Eric Dupin - "Adroite toute" - Fayard - (en vente le 17 janvier 2007)
INTRODUCTION:
Vers la grande alternance ?

  

            L’élection présidentielle de 2007 s’annonce-t-elle d’une importance historique comparable à celle de 1981 ? Les socialistes qui défendent cette idée, comme François Hollande en août 2006, s’illusionnent peut-être sur son sens. Pariant sur le rejet d’une droite sortante et la crainte qu’inspire Nicolas Sarkozy, ils anticipent une reconquête de l’Elysée perdu il y a douze ans. L’optimisme du PS est fondé sur une simple observation statistique. Depuis vingt-cinq années, l’électorat désavoue systématiquement le camp au pouvoir à chaque élection décisive – présidentielle ou législative (hors scrutin joué dans la foulée de la compétition élyséenne). La France a ainsi changé de couleur politique en 1981, 1986, 1988, 1993, 1997 et 2002. La seule exception à cette loi des alternances systématiques est représentée par le scrutin présidentiel de 1995. Mais elle n’en est pas vraiment une si l’on songe que Jacques Chirac incarnait alors une forme d’alternative sociale au conservatisme du Premier ministre sortant Edouard Balladur.

            L’histoire n’est pourtant pas condamnée à se répéter éternellement. Le 10 mai 1981 avait justement enterré la loi des séries voulant que la droite soit régulièrement reconduite au pouvoir depuis plus de vingt ans. Le 6 mai 2007 pourrait marquer une rupture avec la règle de l’essuie-glace – un coup à droite, coup à gauche. Si Nicolas Sarkozy l’emportait, ce serait la première fois depuis un quart de siècle que la France confirmerait, et même accentuerait, un vote de droite antérieur. C’est tout de même un ministre sortant, et non le moindre, qui serait promu à l’Elysée. Et s’il s’est démarqué de Jacques Chirac, président à bout de souffle, c’est en le contestant sur sa droite. Un succès sarkozien annoncerait une « grande alternance », l’électorat ayant donné un deuxième coup de barre à droite après celui de 2002. Cette double victoire briserait la malédiction pesant sur des gouvernants persuadés d’être fatalement promis à un désaveu dans les urnes à la prochaine échéance.

            La droite en tirerait une rare position de force. Elle se sentirait plus libre que jamais de mettre en application une politique conforme à ses vues. Sous la présidence de Sarkozy, la droite française aurait une chance historique de remodeler la société selon les normes de la mondialisation libérale. Elle serait d’autant plus tentée de pousser son avantage que la gauche serait hors jeu. Sonnée d’avoir été défaite dans une bataille qu’elle abordait avec une naïve confiance, elle ne pourrait plus éviter les tourments de profondes remises en question. Le choc du 21 avril reviendrait en boomerang.

            L’extraordinaire popularité de Ségolène Royal résistera-t-elle aux dures réalités du combat politique ? La gauche ne part pas, dans cette compétition, avec l’avantage qui lui est souvent attribué. Les sondages d’intentions de vote, qui traduisaient à la fin de l’année 2006, un équilibre presque parfait entre Royal et Sarkozy, ne disent pas tout. Les équilibres idéologiques de la société française penchent plutôt à droite. Le climat de peur et de défiance sociales n’est pas générateur de progressisme. La droite peut, plus naturellement que la gauche, profiter de la forte demande d’ordre et de protection. La candidate socialiste inscrit certes, elle aussi, sa campagne dans ce registre. Mais elle est contrainte de bousculer son propre camp. Le champion de l’UMP sera plus aisément porté par les réflexes conservateurs de l’opinion. Simultanément, il cherchera à capitaliser à son profit le mécontentement ambiant en promettant une « rupture ».

Variations sur la rupture

            Arrachement, brisement, brouille, cassage, déchirure, désaccord, désunion destruction, dispute, division, fracture : le moins qu’on puisse dire est que le mot « rupture » renvoie à des termes peu valorisants[1]. C’est pourtant celui que Sarkozy a choisi comme thème fétiche lors de sa précampagne. Le président de l’UMP l’a employé, pour la première fois, devant l’université d’été de sa formation en septembre 2005. « Je me souviens parfaitement de la tête consternée de nombre de mes amis et de certains de mes conseillers lorsque j’ai commencé à évoquer ce thème », raconte-t-il[2]. Sarkozy a longtemps ignoré les conseils de prudence de ceux qui le dissuadaient d’employer un vocabulaire violent ou anxiogène. Car la « rupture » lui a permis d’envoyer plusieurs signaux à l’électorat.

