COURS V

 

                      le 29 novembre 1988

 

 

 

II.B.1. Laa thèse[1]

 

     Nous aborderons aujourd'hui la première partie de la thèse, intitulée Position théorique et dogmatique du problème.  Il ne s'agit pas de refaire, avec Lacan, le survol des conceptions thé­oriques dominantes en France au moment de la rédaction de la thèse - nous l'avons déjà fait en partie - mais de repérer comment, déjà, Lacan se situe dans la lignée, dans la suite des positions psychia­triques allemandes et françaises mais également dans une certaine discordance par rapport à ce lignage.  (J'emploie ce terme picho­nien de `discordance' à dessein, en vous rappelant pour mémoire que l'une des fonctions du "ne" de la négation est la fonction discor­dantielle).

 

     La discordance (Philippe Julien parlera de "discrépance' à pro­pos de ce phénomène central dans la psychose, mais également dans le rapport psychiatre/patient. Nous ne retiendrons pas ce terme qui est un anglicisme inutile) est d'emblée indiquée dans la citation de Spinoza placée en éxergue de la thèse.  (Vous vous souvenez que Spinoza fut pour le jeune Lacan le premier des philo­so­phes, celui qu'il devait interpeller et étudier sur un mode pré-structural  préalablement à son devenir médecin, mais alors qu'il avait déjà décidé de faire médecine.)

 

          "Quilibet unius cujusque individui

          affectus ab affectu alterius tantum

          discrepat, quantum essentia unius

          ab essentia alterius differt.

 

                        Spinoza Ethique, III, prop. LVII

 

          "Tout sentiment d'un individu

          diffère (discrepat) du sentiment d'un

          autre autant que l'essence de

          l'un diffère (differt) de l'essence de l'autre.[2]"

 

     La traduction française ici - comme presque toujours d'ail­leurs - aplatit une différence subtile dans le texte latin entre les verbes discrepare et differre qui sont tous deux traduits par "différer".  Ce n'est pas la différence des sentiments entre deux individus qui équivaut à la différence de leur essence.  Mais c'est la discordance des sentiments de deux individus qui équivaut à la différence de leur essence.  Dans la démonstration qui accompagne cette proposition, Spinoza rappelle que l'essence de l'individu ou sa nature, c'est le désir.  Ce qui fait qu'on peut entendre cette proposition dans ce sens:  La discordance des sentiments de deux individus équivaut à la différence de leur désir.  `Différence' pouvant être entendu en latin comme en français comme `être diffé­rent par un ou plusieurs traits', mais aussi `remise à plus tard', sens que privilégiera Jacques Derrida dans l'Ecriture et la dif­férence[3]. Pour l'instant, le choix d'un tel exergue peut encore vous apparaître quelque peu flou; au terme du travail sur la thèse vous verrez qu'il est étonnant lorsqu'on entend son énoncé ainsi transformé ou illustré, par exemple "la discordance des sentiments entre un psychiatre et un paranoïaque est équivalente à la diffé­rence de leurs désir", et qu'on s'aperçoit que le travail du psy­chiatre selon Lacan n'est pas seulement d'établir des relations de compréhension entre les sentiments discordants du patient, mais aussi entre les sentiments du patient et ceux du psychiatre.  Sans doute la question de la différence et par conséquent du rapport du désir du psychiatre à celui du patient ne sera pas explicitement posée dans la thèse comme condition du traitement de la paranoïa; mais nous verrons qu'elle sous-tend tout le rapport de Lacan et de celle qu'il a choisi de nommer "Aimée", au point que d'une manière un peut sotte, Roudinesco ira jusqu'à y voir une histoire d'amour.

 

     Par ailleurs, si l'on pense à cette discordance des sentiments non pas comme quelque chose qui oppose deux individus mais comme à une discordance interne qui oppose l'individu à lui-même (ici le pa­ranoïaque chez qui le délire erotomaniaque est discordant avec le reste de la personnalité qui demeure intact, y créant comme deux individus coexistant dans un même corps), on peut l'entendre, à travers la proposition de Spinoza rapportée à un seul personnage,  comme équivalente à un conflit des désirs ou à une différence des désirs qui constituent l'essence même des individus au sein du même personnage.  Nous rencontrons alors une pensée, une idée qui n'est à l'oeuvre dans le cas d'Aimée que d'une manière encore frustre et qui ne prendra tout son essor que lorsque Lacan sera passé à l'é­preu­ve de l'enseignement de Kojève et de la lecture indirecte du texe de Hegel, en particulier tout ce qui concerne la théorie he­gelienne du désir.

