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Tiddukla Tadelsant Tamazight di Ottawa - Hull
Association Culturelle Amazighe à Ottawa-Hull
 Amazigh Cultural Association in Ottawa - Hull
  tidukla tadelsant tamazigt Di utawua hul

MOHIA  

GÉANT DE LA CULTURE AMAZIGHE:      Muhend U Yahia (Mohia) nous quitte
l' Expression 09 décembre 2004 -

http://www.lexpressiondz.com/T20041209/ZA4-3.htm

La culture amazighe et la culture kabyle viennent de perdre un homme immense. Mardi dernier, dans une clinique parisienne, s’est éteint, à la suite d’une longue maladie, Mohya Abdallah, plus connu sous le nom de Muhend U Yahia. Poète et dramaturge de talent, Mohya a traduit des oeuvres théâtrales universitaires et les a introduites dans la société kabyle. Plus de quarante de ses pièces sont désormais, dans leur traduction, du domaine amazigh. Grâce à Mohya, un nouveau mouvement théâtral en kabyle a vu le jour au début des années 1980. Plusieurs troupes ont repris les adaptations de Mohya et les ont mises en scène et interprétées. La majeure partie des pièces traduites par Mohya ou adaptées par lui ont été présentées lors de festivals de théâtre amazigh, organisés en Kabylie. Beaucoup d’oeuvres de Mohya ne sont pas connues. Seules quelques oeuvres éditées sous forme de livres et/ou de cassettes audio et vidéo sont connues du public. Mohya a traduit en kabyle des oeuvres de poètes, comme celles de l’opposant turc, Nazim Hikmet, ou encore Boris Vian. Il a de même composé et écrit des poèmes, dont le plus célèbre Ah ! Ya ddin quessam !, en hommage aux détenus du Printemps berbère d’avril 1980.
Après des études au lycée de Tizi Ouzou en 1967, Mohya entame des études universitaires en mathématiques à Paris dans les années 70. C’est là qu’il côtoie l’académie berbère. Puis il rejoint le «groupe d’études berbères» de l’université de Vincennes où il était l’une des chevilles ouvrières des publications éditées par le groupe, comme le bulletin d’études berbères et la revue Tisuraf.
Un hommage lui a été rendu, hier, à la clinique Jeanne Garnier de Paris. Sa mise en terre et prévue en Kabylie. Le porte-parole du MAK, Ferhat M’henni, un homme engagé est un chanteur aux mots d’airain qui traversent les murs de plomb, a rendu public un communiqué dans lequel il rend un vibrant hommage à l’immense homme que fut Muhand U Yahia. Ferhat s’est écrié si justement à propos de Mohya: «...Il continuera de nous éclairer par les multiples lumières dont il avait tissé les mots de ses poèmes, le sens de ses phrases et le lyrisme de ses pièces de théâtre... Il était un géant, il est désormais un soleil...!» Ferhat souligne «la modestie légendaire et la réserve naturelle qui fleuraient bon l’intelligence de l’immense homme de culture...», le monde amazigh en général et la Kabylie en particulier sauront toujours honorer la mémoire de l’homme et la richesse monumentale de son oeuvre immortelle. «Le MAK appelle la population à se déplacer en masse pour rendre à Mohya un vibrant hommage en l’accompagnant à sa dernière demeure...» Il semble que les mots soient pauvres pour décrire l’immense peine de ceux-là qui, grâce à la veuve de Muhand U Yahia, ont pu s’approprier la culture universelle. Homme juste, sage et effacé, Mohya devient l’une des étoiles qui pareront le ciel de la culture amazighe.  A. SAÏD

Le géant malgré lui par Mohamed BOUKETOUCHE
 

L'Expression: le 13 décembre 2004 - Page : 21
http://www.lexpressiondz.com/T20041213/ZA5-14.htm

En Muhend U Yehya, la culture algérienne d'expression berbère perd non
seulement l'un des hommes qui a le plus contribué à son développement
mais aussi un auteur de génie, un artiste hors-pair.
Muhend U Yehya, de son vrai nom Mohya Abdellah, mathématicien de
formation, a consacré sa vie au service de l'art et de la culture.
Quoique loin de son pays, il a gardé des liens étroits avec la
mère-patrie pareils au cordon ombilical. Sa parfaite maîtrise de la
langue et sa culture universelle lui ont permis de décrire avec
pathétisme la douleur de l'exil et, avec douceur, les scènes
pittoresques de la vie kabyle.
Mohya était (sommes-nous toujours condamnés a parler de nos hommes les
plus valeureux à l'imparfait?) un révolté contre l'ordre établi,
contre l'injustice des êtres et des choses. Tel un Kateb Yacine qui
écrirait en kabyle, sa verve poétique lui fera composer des vers où il
tourne en ridicule les intégrismes, l'ineptie et l'arbitraire. En
satires ou en pamphlets, il se moque du sérieux des bien-pensants, de
la richesse mal acquise et du pouvoir assis sur la force. Ses sources
littéraires montrent bien de quel bois il se chauffe.
Car, et c'est là l'un de ses mérites, Mohya n'hésite pas à s'abreuver
dans la culture des autres peuples pour la rendre accessible à ses
concitoyens. Boris Vian, Jacques Prévert, sont parmi ses poètes
favoris. Mais ces emprunts ne ternissent nullement l'éclat de son
génie propre. On ne peut que s'émerveiller en écoutant ses textes
chantés par nos plus grands chanteurs : Ferhat, ldir. Ali Idefl.awen,
Slimane Chabi, Takfarinas, Malika Doumrane... D'Amzirti à Berrouaghia,
ils rallument la fibre militante, ces chants de révolte d'un peuple
qui refuse de se soumettre, d'une identité qui refuse de s'aliéner,
d'une langue qui refuse de mourir.
Et si Muhend U Yehya nous a fait frissonner par ses textes poétiques,
il nous a fait mourir de rire par ses pièces théâtrales. Inspirées du
terroir, adaptées d'ailleurs ou imaginées par lui, ses oeuvres
bouillonnantes de vie et d'énergie sont le miroir fascinant où nous
sommes forcés de regarder pour voir nos vices et nos faiblesses. De
même que ses poésies ont bercé notre jeunesse pleine d'espérance, ses
personnages continueront à nous enchanter longtemps encore malgré
l'amertume et la désillusion. Saïd Bu Tlufa et les lutins de
Yakourène. Mohand U Chabane et son ressuscité, Djeddi Yebrahim ou
encore Sinistri, désormais orphelins, continueront à vivre de la vie
magique de l'art immortel.
Autant Mohya emploie sa poésie à dénoncer l'arbitraire des
gouvernants, autant il emploie son théâtre pour décrier les défauts
des gouvernés. Mais au-delà de la société kabyle qu'il décrit, il nous
fait découvrir d'autres cultures, parfois très éloignées de nous dans
l'espace et dans le temps. Si La Jarre ou Le Médecin malgré lui
peuvent facilement s'adapter chez nous à cause de la proximité
géographique et du fonds méditerranéen commun, qui croirait que
derrière Mohand U Chabane se cache un drame chinois? Et le mérite du
poète est non seulement d'avoir adapté le drame en kabyle mais de le
faire sentir en kabyle. Lu Xun narrait une histoire de la Chine
médiévale, Mohya la transpose dans l'Algérie indépendante. Peut-on
encore soupçonner sous la peau du même Mohand U Chabane un personnage
voltairien, Memnon? On brûle d'enthousiasme en écoutant les textes de
Muhend U Yehya ou en voyant ses pièces mais il faudrait avoir lu les
oeuvres qui les ont inspirés pour pouvoir apprécier le degré de son
génie et l'importance de son effort, car le génie sans effort est un
feu de paille. Avec lui, Prévert ou Beckett ne parlent pas seulement
berbère, mais ils parlent en Berbères. Créer En attendant Godot en kabyle!
Y a-t-il un secret derrière une telle prouesse? Oui, certainement, Car
en plus de son talent, Mohya aimait son travail et s'y donnait à fond.
Derrière son travail, il ne cherchait ni gloire ni fortune. Lui qui
maudissait quiconque commercialiserait ses cassettes et qui
travaillait loin des feux de la rampe, avait été d'un apport
incommensurable à notre culture et à notre langue. Car une langue a
autant besoin de défenseurs que de producteurs, et si les premiers
sont légion, les seconds sont rares.
Le hasard (ou plutôt les vicissitudes d'une amère destinée collective)
a voulu qu'il vive et qu'il meurt, comme beaucoup de nos grands
hommes, loin des siens et de la terre qui l'a vu naître. Nous laissant
plus orphelins encore, il s'en va rejoindre les Azem et les Matoub,
les Mammeri et les Haroun, et tant d'autres. et je rougis déjà de la
réponse qu'il leur donnera quand ils voudront savoir si le flambeau
est toujours allumé. Cependant, avec son humour mordant, il ne pourra
s'empêcher de leur lancer: Mazal l'xir ar zdat!
 

Edition du 23 février 2005 > Idees-debat

 http://www.elwatan.com/2005-02-23/2005-02-23-14099

Évocation 
Mohia, « L’œuvre qui a mangé l’auteur »
D’abord nous sommes restés cois en nous demandant comment parler de quelqu’un qui n’a jamais parlé de lui, si ce n’est par son gigantesque travail théâtral et poétique, lui qui a toujours mis en avant la création pour promouvoir la revendication linguistique kabyle. Même de son vivant nous nous sommes souvent posé cette question : « Et si Mohia avait raison ? ».

Quoiqu’attendue depuis de longs mois, la terrible nouvelle a coupé le souffle à ses rares amis et ses dizaines de milliers d’admirateurs qui sont tous un peu morts cette journée de décembre 2004. On les a vus à la maison de la culture Mouloud Mammeri, se recueillant devant sa dépouille, et à ses funérailles, les tempes grisonnantes, le visage buriné, le regard éprouvé, le ventre bedonnant, ils sont venus remercier l’auteur qui a su chanter les angoisses et les aspirations de leur jeunesse : ils savent qu’ils lui sont tous redevables de quelque chose. C’est, en effet, l’idole incontestée, la référence des jeunes contestataires kabyles, étudiants ou pas, d’avant et après-avril 1980, donc de beaucoup de citoyens aujourd’hui âgés de 35 à 45 ans, la génération des victimes de l’école fondamentale, mais aussi de milliers de cadres en fonction. Ils se sont, toutes ces années, accrochés à son œuvre comme on s’accroche à une bouée de sauvetage : ils ont pu, ainsi, contrarier l’irrationnalisme ambiant. C’est en grande partie grâce à la sagacité et à l’ironie dites et répétées dans ses splendides poèmes et à ses inégalés monologues qu’ils n’ont pas basculé dans les moyens de lutte violents. Ses K7 rappelaient à longueur de bande magnétique, sur les tables de chevet ou dans les salles de café, que la victoire était possible autrement. Il ne faisait pas rire à la manière d’un humoriste ordinaire, il faisait plutôt grincer les dents et serrer les poings pour ne pas désespérer de lendemains meilleurs. En 1978, son génie explosa après des années de travail et de longues études. A l’heure de la pensée et des médias uniques, ses K7 commençaient à être dupliquées à des milliers d’exemplaires, à partir d’une ordinaire bande enregistrée dans un banal magnétophone, en exil. Comme illustration sonore de ses œuvres, pour fuir toute polémique sur la paternité des créations musicales kabyles, il a surtout utilisé soit idhebbalen, soit des chants kurdes, avec la permission des Kurdes côtoyés en exil : ces chants au demeurant sont assez proches des chants kabyles. Contrairement à ce qui s’écrit ou se dit çà et là, Muhend Uyehya est le nom sous lequel il signait ses œuvres. Son vrai nom est Mohia, son prénom Abdellah. Il est né au milieu du siècle au village Ath Rbah, Iboudraren. Il a vécu, enfant, la guerre de Libération nationale. Les enfants de la guerre n’en sortent jamais psychologiquement indemnes : ils vieillissent très vite et portent dans le regard cette nostalgie d’une enfance quelque part ratée, amputée d’insouciances inconnues. La guerre de Libération et l’indépendance, si durement acquise, dans une frénésie de généreuse et inconsciente destructuration sociale ont chamboulé le milieu dans lequel était immergée cette génération d’adolescents.

