L’élection
présidentielle
de 2007 s’annonce-t-elle d’une importance historique comparable
à celle de
1981 ? Les socialistes qui défendent cette
idée,
comme François Hollande
en août 2006, s’illusionnent peut-être sur son
sens.
Pariant sur le rejet d’une
droite sortante et la crainte qu’inspire Nicolas Sarkozy, ils
anticipent une
reconquête de l’Elysée perdu il y a douze ans.
L’optimisme
du PS est fondé sur
une simple observation statistique. Depuis vingt-cinq
années,
l’électorat
désavoue systématiquement le camp au pouvoir
à
chaque élection décisive –
présidentielle ou législative (hors scrutin
joué
dans la foulée de la
compétition élyséenne). La France a
ainsi
changé de couleur politique en 1981,
1986, 1988, 1993, 1997 et 2002. La seule exception à cette
loi
des alternances
systématiques est représentée par le
scrutin
présidentiel de 1995. Mais elle
n’en est pas vraiment une si l’on songe que Jacques Chirac incarnait
alors une
forme d’alternative sociale au conservatisme du Premier ministre
sortant
Edouard Balladur.
L’histoire n’est pourtant
pas condamnée à se répéter
éternellement. Le 10 mai 1981 avait justement
enterré la loi des séries voulant que la droite
soit
régulièrement reconduite
au pouvoir depuis plus de vingt ans. Le 6 mai 2007 pourrait marquer une
rupture
avec la règle de l’essuie-glace – un coup à
droite, coup
à gauche. Si Nicolas
Sarkozy l’emportait, ce serait la première fois depuis un
quart
de siècle que
la France confirmerait, et même accentuerait, un vote de
droite
antérieur.
C’est tout de même un ministre sortant, et non le moindre,
qui
serait promu à
l’Elysée. Et s’il s’est démarqué de
Jacques
Chirac, président à bout de
souffle, c’est en le contestant sur sa droite. Un succès
sarkozien annoncerait
une « grande alternance »,
l’électorat
ayant donné un deuxième coup
de barre à droite après celui de 2002. Cette
double
victoire briserait la
malédiction pesant sur des gouvernants persuadés
d’être fatalement promis à un
désaveu dans les urnes à la prochaine
échéance.
La droite en tirerait une
rare position de force. Elle se sentirait plus libre que jamais de
mettre en
application une politique conforme à ses vues. Sous la
présidence de Sarkozy,
la droite française aurait une chance historique de
remodeler la
société selon
les normes de la mondialisation libérale. Elle serait
d’autant
plus tentée de
pousser son avantage que la gauche serait hors jeu. Sonnée
d’avoir été défaite
dans une bataille qu’elle abordait avec une naïve confiance,
elle
ne pourrait
plus éviter les tourments de profondes remises en question.
Le
choc du 21 avril
reviendrait en boomerang.
L’extraordinaire
popularité de Ségolène Royal
résistera-t-elle aux dures réalités du
combat
politique ? La gauche ne part pas, dans cette
compétition,
avec l’avantage
qui lui est souvent attribué. Les sondages d’intentions de
vote,
qui
traduisaient à la fin de l’année 2006, un
équilibre presque parfait entre Royal
et Sarkozy, ne disent pas tout. Les équilibres
idéologiques de la société
française penchent plutôt à droite. Le
climat de
peur et de défiance sociales
n’est pas générateur de progressisme. La droite
peut,
plus naturellement que la
gauche, profiter de la forte demande d’ordre et de protection. La
candidate
socialiste inscrit certes, elle aussi, sa campagne dans ce registre.
Mais elle
est contrainte de bousculer son propre camp. Le champion de l’UMP sera
plus
aisément porté par les réflexes
conservateurs de
l’opinion. Simultanément, il
cherchera à capitaliser à son profit le
mécontentement ambiant en promettant
une « rupture ».
Arrachement, brisement,
brouille, cassage, déchirure, désaccord,
désunion
destruction, dispute,
division, fracture : le moins qu’on puisse dire est que le mot
« rupture » renvoie à
des termes peu
valorisants[1].