            La première fonction du vocable est de marquer sa différence avec Jacques Chirac et ceux qui l’entourent. Sarkozy a l’intuition qu’il ne peut être élu dans la continuité du président sortant. Le slogan de la « rupture » est destiné à prendre appui sur le désir de nouveauté. L’état d’esprit public est assez ambiguë. D’un côté, l’opinion se méfie des promesses de bouleversement. Seulement 25% des Français souhaitent que le prochain président de la République « instaure une rupture avec le fonctionnement actuel de la société française », 61% préférant qu’il l’« aménage »[3]. Et pourtant, selon la même enquête, l’opinion est séduite par ceux qui font miroiter un changement profond. Les deux personnalités qui leur semblent le mieux incarner cette fameuse rupture ne sont autres que Nicolas Sarkozy puis Ségolène Royal, Jean-Marie Le Pen n’arrivant qu’en troisième position.

            Quel sens précis Sarkozy donne-t-il à sa rupture ? Sur ce point, le candidat de droite a beaucoup varié. La rupture promise a d’abord reçu un contenu assez clairement libéral. Il s’agissait d’en finir avec les rigidités et les archaïsmes d’un « modèle social français » impitoyablement brocardé. Mais le puissant mouvement de protestation anti-CPE du printemps 2006 a confirmé la persistance des réactions anti-libérales d’une large partie de l’opinion. La percée de Ségolène Royal, se posant en protectrice des Français face aux risques en tous genres, a également conduit le candidat de droite à une forme de recentrage.

La rupture est devenue une simple « rupture avec la méthode » politique antérieure. Sarkozy a même astucieusement tenté d’enrôler le général de Gaulle sous sa bannière. « Homme de toutes les ruptures », le fondateur de la Vème République « a toujours refusé la continuité, les conformismes, l'habitude, les situations acquises », proclame le président de l'UMP le jour du 36eme anniversaire de sa mort[4]. Se prévalant d’un pragmatisme gaullien, Sarkozy présente le changement d’inspiration libérale qu’il préconise comme l’indispensable adaptation de la France à la modernité.

Un pas de plus dans l’adoucissement du vocabulaire sarkozien a été franchi lorsque le candidat s’est déclaré au nom de la « rupture tranquille »[5]. Ces glissements de sens sont révélateurs de la contrainte stratégique qui pèse sur la droite. Elle sait devoir ruser avec une opinion loin d’être convertie aux mérites de la purge libérale. « Si le débat se concentre entre libéralisme et antilibéralisme, on a perdu », confesse Patrick Devedjian[6]. Le candidat de l’UMP est parfaitement conscient de la nécessité de déplacer les enjeux. Au cours de l’année 2006, il a négocié un virage social et national qui en a étonné plus d’un.

 

Virage social-national

            Le patron de l’UMP aime surprendre son monde. Pas question pour lui de se laisser enfermer dans une caricature droitière. A partir du printemps 2006, Sarkozy s’est employé à corriger son image par une série de discours destinés à frapper les esprits. L’opération commence à Douai le 27 mars. Le candidat de l’UMP proclame toujours « l’échec de notre modèle social », mais il rode une nouvelle argumentation : « C’est par le changement que les Français obtiendront la sécurité contre les risques de notre temps ». Sarkozy tente audacieusement de mettre la rupture au service de la protection : « C’est le changement qui nous protégera, c’est l’immobilisme qui est destructeur ».

Le candidat de droite reprend, avec un vocabulaire étonnamment proche, des analyses formulées un an auparavant par le secrétaire général de la CFDT, Jacques Chérèque : « Dans les sociétés et les économies modernes, c’est-à-dire ouvertes, c’est l’immobilisme qui tue. Si nous voulons sécuriser l’avenir, il faut nous remettre en mouvement »[7]. Pour faire bonne mesure, Sarkozy propose, dans le même discours, d’instituer une « sécurité sociale professionnelle », s’inspirant d’une vieille idée de la CGT. A une époque où les socialistes n’écoutent guère les syndicats de salariés, le président de l’UMP réussit le tour de force de leur emprunter certaines de leurs analyses. « Nous avons besoin d’un Etat fort et légitime pour conduire le changement », affirme-t-il encore pour mieux démentir sa réputation de libéral partisan d’un Etat réduit à ses fonctions régaliennes.