 

     La référence à Spinoza - en exergue à ce premier grand travail de Lacan - prend encore un autre relief lorsqu'on pense que nul ne fut plus digne et plus rigoureux que Spinoza dans le travail de la pensée - pensée qu'il fut le premier à vouloir substituer à la conscience - mais aussi que nul philosophe, jamais, ne fut plus in­ju­rié et haï par ses pairs.  Lacan n'a pas hésité à comparer son sort à celui infligé à Spinoza par les autorités rabbiniques et celles de la ville d'Amsterdam, lors de chacune des deux crises qui aboutirent à son expulsion du milieu psychanalytique, en 1953 et en 1964.  Crises manifestées sans doute par une discordance extrême des sentiments entre les analystes mais dont le ressort fut sans doute la mise en avant, par Lacan dès 1953, du désir du psychana­lyste dans la formation des dits-psychanalystes autant que dans leur pratique.  Crise qui a montré également à quel point un psy­chanalyste comme Lacan est engagé tout entier dans le mouvement de sa pensée; et d'une pensée qui déborde très largement le cadre de la conscience.  Là encore, sur ce point, Lacan est dans le droit fil de l'apport de Spinoza, tant - nous allons le voir - dans sa conception de la paranoïa que dans la manière-même dont il mènera sa barque sur les flots de la psychanalyse.

 

     Nous allons rencontrer d'emblée en entrant dans la thèse, l'une des thèses théoriques les plus créatives de Spinoza:  la thèse du parallélisme:  "elle ne consiste pas seulement, remarque Deleuze, à nier tout rapport de causalité réelle entre l'esprit et le corps, mais elle interdit toute éminence de l'un sur l'autre"[4].  En fait, il s'agit pour Spinoza de montrer que si d'une part le corps dépasse la connaissance qu'on en a "on ne sait pas, répète-t-il souvent, de quoi le corps est capable", d'autre part la pensée ne dépasse pas moins la conscience qu'on en a.  "Il n'y a pas moins de choses dans l'esprit qui dépassent notre conscience que de choses dans le corps qui dépassent notre connaissance."[5]  Ce modèle du corps, en parallèle à la pensée, n'implique aucune dévalorisa­tion de la pensée par rapport à l'étendue du corps, mais par contre une dévalorisation de la conscience par rapport à la pensée:  "il s'agit là d'une découverte de l'inconscient, et d'un incons­cient de la pensée, non moins vaste que l'inconnu du corps".  L'objet de la connaissance devient alors celui de "la puissance du corps mais pour découvrir parallèlement les puissances de la pensée qui échap­pent à la conscience"[6].  Conscience qui est, bien sûr, pour Spinoza et sera un peu plus tard pour Lacan, le lieu d'une illu­sion, le lieu privilégié du moi et de l'imaginaire.  Nous revien­drons sur ce point à propos du stade du miroir.  Mais vous pouvez d'ores et déjà entrevoir l'intérêt que présente pour un spinoziste convaincu comme Lacan, la pensée ou l'écriture automatique comme manifestation tan­gible de cette pensée qui échappe à la conscience et de sa puissan­ce lorsqu'elle peut déterminer un acte comme celui d'Aimée ou plus dramatique encore comme celui des soeurs Papins. 

 

     L'autre grand registre de la philosophie de Spinoza concerne la dévalorisation de toutes les valeurs, et surtout du bien et du mal (au profit du "bon" et du "mauvais").  Tout ce qu'en faisant appel à un jugement extérieur, à une influence extérieure parce que nous méconnaissons la puissance de la pensée inconsciente, nous désignons en fait comme le mal n'est, en fait, qu'une manifestation d'une discordance interne ou entre individus:  "mauvaise rencontre, indigestion, empoisonnement, intoxication, décomposition de rap­port" :  le mauvais.  Le bien, par contre, est manifesté par une recomposition des rapports, ce que Lacan dans sa thèse nomme des rapports de compréhension; c'est-à-dire au lieu  d'un conflit dis­cordantiel des puissances de la pensée ou du corps, une recompo­sition harmonique et significative où la puissance de la pensée (la puissance est aussi le désir chez Spinoza) de l'autre soutiendra la recomposition de ma propre puissance (de mon désir).  Telle est l'éthique de Spinoza :  une éthologie du bon et du mauvais, bien au-delà de la morale du Bien et du Mal.  Telle est l'éthique dont nous verrons qu'elle constituera pour Lacan l'un des fondements de l'éthique de la psychanalyse, mais dont nous allons voir qu'elle sous-tend, implicitement, bien des prises de positions théoriques de la thèse.