En 1969, il est à l’université d’Alger

Pour Abdellah, s’ensuit une série d’exils, donc de déchirements successifs. D’Ibudraren, il se retrouve à Azazga, puis à Tizi Ouzou au lycée Amirouche. Sous des allures désinvoltes, c’ était un élève brillant, mais très éclectique dans ses relations et ses lectures, il portait déjà ce regard critique, caustique sur les choses de la vie, que l’on retrouvera plus tard dans ses œuvres. Ses habitudes frugales, quasi ascétiques, détonnaient parmi les lycéens plus ou moins zazous et yéyé de la fin des années 1960. Outre ses excellences en sciences dures, sa timidité, sa douceur et sa réserve naturelles font obtenir à Abdellah le prix du « meilleur camarade du lycée ». Pendant au moins trois ans, il participe aux cours de Mouloud Mammeri, dont il est un élève très assidu et, Dieu Sait qu’ils étaient loin d’être nombreux autour du maître. Il l’aidait également dans des travaux de recherche, de collecte et de mise en page lors de longues séances de travail au CRAPE. C’est à cette époque qu’il commence timidement, presque à contrecœur, à réciter ses merveilleux et incisifs poèmes. Nous nous souvenons de mémoire : Numember yewwi-d axbir, yebrez abrid amellal, i t-igerrzen d irgazen, wadak ireznen awal ! Ayen righ maççi d awal mi t-tennid yeddem-itwadu. Ayen righ maççi d uffal... Et bien d’autres qu’il livrait à doses homéopathiques à un entourage restreint mais connaisseur : « Isefra à ceux qui les méritent ». Mais ils faisaient exception, la règle générale était l’hostilité envers toute poésie atypique tant dans le fond que dans la forme. Une politique culturelle niveleuse ne tolérait aucune aspérité, surtout si cette aspérité s’exprimait dans une langue autre, et a fortiori la langue kabyle. En 1972, et le 4 décembre, un mercredi eut lieu un festival universitaire de la poésie sur le thème « Poésie et révolution. » Le doyen de la faculté des lettres n’a épargné aucun obstacle pour refuser à Mohia et ses compagnons de participer à ce festival. L’argument massue avancé par ce doyen directement sorti de l’espace mental médiéval était le suivant : « Votre langue n’est qu’un dialecte ! » Il refusa que le 1er Novembre soit dit en kabyle ! En 1973, Muhend Uyehya quitta l’université d’Alger et l’Algérie qu’il ne revit qu’en 1993, en pleine décennie rouge. Décennie que Mohia voyait venir et ne cessait de tirer la sonnette d’alarme dans ses œuvres. Les frères izerman. A cette époque, en parlant de Mohia, regrettant son long exil, quelqu’un disait de lui : « Tamurt mezziet, abrid yedyeq, argaz meqqer, dunnit tewsaâ. » Traduisons-le ainsi : « Le pays est petit, la voie étroite, le gars est grand, le monde est vaste. » Son exil était inévitable, en réalité, c’était une question de survie pour lui. C’est pendant cette période de 20 ans, dans la solitude et souvent dans la douleur, qu’il réalisa l’essentiel de son œuvre, d’abord autour de la revue Tisuraf : un véritable collier de pièces de théâtre, de poèmes, créés ou adaptés à partir d’auteurs illustres mais parfois aussi... d’illustres inconnus. Nous entamerons pêle-mêle, à la Prévert, cette liste d’auteurs qu’il a traduits en kabyle : Brecht, Pirandello, Prévert, Molière, Becket, Mrozek, Brassens, Félix Leclerc, Philippe Soupault, Boris Vian, de Beranger, J. B. Clément, G. Conte, Jouang Tse, W. Blake, P. Seghers, Racine, J. Brel, E. Potier, G. Servat, J. Ferrat, Platon, Jules Boscat ( ?), Tristan Corbière, Lu-Xun, Francis Quimcampoix ( ?), etc. Mohia s’est souvent contenté de nous livrer des extraits des œuvres de cette multitude d’auteurs, exceptées les œuvres théâtrales qu’il nous a léguées dans le texte intégral. Il a démontré avec talent que la langue kabyle a accédé à l’universel. Tous ces auteurs, et certainement bien d’autres encore, ont été traduits, adaptés, malaxés par Mohia pour qu’ils soient à la portée de n’importe quelle oreille kabyle, sans dénaturer une once de leur œuvre. Mohia, en plus de la fibre poétique, maîtrisait, plus que tout autre, la langue française et la langue kabyle. Il en connaissait les moindres méandres. Au fil des ans, les conditions de l’exil aidant, la solitude, son travail acharné pour la langue kabyle ont eu raison de sa santé. Comme on dit : « L’œuvre qui a mangé l’auteur. » Pendant près de 30 ans, une bien maigre partie de l’Algérie le portait aux nues, alors que l’immense partie ignorait jusqu’à son existence, même en Kabylie ! A la décharge de l’Algérie et pour soulager les consciences, nous rappellerons qu’il existe beaucoup de pays qui n’ont jamais mérité leurs artistes. « Eyya, terbeh, Win yebghan ad iru, ad iru f qerru-s ! »

Amer Mezdad

 

Le défenseur des langues populaires : « Nous ne sommes pas sortis de l’auberge » Dicton populaire

http://www.elwatan.com/2004-12-16/2004-12-16-9944

Auteur prolifique, militant déterminé, humaniste à une culture immense, Mohand Ouyahia (de son vrai nom Abdellah Mohia ) est méconnu du public algérien. Même son auditoire naturel, le public kabyle dans son écrasante majorité, ne le connaît pas.

Sa perception des choses de la vie a fait qu’il évitait les journalistes. Avant sa disparition, le 7 décembre dernier, dans un hôpital parisien, il n’avait accordé qu’un seul entretien à la revue clandestine Tafsut (le printemps) et ce, au milieu des années 1980. Après son décès, les titres de la presse nationale n’ont pu publier qu’une seule photo de lui, et de profil. Rares sont les jeunes générations de journalistes qui l’ont connu. Aussi, écrire sur Mohand Ouyahia n’apparaît pas comme une simple besogne. L’essentiel des sources écrites est conséquemment limité au site Internet de l’association Tamazgha établie en France qui a reprodui, avant même la mort de Mohand Ouyahia in extenso, l’interview parue dans Tafsut en 1985. Pour n’avoir pas connu une consécration populaire, c’étaient plutôt des étudiants, des cadres, des universitaires, des hommes de culture, des militants associatifs et politiques qui, dans leur majorité, ont tenu à rendre hommage à cet enfant du village d’Aït Arbah (Iboudrarene, Tizi Ouzou), lors de l’exposition de la dépouille à la maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, lundi dernier. Mohand Ouyahia avait 54 ans. Ceux qui l’ont connu le plus étaient, entre autres, les jeunes qui avaient 20 ans dans les années 1980, qui s’échangeaient ses cassettes audio, utilisées comme support médiatique pour la diffusion de ses monologues. Les auditeurs adoraient son extraordinaire talent de conteur et appréciaient intensément l’originalité de ce créateur hors pair ; des textes incisifs et simples mettant en scène des situations loufoques, transformant en absurdité l’autoritarisme, l’ostracisme et le nihilisme, catalogués dans le registre des bêtises humaines. Ses produits étaient de merveilleux moments de bonheur pour un public sevré de liberté d’expression, écrasé par l’oppression d’un régime militariste. Il tournait en dérision et ridiculisait l’ordre établi, désacralisant le fait politique.

La dérision, l’ultime arme contre l’oppression

Bien que discret et modeste de son vivant, Mohand Ouyahia n’est pas mort dans l’anonymat. Bien au contraire, de plus en plus, des personnes découvrent sa grandeur. Ceux qui l’ont connu témoignent. L’un des plus grands poètes algériens, Lounis Aït Menguellet, déclare : « Je l’ai connu en 1974 en France. Il était militant dans l’Académie berbère. Sa disparition aujourd’hui est une immense perte pour la culture algérienne, notamment kabyle. En fait, beaucoup ne connaissent pas ses créations et ses talents et de ce fait ignorent ce qu’il aurait pu donner à notre culture, car il était encore jeune. » A 30 ans, il était déjà un immense créateur. Certains de ses poèmes ont été repris par Idir et Ferhat Imazighen Imoula, notamment Tahia Briziden et Ah ya din kessam. Mais, Mohand Ouyahia était surtout connu pour ses adaptations de pièces de théâtre, tirées des œuvres des monuments universels de la littérature, tels l’Allemand Bertolt Brecht, le Français Molière, l’Anglais Samuel Becket, le Chinois Lou Sin, etc. Bien que diplômé en mathématiques, Mohand Ouyahia s’est découvert une âme littéraire, une sensibilité artistique. Dans la revue Tafsut il raconte son parcours : « J’ai connu deux périodes assez distinctes : la première s’étendait de 1974 jusqu’à 1980, et la seconde de 1982 jusqu’à aujourd’hui (1985, ndlr). Une vision simpliste semble dominer la première période. Selon cette vision, ce serait dans les agressions en provenance de l’extérieur que se situerait l’origine de tous nos maux ; les totalitarismes d’aujourd’hui ne faisant ainsi que remplacer le colonialisme d’hier. D’où, il découle que je me faisais peut-être une trop haute idée des petites gens de chez nous, en qui je voyais les victimes innocentes de l’appétit des grands de ce monde (...). Je me rendais bien compte qu’au moment où leurs propres intérêts sont touchés, ceux-ci se comportent bel et bien comme ceux-là ». Dans ce sens, Mohand Ouyahia développe une perception similaire à celle des plus grands auteurs africains, tels que Kateb Yacine, le Kényan James Ngugi ou le Nigérian Wole Soyinka, dans les œuvres desquels on retrouve trois repères : lutte pour la libération, dénonciation des régimes post-indépendance et critique de sa propre société. Dans la deuxième partie de sa carrière, Mohand Ouyahia explique : « C’est nous-mêmes surtout qui sommes responsables de nos déboires. Et, j’essaies partant de là, de lever le voile sur nos faiblesses, tout au moins les plus criantes, car si nous ne les localisons pas, comment pourrions-nous un jour les surmonter. »

La reconnaissance d’Aït Menguellet

Selon Lounis Aït Menguellet, Mohand Ouyahia disait sans calcul tout ce qu’il pensait et ne faisait pas de concessions. Il avait une aversion pour les gens qui instrumentalisent la question amazighe. Lui, il travaillait beaucoup, essayait d’apporter des choses tout en restant dans l’ombre. Ainsi, ceux qu’il appelait « les brobros » (berbéristes de façade) disaient qu’il était un solitaire, un marginal. Certains avouent ne pas saisir ses pensées et ses visions, lorsqu’il dit : « Nous sortons à peine du moyen Age, par conséquent, notre culture traditionnelle est, à bien des égards, encore une culture moyenâgeuse, donc inopérante dans le monde d’aujourd’hui. Et, d’aucuns veulent encore nous ramener au temps de Massinissa. » Ainsi, explique-t-il les raisons des adaptations des auteurs contemporains, en relevant : « La chose au demeurant ne peut que nous aider à faire l’économie de certaines erreurs, quand il se trouve que celles-ci ont déjà été commises par ces autres hommes. Cela revient assurément aussi à compléter, sinon à remplacer nos vieilles références culturelles par d’autres références moins désuètes ». A ce propos, le poète Ben Mohamed, dans un témoignage publié lundi par le quotidien Liberté, écrit : « (...) C’est ce Mohia qui refusait de réduire la berbérité à la seule exhibition du signe Z de amazigh ou du seul salut par azul. Pour lui, la berbérité est un art de vivre selon un certain nombre de valeurs. Comme il faisait une lucide distinction entre valeurs et traditions, entre militantisme et manipulation, il réagissait de manière parfois violente contre toute forme de suivisme irrefléchi. Ce qui déroutait beaucoup de nos militants berbéristes exaltés. En fait, toute la vie et l’œuvre de Mohia ont consisté à démystifier et démythifier. » Evoquant les adaptations magistralement réussies de Mohand Ouyahia, Ben Mohamed écrit encore : « Le génie de Mohia est de nous amener à oublier que ses œuvres sont des adaptations. Sous sa plume, elles passent allègrement pour des œuvres kabyles authentiques. Parfois, on se laisse aller jusqu’à croire que leurs auteurs nous ont spoliés de nos œuvres. » Sur le plan linguistique, Mohand Ouyahia partage le même point de vue que Kateb Yacine.

