscles de
l'épaule et du bras. Le visage de la
physiothérapeute s'éclaire d'un sourire réjoui
lorsqu'elle lui annonce:
- "Bravo! Voici un membre qui veut déjà.
Voyons pour
l'autre maintenant."
Même procédure pour tester le bras gauche de
Paul. Mais
celui-ci reste cette fois totalement inerte.
- "Sur le côté gauche, ça va moins
bien. Voyons les
jambes maintenant."
Puis, sous les yeux de Denise Landré, la
thérapeute et son
patient se livrent à toute une série de
tests sur divers autres muscles de Paul. Une
heure plus tard, la physiatre glisse une note dans le
carnet médical de son malade:
15 juin 1985,
le patient Paul
Tardif, accidenté du 11
août 85, a
repris conscience hier après-midi, après un peu
plus
de 21 mois de coma.
À l'Hôpital Général d'Ottawa
pendant douze mois
et ici par la suite, il a été soigné par
des
traitements de
physiothérapie passive normaux. Souffre
d'hémiparésie sur le
côté gauche. Sur le côté droit, semble
capable d'une certaine motricité, sur le côté
gauche par contre,
aucune. Quant
à sa sensibilité cutanée, elle parait être
tout à
fait fonctionnelle
des deux côtés. Il continuera donc à
recevoir
des traitements de
physiothérapie cinq jours/semaine. Sera
également
suivi par une ergothérapeute, un neuropsychologue et
peut-être vu en orthophonie."
<> SENS
- "Au touché, je sens que ta peau a gardé un
bon tonus.
Elle est restée assez douce et saine, Paul. Les
massages et les frictions l'ont
bien préservée. Mais je ne te sens plus
aussi détendu que d'habitude.
Pourquoi? As-tu froid? Tu n'es pas gêné,
j'espère. Tu n'as pas à t'en faire: ça
fait déjà une éternité que mes
mains l'effleurent et ton épiderme ne semble
pas s'en porter trop mal. Non? Sens-tu bien mes doigts.
Les muscles que je
frotte en ce moment sont ceux que tu devrais essayer de
contracter pour
réussir l'exercice que je t'ai demandé de
faire. Voilà, c'est déjà mieux. Oh! Mais
comme ils sont encore faibles. Il va falloir faire
beaucoup travailler ça. Je vais
t'aider à plier tes chevilles quelques fois.
Laisses-toi mou et sens. Essaies de
me refaire la même chose encore dix fois."
"Depuis plus de six mois que je te soigne et que je
parle sans que tu ne me dises un mot. Je suis une
incorrigible bavarde: je
sens que c'est ça que tu veux me dire. C'est vrai,
je veux bien essayer de me
taire un peu, mais toi, sens et laisse tes muscles encore
me parler. Je sais que
tu aurais le goût d'aller vivre à
l'extérieur de l'hôpital tout de suite, mais avant
cela, il va falloir que tu travailles encore beaucoup, si
tu veux pouvoir te
déplacer seul. Dès que possible, je veux
bien te faire prêter une canne par
l'hôpital et je pourrai t'accompagner dehors au
soleil, au moins au début,
parce que si tu y vas tout seul, ce serait trop dangereux
pour toi. Mais avant
d'en arriver à ça: travailles, travailles et
retravailles; pour le moment
apprendre à utiliser seul ta chaise roulante, c'est
plus réaliste!"
La journée se continue ainsi, Claudine guidant Paul
de ses
conseils et tâtant sans arrêt les muscles de
son patient pour mesurer la qualité des
efforts qu'il déploie et détecter à
coup sûr toute mauvaise "compensation" à
combattre avant qu'elle ne soit devenue une seconde
nature. Cinq jours par
semaine, ils travaillent ensemble dans les salles de
physio; elle l'entretient sans
arrêt, pendant qu'il s'échine à
réaliser les exercices qu'elle lui prescrit. Résidant
à
l'hôpital depuis plus de sept mois
déjà, Paul peut maintenant se déplacer seul avec
sa chaise roulante. Ses semaines normales comportent donc
près de trente heures
de travail sur les matelas de gymnastique des salles
physiothérapie ou alors sur les
appareils d'exercice spéciaux qui s'y trouvent
également.
Le mercredi avant-midi par contre, il commence sa
journée avec la neuropsychologe
à la voix nasillarde et au parfum
pénétrant Charlotte
Jeannoit. Celle-ci l'occupe alors pendant près de
deux heures avec une session de jeux vidéos spéciaux et
de jeux d'esprit essentiellement mnémotechniques
pour
réactiver les parties de son cerveau encore
léthargiques. Puis, il change d'étage
pour passer à une session de vie pratique au cours
de laquelle Nicole Lanteigne,
l'ergothérapeute de trente-cinq ans à peine
mais aux cheveux grisonnant toujours
retenus par un fichu blanc, lui apprend à se
débrouiller avec une seule moitié de
son anatomie vraiment valide et réussir tout de
même à faire face aux difficultés
usuelles de l'existence, dans un local qui comporte divers
coins aménagés comme
les pièces stratégiques d'une
résidence: cuisine, salle de bain, salon, chambre à
coucher, salle lavage, etc.
Depuis quelques temps, il a commencé à
apprivoiser la
canne que Claudine lui a fait prêter par
l'hôpital. Il s'est même lié d'amitié avec
certains autres patients avec qui il prend
généralement ses repas à la
cafétéria. Glen Shadwick, l'un de
ceux-ci, est un universitaire très loquace qui
vient
régulièrement à l'Institut de
Réadaptation pour recevoir des traitements en
physiothérapie, ergothérapie,
neuropsychologie et orthophonie. Âgé de quarante
deux ans, il cache un sourire semi-narquois
derrière une grande barbe hirsute et
une grosse voix caverneuse. Si ce n'était de ces
éléments oursoïdes de sa
personne, avec son éternelle paire de bermudas
multicolores beaucoup trop
grands pour lui et ses multiples chandails à
manches courtes bigarrés et très
amples également, il ressemblerait un peu à
un jeune enfant espiègle affublé des
vêtements de son grand frère.
D'origine britannique, il a lui-même subi un
traumatisme
crânien l'an dernier lorsqu'un chauffard l'a
renversé comme il traversait la rue. Il a
alors été quelques jours dans le coma.
À son réveil, il avait lui-aussi une
hémiplégie
complète. Dans son cas par contre, la paralysie est
apparue sur le côté droit.
Comme il était normalement droitier, le lobe
dominant de son cerveau était atteint.
Sa réadaptation est donc presque aussi complexe que
celle de Paul avec ses vingt
et un mois de coma. Ainsi, il a été atteint
d'aphasie temporaire et doit même
réapprendre à parler, tant sur le plan
intellectuel des structures linguistiques que sur
celui de la maîtrise physiologique du langage
parlé. D'abord plongé dans un
environnement francophone, c'est évidemment la
langue française qu'il a conquise
en premier. Anthropologue de formation,
spécialisé en ethnolinguistique, il en est
maintenant presque venu à considérer son
épreuve comme une chance inouïe,
parce qu'elle lui a donné l'occasion de se
confronter avec les structures primaires
du langage humain à partir de rien, ce qu'aucun
autre spécialiste des langues
comme lui n'a jamais vraiment eu l'occasion
d'expérimenter lui-même auparavant.
Avant son accident, il était enseignant à
l'Université de Montréal, principalement en
inuktituk et en montagnais, deux langues qu'il parlait
alors couramment, comme l'anglais et le français.
Aujourd'hui, même s'il ne
possède plus ces langues, sa mémoire
recèle tout de même encore des traces très
profondes des connaissances très étendues de
sa vaste culture. C'est donc avec
beaucoup d'intérêt que Paul écoutait,
sans mot dire la plupart du temps, ses propos
lorsqu'il se laissait aller à analyser à
haute voix les divers petits détails de leur
quotidien et à philosopher sur l'aventure humaine
dans son ensemble. Glen quant à lui appréciait beaucoup
cette écoute attentive lorsqu'il pensait ainsi tout
haut et
discourait comme s'il était devant sa classe
à l'Université.
- "Le toucher Paul! Le toucher! Ici les patients comme
toi et moi, nous sommes tous plongés dans un
univers où le sens du toucher
est fondamental. Dans pratiquement toutes les
civilisations primitives, autant
les contemporaines que les préhistoriques et les
antiques, la plupart du temps
c'est le côté auditif du cerveau humain qui
est dominant. Dans notre
civilisation moderne, c'est plutôt le
côté visuel qui a la suprématie, bien qu'il
se manifeste toujours une opposition très forte de
l'auditif. Complémentarité
plutôt, me diras-tu. Soit. Vois-tu Paul, les
études en neurologie sur le sujet
nous apprennent que les lobes de notre cerveau sont
spécialisés à cet égard:
l'auditif et le langage d'un côté, le visuel
de l'autre. La gauche versus la droite.
Un concept qui déteint même en politique,
c'est dire! Par contre, ici, je crois
que c'est probablement un des rares endroits où,
pour beaucoup de gens,
c'est le sens du toucher qui devient absolument
fondamental. Autant pour les
professionnels soignants que pour les patients d'ailleurs.
Mais je me demande
dans quelle partie de notre cerveau on devrait localiser
cette faculté... Peut-être devrions nous parler
plutôt
de l'intelligence du corps tout entier dans ce
cas là?"
Le midi, Paul mange aussi à l'occasion en compagnie
de Claudine
et du groupe des thérapeutes. D'un naturel peu
loquace mais très attentif,
il adore en effet écouter en silence ceux-ci
discuter des problèmes qu'ils ont avec
tel ou tel patient ou décrire les progrès
remarquables qu'une approche donnée a pu permettre par
opposition
à telle autre, etc... Lors de ces échanges
à batons
rompus entre professionnels, il lui semble toujours que
c'est encore sa chère Claudine qui comprend le
mieux les situations et elle qui tient les propos les plus
clairs et sensibles, pour ne pas dire les plus
intelligents... C'est au cours d'un de ces
dîners, un vendredi midi précédent une
longue fin de semaine de congé, que Paul
déclare à Claudine:
- "Demain, j'aimerais sortir d'ici et passer quelques
jours à l'extérieur, chez des amis. Tu crois
que ce serait possible en fin de
semaine?"
- "Bravo Paul, bien sûr que oui! Cela te fera
sûrement
beaucoup de bien. Si tu veux, je pourrais aller te
reconduire à la fin de la
journée et te reprendre mardi matin. Ça me
permettra de rencontrer tes amis
et de leur expliquer comment te venir en aide quand tu
seras seul avec eux."
À cinq heures ce jour là, après avoir
placé la chaise
roulante de Paul dans le coffre arrière de
l'automobile qu'elle a empruntée à sa
collègue Paule, Claudine l'aide à
s'installer sur le siège, en lui indiquant comment
s'y prendre avec un seul côté de son anatomie
de valide.
- "Voilà, on est rendu. Jean habite ici, au
troisième
étage."
- "Ne bouges pas Paul. Je vais d'abord aller voir de
quoi a l'air l'escalier, et je reviens te chercher."
Quelques minutes plus tard, Claudine revient et informe
Paul que personne ne répond chez Jean.
Peut-être est-il momentanément sorti
pour faire quelques courses... Leur rendez-vous avait
pourtant été convenu au
téléphone quelques heures plus tôt.
Après une demi-heure d'attente dans la
voiture, la thérapeute décide donc d'amener
Paul manger chez elle. On rappellera
Jean après le repas pour vraiment synchroniser
l'opération transfert du malade. Claudine doit se hâter,
car elle a invité son amie Paule à souper. Celle-ci
doit
reprendre possession de sa voiture par la même
occasion.
Toutes deux physiothérapeutes à l'Institut
de Réadaptation,
elles sont les meilleures amies du monde. Elles songent
même à s'associer pour
démarrer ensemble une clinique privée de
physiothérapie. Cadette de Claudine de
quelques années, Paule Sauvageau est une grande
jeune femme très svelte aux
cheveux blonds coupés très courts mais dont
la beauté insolente n'aurait
absolument pas paru déplacée sur un plateau
de cinéma ou sur les podiums de
grands couturiers. Physiothérapeute diplomée
travaillant à temps plein depuis cinq
ans à peine, pendant ce temps elle n'en a pas moins
presque terminé une
formation parallèle à temps partiel en
ostéopathie. Très dynamique, c'est elle qui
administre la majorité des traitements en piscine
à l'Institut de Réadaptation. Aussi
la voit-on régulièrement courir à
droite et à gauche dans les corridors intérieurs de
la section d'hydrothérapie; de la piscine aux
douches, du vestiaire patients à celui
des thérapeutes ou du petit gymnase au local
d'accessoires de la section vêtue simplement d'un maillot de
bain, deux pièces le plus souvent, qu'elle porte
toujours
très serré. Puisqu'elle en porte plusieurs
heures pratiquement tous les jours, elle
dispose évidemment d'un assortiment assez
varié de ceux-ci, à partir du petit bikini
fluo à la mode de la côte d'azur jusqu'au
maillot long moulant de style nord- américain, en passant par
le quasi-string brésilien. Dans le petit milieu fermé
de
l'Institut, elle en était donc venue à avoir
une réputation de terrible séductrice sinon
de mangeuse d'homme qu'elle-même ne comprenait pas
vraiment, mais qu'elle
n'avait jamais cherché à réfuter non
plus.
Tout au long de la préparation du repas, les trois
convives
discutent de choses et d'autres. Lorsqu'ils s'assoient
pour se mettre à table, Paule
lève son verre en disant:
- " Je propose un toast à la santé de Paul
que j'ai
entendu ici pour la première fois dire autre chose
que " Oui. Non. Bien.
Bonjour untel." Depuis près de deux mois que je le
voyais se démener sans
dire un mot à côté de moi avec sa pie
de physio qui parle tout le temps!"
Claudine et son patient, assis face à face, se
regardent
alors mutuellement. Ils sont tous les deux
persuadés d'avoir vraiment toujours
dialogué abondamment au cours de leurs sessions de
thérapie.
- "Tu déconnes Paule. Ce dont tu parles, ça
a peut-être
duré neuf mois pendant qu'il était encore
inconscient, mais depuis qu'il m'a dit " bonjour Claudine" pour la
première fois il y a deux mois, j'ai de la misère
à placer un mot quand je le soigne, tellement il est bavard et
curieux, mais on
s'y fait..."
Après le souper, puisque Jean brille toujours par
son
absence au bout du fil, Paule aide Paul à
s'installer au salon devant la télévision.
Puis, elle entraîne son hôte à la
cuisine pour desservir la table.
- "Claudine, tu m'excuseras si je ne me mêle pas de
mes affaires. D'abord, disons que c'est sûr que je
ne suis pas toujours à côté
de toi, quand je suis à la piscine par exemple,
mais sinon, on travaille quand
même presque tout le temps dans le même
gymnase, à dix pas l'une de
l'autre! Ça n'est peut-être pas très
grave, mais permets que je libère ma
conscience professionnelle et que je te parle franchement:
je crois que cette
habitude particulière que tu as
développée lorsque tu soignes Paul, n'est
peut-être pas tout à fait positive. Je veux parler de ta
manie de lui parler
absolument sans arrêt. Quand il était
inconscient, c'était sans doute une
excellente idée, si ça t'aidait à
passer le temps, mais maintenant..."
"Tu lui parles, tu lui poses des questions, tu te
réponds
à sa place, tu te poses même souvent des
questions à sa place, tu y réponds
ensuite, quelques fois même tu rougis, mais la
plupart du temps tu y réponds
aussi, non sans lui avoir dit qu'il est un peu trop
curieux et que "ses"
questions sont plutôt indiscrètes! J'ai bien
peur que cette pratique ne puisse
devenir un peu malsaine: tout à l'heure au souper,
j'ai cru comprendre que
Paul était persuadé que vous aviez vraiment
dialogué sans arrêt tous les deux
depuis deux mois, sinon plus! Toi aussi peut-être?
Je n'aimerais pas que ma
future associée devienne folle avant que notre
clinique soit ouverte!"
Incapable de répondre à cette remarque
qu'elle ne
comprend pas clairement, Claudine ne sait que
répondre. Elle voit bien que Paule n'essaie pas de lui faire
une blague et se rend bien compte que son amie est très
sérieuse, sinon carrément inquiète.
Depuis le début, ou presque, elle-même a bien
senti que sa relation avec ce curieux patient comateux
avait quelque chose de "pas
normal".
Pourtant ça fonctionnait bien semblait-il; le
docteur Landré
le lui disait régulièrement:
- "Lâches pas Claudine. Tu vas y arriver. Il va
reprendre
conscience et même si la première chose qu'il
te dit c'est que tu es une vraie
pie, tu auras enfin réussi à le faire
parler!"
Pendant cette période d'inconscience de Paul, elle
avait eu de plus en plus fréquemment l'impression de
l'entendre lui parler. Son esprit
logique avait vite conclu que tous ces "échanges"
verbaux n'étaient que le fruit de
son imagination. " Rien d'inquiétant, ça
fait passer le temps ", s'était-elle dit.
Par contre, depuis deux mois il avait repris conscience et
elle s'était bien convaincue de la
réalité de ses "vraies" conversations
ininterrompues avec Paul. Lui aussi, semblait-il.
Pourtant, d'après Paule, qui
travaillait avec ses propres patients pratiquement
toujours juste à côté d'eux, Paul
était presque muet pendant ses traitements depuis
un mois! Claudine n'avait
pourtant pas l'impression que la présence ou
l'absence de sa consoeur à ses côtés
aie jamais changé quoi que ce soit dans ses
rapports avec Paul. Peut-être que Paule s'est trompée...
qu'elle était distraite... qu'elle ne prêtait pas assez
l'oreille...
que Paul ne parlait jamais assez fort... que... Claudine
décide donc de procéder à
une vérification plus approfondie au cours des
prochains traitements de Paul, mais
pour le moment elle préfère essayer
d'oublier tout ça, pour se consacrer plutôt à
détendre l'atmosphère qu'elle sent un peu
tendue depuis la fameuse remarque de Paule.
La soirée se continue sans nouvel accroc et les
sujets de
discussion les plus divers et anodins sont abordés
et chacun semble rivaliser
d'imagination pour ironiser à tout propos.
Même Paule, d'ordinaire si sérieuse, se
laisse aller à pousser quelques bonnes blagues
politiques. À intervalles réguliers,
Paul essaie de rappeler chez Jean. Toujours aucune
réponse.
- "Et bien mes chers amis je dois vous quitter, il est
déjà assez tard pour une vieille physio
comme moi avec une bonne journée
dans le corps! Je te remercie Claudine pour cette
agréable soirée. On se revoit
mardi prochain à l'Institut. D'ici là,
essaies de repenser un peu à ce que je t'ai
dit plus tôt, mais ne te casses pas trop la
tête à ce sujet là pour le moment. On
pourra en reparler à tête reposée la
semaine prochaine. Bonsoir Paul, à mardi.
J'espère que ton ami Jean sera bientôt de
retour, parce que le "couvre-feu"
est déjà sonné à l'Institut
pour les patients résidants sortis pour la soirée."
Après avoir essayé en vain à
plusieurs reprises, de
rejoindre Jean, Paul finit par s'assoupir
profondément sur le grand divan en velours
vert du salon. Claudine étend délicatement
une grande couette bien épaisse sur lui,
en prenant bien soin de ne pas l'éveiller. "Il doit
être complètement épuisé, le
pauvre", pense-t-elle. Puis, après avoir pris une
bonne douche, elle se laisse couler
dans son propre lit.
<> QUEL RÊVE!
Le lendemain matin, quand Claudine ouvre les yeux, il est
déjà neuf heures. Elle se lève,
enfile son peignoir japonais en soie fine, et va se
passer une débarbouillette mouillée dans le
visage, pour s'éveiller complètement.
Puis, elle se dirige sur la pointe des pieds vers son
"patient en résidence", car elle
ne veut pas le réveiller tout de suite: il a
sûrement besoin de récupérer ce matin.
Machinalement, elle pose la main sur le front de Paul pour
vérifier si la fatigue du voyage et l'heure tardive
de coucher du "chérubin" ne lui
aurait pas donné une petite montée de
fièvre. Celui-ci est maintenant étendu sur le
côté, le dos cambré et le bras droit
entre les jambes. La couverture qui le recouvrait
hier est presque toute racotillée autour de sa main
droite entre ses genous.
Soudainement, Claudine sent son univers basculer. Elle est
maintenant couchée
sur une plage, au soleil. Elle entend une voix vaguement
familière, qui prononce
sans arrêt des mots indistincts. Elle tourne la
tête en direction de la personne qui
parle. Il s'agit bien d'une femme, assise en tailleur, qui
parle sans arrêt en pétrissant
ce qui ressemble à de la pâte à pain.
Le flot de ses paroles se transforme en un
courant d'air sinueux, visible comme une sorte de
nuée. La femme est toute
enveloppée par ce "brouillard"; puis celui-ci se
lève et Claudine s'aperçoit qu'il s'agit
d'elle-même assise par terre sur le sable,
complètement nue, en train de pétrir du
pain et parlant sans arrêt à sa pâte.
En fait, son point de vue oscille continuellement
entre celui d'un observateur extérieur à la
scène et une vue subjective où elle serait
elle-même la pâte que l'on pétrit.
Pendant tout ce temps, elle ressent d'étranges
chatouillis inconnus dans son bas-ventre. Tout à
coup, son double tourne les yeux
vers elle. "Claudine... Claudine..." et le son de la voix
change brusquement lorsque
leurs regards se croisent. L'univers de Claudine
s'écroule encore complètement.
- "Claudine! Claudine! Qu'est-ce que tu fais?
Réveilles
toi! Qu'est-ce qui t'arrive? Tu es tombée? As-tu
passé la nuit là? Réponds-moi, tu me fais peur!"
Quand elle ouvre les yeux, elle s'aperçoit qu'elle
est
étendue sur le tapis de son salon, à
côté du divan où Paul s'était assoupi la
veille.
Celui-ci s'est maintenant assis sur le bord de son
fauteuil. Il s'appuie sur la petite
table du salon avec sa main droite et est penché
tant bien que mal au-dessus d'elle.
- "Claudine! Claudine!" lui répète-t-il.
- "Hummpff... Bonjour Paul, bien dormi? As-tu faim ce
matin? Ne t'inquiètes pas pour moi. Je viens tout
juste de m'endormir. Je crois
que je suis tombée de sommeil. Je n'ai pas de mal.
J'ai même rêvé. Et quel
rêve! C'était si réel, j'y
étais vraiment!"
<> SANS PLUS
- "Des oeufs pour déjeuner, ça te va? Tu ne
m'as pas
répondu, alors tant pis pour toi si tu n'en veux
pas! Au fait, tu ne m'as toujours
pas dit non plus si tu avais bien dormi..."
Pendant que Claudine s'affaire devant sa vieille
cuisinière
au gaz en chantonnant, Paul cherche de nouveau à
rejoindre son ami Jean.
Toujours en vain.
- "Ne t'en fais pas si ton ami ne peut pas te recevoir en
fin de semaine. Je peux te garder ici si tu veux,
même jusqu'à mardi! Mais ne
vas pas t'imaginer que je vais jouer les
thérapeutes zélées! Lorsque je prends
congé, il n'est pas question que je travaille, et
je voudrais que tu oublies que je suis ta physio. Je veux bien
t'aider à fonctionner, mais comme le ferait
n'importe quelle personne normale, sans plus! Tu es
reçu ici comme un ami,
sans plus! Tu n'as donc pas à avoir peur que je te
fasse forcer non plus.
J'espère que la présence de ta "bourreautte"
de physio ici ne t'a pas causé de
cauchemars trop cruels la nuit dernière. Tout
à l'heure tu ne m'as pas répondu
à propos de tes rêves... Est-ce que tu aurais
rêvé en mal de moi par hasard?"
À ces mots, Paul rougit un peu, puis répond:
- "Effectivement, tu faisais partie de mon rêve...
Mais je ne m'en souviens pas trop bien... Je ne pourrais pas vraiment
te raconter
tout en détails... Tout ce dont je me rappelle,
c'est que tu étais parfaite, sans
rien, ou plutôt "sans plus", comme tu dis."
Un peu gênée par ce lapsus de Paul qui lui
rappelle trop
bien quelque chose, Claudine feint de ne pas l'avoir
entendu. Mais comme elle a
arrêté de chantonner quelques instants, son
invité reprend:
- "Tu sais, c'est une expérience totalement
nouvelle
pour moi d'être tâté sans arrêt
par une jeune femme, jolie en plus, douée d'un
toucher "magique" qui lui permet de lire en moi comme dans
un livre ouvert!"
- "Ne t'en fais pas avec cette histoire de toucher
"magique". Tout ce que les doigts d'une physio peut lire
chez son patient,
c'est: quels muscles travaillent et le font-ils bien, oui
ou non, sans plus. Par
contre dans ton cas, c'est un peu plus compliqué,
c'est vrai; mais j'avoue que
je ne comprends pas très bien ce qui ce passe
moi-même. Il faut que j'y
réfléchisse. On en reparlera plus tard, si
tu veux, mais pas maintenant. En
attendant, je vais te faire couler un bain. Ça va
te faire du bien, tu m'as l'air
encore complètement tendu et "fripé".
Pendant que Paul clapote dans l'eau de sa baignoire,
Claudine s'affaire à nettoyer les restes de leur petit
déjeuner. Ce faisant, elle a
recommencé à chantonner, comme elle a
l'habitude de le faire quand il faut qu'elle
réfléchisse pour résoudre un
problème qui la dépasse. Elle achève tout juste
de
ranger les derniers morceaux de vaisselle qu'elle vient de
laver, quand un bruit
sourd résonne en venant de la salle de bain.
- "Paul, tout va bien?" Hurle-t-elle. Aucune
réponse.
Immédiatement, Claudine s'élance vers la
salle de bain, en s'exclamant: "Mon
Dieu! Mon Dieu! Pourvu que..."
Lorsqu'elle pénètre dans la salle de bain,
elle aperçoit Paul
étendu dans la baignoire, un vieux bain tombeau
très profond. Sa tête encore en
majeure partie sous l'eau, il tente en vain de s'agripper
au rebord glissant du bain
avec sa seule main valide pour s'extirper de sa position
fâcheuse. Aussitôt Claudine
attrape le poignet gauche inerte de Paul et, d'un
mouvement vif, l'extrait de la
baignoire en tombant elle-même à la renverse.
Elle lui administre ensuite de
grandes claques dans le dos, pendant qu'il crachote et
toussote en essayant de
reprendre son souffle. Puis empoignant Paul à bras
le corps, Claudine l'aide à se
relever debout et à sortir complètement de
la baignoire. Après avoir passé son bras
sous celui du rescapé pour qu'il puisse s'appuyer
sur elle, Claudine l'aide à sortir de la salle de bain. Elle
l'amène s'étendre sur le divan du salon. Pendant que
Paul
reprend son souffle, Claudine s'écrase dans le
fauteuil voisin et se laisse enfin aller
à se détendre un peu.
- "Ouf... que j'ai eu peur... mon Dieu que j'ai eu peur...
s'il avait fallu..." Dit-elle enfin. Les yeux encore
complètement dans le vague, elle
reste prostrée dans son fauteuil, en face de Paul,
à marmonner sans cesse la
même chose.
Paul est maintenant tout à fait revenu de sa
mésaventure
et il a enfilé la petite robe de chambre en ratine
que Claudine garde toujours
accrochée derrière la porte de sa salle de
bain quand la jeune femme commence
enfin à émerger peu à peu de sa
stupeur.
- "Ça va mieux Claudine? Je ne risque plus rien
maintenant. Reprends-toi! Si ça peut te changer les
idées, je vais te raconter
un peu mon rêve. C'était beau tu sais, nous
étions ensemble sur une plage
magnifique. Claudine, m'entends-tu? Claudine!
Réponds-moi, tu
m'inquiètes..."
Ces quelques mots achèvent enfin de la ramener de
sa
stupeur. Mais ils la replongent une fois de plus dans ses
interrogations à propos de
sa "vision" du matin. Ses yeux s'allument soudain, elle se
relève d'un bond et
s'approche du divan où est assis son patient.
- "Paul, fermes les yeux, laisses-toi aller, sans plus,
détends-toi et laisses-moi faire une
expérience avec mes "doigts magiques",
comme tu dis. Ne dis rien, même si je te pose une
question."
Claudine s'accroupit à côté du divan,
attend quelques
secondes pour qu'elle et son patient puissent se
détendre, puis elle pose sa main
délicatement sur le genoux droit de Paul en fermant
les yeux. Sur le champs, elle
se sent envahie par un curieux état de trouble
intérieur. Elle chancelle et pose son
autre main sur le haut de la cuisse devant elle pour ne
pas tomber. Aussitôt, elle
ressent une étrange et enivrante vague de chaleur
l'envahir en rayonnant de sa
colonne vertébrale en même temps qu'elle
perçoit à nouveau un bizarre
chatouillement au bas ventre, semblable à celui
qu'elle avait ressenti ce matin.
C'est très agréable et, les yeux toujours
clos, elle oublie tout et se laisse aller à
savourer cette sensation étrange pendant de longues
secondes, mais l'espèce de
jouissance animale qu'elle éprouve maintenant la
déconcerte tellement qu'elle se redresse soudain dans un
mouvement vif, se prend la tête à deux mains et ouvre
les yeux pour s'apercevoir que le bras droit et la jambe
droite de Paul ne sont pas
les seuls membres à ne pas être
paralysés...
<> UNE AUTRE FOIS
- (...)
- "Mais puisque je vous dis que Jean St-Pierre, c'est
moi. Il faudrait que je parle à Paul Tardif; vous
savez: c'est le patient du
docteur Landré qui est arrivé d'Ottawa il y
a neuf mois dans le coma."
- (...)
"Non, il n'est pas chez moi. S'il-vous-plaît,
cherchez-le
et faites-lui un message. Je ne peux pas rester en ligne
trop longtemps: je
vous appelle de Toronto. Voici: j'ai dû prendre
l'avion hier après-midi. Un
contrat surprise. Il n'y a personne à la maison. Ma
femme et ma fille m'ont
accompagné. Je ne pourrai donc pas recevoir Paul
Tardif en fin de semaine. Je pensais aller le chercher moi-même
cet après-midi mais c'est impossible,
je dois rester ici plus longtemps que prévu. "
- (...)
- "Merci et dites-lui bien que j'en suis navré. "
- (...)
- "C'est ça. Et dites-lui que ce sera pour une
autre fois."
- (...)
- "Non, je le rappelle dès mon retour."
- (...)
- "Merci. Au revoir."
Après l'avoir cherché suffisamment dans
l'Institut de
Réadaptation pour être bien persuadé
que Paul n'est pas rentré hier soir ou au
cours de la nuit dernière, on
téléphone chez Claudine de Lacoët pour
éclaircir la
situation, car on sait que c'est elle qui est allé
le reconduire hier.
...
- "Allô, Claudine de Lacoët à
l'appareil.
- (...)
- " Oui, je sais. Il est ici. (...) J'ai
décidé de le garder en
attendant de rejoindre son ami.
- (... )
- "Ha bon. ... Tant pis, ça n'est pas un
problème, je le
garderai pour la fin de semaine au complet!.
- (...)
- "Non, je vais en profiter pour le faire travailler un
peu,
(...), oui, en milieu naturel.
- (...)
- Oui c'est ça, je vais jouer les
ergothérapeutes,
histoire de rendre Nicole un peu jalouse!
- (...)
- "OK. OK. Je le ramènerai mardi matin. (...)
Merci! (...)
Bon c'est ça, à mardi, bye."
Claudine pose le téléphone et va se
cantonner dans sa
chambre à coucher. Elle est encore troublée
et songeuse à cause de ce qu'elle a
ressenti et cru comprendre ce matin. Quand elle croise son
propre reflet dans la glace qui est placé juste à
côté de la porte de sa chambre, elle s'arrête un
instant
devant, se regarde dans le blanc des yeux. Puis relevant
la tête d'un geste vif, elle
dit:
- "Non! Ma petite Claudine, non! C'est ridicule de fuir la
réalité comme ça. Dans le fond, c'est
fantastique ce qui arrive. Il faut
regarder la vérité en face. Tu dois
absolument revenir et continuer à faire des
tests. Tu as la chance de disposer maintenant de
circonstances absolument
idéales pour ce faire!"
"Prends un peu sur toi, ma grande!"
Quand il la voit enfin revenir dans le salon, Paul, qui ne
comprend pas très bien ce qui s'est passé ce
matin, laisse exhaler un soupir de
soulagement, qui se veut tout de même discret car il
se revoit encore tout nu sur le
divan, le pénis dressé lorsqu'il a rouvert
les yeux et qu'il s'est vu seul dans le salon.
Il rougit un peu de honte, car, ce faisant, il craint
d'avoir blessé Claudine. Il sent que
celle-ci est maintenant la personne la plus importante
dans sa vie.
- "Bonjour Claudine." Dit-il en détournant les
yeux,
gêné.
- "Bonjour Paul. Excuse-moi pour cet avant-midi. Je
n'aurais pas dû te laisser en plan tout seul dans le
salon, mais j'ai été
complètement dépassée par les
événements. Il faudrait qu'on se parle
sérieusement. Maintenant, si tu veux. Je suis
prête."
"Ce qui s'est passé ce matin m'a surpris autant que
toi.
Mais ne t'inquiètes pas trop pour ça: j'en
vu d'autres et puis je sais très bien
que tu étais totalement inconscient, alors en
rêve tout est possible et il n'y a
pas de tabou qui vaille, donc t'as pas à rougir
comme un homard ce matin! ...
Mais... Heu... Je ne sais pas trop comment formuler tout
ça... Disons... Heu...Je
crois qu'il peut exister entre nous une qualité de
communication que je
n'aurais jamais crue possible avant. Tu comprends?
À quoi ou à qui ça tient-il? À toi,
à moi, à nous deux? Je dois t'avouer que je n'en sais
strictement rien:
c'est aussi neuf pour moi que pour toi, tu comprends."
Elle lui raconte alors avec force détails ce qui
s'est passé
lorsqu'elle lui a touché le front pendant son
sommeil ce matin. Puis, elle lui décrit de son mieux les
sensations qu'elle a éprouvées plus tard dans le salon,
lors de
leur dernier contact tactile. Lorsque finalement elle lui
décrit précisément le
spectacle qui s'offrait à elle quand elle a enfin
ouvert les yeux avec les sensations
qu'elle avait alors éprouvées, ni lui ni
elle n'arrivent à masquer leur gêne
réciproque. Un long silence suit ces récits,
tous deux complètement interloqués à
l'idée que ces événements
suggèrent. C'est Paul qui sort le premier de cette
réflexion.
- "Si je comprends bien ce que tu me dis: lorsque tu
m'as touché, tu as éprouvées à
peu près exactement ce que j'éprouvais alors
moi-même semble-t-il. J'espère que
c'était au moins aussi agréable pour toi
que pour moi... OK, excuse-moi, je ne disais pas ça
pour te mettre mal à
l'aise...
(...)
"Mais dis-moi: comment est-ce possible? Est-ce que
ça vous arrive souvent avec vos patients?"
- "Comment est-ce possible? Ça, je n'en sais rien.
En
tout cas, je n'ai jamais rien vécu de tel avec
personne et je n'ai jamais rien vu,
lu, ni entendu à ce propos. Et pourtant ça
n'est pas d'hier que je pratique
comme physiothérapeute! Toi non plus ça ne
t'était jamais arrivé avant, je
crois. Ça faisait un bout de temps que je me
doutais que quelque chose de pas
ordinaire nous arrivait. À vrai dire, dès le
premier jour de ta thérapie avec moi,
j'avais le pressentiment qu'elle ne se passerait pas de
façon entièrement
normale. La remarque de Paule qui m'intriguait tant hier,
prend maintenant
une couleur plus ahurissante mais si logique après
ce qu'on a vécu ce matin. Il est certain que mon esprit
cartésien s'est toujours servi de ma facilité
verbomotrice pour se protéger pendant toutes les
phases de ta thérapie à
l'Institut. Pour se défendre et pour nous
protéger. Tous les deux."
Pendant de longues secondes, ils restent muets, regardant
droit devant eux dans le vide. Claudine avance alors
doucement un doigt vers la
main droite de Paul.
- "Je peux? Essayons une autre fois. On n'arrive plus
à se dire un mot maintenant. Peut-être que comme
ça?"
Pour toute réponse, Paul prend la main de Claudine,
la
dépose délicatement sur sa propre bouche
pour lui donner un baiser. Elle laisse
ensuite glisser sa main sur sa joue couverte d'une barbe
un peu forte.
Elle lui prend alors la tête avec son autre main, et
s'approche pour déposer à son tour un baiser
sur la bouche de celui avec qui elle
partage maintenant toutes les pensées, les
émotions et les sensations, même les
plus intimes.
<> L'ÉCHANGE
- "Bonjour Claudine. Alors, tu as passé une bonne
fin
de semaine? Je ne sais pas si tu as pu
réfléchir un peu à ce que je t'ai dit
vendredi, mais moi j'y ai repensé de mon
côté. J'en suis venu à la conclusion
qu'on devrait échanger un peu nos patients pour
nous permettre d'y voir plus
clair dans tout ça. Si on essayait ce matin. Qu'en
penses-tu?"
Claudine, qui est arrivée dans le vestiaire des
thérapeutes
quelques minutes avant Paule, allait en ressortir juste au
moment où celle-ci passe
le pas de la porte. Un sourire radieux illumine alors son
visage.
- "Bonjour Paule. Non, je t'avoue que je n'y ai pas
vraiment réfléchi... Mais ça m'a tout
de même amenée à comprendre et à vivre
beaucoup... Tu ne croiras jamais ce qui m'est
arrivé depuis vendredi soir. Si je commence à te
raconter ça maintenant, on en a pour l'avant-midi et les
patients attendent. Je vais tout de suite au gymnase et on
en reparle là-bas,
d'accord?"
Tout en marchant dans le corridor, Claudine chantonne un
air gai, pour mieux réfléchir à la
dernière demande de son amie. Elle ne sait pas
trop quoi lui répondre. Bien sûr, elle est
certaine maintenant que les appréhensions
de Paule ne peuvent plus vraiment être
fondées. Ce qu'elle sait à coup sûr par
contre n'en est pas moins totalement ahurissant, au point
même d'être inquiétant.
Pourtant une très grande curiosité la
caractérise sur le plan professionnel (le
docteur Landré ne lui a-t-elle pas d'ailleurs
confié son nouveau et inusité patient
comateux précisément pour cette raison, il y
a plus de neuf mois?). Aussi est-elle
très curieuse de voir ce qui pourrait ressortir de
l'essai d'un tel échange.