C’est pourtant celui que Sarkozy a choisi comme thème
fétiche lors de sa
précampagne. Le président de l’UMP l’a
employé,
pour la première fois, devant
l’université d’été de sa formation en
septembre
2005. « Je me souviens
parfaitement de la tête consternée de nombre de
mes amis
et de certains de mes
conseillers lorsque j’ai commencé à
évoquer ce
thème », raconte-t-il[2].
Sarkozy a longtemps ignoré les conseils de prudence de ceux
qui
le dissuadaient
d’employer un vocabulaire violent ou anxiogène. Car la
« rupture »
lui a permis d’envoyer plusieurs signaux à
l’électorat.
La première
fonction du
vocable est de marquer sa différence avec Jacques Chirac et
ceux
qui
l’entourent. Sarkozy a l’intuition qu’il ne peut être
élu
dans la continuité du
président sortant. Le slogan de la
« rupture » est
destiné à prendre
appui sur le désir de nouveauté.
L’état d’esprit
public est assez ambiguë. D’un
côté, l’opinion se méfie des promesses
de
bouleversement. Seulement 25% des
Français souhaitent que le prochain président de
la
République « instaure
une rupture avec le fonctionnement actuel de la
société
française », 61%
préférant qu’il
l’« aménage »[3].
Et pourtant, selon la même enquête, l’opinion est
séduite par ceux qui font
miroiter un changement profond. Les deux personnalités qui
leur
semblent le
mieux incarner cette fameuse rupture ne sont autres que Nicolas Sarkozy
puis
Ségolène Royal, Jean-Marie Le Pen n’arrivant
qu’en
troisième position.
Quel sens précis
Sarkozy
donne-t-il à sa rupture ? Sur ce point, le candidat
de
droite a beaucoup
varié. La rupture promise a d’abord reçu un
contenu assez
clairement libéral.
Il s’agissait d’en finir avec les rigidités et les
archaïsmes d’un
« modèle social
français »
impitoyablement brocardé. Mais le puissant
mouvement de protestation anti-CPE du printemps 2006 a
confirmé
la persistance
des réactions anti-libérales d’une large partie
de
l’opinion. La percée de
Ségolène Royal, se posant en protectrice des
Français face aux risques en tous
genres, a également conduit le candidat de droite
à une
forme de recentrage.
La rupture
est devenue une
simple « rupture
avec la méthode » politique
antérieure.
Sarkozy a même astucieusement
tenté d’enrôler le général
de Gaulle sous sa
bannière. « Homme de toutes
les ruptures », le fondateur de la Vème
République « a toujours
refusé la continuité, les conformismes,
l'habitude, les
situations
acquises », proclame le président de
l'UMP le jour du
36eme anniversaire
de sa mort[4].
Se prévalant d’un pragmatisme gaullien, Sarkozy
présente
le changement
d’inspiration libérale qu’il préconise comme
l’indispensable adaptation de la
France à la modernité.
Un pas de
plus dans
l’adoucissement du vocabulaire
sarkozien a été franchi lorsque le candidat s’est
déclaré au nom de la
« rupture tranquille »[5].
Ces glissements de sens sont révélateurs de la
contrainte
stratégique qui pèse
sur la droite. Elle sait devoir ruser avec une opinion loin
d’être convertie
aux mérites de la purge libérale.
« Si le
débat se concentre entre
libéralisme et antilibéralisme, on a
perdu »,
confesse Patrick Devedjian[6].
Le candidat de l’UMP est parfaitement conscient de la
nécessité de déplacer les
enjeux. Au cours de l’année 2006, il a
négocié un
virage social et national qui
en a étonné plus d’un.
Le patron de l’UMP aime
surprendre son monde. Pas question pour lui de se laisser enfermer dans
une
caricature droitière. A partir du printemps 2006, Sarkozy
s’est
employé à
corriger son image par une série de discours
destinés
à frapper les esprits.
L’opération commence à Douai le 27 mars. Le
candidat de
l’UMP proclame toujours
« l’échec de notre modèle
social », mais
il rode une nouvelle
argumentation : « C’est par le changement
que les
Français
obtiendront la sécurité contre les
risques de notre
temps ». Sarkozy tente
audacieusement de mettre la rupture au service de la
protection :
« C’est le changement qui nous protégera,
c’est
l’immobilisme qui est
destructeur ».