Un défendeur acharné de la tradition

Un défenseur acharné et un chantre du développement d’une tradition littéraire en langues populaires ; tamazight et l’arabe algérien. La marginalisation de la culture populaire l’avait interpellée mais, pour lui, il fallait renouveler les expériences et procéder par étape. Les textes de Mohand Ouyahia étaient écrits en kabyle ; c’était pour lui un acte militant et une nécessité sociologique : « Dans l’Algérie d’aujourd’hui, on constate premièrement qu’en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire, la sensibilité de la langue maternelle est peut-être plus vive qu’elle ne l’a jamais été. Deuxièmement, pour la majorité des Algériens, la langue maternelle est toujours, quoi qu’on dise, la langue la mieux maîtrisée. » Cette hauteur de vue sur le fait sociolinguistique de l’Algérie illustre, si besoin est , la perspicacité de son auteur, les projections dans l’avenir, mais aussi l’inébranlable attachement à la culture populaire, dont les langues vernaculaires sont le socle. « Si on veut être compris de la majorité, on ne peut que s’exprimer dans nos langues vernaculaires, c’est-à-dire le berbère et l’arabe populaire. » Pour lui, une vie culturelle féconde et digne « dépend en premier lieu des efforts que fournit chacun d’entre nous pour se réapproprier sa langue maternelle ». Mais il relèvera, avec une certaine amertume, grisé par ses innombrables expériences que « l’avenir ne dépend pas de ce que fait un individu en particulier mais bien de la conjugaison des efforts de tous. Or, il faut bien dire que ces efforts, aujourd’hui, sont pour le moins trop inégaux. Ce qui fait que nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge ». Ces propos qui étaient tenus en 1985 sont toujours d’actualité. Ceux parmi ses amis qui le rencontraient ces dernières années rapportent qu’il était profondément déçu par des ingratitudes exprimées par ceux-là même, avec qui il partageait l’histoire et l’avenir, croyait-il. Ceux qui l’ont bien connu partagent le même avis sur lui ; quand certains se sont enrichis de tamazight en privilégiant l’accessoire, lui l’a enrichie en allant à l’essentiel. Mohand Ouyahia était rongé par des déceptions incalculables et emporté par une maladie incurable. Dernièrement, il travaillait sur une œuvre de Platon. Une voie vers le savoir, utile pour les jeunes , disait-il. Mohand Ouyahia est mort la même année où une partie de son œuvre est entrée dans un manuel scolaire de son pays. Les élèves liront ses contes. Amachahu commence. Mohand Ouyahia est dans le ciel, dans la postérité.

 

Parcours

C’est au début des années 1970 que Mohia étudiant découvre Mouloud Mammeri et ses recherches sur la langue berbère. Une fois à Paris pour poursuivre ses études de mathématiques, il rejoint l’Académie berbère fondée par feu Bessaoud Mohand Arab, où il se lance réellement dans le combat identitaire. A la même époque, il entame vraiment sa carrière de dramaturge, par des traductions de pièces de théatre. La génération de militants berbères de l’époque découvre alors le talent de Mohia. Il ne se limite pas au théatre et traduit des poèmes de Boris Vian, de Nazim Hikmet et autres. Il écrit aussi des chansons devenues de véritables hymnes à la démocratie et aux libertés. Mais en dehors des chansons chantées par Ferhat, Ideflawen, Malika Domrane et quelques pièces de théatre jouées par des troupes généralement amateurs, ses œuvres restent inconnues du grand public. Quelques-unes ayant fait l’objet d’enregistrement audio ou vidéo étaient distribuées sous le manteau en Kabylie par des émigrés qui les ont ramenés de France. Toute sa vie, Mohia est resté modeste, simple, mais son génie était immense. De toutes les pièces écrites ou traduites, une quarantaine, on peut citer : Si Pertuff, traduction de la pièce Tartuffe de Molière, Muhend Ucaban adaptation de Le ressuscité de Lu Sin ou alors Am win Yettrajun Rebbi tarduction de la pièce de Bekett En attendant Godot. Durant plus de trente ans, Mohia n’a eu besoin ni de télé ni de radio pour se faire connaître. Son génie était suffisant. Il serait peut-être utile aujourd’hui que son œuvre ne reste pas méconnu et que ceux qui en ont la capacité ou les moyens mettent à la disposition du public les chefs-d’œuvre de Mohia.   Saïd Gada

 

Mohand Ouyahya est décédé mardi dernier dans un hôpital à Paris

La culture algérienne perd en Mohia un chantre de l’amazighité

La Tribune Jeudi 9 décembre 2004  Par Farida Belkhiri

Mohand Ouyahya, plus connu sous le nom de Mohya, est décédé mardi dernier des suites d’une longue maladie dans un hôpital parisien. C’était l’un des rares traducteurs algériens qui a fait des adaptations en kabyle de plusieurs œuvres universelles.Le premier article de cet homme de lettres ayant pourtant reçu une formation en mathématiques, est écrit en tifinagh. Il a été publié dans Imazighen, un bulletin de l’Académie berbère de Paris auquel le traducteur collaborait.Le théâtre est l’un de ses terrains de lutte et de création préférés. Il l’a investi en optant pour la traduction d’œuvres du théâtre universel. Près d’une quarantaine de pièces de théâtre reposent dans le répertoire littéraire et artistique kabyle.Cependant, Mohya ne s’est pas contenté de traduire. Son travail a été l’un des catalyseurs, dans les années 1980, qui ont aidé à l’avènement d’un mouvement théâtral en langue amazighe. Des troupes théâtrales ont commencé à reprendre ses adaptations théâtrales pour les mettre en scène. Le théâtre algérien s’est enrichi de pièces en tamazight dont beaucoup ont été interprétées dans plusieurs éditions de festivals de théâtre berbère.Parallèlement au théâtre, Mohya travaille la rime et tutoie la poésie. Mais il ne se contentera pas de traduire des œuvres de grands poètes comme, entre autres, Nazim Hikmet et Boris Vian. Poète jusqu’au bout, Mohya versifie ses idées et pensées et compose poésies et textes de chansons. En 1981, il compose Ah Ya din qessam pour rendre hommage aux berbéristes détenus dans les prisons algériennes. Le poème dénonciateur et revendicateur à la fois sera repris par plusieurs artistes, dont Ali Ideflawen, Bahi, le groupe Imuzagh… «Pour commencer, disait Mohya, je dois dire la chose suivante : c’est que faire des poésies ou des pièces de théâtre n’a jamais été pour moi un but en soi. Ce qui m’a toujours intéressé le plus, c’est tout ce qu’il y a au-delà. C’est-à-dire, en un mot, tout ce qui pourrait nous faire parvenir à une réelle maturité d’esprit. Or, une langue est, en même temps, me semble-t-il, le ciment de la société qui la parle, et encore la caisse de résonance dans laquelle sont répercutés tous les éléments de la vie de cette société. Je ne vois pas comment on peut s’intéresser à une société d’hommes dans leur devenir sans s’intéresser à leur langue. Et puis, la faculté de parler, n’est-ce pas ce qui distingue l’homme de l’animal ?»Ces quelques phrases résument la pensée de Mohand Ouyahya et la ligne directrice de son travail et de ses créations encore méconnues. En effet, comme c’est le cas de beaucoup d’auteurs algériens, les œuvres de Mohya ne sont pas toutes connues du grand public. Un vide qu’on pensera peut-être à combler en diffusant les œuvres… après la mort de l’homme.     F. B. 

 

Grande figure de la culture amazigh
Mohia est décédé
Par L. OUBIRA

http://www.liberte-algerie.com/edit.php?id=32057

Le poète et dramaturge d’expression amazigh, Mohand ou Yahia, s’est éteint, avant-hier, à l’âge de 55 ans dans un hôpital parisien, à la suite d’une longue maladie. Cet enfant, originaire de Tassaft, ayant grandi à Azazga, était porté sur la rime surtout pendant son cursus universitaire à Alger, après son cycle secondaire au lycée Amirouche de Tizi Ouzou. En 1972 après sa licence de mathématiques, Mohand ou Yahia s’était installé en France. Parallèlement à son activité de commerçant, il n’a cessé de se consacrer à la création culturelle, notamment l’adaptation des œuvres universelles de Brecht, Molière, Lu xun en tamazight.
Adaptations qui ne manqueront pas de faire vibrer les planches du théâtre berbère. Il en est le précurseur incontesté et incontestable dans ce domaine. Son œuvre poétique, elle aussi, est une source intarissable dans laquelle de grands chanteurs engagés kabyles à l’exemple de Ferhat,  sont venus puiser abondamment.
Beaucoup s’en sont d’ailleurs servis sans même l’aviser. Un abus qui lui a beaucoup déplu.
Ces dernières années, il a cessé toute créativité artistique par dépit ou pour des raisons de santé.
Toujours est-il, il a légué une œuvre culturelle d’expression amazigh incommensurable.

 

Ils étaient nombreux à venir voir Mohya au sous-sol de la Maison Médicale Jeanne Garnier (Paris 15ème) ce mercredi 8 décembre 2004 entre 14H00 et 17H30. Certains étaient informés du décès la soirée du mardi 7 décembre, d’autres l’ont appris, notamment par le biais d’internet, le matin du mercredi 8 décembre. La plupart des amis de Mohya qui résident en région parisienne étaient là pour présenter leurs condoléances à son fils, son frère et sa sœur. Cette dernière a expliqué comment il a rendu l’âme sereinement entre ses bras le mardi 7 décembre 2004 à 18H10.

Sur les visages des vieux compagnons de l’illustre traducteur et homme de théâtre, on pouvait lire une grande tristesse. Certains ont partagé près jusqu’à 40 ans de travail et de combat avec lui. A la Maison Jeanne Garnier, il y avait des artistes, des militants culturels et politiques. Parmi eux, nous pouvons citer : Mouhoub Naït-Maouche, Saïd Doumane, Ferhat Mehenni, Benmohamed, Madjid Soula, Nafaa Moualek, Akli D., Mohand Chérif Bellache, Ameziane Kezzar, Shamy, Tayeb Abdelli, Younès Boudaoud,... et beaucoup d’autres personnes amis, proches et admirateurs.

Mohya sera inhumé sur la terre qui l’a vu naître en Kabylie. Une veillée funèbre sera organisée à Paris pour permettre à tous ceux qui le souhaitent de lui rendre hommage avant son rapatriement en Kabylie. Nous vous tiendrons informés de la date et de l’adresse où elle aura lieu.
La Rédaction.

Takasit' n Muh'end u Yah'ya


As-tesled'
Ad ughaled'
Ad d-tinid'
Arnu-d tayed'
Ad d-nernu, ad d-nernu...
Mazal lxir gher zdat )

Nunamber
Ulamma z'righ nunamber-agi si dipasi, a t-id-nawi kam mam allih...

Nunamber yerra-d axbir
Yebrez abrid d amellal
Medden ghilen d ttmesxir
Ma d irgazen rez'nen awal
Aqlagh la t-id-nettfekkir
Ar tura la d-yessawal

Ar tura la d-yessawal
Mbe3id la d-yeggar tighri
As-tinid' yebgha ad d-yughal
Nekwni d ayen i nettmenni
Ma yeqqim-ed kra bbwawal
Ar ass-a mazal tefri

Ar ass-a mazal tefri
Anda igh-yegg^a igh-mazal
Yiwen yugh ula d Rebbi
Wiyid' yerra-ten d lmal
Wigi ugaren Ar'umi
Ur yid-sen nemyeqbal

Ur yid-sen nemyeqbal
Ur yid-sen s'ellat nbi
Snen kan tinna bbwuzal
Tinna bbwuzal ad d-tezzi
Yerna ad mech'en akal
S wass-is akw d kunwi

Ad ghergh di llakul

Ad ghregh di llakul
Idell'i kan i d-nlul
Yetcha-yi baba am-mewtul
Ifka-yi ur diy-ighul
Ad ghregh di llakul

Ad ghregh di llakul
A yemma a kem-djagh lh'asul
Ulamma tugid' ay ul
Inehr'-iyi baba s rrkul
Ad ghregh di llakul

Ad ghregh di llakul
Di tr'umit nessmeckukul
Tura d ayen d lefh'ul
Ssnegh ad d-inigh lful
Ad ghregh di llakul

Ad ghregh di llakul
Matci am yizgaren immul
Mulac ad d-neffegh d aghyul
A gh-dstixren ur nennul
Ad ghergh di llakul

Ad ghergh di llakul
Deg uqerru tettenququl
Am winna yetchan ah'lul
Ma d nekk zgigh d amerhul
Ad ghergh di llakul

Ad ghergh di llakul
Tura abrid-iw idul
Haca assen mi neggul
Tughalin yerr'ez uqessul

Ad ghergh di llakul
Saha ur nessin I lmul
Nettagh awal I wt'ermul
D netta i ybettun ahbul
Ad ghregh di llakul

Ad ghergh di llakul
Fkigh-as udem-iw mellul
Tura nettu anda i nlul
Nennza nekkwni nettmuqul
Ad ghregh di Lakukl

Et oui!
Ad ghregh di Llakul
Mbaayd ad d-nettmuqul…

MUHYA

 

Uh ya ddin qessam !