Le nouveau Sarkozy frappe un second coup, à Nîmes, le 9 mai 2006. Quelques temps après avoir rencontré l’écrivain Max Gallo, il prononce un véritable hymne à la France et proclame la « fierté d’être français »[8]. La petite musique nationale est ensuite complétée par le discours d’Agen du 22 juin qui a tant peiné les esprits libéraux de l’UMP. Cette fois-ci inspiré par l’ancien séguiniste Henri Guaino, Sarkozy ne se contente pas de vanter « l’identité française ». Il met en cause les « politiques de monnaie forte et de surévaluation du change qui profitent à la rente et pénalisent l’activité ». Sarkozy propose un changement du statut et des objectifs de la Banque centrale européenne. Souhaitant « l’augmentation du pouvoir d’achat », le candidat de droite stigmatise « le patron voyou qui déménage son usine la nuit ».

L’habit de campagne du candidat de l’UMP se pare enfin d’une défense et illustration de la République, le 12 octobre 2006, à Périgueux. Au nom de la « nation », Sarkozy fustige le « communautarisme ». A l’étonnement de son auditoire, il prend la défense des fonctionnaires qu’il serait « injuste » de faire passer « pour des privilégiés ». Emporté par son volontarisme, le candidat lance l’idée de « droits nouveaux » que les citoyens pourraient faire valoir « devant les tribunaux » face aux pouvoirs publics : droit à l’hébergement, droit de faire garder ses enfants, droit à la prise en charge de la dépendance des personnes âgées. On est loin de l’ultra-libéralisme…

La nouvelle tonalité de la prose sarkozienne a donné du fil à retordre aux rédacteurs du projet de l’UMP. Il leur a fallu trouver un point d’équilibre entre les orientations libérales et les prudences sociales. Le texte du « contrat de législature 2007-2012 » adopté le 16 novembre est ainsi moins audacieux que certains discours antérieurs du président de l’UMP. La « règle du non-remplacement d’au moins un fonctionnaire sur deux qui part à la retraite », autrefois brandie par Sarkozy[9], a disparu. La volonté de réduire l’endettement public a eu raison de tout engagement sur une baisse des impôts directs. L’ISF (impôt de solidarité sur la fortune) est simplement promis à un toilettage avec l’exonération envisagée de tout ou partie de la résidence principale. Contrairement à ce qu’auraient souhaité les libéraux de l’UMP, la durée légale du travail n’est pas modifiée.

Les villepinistes ont eu beau jeu de se moquer de ces frilosités. « Pourquoi inquiéter par la rupture, si c'est pour rompre si peu », s’est demandé le député Hervé Mariton[10]. Il n’est pas interdit d’être habiles, répliquent en quelque sorte les sarkoziens. « C'est un compromis entre l'interventionnisme et le libéralisme qui ne me pose aucun problème », plaide Patrick Devedjian. Le député UMP ajoute en souriant que « le libéralisme est un humanisme ».

L’art du compromis a pris l’allure d’un exercice d’acrobatie lorsque le candidat a tenté de préciser sa vision de la mondialisation, le 9 novembre 2006, à Saint-Etienne. Le projet de discours très critique rédigé par Guaino fut jugé « trop catastrophiste » par Claude Guéant, le sage directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur[11]. Résultat, Sarkozy tente de marier l’eau et le feu. Il célèbre la mondialisation comme un « mouvement incontournable, puissant, définitif, d’ouverture et d’interdépendance des économies et des sociétés à l’échelle de l’humanité toute entière »[12]. En même temps, se refusant à « toute présentation idyllique de la mondialisation » il insiste sur son cortège d’effets négatifs : progression de la précarité, dégradation des conditions de travail, creusement des inégalités et montée de la violence, « dumping économique, social, environnemental et monétaire effréné ».

Les faiblesses sociales de Sarkozy n’ont pas été du goût de l’aile la plus libérale de la majorité. Alain Madelin a démoli le projet de l’UMP : « La fiscalité écologique, les droits opposables, la préférence communautaire, ce sont, dit-il, des plaisanteries de garçon de bains. Je n'ai rien vu sur la réforme fiscale, rien sur le code du travail. Tout est basé sur la peur de l'immigration et de la mondialisation »[13]. L’ancien chef de file des libéraux français ne reconnaît plus l’homme avec qui il avait fait équipe dans la campagne européenne de 1999. « J'ai connu un Sarkozy libéral, c'était il y a vingt ans », lâche-t-il avec une bonne dose d’exagération.