Quand elle pénètre dans le grand gymnase,
Paul est déjà
couché sur un matelas, sur le dos, les yeux
fermés, en train d'essayer de se
détendre complètement avant de commencer sa
journée d'exercice, comme il le
fait tous les jours depuis plus de deux mois. Il ne se
rend donc pas compte de
l'arrivée de Claudine. Celle-ci se dirige d'un pas
désinvolte vers les armoires du
gymnase où sont rangés les divers
accessoires dont les physiothérapeutes
disposent pour faire travailler leurs patients. À
cause du bruit qui règne comme
toujours dans le gymnase, il n'entend pas non plus les
chantonnements de Claudine, qui est maintenant en arrêt devant
l'armoire entre-ouverte des
instruments thérapeutiques. Elle semble
indécise quant au type d'exercices qu'elle
va proposer à son patient aujourd'hui. Comme Paul
ouvre les yeux, Paule passe
justement le pas de la porte du gymnase.
- "Bonjour Paul. Ce matin, si tu veux bien, je t'emprunte
ta physio. J'aimerais qu'elle travaille un peu avec un de
mes patients. J'aurais
besoin de son avis sur la prochaine étape
thérapeutique à entreprendre avec
lui. Alors j'ai proposé à Claudine
d'échanger nos patients ce matin. Nous
pourrons ensuite, elle et moi, nous éclairer
mutuellement sur votre état
respectif. Ça ne peut qu'être bon pour tout
le monde! Entre professionnels, il
faut savoir s'entraider, non? Et puis y a pas de raison
pour que Madame Claudine garde toujours les plus beaux mâles
pour elle seule. Na! "
À ces mots, Paule éclate de rire et lance
une serviette au visage de Paul.
L'arrivée inopinée de Paule et sa
répartie enjouée sortent Claudine de sa rêverie.
Elle se retourne pour regarder ses deux amis. Puisque Paul
reste sans mot dire à la proposition de Paule et
que cette dernière semble avoir pris
le contrôle de la situation, Claudine opine de la
tête et se dirige donc vers le
matelas où le patient de sa consoeur l'attend. Elle
se sent dans le fond soulagée de ne pas avoir à
réagir elle-même à la suggestion de Paule, ni
à expliquer à Paul
les raisons de leur "séparation" momentanée.
- "Alors monsieur Paul, ce matin pour commencer on
va voir ce que tu peux faire maintenant avec ton bras.
Essaye d'étirer cet
élastique le plus que tu peux."
(...)
"Fort bien. Ça n'est plus tout à fait mort,
mais ça n'est
pas non plus très fort. Maintenant, essaie de faire
un beau push-up."
Paul tente de s'exécuter en peinant beaucoup
pendant de
longues secondes, mais sans y parvenir
complètement.
- "Ça va, ça va. Maintenant reposes-toi un
peu avant de continuer. Tiens, pour passer le temps, racontes-moi
comment s'est passé
ta fin de semaine de congé chez ton ami. Et surtout
ne me cache aucun détail
croustillant de ta première fin de semaine de gars
célibataire en cavale après
deux ans de purgatoire!"
En disant cela, Paule touche au triceps gauche de Paul
pour le masser un peu et faciliter sa relaxation à
la suite de l'effort important qu'il
vient de fournir. Sur le champs, elle se sent envahie par
une vague de chaleur
indescriptible très agréable qui la
pénètre insidieusement dans tout son corps. Elle
est tout d'un coup submergée par une joie de vivre
sans borne et un bonheur
immense. Sa vue est brouillée par la vision d'un
visage familier qui s'approche plus
près du sien qu'elle ne l'avait jamais vu
auparavant. Au même moment,
concurremment avec les "souvenirs-jouissances" d'un
orgasme comme elle les
connaît, elle ressent aussi d'étranges
voluptés nouvelles dans son bas-ventre, qui
se répandent ensuite dans tout son être, en
irisant à partir de sa colonne vertébrale
comme autant de raz-de-marée.
- "Paule! Hé! Ho! Paule, réveilles-toi!
Qu'est-ce qui
t'arrive? Je te confie mon patient quelques minutes et
voilà que tu tombes toi-même dans les pommes à
côté de lui! Ça n'est vraiment pas
sérieux. Je parie
que tu as encore abusé de ton corps hier! Allez,
viens te reposer dans la salle
de détente des physios, je crois que cela te fera
du bien. Nos patients vont
nous faire un peu de bicyclette stationnaire pendant ce
temps-là. Il y en a deux
de libres en ce moment. Je les installe et je te retrouve
tout de suite après."
Après avoir rejoint sa copine assise sur une chaise
droite
dans la salle de détente, Claudine s'agenouille
devant elle et scrute son visage. Paule, bien que paraissant
parfaitement éveillée, a toujours les yeux dans le
vague
et affiche un air hagard mais béat.
- "Claudine, oh Claudine, je m'excuse; je ne sais pas ce
qui m'a pris. Je crois que je commence à avoir... comment
dire?... des
hallucinations moi-aussi. Est-ce que c'était
toujours comme ça pour toi avec ce patient là? Je...
je... Quand je lui ai touché, pendant un moment,
c'était
comme si je faisais l'amour et quelle expérience,
mon Dieu! Ça ne ressemblait
pas vraiment tout à fait à quoi que ce soit.
Bien sûr, j'avais déjà joui
auparavant, mais ça n'était vraiment pas
pareil... D'une certaine manière,
c'était exactement comme un orgasme tout ce qu'il y
a de plus vrai, mais dans
un certain sens ça n'avait rien à voir avec
tout ce que j'ai déjà vécu avant.
Mais en tous cas, j'avoue que " j'y ai pris mon pied pas
à peu près! " Si tu vois
ce que je veux dire. Et je crois même que dans mes
hallucinations, c'était toi
qui...qui... était ma partenaire enfin. Mais pas
comme tu pourrais l'imaginer. Je m'exprime mal... je ne sais comment
t'expliquer. Excuse-moi. Je... "
- "Laisses et arrêtes de t'excuser constamment. Il
n'y a pas de honte à éprouver du plaisir! Tais-toi
quelques instants. Je crois que
tu devrais comprendre maintenant réellement ce qui
m'est arrivé en fin de
semaine et pourquoi je ne voulais pas essayer de
t'expliquer plus tôt ce matin.
Je crois que Paul a été plus explicite et
clair que moi. Malgré lui bien sûr. Mais,
ça se passe de mots."
"Ainsi il devient évident que c'est Paul qui est la
clé.
Quand tu m'as proposé un échange de patients
ce matin, j'ai recommencé à
me demander si ce que je vivais avec lui dépendait
de moi, de lui ou de nous-deux. Ma curiosité professionnelle
maladive aidant, grâce à toi, j'ai pu vérifier
avec ton patient que mon "toucher" n'était pas
vraiment différent. D'après ce
que tu me racontes, j'en conclue que c'est bien Paul
qui... qui..."
<> CHALEUR
_ "Tu ne m'en veux pas, j'espère, Claudine si j'ai
demandé ce midi au docteur Landré de me
laisser devenir patient externe et si je lui ai dit que tu avais
accepté de me reconduire à mes "nouveaux
appartements" dès ce soir."
- "Bien sûr que non et quand elle m'en a
parlé, j'ai tout
confirmé sans hésiter. Je dois avouer que je
me demandais depuis un bon
moment déjà comment je pourrais organiser
"ta fuite" de l'Institut, pour qu'on
ne soit pas séparés cette nuit. Je
n'étais vraiment pas très "chaude" à
l'idée
de passer la nuit seule ce soir. Mais excuses moi, il
faudrait que j'aille à la
cuisine préparer le souper, si on veut pouvoir
manger."
Pendant que Paul regarde le bulletin de nouvelles
télévisé, Claudine s'affaire devant sa
cuisinière. Elle prépare un de ses plats
sud-américains
"muy sabroso!" qu'elle adore. Elle avait pu en apprendre
la recette lors de sa
dernière tournée avec les Grands Ballets
Canadiens. À l'époque, elle travaillait
comme physiothérapeute attitrée avec la
troupe et la suivait toujours lors de ses
longues tournées à l'extérieur. Elle
adorait l'emploi bien sûr en bonne partie à cause
des occasions de voyager qu'il offrait, mais à
force de toujours soigner les corps de
gens qui étaient dans une forme physique
exceptionnelle de toute façon et dont les
problèmes requérant ses soins finissaient
toujours par se ressembler, un jour elle
avait eu l'impression d'être enfermée dans
une espèce de routine. Elle avait donc
donné sa démission pour entrer au service de
l'Institut de Réadaptation de Montréal,
où elle avait trouvé amplement satisfaction
à son besoin de nouveauté.
- "Aie!" S'exclame-t-elle soudain. Elle vient de
s'échapper
une petite giclée d'huile brûlante sur le
pied. Mais comme elle est trop occupée à
réussir une importante opération dans la
préparation de son plat "muy sabroso!",
elle se contente de grimacer de douleur et continue
stoïquement ses préparatifs
culinaires.
- "À table! Le souper est prêt! Viens manger
pendant
que c'est chaud! Roules ta chaise jusqu'ici Paul, pendant
que je fais le
service."
Quand il fut installé avec sa chaise roulante en
face de
l'assiette qu'elle lui a servie, Claudine lui dit, toute
fière:
- "Goûtes moi un peu ça. Cuisine typiquement
chilienne. C'est un plat très épicé.
Un peu "chaud" peut-être, mais tu m'en
donneras des nouvelles mon grand!"
Comme Paul prend sa première bouchée,
Claudine lui
touche la main. Peut-être pour savoir "vraiment" ce
qu'il pense de ses talents de
cuisinière.
- "Aie! C'est bon, et c'est vrai que c'est "chaud", mais
c'est épicé d'une drôle de
façon: ça me brûle plus le pied que la langue!"
<> OSÉ
- "Bonjour Claudine, ce matin j'aimerais que tu
rencontres ton nouveau "client", Ismaël Maheux, 10
ans. Pour ce qui est de
ton patient régulier, Paul Tardif, je l'ai
examiné hier après-midi. Félicitations! Il a
fait des progrès considérables; je te le laisse
toujours, mais je pense qu'il
est assez habitué à la routine de la physio
maintenant pour que tu puisses
commencer à travailler aussi avec un nouveau
malade. Il semble même avoir
déjà réussi à s'adapter
parfaitement à sa nouvelle vie extra-hospitalière.
D'ailleurs, il a rendez-vous ce matin avec Charlotte
Jeannoit à son bureau du
sous-sol pour une évaluation neuro-psychologique.
On se tient mutuellement
au courant de tout nouveau développement, bien
sûr."
"En ce qui concerne notre nouveau "cas problème",
je
voudrais que tu le rencontres ce matin. Tu trouveras un
dossier le concernant
dans ton casier de votre salle commune des physios. Il te
faudra d'abord
gagner sa confiance, aussi au début Paule pourra te
relayer un peu avec Paul:
je crois qu'elle connaît bien ta démarche
avec lui. Par la suite, j'aimerais que tu les prennes tous les deux
en même temps; j'ai l'impression que la présence
d'un patient qui a pleinement confiance en toi pourra
t'aider avec Ismaël. Il
t'attend dans le petit isoloir de physio no 4. Ce midi tu
me diras ce que tu en
penses."
Cinq minutes plus tard, quand Claudine
pénètre dans
l'isoloir no 4, elle ne voit pas tout de suite son
patient. Celui-ci est assis par terre
derrière l'armoire aux instruments. Bien qu'assez
grand pour un enfant de son age,
comme il s'est tout recroquevillé en boule, il
échappe d'abord complètement aux
regards de Claudine. Cette dernière va ressortir du
petit local lorsqu'elle l'aperçoit
enfin.
-"Bonjour!" Lance-t-elle joyeusement.
Pas de réponse. Elle fait alors un mouvement dans
sa
direction pour s'approcher de lui, l'aider à se
relever et l'amener au matelas
d'exercice, mais il se recroqueville en boule encore plus
serrée. Décontenancée, Claudine recule d'un pas
et s'assied sur le matelas avec son dossier médical et
commence à le parcourir pour essayer d'en apprendre
un peu plus sur ce nouveau
"cas-problème" que le docteur Landré lui a
confié.
Quelques heures plus tard, quand Claudine entre à
la
cafétéria de l'institut, Paul est
déjà attablé en face de Paule. Elle s'assied
donc à
leur table, en poussant un profond soupir
d'épuisement.
- " Qu'est-ce qui t'arrive Claudine? À t'entendre
soupirer, on dirait que tu viens de courir le marathon! Le
travail avec le
nouveau patient du docteur Landré a-t-il
été si dur que ça? Pourtant, je croyais
qu'il s'agissait d'un petit enfant de 10 ans; pas d'un
pachyderme!"
- "Oui Paule, c'est bien un petit enfant de 10 ans. Mais
il a si peur de moi, comme de tout le monde d'ailleurs, si
j'ai bien compris, que
je n'ai simplement pas osé lui toucher. J'ai
passé l'avant-midi à le regarder
m'éviter, ou plutôt non: m'ignorer! Ça
me tue! Je ne sais vraiment pas quoi
faire avec lui: je ne peux même pas lui parler! Un
vrai mur... J'avais presque l'impression qu'il se moquait de moi et
de mes efforts pour lui parler. Même
toi, Paul, tu étais plus "causant" que lui, pendant
ton coma: avec toi je
monologuais bien sûr, mais tu étais
clairement inconscient ça me paraissait
normal. Tu ne m'intimidais pas: je sais maintenant qu'en
fait on communiquait
malgré tout. D'autant plus qu'en fait, toi et moi,
on sait bien tout les deux que
dans le fond on communiquait mieux que personne... Enfin,
ça ne se compare
pas du tout. Ma comparaison est tout à fait
boiteuse! En tous cas... ... Tandis
que lui... Cette fois, le docteur Landré ne m'a pas
manquée et elle n'est même
pas ici pour me conseiller ce midi! Bof. Il ne faut pas se
décourager: après
tout, ça n'est que le premier jour!"
Sur ce, Claudine se lève pour aller se chercher
à dîner au
comptoir de la cafétéria. Pendant qu'elle
s'éloigne en chantonnant un air
vaguement tristounet, Paule et Paul continuent à
manger en silence, ne sachant
comment interpréter les propos de leur amie, qu'ils
sentent plutôt démoralisée.
- "Paul, je crois qu'aujourd'hui Claudine va avoir plus
besoin de ton aide que l'inverse... Je ne l'ai jamais vue
avoir la mine aussi
dépitée après une session de
thérapie avec un nouveau patient! Cet après-midi, je
crois que tu devrais essayer de l'aider à << toucher
>> son nouveau
protégé. On se comprend? ... Bien. Quand
elle reviendra, je vais lui demander
de te reprendre avec elle après le dîner,
parce que... disons que mon propre
patient me réclame. Ah oui, si tu peux,
évites de lui dire que tu veux l'aider: elle
est si fière que je ne suis pas certaine qu'elle
voudra, tant qu'elle n'aura pas
tout essayé; quitte à se démolir
elle-même! Il parait que ça s'appelle de la
"fierté professionnelle"... mais de toute
façon, je ne sais pas pourquoi je te dis
ça: tu jugeras, puisque je crois que tu la connais
maintenant mieux que moi..."
Chantonnant toujours mais d'un ton apparemment
"guilleret et désinvolte" maintenant, Claudine
revient s'asseoir avec ses amis et
commence à attaquer son assiette sans piper mot.
- "Claudine, puisque ton nouveau patient n'est pas trop
exigeant aujourd'hui, tu me rendrais service en acceptant
de reprendre aussi
Paul cet après-midi. Mon propre patient me
réclame, parait-il... Il veut essayer
de monter des escaliers et je ne suis vraiment pas
certaine qu'il est bien prêt
pour ça, alors tu comprends... Merci. Et puis
ça ne te nuira pas d'avoir
quelqu'un avec qui parler. Non?"
(...)
Lorsque Paul ouvre la porte de la petite salle de physio
no
4, la première chose qu'il aperçoit c'est
Claudine assise sur le matelas d'exercice.
Un doigt sur la bouche, elle lui fait signe d'entrer avec
l'autre main. Sur la foi des
explications de Paule, elle a bien-sûr
accédé à sa demande mais elle a
préféré
précéder Paul pour rejoindre son petit
patient problème. À première vue, elle
semble seule dans son local, pourtant elle lui montre du
doigt l'armoire aux
accessoires de physio. Paul aperçoit alors la jambe
d'un enfant qui dépasse. Claudine se lève et vient
l'accueillir en poussant sa chaise roulante à
l'extérieur du
local.
- "Ismaël s'est endormi dans son coin. Lorsque je
suis
partie dîner, comme je n'avais pas encore osé
lui toucher, je n'ai même pas
essayé de le persuader d'aller manger. Je ne pense
pas qu'il l'aie fait. À mon retour, il y a une minute, il
était toujours recroquevillé dans le même recoin.
Maintenant, il s'est endormi; j'hésite à le
réveiller. Peut-être que tu devrais
t'installer dans l'isoloir no 5 en face; tu pourrais
travailler seul la même
séquence qu'on a vu hier. Si tu as besoin d'aide,
fais-moi signe j'irai te
retrouver."
Pour toute réponse, Paul qui s'est retourné
dans sa chaise
pour l'écouter, se tourne encore un peu plus, et
pose simplement sa main droite sur
une de celles qui tiennent sa chaise roulante. Ils restent
ainsi quelques minutes,
muets et immobiles mais jetant tous deux occasionnellement
un regard en direction
de l'isoloir dont ils viennent de sortir plus tôt.
Claudine lève ensuite les yeux au pLacoët et commence
à chantonner à voix très basse. Puis, elle
baisse les yeux,
ouvre la porte précautionneusement et pousse la
chaise roulante à l'intérieur. Elle
l'arrête juste devant la jambe étendue par
terre; elle agrippe la main gauche de
Paul et la serre fermement, pendant que celui-ci se penche
et tend la main droite
en direction de la cheville nue qui gît sur le
plancher.
<> COMPRENDRE
- "Como te llamas? Ola chico, como te llamas?"
Devant cette question répétée sans
cesse dans une langue
qu'il ne comprend pas, Ismaël se recroqueville encore
un peu plus sur lui-même
pour mieux se cacher le visage et les yeux.
Il se souvient clairement de la joie qu'il a
éprouvée quand,
pour la première fois, Aude et Bernard, ses
parents, ont fini par se résoudre à
l'amener en voyage avec eux. Il ne se doutait pas alors
que ceux-ci, tellement
absorbés par leur travail de reconnaissance in
situ, qu'ils mènent pour une agence
touristique, allaient le négliger à ce
point! Depuis toujours, il a espéré ne pas être
laissé à la maison à tout bout de
champs comme un vieux jouet usé pour occuper
une gardienne pendant au moins deux semaines à
chaque fois, une éternité pour
lui.
C'est alors qu'il avait compris qu'en boudant
obstinément
et en faisant le mort pendant ces éternités,
Aude et Bernard allaient revenir un peu
plus vite peut-être. Ou sinon, la gardienne qui
devait s'occuper de lui pendant ces
absences leur ferait sûrement comprendre qu'ils
devaient absolument espacer et
raccourcir leurs voyages sinon l'amener avec eux.
Ça avait bien marché; Priscilla,
son dernier instrument-gardienne avait réussi
à les convaincre: cette fois il les a
accompagné. Mais ils se sont bien vengés:
ils l'ont oublié là, au restaurant dans un
pays étranger, entouré de gens qui
baragouinent sans arrêt dans un jargon
impossible à comprendre!
Heureusement, il n'y a pas que les mots pour se faire
comprendre. Lui Ismaël, a toujours eu de meilleurs
résultats en se taisant et en n'écoutant rien de ce
qu'on
lui dit: les adultes ne peuvent rien contre ça et
ils se font toujours de bons
instruments pour lui. Ah Aude et Bernard se croient
supérieurs? Il ne compte pas
pour eux?
Il va leur montrer de quoi il est capable. Jamais plus il
ne leur dira un mot,
comme quand il était encore tout petit et il faudra
bien qu'ils s'occupent de lui! Ils lui doivent bien ça... Et
maintenant ils l'ont laissé seul au milieu de plein de
martiens.
Soit, mais il va leur faire comprendre que tous les
adultes qu'il ne veut pas
connaître sont tous des étrangers qui parlent
martien pour lui. Il va devenir dur
comme une balle de baseball! On ne peut rien contre une
balle de baesball: on
peut la frapper avec un baton même, elle n'a pas de
mal, elle ne dit rien et elle a
toujours tout plein de gens qui se tuent à la
servir! Tous ces gens qui désirent
l'attraper et la relancer au loin. Elle qui n'entend rien
de leurs appels et va où elle
peut, quand elle veut. Il sera une vraie balle de
baseball!
- "Ismaël! Ismaël!"
Hein? Qui est sont ces gens qui lui parlent et qui
connaissent son nom? C'est
impossible. Il a dû rêver. Mais ça ne
marche pas: ça fait une éternité qu'il vit et
revit
le même rêve et jamais il n'a tourné
comme ça! Lui, une balle de baseball
insensible et indestructible, voilà qu'on le
tâte doucement et qu'on le flatte comme
par l'intérieur. Son petit coeur de balle de
baseball en est même tout chatouillé! Que c'est
agréable et comme ça fait du bien. Il sent qu'on l'aime
même; comment
est-ce possible? Il n'y comprend rien! Pourtant ce ne sont
pas Aude ni Bernard! De
toute façon ils n'auraient jamais osé lui
toucher vraiment: depuis qu'il a appris à
parler, ils ne le caressent plus jamais! Et cet affreux
restaurant plein d'étrangers
qu'il ne pouvait pas comprendre est disparu. Qu'est-ce qui
lui arrive tout d'un coup?
Il doit être en train de se réveiller;
pourtant ça lui semble être aussi réel que dans
son bon vieux rêve familier. Pour la première
fois depuis une éternité, Ismaël est
vraiment curieux de voir la réalité qui
l'entoure lorsqu'il ouvre les yeux. Il se sent un
sourire heureux au visage comme il ne pensait plus pouvoir
en faire, jamais...
<> PARLER
- "Oui c'est vrai Claudine, je sais que je t'avais
donné
rendez-vous au dîner hier midi... qu'on devait se
parler. Mais tu sais ce que
c'est: je n'ai pas pu venir. Une urgence..."
"Ça dû être raide pour toi avec
Ismaël au début, mais il semble que l'après-midi
s'est beaucoup mieux passé. Tu l'aurais même vu te
sourire. Tu m'étonneras donc toujours! J'arrive à peine
à y croire. D'après le dossier psychiatrique
détaillé que sa psychothérapeute m'a fait
parvenir ce
matin, il semble qu'à sa connaissance, il n'a
jamais plus rien fait de tel depuis
l'âge d'environ trois ans! En fait, il a abouti ici
presque par erreur! Si je l'ai
accepté ici à l'essai, c'était
surtout pour rendre service à une amie
psychothérapeute qui s'occupe d'enfants
autistiques. Trois ans: c'est
d'ailleurs à peu près l'age qu'il avait
quand il a commencé à montrer des
symptômes certains d'autisme. Je t'avoue qu'en
lisant ce dossier ce matin, je
commençais à me demander si on arriverait
à faire quelque chose pour lui.
Mais après ce que je t'avais vu réussir avec
le comateux Paul Tardif,
j'espérais... Je me disais que si une de mes
physios avait des chances de
toucher Ismaël, tu étais probablement
celle-là."
"Je suis si heureuse que tu aies réussi à
l'approcher
sans qu'il s'enferme complètement dans son monde.
Il t'a laissé pénétrer sa
carapace dès la première journée,
c'est merveilleux!"
"Dans son dossier, j'ai appris que, dans son cas,
même
les contacts tactiles sont souvent difficiles quand il est
contrarié, parce que
confronté à de trop grands changements.
J'avais de la peine à visualiser une
de mes physios devant soigner un patient sans lui toucher!
Je vois que j'avais
raison de te le confier et de te conseiller de t'occuper
de ton autre patient,
Paul, en même temps. Il te fait aveuglément
confiance, celui-là. La force de
l'empathie et de l'exemple ça opère parfois
des miracles! Ton Paul, tu as bien
réussi à lui causer et le faire te "parler"
même quand il était dans le coma...
alors peut-être que tu arriveras à
délier aussi la langue d'Ismaël!"
"La psychothérapeute qui le soignait encore avant
son
arrivée ici m'écrit qu'elle était
arrivée à le faire parler un peu de temps en
temps, quand il se sentait particulièrement bien.
Alors quand tu lui auras enfin
délié un peu la langue, avertis-moi. Je
meurs de curiosité d'essayer de
découvrir pourquoi il a pu devenir autistique. Si
l'origine de tout ça n'est pas
déjà enfoui trop profondément, bien
sûr!"
Quand Claudine sort du bureau de Denise Landré,
elle se
sent un peu coupable d'avoir un peu "arrangé" la
vérité et d'avoir aussi escamoté
certains faits qu'elle connaissait... Elle sait
déjà par exemple qu'en plus des
phénomènes physiologiques qui sont en
général toujours associés avec l'autisme,
le "toucher total" de Paul leur a permis d'identifier des
éléments "contextuels" et
psychologiques qui ont pu activer ces symptômes
d'autisme chez Ismaël. Avec
Paul, elle a si bien pu rencontrer l'autistique dans sa
tête qu'elle espère même
réussir à neutraliser l'action de ces
éléments déclencheurs non physiologiques
à
proprement parler. Elle a pénétré les
pensées et les émotions les plus intimes de
son patient, mais elle ne se sent pas encore le courage ou
le droit de "trahir" le
secret de Paul. Elle se demande tout de même comment
elle va expliquer au
docteur Landré ce qui lui permet d'affirmer tout ce
qu'elle sait concernant Ismaël,
sans être obligée de tout lui dévoiler
en même temps au sujet de Paul et de leur
relation à tous deux...
Lorsqu'elle s'approche en chantonnant gaiement de
l'isoloir no 4, où doivent la retrouver Paul et
Ismaël tout à l'heure, elle aperçoit une
chaise roulante stationnée juste à
côté de la porte. "Celle qui a amené Ismaël
ce
matin?" Se demande-t-elle.
Quand elle entre dans le petit local, elle découvre
avec
surprise Ismaël tout pelotonné en boule sur
les genoux de Paul, dont il tient la main
droite. À son arrivée, Ismaël
soulève la main gauche de Paul et la tend vers elle. Claudine
prend cette main tendue très doucement, sans geste brusque et
pose son
autre main plus doucement encore sur la joue
d'Ismaël. Puis d'un mouvement
calme et onctueux elle s'assied tranquillement sur la
commode aux instruments de
physio qui fait face à la chaise de Paul. Ils
passent ainsi l'heure suivante, muets et
presque sans bouger, tout absorbés dans un dialogue
intérieur à trois très intense.
C'est finalement Claudine qui rompt le silence la
première:
- "Oui Ismaël, je sais bien que c'est agréable
de
communiquer comme ça, que c'est plus vrai. Mais
malheureusement, Paul est
la seule personne que je connaisse qui puisse permettre de
réaliser ça.
Autrement, pour le monde ordinaire comme moi, toi, Aude et
Bernard même
j'en suis sûre, il est pratique de pouvoir se servir
de sa bouche et parler. Il est
certain que notre toucher a aussi son importance, mais...
moi en tout cas, je
sais que parler ça m'aide à penser. Tu veux
bien que je continue? Et me parler
aussi un peu s'il-te-plaît?" ...
"Merci. Maintenant, je crois que je commence à me
sentir un peu ankilosée. J'ai besoin de bouger.
Vous aussi, d'ailleurs. Sinon on va tous les trois devenir aussi mous
que des ballons de football dégonflés!
J'ai si souvent dû soigner des gens rendus comme
ça, que ça me fait peur! Toi
par exemple, Paul, rappelles-toi de ce dont tu avais l'air
quand tu as ouvert les
yeux, après 15 mois de léthargie.
Plutôt navrant, hein?"
Aussitôt, elle les voit se sentir subjugués
par un sentiment
d'impuissance inconfortable et l'impression de sortir
enfin prendre une bouffée d'air
au dessus d'une mer de mélasse épaisse dans
laquelle leur corps est encore tout
agglutiné. Claudine, qui avait laissé la
main de Paul juste après avoir parlé, les
regarde quelques instants revivre le désespoir
impuissant de Paul à sa sortie de
coma. Elle voit dans le visage d'Ismaël se dessiner
la surprise et l'incompréhension,
qui font progressivement place à
l'anxiété et à l'horreur puis à la rage
et au besoin
de réagir.
- "Bonjour les enfants!" Leur dit-elle enfin, en reprenant
la main de Paul qu'elle serre maintenant tendrement. "Tu
te souviens aussi du
travail obstiné auquel ta physio têtue t'a
astreint par la suite. ... Bien. Ça n'est
pas encore fini. Il serait temps de s'y remettre, si tu
veux t'en sortir
complètement. Et toi, ne ris pas Ismaël. Toi
aussi il va falloir que tu
réapprennes à bouger un peu plus. Oh c'est
bien sûr que de ce côté là, tu
reviens de moins loin! Mais pour une grande balle de
baseball de dix ans
comme toi, je te trouves encore un peu mou! Claudine
l'abominable
"bourreautte" de physio est bien décidée
à ne pas te ménager non plus! Si
vous voulez, on va jouer à un jeu tous les trois:
je vais aller sur le matelas
dans le coin et je vais vous montrer un exercice. Regardez
bien ce que je fais,
parce que tout de suite après vous allez essayer de
m'imiter. Tous les deux. Le premier qui réussit aura la chance
d'aider l'autre, comme un vrai physio. Et
ne vous inquiétez pas pour moi: pendant ce temps
là, je vais jouer l'arbitre et
vous tâter les muscles de temps en temps, pour
être sûre que vous ne trichez pas. Quant à toi,
monsieur Ismaël "Balle-de-Baseball" faudrait aussi que tu me
refasses travailler les muscles de cette belle grande
langue là. Alors pour
équilibrer les choses, comme tu n'es pas
paralysé sur un côté mais dans le
moulin à paroles, il va falloir que tu joues les
commentateurs sportifs et que tu me décrives la "partie" au
fur et à mesure, mes "démonstrations" y
compris! Attention... c'est parti! Regardez bien."
<> IDÉE BARBARE
- "Je lève mon verre à la santé de
Paul, notre revenant
d'outre-tombe et à celle de Claudine, l'ange
courageux qui nous l'a ramené!"
À ces mots, Jean, Paule, Claudine et Paul
entrechoquent
leurs verres en riant. Ce soir, ils fêtent chez
Claudine le retour de Jean à Montréal
après plusieurs mois d'exil à Toronto et la
"libération" de Paul qui peut enfin se
déplacer autrement qu'en chaise roulante. Bien
sûr, il doit encore s'aider d'une
canne, mais Claudine l'a assuré que cela ne devrait
être que temporaire. S'il
continue à travailler à fond de train sans
se laisser distraire évidemment.
- "J'avais tellement hâte de te revoir, autrement
qu'en
"légume" sur un lit d'hôpital! À la
CORPO, on m'avait dit que tu étais beaucoup
mieux, mais que tu étais encore très
diminué. Trop pour pouvoir reprendre le
travail avec nous. Michel Tocard, celui qui te remplace
comme cameraman,
est très gentil bien sûr et presqu'aussi
compétent que toi, (il apprend très
vite), mais depuis mon retour de Toronto j'ai toujours
senti que notre bonne
vieille Corporation Cinéma n'était pas la
même sans toi pour m'aider à
matérialiser toutes mes idées barbares!
Quand est-ce que tu nous reviens?
Est-ce que le cinéma ne te manque pas un peu ou si
ton nouvel ange gardien
t'en a complètement détourné?
Même si c'était le cas, j'aimerais que tu nous
fasses la faveur immense de nous rendre un petit
service... quasiment illégal...
Nous: le cinéma et moi s'entend."
"Parce que moi j'ai encore toujours plein "d'idées
barbares" dans la tête, comme on dit. Je voulais
d'ailleurs t'en parler. J'avais
pensé préparer un scénario pour
tourner des histoires qui se dérouleraient
dans un univers que tu commences à bien
connaître maintenant, bien malgré
toi: le monde hospitalier de la réadaptation. Je
voudrais écrire des scénarios
pour un projet de téléroman. Ça
devrait bien marcher: côté physiothérapie,
Claudine tu accepteras sûrement de me servir de
conseillère pour ce faire.
Côté "patient", j'espère que je peux
compter sur toi. Les urgences je connais
un peu depuis que je t'ai veillé moi-même
à Ottawa. Par contre il y a un aspect
de ce microcosme que ni elle, ni toi, ni moi ne
connaissons vraiment bien,
c'est celui des grands manitous de ce monde: les
médecins. Aussi tu me
rendrais un grand service en planquant discrètement
quelques-uns de mes
gadgets de preneur de son. Voici à quoi je pensais:
j'aimerais te voir cacher
un micro dans le bureau d'un de ces intouchables,
probablement un micro-radio et tu dissimulerais le récepteur
et un petit magnétophone dans ta case,
pour pouvoir enregistrer ce que les médecins se
racontent quand ils sont
seuls. Je n'aurais pas besoin d'avoir une qualité
sonore parfaite; juste assez
pour pouvoir comprendre ce qu'on raconte et m'aider
à rédiger mes scénarios.
J'ai rapporté quelque chose de ce genre-là,
lors de mon dernier voyage en
Suisse, qu'est-ce que tu en penses?"
"Pourrais-tu me planquer ça pendant que tu as
encore
l'opportunité de t'en servir facilement à
l'Institut ou si tu compte maintenant
abandonner le monde du cinéma pour de bon? Sinon,
quand est-ce qu'on te
revois à la CORPO mon gros?"
- "Non Jean, je n'ai pas l'intention d'abandonner le
cinéma, rassures-toi. Mais je ne compte pas revenir
à la Corpo tout de suite. De toute façon, je ne vous
serais pas d'une grande utilité, d'autant plus que
Michel est un garçon parfaitement compétent
et qu'il peut très bien me
remplacer, tandis que moi actuellement... Tu me vois
faisant de la caméra à
l'épaule avec une canne? D'ailleurs, il s'est
passé tellement de choses
nouvelles dans ma vie ces derniers temps, que je
préfère me concentrer sur
ce qui m'arrive pour en tirer vraiment toutes les
leçons qui s'en dégagent. Ce
qui m'est arrivé est assez incroyable... je te
raconterai ça une autre fois...
quand j'en aurai bien compris tout le sens... Mais pour ce
qui est de "votre"
petit contrat d'espionnage, vous pouvez compter sur moi,
messieurs Jean et
le Cinéma. J'accepte de bonne grâce, mais
c'est bien parce que c'est vous!"
Claudine accepte aussi volontiers d'épauler les
deux
conspirateurs, alors Jean est absolument ravi. Tandis
qu'il discute avec Paul
pendant la suite du repas, de la meilleure
stratégie à suivre pour réussir
l'opération
projetée, les deux physiothérapeutes
engagent une conversation parallèle au sujet
des divers événements qui se sont
déroulés à l'Institut ces derniers temps.
- "Comme ça, le docteur Landré t'a
retiré Ismaël dès
que toi et Paul l'avez débloqué suffisamment
pour pouvoir le confier à une
autre physio. Tu réussissais peut-être trop
bien avec lui... Elle te l'a laissé
juste pendant qu'il était intouchable; pour une
physio ordinaire évidemment...
Ça me parait un peu vache! Tu ne trouves pas?
D'abord Paul le comateux,
ensuite Ismaël l'autistique: on dirait que le docteur
Landré s'évertue à te refiler
tous ses cas impossibles! C'est à croire qu'elle
t'en veut! Peut-être qu'elle n'a
pas digéré que tu court-circuites ses
instructions avec sa patiente, la vieille
Mme Duguay. Tu sais bien, celle à qui tu avais
conseillé l'an dernier d'aller
consulter un acupuncteur avant d'accepter de subir
l'opération chirurgicale de la colonne qu'elle lui proposait.
C'était pour restaurer la sensibilité de ses
jambes, puisque ses progrès avaient plafonné
en physio à cause précisément
de cette insensibilité. Heureusement pour toi et
Mme Duguay, ça avait très
bien marché avec l'acuponcture et
l'opération avait pu être évitée... C'est
à se
demander ce qu'elle te prépare maintenant!"
- "C'est le dernier de mes soucis. Elle sait bien qu'elle
ne pourra pas m'enlever Paul et c'est à peu
près la seule chose qui compte
pour moi en ce moment. Écoutes-moi, ce que je vais
te dire est encore un
secret: c'est une primeur, personne n'est au courant
à l'Institut, alors je
compte sur ta discrétion pour le moment. J'aimerais
mieux que le docteur
Landré l'apprenne de ma bouche. Voici: j'ai
l'intention de laisser l'Institut un
certain temps bientôt. Je vais y rester encore un
peu pour aider Paul à réaliser
son projet d'espionnage et terminer sa
réadaptation. Ensuite, je pense que je
vais devoir prendre un long congé... de
maternité."
<> MAUVAIS CONTEUR
- "Bonjour Claudine, tu as bien dormi? À quoi as-tu
rêvé cette nuit?"
- "Bonjour Paul. Oui j'ai très bien dormi et comme
d'habitude, je ne me souviens pas très bien de mes
rêves. Nous avons dormi
bien collés comme toujours et je suis sûre
que toi tu te souviens clairement de tous nos rêves, alors ne
me fais pas languir: racontes-les moi, car je suis
certaine que tu t'en rappelles mieux que moi!"
- "Je ne sais pas si je me rappelle vraiment de tes
rêves à toi. Vois-tu, de mon
côté, je crois avoir rêvé que
j'étais complètement
plongé dans une sorte de... bain flottant.
C'était très confortable, bien chaud,
parfaitement sécurisant. J'étais sous l'eau
et je ne ressentais même pas le
besoin de respirer; je n'avais pas l'impression de faire
quoi que ce soit,
pourtant, ce matin il me semble que je n'ai pas
arrêté de travailler de la nuit.
Vois-tu, il m'a semblé tout le temps que
j'étais très pressé; comme si j'avais...
un univers entier à construire. J'avais
l'impression que mon corps au complet
était en train de... bourgeonner de partout.
À part quelques sons très diffus
que j'entendais comme par l'intermédiaire de tous
mes os, la presque totalité
de mes sensations étaient tactiles. J'étais
totalement euphorique et j'aurais
voulu crier: "que je suis bien!" Mais je ne trouvais plus
ni mes mots, ni ma
voix. J'étais handicapé comme pour mes
jambes lorsque je suis sorti du
coma! Je ne sais pas comment décrire ça:
c'était si étrange et pourtant ce
n'est pas la première fois que nous rêvons
à quelque chose comme ça: ça fait
plusieurs semaines que ça dure. Jusqu'ici, je ne
t'en ai jamais parlé et
j'essayais de ne pas y faire attention; mais il me semble
que ce rêve étrange,
toujours le même à peu près, devient
de plus en plus clair. Ces derniers mois,
J'ai passé toutes mes nuits baigné
continuellement dans un contexte
identique et je crois que mes sensations, mes idées
et mes émotions même
deviennent de plus en plus claires. C'est comme une
espèce de vie
léthargique épuisante mais très douce
dans un cocon si confortable... J'ai
l'impression d'être en train de vivre une session
intensive de... comment dire?