D ameh’bus d bu ykurdan,
Di Ber’wageyya
Ččiγ aγrum aberkan,
Di Ber’wageyya
Tinn’akken i ğğiγ tettru,
Mi εeddan leεwam
Ugadeγ a yi-tettu,
Uuh ya ddin qessam...

D ameh’bus s dduw ssnasel,
Yern’ur xdimeγ
Di Ber’wageyya ncekkel,
Akken ad issineγ
Refdeγ tit’-iw s igenni,
Yeγli-d fell-i tt’lam
Yebεed wayen i nettmenni,
Uuh ya ddin qessam...

D ameh’bus dagi yewεer’,
Di Ber’wageyya
Am ttejr’a i nettγar,
Di Ber’wageyya
Zikenni mi nesfillit,
Ad xedmeγ lewqam
Ziγemma zzher’-iw diri-t,
Uuh ya ddin qessam...

D ameh’bus anda-tt tura ?
Akkin i wedrar
Akkina ternud’ kra,
Izad neγ ugar
Mi r’uh’eγ a d-zziγ γures,
A d-zzuγ fell-am
Yettgammi a yi-d-yas yid’es,
Uuh ya ddin qessam...

D ameh’bus teγzi n wud’an,
Di Ber’wageyya
Ner’wa tilkin d ilefd’an,
Di Ber’wageyya
Wagi d imi-s tigi d allen-is,
Mi d-yusa nadam
Tikwal ttarguγ lexyal-is,
Uuh ya ddin qessam...

Zriγ d acu i yi-iggunin,
Dagi ara mmteγ
Imett’awen dg-i ur llin,
Ass-en ad ffγeγ
A d-asen ad iyi-awin,
Ad beddleγ axxam
A d-net’qeγ seddaw tmedlin,
Uuh ya ddin qessam...

 

A yixef-iw rfed asefru

D awh'id i d-tegg^a yemma-s
Ccafu3a dinna ur telli
Lqa3a ntteddu fell-as
Ma d nekk la tteddun fell-i
Ssawlegh ulac wi d-yerran
Yiwen ur d-yedli
A yixef-iw fred asefru
ula i wumi ma nettru

Yellexlas bab n tuyat
yettawi s teghwzi s tehri
tawant-sen teqher-iyi
aqlagh am wid-ak yerfan
deg wayen i nettwali
A yixef-iw rfed asefru
accu i nerbah' ma nettru

Ugadagh ad tent'iwel
Medden as-inin d imenfi
aqlagh kan seddaw snasel
am 'zal am yid' d akwerfi
Ahya a yaghrum aberkan
Cc^igh d ah'erfi
a yixef-iw rfed asefru
Nnigh-ak s'ber ur ttru

Zewg^ent akw tezyiwin-iw
Ma d nekk la regwlent fell-i
Anida tella temz'i-w
Anda-t wayen i nettmenni
A h'es'ra 3eddan wussan
am zun d id'elli
a yixef-iw fred asfru
nnigh-ak d l3ib ma nettru

Ssefragh ad ssefrugh
D aya igh-d-yegwran tura
Wid-ak-nni imi i d-h'ekkugh
ahat agh-h'emlen kra
zemragh ad inigh llan
Macc^i kan weh'di
A yixef-iw rfed asefru
Mi neqqim a nd'es nettru


A nnegr-ik a yul!

A nnegr-ik a yul rrsegh di Lzzayer
Sligh i wezger sligh i wezger
Sligh i wezger m'ar a yettghenni
MOUUUUUUUUUUUUUUUUUH
MOUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUH
MOUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUH
Ayg-geh'nin ss'ut-ines
MOUUUUUUUUUUUUUUUUH
MOUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUH
Ad d-aghegh ddisk-ines
MOUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUH

A nnegr-ik a yul, rrsegh di Paris
Sligh i ykerri mi la yettghenni
BAAAAAAAAAAAAAAAAAA
BAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
BAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
Ayg-h'law ss'ut-ines
BAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
Ad ad-aghegh ddsik-is
BAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

A nnegr-ik a yul beddegh di Tizi
Sligh i yizi sligh i yizi
Sligh i yizi mi la yettgehnni
ZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZ
ZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZ
ZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZZ
Ayg-h'law ss'ut-ines
ZZZZZZZZZZZ WEZZZZZZZZZZZZZZZZZ BEZZZZZZZZZZZZZZZ

A nneghr-ik a yul mi bedlegh tamet'
Sligh i taghat sligh i taghat
Sligh i taghat mi la tettghenni
MAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
MAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
Ayg-geh'law ss'ut-ines
MAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
Ad d-aghegh ddisk-ines
MAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
MAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

A nnegr-ik a yul izad lh'as'ul
Sligh i weghyul, sligh i weghyul
Sligh i weghyul mi la yettghenni
IIIIIIIIIIIIIIIIII AAAAAAAAAAAAAA
IIIIIIIIIIIIIIIIIIIII AAAAAAAAAAAAAAAAAA
IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
Ayg-geh'law ss'ut-ines
IIIIIIIIIIIIIIII AAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
Ad d-aghegh ddisk-ines
IIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIII AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA

Tura tskemmilet kan akka s lewhuc yellan di lexla
D LMAL YELLAN DEG WEXXAM...ALAMMA TAAYAM...

MUHYA



 

 

A yarrac-nnegh

Awal ma nenna-t
yerna kkes akw urfan
Lxir gher zdat
Am ass-a d wussan
Attayen tizi macci am yid'elli
Tidett a d-tezzi
Yerna dayen yellan

Xas iruh' welbaad
Xas yella wi yenfan
Ad kren wiyid'
As-nedmen amkan
Ghurwat a wi berrun
i t'bel deg umdun
Negh win iteddun
Yettbeddil zman

Abrid yessawen
Si zik ay nez'ra
Drus igh-yughen
Seg wasmi i d-necfa
Tirugza a yecnan
Tetteli igenwan
Ma nedder ad iban
Ma deg-negh kra

D tinaxs'as' nerwa
Igh-d-yessent'aqen
Ur nebbahba 'ra
Macci d imcumen
Tagi d ddunit
yiwen tugar-it
Teddukel tcemlit
Adrar as-zemren

Yettnagh wid' d wass
Nekk ur uminegh
Am wi t'sen yina-s
ad d-yeglu s yisegh
A wid ixedmen
A wid yeqqaren
A wid mezz'iyen
A yarrac-negh !

 

Uh ya ddin qessam !


D ameh’bus d bu ykurdan,
Di Ber’wageyya
Ččiγ aγrum aberkan,
Di Ber’wageyya
Tinn’akken i ğğiγ tettru,
Mi εeddan leεwam
Ugadeγ a yi-tettu,
Uuh ya ddin qessam...

D ameh’bus d bu ssnasel,
Yern’ur xdimeγ
Di Ber’wageyya ncekkel,
Akken ad issineγ
Refdeγ tit’-iw s igenni,
Yeγli-d fell-i tt’lam
Yebεed wayen i nettmenni,
Uuh ya ddin qessam...

D ameh’bus dagi yewεer’,
Di Ber’wageyya
Am ttejr’a i nettγar,
Di Ber’wageyya
Zikenni mi nesfillit,
Ad xedmeγ lewqam
Ziγemma zzehr’-iw diri-t,
Uuh ya ddin qessam...

D ameh’bus anda-tt tura ?
Akkin i wedrar
Akkina ternud’ kra,
Izad neγ yugar
Mi r’uh’eγ a d-zziγ γures,
A d-rzuγ fell-am
Yettgammi a yi-d-yas yid’es,
Uuh ya ddin qessam...

D ameh’bus teγzi n wud’an,
Di Ber’wageyya
Ner’wa tilkin d ilefd’an,
Di Ber’wageyya
Wagi d imi-s tigi d allen-is,
Mi d-yusa nadam
Tikwal ttarguγ lexyal-is,
Uuh ya ddin qessam...

Zriγ d acu iy-iggunin,
Dagi ara mmteγ
Imett’awen dg-i ur llin,
Ass-en m’ara ffγeγ
A d-asen ad iy-awin,
Ad beddleγ axxam
A d-net’qeγ seddaw tmedlin,
Uuh ya ddin qessam...


Muhya


 

 

Entretien avec Mohya 

 Revue Tafsut n°10 avril 1985 - Université Tizi-Ouzou

Mohand-ou-Yahia est surtout connu pour les adaptations qu’il nous a données d’un grand nombre de poésies et textes de chansons tirés notamment des œuvres de Brecht, Prévert, Clément, Potier, Vian, Béranger, etc. Il a aussi adapté des contes et nouvelles de Voltaire, Lou Sin, dont "La véritable histoire de Ah Q" (l983), Singer, Maupassant... Ainsi que les pièces de théâtre suivantes : "L’exception et la règle" de Brecht (1974), "Le ressuscité" de Lou Sin (1980), "La jarre" de Pirandello (1982), le "’Tartuffe" de Molière (1984), "Ubu Roi" de Jarry (1984), "Le médecin malgré lui" de Molière (1984), "En attendant Godot" de Beckett (l985).

Tafsut : Commençons par une question d’ordre général : l’après-guerre n’a pas donné naissance à une génération d’écrivains qui aient la taille d’un Mammeri, d’un Yacine ou d’un Feraoun. La production en langues populaires peut-elle prendre la relève ?

Mohand-ou-Yahia : C’est une chose que tout le monde constate en effet... L’après-guerre n’a pas donné naissance à une génération d’écrivains qui aient l’envergure d’un Mammeri, d’un Yacine ou d’un Feraoun. Certes des noms émergent d’ici, de là mais, outre que ce sont malheureusement des exceptions qui confirment la règle, ceux-ci, apparemment, ne parviennent pas à susciter cette espèce de complicité du public à défaut de laquelle il me paraît difficile d’utiliser à leur endroit l’expression de génération d’écrivains.

Quant à savoir si la production en langues populaires peut prendre la relève, que puis-je répondre ?... Car justement, toute la question est là. Bien qu’à proprement parler la question ne soit pas tellement d’assurer la relève de qui que ce soit mais bien plutôt d’essayer de développer une tradition littéraire en langues populaires, et ce, indépendamment de ce qui pourrait se faire par ailleurs. Mais, pour revenir à cette production en langues populaires, tout d’abord celle-ci est aujourd’hui ce qu’elle est ; c’est à dire en réalité, peu abondants et puis trop marginalisée et ce, entre autres, parce qu’elle consiste surtout en poésies et chansonnettes. Pourtant, et pour ne nous tenir qu’à ce qui se fait en kabyle, puisque c’est ce que connaissons le mieux, on constate que ce qui a marqué notre histoire culturelle de ces dix dernières années, c’est bien le fait que ces poésies, dites ou chantées, soient encore ce qui reflète le mieux les réalités vécues par notre société. Et je dis ceci en tout état de cause, dans la mesure ou les faiblesses et les maladresses qu’on ne manque pas d’y relever sont elles-mêmes significatives du niveau culturel des gens de chez nous.

Maintenant, pour répondre plus précisément à la question du développement d’une tradition littéraire en langues populaires, je dirai qu’au vu des expériences réalisées jusqu’ici, oui, il est tout à fait possible de développer une tradition littéraire en langues populaires. Il reste que pour vraiment concrétiser les choses et aller encore plus loin dans ce domaine, les plus grands efforts sont nécessairement demandés au plus grand nombre. Je m’empresse d’ajouter, néanmoins, qu’il serait illusoire de viser tout de suite à produire des œuvres de la classe de "l’opium et le bâton", entièrement rédigées en langue vernaculaire. En fait, le public lui-même n’est pas prêt à accueillir des ouvrages d’une telle importance. Par conséquence, ce qui serait plus réaliste, serait de multiplier les expériences et de procéder par étapes. La plus petite réalisation devenant ainsi un gage pour l’avenir.

D’autre part, il conviendrait peut-être de reconsidérer la question sous l’angle plus général qui est celui de la communication. Le problème à résoudre devenant ainsi celui de faire passer le maximum d’informations, au sens large du terme, avec le minimum de moyens, aussi bien linguistiques, techniques, que matériels. C’est ce qui permettrait de recourir, selon les cas, aux moyens les plus opportuns, lesquels pourraient être ceux de l’écrit ou ceux de 1’audio-visuel ; et ceci sans le moindre complexe, il va de soi.