 

     Encore un mot sur l'exergue.  Les traducteurs ont traduit affectus par le sentiment.  C'est également une traduction tout à fait inadéquate:  affectus chez Spinoza s'oppose à affectio.  L'affectio (qu'on pourrait traduire par "affections") renvoit aux modes d'être du corps ou plus exactement à un état du corps affecté et elle implique la présence synchronique du corps affectant.  Tandis que l'affectus (qu'on pourrait traduire par affect) ne concerne pas tant la pensée que sa puissance d'agir, l'augmentation ou la diminution de cette puissance, soit le passage diachronique d'un état à un autre et, à ce titre, elle enveloppe le corps et la pensée, mais passage d'un état à un autre compte tenu de la varia­tion corrélative des puissances (de corps ou de pensées) affec­tantes.

 

     Bien sûr les affections comme les affects pourront se manifester de façon discordantielle ou composée mais ces derniers, les affects, pourront renvoyer à la compréhension des transforma­tions d'affects discordantiels en affects composés (par exemple, la résolution du délire chez Aimée) ou inversement (par exemple, la genèse d'un épisode paranoïaque).  Nous reviendrons sur ce problème de la causalité liée aux "affects" chez Spinoza lorsque nous abor­de­rons l'étude du texte de Lacan, Propos sur la causalité psychi­que[7], présenté au Colloque organisé par Henri Ey sur la psychoge­nèse des psychoses.

 

     Ce mince exergue, vous le voyez, n'est pas un ornement futil, placé là pour faire montre des connaissances philosophiques de l'auteur au corps des pairs et au jury de thèse, mais bel et bien la clé du substratum philosophique sur lequel ce premier moment du travail de pensée de Lacan qu'est la thèse a pris son essor.  La référence à Spinoza ne sera jamais abandonnée, mais elle sera, bien sûr, transformée au fur et à mesure de l'évolution de l'affectus de Lacan sous le coup des rencontres successives avec d'autres pensées affectantes:  Freud, Hegel, Saussure, etc. pour les composantes; Sartre, le psychiatrie américaine, etc. pour les discordantielles.

 

     "Et la phrase en grec, me demanderez-vous, qu'on lit sous la dédicace à M.T.B.?"  Elle dit sous quel signe discordantiel Lacan place non pas la thèse, mais tout son advenir.  "A M.T.B.", une certaine Marie Thérèse nous dévoile E.R., "la maîtresse d'alors",  "Je ne serais pas devenu ce que je suis sans son assistance", nous confie Lacan. Simple offrande du médecin amoureux?  Non, car exac­tement pendant la même période (1931-1932), Lacan courtise une autre femme, Marie-Louise Blondin, non comme une maîtresse, mais pour en faire son épouse (en 1932) et la mère des trois premiers de ses quatre enfants.  "Entre l'homme et la femme çà ne marche pas", dira Lacan à la fin de sa vie en indiquant que c'était cette cons­ta­tation précoce qui l'avait orienté vers l'analyse qu'il commence l'année même de son mariage.  Effectivement, jamais Lacan ne recom­posera son rapport discordantiel aux femmes, son impossi­bilité de renoncer d'une part à "la foi jurée dans le mariage" et son impos­sibilité de renoncer d'autre part aux maîtresses temporaires.  Alors que Lacan vivait avec Sylvia Bataille depuis plus de sept ans et avait eu d'elle une fille, Judith, ce sera un drame déchirant lorsque sa femme Marie-Louise finira par demander le divorce.  L'une des blessures les plus cruelles de sa vie, confiera-t-il plus tard à quelqu'un de très proche.  Il y a, disait Spinoza, un dis­cordantiel absolument irréductible, un "mauvais" insurmontable.  Ce discordantiel irréductible, dira Lacan, c'est qu'entre l'homme et la femme çà ne marche pas, çà ne se compare pas, ce qu'il résumera en une formule qui provoquera bien des stupeurs:  "Il n'y a pas de rapport sexuel".