... "pré-rebirth"... Je ne sais pas si tu
comprends? Je suis un si mauvais
conteur..."
À ces mots, Claudine éclate de rire. Elle
pousse devant lui
l'assiette avec les toasts et les oeufs qu'elle vient de
préparer pour lui en disant d'un
ton moqueur: "tenez monsieur le mauvais conteur, mangez,
ça vous
empêchera de dire des âneries pendant ce temps
là!"
Elle s'assied et ils commencent à manger
goulûment en
silence, aussi affamé l'un que l'autre ce matin.
Paul, qui a fini de manger le premier,
décrit à Claudine comment il compte s'y
prendre pour réussir à espionner les
conversations secrètes des médecins de
l'Institut à propos des physiothérapeutes et de leurs
patients. Il espère ainsi permettre à Jean de se faire
une idée plus juste
du type de rapports existant entre tous les acteurs qui
évoluent dans ce milieu un
peu spécial, où il entend situer son
prochain projet de film.
- "Hier soir, comme tu sais, Jean est revenu me porter
l'équipement d'espionnage qu'il m'avait
demandé de placer. Aussi, ce matin, tout de suite en entrant
à l'Institut, je vais aller trouver le docteur Landré
à la
clinique et lui demander de me dire franchement son
opinion quant à la
possibilité éventuelle pour moi de marcher
sans canne, avec un bilan détaillé
de mon évolution depuis mon accident.
J'espère qu'elle ne va pas devoir me
tâter pour me répondre: tu sais que je ne
pourrai rien lui cacher, ni lui mentir...
Si tout va bien, pendant qu'elle va chercher mon dossier
dans sa filière, elle va forcément me tourner le dos.
J'essaierai d'en profiter pour planquer
"l'espion" de Jean sous son bureau. Il me faut une seconde
à peine pour le
coller en place. Quand elle m'aura
répété ce que je sais déjà, je
prendrai congé
en la remerciant poliment.
"Par la suite, si tu veux bien, tu iras la voir à
ton tour
dès que possible et tu lui diras que tu aimerais
prendre rendez-vous avec le
physiatre en chef, le docteur Gignac, pour qu'il
t'explique lui-même pourquoi
Ismaël t'a été enlevé. Tu
pourrais en même temps en profiter pour lui faire
rapport de ce que tu as appris toi-même sur monsieur
"Balle-de-baseball" en
le soignant: pour l'aider à orienter les futurs
soins de ce patient. Tu devrais,
par exemple, lui expliquer ce qu'il t'a "raconté"
au sujet de sa pénible
expérience au Chili, qui semble avoir
été un point tournant dans son
processus de fermeture autistique. Comme le docteur
Landré est au courant
qu'Ismaël est à peu près sorti de son
mutisme intégral depuis quelques temps
déjà, grâce à toi, elle te
croira sans se poser trop de questions concernant la
façon dont tu l'as appris... Et comme le grand chef
ne rentre jamais avant midi,
le docteur Landré aura sûrement le temps de
lui parler, privément, avant que
tu ne le rencontres à ton tour."
Ils en sont maintenant au café. Claudine se
lève de table
pour aller chercher la cafetière. Elle la rapporte
avec deux tasses, puis retourne
chercher le sucrier et le lait, tout en chantonnant d'un
ton frivole. Une fois rassise,
elle fait le service tout en fredonnant le même air
gai. Elle s'interrompt soudain,
pose la main sur celle de Paul et lui chuchote à
l'oreille:
- "Mon mauvais conteur favori, ce que tu viens
d'essayer de me dire à propos de nos "rêves"
est très étrange et ça me laisse
songeuse. En t'écoutant, il m'est venu toutes
sortes d'idées... fantastiques. Tu
vois ce que je veux dire. Et toi aussi sans doute, si tu
n'essayais pas de me
faire marcher, bien sûr. Maintenant cher "mauvais
conteur", s'il-vous-plaît,
soyez plus "touchant" et racontez-moi vraiment tout..."
<> AUDITION
- "Bonjour Denise, comment ça va aujourd'hui? Tu
m'attendais pour aller dîner? Comme c'est gentil."
- "Bonjour Fred, ça va. Enfin presque... Oui, je
t'attendais. Il faut qu'on se parle ce midi. Claudine de
Lacoët est venue me voir
tout à l'heure. Elle voulait prendre rendez-vous
avec toi. Elle veut que tu lui
expliques pourquoi on lui a retiré le cas du petit
autistique Ismaël."
- "Et qu'est-ce que je devrais lui répondre? Je
suis
absolument incapable de mentir à mes collaborateurs
thérapeutes, quelle
qu'en soit la raison et tu le sais! Est-ce que je peux lui
révéler tout de suite que
cette décision était en fait la tienne ou si
tu préfères que je me déguise en
courant d'air pour le moment? Tu sais que je n'aime pas
non plus avoir
recours à de tels procédés
très longtemps."
- "Je ne sais pas comment elle va prendre ça, mais
je
crois qu'il vaut sans doute mieux jouer franc-jeu avec
elle. Tu sais très bien
pourquoi je voyais les choses de cette façon
alors... Je suis convaincue plus
que jamais d'avoir eu raison: Claudine est bien la seule
personne qui pourrait
nous aider à sauver Olivier."
"La réussite étonnante qu'elle a eu avec ses
deux
derniers patients impossibles me l'ont prouvé mieux
que toutes les savantes
dissertations qu'elle aurait pu nous servir en entrevue!
Tu imagines: neuf mois
à tripoter un patient comateux depuis douze mois
déjà et arriver à lui faire
retrouver ensuite une telle qualité de
fonctionnement...!"
"Après quoi, se retrouver confrontée avec un
véritable
autistique, soi-disant en phase de libération, mais
en fait encore
complètement imperméable à toute
communication, et même allergique au
contacts physiques; puis réussir, contre toute
attente, à le sortir de sa tour
d'ivoire en un temps record. Elle m'a même
expliqué tout à l'heure, dans
quelles circonstances Ismaël était devenu
autistique et ça, personne n'avait pu encore le
découvrir. Apparemment, il le lui aurait même
expliqué lui-même!
Tu te rends compte? La description qu'elle m'a faite des
circonstances en
question semblait si réaliste, qu'on aurait cru
qu'elle l'avait vécu elle-même!
Elle avait réussi à le faire revenir sept
ans en arrière, alors qu'Ismaël avait à
peine trois ans, comme Olivier maintenant, et il semble
que le fatal événement
déclencheur remonte à cette époque,
du moins elle en est convaincue. À en
juger par les déblocages auquel elle est
arrivée avec lui, je suis sûre qu'elle a
dû voir juste."
"Je suis donc certaine plus que jamais qu'elle
représente mon dernier espoir véritable,
même si je ne sais vraiment pas
comment elle s'y est pris... Ce n'est pas très
scientifique, tu me diras, mais... Il va falloir que je lui parle
moi-même, j'en conviens, mais aujourd'hui je sens que je ne
pourrai pas, aussi, je préférerais que tu repousses son
rendez-vous
à demain. Il faut que je réfléchisse
encore cette nuit à tout ça. Je lui avouerai
tout demain matin... tu sais que je suis toujours plus
d'attaque le matin de
bonne heure."
- "Ça va, ça va, j'ai compris! Je n'ai pas
d'autres rendez-vous pour cet après-midi; aussi, je vais en
profiter pour aller visiter
des confrères à l'hôpital Ste-Justine.
Ça fait longtemps que je me le promets
et c'est l'occasion ou jamais! Dis-lui tout à
l'heure que je la verrai demain et
prends-lui un rendez-vous avec moi dans mon agenda."
"Mais j'ai bien peur que tu ne te berces d'espoirs
impossibles: Olivier n'a que trois ans, il a
été autistique depuis toujours et
personne n'a jamais réussi à trouver le
moindre indice qui permette d'en
deviner les causes; encore moins le remède! Il
était condamné dès la
naissance; c'est sans doute en partie
génétique! D'ailleurs pendant ta
grossesse, je t'en avais bien averti: j'ai soixante ans
passés, toi plus de cinquante et même si grâce aux
hormones tu as pu tromper la ménopause,
nos cellules reproductrices ont quand même pris de
l'âge... alors avec des
parents aussi âgés, comment veux-tu qu'il
soit parfaitement normal! (...) Je
sais, ça reste à prouver, tu me diras; et
moi je te répondrai qu'Olivier en est la
preuve vivante! (...) On n'y peut rien: tout dans la vie
nous sépare, je suis déjà
marié et on ne va tout de même pas briser nos
deux carrières pour essayer de
lui procurer un foyer à peu près normal!
Pour moi, nos devoirs envers les
dizaines de patients ici qui comptent sur nous primera
toujours sur ceux
envers Olivier, même s'il est notre enfant. Il y a
tellement de malades à
l'Institut qui ont besoin de nous..."
"D'ailleurs, je te l'ai toujours dit: tu aurais dû
te faire
avorter. Maintenant qu'Olivier est là, totalement
autistique depuis toujours, il
va falloir que tu te rendes à l'évidence: tu
ne peux rien pour lui."
" Mais c'est bon, je me cache aujourd'hui; tu pourras
parler à ta "physio-miracle" demain matin. Mais
promets-moi que, quand elle
aura refusé de quitter l'Institut pour venir
habiter chez toi à St-Bruno et se
vider en vain complètement avec Olivier, tu me
laisseras placer notre fils dans
une institution spécialisée pour incurables
dans son genre..."
- "Merci, c'est promis. Allons manger maintenant."
Après avoir arrêté le petit
cassetto-phone, Paul reste interdit, debout à
côté de la table sur laquelle il s'appuie
pour assurer son équilibre, encore précaire.
Le lourd silence qui a suivi l'audition de
sa bande "pirate" n'est finalement rompu que par la voix
de Claudine qui fredonne
maintenant un de ses airs gais favoris. Paul, qui aimerait
bien parler à Claudine
pour sonder ses sentiments vis-à-vis de ce qu'elle
vient d'entendre, se sent
totalement incapable de trouver les mots adéquats
pour ce faire. Avec une
démarche toujours gauche, il s'approche donc
laborieusement de son amie et pose
une main doucement sur celle de Claudine. Celle-ci tourne
les yeux vers lui et ils
restent ainsi de longues minutes à se
dévisager mutuellement en silence.
<> ÉDEN
- "Quelle magnifique demeure! Et quel site splendide!
C'est à vous couper le souffle."
Débarqués à l'instant de la
fourgonnette qui vient de les
amener, Claudine et Paul restent pantois à la vue
de ce qui va devenir leur nouvelle
résidence pour les prochains mois.
La demeure du docteur Landré est une immense maison
solitaire, savamment située au coeur d'une vieille
forêt domaniale dont les grands
arbres centenaires la cernent de toute part. Construite en
pierre, selon une
architecture complexe qui la fait ressembler à un
château antique, elle
impressionne toujours les visiteurs qui la
découvrent au bout du petit chemin privé
sinueux qui y mène.
Encore tout plongés dans la contemplation de
l'ouvrage et un peu transi par le froid piquant de février,
Claudine et Paul ne se sont pas
aperçu de l'arrivée de Denise Landré
qui sort à l'instant du bois derrière eux par un
sentier bien tapé et s'approche sans mot dire.
Celle-ci reste plantée quelques
instants à cinq pas d'eux et scrute
intensément leurs visages, comme pour essayer
d'y découvrir leurs sentiments. Bien qu'aucun mot
ne soit prononcé, Denise est très
intriguée car elle croit deviner qu'une sorte
d'étrange communication se déroule
entre Paul et Claudine qui lui tient la main. Elle voit
leurs traits changer plusieurs
fois d'expression plus ou moins simultanément.
Puis, quand elle constate que les
états d'âme qui se lisent sur leurs visages
sont restés parfaitement sereins depuis
un bon moment, semble-t-il, elle rompt enfin le silence.
- "Impressionnant n'est-ce-pas? Voilà à quoi
ressemble
la retraite de "l'abominable doctoresse" Landré et
vous êtes maintenant ici
chez vous. Suivez-moi, je vais vous faire visiter la
maison. Vous verrez que du
troisième étage, on a une vue magnifique sur
les environs et la plaine qui
entoure la montagne."
"Tout ça m'a été légué
par mon père, il y a plusieurs
années et j'avoue que je ne serais plus capable de
m'en séparer. Quand j'ai fini
ma journée de travail à l'Institut avec la
dose massive de misère humaine et de douleur qui s'y trouve,
c'est grâce à cet Éden de paix que je
réussis à tenir
le coup, en me ressourçant de son calme et de sa
quiétude. Je fais
régulièrement de grandes marches en
forêt, pour aboutir le plus souvent
jusqu'à un petit piton rocheux, situé un peu
plus haut dans la montagne. Il y a là une telle qualité
de silence que j'y reste généralement pendant de
très
longs moments pour oublier; car même dans ma maison
de rêve, la tristesse
de la condition humaine a réussi à
s'incarner et à me poursuivre..."
(...)
- " Welcome home. Entrez, je vous en prie. "
...
". Madame est servie. Je vous ai préparé un
bon potage
de légumes bien chaud. Jacqueline et moi-même
avons déjà dîné; elle vous
attend dans la salle à manger. Vous pouvez y aller
tout de suite avec vos invités; je me charge de monter leur
bagages pendant ce temps-là. "
En disant cela, l'homme, un rouquin d'âge mûr
parlant
avec un léger accent anglais, ouvre la porte de
côté de la fourgonnette et se saisit
des deux plus grosses valises de Paul et Claudine. Ceux-ci
se mettent donc en
route derrière Denise Landré qui se dirige
en direction de la maison. Quand ils
pénètrent dans la salle à manger, une
jeune femme vigoureuse d'environ 25 ans
les y accueille avec un grand sourire radieux et leur sert
un plat de soupe fumant. À peine un peu plus grande que
Claudine, elle porte une robe claire très courte qui
met en valeur le teint cuivré de sa peau et la
couleur noire de jais de ses cheveux
qu'elle porte retenus derrière la tête par
une grosse barette en ivoire.
- "Hum! Que ça sent bon, Ray s'est encore
surpassé! Il est déjà presque deux heures,
mangeons tout de suite pendant que c'est
encore bien chaud, ça va nous faire du bien. Il
fait si froid dehors aujourd'hui
et je suis affamée!"
Tous trois commencent à manger en silence, trop
occupés
à soulager leurs estomacs qui criaient famine
depuis un bon moment. Une musique
douce venant de la pièce voisine baigne
l'atmosphère tandis qu'ils ingurgitent leur
repas avec satisfaction.
- "Jacqueline, viens que je te présente mes amis
Claudine et Paul, dont je t'avais déjà parlé.
Ils emménagent ici pour nous
donner un coup de main avec Olivier. J'ai eu l'occasion de
les voir à l'oeuvre
avec un patient autistique à l'Institut et j'ai une
totale confiance en eux. Tu
apprécieras sûrement leur aide avec notre
petit chéri."
"C'est un cas trop compliqué pour une simple
infirmière spécialisée en psychiatrie
et une pauvre maman médecin comme
nous! C'est un miracle qu'il lui faudrait, c'est bien
simple! Claudine et Paul
sont mes magiciens de service!"
<> GESTATION
Lorsque Claudine et Paul pénètrent pour la
première fois
dans la chambre d'Olivier, le seul son qu'ils entendent
c'est le squiik... squiik...
incessant de la chaise berçante dans laquelle
l'enfant est blotti. Bien qu'âgé de trois
ans depuis plusieurs mois déjà, il est
toujours affublé d'une couche imperméable
car il est encore incontinent. Les cheveux bouclés
assez longs pour lui couvrir en
partie les oreilles, il a des traits fins qui lui donnent
un air raffiné mais qui tranchent
un peu avec son regard absent, un peu
hébêté, presque vide en fait.. Jacqueline est
assise sur le rebord de la fenêtre et le laisse se
bercer sans arrêt sans essayer
d'intervenir de quelque façon que ce soit.
- "Bonjour Jacqueline, nous venons te relayer. Paul va
rester ici pour veiller sur ton patient. Viens avec moi;
Denise a préparé du café
et elle nous attend en bas dans la salle à manger.
Tu pourras me raconter tout
ce que tu as appris sur Olivier depuis que tu t'en
occupes. À tout à l'heure,
Paul."
Après la sortie de Claudine suivie de
l'infirmière, Paul
s'approche de l'enfant sans mot dire. Il s'accroupit en
face d'Olivier pour bien
scruter son visage. Puis, il se penche vers lui, ferme les
yeux et tend la main droite
très lentement vers l'enfant, pour lui toucher
délicatement le genoux. Une suite
informe d'images imprécises, de sons sourds et
diffus ainsi que de sensations
tactiles plus ou moins vagues déferlent alors dans
son cerveau. Il reste ainsi de
longues minutes à essayer de décoder le sens
de ces impressions, toutes teintées
d'un sentiment de refus, de rejet très violent, sur
fond de désespoir pitoyable.
Toujours plongé dans le flot de ce magma informe,
il n'a
même pas conscience du retour de Claudine. Celle-ci
reste quelques instants dans
l'embrasure de la porte, debout à les regarder.
Elle entre enfin sans bruit et
s'accroupit à côté d'eux. Elle ferme
les yeux et pose la main sur la joue de Paul.
Olivier sent alors son univers comme glauque
embrasé par
les feux d'un puissant rayon de lumière chaude et
aveuglante. Surpris au plus
profond de son être par ce courant de joie inconnue,
il essaie mentalement de
plonger encore plus profondément à
l'intérieur de lui-même. Deux êtres inconnus
viennent de pénétrer dans l'enceinte de son
monde secret. L'un d'eux ne le laisse
pas un instant et l'enveloppe complètement de ses
effluves exubérantes. Des
émanations de joie de vivre envahissante et de
sourde résolution le pénètrent
complètement. Il est subjugué par un
sentiment d'urgence devant la nécessité
impérieuse de se construire sans attendre. Il se
laisse emporter par le courant
irrésistible d'euphorie qui le submerge et un
dialogue absolument non-verbal
s'engage entre les deux êtres encore en gestation.
Entre celui qui va venir
réellement au monde dans quelques mois et celui qui
refuse de le faire depuis près
de quatre ans.
- "Madame! Madame! À l'aide! Ah Doctoresse
Landré,
enfin vous voilà! Je ne comprends pas ce qui se
passe. Ils sont complètement
"partis" tous les trois! Qu'est-ce qu'ils lui font? On
dirait que vos deux amis
ont "attrapé" la maladie d'Olivier! Ils ont l'air
aussi absents que lui! Comme ça
faisait déjà plus d'une heure qu'ils
étaient seuls avec lui, tout à l'heure je me
suis approchée de la chambre d'Olivier, pour
essayer d'écouter ce qui se passait à
l'intérieur. Rien. Rien, pas un mot, pas un son. Je
n'entendais même
pas l'éternelle rengaine de la chaise
berçante d'Olivier. Au début, ça m'a
inquiétée un peu, mais je me suis dit qu'ils
l'avaient probablement couché ou
qu'ils l'avaient peut-être emmené dehors,
comme j'ai moi-même déjà essayé
de le faire. J'ai ouvert la porte sans faire de bruit.
Alors je les ai aperçus, assis
par terre, tout collés contre lui. D'abord je suis
restée complètement
interloquée. Puis, j'ai essayé de les
appeler à voix basse: "madame Claudine...
monsieur Paul..." Ils n'ont même pas bronché.
J'ai répété plusieurs fois, de
plus en plus fort. Toujours rien. J'étais sur le
point de crier, quand j'ai pris
peur. Je suis descendue vous voir tout de suite. Venez
vite! Je vous en prie."
Elles montent l'escalier quatre-à-quatre et Denise
pousse
un soupir de soulagement quand elle aperçoit
Claudine qui ouvre justement la porte
de la chambre d'Olivier en se tenant l'abdomen d'une main.
Celle-ci referme la
porte derrière elle et, prenant la main du docteur
Landré, elle l'entraîne à l'écart.
- "Qu'est-ce qui s'est passé? Jacqueline
était
complètement affolée, quand elle est venue
me voir tout à l'heure! Qu'est-ce
que vous faites? Expliques-moi!"
- "C'est trop ahurissant et je préfères ne
pas essayer
de t'expliquer tout de suite: je ne saurais pas; tu ne
comprendrais pas et tu ne
me croirais probablement pas. Il s'est passés
quelque chose d'absolument
extraordinaire! Paul va ressortir d'un instant à
l'autre et il va tout t'expliquer, si Jacqueline veut bien reprendre
en charge Olivier pendant ce temps-là.
Comme tu n'étais pas là quand ça
s'est passés, tu auras sûrement la tête plus
claire que nous pour réfléchir à tout
ça, parce que, vois-tu: j'ai beau être bien
préparée, je suis moi-même un peu
dépassée par les événements."
"Paul sera là dans une minute et j'ai besoin de son
aide
pour que tu puisses vraiment comprendre tout ce que j'ai
à t'expliquer. Je sais
bien que j'ai probablement plus de
crédibilité à tes yeux que Paul pour parler
de questions médicales, mais dans le cas qui nous
occupe, il faut que tu me
fasses confiance les yeux fermés pour le moment.
Cela n'est sûrement pas
facile pour quelqu'un à l'esprit scientifique et
rigoureux comme toi. Acceptes
de patienter quelques instants encore et ça va
devenir parfaitement clair et
limpide pour toi dès que Paul sera là. Tu ne
le regretteras pas, j'en suis
certaine. Je compte bien sur toi pour m'aider à y
voir plus clair moi-même.
Merci. "
Quelques minutes plus tard, quand Jacqueline croise Paul
dans l'embrasure de la porte et qu'elle entre pour le
remplacer auprès d'Olivier, elle
ne peut s'empêcher de le regarder longuement avec
curiosité comme il s'éloigne en compagnie de Denise et
Claudine, qui chantonne maintenant gaiement.
Guidés par Denise qui leur indique la voie par
gestes, ils se dirigent vers une vaste pièce du premier
étage, où sont disposés çà et
là
plusieurs groupes de fauteuils capitonnés de cuir,
apparemment très confortables.
- "Denise, à présent il est temps que l'on
te mette au
courant de quelque chose de très important. Si tu
veux, je vais jouer les
maîtresses de cérémonie, je crois que
tout sera plus facile comme ça. Je
peux? Bien, merci. Asseyez vous tous les deux ici. Bon.
Maintenant Denise,
s'il-te-plaît, détends-toi et donne la main
à Paul."
- "Ah non, j'espère que vous n'allez pas essayer de
me
donner un cours de toucher thérapeutique. Je vous
préviens, je connais trop
bien le système et je sais parfaitement ce que
ça vaut, je l'ai même déjà
enseigné! Si c'est tout ce que vous avez à
me proposer, préparez-vous à être
déçus: je suis très peu
réceptive. Ceci étant dit, voici ma main et à
vous de
jouer!"
<> RENAISSANCE
Le lendemain matin, lorsque Paul et Claudine sortent de
leur chambre, ils descendent l'escalier en se tenant par
la main. Ils prennent la
direction de la cuisine pour aller déjeuner et ils
chantonnent gaiement tous les deux.
Paul essaie, avec toute la grâce d'un pachyderme
cacochyme, de suivre son amie
qui lui tient la main, en sautillant elle-même au
gré du rythme de leur chanson avec
la légèreté d'une ballerine.
(...)
"Tu avais raison, Claudine, de ne pas vouloir
m'expliquer toi-même ce qui s'est passé hier
matin: sans le "témoignage" de
Paul, je n'aurais pas compris et je ne t'aurais jamais
crue. J'avoue que c'est
tellement incroyable!..."
"Hier soir, comme je la sentais tellement curieuse de
comprendre, j'ai moi-même essayé d'expliquer
un peu ce qui s'était passé plus
tôt à Jacqueline et elle m'a regardée
avec l'air de dire: "elle est complètement
folle ma parole, ou alors elle essaie de me faire
marcher!" Je la comprends,
pour des professionnels de la santé, comme elle et
moi, c'est totalement
invraisemblable, une histoire comme ça. Je lui ai
conseillé de faire la grasse
matinée aujourd'hui, Olivier allait avoir besoin de
beaucoup de sommeil lui
aussi ce matin... dès que vous en aurez l'occasion,
je vous en prie "touchez"-lui en un mot elle aussi, comme ça,
ma crédibilité de professionnelle sérieuse
aura une chance d'être restaurée.
Après tout le temps qu'elle a passé à me
remplacer auprès d'Olivier, je lui dois bien
ça! Merci."
"Il est bien certain maintenant que je vous donne carte
blanche pour continuer à traiter Olivier. Je suis
persuadée, quant à moi, que
seule une répétition régulière
de prises de contact comme celle d'hier, entre
lui et votre Emmanuelle pourra peut-être
réussir à le sortir vraiment de la
retraite où il s'est réfugié depuis
toujours. Et surtout, continuez à aimer
Emmanuelle autant que vous le faites actuellement, vous ne
le ferez jamais
trop. En ce moment, elle va avoir besoin de vous comme
jamais. C'est encore
envers elle que doivent s'organiser l'essentiel de vos
préoccupations. Tout le
reste vient ensuite. même Olivier et moi... S'il
fallait qu'Emmanuelle perde
confiance en vous et qu'Olivier arrive à lui
refiler son credo de désespoir, elle
en viendrait sans doute à désespérer
de la vie... et moi-aussi probablement..."
- "Assez de mélodrame Denise, s'il-te-plaît!
C'est bien
certain que nous allons devoir nous tenir proche
d'Emmanuelle comme
jamais... Mais il faut que tu saches aussi que lorsque que
le contact "direct"
s'établit entre Paul et quelqu'un d'autre, le
courant passe souvent dans les
deux sens: de moi vers lui et vice versa, par exemple.
Avec Ismaël c'était
pareil, nous avons très souvent "discuté"
à trois. Quand je le traitais, Paul ne
se contentait pas de me faire pénétrer les
défenses de mon patient
hermétique pour découvrir ses
pensées, mais nous avons réellement pu
dialoguer avec lui. Nous lui avons "parlé" et
même sa dure carapace de "balle
de base-ball", - c'est comme ça qu'il se voyait -,
ne pouvait pas nous retenir.
On dit souvent qu'il n'y a pas pire sourd que celui qui ne
veut pas entendre et
bien avec Paul, cela n'est plus vrai..."
"Aussi, j'aimerais que tu profites de ton jour de
congé
aujourd'hui pour venir avec nous pour le traitement
d'Olivier. Attention, pas seulement pour assister à la chose
comme spectatrice! Mais plutôt et surtout
même, pour essayer de rétablir vraiment la
communication entre toi et lui. Il
est maintenant en age d'apprendre à parler et s'il
peut dépasser son stade
psychologique prénatal, nous pourrons bientôt
laisser quelqu'un d'autre
prendre la relève. C'est un peu comme pour
Ismaël par exemple. Mais dans le
cas d'Ismaël, même si au début
j'étais enragée qu'on nous l'enlève,
apparemment sans raison... je n'ai pas trop
rechigné, parce que je savais qu'il
repartait quand même de moins loin... qu'il
était probablement rendu assez
fort pour ne pas revenir en arrière... et je me
disais qu'à long terme il valait
peut-être mieux pour lui qu'il en soit ainsi."
"Dans le cas Olivier par contre, je vais carrément
exiger que ce soit toi qui assure la relève.
Prends-toi un congé, sans solde si
nécessaire, et revis avec lui ta grossesse comme il
faut! Je crois que tu
devrais comprendre ce que je veux dire... Hier, tu n'as
pas voulu nous dire qui
était ce père qui voulait tellement que tu
te fasses avorter. Soit, gardes ton
secret, si tu veux. On s'en fout, ça n'a pas
vraiment d'importance pour nous:
puisqu'il a déjà choisi d'exclure son fils
de sa vie, et bien tant pis pour lui, je
ne vais pas me poser en juge de moralité et Paul
non plus. Pour nous et pour
Olivier c'est pareil, c'est toi qui est la seule personne
importante! ... "
" Ainsi, pendant un certain temps, tu avais
espéré faire
une fausse couche. Tu avais peut-être de bonne
raisons à l'époque... Mais
maintenant, que ton foetus est devenu un enfant de trois
ans, il est un peu
tard, tu ne penses pas? il va falloir que tu assumes
pleinement ton rôle de
mère et que tu donnes enfin à Olivier un
accueil vraiment maternel!"
"Mais je suis certaine que ton supérieur à
l'Institut,
l'illustre docteur Gignac pourra enfin comprendre quelque
chose si tu lui dit
que la thérapeute d'Olivier exige ta
présence, le temps qu'il faudra, et qu'elle
ne tolère pas que l'on discute ses ordres! Il
faudra bien qu'il te laisse partir: en temps que spécialiste
responsable, j'affirme que c'est essentiel pour que
nous puissions vous libérer, toi et.. votre fils...
Il n'est pas question que je
reviennes là dessus! S'il ose refuser, le fameux
docteur ne mérite sûrement
pas toute l'admiration dont il est l'objet à
l'Institut! De toute façon, si ça se
trouve, Paule et moi serions enchantées
d'accueillir "l'abominable doctoresse
Landré" pour qu'elle travaille avec nous dans notre
clinique comme associée...
nous formerions une équipe du tonnerre!"
<> ÉCHANGER ET CHANGER
Squiik... squiik... Quand ils pénètrent dans
la pièce,
l'éternelle rengaine de la chaise berçante
d'olivier est le seul son qui y résonne,
comme toujours. Jacqueline, qui était assise sur le
rebord de la fenêtre, se lève à
leur arrivée et fait mine de sortir pour les
laisser seuls avec leur patient. Claudine
l'arrête d'un geste de la main et la prie de rester,
pour assister au traitement.
Puis, elle prend la main de Denise et serre tendrement
celle de Paul. Ils s'approchent ensuite à la
queue-leu-leu de la chaise berçante
dans laquelle Olivier est toujours en train de se bercer
sans arrêt. Quand il se trouve
à portée, Paul ferme les yeux et pose
délicatement sa main libre sur le front de
l'enfant. Les mêmes sensations visuelles, sonores et
tactiles que la veille
commencent à l'envahir à nouveau. Elles sont
partagées également par Claudine
qui a aussi fermé les yeux.
Pendant ce temps, Denise, demeurée
étrangère à cette
descente dans le maelström d'Olivier, reste à
leur coté et les observe intensément,
tout en tenant toujours la main de Claudine. Un curieux
dialogue recommence à
s'engager entre Emmanuelle et Olivier.
Celui-ci semble écouter aujourd'hui plus volontiers
son
interlocutrice, qui veut lui faire partager sa hâte
et son impatience de vivre. Pourtant,
quand Emmanuelle essaie d'évoquer pour Olivier tout
le merveilleux qu'elle ressent
à se sentir attendue, désirée et
aimée par ses parents qu'elle connaît si bien, surgit
d'Olivier une vague de négation et de refus d'une
force inouïe. Débalancé par ce
ras-de-marée de rejet et d'impuissance maladive,
mêlés d'un douloureux sentiment
de culpabilité, Paul chancelle et va
s'écroulera par terre. Claudine, qui est aussi
assaillie intérieurement au même moment de
façon identique, va également perdre
pied car, bien qu'en meilleure forme physique que son
compagnon, elle ressent en
plus dans sa chair les contrecoups de la réaction
d'Emmanuelle qui se cabre
violemment dans son sein.
Tout de suite, Denise, qui est toujours
étrangère à cet
échange intérieur très intense, voit
bien que ses compagnons ont absolument
besoin d'aide pour ne pas tomber par terre ensemble
à ses pieds. De sa main libre,
elle agrippe fermement le poignet de Paul pour essayer
d'empêcher qu'il ne les
entraîne tous trois dans sa chute. Aussitôt,
elle se sent envahie par la vague de
désespoir émanant de son fils. Elle ne peut
s'empêcher de hurler:
- "Non Olivier! Non! Je suis là! Je t'aime plus que
tout
au monde et je te veux de tout mon coeur! Aides-moi, je
t'en prie! Je sais que
je t'ai fait beaucoup de mal, pardonnes-moi et
reviens-moi, mon amour!"
Jacqueline, que le cri de sa maîtresse a fait bondir
de peur,
accoure aussitôt. Elle saisit Paul et Denise par la
taille et c'est maintenant elle qui
les empêche de s'écrouler ensemble. Claudine,
qui a lâché la main de Paul dès
que l'infirmière a pris la relève, est
maintenant assise par terre à coté d'eux et se
frotte l'abdomen en essayant de communiquer à sa
chère enfant tout l'amour dont
elle est capable pour la rassurer et la calmer.
<> HOMME NOUVEAU
Plus tard, quand Jacqueline, Denise et ses invités
se
retrouvent ensemble dans la salle à manger pour
souper, ils font figure de
voyageurs au long cours revenant à la maison
à la suite d'une expédition très
éprouvante en territoire vierge. C'est du moins
l'impression très nette que retiendra
Ray, qui fait le service ce soir-là. Pour lui,
c'est encore sa maîtresse Denise qui
semble la plus durement marquée. Pourtant,
malgré qu'elle aie l'air
particulièrement épuisée, il se
dégage maintenant d'elle une impression de
plénitude resplendissante comme le vieux domestique
n'en avait plus vu chez elle
depuis très longtemps.. Il ne manque pas
également, de remarquer le contraste
frappant entre sa maîtresse, qui n'a pas encore
touché à son assiette et ses invités,
qui ont déjà presque tout vidé les
leurs avec appétit.
- "Du champagne! S'il-te-plaît Ray, du champagne!
Rien de moins! Il y en a deux bouteilles au cellier. On a
bien mérité ça! Va les
chercher tout de suite et sers-nous-les, je t'en prie, mon
ami! Je suis si
énervée ce soir, que sans ça je ne
serai pas capable de goûter à tes plats. Je
suis comme un ressort qui va péter! J'espère
qu'avec un verre ou deux, je
pourrai enfin réussir à me relaxer un peu et
vraiment dormir tout à l'heure, je
suis si épuisée... Et surtout, n'oublies pas
d'en donner d'abord une grande
coupe à Claudine, il faut qu'elle en prenne aussi
pour une amie chérie qui vient
de flatter un dragon pour l'apprivoiser! Un pauvre petit
dragon malheureux et
triste comme c'est pas possible d'accord, mais un dragon
tout de même!"
Pendant que Ray est parti chercher le champagne, Denise
continue à jouer distraitement avec sa fourchette
dans son assiette, l'esprit
complètement absorbé par le souvenir de
l'expérience étrange qu'elle a vécue
aujourd'hui. Après que Ray soit revenu avec les
bouteilles et que celles-ci eurent
succombé, nos trois spéléologues de
l'âme humaine se laissent aller régulièrement
sans raison apparente dans de grands accès
d'hilarité folle qui n'en finissent plus.
Jacqueline qui n'a assisté à toute leur
aventure qu'en spectatrice, les regarde en
silence. Bien qu'elle soit pleinement consciente que
quelque chose d'extraordinaire
s'est déroulé sous ses yeux aujourd'hui,
elle n'en comprend pas encore
parfaitement le sens. Ils vont finalement tous se mettre
au lit et c'est trois bûches
totalement inertes qui gisent ensuite dans les lits de
Denise, Paul et Claudine.
Le lendemain matin, quand Denise descend enfin
retrouver ses amis dans la salle à manger, ceux-ci
ont déjà fini de déjeuner depuis
longtemps et seul Ray y est encore pour l'accueillir.
Celui-ci ne peut que constater
la sérénité resplendissante et le
calme exceptionnel qui émane de toute la
personne de sa maîtresse.
Elle achève tout juste de boire son café
lorsque Jacqueline
entre dans la pièce à son tour.
Complètement perdue dans ses pensées, celle-ci
semble flotter au dessus du sol et, un sourire béat
sur les lèvres, elle vient s'asseoir
en face de sa maîtresse. Après l'avoir
interpelle en vain doucement à plusieurs
reprises, Denise réussit enfin à la ramener
sur terre en lui donnant une petite
pichenette sur la joue.
- "Oh pardon! Bonjour madame, excusez-moi: j'étais
dans la lune... Vos amis magiciens viennent de me
permettre de... de... communiquer avec leur petite Emmanuelle.
C'était fantastique! Je ne sais pas
comment ils font, mais..."
"Ils n'ont pas voulu me laisser essayer de prendre
contact avec Olivier tout de suite, mais ils m'ont dit que
c'était possible et que
c'était précisément cela que vous
aviez fait hier. Est-ce vrai? Comment ça
s'est-il passé? J'étais là et j'ai
tout vu, mais je n'ai rien compris du tout quand
c'est arrivé. Racontez-moi tout ce que vous avez
senti... s'il-vous-plaît!"
- "Avec plaisir, mais pas maintenant Jacqueline, je t'en
prie. Excuses-moi, j'en suis encore toute retournée
moi-même... Ils sont déjà
en haut avec lui? Il faut que j'aille les rejoindre tout
de suite: j'ai dormi trop
tard ce matin, mais ça faisait tellement longtemps
que je ne m'étais pas
reposée aussi bien!"
En disant cela, Denise s'est levée de table et se
dirige d'un
pas alerte vers la chambre où l'attendent ses amis.
Elle marque un temps d'arrêt
devant la porte avant d'ouvrir et essaie de reprendre son
souffle avant d'entrer, car
elle réalise maintenant qu'elle va avoir besoin de
toutes ses énergies pour plonger à nouveau dans
l'abîme insondable qui l'attend.
- "Bonjour Denise, bien dormi cette nuit? Tu as eu
raison de faire la grasse matinée ce matin, tu en
avais bien besoin!
Aujourd'hui, vous allez devoir prendre contact avec
Olivier sans moi et
Emmanuelle, je vais me tenir en dehors de tout ça
quelques temps. Le choc
d'hier a été très dur pour Emmanuelle
et je n'ai pas du tout le goût que tout ça
se termine par une fausse couche... Nous avons besoin de
nous parler sans
interférences tous les deux. Je sais maintenant que
nous pouvons
communiquer intimement seuls sans aide: on l'a fait hier
quand l'intervention
de Jacqueline m'a permis de lâcher Paul et
qu'Emmanuelle avait besoin de
moi."