Du point de vue pratique donc, à supposer que nous voulions réellement faire quelque chose, ce qui reste encore à prouver, un effort considérable doit être fait en premier lieu en vue de recenser le maximum des possibilités de dire les choses qu’offre la langue vernaculaire. Ces possibilités sont offertes, entre autres, par le système lexical, la syntaxe, la grammaire, les locutions, les apophtegmes, les mimiques et, j’ajouterai même, les silences dans certains cas. En un mot, si nous voulons nous exprimer dans notre langue, la condition nécessaire, sinon suffisante, est d’abord et avant tout de bien étudier cette langue, c’est à dire de l’étudier à la lumière des acquis de l’analyse linguistique. Ceci afin de toujours mieux en connaître les ressources.

Je dis peut-être une banalité, mais tant pis. Je vois trop de gens jouer aux grands artistes et qui n’ont qu’une connaissance infuse de leur langue. Cela ne prêterait pas à conséquence si, de surcroît, ils ne se prétendaient les défenseurs acharnés de cette langue. Mais passons... Je veux surtout dire par là qu’il serait peut-être l’heure de mettre un terme au temps des incantations et de se mettre un peu au travail.

En tous cas, ce qui transparaît à travers cette question de la relève, c’est bien le défi auquel nous devons aujourd’hui faire face. Car tout est de savoir si effectivement nous sommes d’ores et déjà en mesure de parler de notre société aussi bien, sinon mieux, que ne l’ont déjà fait des écrivains tels que Mammeri ou Feraoun, et ceci dans uns langue accessible à tous les éléments qui composent cette même société.

Pour ma part, je dois dire que je ne vois pas d’autre alternative qui réponde à ce défi en dehors de celle qui consiste à écrire dans la langue vernaculaire. Car, dans le contexte de l’Algérie d’aujourd’hui on constate, premièrement, qu’en dépit de toutes les vicissitudes de l’histoire, la sensibilité à la langue maternelle est peut-être plus vive qu’elle ne l’a jamais été ; deuxièmement, que pour la majorité des algériens la langue maternelle est toujours, quoi qu’on dise, la langue la mieux maîtrisée. Par conséquent, la réponse qui serait apportée à ce défi est pour elle, pourrait-on dire, une question de vie ou de mort.

Mais qu’est-ce qui peut amener quelqu’un aujourd’hui à s’exprimer dans la langue vernaculaire ? Il fut un temps où l’arabe classique aussi bien que le français conféraient à ceux qui les possédaient prestige et sécurité de l’emploi. Or tel n’est plus le cas aujourd’hui où l’arabe classique devient une langue de pédants et où nous voyons tant de bacheliers ne trouver, au mieux, qu’à s’employer comme veilleurs de nuit à Paris. Et ceci remet déjà les choses à leur juste place ; je veux dire que la langue redevient de fait, et ce aux yeux de la plupart des gens, ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, c’est-à-dire un outil de communication et rien de plus. Alors, outil de communication pour outil de communication, pourquoi pas la langue maternelle ? Ceci pour dire que s’il reste une seule chose qui puisse présider au choix d’une langue, c’est uniquement le souci de se faire entendre de telle ou telle catégorie de gens. On peut aussi bien entendu choisir de s’exprimer dans une langue pour plaire à certains ou encore pour déplaire à d’autres, mais ce qui n’en demeure pas moins vrai cependant, c’est que si l’on veut être compris de la majorité, on ne peut que s’exprimer dans nos langues vernaculaires, c’est à dire le berbère ou l’arabe populaire.

En somme donc, et pour parler d’ailleurs en termes plus généraux, il n’est pas du tout impensable qu’une vie culturelle d’expression populaire - une vie culturelle digne de ce nom, je veux dire - puisse voir le jour chez nous. Cela dépend en premier lieu des efforts que fournit chacun de nous pour se réapproprier sa langue maternelle. Le reste est une question d’intendance et une question de techniques, (techniques littéraires, techniques audio-visuelles, etc.). Or, l’intendance, cela s’organise et les techniques s’acquièrent.

Car en définitive, qu’est-ce qu’une oeuvre littéraire, artistique, cinématographique ? C’est une combinaison de signes linguistiques, de formes, de couleurs... reflet de la vie d’un groupe et au fil de laquelle passe, comme un écho, le souffle de la vie.

Dans ton travail, le point de départ est presque toujours un auteur étranger. Ne penses-tu pas écrire un jour une oeuvre plus personnelle ?

Oui, je fais surtout des adaptations d’auteurs étrangers. Je crois que pour élaborer des choses de son propre cru, il faut tout de même jouir de beaucoup de disponibilité d’esprit et peut-être aussi se détacher quelque peu des contingences matérielles. Car on peut focaliser ainsi toute son énergie sur le travail qu’on entreprend. Personnellement, je n’ai jamais pu travailler dans des conditions, disons très propices. Mais ne nous étalons pas là-dessus car des conditions trop faciles font souvent qu’on se complaît dans la facilité justement. Donc, travaillant dans des conditions relativement peu favorables, il m’a toujours paru plus aisé d’adapter des auteurs étrangers que de noircir des pages et des pages de mon cru. Ceci lorsque, naturellement, je trouve chez ces auteurs des préoccupations parallèles aux moyens. La fin - nécessité de produire vite et bien - justifiant les moyens, c’est une façon de se faire mâcher le travail pour ainsi dire.

Mais ceci n’est que l’aspect le plus immédiat de la chose. L’autre aspect, et de loin le plus important, réside dans le fait, me semble-t-il, que l’adapation d’auteurs étrangers nous donne le moyen concret de renouveler notre production, de la revivifier. Quand on fait le tour de tout ce qui s’écrit et de tout ce qui se dit chez nous, et on en fait vite le tour, croyez le bien, on ne manque pas de ressentir un certain sentiment d’insatisfaction. Car on constate que tout cela est un peu rudimentaire par rapport à ce qui se dit sous d’autres latitudes. Quelles attitudes peuvent alors découler de cette insatisfaction ? La première attitude, qui est stérile à mon sens, est celle qui aboutit au rejet pur et simple de tout ce qui émane des gens de chez nous. Cela se fait souvent avec des sourires condescendants mais le résultat est bien sûr le même. Et encore je parle ici de ceux qui font tout de même l’effort (louable) de prêter quelque oreille à ce qui se passe dans notre société. Ne parlons pas des autres. L’autre attitude est celle de celui qui se dit, toute vanité mise à part, est-ce que, moi, je ne pourrais pas faire mieux ? Et qui se met donc au travail sans se douter du danger qui le guette, celui de retomber dans les sentiers battus. En reprenant des thèmes éculés dans des formes tellement rabâchées (la forme des poèmes de Si Moh-ou-Mhand par exemple), en prenant toutes ces idées saugrenues que chacun de nous se forge dans sa petite tête pour des vérités essentielles, inutile d’insister... On ne va pas très loin. C’est qu’en dépit de la meilleure volonté du monda, on reste inconsciemment prisonnier des sables mouvants de certaines traditions, lesquelles, bien entendu, ne manquent pas d’offrir l’avantage de maints aspects sécurisants. Il n’en reste pas moins que, sous tous leurs attraits, ces traditions cachent pour nous aujourd’hui des pièges dans lesquels nous voyons beaucoup de gens s’empêtrer hélas trop facilement.

L’enjeu est de taille car il s’agit pour nous de devenir pleinement adultes ou d’en rester à l’âge infantile, c’est-à-dire à l’âge où l’on a besoin, parcs que dépassés par les évènements, de s’entourer du cocon douillet de fausses sécurisations. Celles-ci revêtant des formes diverses bien entendu. Au-delà de nos "traditions littéraires", c’est aussi la berbérisme de "l’Oasis de Siwa jusqu’aux Iles Canaries" chez nous encore, mais aussi 1’arabo-islamisme, et puis tous ces rêves, bien sûr, qui puisent leur consistance dans le désir de changer le monde avec des mots.

Mais, pour en revenir au sujet qui nous préoccupe, celui de l’adaptation d’auteurs étrangers, personnellement, c’est de ce côté que j’ai trouvé une certaine issue. Evidemment, je n’ai qu’une petite expérience en la matière, aussi faut-il bien se garder d’en tirer des conclusions hâtives. Ce dont je me suis rendu compte cependant, c’est que, outre qu’elle permet d’éviter les pièges évoqués plus haut, la pratique de l’adaptation offre des possibilités réelles de tirer profit de l’expérience des autres.

Entendons-nous bien, je dis tirer profit de l’expérience des autres, je ne dis pas mimer stupidement les autres. Car l’adaptateur est celui qui s’intéresse en premier lieu au canevas sur lequel- est construite une oeuvre, aux procédés d’élaboration, aux mots-clés et à la structure de celle-ci. Ceci, lorsque l’oeuvre on question semble faire écho à ses préoccupations, bien entendu. Ce qui supposa encore un choix conscient de sa part, il va de soi. Ce n’est donc qu’après avoir disséqué une oeuvre, afin d’en percer les secrets, que l’adaptateur procède au travail d’adaptation proprement dit, c’est-à-dire à la reconstruction de celle-ci au moyen de matériaux qu’il puise dans son environnement culturel. Il est visible qu’en fin de compte, la mise en oeuvre de cas matériaux donne du même coup à l’adaptateur la moyen d’ancrer et finalement d’inscrira son ouvrage dans son propre univers culturel.

Sortir la langue vernaculaire et donc aussi notre culture traditionnelle de son confinement, ce dernier mot rimant avec dépérissement est apparemment aujourd’hui, malgré tout, l’un des soucis majeurs de la plupart d’entre nous. Mais est-ce vraiment rendre service à notre société que de remettre à l’honneur des résurgences du passé comme le font certains ? Car, quelle que soit notre susceptibilité, il faut bien admettre que nous sommes déjà suffisamment en retard comme cela. Nous sortons à peine du Moyen-âge, par conséquent notre culture traditionnelle est à bien des égards encore une culture moyenâgeuse, donc inopérante dans le monde d’aujourd’hui. Et d’aucuns veulent encore nous ramener au temps de Massinissa ! ...

Le fait d’adapter des auteurs contemporains, et d’une manière générale des auteurs appartenant à des civilisations différentes de la notre, revient encore à situer notre expérience vécue par rapport à celle vécue par d’autres hommes sous d’autres deux. A défaut d’en tirer des règles de conduite, la chose au demeurant ne peut que nous aider à faire l’économie de certaines erreurs, quand il se trouve que celles-ci ont déjà été commises par ces autres hommes. Cela revient assurément aussi, oui, à compléter, sinon à remplacer, nos vieilles références culturelles par d’autres références moins désuètes.

Et puis nous ne pouvons pas nous couper du reste du monde. Voyez par exemple l’insistance avec laquelle des milliers de nos compatriotes cherchent à se faire établir des titres de séjour en France. Cette insistance parle d’elle-même. Le monde étant mouvement, mouvements des hommes, des biens, des idées, nous devons bien au contraire chercher à dominer ces mouvements si nous ne voulons pas être mis sur la touche. Aussi devons-nous chercher par tous les moyens à nous tenir au fait de ce qui se passe dans le monde d’aujourd’hui, et cela si nous avons simplement pour ambition d’être de ce monde. Or, si j’ai bien compris, non seulement c’est là l’ambition de notre société, mais celle-ci encore veut être de ce monde sans pour autant se voir assimilée ni aux uns ni aux autres. II tombe sous le sens que ceci nous commande donc de travailler et retravailler nos langues vernaculaires de telle sorte qu’elles puissent nous faire accéder à tous les domaines de la connaissance. Et, dans cette perspective, je suis enclin à penser que la pratique courante de l’adaptation, si elle venait à se répandre chez nous, devrait jouer un rôle décisif. Ce serait véritablement le raccourci qui nous permettrait de rattraper des siècles de retard en quelques années.

Sinon, et pour toutes les raisons citées plus haut, non, je ne pense pas écrire quelque chose de mon cru, tout au moins dans l’immédiat. Ceci d’autant plus que je n’ignore pas les dangers d’une telle entreprise. Et puis, j’ai assez de pain sur la planche comme cela.

Pourquoi as-tu abandonné la poésie ? Tes dernières productions concernent toutes le théâtre. Est-ce définitif ? Et pourquoi ?

Pour commencer, je dois dire la chose suivante : c’est que faire des poésies ou des pièces de théâtre n’a jamais été pour moi un but en soi. Ce qui m’a toujours intéressé le plus, c’est tout ce qu’il y a au-delà. C’est-à-dire, en un mot, tout ce qui pourrait nous faire parvenir à une réelle maturité d’esprit. Or une langue, en même temps, me semble-t-il, qu’elle est le ciment de la société qui la parle, est encore la caisse de résonance dans laquelle sont répercutés tous les éléments de la vie de cette société. Donc, je ne vois pas comment on peut s’intéresser à une société d’hommes dans leur devenir sans s’intéresser à leur langue. Et puis, la faculté de parler, n’est-ce pas ce qui distingue l’homme de l’animal ? Car les hommes s’expriment d’abord et surtout par leur langage. Dès lors que ceci est posé on est amené directement, bien sûr, à prendre en considération toutes les formes d’expression qui constituent ce langage. Et de là, il n’y a qu’un pas à faire pour se retrouver dans le domaine si varié des genres littéraires.