Le candidat
de droite reprend,
avec un vocabulaire
étonnamment proche, des analyses formulées un an
auparavant par le secrétaire
général de la CFDT, Jacques
Chérèque :
« Dans les sociétés et les
économies modernes, c’est-à-dire ouvertes, c’est
l’immobilisme qui tue. Si nous
voulons sécuriser l’avenir, il faut nous remettre en
mouvement »[7].
Pour faire bonne mesure, Sarkozy propose, dans le même
discours,
d’instituer
une « sécurité sociale
professionnelle », s’inspirant d’une vieille
idée de la CGT. A une époque où les
socialistes
n’écoutent guère les syndicats
de salariés, le président de l’UMP
réussit le tour
de force de leur emprunter
certaines de leurs analyses. « Nous avons besoin
d’un Etat
fort et
légitime pour conduire le changement »,
affirme-t-il
encore pour mieux
démentir sa réputation de libéral
partisan d’un
Etat réduit à ses fonctions
régaliennes.
Le nouveau
Sarkozy frappe un
second coup, à Nîmes,
le 9 mai 2006. Quelques temps après avoir
rencontré
l’écrivain Max Gallo, il
prononce un véritable hymne à la France et
proclame la
« fierté d’être
français »[8].
La petite
musique nationale est ensuite complétée par le
discours
d’Agen du 22 juin qui a
tant peiné les esprits libéraux de l’UMP. Cette
fois-ci
inspiré par l’ancien
séguiniste Henri Guaino, Sarkozy ne se contente pas de
vanter
« l’identité
française ». Il met en cause les
« politiques de monnaie forte et de
surévaluation du change qui profitent à la rente
et
pénalisent
l’activité ». Sarkozy propose un
changement du statut
et des objectifs de
la Banque centrale européenne. Souhaitant
« l’augmentation du pouvoir
d’achat », le candidat de droite stigmatise
« le
patron voyou qui
déménage son usine la nuit ».
L’habit de
campagne du candidat
de l’UMP se pare
enfin d’une défense et illustration de la
République, le
12 octobre 2006, à
Périgueux. Au nom de la
« nation »,
Sarkozy fustige le
« communautarisme ».
A l’étonnement de son auditoire, il prend la
défense des
fonctionnaires qu’il
serait « injuste » de faire
passer
« pour des
privilégiés ».
Emporté par son
volontarisme, le candidat lance l’idée de
« droits nouveaux » que les
citoyens pourraient
faire valoir
« devant les tribunaux » face aux
pouvoirs
publics : droit à
l’hébergement, droit de faire garder ses enfants, droit
à
la prise en charge de
la dépendance des personnes âgées. On
est loin de
l’ultra-libéralisme…
La nouvelle
tonalité de
la prose sarkozienne a
donné du fil à retordre aux rédacteurs
du projet
de l’UMP. Il leur a fallu
trouver un point d’équilibre entre les orientations
libérales et les prudences
sociales. Le texte du « contrat de
législature
2007-2012 » adopté le
16 novembre est ainsi moins audacieux que certains discours
antérieurs du
président de l’UMP. La « règle
du
non-remplacement d’au moins un
fonctionnaire sur deux qui part à la
retraite »,
autrefois brandie par
Sarkozy[9],
a disparu. La volonté de réduire l’endettement
public a
eu raison de tout
engagement sur une baisse des impôts directs. L’ISF
(impôt
de solidarité sur la
fortune) est simplement promis à un toilettage avec
l’exonération envisagée de
tout ou partie de la résidence principale. Contrairement
à ce qu’auraient
souhaité les libéraux de l’UMP, la
durée
légale du travail n’est pas modifiée.
Les
villepinistes ont eu beau
jeu de se moquer de
ces frilosités. « Pourquoi
inquiéter par la
rupture, si c'est pour rompre
si peu », s’est demandé le
député
Hervé Mariton[10].