 

     Avant de quitter Spinoza, je voudrais simplement indiquer en passant pour ceux que çà intéresse que sa philosophie est au fon­dement de la pensée éthologique (ceci est, je crois, explici­tement développé par Von Uexkül), mais également de toute une médecine moderne qui se penche sur les questions immunitaires.  (Cf. le Professeur Schwarzenberg et ses travaux sur l'auto-immunité qui sont une tentative de répondre à la question:  de quoi le corps est-il capable?)

 

 

     "Parmi les états mentaux de l'aliénation..." commence l'intro­duc­tion.  La référence à l'aliénation nous place d'emblée du côté de ce qui constitue l'objet proprement dit de la science psychia­tri­que d'alors : l'ensemble des troubles qu'on regrouperait aujour­d'hui sous le nom de "psychoses" en y faisant, comme dans la neu­vième version de la classification de l'OMS, une nette distinction entres états psychotiques organiques et autres psychoses, division qui recoupe en partie celle qu'on faisait au temps de Lacan entre le groupe des démences et le groupe des psychoses (dont le champs proprement dit, on le voit, était plus restreint qu'aujourd'hui).  Notez en passant que c'est cette neuvième version du CIM qui sert de base aux critères d'évaluation de l'Assurance-Maladie au Québec.  Il s'agit d'une classification plus simple que le DSM-III et par rapport à laquelle, remarquons-le au passage, la clinique psychana­lytique devrait pouvoir se situer clairement plutôt que de s'en servir plus ou moins implicitement.  Les troubles névrotiques sont ici exclus des préoccupations psychiatriques de Lacan.  Charcot, à cette époque, est oublié.  La ligne de partage entre les deux grou­pes est définie par ceci qu'on peut selon toute probabilité établir un parallélisme psycho-organique des troubles démentiels dans le cas des démences ou, dirait-on aujourd'hui, des états psychotiques organiques, alors que le groupe des psychoses (au sens que Lacan donne à ce terme) échappe à ce parallélisme en ce que les troubles mentaux qu'on constate n'apparaissent qu'en fonction de leur dis­cordance marquée avec l'ensemble des fonctions de la pensée qui, autant que du corps, semblent toutes intactes.  Par contre, ces discordances frappent de façon spécifique certains éléments précis de la "synthèse psychique".  D'où la nécessité première de déli­miter cette notion de synthèse psychique que Lacan nomme la person­nalité en tant qu'elle est l'ensemble des phénomènes comportant un "sens humain".  Et ici Lacan reformule en termes psychiatriques la thèse spinozienne du parallélisme corps/pensée.  "Ce n'est là mé­con­naître aucune légitime conception des facteurs organiques qui s'y composent."  De même, en effet que ce n'est pas nuire aux dé­ter­minations physico-cliniques des phénomènes internes que de rele­ver leur caractère proprement organique [les affections] et de les définir par la loi qui en régit les agencements; de même n'est-ce pas négliger la base biologique des phénomènes dits de la person­nalité (mais ce n'est pas non plus placer l'une dans un rapport de causalité  avec l'autre) que de tenir compte d'une cohérence qui leur est propre et se définit par ces relations de compréhension [de composition dirait Spinoza] où s'exprime la commune mesure des conduites humaines.  Il s'agit ici d'une substitution tout à fait essentielle en ce qu'à l'imposition du respect de la loi des con­duites humaines qui définirait la personnalité, Lacan oppose - tout à fait dans le droit fil de la pensée spinozienne - la connaissance des rapports entre les phénomènes humains afin d'établir non pas un jugement mais une relation de compréhension.

 

     Pourquoi parmi les psychoses avoir choisi d'étudier la para­noïa?  "Parce que Lacan était lui-même paranoïaque" dira Marie Bonaparte, dont on ne saura jamais si cette opinion était dictée par la haine confraternelle ou les confidences sur l'oreiller que lui aurait faites Loewenstein pendant qu'il était l'analyste de Lacan (1932-1938) et l'amant de la princesse.  C'est en tout cas ce qu'elle écrit à Anna Freud lors de la reprise des activités de la Société Psychanalytique de Paris. en 1945.   "...Quand à Lacan il est beaucoup trop pris dans sa paranoïa et un narcissisme problé­matique qui l'amène à manifester trop d'ingérences personnelles tant dans la vie de la Société que dans la conduite de ses cures"[8].  Il ne s'agit pas d'un simple ragot que je vous rapporte pour nuire à l'image de Lacan, mais une certaine manière plus ou moins juste d'appréhender sans la com­prendre la manière dont Lacan, très tôt, a tenté de poser la question du désir de l'analyste, pas seulement en d'obscures postulations théoriques mais dans le cadre même de sa pratique (séances courtes).