Revenons à ce qui se passe chez nous. La poésie, la chanson, le conte, le récit, sont les genres auxquels nous sommes le plus familiarisés. Si on se rappelle le traditionnel amghar uceqquf et, plus près de nous, les pièces radiophoniques diffusées par la chaîne II, on peut ajouter aussi que le théâtre ne nous est pas, en fait, totalement inconnu. A partir de ce qui précède, et pour être logiques avec nous-mêmes, nous devons amener notre langue à couvrir l’essentiel du devenir de notre société, un peu à la manière dont un journal couvre l’essentiel de l’actualité. Et si je me hasarde à tenir ces propos, c’est que je crois la chose tout à fait faisable, et cela d’ores et déjà... dans l’immédiat. Car, aujourd’hui, il ne reste plus à démontrer que nous pouvons travailler dans tous les genres, cela a déjà été prouvé. Nous devons, bien sûr, enrichir les genres qui nous sont familiers, et ce, aussi bien sur le plan du contenu que sur le plan formel, mais je ne vois pas ce qui doit nous empêcher de nous intéresser plus profondément aux genres auxquels nous sommes moins habitues. Car, une chose est certaine, c’est qu’on ne peut pas tout dire avec des poésies et des chansonnettes, à moins de faire de l’opéra, et encore... Nous retomberions là encore dans un genre lequel a aussi ses limites.

Maintenant, pour revenir à ma personne, je dois donc d’abord lever l’équivoque. Je ne me suis jamais mis dans l’idée de devenir poète, et mieux, je crois que je ne me suis jamais senti l’âme d’un poète. Je suis peut-être un grand naïf, mais pas à ce point. L’adaptation d’auteurs étrangers procédait encore, tout au moins dans ma tête, d’une autre démarche très simple ; il s’agissait pour moi de voir concrètement jusqu’où nous pouvions aller avec notre langue vernaculaire. En d’autres termes, je voulais, par l’entremise de l’adaptation, mesurer les potentialités de notre langue vernaculaire à l’aune des auteurs que j’adaptais. Or, il se trouve que j’ai adapté des poètes, des chansonniers et autres faiseurs de rimes... D’où l’équivoque signalée plus haut. Mais je précise, encore une fois, qu’il n’a jamais été question pour moi de m’en tenir à un genre quelconque.

Et puis, j’ai comme l’impression que ce qui caractérise la poésie, c’est de focaliser l’attention sur des sujets, des points de vue ou des sentiments bien déterminés. Cela vient peut-être de ce côté un peu paranoïaque facile à déceler chez presque tous les poètes. Il me semble par conséquent que la poésie ne saurait en aucun cas permettre une vision très élargie des choses. Alors que ce dont nous avons le plus besoin aujourd’hui c’est au contraire d’élargir justement quelque peu nos champs de vision. En abordant le terrain de la poésie, j’avais tout à fait à l’esprit que c’était là un genre particulier, puisque celui-ci jouit chez nous d’un statut privilégié. Donc qui dit statut privilégié dit possibilité d’établir rapidement le contact avec le public et ce, afin de l’intéresser, autant faire se peut, à la suite des événements. La suite des événements étant dans mon esprit tout le travail qui devrait finalement aboutir à l’instauration d’une tradition littéraire moderne et diversifiée, c’est-à-dire d’une tradition littéraire au sens le plus complet du terme. On comprendra certainement aussi, bien sûr, que si nous voulons que ce travail ait quelque chance d’aboutir, il est indispensable que le plus grand nombre de gens soient disposés à mettre la main à la pâte.

C’est ainsi que pour ma part donc, et pour toutes les raisons citées plus haut, j’essaie de faire ce que je peux, en particulier dans les domaines de la nouvelle et du théâtre. Ceci pour nous en tenir à mes dernières compositions. Mais, il est bien évident que pour le moment tout cela reste encore, je crois, plus du bricolage qu’autre chose, et cela dans la mesure où rien n’est encore acquis de manière irréversible.

Autre évolution, dans le thème cette fois-ci. De Brecht à Beckett... Et pourquoi ce ton de la dérision ? ...

D’abord, les thèmes, c’est comme tout... A force de ressasser toujours la même chose, on finit, par se lasser et lasser les autres. D’où la nécessité de se renouveler constamment. Et, pour ce faire, il suffit en réalité de regarder autour de soi. Nous vivons dans un monde contradictoire et multiforme... Réduire tout ce qui nous entoure à quelques grandes idées, fussent-elles des idées maîtresses, c’est faire preuve, il faut bien le reconnaître, d’une grande étroitesse d’esprit.

Pour revenir à mes petites bricoles, je crois pouvoir dire que j’ai connu deux périodes assez distinctes : la première s’étendrait de 1974 jusqu’à 1980 et la deuxième de 1982 jusqu’à aujourd’hui. Une vision des choses peut-être un peu simpliste semble dominer la première période. Selon cette vision, ce serait dans les agressions en provenance de l’extérieur que se situerait l’origine de tous nos maux ; les totalitarismes d’aujourd’hui ne faisant ainsi que remplacer le colonialisme d’hier, par exemple. D’où il découle que je me faisais peut-être une trop haute idée des petites gens de chez nous, en qui je voyais les victimes innocentes de l’appétit des grands de ce monde. Comme dirait Lou Sin, je croyais qu’ils valaient mieux que les gens des classes supérieures. Je me rendais bien compte, pourtant, qu’au moment où leurs propres intérêts sont touchés, ceux-ci se comportent bel et bien comme ceux-là, mais je trouvais qu’ils avaient déjà assez d’ennemis comme cela. Par conséquent, je réservais mes petites méchancetés pour ces ennemis en question.

La deuxième période équilibre peut-être la première. Si je devais la résumer en une phrase, je dirais, pour parodier l’autre : "La nature a horreur de la faiblesse". De veux dire par là que c’est nous-mêmes surtout qui sommes responsables de la majeure partie de nos déboires. Et j’essaie, partant de là, de lever le voile sur nos faiblesses, tout au moins les plus criantes d’entre elles. Car, si au préalable nous ne localisons pas nos faiblesses, je me demande comment nous pourrions un jour les surmonter.

D’autre part, une littérature qui est censée être destinée au grand public ne peut se présenter sous la forme d’exposés froids et rébarbatifs ; ceci dans l’état actuel des choses tout au moins. Aussi est-il nécessaire de recourir à des techniques littéraires qui permettent d’intégrer la "substantifique moelle", si tant est qu’on en détient quelque peu, dans des compositions accessibles à tous. Et ces techniques, si j’en parle, c’est que je m’en sers évidemment ; le conte voltairien demeurant pour moi un modèle en la matière.

Et puis, je ne cherche surtout pas à convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit. Personnellement, je n’ai absolument rien à vendre. Etant donné que je ne suis plus moi-même sûr de quoi que ce soit. Je pense par conséquent que chacun doit s’assumer, aller jusqu’au bout de sa logique. Mais, on ne peut s’assumer vraiment en jouant à des jeux dont on ignore les règles, ou encore à des jeux dans lesquels les dés sont pipés d’avance. N’ayant moi-même aucune certitude ni rien de bien net à proposer, je ne peux dès lors que m’amuser à déceler la taille dans ce qui nous est proposé par ailleurs. Se moquer de nos faiblesses, de nos illusions, prendre à contre-pied les idées reçues, pousser certains raisonnements jusqu’à l’absurde, démythifier ce qui nous entoure, c’est finalement ce à quoi je m’amuse le plus souvent. Et il est évident que ceci ne peut se faire sur le ton de la tragédie nos plus. D’où ce ton de la dérision qui accompagne à peu près tout ce que j’ai pu faire.

Mais, à ce propos, et avant de clore ce chapitre, on pourrait se demander s’il n’y a pas dans le ton de la dérision quelque chose de salutaire. On voit tellement de choses qui donnent envie de pleurer. Or, il ne sert à rien de pleurer. A cet égard, il me revient une phrase que j’ai lue quelque part : "L’homme a pu survivre au grand stress historique et planétaire en arrivant parfois à se tenir les côtes". Et je précise à ma décharge que celui qui s’exprimait ainsi est quelqu’un d’autrement plus sérieux que moi.

Un mot sur la langue utilisée... Pourquoi les recours fréquents aux emprunts ? Cela est sans doute efficace face à un public... Mais pour l’écrit, pour le long terme... Ne penses-tu pas fixer autrement par écrit ton travail ?

La langue que j’utilise, c’est tout simplement la langue des gens auxquels je suis censé m’adresser. Comme dirait Djehha, celui qui n’en est pas convaincu peut toujours vérifier. Et je ne dis pas cela pour me justifier. Car, en fait, si je devais justifier quelqu’un, ce serait précisément ces gens que je devrais justifier. On peut lire dans n’importe quel manuel de linguistique générale qu’une langue est un fait social. Donc, à ce titre, une langue est sujette à évolution, et ceci du simple fait que la société qui la parle évolue elle-même tout au long de son histoire. Voilà pour les généralités.

Maintenant, pour le cas précis des mots que nous empruntons à l’arabe et au français, je crois qu’ils témoignent tout simplement du déséquilibre des échanges que nous entretenons avec les sociétés qui nous entourent. S’il faut donc que soit posé le problème, celui-ci doit être posé entièrement. Il y a, je crois, deux grandes catégories de littérateurs. La première est celle de ceux, et ce sont de loin les plus significatifs qui se contentent de refléter aussi fidèlement que possible l’image de la société dans laquelle ils vivent. Libre à ceux qui les lisent, évidemment, de faire de cette image ça que bon leur semble. La deuxième catégorie est celle de ceux qui voudraient voir la société en question se conformer à une image préétablie. C’est à cette catégorie qu’appartiennent, entre autres, les tenants de la veine du réalisme socialiste dans saversiondes années 60, lesquels poussent la manie jusqu’à ne plus débiter que des inepties.

Si j’avais donc réellement voulu faire oeuvre de littérateur, je n’aurais rien pu faire de mieux que d’essayer de refléter, aussi fidèlement que possible, l’image de la société dans laquelle nous vivons. D’où je déduis la chose suivante : dès lors que le recours aux emprunts est un des traits caractéristiques de notre société, il n’y avait pour moi rien de mieux à faire que refléter aussi bien ce trait dans mes compositions. Je veux surtout dire par là que le problème des emprunts est un problème de société et que, s’il doit être pose, il doit l’être au niveau de toute la société et non au niveau d’un auteur ni même au niveau d’un spécialiste, quel qu’il soit. Car le rôle de ces derniers est uniquement de prendre acte de ce qu’ils sont amenés à constater.

Il reste une chose dont il faudrait peut-être aussi avoir conscience, c’est que, dans la réalité de tous les jours, à vrai dire, tout le monde n’utilise pas les emprunts de la même manière. Premièrement, la fréquence des emprunts varie suivant l’expérience vécue du sujet parlant ; plus on s’éloigne du monde paysan traditionnel, plus cette fréquence augmente. Deuxièmement, les mots empruntés subissent des distorsions par rapport à ce qu’ils sont dans les langues d’origine, distorsions dans la prononciation et distorsions aussi dans le sens.

Mais, cette fois-ci, plus on se rapprocha au contraire du monde paysan, plus ces distorsions deviennent importantes. S’il devait être permis à celui qui écrit de ne reculer devant rien lorsqu’il s’agit d’être expressif au maximum, on s’apercevra je crois facilement de ce que cet état de fait lui offre comme marge de manoeuvre. Un simple petit exemple : que celui-ci ait, et la chose est fréquente, à camper un personnage, le seul fait de mettre dans la bouche du personnage en question tel ou tel type d’emprunt lui donne la possibilité de le situer précisément et à moindre coût dans telle ou telle catégorie sociale.

En dernier ressort, il faut quand même dire aussi qu’il vaut encore mieux emprunter un vocable à une autre langue que rester muet. Ceci évidemment lorsque la langue vernaculaire, telle que nous l’avons héritée de nos aïeux, n’offre pas d’autre ressource. Le drame de la situation, en l’occurrence, car il y a tout de même un drame, vient à mon avis du fait que beaucoup de nos emprunts peuvent paraître totalement gratuits ; ce qui est d’ailleurs très souvent le cas, il faut bien le reconnaître. Tout se passe dans ces cas là comme si le recours aux emprunts devenait un palliatif, non pas au manque de ressource dont souffrirait la langue vernaculaire mais à la méconnaissance de ces ressources. Et, chose certainement plus grave encore, un palliatif qui renforce cette méconnaissance. Nous avons le sentiment, dès lors que les emprunts concurrencent et finalement court-circuitent les ressources propres à la langue vernaculaire.