Il n’est pas interdit d’être habiles, répliquent
en
quelque sorte les
sarkoziens. « C'est un compromis entre
l'interventionnisme
et le
libéralisme qui ne me pose aucun
problème »,
plaide Patrick Devedjian. Le
député UMP ajoute en souriant que
« le
libéralisme est un
humanisme ».
L’art du
compromis a pris
l’allure d’un exercice
d’acrobatie lorsque le candidat a tenté de
préciser sa
vision de la
mondialisation, le 9 novembre 2006, à Saint-Etienne. Le
projet
de discours très
critique rédigé par Guaino fut jugé
« trop catastrophiste » par
Claude Guéant, le sage directeur de cabinet du ministre de
l’Intérieur[11].
Résultat, Sarkozy tente de marier l’eau et le feu. Il
célèbre la mondialisation
comme un « mouvement incontournable, puissant,
définitif, d’ouverture et
d’interdépendance des économies et des
sociétés à l’échelle de
l’humanité
toute
entière »[12].
En même
temps, se refusant à « toute
présentation
idyllique de la
mondialisation » il insiste sur son
cortège d’effets
négatifs :
progression de la précarité,
dégradation des
conditions de travail, creusement
des inégalités et montée de la
violence,
« dumping économique, social,
environnemental et monétaire
effréné ».
Les
faiblesses sociales de
Sarkozy n’ont pas été du
goût de l’aile la plus libérale de la
majorité.
Alain Madelin a démoli le
projet de l’UMP : « La fiscalité
écologique, les droits opposables,
la préférence communautaire, ce sont, dit-il, des
plaisanteries de garçon de
bains. Je n'ai rien vu sur la réforme fiscale, rien sur le
code
du travail.
Tout est basé sur la peur de l'immigration et de la
mondialisation »[13].
L’ancien chef de file des libéraux français ne
reconnaît plus l’homme avec qui
il avait fait équipe dans la campagne européenne
de 1999.
« J'ai connu un
Sarkozy libéral, c'était il y a vingt
ans »,
lâche-t-il avec une bonne
dose d’exagération.
Edouard
Balladur fut, lui aussi,
irrité par les
écarts de son disciple. L’ancien premier ministre n’a pas
apprécié la critique
des politiques monétaires développée
à Agen
par Sarkozy. « Laissons donc
"l'autre politique" au vestiaire des idées
mortes »,
a-t-il
sermonné dans une tribune du
« Monde »[14].
Et Balladur d’inviter fermement son ancien porte-parole à ne
pas
perdre de vue
le cap libéral. Au lieu de vouloir desserrer des contraintes
extérieures, il
faudrait plutôt être capable de
« réformer l'Etat, de diminuer les
dépenses collectives et les excès de la
redistribution,
de récompenser le
mérite, ce qui suppose d'abaisser les
prélèvements
publics et de pousser à
l'augmentation des revenus directs, de réformer le
marché
du travail pour le
rendre plus souple, de développer la rapidité de
nos
capacités de réaction dans
la compétition mondiale, de réformer notre
système
de santé, d'améliorer les
résultats de nos universités en leur donnant
l'autonomie ». Tout un programme.
Balladur espère toujours que Sarkozy le fera sien.
Surmontant
son irritation,
l’ancien candidat à la présidence de la
République
l’a depuis assuré de son
soutien au nom de la « rupture »
et du
« libéralisme
populaire »[15].
Balladur se
trompe-t-il plus que
Madelin ?
Rien n’est moins sûr. La prose
« social-nationale » de Sarkozy
ne
l’empêche pas de maintenir l’essentiel de ses orientations.
Il
s’agit plus
d’une inflexion de discours que d’un véritable virage
politique.
Le candidat de
l’UMP ne retranche pas grand chose à ses propositions. Il
les
complète par une
présentation plus attrayante. Les envolées
« sociales » de Sarkozy ne
lui interdisent pas de continuer à pester contre
l’assistanat et
l’égalitarisme
en répétant sans se lasser que l’essentiel est de
« travailler plus pour
gagner plus ».