- "Tu as bien raison, Claudine, et je t'approuve. De
toute façon, j'ai bien vu hier que la communication
entre Olivier et moi ne se
produisait que si je touchais Paul directement. C'est de
lui que j'ai encore
vraiment besoin ce matin parce que tu ne me transmettais
absolument rien
quand tu étais entre nous. Rien ne passait au
travers de toi, même avec Paul
comme relais! D'autre part, le contact que vous aviez
établi entre Emmanuelle
et Olivier plus tôt a sûrement
été bon pour Olivier, mais pour Emmanuelle, par
contre... Tu dois absolument penser à elle avant
tout! Il ne faudrait pas que tu
fasses avec elle comme nous avons nous-mêmes fait
avec notre fils: la
négliger sous prétexte d'aider " les Autres
" , avec un grand A..."
"De toute façon, je suis convaincue que tu avais
raison,
comme toujours: dans le fond, c'est à moi seule de
dialoguer franchement
avec mon fils. Tout ce que Paul peut faire, c'est me
permettre d'engager la
communication, d'ouvrir un canal et ensuite c'est toute
seule que je dois
arriver à le maintenir ouvert. Notre
problème trouvera une solution en nous
deux, pas ailleurs. Je dois lui faire sentir tout mon
amour et lui demander de
pardonner, si c'est possible, la monstruosité de ma
bêtise passée."
"Pendant ma grossesse, si j'ai résisté
à son père et ne
me suis pas fait avorter, comme il le voulait tant,
c'était uniquement parce que
je ne me sentais pas capable d'en assumer le poids moral.
Ça ne m'empêchais
pas du même souffle de prier Dieu pour qu'il
m'accorde une " vraie fausse
couche " non provoquée. J'ai même
essayé " inconsciemment " de l'aider un
peu à exaucer ma prière... Bien timidement.
Par exemple, j'ai fumé comme une cheminée, tout le
temps de ma grossesse, même si je détestais la
cigarette.
J'ai essayé un peu d'équitation... Quelle
idiote! J'en étais presque venue à le
haïr: il ne devait pas naître, je ne voulais
pas devoir le tuer et lui, l'affreux, il
refusait de mourir tout seul! Ça m'aurait alors
paru tellement plus " naturel "
et moins culpabilisant si j'avais eu une " vraie fausse
couche " , mais voilà, une
vieille guenon médecin comme moi, ça
connaissait trop bien ce qui aurait pu
en provoquer une, et ça... je ne voulais pas devoir
vivre ensuite en sachant
que j'avais provoqué sa mort froidement et en toute
connaissance de cause...
J'étais partagée entre des périodes
de négligence plus ou moins grande pour
les précautions élémentaires requises
par une femme enceinte. C'était comme
si j'avais voulu le punir de s'accrocher à moi
aussi obstinément. À d'autres
moments, j'essayais de faire taire mon sentiment de
culpabilité en me
comportant en future maman parfaite!"
"Aujourd'hui, j'ai besoin de lui, même si je ne le
connais pas encore vraiment: hier, au cours de notre
voyage intérieur, quand
j'ai rencontré son âme, j'ai compris que je
n'étais encore qu'une enfant idiote
et que c'était lui qui allait être mon
maître et me faire découvrir le sens de ma
vie."
"Il faut que je retrouve ce fils que, pendant un certain
temps, j'ai tant souhaité perdre, par pure
lâcheté, pour lui demander
humblement pardon. Je dois lui faire sentir que nous avons
besoin l'un de
l'autre et que je voudrais tant le retrouver. Je dois le
mettre enfin au monde de
façon correcte et l'accueillir comme une vraie
mère..."
"C'est pourquoi, j'ai hâte de replonger dans le bain
avec Paul pour ramener mon Olivier à l'air libre.
Mais avant de tout oublier, Claudine, j'aimerais te confier quelques
hypothèses ahurissantes avec
lesquelles mon esprit scientifique tordu me harcelle
depuis un bon moment:
puisque tu sembles toi-même incapable d'agir comme
conductrice du " flux "
que te transmet Paul, alors Emmanuelle est probablement
douée elle aussi
des mêmes facultés extraordinaires que son
père. Sinon Olivier et elle
n'auraient jamais pu se rencontrer... De plus, tu m'as
clairement dit que, quand
tu étais restée seule, avec elle dans ton
sein, le " contact " s'était bien établi
entre vous, quand elle en avait senti le besoin..."
"S'il en est vraiment ainsi, on peut penser que son
père
lui a transmis son curieux don. La mutation de Paul,
déclenchée à l'origine par
un malheureux accident, aurait donc fini par être
transmise génétiquement!
D'un autre côté, peut-être ce don
existe-t-il, à l'état latent, en tout le monde et
l'accident de Paul en a-t-il simplement favorisé
l'émergence. Dans ce cas-là, le contact intime entre
ton " mutant " et votre enfant en gestation aurait fait
office de nouveau déclencheur! Il s'agirait dans ce
cas-là d'un " sens " qui
peut s'apprendre et s'enseigner!"
"Autant d'hypothèses séduisantes que seul
l'avenir
pourra départager... Les paris sont ouverts! Penses
un peu, Claudine, tes
amours seront peut-être à l'origine d'une
superbe race d'hommes nouveaux en mutation! La face du monde en
serait totalement changée! Le mensonge et la mauvaise
communication inter-personnelle n'ont qu'à bien se tenir!"
"Mais assez rêvé! S'il-vous-plaît,
monsieur " l'homme
nouveau " , la vieille dinosaure que je suis a encore
besoin de votre aide
aujourd'hui. Aidez-moi, je vous en supplie! Après
tout, n'oubliez pas que
j'appartiens désormais à une espèce
menacée que, malgré moi, j'espère en
voie d'extinction! Maintenant, au travail!"
<> RETROUVAILLES
Denise ouvre la porte et entre dans la chambre d'Olivier,
suivie de Paul et Claudine. Pendant que celle-ci va
s'étendre sur le petit matelas à
exercice pour faire un peu de gymnastique
prénatale, Denise s'approche à pas
feutrés de la chaise berçante où
Olivier se berce sans relâche. Squiik... Squiik.. Elle
glisse un bras sous les genoux de son fils, tout
recroquevillé en boule comme
d'habitude, et une autre derrière ses
épaules, puis elle soulève doucement l'enfant
et s'assied dans la chaise berçante en le serrant
contre elle tendrement. Paul
s'approche un siège qu'il place à
côté de leur chaise. Il pose ensuite une main sur la
nuque d'Olivier et l'autre sur celle de sa mère.
Au cours de cet avant-midi de traitement, ils poursuivent
ainsi sans relâche leur "dialogue" à trois et
Olivier reste toujours roulé en boule très
serrée. Au début, il essaie même de se
recroqueviller encore plus, les traits toujours
complètement atones. Lorsqu'ils reprennent
après le dîner, l'expression de son
visage et tout son corps commencent à être
progressivement plus détendus. Les
yeux de Denise, qui semblent regarder dans le vide,
deviennent de plus en plus
humides et elle affiche maintenant un sourire d'une
tristesse à fendre l'âme.
Soudain, les traits du visage d'Olivier changent et se
crispent complètement. Il pousse un
gémissement plaintif et se détend comme un
ressort. À genoux sur sa mère, il commence
à lui marteler le ventre de ses petits
poings. Prise par surprise, celle-ci écarquille les
yeux et ne fait rien pour l'en
empêcher. Au bout de quelques minutes de ce
manège, il se colle contre elle,
ouvre vivement sa blouse, puis, dégrafant
maladroitement son soutien-gorge, il
attrape un de ses seins maintenant découverts et il
commence à le sucer
goulûment. Lorsqu'Olivier s'est levé
soudainement, Paul a perdu le contact tactile
qu'il avait jusque-là avec eux. Il reste debout
à côté de leur chaise et les regarde en
silence sans bouger. Denise a fermé le yeux et elle
arbore maintenant un sourire
tendu mais heureux, entrecoupé de petits tics
nerveux, occasionnés par la douleur
physique infligée involontairement par son fils.
Claudine, qui a cessé ses exercices
dès qu'a retenti la plainte d'Olivier, s'approche
du trio et prend délicatement la main
de Paul pour le tirer de sa rêverie contemplative.
Elle pose un doigt sur sa bouche
et murmure un "ch-ch-chut" discret en l'entraînant
à l'extérieur de la pièce.
(...)
- "Ah vous voilà, madame Claudine! Je ne pensais
pas
que vous auriez fini aussi vite aujourd'hui! Vous avez eu
un téléphone de votre
amie Paule, il y a une demi-heure. Comme je ne pensais pas
vous voir revenir
avant souper, je lui ai dit que vous pourriez la rappeler
vers 6 heures et demie,
mais elle m'a simplement demandé de vous avertir
qu'elle s'en venait nous
visiter en fin de semaine et qu'elle pourrait vous parler
à ce moment-là."
- "Merci Jacqueline. Nous sommes sortis plus tôt
aujourd'hui, parce que les retrouvailles d'Olivier et de
sa maman semblent
maintenant assez bien engagées pour qu'ils puissent
se passer de notre aide.
Depuis près d'un mois qu'avec l'aide de Paul, sa
mère lui apprenait à parler, au niveau de la
compréhension intellectuelle s'entend, Olivier a enfin
débloqué
aujourd'hui. Bien sûr, il ne sait pas encore
prononcer des vrais mots, mais
dans sa tête tout au moins, il est depuis un certain
temps capable de parler. D'après ce que j'ai compris, tout
à l'heure, il a accepté de " re-venir au monde " et
Denise a déjà commencé à lui faire
revivre sa prime enfance. Par contre,
tu devrais te rapprocher d'eux, pour pouvoir les aider en
cas de besoin. Peut-être pas dans la chambre d'Olivier
directement, pour ne pas les déranger,
mais assez près pour pouvoir entendre Denise
t'appeler éventuellement... "
(...)
" Bon, je crois que Denise, Olivier et Jacqueline sont
occupés pour le reste
de l'après-midi. Viens Paul, si tu veux, on
pourrait retourner dans notre
chambre. Il faudrait que je me repose un peu et j'aimerais
que tu me " touches
" un mot de ce qui vient de se passer entre Denise et
Olivier. Après, s'il nous
reste un peu de temps libre avant le souper, on pourrait
peut-être en profiter
pour... faire un peu l'amour... On a été si
occupés ces derniers temps, qu'on a pris très peu de
temps pour nous et, après cinq mois de grossesse, elle va
bientôt être assez avancée, que je vais
sans doute commencer à hésiter à le
faire..."
Quand ils passent devant la porte de la chambre d'Olivier,
ils entendent bien Denise fredonner une vieille berceuse
et ils échangent un sourire
complice avant de continuer. Après avoir
refermé la porte de leur chambre, Claudine se laisse tomber
sur le matelas, en poussant un long soupir jouisseur.
Paul s'étend à côté d'elle et,
lui glissant un bras sous la nuque, il caresse
doucement la joue de Claudine et pose un long baiser sur
ses lèvres.
Puis, ils se déshabillent complètement et,
pendant que le
retardataire de Paul achève de s'extirper
maladroitement de sa chemise, "toujours
trop pleine de trop petits boutons", Claudine qui a
empoigné fermement mais
délicatement le pénis d'une main, lui
effleure doucement la gland avec l'index de
son autre main. Quelques secondes de ces caresses
suffisent pour susciter une
érection complète, avec
l'hyper-sensibilisation tactile et le besoin de cambrer les
reins qui l'accompagne. Sa propre jouissance
s'accroît donc simultanément avec
celle que Paul savoure avec ravissement.
Chacune des caresses de Claudine est absolument
délicieuse pour les deux amants, puisque ses
propres entrailles en éprouvent
directement toute la saveur en temps réel. Elle
optimise donc facilement le rythme
de ses manipulations et trouve instantanément la
fermeté idéale pour masturber
son partenaire. En plus de partager totalement les
sensations et les émotions de ce corps masculin qu'elle excite
si élégamment, celui-ci partage aussi avec elle
toute l'expérience que des décennies
d'auto-masturbation occasionnelle ont pu lui
apporter. Avec ces indications émanant tant du
cerveau conscient que de
l'inconscient de Paul, elle réussi à
merveille à amplifier chaque instant de délice. Le
corps du pénis de Paul bien au chaud dans la paume
de la main gauche de Claudine, ils communient ensemble à la
sensation délicieuse de la caresse
intérieure amenée par le mouvement
rythmé de l'épiderme supérieur contre la chair
sous-jacente du membre viril dilaté.
Guidée par la communion des jouissances qu'elle
procure
simultanément aux deux amants, la main chaleureuse
fait glisser amoureusement
la peau mince hypersensible en la tirant toujours juste
assez pour profiter du jeu
maximum qui existe entre l'épiderme
extérieur et le corps même du pénis. Sans
aucun inconfort ni dérapage irritant. Le col du
membre bien singularisé par l'étreinte de l'index et du
pouce d'une autre main chaude, les deux partenaires savourent
simultanément les pressions bien pulsées que
les doigts et la paume de cette main
exerce sur la masse du gland.
Simultanément, le majeur et l'index d'une
troisième main
caressent doucement les parois intérieures bien
lubrifiées du vagin brûlant. Les
sensations délicieuses de ces manipulations
électrisent au plus haut point les deux
partenaires. Pendant ce temps, leur quatrième main
butine effrontément les lèvres
dégoulinantes et le clitoris dressé de
façon provoquante juste à côté.
L'abondance
des sécrétions de la vulve en fleur rendent
éminemment savoureuses toutes ces
manipulations. Les doigts coquins ne font qu'effleurer
eux-mêmes très
sporadiquement le clitoris frémissant, mais ils ne
cessent de le stimuler
délicatement par l'intermédiaire des grandes
lèvres interposées. Ainsi, l'une des
mains batifole de manière impévisible autour
de divers endroits stratégiques et
empêche ainsi leurs organes génitaux
féminins de sombrer dans la tiédeur de l'accoutumance,
tandis que l'autre maintien constante la pression de la jouissance
qui se construit inexorablement par la
répétition incessante de stimuli subtils
appliqués précisément aux mêmes
endroits. Dans la fièvre des hallètements et des
spasmes que suposent les orgasmes qui les traversent, les
deux corps en sueur
réagissent, se cambrent, se relâchent et
s'arc-boutent simultannément de façon
rythmée avec force pendant que les deux
protagonistes laissent exhaler des râles
jouissifs au gré des vagues du plaisir sexuel qui
les transportent.
Leurs deux corps absolument trempés par la sueur,
les
deux partenaires sont complètement emportés
par les formidables élans que la
communion des extases suscitent jusque dans les
tréfonds de leurs êtres. Claudine
amène ainsi très vite son alter ego à
la frontière de l'orgasme et l'y maintient
constamment, tout en se gardant bien de le faire
éjaculer tout de suite de façon à
prolonger au maximum leur plaisir commun. Paul est
lui-même absolument grisé
par la profondeur, la durée et le nombre d'orgasmes
que ses caresses suscitent
dans son propre corps lorsqu'il excite sa maîtresse.
Claudine et lui savourent
évidement en temps réel ce sublime
échange masturbatoire ressenti simultanément
par l'un et l'autre. La synergie de leurs orgasmes est
absolument totale et défie
toute description...
Enfin libéré du corset inhibant de sa
chemise, Paul se
penche à son tour vers sa compagne,
l'entraîne sur le dos sur le lit et se met en
frais de l'enjamber à rebours pour plonger
goulûment son visage entre les cuisses
chaudes et humides de sa partenaire. À partir de ce
moment là, ils se fondent dans
une masse de chair jouissante et soupirante, qui
halète, réagit, suce, sue et
tressaute avec un synchronisme parfait jusque dans les
orgasmes. Des orgasmes,
masculins et féminins, qui se suivent et se
complètent parfaitement.
Paul a même l'occasion de connaître
directement le goût
de son propre sperme tout chaud via les papilles
gustatives de Claudine. Tout
comme elle-ci se délecte aussi du parfum
musqué et de la saveur salée que les
sécrétions de sa propre vulve procure aux
sens surexcités de son homme
gourmand.
Tous ces préambules des plus agréables ne
s'interrompent finalement que lorsque les deux partenaires
se retournent pour
s'entre pénétrer avidement pour le feu
d'artifice final... Aussi vidés que rassasies, ils
s'étendent ensuite côte à côte, bien
collés dans les bras l'un de l'autre, pour que
chacun ne perde rien de ce que l'autre éprouve.
Pendant que Paul se refait des forces à la suite
des
éjaculations qu'il vient d'avoir à
l'extérieur et à l'intérieur de Claudine par les
deux
ouvertures qu'elle lui a offertes, il continue tout de
même à la masturber
tendrement. Il lui caresse tendrement le clitoris avec des
effleurements délicats
pour en provoquer l'érection une fois de plus.
Simultanément il lui titille l'anus, les
contreforts du vagin et tout l'extérieur de la
vulve avec les doigts. Sa bouche passe
et repasse sur l'auréole des seins de son amie,
dans son cou et ses oreilles pour
finir par se clouer amoureusement sur sa bouche. Si bien
qu'ils se sentent bientôt
complètement emportés tous les deux par une
nouvelle lame de fond irrésistible.
C'est pour Paul un ravissement sans borne de voir qu'une
fois de plus, en vivant de l'intérieur les
orgasmes-pâmoisons de sa partenaire
exactement comme s'ils lui appartenaient en propre, il
réussit à éprouver un
nombre d'apothéoses éblouissantes et une
intensité de jouissance tels qu'aucun
homme n'a jamais pu en éprouver avant lui...
Comblés et totalement rassasiés, ils
s'endorment finalement d'un sommeil réparateur et
vraiment aussi empreint de
plénitude que faire se peut...
<> TRISTE NOUVELLE
- "Tu es tout à fait resplendissante ce soir
Claudine; la
grossesse te va à merveille! Tu m'en parleras tout
à l'heure et tu me
raconteras où tu en es de ce
côté-là et avec ton nouveau patient ici. Mais
avant, il faut que je t'apprenne une bien triste nouvelle:
hier après-midi, le
docteur Gignac m'a informée que les parents
d'Ismaël étaient morts dans un
accident d'avion dans la Cordillère des Andes. Je
lui étais reconnaissante
d'avoir attendu à la fin de ma journée de
traitement avec Ismaël pour m'en
aviser, parce qu'autrement je ne sais pas si j'aurais
été capable de travailler
avec lui sans faire de gaffes..."
" Ah oui, je ne te l'avais peut-être pas encore dit,
Claudine, mais depuis votre départ, c'est moi qui suis
chargée de le faire
travailler, parce que l'ergothérapeute à qui
on l'avait confié quand on te l'a
enlevé n'arrivait à rien avec lui...
C'était la grande Ghislaine, tu te souviens
d'elle: très gentille dans le fond quand on la
connaît bien, mais si bourrue, à
force de travailler avec des personnes âgées,
qu'Ismaël avait peur d'elle et il
régressait au lieu d'avancer. Le docteur Gignac
voulait alors l'expédier dans
une " institution spécialisée pour
incurables dans son genre " , comme il
disait. Ça me crevait le coeur, je l'ai donc
supplié pour qu'il me donne une
chance d'essayer à mon tour. Tu m'avais
raconté tellement de choses à
propos d'Ismaël quand tu le soignais, que je savais
un peu comment le
prendre."
"J'avais de bons arguments, alors le docteur Gignac
s'est laissé convaincre. Avec moi, ça allait
assez bien heureusement et dès le
début Ismaël avait recommencé à
progresser. Je l'ai comme patient depuis
plus de trois semaines déjà; mais
maintenant, j'ai peur que tout ça ne
s'écroule comme un château de cartes.
Officiellement, le pauvre petit ne sait
encore rien mais je crois qu'il se doute probablement de
quelque chose, parce
qu'il n'était pas tout à fait le même
avec moi hier. Je n'ai pas encore été
capable de lui parler et j'aimerais que ce soit vous qui
lui appreniez la triste
nouvelle. Je suis sûre que vous saurez comment le
rassurer: il me parle
tellement souvent de vous! Si vous êtes d'accord, je
vous l'amènerai lundi et,
si vous voulez bien docteur Landré, il pourrait
peut-être rester ici quelque
temps..."
- "Certainement Paule, Ismaël est le bienvenu ici,
aussi
longtemps que nos deux magiciens de thérapeutes le
jugeront bons, et même
plus! Parce qu'il faut que je te dise qu'ils m'ont permis
de rejoindre mon fils
assez bien pour pouvoir espérer le tirer de son
propre autisme et réparer un
peu ma bêtise passée. En plus, comme c'est
à cause de moi qu'Ismaël leur a
été retiré, il y a un mois, je me
sentirais tellement coupable s'il tournait mal lui-aussi. Alors, tu
comprends que je serais on-ne-peut-plus ravie, si je pouvais
collaborer un peu à le sauver! Mais ceci
étant dit, oublions un peu nos tristes
histoires de thérapie et mangeons avant que
ça ne soit trop froid, sinon je vais
encore me faire gronder par Ray, mon grand cuisinier
irascible!"
Le lendemain matin, pendant que Claudine et Paule vont
faire une promenade dans la montagne, Paul accompagne
Denise pour l'assister
une nouvelle fois dans sa relation avec Olivier. Hier
soir, Claudine et lui ont discuté
longuement à propos de la façon dont ils
pourront réussir à emmener Ismaël ici
sans qu'il ne soit perturbé outre mesure par ce
nouveau bouleversement majeur dans sa vie. Au cours des derniers
mois, l'enfant a déjà été
confronté à un très
grand nombre de changements; il a toujours eu beaucoup de
mal à les affronter,
surtout lorsqu'ils étaient accompagnés
d'événements un tant-soit-peu chargés
émotivement. Une grande partie de son
énergie et de son enthousiasme étaient
alors simplement drainés par sa difficulté
à intégrer de tels changements, aussi
mineurs soient-ils.
Il devra bientôt faire face à une
épreuve absolument
capitale et aura alors besoin de toutes ses
énergies pour ce faire. Aussi Claudine a-t-elle
suggéré à Paul d'assister Denise auprès
d'Olivier ce matin, de façon à
"prendre le pouls" de leur relation une nouvelle fois.
À la lueur des résultats de cet
examen, on pourra décider s'il lui sera possible de
partir demain avec Paule pour
l'accompagner lorsqu'elle ira chercher Ismaël.
<> FIDÈLE
- "Et bien, bonne route les enfants, et à demain
soir. Ne
t'inquiètes pas pour maman Claudine, Paul. Je vais
te la soigner aux petits
oignons, sois en certain. Occupes-toi plutôt du
pauvre Ismaël: un nouveau
déménagement va sûrement
l'insécuriser beaucoup! Et sois gentil avec la
belle Paule, mais attention quand tu iras coucher chez
elle ce soir, d'après les
autres physios de l'Institut, c'est une "tombeuse"
incorrigible! Alors, essaie de
rester bien fidèle à notre chère
Claudine surtout!"
Claudine, qui est alors en train de donner un grand baiser
prolongé à son amoureux avant son
départ, prolonge encore son étreinte et lui
serre un peu plus la main en lui faisant un clin d'oeil
entendu. Après quoi, les
portières de la voiture se referment et Paule
démarre en direction de Montréal avec
son passager. Au cours de leur petit périple sans
surprises, ils discutent à battons
rompus de tout et de rien. Paule, contrairement à
son habitude, semble rivaliser
d'esprit avec Paul dans sa façon d'ironiser
à tout propos. Quand ils arrivent enfin
chez elle, à côté du marché
Jean-Talon, elle stationne sa voiture en face de la
porte de sa maison. Elle tend ensuite les clefs de son
logement à Paul et l'invite à y monter seul tout de
suite, pendant qu'elle-même va se rendre au marché faire
quelques emplettes pour leur souper.
...
Depuis quelques minutes déjà, ils ont fini
de manger leur
plat de résistance, agrémenté de la
bouteille de vin que Paule a rapportée de ses
courses et en sont maintenant à siroter leur
deuxième café. Pendant tout le repas,
ils se sont informés mutuellement des
différents événements qui ont marqué
leurs
derniers mois respectifs.
- "Alors comme ça, hier quand tu as touché
le docteur
Landré et son fils, tu as "vu" que tout progressait
pour le mieux et Claudine et toi avez décidé de te
libérer pour m'aider demain avec Ismaël; comme je
suis contente! Pendant ce temps-là Claudine et moi
avons parlé longuement
en se promenant en raquettes dans les bois magnifiques qui
entourent le
château du docteur Landré. On avait tellement
de choses à se dire!"
"On a parlé de nous, de notre vie passée,
présente et à venir, d'Emmanuelle aussi; de tes futurs
enfants en général!"
" On a même beaucoup parlé de toi... et de
moi."
- "Je sais, Claudine m'a tout raconté hier soir."
- "Alors, tu sais aussi que je viens tout juste de passer
des examens médicaux... appropriés.
Négatifs sous toute la ligne, côté
contrindications s'entend. Depuis je... jeûne
consciencieusement. Par contre
au niveau fertilité: pas de problèmes. "
En entendant cela, Paul pose la main sur celle de Paule et
ils restent de longues minutes à se regarder mutuellement sans
parler à haute
voix, mais à communiquer intensément de
l'intérieur. Puis, ils se lèvent tous les deux
en même temps et se dirigent ensemble vers la
chambre à coucher de Paule.
(...)
Toute la nuit, les deux complices se livrent à
toutes sortes
de caresses, manipulations, fellations et masturbations
réciproques qui se
couronnent immanquablement par une
pénétration et une éjaculation, puisque c'est
bien là le but ultime de ces ébats. Paule
s'emploie diligemment à stimuler son
compagnon, et déploie une infinité de ruses
de sioux pour le faire vite bander à
nouveau après chaque éjaculation. Pour ce
faire, elle a habilement recours à toutes
les techniques qu'elle a apprises au cours de ses
multiples aventures de célibataire
"libérée". Elle est si experte dans l'art de
stimuler et masturber un homme qu'elle
réussi plus d'une fois à le surprendre et
enrichir ses connaissances. C'est pour elle
un ravissement sublime de pouvoir enfin ressentir
elle-même toute la qualité et
l'intensité du plaisir qu'elle a toujours su
intuitivement donner à un homme.
Sa conscience plane en pleine synergie de plaisirs en
survolant sa propre jouissance et l'échos de celle
de son partenaire. Pour le
moment, ce dernier titille avec un doigté parfait
le gland et la hampe de "leur"
clitoris, tout en les drapant dans l'étreinte
pulsée, chaleureuse et humide des
grandes lèvres gorgées de sang. Des
lèvres palpitantes que d'autres doigts
fouineurs et complices relèvent en les
étreignant. Tous ces doigts espiègles
bougent à l'unisson, guidés par la
curiosité et l'imagination de Paul ainsi que par
toute la propre science de Paule. Celle-ci maîtrise
pleinement l'art de se masturber
le clitoris pour "aller chercher" son orgasme même
pendant le coït. C'est en
participant à des sessions de Bodysex Workshops
organisées par un groupe
féministe actif à l'Institut et
animés par Betty Dobson elle-même, qu'elle l'avait
appris. Comme son clitoris est situé
particulièrement loin en haut de l'ouverture du
vagin, elle ne pouvait pas espérer atteindre un
orgasme très satisfaisant par les
seuls mouvements et pressions du pénis lors d'une
simple pénétration. Elle avait
alors pris pleinement conscience du fait qu'elle n'avait
absolument aucune raison
de se culpabiliser pour les activités
d'auto-érotisme qu'elle avait toujours pratiquées
occasionnellement depuis sa plus tendre enfance. Elle
avait appris à accepter et à aimer jouir.
Dorénavant elle saurait comment rendre ses ébats
sexuels avec les
hommes de son choix aussi jouissants que possible pour
elle-même comme pour
ses partenaires, aussi malhabiles soient-ils! Par la
suite, elle ne devait jamais plus
accepter de s'en priver...
En ce moment elle savoure aussi, littéralement "in
vivo",
l'émerveillement de Paul qui ne cesse d'être
ébloui par cette faculté, inédite pour un homme,
de ressentir une telle cascade enivrante d'orgasmes intenses et
gourmands.
- " Oui je t'aime Paule, tu le sais bien. Tu m'aime, je le
sais bien aussi... Nous aimons tous les deux Claudine,
chacun à notre façon
ça va de soi, et ça on le sait tous les
trois. On le sait parce qu'on "habite" un
système de conscience " à aire ouverte " .
Angoissant? Insignifiant? Parfait?...
Oui, parfait, n'est-ce pas? Je sais que tu ne tiens pas
à être complètement
happée par une relation intime. Bien. De ton
côté, tu sais que c'est avec Claudine et Emmanuelle que
je sens ma vie, mais nous savons tous que
l'enfant que nous faisons aujourd'hui nous unira tous lui
aussi par des liens
indestructibles. Tous les cinq en fait. Mais tu le sais
aussi bien que moi. Claudine aussi d'ailleurs... Bon, OK, OK, J'avoue
que je suis une belle "
mémère " en déblatérant comme
ça, puisque tu sais ce que je vais penser
presqu'avant moi! Tes pensées sont tellement
alertes! Mais j'avoue aussi que
ça me fait tout de même d'autant plus plaisir
de me l'entendre formuler soi-même que je sais vraiment "
comment " ça va être compris avant même que
j'aie essayé de le dire. Ouf.. N'est-ce pas "
Madame la Conscience Féminine " ?
- ...
- Je te le répète sans hésitation: je
t'aime Paule. Et
nous savons tous les deux ce que ça signifie
réellement...-"
- " Moi aussi je t'aime et j'aime faire l'amour avec toi.
N'en déplaise à dame Claudine. D'ailleurs
j'aime aussi beaucoup me rappeler
de ses impressions à elle de vos orgasmes communs.
À travers le filtre de ta
propre mémoire à toi Paul, bien sûr...
Mais à en juger par tes souvenirs
brûlants et la toute puissance de l'amour que vous
ressentez l'un pour l'autre,
je suis hors-jeu! Et c'est absolument parfait. Ça
me laisse toute ma liberté. J'y
ai beaucoup pensé ces derniers temps. Ce que j'ai,
ou plutôt nous avons,
vécu, ce sera toujours pour moi une mine
inépuisable de souvenirs de
bonheur, d'intensité. D'intensité, de
sincérité et de communion. Ça n'a pas de
prix!"
" Ça n'a pas de prix, OK, mais je place encore plus
haut
ma liberté d'être et de faire ce que je suis
et ce que je fais de ma vie. Il n'y a
que moi qui puisse vivre ma propre vie. Je peux bien la
rater complètement ou
en faire une oeuvre d'art, sait-on jamais? Je peux
être coupable de paresse, de ceci ou de cela. OK, OK! Mais si
je suis la seule coupable, je tient à rester la seule
responsable! "
...
- " Moi aussi, je t'aimes Paul et ça ne me
gène pas de le dire, puisque je n'ai jamais aimé un
gars autant que je t'aime. Et bien sûr,
j'adore faire l'amour avec toi, Paul. Tout comme j'adore
revivre tes ébats avec
ma chère Claudine et vos orgasmes... Mais si je me
défonce au lit comme une
bête aujourd'hui avec le conjoint de ma meilleure
ami, c'est bien parce que
j'espère vraiment avoir un enfant de toi, Paul, et
tu sais que je suis sincère."
...
" Pour ce qui est du reste...Mes amours... Laissez-moi
vivre ma vie moi-même les petits amis! Aimes-moi,
c'est chouette et puis
après laisses-moi vivre! Oh, je sais bien qu'on
pourrais dire que je te
considère comme un homme-objet. Un simple
instrument de plaisir. Mais ce
n'est pas vrai. Tu le sais. À partir de maintenant
tu as les souvenirs qu'il faut
pour que même Claudine puisse partager. Partager ma
jouissance comme elle
a partagé la tienne. Comme tu m'as fait
partagé certains de vos meilleurs
souvenirs d'ailleurs. Merci. Partager nos
sincérités, c'est pas rien! C'est
flippant de se rappeler des souvenirs d'un autre, mais de
s'en rappeler comme
si on les avait vécus soi-même. Quand en plus
on se rappelle aussi des
souvenirs des orgasmes d'une tierce personne comme si on
les avait
éprouvés dans sa propre chair
également, j'avoue que ça devient assez
enivrant. Pourtant, pour la suite du monde et de nos
futures relations
réciproques, les intimes comme les autres, il faut
se garder une bonne dose
de temps pour soi. Pour méditer. Pour
méditer et mettre de l'ordre dans son
album de souvenirs collectifs. "
Le corps encore tout humide de sueur, salive, sperme et
sécrétions vaginales, Paule se blottit
contre le flanc de Paul qui est couché sur le
dos. En position fÏtale, elle a la tête
appuyée contre la poitrine de son partenaire
et, même si elle garde les yeux fermés, son
regard va se perdre beaucoup plus profondément que dans son
seul fors intérieur. La tête appuyée dans la
paume de
ses mains, Paul quant à lui a le regard perdu dans
le lointain, bien au delà du pLacoët...
- " En fait, si tu jettes un coup d'oeil dans ma
tête, tu
vas peut-être pouvoir m'aider à y mettre de
l'ordre. Des fois, je me demandes
si le plus grand danger qui guette un mutant comme moi,
ça n'est pas de
manquer vite de circuits enregistreurs pour fixer de
nouveaux souvenirs, à
cause de la surcharge de mes inputs. De mes inputs et de
mes engrammes
déjà enregistrés! Manquer de circuits
et ne plus pouvoir apprendre. Ou alors
ne plus pouvoir retenir longtemps. "
" Mais c'était sans compter avec la faculté
humaine de
classer. Classer et choisir. Choisir quand on a ses
endogrammes comme ses
inputs multipliés par 2, 3 ou...? Ça devient
tout un trip! Alors tant qu'à partager
ta conscience Paule, j'aimerais assez que tu essaies
aujourd'hui de
m'apprendre à méditer. MÉDITER et
arrêter mon dialogue intérieur. " Donner
congé à mon mental " , comme tu dis. Tu veux
bien me servir de guide pour ça Paule? Aujourd'hui ou un autre
jour, quand ça te sera possible..."
- " OK. Je veux bien. J'aime assez la méditation.
Presqu'autant que de faire l'amour! Alors tant qu'à
partager les plaisirs de
l'un... Et sans vouloir nous flatter, c'était
vraiment mieux que tout ce que
j'avais pu expérimenter avant... et tu sais
très bien que ça n'est pas faute
d'avoir assez de points de comparaisons... Mais passons...
Pour revenir à ta
question, oui Paul ça va me faire un immense
plaisir de " méditer ton mental
avec le mien " , si c'est possible. De toutes
façons, je vais au moins te
montrer comment faire, ne t'inquiète pas, c'est
très facile: ça s'apprend en le
faisant, comme aller en bicyclette quoi! Pour toi, ce sera
comme de
l'apprendre en commençant sur un tandem! ... Dans
ton cas, je suis bien
consciente qu'il faut absolument que je t'initie à
libérer ton mental, sinon tu va " péter au frette " un
de ces jours! Dans mon cas, ça a complètement
changé ma qualité de vie. Ça m'a
permis de retrouver le sentiment d'être aux
commandes de ma propre existence, plutôt qu'une
simple spectatrice et une
passagère inerte de mon corps en route pour une
destination inconnue... Mais
tu connais le vieil adage: " c'est en forgeant, que... "
Je n'ai pas avec moi dans
mon sac à malice de comprimés genre "
Instant Méditation " , et qu'on va
continuer à se voir encore longtemps, alors je te
promet que je n'oublierai pas
de t'aider à apprendre à contrôler ton
mental. ... Hum ... mais trêve de
considérations édifiantes! ... Pour le
moment, j'ai bien hâte que vous me
laissiez goûter à ... votre fameuse
détente " post- coït " mon bon monsieur...
mais... après ça, attention: je remets le
courant! OK? ... mmhmm... mmerci."
Après de longues heures passées à se
brancher
essentiellement sur le système "à piles
auto-rechargeantes et inépuisables" de Paule, ils s'endorment
finalement du sommeil du juste sur le système "à
décharge
profonde" de Paul... Nimbés d'une aura d'amour
expérientiel et viscéral, ils dorment
blottis l'un contre l'autre, leurs rêves complices
baignant dans une mer de quiétude.
Une mer dont la surface est à peine animée
ici et là par quelques petites vagues
d'humours concurrents... Lorsqu'ils s'éveillent
enfin, le jour est déjà levé depuis
longtemps.
- " Dans quel état on a mis ta chambre! Un vrai
champs
de bataille! Après la bataille... ...au fait: la
bataille tu penses qu'on l'a gagnée?"
- " On a fait c'qui fallait en tous cas... Je crois qu'on
peut dire que si ça ne marche pas, ce ne sera
sûrement pas faute d'avoir
essayé! Avec tout le jus que tu m'as mis entre les
jambes, si j'étais coquette et plus peureuse face à
l'embonpoint... je crois que j'aurais peur de prendre du
poids! "
...
- " désolée. OK, j'admets que c'est d'un
goût douteux
comme blague. L'humour et moi... tu sais ce que c'est. "
Finalement, il fait presque jour, quand les deux complices
absolument vidés sombrent enfin dans un sommeil
aussi profond que réparateur.
Pourtant, même endormis, ils n'en continuent pas
moins d'évoluer
ensemble,puisqu.ils partagent maintenant leurs univers
oniriques réciproques avec
tous les personnages, les décors les fantasmes et
les situations qu'ils comportent.
Heureusement, ils ne mettent pas en scène de
cauchemard ni l'un, ni l'autre. Aussi
c'est une nouvelle série de souvenirs positifs et
agréables, aussi variés que
surprenants puisqu'ils découlent de deux esprits
originalement très différents, qu'ils
pourront ajouter à leur répertoires
personnels demain matin.
<> INTIMITÉS
- "M'mm...man, m'man, mm'mma, aamman, maman!"
- "Oui Olivier! Oui, maman est là, mon
chéri! Maman a
compris. Bravo Olivier! Mon amour, mmm, viens que maman te
serre fort!"
Denise serre son enfant dans ses bras et lui couvre tout
le visage de baisers. Elle est tellement heureuse qu'elle en a les
yeux tout inondés
de larmes de joie. Depuis que Paul est parti, Olivier
essaie de retrouver une façon
de communiquer avec celle chez qui il a enfin pu sentir
tout l'amour maternel qui lui avait fait défaut
jusque-là.
Au cours des sessions de "contact intime" à trois
qui ont
lieu depuis un mois déjà, l'enfant a
déjà commencé à formuler mentalement ses
pensées en mots plutôt que simplement en
images, sons et émotions pures.
Pourtant, tout au long de ces traitements, il est toujours
resté muet extérieurement.