Tout ceci pour dire que l’emprunt peut se justifier chez celui qui y recourt en toute connaissance de cause mais qu’il peut effectivement prêter à discussion lorsque celui qui en fait usage le fait à tort et à travers. Ne perdons pas de vue, au demeurant, qu’une situation quelle qu’elle soit n’est jamais définitive. Le propre d’une langue vivante, tout comme celui d’un organisme vivant, est de passer par une succession d’états transitoires, succession à laquelle la mort seule peut mettre un terme. Le passage d’une langue d’un état transitoire à l’état suivant, lequel sera fatalement tout aussi transitoire, entre parenthèses, est dicte de manière impérative par le besoin qu’ont les hommes qui parlent cette langue de faire toujours mieux répondre celle-ci à leurs besoins en matière de communication. Or, il se trouve que jusqu’à présent ces besoins en matière de communication ont trouvé une réponse dans l’utilisation que nous faisons des termes provenant d’emprunts. Mais, il est bien évident que de nouveaux besoins surgissent tous les jours, auxquels il faudra bien trouver de nouvelles réponses. Donc, il ne s’agit pas, à mon avis, de proscrire les termes provenant d’emprunts, surtout ceux bien acclimatés. En revanche, il faut bien sûr souhaiter la renaissance d’une créativité propre au berbère pour répondre aux besoins de désignation des choses nouvelles.

A cet égard, nous pouvons considérer que l’élaboration du lexique de mathématiques paru récemment pourrait devenir une expérience exemplaire pour ce qui est de l’introduction des néologismes, Car, s’il répond vraiment à un double besoin, celui des élèves et celui des professeurs, et surtout, ceci est capital, s’il a été élaboré par ceux-là même qui s’en serviront, ce lexique de mathématiques devrait avoir toutes les chances d’entrer dans les moeurs. Et puis, imaginons un instant que chaque branche de l’activité humaine se donne aussi son nouveau lexique ; celui-ci, dès lors qu’il se serait d’abord imposé aux gens concernés, finirait fatalement par s’imposer aussi aux autres et donc aussi à ceux qui seront les écrivains de demain.

Mais c’est à ces gens concernés qu’il appartient d’abord de faire le premier pas. Car un auteur n’invente jamais une langue. Un auteur ne peut écrire que dans la langue communément admise autour de lui, parce que son unique but, précisément, est d’être avant tout efficace face à un public. Je veux citer un exemple : l’auteur de la chanson de Roland ne pouvait pas écrire son texte dans le français d’aujourd’hui, puisque à son époque, c’est à dire au XIème siècle, ce français n’existait même pas encore. Un auteur témoigne donc de l’état d’une langue à un moment de l’histoire. Par contre, on peut dire qu’il n’est en rien responsable de l’évolution de celle-ci, car cette évolution est en réalité l’affaire de tous. Dans cet ordre d’idée on peut dire que si la langue de Dante s’est vue consacrée, la responsabilité de cette consécration incombe à tous les italiens et non à Dante lui-même.

Si je voulais aller jusqu’au bout de mon raisonnement, je dirais aussi la chose suivante : l’oralité étant encore une des caractéristiques de notre langue vernaculaire, la publication sous forme de cassettes audio et/ou vidéo est encore ce qui correspond le mieux aux exigences de l’heure. Ceci dit, il va de soi en réalité que le problème de l’écrit entre aussi dans mes préoccupations. Dois-je préciser que tout ce que j’ai publié sur cassettes a d’abord été élaboré par écrit ? II reste que pour régler la question de l’écrit de manière définitive, il conviendrait peut-être de se pencher sérieusement sur les deux points suivants : premièrement, celui de la notation des intonations, ceci sur le plan purement technique, et, deuxièmement, celui de l’analphabétisme ambiant, lequel malheureusement sévit encore au niveau de notre société.

Toujours est-il que je publierais volontiers par écrit si le manque de temps ne m’en empêchait.

Ton travail occupe une place singulière dans la littérature berbère ( !) où l’essentiel de la production consiste en chansons... Comment vois-tu l’avenir de tout cela ?

Je crois que je me suis suffisamment étalé dans ce qui précède sur ce qui pourrait faire la singularité de l’entreprise. Il reste que cette singularité n’est pas si singulière que cela. Il serait peut-être bon de rappeler qu’il y a plus de cent cinquante ans que les japonais ont commencé à songer à sortir de leur coquille pour s’adapter au monde contemporain. Chose qui, au demeurant, ne leur pas fait trop de mal dans l’ensemble, bien au contraire.

Quant à l’avenir de tout cela... seul l’avenir le dira. Car l’avenir ne dépend pas de ce que fait un individu en particulier mais bien de la conjugaison des efforts de tous. Or, il faut bien dire que ces efforts, aujourd’hui, sont pour le moins trop inégaux... Ce qui fait que nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge !

II y a dans ce que tu fais une présence de l’émigration, mais, tu ne sembles pas très intégré dans le mot "beur". Comment te situes-tu ? ... (racisme, avenir de l’émigration...)

II y a quarante ans, ainsi que le dit Feraoun, le séjour des émigrés en France pouvait encore apparaître comme une parenthèse dans le cours de la vie des émigrés en question ; parce que l’immense majorité de ceux-ci reprenaient, dès leur retour dans leur pays d’origine, les us et coutumes de celui-ci. Or, il semblerait que ceci ne soit plus du tout vrai aujourd’hui ou il y a 800 000 algériens en France alors qu’ils étaient à peine 200 000 en 1950. Aujourd’hui, les séjours en France sont beaucoup plus longs qu’ils ne l’étaient il y a quarante ans. Une proportion considérable des nôtres se sont installés en France avec femme et enfants. De plus, le développement des moyens de communication fait qu’il s’est établi des liaisons quasi-permanentes entre les communautés émigrées et les terroirs d’origine. Et, qui dit liaisons dit transferts, surtout de biens matériels, en direction de ces terroirs d’origine mais aussi transferts de nouvelles références culturelles liées à l’acquisition et à la consommation de ces biens. Il s’ensuit que la communauté émigrée ne peut plus nous apparaître de nos jours comme un ilôt complètement détaché de la société qui lui a donné naissance. Ce qui serait peut-être plus juste serait d’y voir un prolongement de cette société mais aussi et surtout un prolongement qui replace le centre de gravité de cette société quelque part au beau milieu de la Méditerranée.

Il découlerait de ceci que les problèmes spécifiques de 1’émigration ne sauraient en aucun cas être dissociés du problème général de la confrontation de notre société avec celles qui nous entourent. Et c’est pour cette raison, au fond, que lorsque je mets sn scène des émigrés dans mes compositions, c’est le plus souvent pour traiter de thèmes relevant de préoccupations qui pourraient tout aussi bien être celles ce nos compatriotes demeurés au pays.

Et les "beurs" dans tout cela ?

Les "beurs" sont, à mon avis, la preuve vivante d’une double faillite, faillite de nos cultures traditionnelles face aux nouvelles réalités que nous vivons et, faillite pareillement de la culture officielle prônée par le pouvoir politique algérien face à ces réalités.

Il est, remarquable de voir, à cet égard, que nos "beurs" n’ont pas d’équivalents chez les espagnols ni chez les portugais lesquels sont pourtant deux fois plus nombreux en France que les algériens. On va dire : ‘Oui... Mais... Les espagnols et les portugais sont des européens... Et puis ce sont des chrétiens... etc., etc." Mais croyez-vous que les français leur fassent des cadeaux pour autant ?... Déjà que ces derniers se font rarement de cadeaux, même entre eux. La réalité est que les enfants d’espagnols ou de portugais s’appliquent à tirer partie au maximum des possibilités que leur offre le pays d’accueil. Et ceci parce qu’ils sont déjà mieux armés que les enfants de nos émigrés. Ensuite, ils demeurent quand ils grandissent presque toujours attachés à la culture de leur pays d’origine. Mais qu’est-ce qui rend cet attachement possible ? C’est bien sûr essentiellement le fait qu’il n’existe aucune contradiction majeure entre cette culture d’une part et l’expérience vécue d’autre part. Ce qui suppose bien sûr encore que la culture des espagnols et des portugais se renouvelle chaque jour en s’alimentant à la source vive de cette expérience vécue.

Or, tel n’est pas le cas chez les algériens, lesquels commencent d’abord par affirmer avec force des principes rigoureux, principes qu’ils s’empressent ensuite de détourner à qui mieux. Car, le plus souvent, il s’avère qu’à l’usage nos valeureux principes sont bien évidemment, impossibles à assumer. A moins de se tenir prudemment à l’écart de tout. Et comment ? En faisant l’autruche. D’où cette cassure très nette qui existe entre nos vieilles références culturelles, si riches et si généreuses, tout au moins à ce nous imaginons, et nos pratiques quotidiennes, lesquelles sont trop souvent des pratiques de chacals. Et cela à tous les niveaux de la société, si bien qu’on pourrait se demander si la tartufferie n’est pas devenue chez nous un art de vivre. Là-dessus, pour compléter l’ensemble, il y a ceux qui poussent des soupirs du style : "Où va la jeunesse d’aujourd’hui ?..." Viennent ensuite ceux qui, pour bien arranger les choses, donnent tête baissée dans 1’arabo-islamisme et puis ceux qui, pour faire pièce à 1’arabo-islamisme, nous déterrent le tifinagh parce que n’ayant rien d’autre sous la main. Ceux-ci d’un côté. De l’autre côté, il y a les "beurs" lesquels évidemment envoient promener tout le monde.

Puisqu’il m’est demandé de me situer, je dirai la chose suivante : certes je fais bien sûr grand cas de toutes les mouvances que j’évoque ici. Néanmoins, ce que j’ai publie doit donner, je crois, clairement à entendre que je ne m’inscris dans aucune d’entre elles. Car, si les premières m’apparaissent comme frappées de stérilité en débouchant sur des impasses, je ne crois pas, non plus, que les "beurs" soient des exemples à suivre. Et ceci pour la simple raison que les "beurs" sont avant tout une population déracinée voire déstabilisée.

Finalement, et ceci résumera peut-être les quelques indications éparses que j’ai données plus haut concernant mes préoccupations, ce que je fais est une chose très simple : je m’efforce de dire dans notre langue maternelle l’essentiel de notre expérience vécue. Et ceci au delà de tous discours doctrinaires d’une manière générale et au-delà du discours doctrinaire de gauche en particulier, lequel, il faut bien le dire, a, à força d’être galvaudé, perdu toute espèce de crédibilité. Ceci dit, j’ai le sentiment, tout de même, que cet effort pourrait encore répondre à deux nécessités d’égale importance. D’une part, le fait de s’exprimer en langue maternelle pourrait à bien des égards répondre à la nécessité dans laquelle nous nous voyons de trouver remède au déracinement qui frappe beaucoup d’entre nous. D’autre part, dire l’essentiel de l’expérience vécue, cela ne revient-il pas en quelque sorte à faire le point sur les réalités dans lesquelles nous vivons ? Et, faire le point de temps en temps, c’est peut-être une chose encore qui pourrait justement nous aider à ne pas être débordés par ces réalités.

Si ce que je dis venait à être vérifié, il y aurait peut-être là l’esquisse de ce qui pourrait être un lien allant d’un extrême à l’autre de notre société ; c’est-à-dire un lien qui permettrait à un grand-père de comprendre son petit-fils "beur" et à celui-ci de comprendre ce grand-père lequel, sinon, est à des années-lumière loin derrière lui.

Mais ne rêvons pas trop... Et puis qu’est-ce qui prouve qu’il n’est pas déjà trop tard ?

Ensuite, les émigrés et le Fascisme. Je ne veux pas m’étaler sur ce sujet parce que ce serait trop long. Je dirai seulement qu’il est trop facile de brandir le spectre du racisme chaque fois qu’un conflit éclate entre des français et des algériens, comme cela se fait souvent. Rappelons-nous les 36 000 marocains résidant en Algérie, qui en 1976 se sont vus intimer l’ordre par les autorités algériennes de quitter le pays sous 48 heures. Et là-dessus on nous chante le grand maghreb arabe sur tous les tons !... Comment admettre que ceux qui ont cautionné une telle décision, ne serait-ce que par leur silence, viennent aujourd’hui nous rebattre les oreilles à propos du racisme auquel seraient en butte les algériens résidant en France ?... Et puis même si le racisme existe en France, et il existe de la même manière qu’il existe dans tous les pays du monde, ce n’est pas, à ma connaissance, un fait institutionnalisé ; c’est un fait de société. Et, l’un dans l’autre, notre société a au moins autant de responsabilité que la société française à cet égard.