Le candidat
de droite n’a pas
remisé au placard les
principales mesures d’inspiration libérale qu’il a
égrenées au cours de la
précampagne. Il souhaite toujours exonérer de
charges
sociales les heures
supplémentaires, aller vers un contrat de travail unique,
supprimer la carte
scolaire ou encore abolir les droits de successions pour la
quasi-totalité des
patrimoines. Toute sa philosophie tient en une phrase :
« L’argent
n’est que la récompense légitime d’un
surcroît de
travail ou d’une prise de
risques »[16].
Parions
qu’une fois le terrain dégagé dans son camp,
Sarkozy
saura retrouver une
cohérence idéologique plus facilement que Royal.
La
candidate socialiste risque
d’être tiraillée par des influences et des
aspirations
contradictoires. Mieux
assuré de ses fondamentaux que sa rivale de gauche, le
candidat
de l’UMP pourra
s’autoriser quelques incursions réfléchies et
calculées sur le terrain de
l’adversaire.
La plasticité du
discours
sarkozien lui a valu d’être comparé de
manière
insistante à Jacques Chirac. A
part Max Gallo, bien peu de gens prennent au sérieux la
posture
gaullienne du
candidat de l’UMP. Ne copierait-il pas plutôt l’actuel
président de la
République ? Après tout, celui-ci avait
déjà expérimenté le grand
écart
entre libéralisme et gaullisme au cours de sa campagne de
1995.
Le candidat
Chirac était, à l’époque,
épaulé par
l’improbable duo formé par Alain Madelin
et Philippe Séguin. Il savait faire pleurer dans les
chaumières en dissertant
sur la « fracture sociale » tout
en promettant
une baisse de 33% de
l’impôt sur le revenu…
Le Chirac de 1995 et le
Sarkozy de 2007 ont au moins un point en commun : l’habillage
progressiste
du propos ne doit pas masquer son contenu droitier. L’actuel
président n’a pas
attendu un an après son élection pour se ranger
à
l’orthodoxie économique
prônée par Alain Juppé. La
vérité du
candidat de l’UMP est certainement plus
proche des convictions d’Hervé Novelli que des
rêveries
d’Henri Guaino. Ses
envolées nationales et sociales ont une dimension tactique
évidente. Sarkozy
sait qu’il ne peut être élu en étant
ouvertement un
candidat libéral et
atlantiste. Le risque existe puisque, pour 49% des Français,
il
est considéré
comme « plutôt un
libéral »,
seulement 17% le jugeant plutôt
« gaulliste »[17].
Confronté
à la
stratégie de la triangulation
adoptée par Royal, il cherche lui aussi à
s’emparer de
certains thèmes du camp
opposé. Le jeu politico-médiatique impose
d’être
là où on ne vous attend pas.
L’inflexion paragaulliste du discours sarkozien a eu enfin pour
objectif de
rendre plus difficile l’émergence de candidatures
alternatives
à la sienne au
sein même de la majorité.
Il serait
toutefois aventureux
de considérer
Sarkozy comme un pur opportuniste. Comme Chirac, celui-ci sait
pratiquer la
trahison et jouer de trompeuses apparences. Mais ces ressemblances ne
doivent
pas masquer plusieurs différences majeures entre les deux
hommes. Chirac,
souligne Sarkozy, « rechigne depuis longtemps
à se
réclamer de la droite
républicaine »[18].
Cette étiquette ne « gêne
nullement » le patron de l’UMP. De
tempérament radical-socialiste, le chef de l’Etat est
idéologiquement plus
indéterminé que l’ancien maire de
Neuilly-sur-Seine.
Chirac est d’abord
opportuniste, Sarkozy est surtout de droite.
Le rapport
aux idées des
deux hommes est différent.
Chirac, remarque encore Sarkozy, « croit davantage
à
la qualité des hommes
qu’à la force des projets ». Un trait
qu’il
partageait avec François
Mitterrand. Le candidat de l’UMP, lui, parie sur la
« modernité des
idées ». Sans être le moins du
monde un
idéologue, il croit à la force
d’entraînement des propositions. Leur rapport à la
politique est également
opposé. Bête de campagne, Chirac aime surtout la
conquête du pouvoir. Comme Mitterrand,
son exercice l’ennuie un peu. Si Sarkozy apprécie l’odeur de
poudre des
campagnes électorales, son activisme se déploie
pleinement dans la décision
politique.