Edouard Balladur fut, lui aussi, irrité par les écarts de son disciple. L’ancien premier ministre n’a pas apprécié la critique des politiques monétaires développée à Agen par Sarkozy. « Laissons donc "l'autre politique" au vestiaire des idées mortes », a-t-il sermonné dans une tribune du « Monde »[14]. Et Balladur d’inviter fermement son ancien porte-parole à ne pas perdre de vue le cap libéral. Au lieu de vouloir desserrer des contraintes extérieures, il faudrait plutôt être capable de « réformer l'Etat, de diminuer les dépenses collectives et les excès de la redistribution, de récompenser le mérite, ce qui suppose d'abaisser les prélèvements publics et de pousser à l'augmentation des revenus directs, de réformer le marché du travail pour le rendre plus souple, de développer la rapidité de nos capacités de réaction dans la compétition mondiale, de réformer notre système de santé, d'améliorer les résultats de nos universités en leur donnant l'autonomie ». Tout un programme. Balladur espère toujours que Sarkozy le fera sien. Surmontant son irritation, l’ancien candidat à la présidence de la République l’a depuis assuré de son soutien au nom de la « rupture » et du « libéralisme populaire »[15].

Balladur se trompe-t-il plus que Madelin ? Rien n’est moins sûr. La prose « social-nationale » de Sarkozy ne l’empêche pas de maintenir l’essentiel de ses orientations. Il s’agit plus d’une inflexion de discours que d’un véritable virage politique. Le candidat de l’UMP ne retranche pas grand chose à ses propositions. Il les complète par une présentation plus attrayante. Les envolées « sociales » de Sarkozy ne lui interdisent pas de continuer à pester contre l’assistanat et l’égalitarisme en répétant sans se lasser que l’essentiel est de « travailler plus pour gagner plus ».

Le candidat de droite n’a pas remisé au placard les principales mesures d’inspiration libérale qu’il a égrenées au cours de la précampagne. Il souhaite toujours exonérer de charges sociales les heures supplémentaires, aller vers un contrat de travail unique, supprimer la carte scolaire ou encore abolir les droits de successions pour la quasi-totalité des patrimoines. Toute sa philosophie tient en une phrase : « L’argent n’est que la récompense légitime d’un surcroît de travail ou d’une prise de risques »[16]. Parions qu’une fois le terrain dégagé dans son camp, Sarkozy saura retrouver une cohérence idéologique plus facilement que Royal. La candidate socialiste risque d’être tiraillée par des influences et des aspirations contradictoires. Mieux assuré de ses fondamentaux que sa rivale de gauche, le candidat de l’UMP pourra s’autoriser quelques incursions réfléchies et calculées sur le terrain de l’adversaire.

 

Un nouveau Chirac ?

            La plasticité du discours sarkozien lui a valu d’être comparé de manière insistante à Jacques Chirac. A part Max Gallo, bien peu de gens prennent au sérieux la posture gaullienne du candidat de l’UMP. Ne copierait-il pas plutôt l’actuel président de la République ? Après tout, celui-ci avait déjà expérimenté le grand écart entre libéralisme et gaullisme au cours de sa campagne de 1995. Le candidat Chirac était, à l’époque, épaulé par l’improbable duo formé par Alain Madelin et Philippe Séguin. Il savait faire pleurer dans les chaumières en dissertant sur la « fracture sociale » tout en promettant une baisse de 33% de l’impôt sur le revenu…

            Le Chirac de 1995 et le Sarkozy de 2007 ont au moins un point en commun : l’habillage progressiste du propos ne doit pas masquer son contenu droitier. L’actuel président n’a pas attendu un an après son élection pour se ranger à l’orthodoxie économique prônée par Alain Juppé. La vérité du candidat de l’UMP est certainement plus proche des convictions d’Hervé Novelli que des rêveries d’Henri Guaino. Ses envolées nationales et sociales ont une dimension tactique évidente. Sarkozy sait qu’il ne peut être élu en étant ouvertement un candidat libéral et atlantiste. Le risque existe puisque, pour 49% des Français, il est considéré comme « plutôt un libéral », seulement 17% le jugeant plutôt « gaulliste »[17].

Confronté à la stratégie de la triangulation adoptée par Royal, il cherche lui aussi à s’emparer de certains thèmes du camp opposé. Le jeu politico-médiatique impose d’être là où on ne vous attend pas. L’inflexion paragaulliste du discours sarkozien a eu enfin pour objectif de rendre plus difficile l’émergence de candidatures alternatives à la sienne au sein même de la majorité.