 

     On peut voir dans ce choix, d'autres contingences, à savoir que ce n'était que récemment (30 ans plut tôt) que Kraepelin avait ap­porté quelque clarté dans la conception de la paranoïa qui fut longtemps - ce que semble être la schizophrénie aujourd'hui - un terme à tout désigner "où s'affrontaient conceptions et nosologies dans une diversité digne de Babel"[9].  C'est en 1899 que Kraepelin donne son salutaire coup de balais en rétrécissant considérablement le champ définitoire de la paranoïa "au développement insidieux sous la dépendance de causes internes et selon une évolution con­tinue, d'un système délirant durable et impossible à ébranler, et qui s'instaure avec une conservation complète de la clarté et de l'ordre dans la pensée, le vouloir et l'action".  D'une part, on le voit, Lacan pouvait trouver là, dans le champ médical, l'occasion d'une réflexion toute spinozienne si la paranoïa est bien une dis­cordance dans le champ de la pensée qui, par ailleurs, reste compo­sée.  D'autre part, les conceptions françaises étaient demeurées hésitantes:  les unes voyant dans la paranoïa une manifestation exagérée de traits convenables à des mécanismes de la psychologie normale, les autres restant trop attachées à une prévalence causale organique (dégénérescence) ou constitutionnelle qui agiraient sur un ensemble de traits déter­minés mais susceptibles, dans un autre contexte organique, de variations normales (orgueil et agressivité au centre).  Il y a là un hiatus entre une constitution définie par des tendances et des réactions subnormales et le délire d'interpré­tation qui en est la manifestation principale.

 

     C'est pourtant en partant de ce hiatus que Lacan va tenter, avec Aimée, de définir, dans une visée toute spinozienne, la pa­ranoïa dans le seul registre des discordances au sein d'une pensée composée, sans préjuger dans aucun sens des facteurs organiques paral­lèles possibles.

 

     Il lui faut préalablement préciser ce qu'il entend par person­nalité dont, dans la version de 1915 de son Traité, Kraepelin sou­tenait qu'elle était conservée sans manifestation d'affaiblis­sement intellectuel dans la paranoïa.

 

     Le choix de Lacan d'étudier la paranoïa répondait donc à la fois à une impasse dans la pensée psychiatrique, à son spinozisme profond et à la nécessité qui présidait alors à l'esprit de la pro­duction d'une thèse de médecine:  développer une orientation de re­cherche originale sur un sujet entièrement nouveau ou d'actualité et problématique, et enfin fondé sur l'expérience clinique.

 

     "La donnée clinique de l'évolution sans démence, le caractère contingent des facteurs organiques (réduits au reste à des troubles fonctionnels) qui peuvent accompagner la psychose, la difficulté théorique, enfin, d'expliquer, ses particularités (le délire par­tiel) par l'altération d'un mécanisme simple, intellectuel ou af­fectif, - ces éléments, d'autres encore plus positifs, font que l'opinion commune des psychiatres, on le sait, attribue la genèse de la maladie à un trouble évolutif de la personnalité".[10]

 