Mais puisque l'absence de Paul l'a à nouveau
enfermé dans une prison
d'incommunicabilité, il tente à
présent d'apprivoiser les subtilités du langage
parlé
pour s'en sortir. Il doit apprendre à
contrôler et coordonner tous ces éléments du
corps humain qui permettent à l'homme de
communiquer verbalement. Jusque-là,
Denise a toujours entrevu avec un peu
d'appréhension le jour où elle devra se
passer de l'aide de son "magicien" Paul. Elle sait
maintenant que son fils est enfin
sorti du cul-de-sac de son autisme. Elle compte bien faire
tout ce qui est en son
pouvoir pour que cette libération soit
dorénavant irréversible quoi qu'il arrive.
Pendant ce temps-là, Jacqueline aide Claudine
à pratiquer
ses exercices prénataux sur le petit matelas dans
un coin de la même pièce. Après
le départ de Paul, les deux jeunes femmes ont en
effet décidé de n'intervenir dans
la relation mère-fils de leur amie, que si cela
était absolument nécessaire.
- "Madame Claudine, c'est extraordinaire: quand je
vous touche aujourd'hui, je crois que je commence à
ressentir des messages
qui me viennent de votre Emmanuelle, comme quand monsieur
Paul était là!
Pourtant je croyais que vous m'aviez dit que l'aide de
monsieur Paul vous était
essentielle pour ça! C'est peut-être mon
imagination... ça n'est pas aussi net
qu'avec monsieur Paul, mais il me semble que je
reçois quand même quelque
chose... c'est merveilleux!"
- "Ouf... je vais arrêter mes exercices, pour le
moment.
Je commence à être un peu crevée. Je
crois que je vais aller m'étendre dans le solarium et me faire
chauffer la couenne au soleil comme un lézard... le
soleil de décembre est absolument resplendissant
aujourd'hui! Viens-tu avec
moi Jacqueline? On va être tranquilles: les deux
hommes sont sortis et tout a l'air d'aller pour le mieux entre Denise
et son fils. Je crois qu'elle et Olivier
apprécieront sûrement un peu
d'intimité. Viens, allons-y!"
Les deux jeunes femmes se lèvent et sortent
discrètement
de la pièce. Elles se dirigent ensemble vers le
solarium du troisième étage en
gambadant légèrement au son de la chanson
gaie que fredonne Claudine. En
arrivant là, Claudine se dépouille de tous
ses vêtements et s'étend voluptueusement
sur le dos dans une grande chaise longue qui s'y trouve,
en poussant un long soupir de satisfaction. Elle est imitée
par Jacqueline, qui s'étend à son tour sur un autre
chaise longue placée tout à
côté. Complètement épuisée,
Claudine s'endort au bout
de cinq minutes à peine. Jacqueline tend alors la
main dans sa direction et, avec
des précautions infinies, pose un doigt
délicatement sur le ventre rond de la
dormeuse.
Lorsque Paul, Paule et Ismaël entrent dans la maison,
il n'y a personne pour les accueillir. Ils vont donc à la
cuisine pour prendre une petite
collation en attendant de retrouver les autres occupants
de la maison. Sur la table,
ils trouvent la note écrite par Claudine à
l'intention de Denise.
-"Suis allée m'étendre dans le solarium.
Jacqueline avec moi."-
Claudine.
Paul laisse donc Ismaël avec Paule qui lui a
déjà servi un
grand bol de crème glacée et se dirige tout
de suite vers le solarium. Quand il entre,
il aperçoit les deux jeunes femmes nues qui dorment
au soleil. Une main posée sur
le ventre de Claudine, Jacqueline s'est assoupie sur la
chaise longue placée
immédiatement à côté de celle
de cette dernière. Gêné de troubler ainsi leur
intimité, il reste quelques instants à les
regarder, en se demandant quoi faire.
Finalement, il décide de retourner à la
cuisine et sort du solarium aussi
silencieusement qu'il y était entré.
Après quoi, il retourne à la cuisine
rejoindre Paule et
Ismaël. Ils discutent ensuite de leur emploi du temps
à tous les trois pendant que
Paul boit son café. Puis, accompagné
d'Ismaël, Paul se dirige vers la chambre
d'Olivier pour y retrouver Denise et son fils et leur
présenter Ismaël. Pendant ce
temps-là, Paule se rend au solarium pour y
retrouver Claudine et rencontrer
Jacqueline. On pourra discuter "entre femmes" en toute
intimité de diverses
questions d'intérêt spécifiquement
féminin...
<> TOUT
- " Alors mon Paul, tout s'est bien passé à
Montréal?
Pas de problèmes avec Ismaël, par exemple? Ne
me fais pas languir, viens te
coller sur moi et racontes-moi tout! N'oublies aucun
détail! Je veux tout
savoir! Surtout comment se sont passées tes nuit
chez Paule... Est-ce que
vous avez pu... comme on s'en était parlé
avant ton départ? N'oublies pas mon
grand escogriffe d'homme nouveau, que c'est à cause
de ma curiosité
maladive que... Ça n'était pas trop
dûr j'espère! Allons viens vite et fais-moi
vivre tout ça comme si j'y étais! "
" De mon côté, je me suis tellement
ennuyé de toi! Je
me sentais tellement seule sans toi, que j'avais beaucoup
de difficulté à
m'endormir. Ah, et puis j'ai moi-aussi des choses
extraordinaires à te
raconter. Ça a rapport avec toi, moi, Emmanuelle et
Jacqueline pendant que tu n'étais pas là. Il faudrait
aussi que je te parle de mes projets pour les
prochains jours... Mais je n'en dis pas plus! Colles-toi
et tu sauras tout, car je
ne parlerai qu'en présence, vraiment intime, de mon
" homme nouveau " ..."
Paul achève de se déshabiller, se glisse
sous les
couvertures de leur lit et enlace tendrement son amie. Ils
restent de longues
minutes en silence à échanger de
l'intérieur, d'abord au niveau de leurs sentiments
réciproques, puis des informations strictement
factuelles. Finalement, comme ils en
viennent à se communiquer des détails plus
intimes de leurs expériences
réciproques des derniers jours, leurs corps
commencent à vibrer de façon plus
intense et, très bientôt, ils sont tous deux
plongés dans une rafale orgasmes-souvenirs tout puissants qui
les submerge complètement.
(...)
Le lendemain matin, ils déjeunent tous ensemble
dans la
grande salle à manger. Puis Paul, Ismaël et
Denise, qui porte son fils dans ses
bras, se retirent dans la chambre d'Olivier pour entamer
leur session d'exercices.
Les deux physiothérapeutes et l'infirmière
finissent de prendre un deuxième café.
Puis elles se dirigent toutes trois vers le solarium pour
profiter du beau soleil
hivernal qui luit encore de tous ses feux.
- "Ma belle Paule, avoues qu'on est quand même bien
ici, à se faire rôtir toute nues au soleil,
en plein mois de décembre. C'est ce
que Jacqueline et moi avons fait pratiquement tous les
jours pendant que toi
et Paul étiez partis. Comme quoi, tout en
étant bien sage, on peut quand même
bien profiter de la vie! Oh je sais bien que tu ne t'es
pas trop ennuyée non plus
pendant ce temps-là avec mon homme... On ne peut
rien se cacher, lui et moi!
Mais, n'aies pas peur, je ne vous en veux pas pour
ça: Paul m'a tout raconté si bien hier soir, comme lui
seul sait le faire, que j'y étais presque... grâce
à toi,
j'ai vécu hier des instants tout à fait
délicieux! D'ailleurs, tu en sais quelque
chose de ses dons de raconteur: je me souviens de ce tu
m'avais déjà dit à
propos de certaines expériences qu'il t'avait fait
vivre à l'Institut, lorsque nous
avions échangé nos patients... Hier soir,
ça a été mon tour de bénéficier de
certaines indiscrétions. Moi aussi, j'ai bien
aimé jouir avec toi! Et puis, après
tout, n'est-ce pas ce dont nous avions convenu la semaine
passée?"
" De mon côté, pendant ce temps-là
j'ai bien réfléchi et j'ai aussi appris des choses
extraordinaires grâce à Jacqueline. Si tu veux en avoir
un aperçu, pose un peu ta main ici sur mon ventre, fermes les
yeux et tiens-toi bien...
...
Il fallait s'y attendre, tu me diras? Peut-être.
Mais moi je trouve tout de même que c'est à vous jeter
par terre! Surtout que cela risque
éventuellement de prendre un sens bien particulier
pour toi aussi un de ces
jours..."
D'abord un peu décontenancée par les propos
crus et
directs de Claudine, Paule est restée muette
pendant tout le temps qu'elle
l'écoutait. Puis, elle a été
très intriguée par les dernières paroles de son
amie et
c'est fort craintivement, qu'elle tend ensuite la main
vers le ventre de cette dernière.
Elle ne peut retenir un cri de surprise quand elle sent la
communication s'établir
entre elle et Emmanuelle.
<> AMI - STUPIDE
- "Mmm...an, mmaa...man, maman, maman! Hhol, h...ol,
P...ol, Paul! a...ené aa, a...am, iii, ammi, ami?
Ami?"
- "Oui mon chéri, Paul est revenu avec maman. Il
t'a
amené un ami. Ismaël, l'ami s'appelle
Ismaël. Is-ma-ël!"
- "Ami Iii...le, I...ma...le, ssss, Ismaël.
Ismaël ami
mmmoi!"
Au son de son nom, qu'il entend prononcer avec
difficulté
mais aussi avec tant d'efforts, le visage d'Ismaël
s'illumine d'un sourire gêné mais
radieux et il se rapproche un peu plus de la chaise
berçante où Denise vient de
prendre place avec son fils sur les genoux. Paul qui lui
tient toujours la main s'est
approché lui aussi et prend celle qu'Olivier lui
tend. La sérénité qui caractérise
maintenant Olivier traverse Paul et inonde Ismaël qui
rougit. Celui-ci tend à son tour
sa main libre en direction de celles de Paul et Olivier.
Denise prend leurs trois mains
entrelacées et les serre tendrement.
...
Tout au long de l'avant-midi, une relation
extrêmement
chaleureuse s'installe de plus en plus entre les quatre
partenaires. Bien sûr Olivier
et Ismaël sont tous deux absolument ravis de pouvoir
communiquer à nouveau
facilement avec le monde extérieur en ayant Paul
comme intermédiaire. Pourtant,
comme ils ont tous deux récemment eu l'occasion de
vivre des situations où ils
étaient privés de son aide, en dépit
de la différence d'âge physique qui les sépare,
il semble se créer entre eux une complicité
indéniable pour arriver à communiquer
verbalement sans son support. Aussi, quelques heures plus
tard, quand Jacqueline pénétre dans la pièce
pour les avertir de descendre dîner, quelle n'est pas sa
surprise de les trouver tous les quatre à jouer par
terre: les enfants à califourchon
sur le dos des deux adultes à quatre pattes. Les
deux petits garçons se lancent tous deux des mots et des
phrases décousues plus au moins incohérentes. Ils
essaient
ensuite de s'imiter mutuellement et ils tentent de
répéter ce que l'autre vient de dire,
en y mettant différentes intonations, à
plusieurs reprises et avec plus ou moins de
succès dans le cas d'Olivier, il faut bien le dire.
Ces tentatives d'élocution
maladroites provoquent souvent chez eux, comme chez leurs
montures, de
bruyants éclats d'hilarité folle.
Lorsqu'ils se retrouvent tous autour de la grande table de
la salle à manger, Olivier et Ismaël sont
encore tellement emportés par le vent de
folie verbale du matin, qu'ils ne cessent pratiquement
jamais de parler. Ce qui
ressemble souvent plus à des gazouillis informes,
surtout quand Olivier marmonne
la bouche encore pleine... Dès qu'ils ont fini de
manger, les deux enfants
commencent tout de suite à harceler Denise et Paul
pour retourner immédiatement
reprendre leurs jeux. C'est donc d'un trait que ceux-ci
avalent leur café, avant de
remonter dans la chambre à exercices d'Olivier.
À la fin de la journée, les deux jeunes
lurons, aussi épuisés
l'un que l'autre par leur harassante journée
d'activités fébriles, réclament
pratiquement d'eux-mêmes le privilège de se
coucher plus tôt que d'habitude. Leurs deux compagnons sont
donc particulièrement heureux de pouvoir se retrouver enfin
libres aussi tôt, car ils sont eux-mêmes
complètement fourbus à la suite de cette
journée épuisante.
- "Ouf! Quelle journée! Je suis absolument
crevée. Je
n'aurais jamais cru le métier de cheval si
difficile! Mais ça ne fait rien, je suis si heureuse
qu'Ismaël et mon petit "tocson" aient réussi à
s'entendre aussi
bien. Tout ce débordement d'activités
physiques nous a fait un peu perdre de
vue la raison qui nous a poussé à amener
Ismaël ici... J'y repensais tout à
l'heure et j'en suis venue à me dire que je
pourrais peut-être l'adopter
légalement, maintenant qu'il est devenu
complètement orphelin. Je ne sais
pas ce que vous en pensez..."
"Le peu que je connais de lui me le font maintenant
voir comme un compagnon idéal pour Olivier. Je suis
certaine qu'il serait lui-aussi ravi de l'avoir comme frère
pour jouer; surtout que la vieille maman
Denise ne pourra pas longtemps s'investir autant dans ses
jeux. Et puis dans
les environs, les compagnons de son âge sont
plutôt rares... inexistants en
fait. D'ailleurs, quel âge a-t-il? Il a un corps de
trois ans bien sûr, mais avec
l'âge mental d'un nouveau-né? Un
nouveau-né qui, par certains aspects, est
déjà plus mûr que sa propre
mère... Alors dans ces conditions, avec Ismaël, ils
deviendraient un peu comme le cadet et son grand frère
aîné, tout en étant
pour ainsi dire du même âge. Alors pourquoi
pas? D'ailleurs, comment cela se passerait-il s'il essayaient de
jouer avec d'autres enfants "ordinaires" de
leurs âges? Tandis qu'avec Ismaël... Je crois
qu'ils partagent assez de
similitudes dans leurs expériences vécues,
qu'ils s'entendent comme larrons
en foire... On l'a bien vu aujourd'hui, n'est-ce pas Paul?
Un jour sans doute, ils
pourront s'intégrer avec d'autres galopins de leurs
âges, mais pour le
moment, je pense qu'ils pourront s'aider mutuellement
à faire le passage."
- "Oh, pour ça oui! Pour en revenir à ta
première
question, je crois bien que ton projet
représenterait probablement ce qui
pourrait leur arriver de mieux à tous les deux.
Même dans mes rêves les plus
fous, je n'aurais jamais pu imaginer meilleur
développement... Merci Denise.
Je suis certain que tu ne le regretteras pas. Si tu veux,
demain on pourrait
commencer à leur en parler. Je veux bien me charger
d'Ismaël si tu acceptes
d'en glisser un mot à Olivier. Par la suite je
pourrai toujours sonder aussi
Olivier pour nous assurer que tout va vraiment bien."
Au cours des journées suivantes, Denise et Paul
commencent graduellement à sonder les deux enfants.
Olivier est absolument
transporté à l'idée que son ami
pourrait éventuellement toujours habiter chez lui et
devenir " son propre grand frère à lui tout
seul ". Quant à Ismaël, lorsque Paul lui
parle de l'idée de Denise, sans l'informer de la
triste nouvelle concernant ses
parents bien sûr, son visage s'illumine d'abord d'un
air absolument épanoui. Puis,
ses traits prennent progressivement un caractère
plus dur et triste. En même temps,
il semble recommencer de nouveau à se couper du
monde extérieur. Ce qui ne
manque pas d'inquiéter assez Paul pour qu'il prenne
tout de suite la main de
l'enfant, dans l'espoir d'arriver à comprendre de
l'intérieur la nature et les raisons de cette réaction
mitigée.
- "Comme les autres! Comme tous les autres! Ils veulent se
débarrasser de moi! J'en suis sûr. C'est pour ça
qu'il m'a dit ça. Je sais bien que
ça n'est pas possible. Ils veulent me faire peur.
Ils veulent que j'aie peur de ne plus
revoir Maude et Bernard, et que je demande à partir
pour les retrouver. Ils sont stupides, tant pis pour eux! Je n'ai
même pas peur. De toutes façons, je ne les aime
même plus eux-autres. Ils ne m'ont jamais aimé
eux-autres non-plus. J'ai toujours
été juste "Ismaël, leur gros
problème". Si Maude et Bernard se sont toujours occupé
de moi, c'est juste parce qu'ils pensaient qu'ils
étaient obligés. Je le sais bien. Ça a toujours
été comme ça! Ah ici ils veulent que j'aie peur
de ne plus pouvoir
retourner à la maison. Ensuite, ils vont me dire:
qu'est-ce qu'il y a, Ismaël? Tu
t'ennuies de Maude et Bernard, Ismaël? Oh ça
tombe bien, Ismaël, on va te
renvoyer là-bas. On t'aime bien tu sais,
Ismaël, mais on a pas le temps de
s'occuper de toi. Tu t'amusais bien, Ismaël, mais
ça ne peut pas durer toujours. Il
faut que tu comprennes, Ismaël, que tu fasses ton
grand. Eux-aussi, je les déteste
maintenant d'abord! J'avais tellement confiance. J'ai
été stupide! Ils étaient si
gentils. Mais cette fois ils ne m'auront pas! Même
monsieur Paul ne pourra pas
venir me chercher. Quand ils vont m'obliger à
repartir, cette fois je vais disparaître
en orbite, comme un satellite. C'est bien plus fort qu'une
stupide balle de base-ball,
un satellite. Je ne veux plus retourner dans un
hôpital stupide. Je ne veux pas
retourner vivre tout seul dans une stupide maison vide,
non plus. Avec juste une
gardienne plate qui ne sait pas ce que c'est que de jouer
pour vrai. Une maison
pleine des "traineries" stupides que Maude et Bernard
rapportent toujours de leurs
voyages stupides... ...Non Ismaël, non! arrête
de t'imaginer toutes sortes de choses!
C'est toi qui est stupide. Ça ne se peut pas! Non,
pas madame Claudine et
monsieur Paul! Ils ne peuvent pas être comme
ça! Pas eux! Non! Il faut que tu
essaies de leur parler! Il faut que tu leur dises que tu
veux rester avec ton seul vrai
ami, Olivier! Tu es capable de parler maintenant. Il faut
qu'ils t'écoutent! S'il le faut,
je vais demander à Olivier de me défendre.
Sa mère elle l'aime pour vrai, elle!"
Tout à coup, il ressent une onde de chaleur et
d'amour qui
s'insinue dans tout son être. C'est alors qu'il se
rend compte que Paul était entré en
lui depuis le début de sa crise de panique. "Il
sait tout!" Il ressent aussi maintenant
la vague d'amour et d'amitié que Denise et son fils
lui envoient, depuis qu'ils ont
tous deux pris la main de Paul. Ils l'entourent tous les
trois et le serrent tendrement
dans leurs bras. " - Non Ismaël! Non, ne nous
rejettes pas! Si tu veux de nous,
nous allons te garder toujours. - C'est toi que je veux
comme frère. - Tu peux
m'appeler maman, je veux te garder toujours. Nous avons
besoin de toi. Nous
t'aimons vraiment. Il faut que tu restes avec nous!"
<> LA TRIBU
- "Téléphone pour vous, madame Claudine."
- "Merci Jacqueline, je viens tout de suite.
Encore vêtue seulement de sa grande robe de chambre
en soie japonaine, Claudine avale en vitesse la dernière
gorgée de son café de
céréales du matin, puis elle se lève
et va prendre le combiné téléphonique que lui
tend Jacqueline.
- " Allô. "
(...)
- " Ah, bonjour Paule. Comment ça va ce matin? "
(...)
- " Moi aussi, merci. Il fait un froid sibérien
ici, mais la
campagne est si belle! Il y a beaucoup de neige et elle
est tellement blanche!
(...)
- " Ismaël? Je crois qu'il va bien lui aussi,
maintenant.
(...)
- " Oui, il s'est adapté très bien à
sa nouvelle famille.
(...)
- " Oui, on lui a dit à propos de ses parents. Au
début
ça a été dur, mais Denise et Olivier
l'ont beaucoup aidé. Ils l'adorent et Ismaël
le sent bien. Je pense qu'il le leur rend bien d'ailleurs.
Ils sont devenus
inséparables. "
(...)
- "Oui, lui aussi. D'ailleurs, cette semaine ils ont
commencé à jouer dehors. "
(...)
- "Non, ni moi, ni Paul ne nous mêlons presque plus
jamais de leur relation. On dirait maintenant qu'Olivier
et Ismaël sont deux
enfants absolument sans histoires. Ils bougent tout le
temps et ils n'arrêtent
pas de jacasser! De vraie pies!
(...)
- " Pires que moi, tu imagines! "
(...)
- "Bien sûr, au début, Paul a dû
prendre contact avec
Ismaël très souvent, plusieurs fois par jour
même; le pauvre petit était
tellement insécure! Il passait continuellement par
des états d'euphorie totale à des moments de
déprime complète. Mais maintenant, ça s'est
stabilisé et ils
ne se contactent plus que très occasionnellement.
Et généralement c'est
surtout pour rassurer Denise ou moi. Tu sais comment sont
les
professionnels de la thérapie! "
(...)
- " Oh lui, il va à merveille. Sa
réadaptation est
pratiquement terminée. Depuis un mois, les enfants
l'ont obligé à se dépenser
physiquement plus que toutes les physios du monde! "
(...)
" Non. On dirait qu'il ne pense à peu près
plus au projet
de Jean sur un téléroman dans le milieu
hospitalier. Ni au cinéma d'ailleurs.
Par contre, je crois qu'il commence à avoir
très hâte à l'été pour pouvoir
retourner à son " shack " , comme il dit. Il veut
absolument qu'Emmanuelle y
passe au moins les premiers mois de sa vie. C'est elle qui
est devenue le
centre de toutes ses pensées. "
(...)
- " De ce côté-là? À merveille,
ma grossesse est
toujours aussi enivrante. Ma bedaine commence à
être bien ronde. Tout le
monde ici est très prévenant avec moi. Le
flatteur de Paul me dit "qu'elle me
va à ravir"! Un vrai gamin! "
(...)
- " Si je le laissais faire, il resterait collé sur
moi toute la journée. Mais dans le fond, je sais bien que
c'est surtout parce qu'il adore
contacter Emmanuelle. Il dit que sinon, il se sent exclu
de notre relation. Le
pire c'est que je sais qu'il a raison! Parce qu'entre
Emmanuelle et moi, et
bien... "
(...)
- " Comment ça? De toutes façons, tu va
bientôt
connaître ça toi aussi. Au fait, est-ce que
tu as déjà commencé à ressentir
quelque chose? "
(...)
- " Quoi? C'est pas vrai! Et qu'est-ce que ça te
fait? "
(...)
- " Oui je comprends. J'en parle avec Paul ce soir et je
te rappelle demain matin. O.K.? "
(...)
- " Tu m'excuseras, je dois te laisser. Les enfants me
réclament pour aller jouer dehors dans la neige. Je
vais encore me faire traiter
de bavarde! "
(...)
- " O.K. salut. À demain."
Elle raccroche et se hâte d'aller s'habiller pour
sortir
dehors et aider les enfants à construire leur
igloo. Avec la vieille égoïne que Ray
leur a prêtée, ils passent tout l'avant-midi
à découper des blocs dans la croûte de
neige durcie par le froid mordant. Pendant le dîner,
les enfants s'amusent
beaucoup à affubler tous les mots qu'ils utilisent
d'un suffixe en -uk ou en -uit, "comme les vrais Inuits".
Aidés par Denise, Paul et Claudine, qui égaye leur
travail
de ses chansons gaies, ils réussissent au cours de
l'après-midi à ériger un
magnifique igloo, "assez grand pour sauver toute la tribu,
même les vieux!"
<> COMPRIS?
Sous l'oeil un peu triste d'Ismaël, Olivier, Denise
et Jacqueline, les partants Paul et Claudine, aidés de Ray,
placent leurs valises dans
le coffre de la voiture de Paule. Puis, après avoir
embrassé tous leurs amis, ils
montent tous deux dans l'auto avec cette dernière.
- "Soyez prudents sur la route et prends bien soin de
tes invités, Paule. N'oublie pas que je ne te les
prête que pour une journée ou
deux, pas plus! Je veux absolument vous avoir ici tous les
trois pour fêter
l'arrivée du printemps! Parce qu'après
ça, l'igloo de mes petits Inuits va
commencer à fondre. Il faudra bien que quelqu'un
les aide à construire un
nouvel abri pour l'Été. " Dans l'arctique,
avoir un bon abri, c'est une question
de vie ou de mort! " On ne rit pas avec ça! Tous
les petits Inuits vous le
diront!"
Pendant le trajet vers Montréal, Paule et Paul se
racontent
les diverses péripéties qui ont
meublé leur dernier mois respectif, émaillant tous
deux leurs récits de nombreuses pointes d'humour.
Assise sur la banquette arrière,
à cause de sa grossesse avancée qui lui
interdit d'utiliser une ceinture de sécurité, Claudine
fredonne sans arrêt ses chansons gaies favorites et semble
complètement absorbée par la contemplation
du paysage de printemps qui défile
sous ses yeux.
Lorsqu'ils arrivent enfin chez Paule, Claudine monte la
première chez son amie avec la clef du logement,
pour ouvrir la porte à ses
compagnons qui la suivent, les bras chargés. Puis,
Paule s'éclipse pour aller à
l'épicerie du coin faire quelques emplettes.
Lorsqu'elle revient, Paul a déjà
commencé à déballer leurs bagages
dans le salon, alors que Claudine est dans la
cuisine et prépare du café en chantonnant.
- "Des huîtres pour souper, ça t'irait Paul?
Il y en avait
en vente à l'épicerie et j'en ai pris une
montagne, j'espère que vous aimez-ça!
Mais qu'est-ce que tu fais-là? Je vous prête
ma chambre, pendant que vous
serez ici, voyons! Il n'y a qu'un petit divan dans mon
salon et vous êtes deux.
Et Claudine qui est enceinte en plus! Installez-vous dans
ma chambre: il y a un grand lit double; vous y serez très
bien. C'est moi qui vais coucher ici sur le divan!"
- "Hé là, les conspirateurs! Arrêtez
de parler dans mon
dos! Venez plutôt ici! Il ne faut jamais laisser une
handicapée toute seule!
N'importe quelle physio qui se respecte sait ça! Il
y a du bon café frais qui
vous attend dans la cuisine."
" Venez voir maman Claudine! On va discuter tous les
trois confortablement assis devant une bonne tasse de
café chaud pour vous
et un grand verre de lait pour moi!"
Quand ils sont tous assis autour de la table de la petite
cuisinette de Paule, celle-ci répète les
remarques qu'elle avait faites à Paul en
entrant.
- "Ah non par exemple! ça ne se passera pas comme
ça! Je n'ai pas arrêté d'y penser, depuis qu'on
s'est parlé au téléphone l'autre
jour. Paule, je t'aime bien, tu le sais. Mais là
franchement: il faut qu'on se
parle! Alons, venez ici, et assoyez vous qu'on discute.
Maman Claudine a
quelque chose d'important à vous dire, pour que
tout soit bien clair!
...
" Bon, Paule, tu es ma meilleure amie et mon
associée
en plus! En temps que femme, tu voudrais enfanter pendant
que tu en est
encore capable. Bien. Par contre, tu ne veux pas
t'embarrasser d'un père, peut-être trop possessif. Bon.
Et puis quoi encore? Pour te rendre service, je
t'ai déjà prêtée mon " homme
nouveau " une fois, pour qu'il te fasse un enfant.
Un deuxième petit mutant en perspective? Tu as
toujours su comment profiter
de ma curiosité maladive. Bon. N'empêche que
c'était déjà bien gentil de ma
part, tu l'avoueras! Ça n'a pas marché,
puisque tu viens d'être menstruée à
nouveau. C'est bien triste. J'ai accepté que vous
recommenciez votre
tentative. Soit. C'est pour ça qu'on est venu ici
aujourd'hui. Mais cette fois-ci,
je veux être là! Vous allez faire ça
sérieusement! Tu pensais peut-être que je
vous laisserais vous amuser tous seuls dans le salon
pendant que la grosse
handicapée de Claudine resterait à
poireauter toute seule dans un grand lit
vide! Non! Si ça doit se passer comme ça, je
ne marche pas! Si je suis venue
ici avec Paul ce matin, ça n'est pas pour rien , ne
vous en déplaise mes
gaillards! "
...
" OK? Sinon, je m'en vais tout de suite et je
ramène
mon homme avec moi! Il n'est pas question que l'on me
tienne à l'écart,
pendant que vous faites ça à la sauvette! Oh
bien sûr, la dernière fois j'ai eu
droit à une rediffusion en différé,
c'était pas si mal... mais cette fois j'exige du
direct! Compris? Cette semaine, on va coucher tous les
trois ensemble dans
le grand lit de la comtesse. Comme ça, je pourrai
être certaine d'assister
quand ça va se passer... "
...
" De plus, cette fois, j'entend bien diriger
moi-même
tout le déroulement des opérations. Je dis
bien " des " opérations, parce que
pour moi faire l'amour, c'est deux choses bien distinctes,
mais oh combien
complémentaires: les préliminaires,
ça c'est pour moi, et la pénétration
proprement dite, ça c'est pour toi Paule! Bien
sûr on pourra toutes les deux
vivre l'opération manquante par procuration et en
direct, mais je ne veux pas
être la seule à me contenter de simili! Au
souvenir, je crois que je préférerai
toujours le présent, surtout s'il est
agréable... De toutes façons, si chacun y
met un peu du sien, ça ne peut qu'être
meilleur pour tout le monde! Ce sera
comme ça; et c'est pour la dernière fois!
Compris? C'est à prendre ou à laisser!"
- "!?!?!?"
- "Et puis à part de ça, vous allez dire que
j'ai l'esprit
absolument tordu. OK, si vous voulez! Mais moi je suis
bien curieuse de savoir
avec quelle sorte de jouissance ça peut carburer un
VRAI trio amoureux!? ...
Puisque la vie m'offre une chance de le vivre
réellement, je m'en voudrait de
laisser passer une telle occasion! ... Je ne pense pas que
personne l'aie
jamais vécu avant aujourd'hui? ... Non, bon... OK,
on va devenir des pionniers
une fois de plus! ... Mettez-vous ça dans la
tête les petits copains! C'est une
journée vraiment historique aujourd'hui, OK
là! ... Surtout que j'espère bien
que ça va être la dernière fois que je
vais pousser mon amoureux
extraordinaire dans les bras d'une autre! ... Compris?!!"
...
"En tous cas, pensez-y bien cette nuit, parce que si
ça
doit se passer, c'est demain que ça va arriver,
aujourd'hui on est tous trop
crevés pour faire quelque chose de vraiment bien!
OK là! ... Ce soir, on relaxe!
... Compris?"
- " !?!?!!?!!! "
Un silence total suit l'envolée de Claudine pendant
quelques secondes. Ses deux interlocuteurs sont
compêtement interloqués. Puis
les yeux en larmes, Paule se lève, s'accroupit
à côté de son amie et elle la serre
dans ses bras, en l'embrassant avec ferveur.
- "Merci... merci... merci... Oui Claudine... oui... Comme
tu voudras. Je comprends. Tu es merveilleuse. Tu seras
toujours la meilleure... la meilleure! ... Je ne sais pas comment te
dire..."
- " Eh bien dans ce cas là, ne dis rien ma grande!
Et
puis fais-nous donc à bouffer: c'est qu'on commence
à avoir la dent creuse,
Emmanuelle et moi... Allez hop, au boulot miss!
Paule se relève en essuyant les larmes de son
visage et
commence sur le champs à préparer leur
souper. Elle chante à tue-tête l'air des
Bijoux de la Castafiore, pendant que Claudine est assise
et communique avec Paul
en lui tenant les mains et en le regardant droit dans les
yeux.
<> REVENANT
- "Bonjour les amoureux. Alors vous avez passé une
bonne journée? ... Je vois que vous avez
commencé à préparer vos bagages
pour repartir. Mais il faut absolument que je vous parle
de la journée que j'ai
passée à l'Institut aujourd'hui. Il m'est
arrivé quelque chose d'absolument
extraordinaire! "
" Imaginez-vous donc que j'ai revu cet après-midi
un de mes anciens patients qui vous connaît bien tous les deux:
Glen Shadwick.
Je ne sais pas si vous voyez qui je veux dire? Glen
Shadwick l'Inuit
britannique qui ne parlait que le français... et
qui nous donnait régulièrement
de grands cours "
historico-philosophico-anthropologico-linguistico-
ethnographicos-coco... " ouf, et j'en passe! Il est sorti de
l'hôpital depuis un
bon moment déjà, mais il revient quand
même nous visiter de temps en temps,
comme aujourd'hui."
"Quand je lui ai dit que vous étiez chez moi ces
jours- ci, il m'a dit qu'il tenait absolument à vous revoir.
J'espérais beaucoup que
vous accepteriez de rester à souper avec moi ce
soir, alors je me suis permis
de l'inviter. Ok? "
À ces mots, Paul et Claudine opinent de la
tête et à la vue
des sourires qui apparaissent sur leurs visages, Paule
sait qu'elle a bien fait.
" OK. ... Mais, je vous ai promis d'aller vous reconduire
à Saint-Bruno quand vous voudrez et j'entends bien
respecter mes
promesses: on peut repartir tout de suite si vous
voulez... "
- " Paule, nous savons très bien tous les trois
pourquoi
nous sommes là. Alors inutile de tourner autour du
pot. Si on est ici ma chère Paule, c'est d'abord pour que "
mon " homme puisse t'engrosser, non? ... Je
m'excuse, c'est un peu cru... Disons que si je t'ai
amené mon cher Paul, c'est ... pour que vous puissiez faire
l'amour et concevoir un petit demi-frère, ou une
demie-soeur pour ma petite Emmanuelle. Bien.Alors il est
évident que Paul
doit coucher ici ce soir! Soit.
" Par ailleurs, je sais que lors de votre première
tentative, Paul a vécu avec toi une relation
sexuelle extrèmement jouissante et agréable. Je m'en
souvient très bien... ça m'a permis de profiter
moi-aussi
de ta gende expérience et comme tu le sais bien,
j'adore apprendre... "
...
"Quant à moi, je tiens à assister au grand
événement. Alors, tout à l'heure quand je vous
ai dit que je ne voulais pas me retrouver
dans la pièce à côté pendant
que vous alliez me faire cocue une fois de plus,
j'étais parfaitement sérieuse! Compris! Je
maintiens tout ce que je disais à ce
moment là! Je tiens même mordicus à y
participer, compris! Y participer et
collaborer à écrire une des pages les plus
importantes de l'amour humain, de
l'érotisme et de la sexualité. Je tiens
absolument à participer à cette première
vraie relation sexuelle à trois de l'histoire
connue de l'humanité."
...
- " Ok. Alors, c'est parfait! Alors, d'ici là
qu'avez vous à nous proposer madame la comtesse? Le sire Glen
s'en vient vous voir ce soir?"
- " Oui, mais je lui ai dit que je le rappellerais avant
six
heures ce soir, si vous décidiez de repartir tout
de suite et que mon invitation
tombait à l'eau. Sinon, il devrait arriver un peu
plus tard. "
" Je ne savais pas si vous comptiez coucher ici encore
cette nuit ... une fille peut toujours changer
d'idée au dernier moment... puisque ce n'est pas le cas
d'après ce que tu viens de dire, Claudine: je vous
garde au moins jusqu'à demain, ce qui va me faire
le plus grand des plaisirs
cela va sans dire! Bon, maintenant que ce détail
est réglé, on peut commencer
à s'organiser pour souper. "
...
" ... OK. Je suis contente que vous restiez une nuit de
plus. Autrement, Glen ne serait venu que demain soir. Et
puis de toute façon,
doctoresse Claudine, vous ne pouvez pas m'abandonner et me
laisser
recevoir ici mon " ex- patient " toute seule: qui sait
où ça peut mener une
thérapeute des familiarités comme ça
avec un patient du sexe opposé... On
connaît des précédents... D'autant
plus que mon " patient " a déjà repris
beaucoup de poil de la bâte et qu'il n'est
peut-être plus très " patient " ... Allons Claudine, je
t'en prie: tu sais bien que les pauvres originaux mâles ne
peuvent
résister longtemps tout seuls aux charmes de la "
tombeuse incorrigible " ,
comme disait l'autre!"
- "D'accord Paule, on veut bien rester pour souper.
Après, on verra, côté
détails... ... J'ai hâte de revoir Glen. Il est
probablement la personne idéale pour nous aider à
réfléchir un peu à tout ce qui nous arrive
ces temps-ci. Tout ça est tellement
compliqué pour des petits québécois et
québécoises bien ordinaires et sans
histoires comme nous! Mais maintenant,
il serait peut-Être temps que vous commenciez
à penser à ce que vous allez
servir à vos convives tout à l'heure madame
la comtesse. Pas encore des
huîtres j'espère!"
- "Non, rassurez-vous! En revenant du travail tout
à
l'heure, je suis passée au marché Jean-Talon
et j'ai acheté tout ce qu'il faut
pour préparer une fondue chinoise avec de la viande
chevaline. Vous m'en
direz des nouvelles! Chef Paule s'occupe de tout! Vous ne
touchez à rien,
compris! Regardez plutôt dans ma discothèque
et mettez-nous de la musique,
s'il-vous-plaît. Merci."
Au son de la musique entraînante d'un disque de
salsa
colombienne, cadeau de Claudine à son amie au cours
de la première année après
leur rencontre, les préparatifs culinaires vont bon
train.
- "On sonne à la porte! Vous voulez bien être
assez
gentils pour aller répondre s'il-vous-plaît?"
Drapé dans une ample cape de toile mince , Glen
Shadwick entre et se jette sur Claudine et Paul, qui
viennent de lui ouvrir. Tel un
ours polaire il les serre tous les deux dans ses grands
bras. Les joyeuses
retrouvailles se déroulent dans une
exubérance de poignées de mains,
embrassades, accolades, - Allô! -s, - Comment
ça va? -s, - Que je suis content! -s
et rires sonores. C'est ainsi qu'ils se dirigent tous
trois vers la cuisine. Pendant la suite du repas, on se raconte
mutuellement les divers événements qui ont
meublé
les existences.
- " Fantastique! Extraordinaire les amis! Alek Tukatuk,
l'Inuit que je dois aller retrouver le mois prochain me
disait justement hier au
téléphone qu'il avait hâte que je
revienne " pour me serrer la main et qu'il
pourrait alors savoir si ma conception du monde avait
changé depuis la
dernière fois " . Je trouvais l'image très
belle, et j'étais sûr que ça n'était que
ça: une image. Peut-être pas, après
tout. Mais si toi tu peux vraiment lire dans
les pensées des gens en leur touchant Paul, tu n'as
pas dû apprendre
beaucoup de secrets quand on s'est serré la main
tout à l'heure. Je ne pensais
à rien d'autre qu'à la joie de nos
retrouvailles, vous autres aussi je crois."