Il serait toutefois aventureux de considérer Sarkozy comme un pur opportuniste. Comme Chirac, celui-ci sait pratiquer la trahison et jouer de trompeuses apparences. Mais ces ressemblances ne doivent pas masquer plusieurs différences majeures entre les deux hommes. Chirac, souligne Sarkozy, « rechigne depuis longtemps à se réclamer de la droite républicaine »[18]. Cette étiquette ne « gêne nullement » le patron de l’UMP. De tempérament radical-socialiste, le chef de l’Etat est idéologiquement plus indéterminé que l’ancien maire de Neuilly-sur-Seine. Chirac est d’abord opportuniste, Sarkozy est surtout de droite.

Le rapport aux idées des deux hommes est différent. Chirac, remarque encore Sarkozy, « croit davantage à la qualité des hommes qu’à la force des projets ». Un trait qu’il partageait avec François Mitterrand. Le candidat de l’UMP, lui, parie sur la « modernité des idées ». Sans être le moins du monde un idéologue, il croit à la force d’entraînement des propositions. Leur rapport à la politique est également opposé. Bête de campagne, Chirac aime surtout la conquête du pouvoir. Comme Mitterrand, son exercice l’ennuie un peu. Si Sarkozy apprécie l’odeur de poudre des campagnes électorales, son activisme se déploie pleinement dans la décision politique.

« La raison du pouvoir est d’agir, pas de durer », avertit encore le candidat de l’UMP en contrepoint à l’attitude du chef de l’Etat sortant. On aurait peut-être tort de ne pas le prendre au sérieux lorsqu’il assure : « Ce qui m’intéresse est la modernisation de notre pays ». Et s’il nourrissait réellement le projet de changer la France ? « Nous n'avons pas bâclé notre programme pour la simple et très bonne raison que nous voulons l'appliquer », prévient François Fillon[19]. Les réformes institutionnelles préconisées par Sarkozy sont révélatrices de son intention de manœuvrer lui-même les manettes de l’Etat. Le Premier ministre serait ravalé au rang de simple coordinateur d’un commando de quinze ministres. Le président Sarkozy s’engagerait clairement sur sa politique et s’expliquerait personnellement devant le Parlement.

Le nouveau président n’appliquerait assurément pas une politique « ultralibérale ». Sarkozy est suffisamment sensible aux rapports de forces pour ne pas céder à un quelconque maximalisme. Son libéralisme économique est, au demeurant, tempéré à la fois par un certain autoritarisme politique et par ses penchants interventionnistes. Ce libéral croit au rôle de l’Etat. Il « assume » l’étiquette d’« interventionniste » s’il s’agit « d’éviter une perte de substance industrielle » au pays. Sarkozy n’hésite pas à proposer que « l’Etat sélectionne une dizaine de secteurs majeurs comme l’énergie, la pharmacie, les communications etc. et qu’il mette le paquet pour les développer et en faire des champions »[20]. « On a besoin – et c’est le libéral que je suis qui le dit – d’un instrument financier public pour des prises de participation dans les entreprises stratégiques », précise-t-il.

Sarkozy n’en aurait pas moins les coudées franches pour imposer au pays toute une série des réformes d’inspirations libérales, en matière de législation du travail, de protection sociale ou de fiscalité. Il ne se limiterait sans doute pas à impulser quelques changements spectaculaires dans les cent premiers jours de son mandat. Sa stratégie est plutôt d’enclencher une dynamique en mettant en chantier simultanément plusieurs réformes. Sonnée par sa défaite imprévue, la gauche serait incapable de s’opposer à une droite offensive qui aurait enfin réussi la grande alternance.

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Une mutation historique

            Une victoire de Sarkozy, puis de l’UMP, en 2007 marquerait sans doute une étape historique majeure. Pour la première fois, une droite d’inspiration clairement libérale aurait devant elle cinq années pour appliquer son programme. Elle ne s’en priverait certainement pas, profitant d’un contexte porteur. Car son projet s’inscrit dans des évolutions sociologiques et idéologiques des sociétés occidentales favorables à ses valeurs. Ce livre entend pointer certains éléments de cette droitisation qui n’épargne pas la France.