     Telle est la position du problème, et sa résolution se fera en trois temps:  1°) définir ce dont on parle en parlant de personna­lité, 2°) faire un survol des théories de la psychose comme déve­lop­pement de la personnalité et - avec à l'arrière-plan un riche bagage d'expérience clinique (40 cas) - 3°) examinerr dans le plus grand détail un cas afin d'en tirer des conclusions pronostiques et - c'est là l'apport nouveau - d'une thérapeutique  possible.  Quant à l'originalité du travail elle fut, notons-le au passage, surtout remarquée par des littéraires (Dali et Crevel), et des philosophes marxistes (Jean Bernier et Nizan).  Ces deux derniers s'acordent pour reconnaître dans le travail de Lacan "la conception marxiste de la personnalité humaine" - malgré son indigence en matière thérapeutique ( Bernier).  Quant à Nizan il écrivit dans l'Humanité :  "Il faut signaler un livre qui contre les principaux courants de la science officielle, malgré les précautions que doit prendre l'au­teur d'une thèse universitaire, traduit une influence très cer­taine et très consciente du matérialisme dialectique.  Le docteur Lacan n'a pas encore clarifié toutes ses positions théori­ques, mais il réagit contre les divers idéalismes qui corrompent actuellement toutes les recherches de psychologie et de psychia­trie".  A propos d'un ancien compagnon d'Action Française. qui a écrit toute sa thèse dans l'appartement de son ami Pierre Drieu La Rochelle, la reconnaissance marxiste est assez piquante!  Si maté­rialisme il y a, ce n'est peut-être pas tant le fruit, comme le prétend Elizabeth Roudinesco, de son antimécanisme et de son anti­cons­titutionalisme, mais beaucoup plus le résultat habilement transposé en psychiatrie du matérialisme de Spinoza:  accepter le primat de la pensée in­cons­ciente sur la conscience et en analyser les manifestations dans la matérialité même du discours.  C'est dans ces traits que Trotsky avait reconnu le caractère "matérialiste" de la psychanalyse afin de plaider en sa faveur auprès de  Lénine à peu près à cette même époque.

 

     Lacan, quant à lui, dans l'après-coup de la rédaction et de la publication de sa thèse en souligne l'originalité en ce "qu'elle est la première, du moins en France, où ait été tentée une inter­pré­tation exhaustive des phénomènes mentaux d'un délire typique en fonction de l'histoire concrète du sujet, restituée par une enquête aussi complète que possible".  C'est sans doute également la pre­miè­re fois que "cette structure mentale particulière" est reconnue comme l'expression de "pulsions instinctives anormales"[11] qui ne sont pas tant d'ailleurs des anomalies dans le champ pulsionnel que la survivance de pulsions archaïques (primitives, dit Lacan en fai­sant usage d'un terme ambigu) qui ont survécu chez l'adulte et se sont cristallisées dans cette enclave structurale discordante et patho­gè­ne, imprégnée au sein d'une personnalité par ailleurs normale.

 

     Mais qu'en est-il de cette personnalité à laquelle est consa­crée le chapitre deux de la première partie de la thèse.  "Nous définissons par ce terme, écrit Lacan dans l'après-coup de l'exposé général des travaux scientifiques, l'ensemble des relations fonc­tionnelles spécialisées qui font l'originalité de l'animal-homme, celles qui l'adaptent à l'énorme prévalence qu'a dans son milieu interne le milieu humain, soit la société"[12].

 

     Partant de l'opinion commune, Lacan remarque qu'elle reconnaît généralement à la personnalité trois attributs:  1°) synthèse de notre expérience intérieure, 2°) intentionnalité, dont l'écart avec la synthèse est le lieu d'émergence de toutes nos imaginations et idéaux, grâce aux heurts avec la réalité, au sens de la 3°) respon­sa­bilité.  Ces trois attributs, remarque Lacan de façon expéditive, la métaphysique les reprend à son compte après avoir substantialisé la personne - par opposition à l'individu "simple collection des tendances et des caractères propres à tout être donné" - dans les trois caractères qu'elle lui attribue d'unité substantielle (syn­thè­se), de porteur dans le psychisme d'une entité universelle qui l'oriente dans ses actes et ses pensées (intentionnalité) et d'ar­bitre moral (responsabilité).

 

     Faisant un petit tour du côté de la psychologie d'alors, Lacan remarque que si la psychologie introspective (en pleine gloire) per­met de mettre en doute la portée et la valeur de chacune des caractéristiques de la personnalité au point de n'y plus voir en fin de compte qu'un équilibre fragile, toujours prêt à se rompre, d'états de conscience, il faut alors - pour s'assurer de la possi­bilité d'élaborer une "science de la personne" - repartir de don­nées objectives, coupées des origines encombrantes plus ou moins phénoménologiques, et réinscrire la personnalité dans "un champ d'intelligibilité qui recouvre le système des relations humaines en tant que des significations subjectives y sont à l'oeuvre de ma­niè­re privilégiée et spécifique, au détriment d'un ordre de déter­mination physiologique exclusif"[13].