" Et vous dites que la communication marche aussi
dans l'autre sens? J'ai toujours pensé que tu
n'étais pas tout à fait ordinaire,
Paul! Mais là... Pour me convaincre vraiment Paul,
il faudrait qu'on échange
sur des choses que nous ne connaissons pas tous les deux
d'avance. Là, ça
serait un test déjà presque scientifique! Tu
veux bien essayer tout de suite?
Allons, serrez-moi la pince, monsieur le grand sorcier
blanc!"
" Racontez-moi en détails, comment s'est
passée
votre vie à Saint-Bruno... disons avec vos deux
autistes, par exemple. Et
joignez-vous à nous, mesdames. Plus on est de
fous..."
Les quatre joyeux convives entremêlent leurs mains
au
centre de la table et un échange
effréné d'impressions, émotions, idées et
sentiments s'engagent entre eux. Glen écarquille
les yeux et tombe presque à la
renverse avec sa chaise.
- "Holà! Pas si vite! Vous parlez tous en
même temps!
J'y perds mon inuktituk!"
Puis les échanges se font plus ordonnés et
se poursuivent
tard dans la soirée sans qu'aucun mot ne soit
prononcé de vive voix.
- "Deux heures du matin. Il commence à se faire
tard! Il va falloir que je vous quitte. C'est entendu, je descends
vous retrouver à
Saint-Bruno demain après-midi. Vous m'avez si
bien... montré comment m'y
rendre, que je ne devrais pas avoir de problèmes
à trouver la place, si vos
souvenirs sont bons, évidemment... "
" Je suis très curieux de revoir cette chère
doctoresse
Landré dans son " habitat naturel " . Vos deux
petits Inuits ex-autistiques
aussi, bien sûr! Salut, et à demain!"
<> MULTIPLES ET HYBRIDES
Après le départ de Glen, Paule se charge de
nettoyer la
cuisine, pendant que ses invités vont
préparer la chambre à coucher et le grand lit
de Paule pour leur seconde nuit à trois. Puis,
Paule vient rejoindre ses amis,
amoureusement enlacés sous les couvertures de son
lit. Elle se déshabille
complètement, se glisse doucement entre les draps
et colle timidement son corps
encore transis contre ceux tout chauds qui s'y trouvent
déjà.
- "Oh que vous êtes froide madame la comtesse!
Allons venez-ici qu'on vous réchauffe! Venez
partager notre plaisir, il n'y a pas
de gêne à y avoir, au point oß en est
notre relation à trois. L'expérience de la
nuit dernière n'était pas trop
désagréable pour personne. Mais cette fois-là,
je vous en prie essayez d'y mettre un peu plus du vôtre,
comtesse! Après tout,
vous avez un corps vous aussi; servez vous-en pour vous...
je veux dire
"nous", faire jouir. Toutes les physios savent qu'un
malade est toujours son
propre meilleur thérapeute, non? Encore une fois,
il n'y a pas de gêne à y
avoir: Si vous savez bien vous faire jouir ça n'en
sera que plus jouissant pour
nous aussi... Un pour tous, tous pour un!"
- " Oui: " un pour touche, touches pour un... " "
- "Paule!..."
- " Sic, excusez-la... "
Perfectionnistes jusqu'au bout des ongles, Claudine, Paule
et leur étalon se succèdent tour à
tour dans la salle de bain pour des retouches à
leur maquillage, un lavage à fond des organes
génitaux, seins et anus susceptibles
d'être visités par les langues des deux
autres partenaires.
Les trois amis en profitent aussi pour se singulariser
l'un
l'autre en s'enduisant le corps ici et là, avec les
diverses crèmes à saveurs et
odeurs variées que Paule garde toujours
précieusement à côté de son assortiment
de condoms, crèmes spermicides et autres
accessoires anti-conceptionnels, en
fonction d'agrémenter ses folles nuits d'amour...
Jusqu'à ce jour, Paule s'en était surtout
servi pour enrichir
quelques unes de ses fréquentes sessions de plaisir
solitaire pour commencer et ou alors pour animer les quelques
séances de masturbation en groupe lors des
"ateliers" d'expression physiques et sexuels à
l'intention des femmes de son groupe
féministe. Ces ateliers dont plusieurs
étaient pilotés par Betty Dodson elle-même,
lui avait appris à vivre ses phantasmes et savourer
avec bonheur toutes les facettes
sensorielles du plaisir sexuel.
Ceci étant dit, la presque totalité des
autres expériences
sexuelles antérieures de Paule a quand même
toujours été de nature strictement
hétérosexuelle "à peu près
classique". Comme elle a toujours été très
craintive face
au risque de maladies vénériennes, encore
plus qu'à celui d'une grossesse-surprise
en fait, ses multiples fioles d'adjuvants érotiques
gustatifs et olfactifs sont encore
presque pleines.
" OK. On s'en sert. Mais pas n'importe comment: il y a des
intimités que je ne se partage pas, c'est comme ma brosse
à dents. Il
vaut mieux ne pas tenter le diable!" disait-elle toujours
à ses amants curieux d'y
recourir.
Cette fois par contre, chacun essaie de rivaliser
d'originalité
pour parsemer son propre corps des touches de saveurs et
d'odeurs les plus
susceptibles de surprendre et séduire les trois
partenaires lors de leurs ébats. Ils
ressemblent bientôt à trois mosaïques
multi-sensorielles surprenantes: un cocktail
de goûts les plus appétissants chez Claudine,
un affriolant bouquet de fleurs
capiteuses chez Paule et un pot-pourri surprenant
parsemés de fines touches de
musc, d'épices ou de fines herbes sur Paul. Ils le
font par petites touches subtiles,
posées stratégiquement, surtout autour de
leurs parties les plus intimes, pour
séduire les langues et les narines qui vont venir y
batifoler tout à l'heure...
Paule, qui a placé une de ses musiques
préférées dans le lecteur, son disque de salsa
colombienne, cadeau de Claudine, est maintenant
grimpée sur une chaise oß elle danse en
ondulant des hanches avec des attitudes
des plus lascives. Tout sourire et avec des yeux qu'elle
espère des plus pervers,
elle se fait très aguichante, suggestive et
même provoquante par des gestes
parfaitement explicites d'auto-érotisme de
façon à exciter au maximum ses
partenaires et ainsi les inciter à abréger
leurs préparation...
Ces préparatifs enfin terminés, ses deux
spectateurs
agrippent leur hôtesse par la taille et Paul la
soulève de terre d'une étreinte plutôt
gauche mais toute théâtrale pour la
déposer sur le grand lit d'amour. Ce faisant, il roule lui
aussi des hanches et caresse l'anus de sa captive avec le gland tout
chaud de son pénis turgescent. Il est
précédé par Claudine qui chantonne en
caracolant au rythme de la musique sud-américaine
jusque dans la chambre de Paule pour ensuite prendre part à
leur nuit d'amour à trois. Ils ont bien l'intention de
la vivre comme " la première vraie nuit d'amour
à trois de l'histoire de l'humanité " ...
Couchée sur le dos, les genoux pliés, Paule
serre les
coudes le long du corps et se blottit en soupirant entre
ses deux complices dont les
corps lui enserrent les flancs. Le bras droit de Claudine
entrelacé dans le bras
gauche de Paul sert d'oreiller pour la tête de
Paule. De sa main droite, celle-ci
masturbe le pénis de Paul comme il lui a
déjà appris à le faire si bien lors de leur
première rencontre au lit... Toute en finesse et en
dextérité, sa main gauche est
occupée à stimuler le clitoris de Claudine.
Celle-ci en est absolument enchantée et elle roucoule d'aise
puisque la main de Paule est vraiment experte dans l'art de
provoquer à coup sûr une jouissance intense
et des orgasmes clitoridiens
incomparables, même lorsqu'elle fonctionne en mode
de " pilote automatique " "...
Pendant ce temps, les jolis seins fermes, les fesses bien
galbées, l'anus
aujourd'hui aromatisé à l'anis , le cou
effilé, les oreilles délicates et la vulve avide de
Paule sont tour à tout visités, tâtés,
caressés, pétris et stimulés de très
agréables
façons par les deux mains libres de ses
partenaires.
En quelques minutes à peine, le niveau d'excitation
de Paul
est tel que les amants doivent changer de position en
vitesse. Prestement, il se
retourne pour venir se placer entre les cuisses de Paule.
Aussitôt, pendant qu'il lui
donne un long baiser profond, avec l'aide de quatre mains
fébriles qui le guident
vers l'ouverture, son pénis vient s'enfoncer entre
les lèvres dégoulinantes du vagin de son amante et y
décharge sans plus tarder un premier filet de
spermatozoïdes
agités.
Grâce à l'énergie inépuisable
de Claudine qui n'a
maintenant de cesse de se masturber sans aucune gêne
avec une qualité de
concentration incomparable dans les circonstances, les
trois partenaires sont
transportés d'un orgasme à l'autre presque
sans coup férir et ils halètent
profondément avec un synchonisme parfait pendant
que leurs corps sont agités par
des spasmes puissants et irrésistibles . Le
pénis sucé et manipulé adroitement par Paule
pour le stimuler, Paul étreint amoureusement ses deux amies et
savoure
quelques secondes furtives de paix post-coïtale,
avant de sentir monter en lui une
nouvelle érection. À mesure que son
pénis se dresse à nouveau, plus haut, plus
massif et plus ferme que jamais, la sensibilité de
Paul, son excitabilité et son plaisir
augmentent en proportion. Son plaisir est aussi ressenti
par ses deux amantes en
même temps, ce qui stimule d'autant leur propre
excitation et abaiise la tonalité de
leur respiration saccadée d'un ton au moins...
À chaque nouvel orgasme partagé de
l'intérieur, les trois
complices s'en trouvent inondés un peu plus encore
par la sueur et les nouvelles
sécrétions vaginales qui débordent
toujours plus abondamment des deux vulves
palpitantes; le tout mêlé avec le surplus de
sperme de la dernière éjaculation de
Paul et les restes de salive déposés ici et
là par les bouches gourmandes des trois
partenaires...
Peu de temps encore et Paul pénètre à
nouveau Paule
pour essayer de la faire profiter de la prochaine
décharge de son sperme. Cette fois
par contre, il devra s'évertuer à aller et
venir beaucoup plus longtemps dans le
vagin déjà dégoulinant de sperme et
de sécrétions vaginales avant d'éjaculer une
nouvelle fois.
Puisque chacun des partenaires ressent très
intimement
les délices de ce manège, aucun d'eux ne
trouve évidemment rien à redire à une
telle prolongation... Même qu'à la suggestion
mentale de Paule, Claudine, qui s'est
maintenant placée les jambes
écartées, à califourchon au dessus du visage de
son
amie, présente le bouquet de sa vulve et le
cocktail de son clitoris à portée de la
langue et de la bouche de sa copine. Elle se fait aussi
masser les seins par Paul
dont le torse est intimement collé dans son dos et
qui lui dévore le cou goulûment.
Tout en pelotant et en bécotant avec amour sa
chère Claudine, Paul continue inlassablement le va-et-vient de
son pénis dans le vagin de Paule. Après une longue
session de plaisirs partagés, lorsque l'éjaculation
arrive
enfin, ils s'effondrent tous les trois,
pêle-mêle sur le lit. D'un commun accord, ils
décident donc d'interrompre là leurs
ébats amoureux car, de deux heures à peine
après le début de leur partouze, ils sont
maintenant tous trois carrément épuisés
par tous ces exercices pourtant si agréables. Ils
ne tardent pas à s'endormir d'un
sommeil réparateur.
Pour quelques heures à peine; parce que, d'un
commun
accord, le premier des trois amants à se
réveiller après un somme, réveille ses
deux complices et c'est reparti!
bénéficiaire périphérique de leurs
orgasmes
communs, et douée d'une perception du temps
tellement plus jeune et rapide... que
les trois amants, c'est Emmanuelle qui assume en fait le
rôle de déclencheuse pour
la plupart des réveils et c'est la conscience de
Paule qui lui sert de relais.
Évidemment, au cours des heures qui suivent, les
sessions subséquentes de sexe et d'accouplement ne
comporteront pas plus d'une seule éjaculation, mais au petit
matin ils sont finalement vaincus par l'épuisement
profond de Paul qui les habite
tous trois.
La presque totalité de la nuit est donc
passée en une série
interminable de préliminaires couronnés par
une cascade d'orgasmes à la chaîne
tous plus agréables et enivrants les uns que les
autres. Une bonne partie de ce
temps est donc ponctuée par les halètements
profonds et les spasmes de plaisir
des trois partenaires en symbiose parfaite. Après
quelques pauses nécessaires et
quelques récidives toujours aussi hallucinantes
d'extase, les trois partenaires
tendrement entrelacés s'endorment finalement en
même temps d'un sommeil
profond, très réparateur et bien
mérité... qui se prolonge jusque tard dans
l'après-midi suivant.
C'est pourquoi, quand ils se réveillent en douceur,
un à un,
de leur dernier somme très apprécié
et où les avait finalement amenés Paul dont
l'épuisement profond les habitait alors tous trois,
les amants sont bien confiants
d'avoir vraiment fait de leur mieux pour protéger
une " nouvelle espèce en voie d'apparition " . Et ce, avec la
complicité totale de sa plus jeune représentante;
encore à naître et à dégager
l'essence de sa propre réalité, elle en est toute
amour,
empathie, curiosité et éblouissement...
<> INUIT
- "Bonjour doctoresse Landré. On m'a dit que votre
propriété abritait maintenant un campement
de petits réfugiés inuit. Comme
vous savez, je m'intéresse beaucoup au peuple Inuit
depuis longtemps. Il
parait que j'ai déjà été une
sorte de sommité en ethnographie boréale. Il faut
justement que je re-potasse mes notes sur leur culture;
ré-apprendre un peu
tout ce que j'ai déjà su... Les coutumes et
la langue! J'ai une très mauvaise
mémoire... mais ça n'est pas votre
problème; passons. Alors je me suis dit que
je pourrais peut-être venir rencontrer vos visiteurs
ici même."
- "Bonjour Glen. Je suis si contente que tu aies
accepté de venir! Ce qu'on t'a dit est vrai: oui,
mon royaume abrite bien un
campement de petits Inuits. Ils seront sûrement
ravis de te rencontrer. L'iglou
qu'ils ont construit cet hiver était parfait quand
il faisait froid, mais maintenant
il est complètement fondu. Le problème c'est
que Ismaëluk et Oliviuk ne se
souviennent plus très bien de la façon de se
construire un abri pour l'été...
Malheureusement, ni Ray, ni Jacqueline, ni moi ne sommes
compétents pour
les aider. Je pense que tu pourrais peut-être
rafraîchir un peu leur mémoire?
Ils m'ont dit "que dans l'Arctique, avoir un bon abri
c'est une question de vie
ou de mort!" Alors, si tu pouvais demeurer ici quelques
temps et nous éclairer
de tes lumières avant de repartir pour le
grand-Nord, tu sauverais la vie à
notre misérable communauté! Tu peux
t'installer dans la maison, tout le temps
que tu voudras."
- "À trois, jamais je ne croirai qu'on n'arrivera
pas à se
débrouiller... De toute façon, on ne
m'attend pas à Inugniitunut avant le mois
prochain. Et si j'y retourne sans me rafraîchir la
mémoire, mes amis là-bas se
demanderont pourquoi je refuse de comprendre ce qu'ils me
disent, puisque je suis "le seul blanc qui comprend toujours assez
bien l'Inuktituk!" Je ne
voudrais pas qu'ils interprètent mal. Il faut que
je sois à la hauteur de ma
réputation, que diable! C'est donc avec le plus
grand plaisir que j'accepte
votre invitation, doctoresse. J'ai avec moi de beaux
livres qui nous
expliqueront comment construire de bons abris pour
l'été. Ça me fera une
bonne répétition et Alek ne pourra pas rire
de moi le mois prochain quand j'irai
en expédition avec lui! Mais si je reste, il est
bien entendu que je devrai aussi
passer pas mal de temps à étudier mes
notes... Mon Inuktituk en aurait
sérieusement besoin! Mais le traumatisme
crânien qui m'avait mené en
réadaptation à l'Institut a
sérieusement diminué mes talents naturels pour ce
genre d'étude... Alors il va falloir que j'y
consacre pas mal d'heures et vos
chéris risquent de me trouver vite un peu plat..."
Tout le monde collabore ensuite pour transporter les
bagages des nouveaux arrivants de la voiture de Paule
jusque dans la maison.
Deux petites paires d'yeux inquisiteurs les espionnent de
l'orée du bois et ne
manquent rien de tous leurs mouvements. Ce soir-là,
toutes les conversations
tournent autour de la vie dans l'arctique et les
réalités inuit. Après le souper, Glen
sort de ses bagages quelques-uns des livres qu'il a
amenés. Puis, il s'installe
confortablement dans un fauteuil profond et est vite
flanqué des deux enfants, qui
examinent attentivement son livre par dessus son
épaule. Ils sont totalement
captivés par tout ce qu'ils voient et bientôt
ils sont assis tous les trois côte à côte et
parcourent ensemble un magnifique album de photos. Sous
chacune d'elles, Glen a déjà inscrit en alphabet
syllabique le nom inuktituk de chaque sujet représenté.
Complètement muets dans leur contemplation quasi-
béate, les enfants écoutent Glen prononcer les vocables
inuktituk qu'il avait inscrits
sous chaque image, plusieurs années plus tôt,
quand il apprenait la langue pour la
première fois. En même temps, il pointe avec
son index le sujet concerné et répète
plusieurs fois chaque mot pour en graver le souvenir dans
sa mémoire le plus
profondément possible. Quant à Claudine et
Paul, ils sont montés se coucher très
tôt. Ils sont bientôt imités par Paule,
que les émotions de la journée et de la nuit
précédente ont épuisée elle-
aussi.... Denise en profite alors pour coucher les deux
enfants. Peu de temps après, tout le monde dort
enfin du sommeil du juste.
- "Bonjour madame Denise. Il y a longtemps que vous
ne vous étiez permis de faire la grasse
matinée comme ça!"
- "Bonjour Jacqueline. Oui, je l'avoue: je me lève
tard
ce matin. Oh bien sûr je me suis
réveillée une première fois beaucoup plus
tôt
ce matin. Quand Olivier et Ismaël se sont
levés, j'ai bien failli sortir du lit moi
aussi. À ce moment-là, je les ai entendus
aller harasser Glen, qui s'est levé
tout de suite de très bonne grâce, m'a-t-il
semblé. J'ai compris qu'ils allaient
sortir et construire ensemble un abri d'été
inuit. Alors, j'ai préféré faire la
morte. De toute façon, j'avais bien besoin de
sommeil. Quand les autres se
sont levés par la suite, je me suis
contentée de me retourner un peu dans mon
lit! Au fait, où sont-ils tous allés?"
- "Monsieur Glen est toujours dehors avec les enfants.
Je pense qu'ils sont allés voir les restes de
l'igloo. Ray est parti faire des
courses à Montréal. Monsieur Paul et madame
Claudine sont partis prendre
une marche dans la montagne, je crois. En sortant, ils
m'ont dit qu'ils
rentreraient pour dîner. Et mademoiselle Paule est
montée au solarium. Je
m'en allais justement la rejoindre."
- "Bon, vas-y. Ne t'occupes pas de moi ce matin. Je
vais me démerder toute seule pour déjeuner.
Ce ne sera pas compliqué: juste
un petit café. Ensuite, j'irai probablement vous
rejoindre là-haut. À tout de
suite."
Jacqueline attrape un grand sac en toile et part rejoindre
Paule au solarium. Elle y trouve celle-ci confortablement
étendue sur une grande
chaise de plage. Paule s'est endormie sur le dos et
continue à prendre son bain de
soleil intégral, sans broncher, quand Jacqueline
pénètre sans bruit dans la pièce.
La jeune femme hésite un peu, puis se
dévêt complètement elle-aussi et prend
place dans la chaise longue située
immédiatement à gauche de celle de Paule.
Quand Denise entre à son tour dans le solarium,
Jacqueline rougit un peu et
remonte pudiquement sa grande serviette de plage pour se
couvrir.
- " Relaxe! Ne te déranges pas pour moi. De toutes
façons, je vais vous imiter tout de suite. Quelle
bonne idée: après tout, on est
entre nous, il n'y a pas de gêne à y avoir!
Tous les hommes de la maison sont
sortis et on a tout le reste de l'avant-midi à
nous. Profitons-en! Oh pardonnes-moi, Paule: je t'ai
réveillée. "
- " Bonjour doctoresse Landré. Excusez-moi, avec le
soleil magnifique qu'on avait ce matin, je n'ai pas pu
résister à l'attrait de votre
solarium privé. "
Pendant que Denise se déshabille à son tour
et s'installe
sur la chaise longue à la droite de Paule, celle-ci
la met au courant des derniers
événements qui se sont
déroulés à l'Institut de Réadaptation de
Montréal depuis le
départ de la doctoresse. Puis, leur conversation
dévie ensuite sur les problèmes et
les joies de la maternité.
Jacqueline souligne la transformation extraordinaire du
climat humain qui règne dans la maison, depuis
l'intervention de Paul et Claudine.
Le miracle de la renaissance d'Olivier. Denise
décrit la griserie de la relation qui se
développe entre elle et son fils. On parle de
l'intelligence d'Ismaël. On évoque les
qualités particulières que la communication
mère-fille semble prendre chez Claudine. Denise élabore
même sur son hypothèse de l'émergence d'une race
nouvelle d'êtres humains. De fil en aiguille, Paule
en vient à confier à ses
compagnes tout ce qui l'unit à Claudine et Paul.
Elle parle même de leurs récentes
expériences, mais sans trop entrer dans les
détails évidemment...
Pendant ce temps-là, ces derniers sont assis
côte à côte
au bord d'un petit promontoire dans la montagne;
celui-là même où Denise aime
tant se rendre quand elle a besoin de calme pour se
"ressourcer". Collés l'un contre
l'autre et la main dans la main, ils restent muets et
semblent complètement plongés
dans l'admiration du paysage magnifique qui s'offre
à leurs yeux. Quand finalement
ils descendent de leur point d'observation pour aller
dîner, ils rencontrent en chemin
Glen et les enfants qui s'en retournent également
vers la maison.
- "Ouf, quel avant-midi! Je ne remercierai jamais assez
Ismaël qui s'est acharné à
décoder patiemment les schémas maladroits que
j'avais griffonnés dans mes vieilles notes de
recherche. Il a compris assez
bien pour nous montrer par l'exemple comment s'y prendre.
On a fini par
construire, à la mode Inuit, un abri de printemps
qui me semble, ma foi, pas
trop mal..."
Quand ils arrivent à la maison, Jacqueline
s'affaire déjà à
préparer le repas, alors que Denise et Paule sont
lancées dans une discussion
animée à propos de l'avenir de
l'humanité.
- "Encore une demi-heure avant que ce soit prêt!"
Claudine va s'asseoir avec Ismaël et Paul avec
Olivier. Ils
feuillettent deux des livres illustrés de Glen. Ce
dernier remonte d'abord à sa
chambre, puis reviens se caler dans le fauteuil qui fait
face au divan de Claudine et
Ismaël. Ceux-ci sont plongés dans
l'Étude du manuel que l'ethnologue avait lui-même
montré aux enfants la veille. L'enfant rayonne de
fierté pendant qu'il récite à sa compagne, en
pointant du doigt ce qu'ils représentent, les "vrais noms
inuit"
des sujets représentés dans les nombreuses
illustrations du volume de Glen.
- "Iglu... tu vois, c'est une maison toute en neige;
inuk... ça c'est un homme; les autres, c'est des
animaux de chez nous: aputi...
siku... qingmeq... tuktuk... nanoq... ukpik..."
- "À table tout le monde! C'est prêt!"
Après avoir dîné en vitesse,
l'équipe des "Inuits" retourne
continuer ses activités de l'avant-midi. Denise et
ses autres invités restent assis
autour de la table et la maîtresse de maison a
relancée la discussion du matin à
propos de la nouvelle race d'êtres humains, qui est
en train de voir le jour selon elle.
Un peu gênés, Paul et Claudine racontent
à leur tour comment ils ont vécu leur
dernier séjour chez Paule.
-"Est-ce que je peux vous parler franchement? Même
de questions... très intimes? ... C'est très
important pour moi: il faut que je le dise. ... "
"Oui... Bon, très bien. Ce que j'ai à vous
dire me gêne
beaucoup, alors vous voudrez bien pardonner mes
hésitations..."
À ces mots, tous les regards se tournent vers
Claudine,
qui se racle un peu la gorge et regarde intensément
Paul quelques instants en lui
serrant la main nerveusement. Puis elle tourne les yeux
vers Paule et lui adresse un long monologue que personne n'osera
interrompre.
- "À dire vrai, si j'ai accepté " aussi
facilement " semble-t-il, (et c'était bien vrai!) que Paul te
fasse un enfant, ma chère Paule,
c'est parce que j'espérais qu'ainsi ma petite
Emmanuelle ne serait peut-être
pas toute seule pour grandir parmi les dinosaures que nous
sommes."
"Bien sûr, elle a un père qui lui ressemble
et qui pourra
l'aider à assumer sa différence, mais je
voulais lui donner la chance d'avoir un,
ou une, allié ou allié-e, à peu
près de son âge." ...
"J'ai également pensé un peu à moi.
Quand
Emmanuelle grandira et que je devrai inventer comment
être une bonne mère
avec elle, je me disais que si ton enfant était
doué des mêmes facultés
qu'Emmanuelle, on pourrait s'aider et se soutenir toi et
moi, Paule." ...
...
"Je comprends que pour n'importe qui de normal, le
fait pour une femme de jeter son homme dans le lit d'une
autre, surtout si elle
l'aime comme je l'aime, ça peut paraître
curieux. Mais dans mon cas, je n'ai
aucun mérite à ne pas être vraiment
jalouse et craintive: je connais Paul mieux
que moi-même."
"Bien sûr, la première fois, quand il est
allé seul chez
toi, j'admets que j'ai été un peu
inquiète. Je ne vais pas commencer à
énumérer tous les <<on dits>>
entendus à l'Institut ... Je suis sûre que tu sais
ce que je veux dire, Paule... ... Mais j'espérais
qu'en revenant, Paul accepterait
de tout me raconter <<en détails et en
"toucher-scope">>... ... Je n'ai pas été
déçue: il m'a fait revivre
intensément son expérience avec toi Paule. Merci. ...
Et bien aujourd'hui, je peux bien te le dire: ta
réputation de " virtuose de la chose " à l'institut
n'était vraiment pas surfaite... Tu fais TRÈS bien
l'amour
ma belle."
À ces mots, Paule rougit légèrement,
et se replace un peu
sur sa chaise. Mais pas un instant, elle ne
détourne les yeux du regard de Claudine.
- " Grâce à lui, j'ai vraiment su que tu
étais tout à fait
sincère quand tu m'a parlé avant de ton
désir d'avoir un enfant de lui, et rien
d'autre! Il m'a permis de ressentir tout ce que toi comme
lui aviez senti, pensé
et éprouvé dans ton lit. Tu savais que
ça pourrait arriver, n'est-ce pas? "
Pour toute réponse, Paule se contente d'opiner de
la tête et de faire un clin d'oeil entendu à son amie,
tout en arborant un grand sourire
radieux.
- " Vous allez peut-être penser que je suis bien
perverse... ça ne me fait rien, mais quand nous
sommes allés tous les trois
chez toi cette semaine, j'avoue que j'avais
déjà décidé, bien avant d'arriver
à
Montréal, de m'impliquer plus sérieusement
et participer moi-même
activement... "
" Peut-être que j'espérais ainsi faire partie
de la
première expérience d'amour vraiment
à trois de l'histoire... "
" Peut-être qu'après tout, ma
curiosité est vraiment
trop maladive. Non? "
... ...
Claudine hésite quelques instants, toute à
l'affût des
réactions de se auditeurs, et cherche un peu ses
mots avant de continuer. Elle a
maintenant fermé les yeux et ne s'aperçoit
pas que Jacqueline l'examine
furtivement ainsi que Paul et Paule.
- " Faire l'amour avec Paul, c'est déjà
très grisant, tu
l'avoueras, Paule: on partage alors avec lui toute sa
jouissance et lui vit la
nôtre tout aussi intensément! Son plaisir et
ses orgasmes sont toujours
également nôtres et vice-versa. "
...
" Mais à trois, c'est bien simple: ça ne se
décrit même
pas! Surtout le deuxième soir, lorsque tu
n'étais plus aussi gênée Paule.
J'avais compris la veille que tu faisais bien attention
pour ne pas me toucher
vraiment toi-même. Que tu essayais de te tenir bien
tranquille et passive
pendant que Paul et moi étions l'un à
l'autre. Tu étais gênée par la vieille Claudine.
Une pudeur bien compréhensible et qui t'honore. C'était
pareil pour
moi: je t'ai toujours bien aimée, comme copine,
mais les relations
homosexuelles et moi, ça m'est toujours apparu
comme ... inconciliables, tu
comprends? Et puis, ça me gênais de jouer
dans le même ensemble qu'une...
virtuose, c'est bien le mot qui me venait à
l'esprit. ...OK, OK, j'ai compris, tu
vas dire que je radote encore... Ça n'est pas un
secret entre nous: on
s'entendait penser l'une l'autre... "
...
" Pourtant, puisque nous étions continuellement en
contact tous les deux avec Paul, je suis sûre que tu
as pu éprouver pleinement
toute la saveur des préliminaires que lui et moi
vivions... Puis, quand il t'a
pénétrée, que vous avez eu vos
orgasmes, je les ai vraiment tous sentis aussi
comme parfaitement miens. "
...
" Oh ce fut très jouissant des le premier soir;
mais
finalement, le deuxième soir, quand tu as
commencé à te caresser toi-même,
une jambe toujours collée sur celle de Paul pendant
que lui et moi "
préliminions " , mon plaisir est devenu
indescriptible. Le vôtre aussi j'en suis
sûre." J'avais l'impression qu'il n'était pas
simplement triplé, mais qu'il était
plutôt porté au cube! "
...
" Surtout ne le prends pas mal Paule, mais c'est fou ce
tu as du talent: si je n'ai pas perdu connaissance cette
nuit là, c'est
qu'Emmanuelle ne m'aurait jamais laissée manquer un
tel bonheur, puisqu'elle
y goûtait bien un peu elle-aussi... "
...
" À ce moment là, je ne voulais penser qu'au
moment
présent, et je jouissait trop... mais depuis, je me
suis demandé comment les " nouveaux enfants " allaient assumer
de telles expériences d'orgasmes,
multiples et hybrides masculins-féminins en plus,
vécus avant même de venir
au monde! "
Claudine reste encore quelques instants les yeux
fermés,
sans bouger ni parler, puis elle ouvre tout grand les yeux
et se lève debout à côté
de sa chaise. Elle fait une courbette, comme pour saluer
et dit en regardant
successivement chacun dans les yeux:
- " Comme quoi l'humanité, même en mutation,
n'a pas
fini d'avoir des problèmes philosophiques et
éthiques! Merci encore pour
votre patience et votre attention. "
...
" Vous excuserez la verdeur de mes propos,
mesdames, mais la franchise est devenue comme une seconde
nature pour
moi! "
...
" Je me vois confrontée actuellement avec la
nécessité
de répondre à des questions qui se posent
à moi de façon toute crue. Dans ce
temps-là, j'ai toujours tendance à penser
tout haut! Tu en sais quelque chose,
hein mon Paul?"
" De toute façons, je sens que j'aurais bien besoin
de
conseils pour m'aider à y voir clair.... Je compte
donc sur vous pour me
donner vos opinions aussi franchement que possible! "
...
" Allons les amis, relâchons nos sphincters et
cessons
d'être constipés, de grâce! J'ai besoin
de vos lumières, que diable! "
Après cette envolée oratoire, Claudine
éclate de rire, fait
une nouvelle courbette en guise de salut, se rassied et
commence à manger sans
plus attendre. Aussitôt, les autres convives,
gênés, font de même et semblent
complètement absorbés par leurs assiettes,
mais tout au long du repas, qui se
déroule presqu'en entier en silence, Claudine
interroge du regard chacun des
convives, tour à tour. Ce qu'elle sent dans les
yeux de chacun la rassure un peu
quant à la façon donc sa diatribe a
été perçue...
<> SOUVENIRS
Pendant que les enfants sont montés à leurs
chambres
pour changer leurs vêtements rendus tout boueux par
leur travail de construction,
les adultes discutent autour de la table en attendant le
souper.
- " Alors Glen, que penses-tu de mes petits
réfugiés?
Je crois que tu n'as pas eu trop de difficultés
à les intéresser. "
- " Ça, tu peux le dire! Ils se sont
embarqués tellement
bien dans leur aventure Inuit, que ce midi Ismaël
s'est même laissé aller à
m'enseigner les noms inuits qu'il avait inventés
pour chacun des sujets des
illustrations de ton livre. Ça avait l'air
tellement vrai que j'y ai presque cru!
Évidemment, je ne pouvais pas le contredire et le
corriger puisque je ne sais
pas déchiffrer les caractères
étranges des vrais noms inuits que tu avais
inscrits dans ton livre! "
- " Vos protégés sont tout à fait
incroyables,
doctoresse Landré. Ils sont très
motivés et ils apprennent tellement vite! Et
toi, tu aurais eu tord d'essayer de contredire
Ismaël, Claudine, parce qu'il
n'inventait rien! Il te répétait très
exactement les vrais noms inuits qu'il m'avait
entendu lui dire hier soir. Quand je vous ai vu
plongés dans l'étude de mon
bouquin et que j'ai entendu Ismaël, j'ai
été absolument sidéré par la
facilité
avec laquelle il avait pu mémoriser tout ce que je
lui avais dit hier. Il se
rappelait de tout et je ne l'ai pas entendu faire une
seule erreur ni hésiter une
seule fois! Que j'aimerais pouvoir apprendre les langues
aussi facilement que
lui! "
" Même que, si j'osais... je vous inviterais,
doctoresse
Landré, vous et vos deux protégés
à venir passer quelques temps avec moi
chez mes amis à Inugniitunut. C'est Alek, mon
professeur de langue là-bas,
qui serait complètement abasourdi devant les
performances d'Ismaël en Inuktituk! Quand il m'enseignait, il
respectait mes efforts bien sûr, mais il me
disait souvent de ne pas me faire d'illusions: aucun blanc
ne pourrait jamais
parler la langue de son peuple parfaitement! Ça
devenait vexant à la fin... Mais
si Ismaël pouvait venir là-bas avec moi, je
pense bien qu'avec un vrai Inuit
comme professeur, il me permettrait assez vite d'obliger "
Monsieur Alek
Tukatuk le superbe " à avouer son erreur! "
- " Holà! Comme tu y vas Glen! Te rends-tu compte
de
ce que tu me demandes? Je ne peux évidemment pas
laisser Ismaël partir tout
seul. Et même si j'aimerais bien partir avec toi et
amener les enfants là-bas, je ne pense pas que mon patron, le
docteur Gignac, accepterais de me voir
laisser encore l'Institut! Cette foi-ci par exemple, une
chance que ma
thérapeute Claudine s'est montrée
intraitable là-dessus! Parce que si j'avais
écouté Fred, jamais je n'aurais pu rester
ici à me consacrer entièrement à mon
fils! Alors tu imagines ce qu'il dirait si je lui
demandais un congé pour "
permettre à mes protégés d'apprendre
l'Inuktituk " , langue courante et utile
entre toutes. À eux qui, il y quelques mois
à peine refusaient ostinément de
prononcer un traitre mot de français!"
...
" Bon, par simple curiosité, je veux bien essayer
de lui
demander demain... Mais il est certain que s'il ne veut
pas, je n'oserais jamais l'affronter à ce propos: j'ai trop
besoin de mon poste à l'Institut pour ça, tu
comprends! Autrement, j'aurais l'impression de fuir mes
responsabilités... "
- " Comme ce serait merveilleux! Si tu veux Denise, Paule
et moi on pourrait aller voir le docteur Gignac avec toi demain. Qui
sait?
Peut-être que trois femmes décidées
pourront arriver à convaincre le
redoutable " Grand Manitou " de l'Institut... "
_ " Bon, tope-là, les filles! On essaye!
Après tout, le
pire qui peut arriver, c'est... rien du tout! Mais de
votre côté, Claudine, est-ce
que Paul et toi nous suivriez là-bas, chez les
Inuits, le cas échéant? J'aimerais
beaucoup ça, évidemment... Mais si vous
décidez de rester, ce que je
comprendrais aisément dans les circonstances, je
vous prête ma maison tout
le temps que vous voudrez. "
- " Merci Denise. Non, je ne crois pas que nous irions
avec vous. Nous pensons que tu n'as plus vraiment besoin
de nous avec les
enfants. Aussi, nous allons probablement laisser
Saint-Bruno de toutes
façons d'ici quelques jours, parce que Paul meurt
d'envie de m'amener voir
son " Vaisseau Spécial " en Haute-Gatineau. J'ai
bien hâte de le visiter moi- même: je n'y suis jamais
allé pour vrai, mais Paul et moi avons quand même
quelques bons souvenirs communs qui s'y rattachent... "
<> TOUR DU PROPRIÉTAIRE
- " Si on prend le petit sentier qui est là-bas, on
pourra
descendre jusqu'au bord de la rivière. Viens,
Claudine! Allons-y tout de suite!
Je suis curieux de voir si le niveau de l'eau est
très haut ce printemps. Suis-moi! Je t'amènes pour un "
tour du propriétaire " . "
Paul guide Claudine jusqu'à un quai
aménagé sur la rive
derrière sa petite maison. Ce dernier est encore
complètement submergé, à cause
de la montée des eaux, qui s'est produite à
la fonte des neiges. Debouts sur la
berge, ils regardent ensemble la rivière, ses rives
et la végétation qui revient à la vie.
Paul a passé un bras autour de la taille de sa
compagne et lui montre du regard les
divers points d'intérêt qui s'offrent
à leur yeux. Claudine a posé sa main sur celle de
son compagnon. Ils communiquent donc en silence, ce qui
leur évite d'effaroucher
les petits animaux qui peuplent les abords. Un
écureuil roux fait bruyamment sa
cour à une femelle haut perchée et un rat
musqué très affairé plonge et replonge
près de l'autre rive sans se soucier de la
présence des spectateurs silencieux et
immobiles, pendant que de nombreux oiseaux piaillent
à qui mieux mieux dans les
fourrés.