            Nous commencerons par resituer les mutations de la droite française dans son contexte historique. Celle-ci revient de loin. Portant le péché originel de son opposition à la Révolution, le camp conservateur a longtemps été victime d’un complexe d’infériorité. La droite était honteuse et se laissait facilement culpabiliser par la gauche. Tout cela a changé dans les dernières décennies. La droite s’est progressivement affirmée par elle-même. Se dépouillant de l’héritage gaulliste, elle est insensiblement passée sous hégémonie libérale. Jacques Chirac a joué un rôle dans cette conversion, mais c’est Nicolas Sarkozy qui l’a porté jusqu’au bout. On verra que le candidat de l’UMP a réussi à être le fédérateur de son camp en synthétisant les héritages des trois droites françaises (légitimiste, orléaniste et bonapartiste) distinguées par l’historien René Rémond.

            On mettra aussi ces évolutions en relations avec les nouveaux équilibres idéologiques d’un monde occidental entraîné par la révolution néolibérale. Le discours sarkozien s’éclaire à la lumière des expériences de la droite américaine. Le candidat de l’UMP s’en inspire lorsqu’il mêle libéralisme économique et autoritarisme sociétal ou encore dans sa manière de se saisir de la question religieuse. Des deux côtés de l’Atlantique, les droites ont entrepris une reconquête des couches populaires aux prises avec de multiples insécurités. Elles marquent des points dans les milieux intellectuels où la pensée de gauche est en crise profonde. Le conservatisme profite aussi du pessimisme qui considère comme naturelles les inégalités sociales. On s’interrogera aussi sur l’inversion du rapport à la nation d’une droite française essentiellement convertie aux thèses mondialistes.

            La droitisation des pays riches balaie enfin la totalité du spectre politique. Nombre d’idées de droite ont pénétré ses adversaires historiques. Les gauches occidentales sont engagée depuis plusieurs années dans un recentrage spectaculaire. C’est désormais la gauche, et non la droite, qui n’a plus confiance en elle-même. S’inscrivant dans le cadre mental du camp opposé, elle peine à marier ses anciennes valeurs avec des choix politiques contraints. Le PS n’est pas imperméable à ces évolutions, comme en témoigne l’investiture de Ségolène Royal. Dans sa tentative de reconquête des couches populaires, celle-ci a multiplié les clins d’œil à droite. Il est vrai que la France ne s’est toujours pas remise du traumatisme du 21 avril 2002. L’extrême droite continue à focaliser l’attention de l’ensemble des forces politiques. C’est une France à droite comme rarement qui risque de sortir des urnes au printemps 2007.



[1] Dictionnaire Le Grand Robert de la langue française, 2005.

[2] Nicolas Sarkozy, Témoignage, XO Editions, 2006.

[3] Enquête CSA-Le Parisien-Aujourd’hui en France, septembre 2006.

[4] Discours à Saint-Etienne, 9 novembre 2006.

[5] Interview à la presse régionale, 30 novembre 2006.

[6] Philippe Ridet, “Nicolas Sarkozy cherche la synthèse entre rupture libérale et volontarisme gaullien”, Le Monde, 27 juin 2006.

[7] Jacques Chérèque, Réformiste et impatient !, Seuil, 2005. Ressemblance repérée par le blogueur Koz : http://koztoujours.free.fr/index.php/2006/03/28/sarkozy-reformiste-et-impatient/

[8] Max Gallo a publié, en février 2006 chez Fayard, un essai intitulé Fier d’être français.

[9] Discours devant la Convention UMP sur l’économie, 7 septembre 2005.

[10] Charles Jaigu, “L’UMP détaille sa feuille de route”, Le Figaro, 14 novembre 2006.

[11] Philippe Ridet, “Henri Guaino plume de la République”, Le Monde, 20 novembre 2006.

[12] Discours à Saint-Etienne, 9 novembre 2006.

[13] Philippe Ridet, « Sarkozy libéral ? C’était il y a vingt ans », Le Monde, 24 novembre 2006.

[14] Edouard Balladur, “Laissez de Gaulle en paix !”, Le Monde, 6 juillet 2006.

[15] Edouard Balladur, « Oui, la rupture est nécessaire », propos recueillis par Alexis Brezet et Charles Jaigu, Le Figaro,  7 septembre 2006.

[16] Nicolas Sarkozy, Témoignage, XO Editions, 2006.

[17] Enquête TNS-Sofres-Figaro Magazine, juin 2006.

[18] Nicolas Sarkozy, Témoignage, XO Editions, 2006.

[19] Discours devant le Conseil national de l’UMP, 16 novembre 2006.

[20] Interview au Echos, 9 novembre 2006.



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