 

     Il suffit, pour ce faire, de considérer la personnalité non pas dans ses fonctions supposées, mais en suivant son développement de la plus profonde nuit de l'enfance à l'involution afffective du vieillard.  Ce n'est plus une fonction de synthèse qui prédomine ce développement mais une loi évolutive dont les passages sont compré­hensibles et possèdent pour nous un sens (aux deux sens du mot sens) mais un sens qui n'implique absolument pas la saisie d'une loi de succession causale, un sens qui serait beaucoup plus celui de l'enchaînment métonymique ou de la substitution métaphorique (termes encore inconnus de Lacan).  "Ce sens se rapporte, par exem­ple, à l'accord de telle nuance sentimentale avec tel couteau re­présentatif (de la tristesse avec l'idée de perte d'un être aimé) - à l'adaptation à un but, d'une série d'actions - à la compréhen­sion idéo-affective qu'entraîne une certaine contrainte des ten­dances"...  "Ce sens est la commune mesure des sentiments et des actes humains"[14].

 

     L'unité de la personnalité n'est donc pas à chercher dans la synthèse qu'elle peut faire de fonctions phénoménologiquement ob­servables mais dans le sens diachronique d'un développement régu­lier et compréhensible.

 

     L'intentionnalité, quant à elle, apparaît comme le résultat d'une formation, d'une éducation qui donne aux fonctions inten­tionnelles leur objet dans le cadre des fonctions identificatrices de l'esprit et d'une complexification dialectique croissante du rapport de la personne à ses objets et à ses buts.

 

     Quant à la responsabilité ce n'est pas tant au niveau de l'ex­périence personnelle qu'elle se constitue (par exemple, apprendre à distinguer dans les promesses qu'on fait celles qu'on tiendra de celles qu'on ne tiendra pas), mais dans le rapport à autrui marqué et limité par les résistances morales que cet autrui nous impose, qui nous montre très tôt que notre apparente autonomie est relative au groupe et à son histoire.

 

     En conclusion, remarque Lacan, "Cette genèse sociale de la personnalité (c'est ce qui a pu faire croire à un penchant marxiste chez Lacan) explique le caractère de haute tension sociale que prennent, dans le développement personnel, les rapports humains et les situations vitales qui s'y rattachent.  Elle donne très proba­blement la clé de la véritable nature des relations de compréhen­sion"[15].

 

     Que propose donc Lacan à l'encontre des psychologues et des organicistes?  Au lieu, comme le psychologue, d'isoler comme des objets en soi les troubles discordantiels qui semblent venir per­tur­ber la conduite et la conscience du sujet comme s'il s'agis­sait de phénomènes indépendants; au lieu de classifier ces mêmes phéno­mènes, comme le font les organicistes, en réduisant, par exemple, l'hallucination à une lésion cérébrale, deux attitudes, remarque Lacan, qui finalement se rejoignent qu'on ne veuille voir qu'un corps ou qu'on ne prête attention qu'à des états d'esprit détachés de tout contexte, parce qu'elles sont calquées toutes deux sur l'attitude même du patient qui, lorsqu'il ne voit que son mal, voit toute "sa conscience réduite au seul trou dans sa mollaire"; au lieu de cela, au lieu de cette objectivation isolante des symptô­mes, Lacan propose une compréhension objective des troubles en les replaçant dans: 

 

      1°) Un développement biographique défini objectivement par une évolution typique et les relations de compréhension qui s'y lisent.

 

      2°) Une "conception de soi-même" qui caractérise la structure et l'évolution de ses attitudes du sujet et transparais­sant dans une "image idéale du moi", mais qui se recon­naît aussi au progrès dialectique des attitudes vitales.

 

      3°) Une certaine tension des relations sociales où le sujet acquiert du fait du réseau de ses relations une valeur représentative (idée effectivement chère au marxiste).

 

     Deux remarques ici s'imposent avant de conclure sur ce chapi­tre et ce qu'il nous offre d'essentiellement lacanien:

 

      1°) Tout d'abord, c'est que les manifestations humaines au sein desquelles replacer les discordances et dont l'en­semble constitue la personnalité, sont lisibles.  Ce n'est pas encore la théorie de la lettre mais on doit remarquer l'attention que Lacan porte déjà aux documents écrits (Aimée et son enquête des écrits).