Après de longues minutes de contemplation muette,
Paul
entraîne Claudine vers la maison. Il s'agit d'une
minuscule construction en bois à
deux étages en forme d'icosaèdre. À
côté de celle-ci, une construction sommaire
abrite les outils de Paul, son matériel de
jardinage, ses divers matériaux de
construction non encore utilisés, une pile de bois
de chauffage, un antique poêle à
bois et la "cuisine d'été". Devant la
maison, une clôture délimite le terrain où il
cultive habituellement quelques légumes pour sa
consommation personnelle. De
l'autre côté du champs qui est
derrière le jardin potager de Paul, s'élève la
maison
de Jean, encore déserte à ce temps-ci de
l'année. Ils entrent dans la maison de
Paul et se déshabillent complètement.
Après avoir déposés leurs vêtements sur
une chaise, ils ressortent avec une couverture et vont
l'étendre sur l'herbe jeune en
face de la maison. Leur chair nue frissonnant un peu dans
l'air encore frisquet, ils
s'installent bien collés, côte à
côte sur la couverture déployée et ils ferment
les yeux
pour se faire dorer la couenne au chaud soleil du
printemps.
Construite à environ un demi-kilomètre de la
route, dont
elle est isolée par une lisière de
forêt touffue, la maison de Paul est située
complètement à l'écart du petit
chemin public; ce qui lui assure une tranquillité
parfaite. Claudine est couchée sur le dos, les
jambes ouvertes légèrement pliées et flatte
doucement les rondeurs de son ventre protubérant.
- " Avant de partir de Saint-Bruno, j'ai
téléphoné à la
Corpo. On m'a dit que Jean devrait arriver ici dans le
courant de la semaine.
J'ai bien hâte d'entendre ce qu'il a de neuf
à nous raconter. Ça fait une éternité
que je n'ai pas reçu de ses nouvelles. Je me
demande où en est son projet de
film sur le milieu hospitalier! J'espère qu'il n'a
pas l'impression que je l'ai
laissé tomber! "
- " Ne t'occupes pas de ça, Paul. Je suis
sûre qu'il
comprendra aisément qu'avec ton enfant qui s'en
vient, tu as de bonnes
raisons de t'occuper d'autre chose! Tes enfants, en
fait... Même si Jean ne le sait pas encore. "
- " Il le saura peut-être bientôt: je lui ai
laissé un
message pour qu'il communique avec Paule avant de monter
ici. Avant qu'on
la quitte à Saint-Bruno, elle m'avait dit qu'elle
aimerait bien venir ici ce
printemps pour t'aider pendant les derniers jours de ta
grossesse et t'assister
après la naissance d'Emmanuelle. Elle pensait
essayer d'amener avec elle une
amie sage-femme. Elle disait que comme ça, tu
pourrais accoucher à la
maison. Qu'est-ce que tu en penses? "
- " Si ça se pouvait, j'en serais tout à
fait ravie. C'est
d'ailleurs moi qui lui ai demandé si elle voulait
bien contacter son amie
Isabelle et lui en parler. Je suis bien contente qu'elle
s'en soit occupé, parce
que notre conversation s'est passée de façon
tellement impromptue, que je
l'avais complètement oubliée moi-même!
"
" Isabelle est une sage-femme très sensible et
compétente, même si elle n'est
évidemment pas reconnue par le collège des
médecins... "
" J'aimerais beaucoup mieux pouvoir me tenir loin du
milieu hospitalier pour accoucher. Avec tout ce que je
sais de l'esprit plutôt
tordu des médecins aujourd'hui, je
préfère ne pas les mêler à "
l'événement historique " qui s'en vient. Seule la
doctoresse Landré aurait pu comprendre...
mais elle est encore chez les Inuits. "
" Emmanuelle n'est pas un foetus ordinaire et sa naissance
risque de ne pas être tout à fait " ordinaire "
non-plus. Et pour ce qui est de la réaction des
médecins au " pas-ordinaire " , j'ai des doutes... Par contre,
je sais que pour Isabelle, le plus important lors
d'un accouchement, c'est d'aider la femme à
être sereine et bien à l'écoute de
son corps. Et puis, elle te fera participer aussi et tu
pourras me soutenir dans
mon travail. Emmanuelle, c'est ensemble, avec toi, que je
veux qu'elle vienne
au monde. Je sais que ta présence à mes
côtés me sera beaucoup plus utile
que celle d'un mécanicien diplômé de
l'accouchement. Il serait probablement
plus intéressé par ce que ses chers
moniteurs lui diraient que par mes
remarques ou les tiennes. "
" Isabelle fait toujours l'impossible pour favoriser la
communication entre le père, la mère et leur
enfant naissant. Et ça, dans le
cas d'Emmanuelle et nous, c'est absolument capital! "
Paul s'est retourné sur le flanc et il pose un
tendre baiser
sur les lèvres de sa compagne. C'est maintenant lui
qui caresse doucement le
ventre de Claudine. Celle-ci a fermé les yeux et
affiche un sourire béat tandis qu'ils
sont plongés dans un agréable échange
global à trois.
<> UN VAISSEAU SPÉCIAL
- " Le " shack " de Paul, c'est la petite construction
bizarroïde que vous voyez là-bas, de l'autre
côté du champs. Elle a été
construite par un vieux garçon solitaire, alors
elle est absolument minuscule!
Si vous voulez coucher chez nous ce soir, vous êtes
les bienvenues: on a de
la place pour recevoir des invités, nous! "
Jean stationne la voiture devant chez lui et tout le monde
descend. Lui et sa femme prennent quelques bagages et
entrent dans leur maison,
tandis que Paule et Isabelle se dirigent vers celle de
Paul, accompagnées de la
petite Marie-Elfe, qui gambade devant elles. Isabelle est
plus grande que sa
compagne de quelques centimètres. Elle porte ses
long cheveux noirs nattés sur le dos, à l'Indienne,
tandis que la chevelure blonde de Paule est coupée très
courte
et lui donne un petit air garçonne.
Légèrement plus âgée que sa compagne,
Isabelle présente un visage plus osseux et plus
sérieux, en dépit de son large
sourire. Quant à Marie-Elfe, avec ses cheveux
tellement blonds qu'ils en paraissent
presque blancs et ses vêtements aux couleurs
très vives, elle fait parfaitement
honneur à son deuxième prénom.
Les deux visiteuses marchent d'un pas tranquille et elles
arrivent à la maison de Paul quelques instants
après l'enfant, qui a déjà eu le temps
d'entrer en coup de vent et qui est repartie en courant
vers la rivière, à la recherche
de Paul et Claudine. Quand ces derniers sortent enfin du
bois, précédés de Marie-Elfe, Paule et Isabelle
sont arrêtées devant la petite résidence et sont
encore
plongées dans l'examen de l'étrange
construction.
- " Bonjour Claudine! Bonjour Paul! J'adore ton " shack
" mon vieux, il a un style plutôt spécial. Il
est assez petit que ça ne doit pas
être long d'y faire le ménage... Une chance
que Jean nous a invitées à coucher
chez lui ce soir, parce que tu ne dois pas avoir beaucoup
de chambres d'amis,
dans ton petit... " Vaisseau Spécial " ! "
- " Ha, des chambres... non. Mais il est très
fonctionnel,
mon petit "Vaisseau Spécial", comme tu dis... c'est
une sorte de petit voilier
pour navigateur solitaire. Mais attention! Même
solitaires, les navigateurs
savent recevoir! Je peux toujours rescaper une ou deux
naufragées au besoin:
entrez, vous allez voir! En bas, j'ai une magnifique "
cuisine-salle-à-manger-
salon-salle-de-séjour-bibliothèque " à aire
ouverte, qui peut se transformer
facilement en " -chambre-d'ami-e-s " . Une "
naufragée " peut coucher là sur
mon gros " coffre-au-trésors-lit-d'ami-e-s " . Je
peux toujours étendre aussi un
petit matelas de mousse, à côté, pour
une deuxième. Mais si j'ai bien compris,
le flibustier Jean, qui navigue dans la grosse
goélette en face voudrait bien
m'en kidnapper une, sinon deux? Il va falloir parlementer
sérieusement! "
- " Oui! Oui! " Répond prestement Marie-Elfe, qui
agrippe Paule par la manche. " On veut garder au moins une
naufragée pour nous, bon!
"
- " Hum, je vois que ce coquin de Jean a envoyé une
partie redoutable de son équipage pour me voler mes
invitées! Bon. Dans ce
cas, je m'incline devant le nombre. Que Dieu te
protège, Paule! Viens ici, que je t'embrasse une
dernière fois... "
" Blague à part, de toutes façons, c'est
parfait: j'avoue
que je comptais bien sur lui pour te recueillir ce soir
dans sa grande goélette.
Mais je garde l'autre naufragée ici, c'est compris,
petite pirate d'amour! OK là?
OK. Ouf, la guerre est évitée!"
" Comment s'est passé le voyage? La mer n'a pas
été
trop mauvaise? La moussaillonne Elfe ne vous a pas
joué trop de mauvais
tours? Avez-vous mangé? J'ai pêché du
poisson frais ce matin et je vous
invite toutes et tous à souper! Mais trêve de
bavardages; venez, on va aller
avertir le capitaine Jean et son maître
d'équipage Christiane. En même temps,
on pourra en profiter pour récupérer vos
affaires, dame Isabelle. J'ai déjà à
mon bord, une noble passagère qui a bien besoin
d'une dame de compagnie
telle que vous."
<> COMME CHEZ VOUS
- " Faites comme chez vous. Tirez-vous chacune, et
chacun, une bûche et venez vous asseoir dans ma
cuisine d'été. Je mets le
poisson à rôtir tout de suite. Les crosses de
violons seront prêtes dans un
instant. Vous m'en direz des nouvelles de mon petit souper
de célibataire! "
Christiane, Paule et Isabelle s'assoient sur les
bûches que
Paul a préalablement placées autour de la
petite table de sa " cuisine d'été " ,
abritée par l'espèce de toit situé
à côté de sa petite habitation principale.
Pendant ce temps-là, Jean installe Marie-Elfe sur la grosse
bûche basse qu'il a rapprochée
pour elle. Puis, il s'assied lui-même à
côté et commence à déboucher la bouteille
de vin blanc qu'il a apportée.
- " Alors comme ça, Claudine, tu vas bientôt
donner
une descendance à notre cher Paul. Paule nous a dit
que la petite " boucanière
" était déjà baptisée.
Emmanuelle, parait-il. Je ne sais pas comment tu as fait
pour amener notre vieux garçon "national" à
se laisser aller... lui qui s'est
toujours vanté de ne jamais " contribuer
personnellement à la surpopulation
du globe " ! Ha! le charme fou de la thérapeute,
ça doit être magique! "
- " Oui Jean. C'est vrai, je devrais accoucher
bientôt.
Avec le ventre que j'ai, il est très facile de s'en
rendre compte... non? Oh, mais
je n'ai pas de mérite, en ce qui concerne le
changement d'attitude de votre " vieux garçon national " .
J'ai triché un peu: je l'ai persuadé qu'Emmanuelle va
changer la face de l'humanité à venir. "
- " Mais le pire, Jean, c'est que Claudine a raison. La
naissance de leur petite Emmanuelle va vraiment marquer le
début d'une ère
nouvelle. Je suis tout à fait persuadée que
nous allons être témoins d'un
événement absolument capital pour l'avenir
de l'humanité!
"Et ça ne fait que commencer! Je suis bien
placée pour
le savoir... "
Et la conversation continue ainsi, sur un ton
mi-sérieux mi- blagueur, pendant que Paul et Claudine
terminent la préparation et le service du
repas. En aparté, Marie-Elfe s'est lancée
pour Paule dans la description détaillée de toutes les
merveilles que l'on peut trouver sur " sa terre " . Christiane parle
très
peu; mais elle intervient quelques fois pour
pondérer les affirmations de sa fille,
sans plus. Dès que le repas est servi, Isabelle est
plongée dans la dégustation de
ces mets "sauvages", tout à fait nouveaux pour elle
et ne se mêle pratiquement pas
aux diverses conversations en cours.
- " Alors mon vieux, où en es-tu avec ton
scénario "
médical " ? Ça va bien? J'espère que
tu ne m'en veux pas si je ne t'ai pas aidé
plus?"
- " Ah, ne m'en parles pas, s'il-te-plaît! Quand
vous êtes
partis pour votre ermitage de la rive-sud, je me suis
trouvé tout à coup
désemparé: je n'avais plus ni conseillers ni
lecteurs critiques sous la main!
Alors j'ai pour ainsi dire laissé tomber. Ça
n'est que pour un temps, peut-être...
mais j'ai tout de même abandonné mon
histoire. J'en suis venu à me dire que le documentaire
présentait probablement plus d'intérêt dans le
fond... Avec ce que Paule m'a raconté la semaine
dernière au sujet de tes " dernières aventures " ,
Paul, je pense que je n'aurai pas trop de difficultés à
trouver un
sujet intéressant. Pour un hybride
documentaire/fiction tout au moins. Je n'ai
pas compris grand chose à ce qu'elle essayait de me
dire... mais ça m'a paru...
tellement ahurissant! À l'entendre, la
réalité peut parfois dépasser la fiction
parait-il! Un documentaire, teinté de...
science-fiction: moyen défi! Ça devrait
commencer par un accouchement naturel, celui de Claudine
en l'occurrence. J'ai eu comme l'impression que quelqu'un
était en train de me monter un
canular monstre. Mais je me suis dit qu'après tout
l'histoire avait l'air très
bonne et que Paule allait faire une très bonne
actrice là-dedans! Je ne te mens
pas, elle m'a presque convaincu de la
véracité de son conte de fée pour
adulte! Ça m'a paru être un histoire
intéressante, mais d'après Paule, il te reste
encore à convaincre quelques acteurs... importants,
ou plutôt " importantes " . Est-ce que j'ai bien compris? Qu'en
penses-tu Claudine? "
- " Je ne sais pas comment ma sage-femme Isabelle voit
ça, mais
personnellement je n'ai pas d'objections à ce que
tu immortalises sur pellicule
la venue au monde d'Emmanuelle. Au contraire. Je suis
certaine que Paul non
plus. Si Isabelle n'a pas d'objections, je pensais
accoucher ici, sur " la terre " , alors je crois que ça ferait
très joli pour ton film. Ça pourrait peut-être se
passer dans ta grande maison, Jean, on y serait moins
serrés. Surtout si tu
veux assister et filmer l'accouchement. "
- " Ça serait sûrement très bien!
Marie-Elfe n'a pas
terminé son année scolaire, alors il
faudrait que je laisse Christiane retourner
à Montréal seule avec elle et que je reste
ici pour ne pas manquer
l'accouchement. C'est pour très bientôt,
d'après ce que je vois. Mais avant de
m'embarquer dans ton projet, Paul, il faudrait que tu m'en
parles un peu plus.
Je ne sais pas comment tu pensais arriver à faire
passer l'élément "
fantastique " de ton histoire! Pas pendant l'accouchement
j'espère: je ne me
vois pas disant: " un instant s'il-vous-plaît,
mademoiselle bébé, ne bougeons
plus, il faudrait retoucher votre maquillage " . Ça
n'est pas sérieux! Bien sûr, à entendre parler
Paule, on croirait que tu es presqu'arrivé à convaincre
tes
amies de la " vérité " de ton histoire
rocambolesque, mais en réalité, il faudrait
que tu t'entendes aussi avec "le gars des vues", si tu
veux qu'il te rende tout
ça plausible! Si tu veux mon avis: ça prend
tout de même un peu de mise en
scène et de trucages, " la science-fiction " ou "
le fantastique " , enfin...
appelles-ça comme tu voudras: à ce niveau
là, c'est aussi compliqué! J'admire
l'originalité de ton histoire, et je suis
prêt à marcher avec toi pour lui faire
prendre corps, mais il va falloir que tu m'expliques
mieux: les aventures de "
mutants " , je n'y connais pas grand chose...
Évidemment, si c'est toi qui te
charges des élucubrations du scénario, alors
j'ai confiance! Je veux bien
essayer de m'y intéresser: ça nous
rappellera " le bon vieux temps " !"
- " Parfait Jean. J'avoue que je n'avais pas vraiment
pensé graver tout ça sur film avant. Mais je
pense que Paule a eu une bonne
idée de t'en parler. Après tout, tu es
sûrement le " gars des vues " , comme tu
dis, en qui j'ai le plus confiance... OK, puisque tu veux
t'embarquer avec nous
dans l'aventure, viens ici qu'on se serre la main pour
sceller notre entente! Je
vais tout te raconter. Promis! Et pas plus tard que tout
de suite, tu vas TOUT
comprendre, crois-moi! "
Jean prend la main tendue de Paul en riant.
Aussitôt, il se sent envahi par une averse d'images,
d'impressions, de sons et de souvenirs
vivants, qui se déversent pêle-mêle de
la mémoire de Paul. "Hein!?" Fait Jean, qui
écarquille les yeux et dont l'expression
enjouée change tout d'un coup, pour devenir
complètement abasourdie. Il redresse la tête,
place son autre main sur son poignet
et commence à balbutier des mots inintelligibles.
- " Et c'est reparti, une fois de plus! Tout à
l'heure,
Isabelle ce sera ton tour. Quand tu seras toute seule avec
nos deux héros, je
suis certaine qu'ils se feront un plaisir de t'initier toi
aussi, tu ne perds rien
pour attendre! Pour toi, la belle Claudine va
sûrement accepter de se mouiller
aussi. Après tout, en ce qui te concerne, c'est
surtout elle qui est importante!
En attendant, laissons ici nos deux conspirateurs et
faites-nous visiter votre
terre, madame Christiane; Marie-Elfe m'en a tellement
vanté les charmes! "
<> POUSSES!
- " S'il-te-plaît Paule, pourrais-tu nous rapporter
le
chaudron d'eau qu'on a mis à chauffer tout à
l'heure sur le poêle du gazebo?
Merci. "
" Alors Claudine, comment ça-va? Et Emmanuelle?
Est-ce qu'elle a hâte de sortir? Tes eaux ont crevé,
alors c'est aujourd'hui le
grand jour! Tu vas voir: tout va très bien se
passer. Tu es en pleine forme. Les
muscles de ton ventre et de tes cuisses sont bien fermes.
On est là, avec toi.
Tu es bien confortable? Ton dos est bien soutenu? Oui.
Parfait... Détends-toi...
"
...
" Tu restes toujours bien en contact avec elles, hein
Paul? En tâtant ton bas-ventre, Claudine, j'ai
l'impression qu'Emmanuelle n'est
pas encore positionnée correctement pour sortir.
Alors n'essaies pas encore
de forcer tout de suite, sinon elle va se présenter
par le siège. "
" Ne t'en fais quand même pas pour ça, ma
belle. Paul
et moi on va lui faire comprendre qu'elle devrait se
retourner. Je vais l'aider
aussi par des petites pressions bien placées sur
ton abdomen. Ensemble,
essayons tous les trois de nous imaginer et de nous
visualiser en position
foetale en train de nous retourner dans l'eau.
J'espère qu'Emmanuelle va
capter l'image et comprendre le message. "
...
" D'après l'impression qu'elle nous renvoie, je
sens
qu'elle a bien compris. Elle gigote déjà
pour changer de position. Tout va bien:
je sens que mon cordon, ou plutôt son cordon...
n'est pas entortillé autour du
cou. "
...
" Respires calmement Claudine. Toi aussi Paul. Aides
ta belle à prendre un bon rythme. Essayez de bien
vous détendre en attendant
la prochaine contraction. Tes lèvres ne sont pas
encore suffisamment
ouvertes pour commencer à pousser tout de suite,
Claudine. "
...
" Merveilleux, Emmanuelle a réussi à se
retourner.
C'est quand même extraordinaire de pouvoir
communiquer aussi bien avec
l'enfant qui va naître! Depuis près de quinze
ans que je suis sage-femme, je
n'aurais jamais pensé vivre une expérience
comme ça un jour! J'éprouve
vraiment toute la hâte, la curiosité et un
peu l'inquiétude de celle qui va enfin
venir au monde sous peu... Et ça n'est pas rien! Ne
t'en fais pas, ma belle
Emmanuelle, on est avec toi. On t'attends. Tout va
très bien. Maman ne force
pas encore pour te faire sortir. Mais ça va venir.
Ne t'inquiètes pas, sa
dilatation n'est pas encore suffisante. "
...
" Continuez à respirer bien
régulièrement les amis. La
prochaine contraction est pour très
bientôt... Cette fois tu peux commencer à pousser un peu
Claudine, la dilatation est presque parfaite. L'ouverture est
rendue assez grande... Bon, c'est beau; vas-y. Ahan! Ahan!
Ok, maintenant,
on se détend. On respire à nouveau
calmement... comme ça... c'est beau.
Éponge un peu le front de Claudine, Paul. Merci,
ça fait du bien. Relaxez... "
...
" La prochaine contraction approche. Ok. Ahan! Ahan!
Pousses bien fort ma belle Claudine. Emmanuelle s'est
très bien placée, tu ne lui fais pas mal du tout.
Pousses Claudine! Pousses Emmanuelle! Bon... Ça va
très bien. Maintenant détendez-vous,
respirez calmement... Bien... À la
prochaine contraction, je devrais commencer à voir
un peu le haut de ta tête,
Emmanuelle. "
...
" Bon. On sort encore un petit peu plus, Emmanuelle...
C'est ça, Claudine. C'est ça... Pousses!
Pousses! Encore. C'est ça... Bon. Ok,
maintenant, relaxes un petit instant... "
...
" Ok, on remet ça Claudine. Pousses! Pousses! Toi
aussi Emmanuelle, vas-y. Forces fort pour aider maman.
Ahan! Ahan! C'est
beau les amies, on se relaxe.... on se relaxe...
Régulier, la respiration, régulier.
Bien. Les contractions vont commencer à se
rapprocher de plus en plus. "
...
" Ok? ahan! Ahan! C'est reparti! On force... Vas-y
Claudine... Toi aussi Emmanuelle... Encore.. Encore... Bon, c'est
beau... Ok,
maintenant on relaxe. Ok... On respire bien... "
...
" Prêtes? Allez-y, quand vous voudrez! Je t'attends
Emmanuelle... Ma tante Isabelle est prête à
te recevoir... Bon. Un dernier
sprint. Ok? .... on pousse! On pousse... ça s'en
vient... Encore... Encore un
peu... Bravo-o-o... Ça y est...! Oh, elle est
mignonne comme tout... Bonjour
Emmanuelle! Bienvenue dans notre monde! Paul prends les
ciseaux et coupe
nous le petit cordon... Ok, là... Merci. Petits
noeuds... Tiens, voilà... Claudine...
Prends-la sur ton sein... Allez, Emmanuelle, donnes un
petit vagissement à
Maman... Oh, quelle belle voix! Merci! Faites
connaissance. C'est ça...
Maintenant, déten-en-en-dez-vous, toutes les
deux... Vous l'avez bien mérité! "
...
" Oui Emmanuelle, c'est bien lui ton papa Paul. Tu peux
le regarder. Ne sois pas gênée... Je sais que
vous vous connaissez déjà assez
bien, même si c'est la première fois que vous
vous voyez pour vrai... de vos
propres yeux... Est-ce que les yeux de maman te l'avaient
déjà bien montré,
Emmanuelle... C'est assez ressemblant? Allez Paul,
prends-la dans tes bras;
soutiens-lui bien la tête... Ok, comme ça...
c'est bon. Comme elle te dévore des
yeux! Qu'est-ce que tu es en train de lui raconter
là? "
...
" Il y a un plat d'eau chaude tiédie à point
ici;
approches et je vais t'aider à la laver comme il
faut, pendant que Paule va
s'occuper de maman Claudine. "
<> " MÉDECINE " IDÉALE
- " Décidément, elle n'habite pas dans un
taudis, la
fameuse doctoresse Landré!"
- " Oui, c'est vrai: joli petit shack! Impressionnant
comme propriété! Mais, ne t'en fais pas pour
ça, Isabelle, ça lui est venu par
héritage. En fait, elle-même est beaucoup
plus simple et accessible que sa
demeure! De toute façon, elle a un respect
absolument total pour Claudine,
Paul et Paule. D'ailleurs, quand Claudine devait
accoucher, c'est d'abord à
Denise qu'elle avait pensé faire appel pour
l'aider. Mais, malheureusement
pour elle et heureusement pour toi peut-être, la
doctoresse Landré n'est pas
revenue de chez les Inuits en temps... "
" Alors si Paule t'a dit qu'elle s'était entendu
elle-même
avec Denise pour que tu viennes ici et que tu t'occupes de
diriger
l'accouchement, je crois que tu peux avoir confiance:
ça n'est certainement
pas une mise en scène de la corporation des
médecins destinée à te piéger!
La doctoresse Landré, même si elle ne m'a
jamais rencontré vraiment, je la
connais tout de même un peu, par ouï-dire
mettons... De toutes façons, nous
sommes rendus, descendons et tu verras bien! "
Jean stationne sa voiture en face de la maison; il descend
et se dirige vers le porche d'entrée,
accompagné par Isabelle. Ils vont frapper à la
porte quand celle-ci s'ouvre devant eux et c'est Paule qui
leur saute dans les bras.
- " Bonjour les amis! Ah enfin vous voilà! Je vous
attendais avec impatience. Entrez! "
" Jean et Isabelle, je vous présente la doctoresse
Denise Landré, votre hôte, de même que
Jacqueline et Ray, ses gens de
confiance. Dès qu'ils reviendront de leur
expédition de chasse, vous pourrez
aussi faire la connaissance d'Ismaël et Olivier, nos
petits Inuits de service!
Vous prendrez bien un petit café, je viens tout
juste d'en faire! Venez, on a tant
de chose à se raconter! "
Paule entraîne vivement les nouveaux arrivants vers
la
salle à manger en les tenant tous les deux par la
taille. Denise s'assied en face
d'eux pendant que Ray et Jacqueline s'occupent de servir
du café à tout le monde.
" S'il-vous-plaît, Isabelle, racontez-moi un peu
comment s'est déroulé la naissance
d'Emmanuelle, parce que le récit que Paule a pu m'en faire
était... comment dire, très sommaire... Le peu qu'elle
a pu me raconter a simplement réussi à piquer ma
curiosité. Je connais bien Claudine et Paul, pour ce qu'ils
ont, de spécial... disons. Alors j'aimerais
beaucoup que vous me racontiez vous-même comment
s'est déroulé
l'accouchement "historique". D'autant plus que,
d'après ce que Paule m'a
raconté, l'embryon qu'elle porte elle-même
serait lui- aussi doué de facultés à peu
près identiques à celles d'Emmanuelle... "
" Paule voudrait que vous l'accouchiez. Parfait. Je vous
offre avec plaisir ma maison et mon humble collaboration
pour ce faire. Je
compte sur vous pour prendre le contrôle le moment
opportun; Paule a une
parfaite confiance en vos compétences. Je l'ai
moi-même examinée ce matin
et elle m'a paru en pleine forme physique. Je sais bien
qu'ici, dans le sud, les sages-femmes ne sont pas reconnues, mais je
reviens tout juste d'un séjour
dans le grand-nord, chez les Inuits, et j'ai pu rencontrer
là-bas plusieurs sages-femmes qui font
régulièrement des accouchements. Très bien et en
toute légalité... Comme quoi, le primitif
aux traditions inhibantes n'est pas
toujours celui qu'on pense... Tout est relatif. "
" Je suis moi-même médecin
diplômée et reconnue,
alors je peux bien prendre la responsabilité
officielle de l'accouchement, au
cas ou il adviendrait un problème
nécessitant une entrée d'urgence à
l'hôpital.
De toutes façons, j'ai bon espoir que tout va bien
se passer. Après tout,
l'accouchement c'est un phénomène tout ce
qu'il y a de naturel: les femmes
ont su accoucher bien avant que les hommes pensent
à inventer la médecine!
"
" En ce qui me concerne, les accouchements, j'en
connais en fait si peu de chose: il y a longtemps que je
suis sortie de l'école
de médecine et j'ai rarement eu l'occasion d'en
vivre pour vrai. À part celui de
mon Olivier, bien sûr! Mais ça, c'est une
autre histoire... je pourrai vous la
raconter un de ces jours. Au des derniers mois par contre,
j'ai eu plus d'une
fois l'occasion d'assister des sages-femmes inuits en
action, alors si vous
voulez de moi comme assistante, j'en serait ravie. Plus
tard, si vous voulez,
quand tout sera fini, je suis bien prête à
témoigner ouvertement, et à qui vous
voudrez, que c'est bien par vous, sous ma surveillance si
vous voulez, que tout aura été fait. Et " bien fait " ,
je n'en doute pas! "
" Excellent! Excellent! Tu vois Isabelle que j'avais
raison, Denise, (je peux vous appeler Denise?) est
vraiment " une médecine " idéale! Alors mesdames et
monsieur, en grande première mondiale, si vous
voulez, je peux vous montrer les images vidéo que
j'ai tournées lors de
l'accouchement de Claudine! Un peu de mon "
cinéma-vérité " , ça devrait vous
permettre de partager quelques connaissances de base
concernant le
phénomène " mutants " . Où est-ce
qu'on peut s'installer pour ça? "
À la demande de Denise, Ray guide Jean jusqu'au
petit
vivoir où sont situés le magnétoscope
et la télévision de la maison. Tandis que Jean
prépare son vidéo, les autres viennent
prendre place sur le tapis devant le téléviseur
et dans le fauteuil moelleux qui lui fait face. Jacqueline
est allée chercher un grand
plat de croustilles et chacun se prépare pour la
"grande première".
<> TOUTE SEULE
- " Bonjour Paule! Comment ça va ce matin, Madame
La Grande Cachottière? Alors, comme ça
Madame a des contractions en
pleine nuit, à l'improviste, Madame va n'importe
où, et Madame accouche
dans le premier hôpital venu, en cachette, sans
prévenir, ni les amis, ni même
le papa... Franchement, c'était quoi l'idée?
Dire qu'on était descendu tous les
trois de notre petit paradis du nord, qu'on est
resté en ville depuis déjà une
semaine, pour pouvoir être là et t'assister
pendant l'accouchement. On t'avait
pourtant bien avertie d'avance qu'on comptait être
là pour ton accouchement!
Mais voilà, pendant toute la semaine, madame Paule
s'est déguisée en courant
d'air! On va chez elle: personne. On lui
téléphone: on n'entends jamais sa voix
que sur le répondeur. On laisse des messages:
jamais de rappel. "
" Je commençais à être inquiète
alors j'ai appelé à
l'Institut, puis chez Denise, pour savoir où tu
étais. La docte Denise Landré était encore
partie chez les Inuits, puisque tu avais fini par lui dire que "
finalement, tu ne pensais plus avoir besoin de ses
services pour ton accouchement " parait-il, mais Jacqueline m'a tout
de même dit qu'elle avait
parlé à Madame Paule au
téléphone le matin même, que d'après ce
que
Madame Paule lui avait dit, "tout allait très bien
pour Madame Paule... Que
Madame Paule devait rappeler dès qu'il y aurait du
nouveau." Ça m'a un peu
rassurée, bien sûr, mais... "
" Et pourquoi se donner tout ce mal? Pour rien?! Je
sais bien que dans le fond, chaque femme voit
l'accouchement à sa façon,
mais enfin... "
" Quand tu m'as finalement appelée ce matin. Que tu
as commencé à me raconter que tu avais accouché
cette nuit... Ici... Toute
seule. Avec le premier médecin
généraliste venu... L'interne de service, quoi!
Médecin que tu n'as d'ailleurs rencontré pour la
première fois que pour ton
accouchement lui-même... Mais, " qu'en fait, tout
c'était vraiment passé
exactement comme tu l'avais toujours souhaité " !
J'étais persuadée que tu me
faisais une farce! Même quand tu m'as passé
l'infirmière de garde et qu'elle
s'est mise à me parler du " gentil docteur...
A'isss " ; pour qui " accoucher Madame cette nuit avait
été un petit accouchement tout simple! Sans aucune
complication.>> Qu'il lui avait même dit que tu avais
fait ça, " toute seule,
comme une grande! " D'ailleurs le bon docteur " A'isss "
était déjà reparti. Lui
qui était toujours " d'une telle délicatesse
" , s'il vous plaît! " Il l'a accouchée
pratiquement sans lui toucher " encore! " Madame a
vraiment tout fait toute seule! Comme une vraie Haïtienne... "
Ha, tiens donc, vous m'en direz tant!
J'ai encore pensé pendant de nombreuses minutes que
tu avais drôlement
bien manigancé ta blague! Mais assez
râlé: l'important c'est que tu sois bien
et ton enfant aussi. S'il-te-plaît, racontes-nous
tout, maintenant qu'on est là! "
- " Baptiste. Le docteur Baptiste, c'est un haïtien.
Comme l'infirmière de garde à ce moment là
d'ailleurs. Et c'est vrai qu'il est
très gentil! Tu vas l'adorer. Et l'accouchement
s'est effectivement très bien
passé. J'ai pu avoir un accouchement parfaitement
naturel. J'étais toute seule
avec le docteur Baptiste, comme je lui avais
demandé en arrivant. Merci
encore, docteur Baptiste! Tout s'est passé
exactement comme je l'avais
souhaité. "
" Je n'ai pas averti personne, parce que... parce que pour
moi, l'accouchement c'est personnel! Ça se vit toute seule,
bon! Moi et
mon enfant, c'est tout! Et avec juste un brave
médecin à portée pour couper le cordon et faire
des noeuds (et puis, on ne sait jamais). Comme tu vois,
même quand j'essaie de m'assumer, j'ai toujours
tendance à me sentir un peu insécure... Je ne suis pas
aussi forte que toi, moi! Je ne suis pas toujours
aussi sûre de moi, moi! Je voulais avoir un
sympathique médecin à portée,
mais il fallait qu'il se borne à assister. Faire ce
que je lui dit. Qu'il s'occupe du
cordon mais qu'il me laisse accoucher, sans donner
continuellement des
ordres comme s'il se prenait pour un fier capitaine
à la tête de son armée! "
" Avec personne d'autre autour pour me
déconcentrer,
me dévisager pendant que je peine comme une
bête! Accoucher, c'est pas un
show! N'en déplaise à tous les
cinéastes du monde, Jean y compris! "
" Je ne voulais voir personne autour! Surtout pas vous
autres, toi et Paul! J'avais besoin de le mettre au monde
toute seule, cet
enfant-là! D'abord, quand je l'ai fait, il y a neuf
mois, je savais ce que je faisais
et je voulais l'avoir! Je voulais qu'il soit MON enfant,
pas celui d'un " chum " , pas celui de la bonne sage femme, pas celui
de ma chère bonne amie la "
Grande Claudine " , pas celui de son père non plus,
même s'il est... un mutant
lui aussi. Surtout, s'il est mutant lui aussi en fait! Mon
petit René (il s'appelle
René et c'est bien un "il") et moi, après
ces neuf mois à vivre ensemble, l'un
dans l'autre (toi, tu sais bien ce que je veux dire,
n'est-ce pas Claudine?), je
me suis sentie... comment dire? très...
possessive... Je ne trouve pas d'autre
mot. "
" Je crois que dans le fond, même si je n'en
étais pas
vraiment consciente, j'ai toujours été un
peu jalouse de cette relation
privilégiée qui existe entre Paul et toi...
et avec Emmanuelle aussi maintenant,
je l'ai bien vu. Vous ne m'en voulez pas trop,
j'espère? "
" Mais maintenant, je suis on-ne-peut-plus contente
que vous soyez venus! Donnez-moi la main, tous les deux,
que l'on puisse se
communiquer vraiment toute la joie de ces retrouvailles!
Vous allez me
raconter vos premiers mois de vie à trois. De mon
côté, je vais vous montrer
une avant-première de mon cher ange. Je peux vous
aussi parler de ma propre " vie à deux " avec René dans
mon ventre. Et pour finir, si tu veux, dans ma
tête, je pourrai aussi te " présenter " le
bon docteur " A'isss " comme tu dis.
La garde doit m'amener René d'un moment à
l'autre pour que je lui donne le
sein. Elle est venu le chercher tout à l'heure pour
le laver. Vous verrez comme
il est adorable. Tout le portrait de sa mère, quoi!
Ah, et il est... doué... du même
don que son père bien sûr... Quand il s'en
va, c'est... c'est exactement comme
si on m'enlevait une partie de moi-même, c'est bien
simple! "
" Mais de toutes façons le voici en chair et en os:
c'est
l'heure du lunch pour monsieur René! "
" Merci garde. Parfait, je le tiens bien. Je ne devrais
pas avoir trop de difficulté à le nourrir:
d'après ce que j'ai vu ce matin, il a déjà
un très bon appétit. Je vais le nourrir tout
de suite et je vais le garder pour
l'endormir après. Dans le jour j'aime mieux la
garder avec moi. Bien. Merci, à
tout à l'heure. Pendant sa tétée,
Claudine racontes-moi un peu comment ça va
pour vous avec Emmanuelle. À quoi puis-je
m'attendre avec mon propre petit
mutant d'amour? "
- " Une enfant comme Emmanuelle, c'est un parfait
délice! On la touche et on sait illico tout ce
qu'elle ressent, Éprouve ou pense.
D'un autre côté, on peut lui suggérer
facilement toutes sortes d'images et de
sensations, d'impressions et de sentiments. La
communication avec elle est si intense... Bien sûr, on
n'échange pas encore vraiment ensemble de conversations
intérieures avec des idées-mots; pas beaucoup plus que
quand
je la portais, même si l'éventail des mots
qu'elles comprend et retient
s'agrandit avec une rapidité impressionnante. Elle
apprends à toute allure et
moi-aussi... à mon rythme de tortue... Elle m'a
amenée à vivre une façon toute
simple d'aborder univers, somme toute encore non-verbale,
absolument
fascinante. Elle a un regard tout à fait clair...
comment dire... perçant,
"décapant" même sur les gens, les choses et
les situations! Et quelle
sensibilité auditive j'ai avec elle!. Par elle,
j'entend les paroles comme une
sorte de musique... C'est bien simple: en fait tous mes
sens en prennent un
sérieux coup de jeunesse quand on se touche! C'est
absolument grisant! Même que c'est parfois assez
déroutant... Si on conjugue ensemble nos
quatre oreilles, ça donne une perspective sonore...
inouïe, c'est bien le mot!
En connectant ses deux lobes, notre vieux cerveau a
intégré les trois
dimensions de l'espace; qu'est-ce qui va sortir de la
connexion de deux, trois
ou X mutants humains ensemble? Est-ce que le produit sera
toujours
simplement égal à la somme des parties? Rien
n'est moins sûr... Comme dirait
la docte Denise: nos pauvres cerveaux de dinosaures vont
avoir de sérieux
apprentissages à faire, côté
intégration des sensations! "
" Avec un bébé mutant, on est constamment
confronté
avec l'inimaginable! Et le pire c'est qu'apprivoiser
l'inconnu, c'est toujours tout
naturel pour lui! Une surprise n'attend pas l'autre.