« La
raison du
pouvoir est d’agir, pas de
durer », avertit encore le candidat de l’UMP en
contrepoint
à l’attitude
du chef de l’Etat sortant. On aurait peut-être tort de ne pas
le
prendre au
sérieux lorsqu’il assure : « Ce
qui
m’intéresse est la modernisation
de notre pays ». Et s’il nourrissait
réellement le
projet de changer la
France ? « Nous n'avons pas
bâclé notre
programme pour la simple et
très bonne raison que nous voulons
l'appliquer »,
prévient François Fillon[19].
Les réformes institutionnelles
préconisées par
Sarkozy sont révélatrices de son
intention de manœuvrer lui-même les manettes de l’Etat. Le
Premier ministre
serait ravalé au rang de simple coordinateur d’un commando
de
quinze ministres.
Le président Sarkozy s’engagerait clairement sur sa
politique et
s’expliquerait
personnellement devant le Parlement.
Le nouveau
président
n’appliquerait assurément pas
une politique
« ultralibérale ».
Sarkozy
est suffisamment sensible
aux rapports de forces pour ne pas céder à un
quelconque
maximalisme. Son
libéralisme économique est, au demeurant,
tempéré à la fois par un certain
autoritarisme politique et par ses penchants interventionnistes. Ce
libéral
croit au rôle de l’Etat. Il
« assume »
l’étiquette
d’« interventionniste » s’il
s’agit
« d’éviter une perte de
substance industrielle » au pays. Sarkozy
n’hésite
pas à proposer que
« l’Etat sélectionne une dizaine de
secteurs majeurs
comme l’énergie, la
pharmacie, les communications etc. et qu’il mette le paquet pour les
développer
et en faire des champions »[20].
« On a besoin – et c’est le libéral que
je suis qui
le dit – d’un
instrument financier public pour des prises de participation dans les
entreprises stratégiques »,
précise-t-il.
Sarkozy n’en
aurait pas moins
les coudées franches
pour imposer au pays toute une série des réformes
d’inspirations libérales, en
matière de législation du travail, de protection
sociale
ou de fiscalité. Il ne
se limiterait sans doute pas à impulser quelques changements
spectaculaires
dans les cent premiers jours de son mandat. Sa stratégie est
plutôt
d’enclencher une dynamique en mettant en chantier
simultanément
plusieurs réformes.
Sonnée par sa défaite imprévue, la
gauche serait
incapable de s’opposer à une
droite offensive qui aurait enfin réussi la grande
alternance.
nbsp;
Une victoire de Sarkozy,
puis de l’UMP, en 2007 marquerait sans doute une étape
historique majeure. Pour
la première fois, une droite d’inspiration clairement
libérale aurait devant
elle cinq années pour appliquer son programme. Elle ne s’en
priverait
certainement pas, profitant d’un contexte porteur. Car son projet
s’inscrit
dans des évolutions sociologiques et idéologiques
des
sociétés occidentales
favorables à ses valeurs. Ce livre entend pointer certains
éléments de cette
droitisation qui n’épargne pas la France.
Nous commencerons par
resituer les mutations de la droite française dans son
contexte
historique.
Celle-ci revient de loin. Portant le péché
originel de
son opposition à la
Révolution, le camp conservateur a longtemps
été
victime d’un complexe
d’infériorité. La droite était
honteuse et se
laissait facilement culpabiliser par
la gauche. Tout cela a changé dans les dernières
décennies. La droite s’est
progressivement affirmée par elle-même. Se
dépouillant de l’héritage gaulliste,
elle est insensiblement passée sous
hégémonie
libérale. Jacques Chirac a joué
un rôle dans cette conversion, mais c’est Nicolas Sarkozy qui
l’a
porté
jusqu’au bout. On verra que le candidat de l’UMP a réussi
à être le fédérateur
de son camp en synthétisant les héritages des
trois
droites françaises
(légitimiste, orléaniste et bonapartiste)
distinguées par l’historien René
Rémond.