 

      2°) On peut en déduire aussitôt que la conception lacanienne de l'inconscient est encore à ce moment-là pré-freudienne (et très spinozienne) mais elle annonce tout de même déja l'inconscient lacanien.  L'inconscient - qui constitue la plus grande part de la personnalité - se lit, se donne à lire, une fois établie des relations de compréhension.  En somme le sens inconscient n'est autre ici que ce que Saussure avait décrit quelques années auparavant comme le phénomène de la valeur.  Si un mot comme qui se prononce "pin" a un sens immédiatement conscient, sa mise en con­texte parlé lui confé­rera d'autres sens non immédiatement conscients très différents du sens premier.  Rompre le pain en famille, dénicher des oeufs sur un pin, gagner son pain à la sueur de son front, ou le célèbre pain de sucre de Rio.

 

     On peut ici faire une distinction entre deux pôles qui ne s'ex­cluent pas réciproquement:  celui de ce qui est subjectivement éprouvé (le sens que consciemment "je" donne à pain) et celui de ce qui peut être objectivement constitué lorsque le signe subjecti­vement éprouvé est replacé dans un contexte plus ou moins chargé où il reçoit des relations de compréhension qu'il établit avec les autres signes du contexte un sens nouveau, inconscient pour le su­jet, ce que les linguiste nomment la valeur, et qui peut être une fois lu, une fois déchiffré, amené à la conscience du sujet lui-même.

 

     On voit bien ici comment Lacan se situe au-delà de cette cou­pure décrite par Foucault ou Canguilhem d'où est née la psycha­na­lyse et qui s'est manifestée par une remise en cause et une contes­tation du privilège du regard porté sur l'organisme (qui triomphe encore dans ces techniques de voyance absolue que sont le scanner, la radiographie, etc.) au profit de l'écoute analytique d'une si­tuation qui excède les limites physiques de l'individu, en tentant d'y établir des relations de compréhension inconscientes riches de sens.

 

     C'est dans cette perspective que Lacan aborde le cas d'Huguet­te Duflos-Anzieu que, par nécessité du secret, il nommera Aimée.  Mais pourquoi Aimée, justement?

 

 

 

     Je laisse de côté les remarques sur la psychogenèse versus l'organogenèse et le parallélisme qu'en quelques pages, Lacan esquisse entre l'organique et le psychique.  D'une part, cela n'ajoute pas grand chose à la compréhension du cas, d'autre part, la question sera reprise et développée dans un texte écrit une quinzaine d'années plus tard et que nous étudierons au printemps:  Propos sur la causalité psychique[16].  Il sera intéressant de re­prendre en un seul développement la question du parallélisme corps-pensée chez Spinoza, organique-personnalité chez Lacan et le moment spinozien de la conception de la causalité, puis la rencon­tre (la composition, dirait Spinoza) avec la pensée freudienne et ses con­séquences dans la reformulation concernant la psychogenèse des psy­choses présentées en 1946 aux journées psychiatriques à Bonneval, comme une critique des conceptions psychiatriques organicistes et notamment de l'organo-dynamisme d'Henri Ey qui a dominé et domine encore tout un secteur de la psychiatrie actuelle.



    [1]. Jacques Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, Seuil, 1975. Cet ouvrage qui constituait la thèse de doctorat de médecine de Jacques Lacan a paru initialement chez Le François à Paris, en 1932. Il semblerait que Lacan ait racheté tous les invendus lorsqu'il s'aperçut qu'Aimée était la mère d'un de ses patients : Didier Anzieu.

    [2]. Traduction présentée dans l'édition des Oeuvres complètes de Spinoza dans la Bibliothèque de la Pléïade, Gallimard.

    [3]. Jacques Derrida, L'écriture et la différence, Seuil, 1967

    [4]. Gilles Deleuze, Spinoza, Philosophie pratique, Editions de Minuit, 1981, p. 28

    [5]. Ibid. p 29

    [6]. ibid.

    [7]. Jaqcues Lacan, Propos sur la causalité psychique, in Ecrits, Seuil, 1966

    [8]. Celia Bertin, Marie Bonaparte, a Life, Harcourt, Brace et Jovanovich, 1982, p. 224

    [9]. Jacques Lacan, Thèse, p. 23

    [10]. Ibid.

    [11]. Jacues Lacan, Thèse, p. 401

    [12]. ibid, p. 400

    [13]. Bernard Ogilvie, Lacan, le sujet, PUF, 1988, p. 14

    [14]. Jacques Lacan, Thèse

    [15]. ibid, p. 42

    [16]. opus cité.

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