Autant pour moi que pour
Emmanuelle. Pour toutes sortes de raisons d'ailleurs. Par
exemple, je me
rappellerai toujours de la première fois où
Emmanuelle m'a transmis
l'impression très nette que je venais de " faire
pipi dans ma couche " . Sans y
penser, elle m'avait transmis la sensation parfaite du
liquide chaud qui
l'inondait! "
" Mais rassures-toi: aujourd'hui, la vie avec elle est
déjà beaucoup plus facile. Ainsi, elle n'a
maintenant que quatre mois à peine
et il est déjà très, très rare
que nous ayons à changer sa couche, pendant le
jour. Je n'ai qu'à lui toucher la peau n'importe
où pour savoir si elle a envie. Il
me suffit alors de l'asseoir sur son petit pot! Au
début, pour lui communiquer
ce que j'attendais d'elle, je l'ai amené avec moi
à la salle de bain et quand elle
m'a sentie faire pipi dans la toilette, elle a
aussitôt fait de même dans son petit
pot. Aujourd'hui elle n'est donc pratiquement plus
incontinente, dans le jour
tout au moins.... Pour parler comme à l'Institut,
on dirait que je lui ai appliqué
un traitement de " bio-feedback effectif " ... mais pour
mutants seulement! "
" Actuellement, comme je la nourris au sein, nous
sommes encore en contact tactile prolongé
très souvent. Je ressens alors
comme parfaitement mien tout le plaisir que je lui donne,
ça en devient
presque gênant parfois, parce qu'à cet
âge-là, la tétée, c'est un
véritable
orgasme! "
" À part de ça, je me suis aperçu que
je sers
maintenant de pont pour permettre la communication entre
elle et quelqu'un
d'autre. Tout comme quand elle étais dans mon
ventre! Souvent, j'ai même
l'impression que maintenant je peux "communiquer" un peu
par le toucher moi-même avec d'autres personnes que Paul ou
Emmanuelle sans l'aide de
mes deux mutants! C'est peut-être à cause du
fait que je lui donne encore le
sein. Je ne sais pas. Cet été en tout cas,
ça fonctionnait assez bien avec Jean,
Christiane et Elfe, à chaque fois qu'on a
essayé, quand ils venaient passer
quelques jours à leur maison sur " la terre " .
J'espère que je ne vais pas
perdre mon nouveau don après. C'est une perspective
qui me fait peur... Par
égoïsme pur et par peur, je vais donc
probablement la nourrir au sein encore
plusieurs mois! Après, on verra... "
" Depuis qu'on est à Montréal, on habite
chez Jean. Tu devrais voir la relation privilégiée qui
s'est établie entre Emmanuelle et la
petite Elfe! Quand elles se sont touchées pour la
première fois, Elfe a d'abord
sursauté. La communication directement avec
Emmanuelle est tellement plus
nette que quand je lui servais de canal! C'est comme
rencontrer quelqu'un en
personne plutôt qu'au téléphone! Elle
a prestement retiré sa main, puis elle l'a
rapprochée timidement. Elle est restée
ébahie plusieurs secondes; les yeux
grands comme... comme des soucoupes, c'est bien simple!
Mais il fallait voir
l'expression rigolote qui lui est venue, quand Emmanuelle
a commencé à jouer
avec ses petits pieds en glougloutant! Maintenant elles
sont devenues
inséparables! Relation privilégiée
donc, entre Emmanuelle et toute la famille
Major en fait: Elfe, Christiane et même Jean ont
été littéralement séduits! "
" C'est toi Paul, qui me disait que l'évolution de
ses
rapports avec les autres te rappelait les premiers mois
après ton réveil à
l'Institut. tu me disais que, la première vague de
surprise passée, avec la
curiosité il se développait
spontanément une sorte de confiance très
spéciale.
Une " empathie infinie " , comme disait Glen, ton chaman.
"
" Bla, bla, bla. O.K. Paul! Tu as raison.
Décidément, je
suis vraiment incorrigible! Ah, il y a de ces jours, comme
ça, où je comprends
pourquoi vous me traitiez de bavarde à l'institut!
"
Claudine et Paul, qui se tiennent par la main, comme
toujours, se penchent sur le lit de Paule et lui donnent
à tour de rôle un long baiser
de retrouvailles. Puis ils s'assoient tous deux sur le
rebord de son lit et ils prennent
ensemble la main que leur tend Paule.
<> EN ROUTE
- " Décidément Paul, elle est vraiment au
bout du
monde, votre Terre! À chaque fois que je fais le
parcours, il me semble que
c'est un peu plus long! ... C'est encore loin? "
- " On devrait arriver dans... disons, à peu
près une
heure trente. Mais on va s'arrêter d'ici cinq
minutes pour manger. À
l'Annonciation, il y a un merveilleux petit restaurant,
qui sert de très bons
repas, pas trop chers et de l'excellent café. Jean
s'arrête toujours là, lorsqu'il
fait la route et je vais l'imiter. Je comprends
qu'Emmanuelle a bien besoin
qu'on la mette sur son petit pot au plus tôt, sinon
elle va finir par faire dans sa
couche et je sais qu'elle trouve ça très
désagréable et humiliant. Retiens-toi
encore un tout petit peu ma grande, ce ne sera pas long,
papa a bien besoin
de faire une petite halte lui-aussi. Je vais te faire
goûter tout ce que je vais
manger de bon, c'est promis! ! Tu vas voir comme c'est
agréable de bien
bouffer! Et, je suis sûr que ta gourmande de maman
va te communiquer avec
joie tout le plaisir qu'elle va avoir à s'empiffrer
elle aussi! Même que son lait va en être meilleur que
jamais! "
" Je suis crevé. Il faut dire que je n'ai pas
conduit
d'auto très souvent pendant tout le parcours
à partir de Montréal. Je faisais
habituellement le trajet en autobus, ou sur le pouce, ou
alors je montais avec
un autre associé de la Terre avec qui je partageais
généralement la conduite.
Comme célibataire, habitant une grande ville, j'ai
toujours préféré utiliser le
métro ou un taxi à Montréal et ne pas
m'embarrasser d'une auto, avec toutes
les complications que cela suppose en hiver... Je ne
voulais pas contribuer à
la pollution de la ville non plus. Donc, pour monter sur
la terre, la plupart du
temps je dormais dans l'autobus jusqu'à
Grand-Remous et quelqu'un venait
habituellement me chercher là, ou alors je faisais
le reste sur le pouce. "
" Mais depuis que je suis devenu... une famille,
demeurant à la campagne en plus, il est bien
évident qu'il nous fallait une
voiture! Elle n'est pas ce que je pourrais appeler " un
bolide " , mais pour le
moment je crois qu'elle fera l'affaire. Quand j'ai
serré la main du vendeur hier,
tu sais que je l'ai sondé, de l'intérieur.
Il n'a pas trop sursauté. Il a comme
pensé qu'il parlait tout seul dans sa tête ou
qu'il faisait simplement une espèce
de rêve éveillé. Il a donc
marché tout naturellement. En même temps, je lui ai
dit qu'il me fallait absolument une " bonne voiture " pas
trop chère, pour faire " l'achat du siècle " , il a
immédiatement visualisé celle-ci. Aussi, quand nous
sommes sortis dans son stationnement et qu'il m'a
montré ce petit " chameau
" , tout blanc, propre mais l'air de rien, en même
temps que trois autres
véhicules usagés, plus luxueux mais plus
dispendieux évidemment, je l'ai
reconnu tout de suite. La transaction conclue, quand je
lui ai serré la main de
nouveau avant de partir, j'ai su qu'il pensait vraiment
que je venais de faire une
affaire en or. "
" Bon, "Le Versant Nord, Fine Cuisine", nous y
voilà. "
Paul stationne la voiture devant le restaurant, puis il
prend
le petit pot d'Emmanuelle et le sac de couches propres sur
la banquette arrière
pendant que Claudine sort de l'auto en tenant la petite
dans ses bras.
" Hum... comme ça sent bon! Je vais aller tout de
suite à la toilette pour changer la couche d'Emmanuelle, avant
que ses écluses ne
craquent, la pauvre chérie! Commandes à
dîner pour moi pendant ce temps-là,
je suis affamée. Je me fie sur toi: tu connais mes
goûts aussi bien que si
c'étaient les tiens... Alors pour moi ce sera
quelque chose de rapide mais
copieux, avec une bonne soupe chaude pour commencer. Et
pour boire, pas
de café mais un grand verre de lait,
s'il-te-plaît! Merci, à tout de suite. "
<> UN GRAND, GRAND GARS
- " Bonjour Miche. "
- " Bonjour Paul. Comment ça va aujourd'hui? Le
voyage à Montréal s'est bien passé?
Alors, vous avez assez fêté en ville? "
- " Oh non. On a été bien sages. En fait on
a passé la
semaine avec une bonne amie qui vient d'accoucher. Alors
ni elle ni Claudine
ne pouvaient faire trop d'excès: tu sais ce que
c'est quand on allaite, alors je
leur ai donné le bon exemple. Pourquoi tu ris
Claudine? Oh j'ai bien bu
quelques petits verres de vin de temps en temps. Mais
c'était mon soporifique
à moi pour réussir à me rendormir la
nuit. Bref, une semaine avec beaucoup
de catinage et de changements de couches, quoi! Avec deux
jeunes enfants
qui se réveillent régulièrement pour
la tétée pendant la nuit, on a eut une
semaine de sommeil difficile. En plus, depuis que je suis
déménagé ici, j'ai
perdu l'habitude du bruit de la ville et ça me
prenait toujours une éternité pour
me rendormir! Mais ça ne fait rien, Je vais me
rattraper cette semaine! Ah oui
Miche, as-tu vu passer d'autre monde de la Terre cette
semaine? "
- " Juste le grand, grand gars de votre " gang " . Je ne
me souviens plus de son nom... Il est arrivé pas
longtemps après votre départ,
la semaine dernière. Il est passé encore ce
matin. Il m'a dit qu'il comptait
rester dans le coin encore un petit bout de temps. Du
moins c'est ce qu'il m'a
dit. "
- " Parfait, on va aller le voir demain. Merci et à
bientôt.
"
- " À bientôt et bonne année. "
Âgée d'environ 55 ans, Miche, de son vrai nom
Micheline,
est maintenant propriétaire du "dépanneur"
du village. Paul et les autres gens de la Terre vont souvent
s'approvisionner chez elle. Elle opère ce commerce depuis
quelques mois déjà. Avant d'en faire
l'acquisition, elle était institutrice pour les
enfants du village. L'hiver dernier, elle s'est
remariée. Or, le printemps suivant, son
mari, qui est biologiste de formation, a vu son contrat se
terminer sans être
renouvelé. Récession oblige. Micheline et
lui ont alors pensé acheter le dépanneur,
à vendre depuis deux ans déjà. De
cette façon, ils se trouveraient à lui créer un
emploi fiable même si toutes les compagnies et les
ministères s'entêtent à ne plus
engager personne.
Cette année, Micheline s'est pris un an de
congé
sabbatique. Elle peut donc aider son mari pour
redémarrer le commerce.
Heureusement, Micheline a toujours été une
excellente institutrice et tous ses
élèves l'adoraient. Heureusement, parce que
le dépanneur du village marchait alors
très peu et il avait fallu la popularité
exceptionnelle de Miche auprès des jeunes et
de tous ses anciens élèves pour relancer le
commerce. En effet, le coeur de Marie-Paul, l'ancienne
propriétaire, avait cessé d'y être quand elle
avait appris que son
mari souffrait de cancer généralisé.
Elle avait négligé son commerce et les ventes
avaient périclité.
Après avoir fait quelques achats, Paul et "ses
femmes",
comme aurait dit Jean, repartent pour son "Vaisseau
Spécial".
- " Dis-moi Paul, qui c'est " le grand, grand gars " de la
Terre? Est-ce que je le connais? "
- " Jacques. Jacques Dubé. Ça doit
être Jacques: avec
ses 6 pieds et 6 pouces, c'est sûrement lui le "
grand, grand gars " de la Terre.
Non, je ne penses pas que tu le connaisses: tu ne l'as
jamais rencontré et je
ne crois pas que l'occasion se soit
présentée pour que je t'en touche un mot...
La roulotte verte qu'on voit du bord du chemin du rang sur
la Terre, c'est à lui.
Ça fait juste quelques années qu'il est
devenu actionnaire de la Terre et depuis
ce temps-là, il est presque toujours parti! Un vrai
coup de vent! Maintenant,
par exemple, il revient tout juste d'un contrat de
coopérant en Afrique et déjà,
je suis certain qu'il va nous parler de repartir encore!
Mais il est très gentil, tu
verras. On pourrais aller chez lui pour l'inviter à
passer le jour de l'an avec
nous, comme ça vous pourriez faire connaissance. En
attendant, donnes-moi
la main, je vais te le présenter à ma
façon... Je revois son sourire narquois et
j'entends son rire sonore assez clairement dans ma
tête pour que tu puisses
le reconnaître dès que tu le rencontreras
pour vrai. "
<> JACQUES LE TÉMÉRAIRE
- " Qu'est-ce que je te disais, Claudine: il vient tout
juste d'arriver d'Afrique; on a à peine le temps de
l'inviter à prendre un petit
souper d'amitié, que déjà il parle le
plus sérieusement du monde de repartir au bout du monde! Un
vrai courant d'air. Et instable l'air, en plus! "
- " Allons Paul, cesses de râler!
Je suis ici pour au moins une ou deux semaines encore.
Après, dépendament
du résultat d'un téléphone, je
retourne à Montréal ou je reste ici quelque temps
encore pour profiter un peu de mon "home". Si je vais
à Montréal, ce sera: soit
pour y rester un an et étudier pour enfin
décrocher un diplôme; soit pour faire
mes derniers préparatifs et repartir comme
coopérant une fois de plus. Au lieu
de dire des anneries, finis de mamger ton falafel , si tu
veux que tonton
Jacques te serve un bon petit café! "
L'interlocuteur de Paul, un homme d'une quarantaine
d'années à la voix très grave mais
chaude, s'approche de la petite table oblongue
où sont attablés Claudine et son compagnon.
Grand de plus de deux mètres, il doit
marcher le dos légèrement vouté dans
cette section de la vieille cantine de chantier
qui lui sert de résidence sur la terre. En effet,
Jacques a acheté d'occasion cette
vieille roulotte deux ans auparavant, juste avant de
partir en Affrique et il n'a donc
pas eu l'occasion de la réaménager
convenablement en fonction de sa propre
taille, nettement supérieure à celles des
anciens propriétaires qui avaient encombré
une partie du pLacoët avec des compartiments divers
pour gagner de l'espace. Malgré le ton qu'il essaie de rendre
bourru, on voit bien à son sourire enjoué qu'il
est dans le fond "un grand tendre". Il s'assied à
côté d'eux après avoir rempli leur
trois tasses d'un café fumant qu'il vient de
prendre sur un petit poële au gaz trônant
sur un comptoir minuscule coincé entre
l'évier et le petit réfrigérateur. À le
voir
manilpuler du bout des doigts ses petites tasses espresso,
on pourrait facilement le prendre pour un adulte égaré
dans une maison de poupée.
- " OK, ça va, je n'insiste pas. Mais avant de
repartir, au moins racontes-nous un peu comment ça se passe
tes contrats de
coopérants. Qu'est-ce que tu faisais exactement en
Afrique à ton dernier
voyage? "
- " Je m'occupais principalement de l'aspect graphique
et visuel de diverses campagnes d'information nationales.
J'étais en fonction
en Ethiopie dans la province du Tigré. Je
n'étais pas le seul responsable, en
fait je travaillais toujours en collaboration avec Amadou,
un Africain que
j'avais la responsabilité d'entraîner et de
former. Au début, il me regardait plutôt aller, sans
rien faire, ni même poser de questions. Il n'osait pas je
crois. Peut-être que sa foi musulmane lui avait trop bien
appris à garder son rang...
Ou peut-être que mes 6 pieds et sept
l'impressionnaient... Je ne sais pas. De
toutes façons, je n'ai pas vraiment compris
pourquoi et Amadou ne m'en a
jamais parlé, alors je fabule simplement! Mais
heureusement j'ai quand même
réussi à le dégêner un peu,
assez vite. Une fois qu'il a commencé à se laisser
aller, les choses ont évolué assez vite. "
" Quand j'ai vu qu'il voulait bien prendre sa place et
commencer à dessiner lui-même pour
répondre aux commandes, j'ai décidé
de m'effacer un petit peu. On se rencontrait chaque matin
au bureau; on discutais ensemble du travail au menu de la
journée, des problèmes à
résoudre, des solutions possibles, puis je le
laissais généralement se charger
de la réalisation proprement dite; j'en ai
profité pour parcourir tout le pays de
fond en comble en jeep avec mon chevalet, mes couleurs et
un appareil-photo.
"
" J'ai constitué toute une banque d'images locales
et
régionales, bien classées et
répertoriées pour Amadou. Le soir même, ou
parfois après quelques jours, dépendamment
de la distance à laquelle je me
rendais, je regardais avec lui ce qu'on avait fait tous
les deux; on en discutais;
de son côté, il m'aidait à identifier
ce que j'avais vu; du mien j'évaluait le degré
de réussite de son travail; parfois, j'apportais
moi-même des modifications à
ses essais; la plupart du temps, c'était lui qui
s'en chargeait; je l'aidais à
terminer ce qu'on s'était fixé plus
tôt; à de rares occasions on se rendait
compte tous les deux que ça ne pouvait pas marcher,
alors on décidait de tout
recommencer à zéro. "
" Au début, il se faisait en fait plus de travail
effectif le
soir et la nuit ou la fin de semaine que durant le jour
pendant la semaine, mais
ça n'a pas duré longtemps: Amadou
était vraiment très doué finalement! Oh il avait
bien sûr encore tendance à se sentir très
insécure et ma tâche la plus
ardue, fut sans conteste celle de lui apprendre à
apprécier la qualité de son
travail sans se laisser dénigrer par des
supérieurs hiérarchiques qui, de
toutes façons, n'y connaissaient rien! Je crois que
je les ai tous surpris quand
j'ai commencé à discuter avec les bonzes de
l'administration et à rejeter
plusieurs remarques faites à l'endroit de son
travail. C'était rendu que même
son supérieur immédiat, monsieur Ali, avait
peur de moi, le " redoutable géant étranger " : j'avais
osé tourner en ridicule une de ses critiques
particulièrement oiseuses, donc j'étais
peut-être susceptible de
recommencer... devant témoins cette fois, sait-on
jamais ! Cette fois là, je ne
l'avais pas fait devant Amadou, ni devant aucun de ses
confrères, mais seul à seul avec lui, Ali, sinon il
m'en aurait sûrement voulu à mort! "
" Cette fois là donc, il avait compris que je ne
m'embarrassait pas de ma propre " réputation " ,
que je m'en sacrait en fait,
mais que je n'étais pas vraiment méchant,
puisque j'avais pris soin de faire
mes critiques en privé... Je lui ai
démontré en deux temps trois mouvements
que je pourrait facilement le tourner en tête de
Turc devant ses employés ou
même devant ses propres supérieurs s'il le
fallait... qu'Amadou travaillait très
bien, et que la qualité de son travail ne pouvait
qu'honorer son service à lui,
Ali... qu'Amadou et moi étions devenus de bons
amis... que j'étais toujours
prêt à défendre un ami accusé
injustement... et qu'enfin qu'Amadou et moi ne
demandions pas mieux que devenir SES amis à lui
également. À partir de ce
moment-là, le climat de travail dans notre service
est devenu particulièrement
serein et l'esprit de collaboration inter-équipe
exemplaire! M. Ali avait bien sûr
plus tendance que jamais à fuir ses
responsabilités, mais à part ça, tout allait
à merveille! "
- " Comme ça, tu as eu l'occasion de parcourir tout
le
pays; alors comment c'est? Désertique j'imagine? "
- " Oui, c'est très désertique. Mais
ça n'empêche pas
que tu rencontres du monde absolument n'importe où:
tu es au milieu de nulle
part, tu t'arrêtes après des heures et des
heures de route dans le désert sans
avoir rencontré âme qui vive, et ça ne
prend pas un quart d'heure que tu
t'aperçois qu'il y a une famille de campée
à quelques centaines de mètres à
peine; qu'un groupe de nomades est aussi à
portée de voix, etc... Où que tu ailles, tu peux
être à peu près certain de toujours pouvoir
trouver quelqu'un de
tout près! C'est ahurissant! Ce qui ne
m'empêchait pas de me sentir assez
seul quand même: la presque totalité des
habitants des campagnes ne
comprennent pas un traître mot de français ou
d'anglais. "
" Ah et puis quand je repense à toute la
misère que j'ai
eu l'occasion de voir, j'en ai encore des sueurs froides
et je sais qu'il faut
absolument que j'y retourne... "
- " Mais dis-moi, Jacques: d'après ce que les gens
te
disient et d'après ce que tu as pu voir dans tes
safaris-images, la misère, tu
crois qu'ils vont s'en sortir, ou si c'est
irrécupérable?"
Jacques s'est levé et tout en demeurant attentif
à la
question de Claudine, il s'est levé et va rajouter
une bûche bois sec dans le gros
poële à combustion lente qui occupe le centre
de la roulotte et dont la chaleur
bienfaisante réchauffe l'air froid du matin. Il
fourrage maintenant dans le grand
coffre fourre-tout qui lui servait de siège
l'instant d'avant.
- " J'avoue que je ne le sais pas vraiment. Par certain
côtés, tu as parfois l'impression de vivre au
Moyen-Age, ou dans l'Antiquité,
quand ce n'est pas la préhistoire! "
Le visage de Jacques s'éclaire d'un sourire quand
il met
enfin la main sur un gros album photos ficelé
serré parce que tout rondouillard à
force d'être plein. Il referme son coffre et se
rassied en démaillotant son trésor...
- " Regardez, j'ai plein de photos sans Âge dans mon
album. Des fois, par contre, et peut-être
précisément à cause de cet
environnement sec et sans vie, tu as quasiment la
sensation d'être sur une
autre planète et que tu pénètres dans
l'enceinte d'une base extra-terrestre du
vingt-et-unième siècle, tellement certains
méga-projets subventionnés par
l'Étranger sont impressionnants et construits dans
des endroits surprenants!
"
- " Ah oui?! Tu pourrais nous en décrire un pour
voir? "
- " Tenez. Par exemple, une fois que je m'étais
aventuré
seul en jeep dans une vallée assez encaisse et
plutôt désertique, en suivant
une route qui me semblait assez passante. Il faut dire que
là-bas, une route
passante c'est n'importe où quand il y a assez
d'ornières pour qu'on puisse
reconnaître un tracé... Je roulais donc dans
une vallée perdue à la recherche
d'un bon point de vue pour une photo, quand je
débouche tout à coup sur un
complexe industriel du genre énorme et
impressionnant. Je n'avais aucune
idée de ce que ça pouvait être.
Ça avait l'air d'être encore en construction. J'en
étais encore loin, alors d'où j'étais, ça
donnait une impression d'irréel
consommé... Des bâtiments aussi
énormes, au milieu du désert, c'était comme
une gigantesque usine et assez moderne qu'elle n'avait
même plus besoin de
main d'oeuvre! J'ai pris quelques photos, sans m'approcher
beaucoup, parce
qu'il était déjà tard et que je ne
voulais pas être pris dans le désert par la
noirceur. Il faut dire aussi que ma jeep marchait assez
bien, mais que ses
circuits électriques étaient plutôt
foireux... C'était une jeep pour les
promenades " de jour " , pas les explorations de nuit!
Mais, attendez, j'ai les
photos ici, à la dernière page de mon album,
regardez. "
...
- " Spécial! "
- " Et est-ce que tu as su par la suite ce que
c'était? "
- " Oh oui, mais ça m'a pris quand même un
peu de
temps: Amadou ne connaissait pas l'endroit, Ali non plus
et personne d'autre
au bureau en fait! Finalement, grâce à son
frère, qui était bien placé dans un
quelconque service du Ministère de
l'Intérieur, Ali a pu me fournir quelques
explications, concernant " mon complexe lunaire " .
D'après ce que j'ai su, ce
serait un des éléments fondamentaux de la
stratégie de développement de
l'agriculture. L'argent viendrait de riches pays arabes
producteurs de pétrole.
On construit là deux usines: l'une produira des
perturbations importantes des
différentes couches de l'atmosphère en
projetant loin dans les airs divers sels
choisis pour, espère-t-on, provoquer la pluie. De
loin, le bidule ressemble à un gigantesque canon pointé
vers le ciel. En même temps, on construit à
côté
une usine pour la production des engrais qui deviendront
nécessaires si la
stratégie de pluie provoquée fonctionne. Je
ne sais pas si ça va vraiment
marcher, mais si c'est le cas, ça promet! "
" Mais au fait, tu me fais parler, tu me fais parler et
toi
tu ne m'a pas encore présenté ni ta blonde,
ni ta fille, mon espèce de sauvage
de Paul. Ah et puis parles-moi aussi un peu de toi: il
parait que tu relèves d'un
sombre accident de moto. C'est la femme du
dépanneur au village qui m'a
raconté ça. Oublies ta pudeur du cameraman
qui n'ose pas se montrer! C'était
plutôt vague son histoire, sinon un peu
mystérieux... Tu prépares le monde
pour un autre de tes projets de film
échevelés, j'imagines? Allons, déballes
ton sac Paul et contes-moi tout toi-même! "
- " Tu essaies de changer de sujet, hein. OK, OK... Tu
veux que je te racontes tout, n'est-ce pas? "
- " J'y tiens mordicus! "
- " Soit. Vous l'aurez-voulu monsieur Jacques le
téméraire! Mais attention, quand j'aurai
fini de raconter mon histoire, le monde
ne vous semblera jamais plus le même! Je sais que
ça va te paraître
absolument invraisemblable Jacques, mais je suis certain
que Claudine pourra
corroborer mes dires si tu veux. Et en plus je pourrai te
faire une petite
démonstration fort convaincante si tu doutes
toujours. À dire vrai, je ne savais
pas par où commencer mais à bien y penser,
je devrais peut-être commencer
précisément par là, tu ne crois pas
Claudine? Bon OK, cales-toi bien dans ton
fauteuil mon coco et donnes- moi gentiment la main... "
<> BANDIT
Ce matin-là, Claudine patauge à quatre
pattes dans la neige, une petite
Emmanuelle morte de rire accrochée sur son dos.
À quelques mètres de là, Paul
achève de corder le bois de chauffage qu'il vient
de fendre. Soudain, ils sont tirés de leurs occupations
matinales par l'arrive inopinée d'un véhicule
automobile qui
s'approche laborieusement du "shack" de Paul.
- " Tiens, on a de la visite. Un petit pick-up rouge, tu
sais qui c'est Paul? "
- " Je pense que c'est Jean-Louis, le chef des pompiers
volontaires. Ah, mais il n'est pas tout seul. Il y a un gros chien
dans la boîte de son camion. Je vais aller
voir ce qu'il veut. "
Jean-Louis Lavigne, leur visiteur est un vieux
garçon bien connu du village. Il est implique dans toutes
sortes d'activités sociales de la paroisse: soit comme chef
des pompiers volontaires, ou comme président du
club Optimiste local, ou alors
comme grand organisateur de danses sociales pour le club
de l'âge d'or, les
adolescents, les célibataires à marier, les
autres... enfin n'importe qui. Ancien
motard plutôt mal vu lorsqu'il était jeune,
il avait quitté le village à dix-sept ans pour
aller vivre sa vie en ville. Il s'était alors joint
à une bande de motards plutôt
coriaces, les Paradise Devils, dont les membres pilotaient
diverses activités plus ou
moins illégales. Pendant plusieurs années,
il avait alors eu l'occasion de voyager,
voir du pays, connaître beaucoup de monde, vivre
intensément quoi! Très
intensément. Au cours d'un de ses périples
d'est en ouest et du nord au sud, ou
bien vice-versa... il s'était retrouvé
implique dans une histoire de trafic de drogue. Il est
arrêté le jour de son vingt-cinquième
anniversaire, près de la frontière US,
avec en sa possession une bonne quantité de
hachisch." Une quantité suffisante
pour faire du trafic! ", avait dit le juge.
Condamné à cinq ans de prison, il n'en avait
purgé que deux et avait été
libéré avant terme, pour bonne conduite.
Depuis, il est revenu au village, s'est marié et
est devenu père de deux enfants.
Puis il a fini par divorcer de sa femme et éduque
maintenant son fils tout seul, sa
femme ayant gardé leur fille aînée. il
a beaucoup vieilli depuis et on peut dire qu'il
s'est presque complètement assagi: Presque, parce
que, bon an mal an, il réussit
quand même toujours à se dégoter une
moto à rafistoler pendant l'été. Et bien
sûr,
qui dit réparations de moto dit tests de moto... Il
s'agit généralement d'une moto
de plus petite taille que son ancienne Harley, revendue
depuis longtemps, mais
toujours assez grosse tout de même pour avoir le
goût de la pousser à fond pour
voir ce qu'elle a dans le ventre! et... se prendre une
fouille méchante presqu'à
chaque été! Il sait depuis longtemps qu'il
devrait y renoncer, mais la fièvre de la
moto est toujours la plus forte. Aussi, au fil des
années, des chutes, des sessions de thérapie et de
l'accumulation de petites incapacités qui s'en suivent
toujours, il a fini par être aussi raide et perclus qu'un
vieillard, quoiqu'âgé de quarantaine cinq
ans à peine. Sa dernière fouille par exemple
lui a "mangé" si cruellement la peau
des mains et des avant bras lorsque sa longue glissade sur
l'asphalte s'était
prolongée sur près de cent mètres,
qu'il préfère maintenant porter une paire de
gants protecteurs quasi en permanence pour protéger
sa nouvelle peau
hypersensible.
- " Aie, le monde! Laissez-moi vous présenter mon
ami " Bandit " . Il vient
quant on l'appelle " Bandit " , mais j'imagine que vous
pouvez changer son nom si vous voulez. Et puis, ne vous en faites pas
avec son nom, vous verrez,
il est très gentil. Il appartenait à Marc
Comte. Ça fait à peu près un an et demie
que Marc l'a amené au village. Je pense qu'avec une
job de bûcheron, son
maître était pas souvent là pour le
nourrir: ça fait que Bandit mangeait pas
tous les jours... Comme c'est quand même un assez
gros chien, il réussissait
souvent à se sauver en cassant sa chaîne pour
courir les poubelles; alors les
voisins ont souvent porté plainte... M. le maire a
averti Marc qu'il ne pourra
pas le garder quand il va emménager dans son H.L.M.
Alors si vous voulez
toujours un chien, il est à vous: Marc se marie
dimanche et il va déménager dans le H.LM. Municipal
avec sa femme, ça fait qu'il cherche à divorcer de son
chien... "
" Comme c'est moi qui ai la job de m'occuper des chiens
errants dans le
village, il va falloir que je le gaze si personne n'en
veut. Trucider des animaux, même " sans douleur " , j'aime pas
ça plus qu'y faut... Ça fait que... Comme il y a un
mois vous m'aviez demandé de vous trouver un chien... Si
ça vous
intéresse toujours, vous pouvez le garder cet
après-midi. Ok? Comme ça,
vous pourrez faire connaissance. Je dois repasser dans le
rang vers cinq
heures. J'arrêterai en passant. Si vous changez
d'idée, je pourrai le reprendre
à ce moment-là. Ok? "
- " Ça marche. Merci Jean-Louis. Il est bien beau
avec ses grands yeux
tristes. Et puis, avec le masque noir qui est
dessiné autour de ses yeux, c'est
vrai qu'il ressemble à un bandit! Tu peux nous le
laisser, on va s'en occuper.
On doit rester ici toute la journée de toutes
façons, y a pas de problème.
Emmanuelle a bien hâte de toucher enfin à "
son " chien. Depuis le temps
qu'elle l'attend: un mois ça fait tout de
même une bonne partie de sa vie! J'ai
bien hâte de voir comment elle et ton " Bandit "
vont s'entendre! Mais au fait,
qu'est ce que c'est comme race de chien? "
- " Un cocktail de berger allemand et de doberman. "
- " C'est un mâle? "
- " Oui, c'est bien ça que vous m'aviez
demandé? Il a sûrement déjà
quelques rejetons dans la paroisse ou en route, parce que
c'était un tombeur
de toutes les petites chiennes du village. Comme je vous
le disais: il se
sauvait souvent, et dans ce temps-là, inutile de
vous dire qu'il ne s'intéressait
pas qu'au lunch et aux poubelles... "
- " Et, quel âge il a? "
- " Oh, à peu près deux ans, je pense. "
- " D'oß il vient? Comment est-ce qu'il a
été élevé? "
- " En fait, c'est le père de Marc qui le lui avait
donné. Son père reste sur
une ferme dans le rang trois. Bandit est venu au monde
là, dans la grange. Il a passé les 6 premiers mois de
sa vie libre autour de la maison. Il a donc eu
l'occasion de s'habituer à côtoyer d'autres
animaux domestiques sans les
attaquer. Puis, quand Marc a pris son petit appartement au
village, Bandit est
venu avec lui. C'était un bien petit appartement,
mais avec un accès sur la
cour. Bandit y avait une niche isolée et il vivait
dehors toute l'année. Il a le poil
plutôt ras mais très dense. Il n'est pas
agressif pour deux sous: les enfants du
village venaient régulièrement jouer avec
lui et même quand ils le martyrisaient de toutes sortes de
façons, tout ce que Bandit faisait c'était de
japper, japper, quelques fois grogner quand ils lui
faisaient trop mal, sinon
japper et re-japper! évidemment, les voisins
n'aimaient pas trop ça... Comme
je vous le disais en arrivant tantôt, son
maître Marc se marie dimanche et il
déménage au H.L.M. cette semaine. M. Comte
père ne veut pas reprendre de
chien, alors Bandit devient orphelin, si je puis dire...
Ça fait que je vous l'ai
amené... Je vous le laisse: faites connaissance...
Salut, et pis, à tantôt le
monde! "
- " Ok. Merci Jean-Louis. Salut. ¸A plus tard. "
" Bandit! Bandit! Viens mon beau Bandit. Sautes, sautes!
Bravo... Ça c'est
un bon chien. C'est ça, viens ici! Bandit! Viens
sentir et lécher la main au
monsieur. Approche Bandit! Je ne te mangerai pas. Viens,
qu'on fasse
connaissance... Bandit, viens mon chien! "
<> UNE PETITE PLACE
Comme une tache blanche au milieu de l'incendie du
feuillage automnal, une camionnette louée
était stationnée devant la maison de
Jean. Celui-ci s'affaire à la décharger. Une
chaîne humaine, constituée de
Christiane, Marie-Elfe, Claudine et Paule en relaye tout
le contenu à Paul dans le
sous-sol du "château" de son ami.
... ... ...
- " Tu vois, je pensais installer le centre de la table
anti-vibrations juste ici ... le laser principal, là, à
côté du sismographe ... et sur
les étagères le long du mur là-bas,
je placerai tous les autres accessoires...
Qu'est-ce que t'en penses Jean? "
- " Parfait. Il faudra aussi s'assurer que la porte de
cette pièce est absolument et totalement
imperméable à la lumière, parce
qu'avec des expositions de plusieurs heures en
perspective, on ne peut se
permettre aucune pollution lumineuse, quelle qu'elle soit!
"
" Demain on commence l'installation de tout le bazar.
Après tout, si tu veux lancer les " Hologrammes du
Mutant " avant Noël, il n'y
a pas de temps à perdre, surtout que tu ne connais
pas vraiment ça et qu'il va
te falloir apprendre sur le tas, sans aucun guide pour
t'aider! "
" Moi, il faut que je retourne à Montréal
dans trois
jours. J'ai un gros contrat de son sur un long
métrage qui m'attend. Ça promet
d'être très payant, mais ça ne se
reporte pas! Surtout que si ça va bien, je vais
peut-être travailler aussi pour l'enregistrement de la
série télé qui doit suivre.
Et ça mon vieux, ça fait beaucoup de jours
de tournage! "
" De toutes façons, en attendant, ma maison c'est
ta
maison. Je ne penses pas y revenir avant un bon bout de
temps, alors tu t'y
installes avec ta famille tout le temps que tu voudras. "
Pendant les jours suivants, Paul et Jean s'échinent
donc à assembler les divers éléments de la
massive table anti-vibration essentielle à la
réalisation de leur projet d'holographie: les
chambres à air, les planches,
contreplaqués, madriers et les lourds parpaings de
béton, etc... Par la suite Paul
finalisera seul les détails de l'installation.
(.. ... ...)
- " Et puis? Paule: ta rencontre avec Monsieur Denis
Boucher, le directeur de l'hôpital, comment
ça s'est passé? Racontes-moi
tout! "
- " Impec, ma fille. Impec! Absolument impeccable
quoi! Il m'a dit qu'il était tout à fait
ravi à l'idée de voir apparaître une nouvelle
clinique, privée, de physiothérapie en
Haute-Gatineau; que oui, il y avait
sûrement un besoin criant pour des services comme
ceux qu'on veut offrir; et, enfin, que oui il allait être
enchanté de nous refiler des clients, surtout si on accepte
d'être affiliées à son hôpital ou au CLSC,
parce que dans ce cas là, on ne sera pas obligées
d'imposer de frais à nos clients: ils pourront nous
régler avec leur carte d'assurance-maladie!
C'est-tu pas merveilleux? J'ai
aussi fait le tour du quartier autour de l'hôpital
et je pense que j'ai trouvé une
maison à louer pas trop cher. Elle est tout
près de l'hôpital; alors j'ai pensé que je
pourrais la louer pour me loger, moi et René. Son sous-sol est
fini et on
pourrait facilement y installer notre clinique. Ah et puis
au fait: le directeur de
l'hôpital m'a dit aussi qu'il ne veut rien savoir de
se mêler de la façon dont on
va administrer notre clinique: il en a déjà
plein les bras avec son hôpital! Je te donnerai plus de
détails tout à l'heure si tu veux. Pour tout de suite,
je meurt
d'impatience d'aller me laver pour me débarrasser
de toute cette croûte de
rimmel, fonds de teint, fards de tout acabit,
déodorants et autres cosmétiques - " relations
publiques " obligent - dont j'ai dû m'affubler ce matin! "
- " OK. À tantôt.
Encore toute transie et les cheveux tout mouillés
par l'averse copieuse qui l'a
surprise à sa sortie de l'hôpital, c'est une
grande Paule toute fébrile et grelottante
qui lance son sac et son long manteau de daim sur la
patère de l'entrée.
Impatiemment elle se hâte vers la grande salle de
bain se