On mettra aussi ces
évolutions en relations avec les nouveaux
équilibres
idéologiques d’un monde
occidental entraîné par la révolution
néolibérale. Le discours sarkozien
s’éclaire à la lumière des
expériences de
la droite américaine. Le candidat de
l’UMP s’en inspire lorsqu’il mêle libéralisme
économique et autoritarisme
sociétal ou encore dans sa manière de se saisir
de la
question religieuse. Des
deux côtés de l’Atlantique, les droites ont
entrepris une
reconquête des couches
populaires aux prises avec de multiples
insécurités.
Elles marquent des points
dans les milieux intellectuels où la pensée de
gauche est
en crise profonde. Le
conservatisme profite aussi du pessimisme qui considère
comme
naturelles les
inégalités sociales. On s’interrogera aussi sur
l’inversion du rapport à la
nation d’une droite française essentiellement convertie aux
thèses
mondialistes.
La droitisation des pays
riches balaie enfin la totalité du spectre politique. Nombre
d’idées de droite
ont pénétré ses adversaires
historiques. Les
gauches occidentales sont engagée
depuis plusieurs années dans un recentrage spectaculaire.
C’est
désormais la
gauche, et non la droite, qui n’a plus confiance en
elle-même.
S’inscrivant
dans le cadre mental du camp opposé, elle peine à
marier
ses anciennes valeurs
avec des choix politiques contraints. Le PS n’est pas
imperméable à ces
évolutions, comme en témoigne l’investiture de
Ségolène Royal. Dans sa
tentative de reconquête des couches populaires, celle-ci a
multiplié les clins
d’œil à droite. Il est vrai que la France ne s’est toujours
pas
remise du
traumatisme du 21 avril 2002. L’extrême droite continue
à
focaliser l’attention
de l’ensemble des forces politiques. C’est une France à
droite
comme rarement
qui risque de sortir des urnes au printemps 2007.
[1]
Dictionnaire Le Grand Robert
de la
langue française,
2005.
[2]
Nicolas Sarkozy, Témoignage,
XO
Editions, 2006.
[3]
Enquête CSA-Le Parisien-Aujourd’hui en
France, septembre 2006.
[4]
Discours à Saint-Etienne, 9 novembre
2006.
[5]
Interview à la presse régionale, 30
novembre 2006.
[6]
Philippe Ridet, “Nicolas Sarkozy cherche
la synthèse entre rupture libérale et
volontarisme
gaullien”, Le Monde,
27 juin 2006.
[7]
Jacques Chérèque, Réformiste
et
impatient !, Seuil, 2005.
Ressemblance repérée par le
blogueur Koz :
http://koztoujours.free.fr/index.php/2006/03/28/sarkozy-reformiste-et-impatient/
[8]
Max Gallo a publié, en février 2006
chez
Fayard, un essai intitulé Fier
d’être français.
[9]
Discours devant la Convention UMP sur
l’économie, 7 septembre 2005.
[10]
Charles Jaigu, “L’UMP détaille sa feuille
de route”, Le Figaro,
14 novembre 2006.
[11]
Philippe Ridet, “Henri Guaino plume de la
République”, Le
Monde, 20 novembre 2006.
[12]
Discours à Saint-Etienne, 9 novembre
2006.
[13]
Philippe Ridet, « Sarkozy
libéral ?
C’était il y a vingt ans », Le
Monde, 24
novembre 2006.
[14]
Edouard Balladur, “Laissez de Gaulle en
paix !”, Le Monde,
6 juillet 2006.
[15]
Edouard Balladur, « Oui, la rupture est
nécessaire », propos recueillis par Alexis Brezet
et
Charles Jaigu, Le Figaro, 7
septembre 2006.
[16]
Nicolas Sarkozy, Témoignage,
XO
Editions, 2006.
[17]
Enquête TNS-Sofres-Figaro Magazine, juin
2006.
[18]
Nicolas Sarkozy, Témoignage,
XO
Editions, 2006.
[19]
Discours devant le Conseil national de
l’UMP, 16 novembre 2006.
[20]
Interview au Echos,
9 novembre
2006.