Une seule chose encore. Imaginons nos "beurs" débarquant du jour au lendemain en Algérie. Comment seraient-ils reçus ? Je parie qu’ils seraient mis dans des camps de concentration. Donc, avisons-nous d’abord de nous occuper de nos faiblesses et de nos défauts avant de nous occuper de ceux des autres.

Concernant l’avenir de l’émigration algérienne en France, évidemment je ne suis pas devin. Il reste tout de même que si on veut y regarder d’un peu plus près, on constate que le phénomène s’est développé sur la base d’une certaine convergence d’intérêts entre, d’un côté des gens qui avaient besoin de main-d’oeuvre et, de l’autre, des gens qui avaient besoin de vendre leur force de travail. Convergence d’intérêts inégaux sûrement, mais convergence d’intérêts tout de même. Pour ce qui est de l’avenir donc, je ne vois pas comment l’émigration pourrait se maintenir en France sur d’autres bases que celles-ci. Car il apparaît que la tendance chez les émigrés eux- mêmes est bel et bien, me semble-t-il, au maintien du statu quo. Et ceci, en dépit de tous les drames individuels qu’ils connaissent souvent ; je veux dire des drames liés au fait de s’expatrier, à la solitude, à la détresse, etc.

Les pays occidentaux en général, et la France en particulier, connaissent depuis une dizaine d’années une récession économique, et ceci n’est pas du tout une plaisanterie. Il est à parier néanmoins que tous ces pays dépasseront cette crise d’une manière ou d’une autre et ce pour la bonne raison suivante : ils en ont vu d’autres. Au reste, aujourd’hui, c’est ce à quoi ils s’emploient le plus. C’est ainsi que les mots les plus couramment repris en ce moment en France sont ceux de compétitivité, restructuration de l’économie, rénovation de l’appareil productif, rentabilité, etc... La logique qui découle de cette situation voudrait que le critère de rentabilité s’applique aussi à l’endroit des immigrés. Et du fait, c’est ce qui se produit. En dépit des discours et autres manifestations de soutien, lesquels ne servent à rien d’autre en réalité qu’à "noyer le poisson", l’immigration algérienne se voit peu à peu faire l’objet d’un laminage. Mais si la plupart de nos compatriotes, lorsqu’ils se retrouvent au chômage, préfèrent rentrer définitivement, il est encore permis de penser qu’à l’avenir ceux qui resteront en France seront ceux, salariés ou travailleurs indépendants, qui auront su accéder à des situations moins précaires que celles étant en général le lot de la plupart d’entre nous. Mais, combien feront l’effort de chercher à accéder à des situations moins précaires et combien y parviendront ?

Le pays change vite et profondément. Quelle attitude préconises-tu par rapport à l’islam et à l’arabe classique entendu comme langue nationale ? (leur utilisation ou leur rejet...)

La première chose que je dirai ici est que je ne me sens bien évidemment aucune qualité pour préconiser quoi que ce soit. Ce qui ne m’empêche pas, au demeurant, d’avoir mon opinion sur les sujets évoqués ici.

Il y a peut-être un an de cela, quelle n’a pas été ma stupéfaction d’entendre Lakhdar Hamina, qu’on interrogeait sur Radio n Tmazight à Paris, dire textuellement ceci : "II y a 20 millions d’habitants en Algérie, ça sont 20 millions de tubes digestifs" ! ! !... J’en suis encore à me demander ce qu’il voulait dire par là. Voulait-il dire que les algériens ont mal tourné depuis qu’ils sont indépendants ? Mais alors à qui la faute ? Ceux qui nous gouvernent ont au moins une responsabilité à cet égard. Or, Monsieur Hamina, cinéaste tout ce qu’il y a de plus officiel et ce surcroît haut fonctionnaire algérien, appartient bel et bien à la famille de ceux qui pendant vingt ans ont eu la haute main sur le destin des algériens.

Voulait-il dire que les algériens consomment plus qu’ils ne produisent ? Mais, là encore, l’exemple vient de haut. La politique d’arabisation coûte des milliards d’investissement à l’Algérie et produit des "infirmes mentaux", et ceci est encore une expression de Monsieur Brerhi, notre ministre de l’enseignement supérieur. A moins que Monsieur Hamina n’ait voulu dire par là que les algériens ne méritent même plus l’air qu’ils respirent, auquel cas la chose est simple, cela voudrait dire que ceux qui nous gouvernent "ne sont pas contents de leur peuple. Ils doivent donc élire un nouveau peuple.

Ce qui précède pourra peut-être sembler une manière d’esquiver la question qui m’est posée, Mais c’est que le spectacle de ces changements rapides et profonds qui interviennent chez nous a souvent de quoi dérouter le plus désabusé des hommes. Et puis, il se pourrait aussi que la démythification conduise au pessimisme...

Je trouve à peine la force de dire qu’il faut quand même oser regarder loin devant soi. Il me semble que le prochain grand rendez-vous de l’Algérie avec l’histoire sera celui de l’après-pétrole. Car, si aujourd’hui encore la rente pétrolière autorise le pouvoir politique algérien à persévérer dans toutes ses fuites en avant ou à se livrer à des contorsions, le jour, lequel n’est peut-être pas si loin, où cette rente viendra à manquer, il lui faudra bien trouver autre chose.

En attendant chacun doit être libre d’agir suivant ce qu’il croit être ses intérêts. Ce qui n’empêche pas qu’on puisse songer sérieusement, et ce dès à présent, à chercher les issues qui nous permettraient d’échapper à l’obligation qui nous est faite d’avoir à choisir entre l’abrutissement par 1’arabe-islamisme ou l’abrutissement par l’alcool.

Revue Tafsut n°10 avril 1985 - Université Tizi-Ouzou'

 

Actualités : ARRIVÉE DE LA DÉPOUILLE MORTELLE DE MOHYA A TIZI-OUZOU
L’hommage à un monstre sacré de la culture amazighe
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Il y avait foule, hier, à la Maison de la culture de Tizi- Ouzou où était exposée la dépouille mortelle du poète, dramaturge et traducteur d’expression kabyle, Abdellah Mohya, décédé mardi dernier à Paris des suites d’une longue et pénible maladie. Dans la matinée déjà, au moment même où la dépouille était attendue à l’aéroport Houari-Boumediene d’Alger, le hall de la Maison de la culture grouillait de monde.
Des visiteurs intéressés sont à l’affût de la moindre information sur la vie et l’œuvre de celui qui s’est volontairement confiné dans le silence, il y a de cela plus d’une dizaine d’années. Sur les murs du hall d’exposition de la Maison de la culture, des photos, des articles de presse, des hommages posthumes, une exclusive et unique interview accordée à la défunte revue Tafset... Un ensemble de documents qui rendaient par bribes l’image et l’itinéraire de Mohya dont la mort a réveillé bien des nostalgies chez beaucoup de personnes impliquées ou qui étaient tout simplement contemporaines des premières et difficiles années de lutte et de revendications pour la reconnaissance de l’identité berbère. Pour tous ceux-là, et aussi pour ceux qui le découvre seulement maintenant, Mohya est le témoin d’une époque, d’un combat et d’une certaine idée de la liberté qu’il a su rendre et traduire avec sa faconde et son génie créateur de poète et de dramaturge qui a réussi à faire la symbiose entre l’humus et les référents du terroir natal et l’universalité, dimension qu’il sut transcrire à travers des traductions adoptions, d’œuvres littéraires (poésie, théâtre, contes...) du domaine universel. Grâce à lui, Prévert, Nazim Hikmet, Boris Vian, Pirandello, Lou Sin, Brecht, S. Bichett, Molière... sont disponibles en kabyle dans le texte. Durant toute l’après-midi d'hier, des flux ininterrompus de visiteurs ont été visibles à la Maison de la culture. Des foules d’anonymes où l’on apercevait des visages connus du monde politique et artistique local. Les mêmes flux de citoyens seront certainement visibles aujourd’hui à l’occasion de son enterrement dans son village natal, Aït- Eurbah, dans la commune d’Iboudrarène. Un bel hommage pour celui qui de son vivant était reconnu comme étant un monstre sacré de la culture amazighe et qui a désormais rejoint sa place dans la postérité des grands poètes.
S. A. M.

 

 

 

l sera inhumé aujourd’hui
Mohia ou la rigueur personnifiée
Par Ben Mohamed

Mohia était la rigueur personnifiée. Il était sans concession tant dans sa vie quotidienne que dans sa poésie, son théâtre, son enseignement ou ses relations. Dur avec lui-même, il l’était parfois avec les autres aussi. Il ne supportait pas l’hypocrisie. Le “forgeron de mots” qu’il était, n’acceptait pas les paroles truquées, celles qui n’étaient pas à leur place ou qui étaient déviées de leur sens. En mathématicien pratique, il ne supportait pas que l’on privilégie l’accessoire pour délaisser l’essentiel.
C’est ce Mohia qui refusait de réduire la berbérité à la seule exhibition du signe Z de amazigh ou du seul salut par le mot azul. Pour lui, la berbérité est un art de vivre selon un certain nombre de valeurs. Comme il faisait une lucide distinction entre valeurs et traditions, entre militantisme et manipulation, il réagissait de manière parfois violente contre toute forme de suivisme irréfléchi. Ce qui déroutait beaucoup de nos militants berbéristes exaltés.
En fait, toute la vie et l’œuvre de Mohia ont consisté à démystifier et à démythifier. À un jeune venu lui dire qu’il était prêt à mourir pour tamazight, Mohia répond :“Tu seras un Homme quand tu sauras vivre pour tamazight.”
Un soir, en rentrant chez lui, il voit un livre dans une poubelle, il le ramasse, car la place du livre n’est pas dans une poubelle. C’était un livre de Platon. C’est ainsi que Mohia découvre une œuvre sur laquelle il travaillera le reste de sa vie. Il constitue un atelier de jeunes et moins jeunes auxquels il ouvre la voie vers cette fabuleuse source du savoir.  Il me confia un jour que les philosophes grecs ont tout dit. Pour comprendre le monde, il nous suffit donc de revisiter ces œuvres anciennes. C’était bien après qu’il eut fait parler en kabyle Jean-Paul Sartre, Brecht, Lu Xun, Samuel Beckett et bien d’autres encore.
Le génie de Mohia est de nous amener à oublier que ses œuvres sont des adaptations. Sous sa plume, elles passent allègrement pour des œuvres kabyles authentiques. Parfois même, on se laisse aller jusqu’à croire que leurs auteurs nous ont spoliés de nos œuvres comme cela se fait encore, aujourd’hui, pour les peintures rupestres de notre Tassili.
Aujourd’hui on te pleure, mais je sais que tu ne seras fier de nous que le jour où nous saurons distinguer l’essentiel de l’accessoire.
Et en attendant, repose en paix  Mohia !
Paris, le 11 décembre 2004.

Adieu l’artiste !
Par Mohamed Haouchine      http://www.liberte-algerie.com/edit.php?id=32243

Ils sont venus, ils étaient tous là ! comme dirait l’artiste. Il y avait ses amis d’enfance d’Azazga, ses copains du lycée de Tizi Ouzou, ceux de la Fac d’Alger, les anciens élèves du cours berbère du regretté Mouloud Mammeri, mais aussi les militants de la cause berbère, ceux qu’on appelle respectueusement les “anciens”. Les tempes grisonnantes pour la plupart, tout ce beau monde se mit à remémorer toutes les boutades et les comédies “made by Mohia” au moment où les micros diffusaient à coups de décibels des extraits de “Mohand U Yahia”. Il a eu en tout cas de belles obsèques, lui qui n’aimait pas les honneurs et la grande foule. Et quel parterre d’artistes il y avait tout autour du cercueil drapé dans l’emblème national ! Aït Menguellet, Ali Ideflawen, Hacène Ahrès, Amour Abdenour, Boudjemaâ Agraw, Bélaïd Tagrawla, Salah M’amar, Cherif Hamani, Slimane Chabi et toute une pléiade de comédiens du terroir, ceux-là mêmes qui ont pris le relais de Mohia pour jouer “Tachbalit” (la jarre) de Pirandello ou encore “Amin yatsradjoune Rabi” inspiré de En attendant Godot. Au milieu de cette foule considérable, toute sa famille et son vil