René Belletto, l'artiste lyonnais.
Ce site internet est entièrement dédié au génie de René Belletto.
'Anges, démons, grâce, damnation. René Belletto investit le roman pour interroger Dieu et sa création. Il habite ce genre de ses obsessions, de ses rêves, et s'y enferme jusqu'à ce que son écriture prenne la teinte de son angoisse et de son enfermement.'
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René Belletto
Rien sur internet sur ce maître de la littérature contemporaine, aucun site ne pouvant m'aider ou me renseigner dans la lecture de son œuvre... Pour palier se défaut et ouvrir au monde entier la connaissance (minimale) d'un des génies de notre temps, j'ai essayé de lui offrir un petit site, essayant d'être digne de son talent qui ne cesse de m'éblouir à chaque nouveau roman. Voilà donc mon site qui est totalement le sien, en vous remerciant de le visiter, en priant les amateurs, adorateurs, amis de cet auteur de se signaler sur mon E-mail. Si René Belletto passait, qu'il ne s'offense pas de toutes les bêtises qui y peuvent être écrites, mais qu'il me laisse quelques conseils.
Plan du site
René Belletto est né dans la capitale des Gaules au lendemain de la seconde guerre mondiale. Comme pouvaient le laisser présumer son nom et ses longs cheveux bruns bouclés, l'auteur lyonnais possède des origines espagnoles qui marqueront à jamais son œuvre. Rapidement, René Belletto se sent inspirer par la littérature et s'inscrit en classe préparatoire au fameux et très coté lycée du Parc dans le sixième arrondissement de Lyon, en face du Parc de la Tête d'or, lieu de nombreuses intrigues dans ses futurs romans, et du non moins connu boulevard des Belges où, dans ses hôtels particuliers richissimes réside la très haute bourgeoisie lyonnaise. C'est à cette époque que mûrit la vocation littéraire de l'écrivain lyonnais, lorsqu'il commence à écrire ses premiers poèmes, à l'instar des humanistes du XVIème siècle qui faisaient déjà de Lyon un des pôles culturels de la Renaissance en France. Il poursuit ses études à la faculté, puis se lance dans la recherche, il d'ailleur plus tard écrira un livre sur le romancier anglais Charles Dickens (Les grandes espérances de Charles Dickens). Sa vocation littéraire s'affirme avec Le temps mort, 1974, son premier livre, qui reçut l'année de sa publication le prix Jean Ray. Ce recueil de nouvelles, tout comme ses premiers romans, confidentiels et originaux, inquiétants et surprenants développe un thème bientôt récurant dans son œuvre : l'angoisse face à une mort absurde.
Lorsqu'en 1981, il publie Le revenant, s'ouvre pour Belletto le temps de la consécration : la reconnaissance et par les critiques et par le public. Par le public, comme le montre les succès de ventes de chacun de ses romans depuis la publication de sa première trilogie (Le revenant, Sur la terre comme au ciel, L'enfer avec plus de 100 000 exemplaires vendus, le plus gros succès de P.O.L.). Par la critique, en effet Belletto se trouve récompenser par les amateurs de polars en recevant pour Sur la terre comme au ciel le Grand prix de littérature policière en 1983, et par le monde des lettres en recevant en 1986 le prix fémina pour L'enfer. Le talent de Belletto se confirme d'autant plus qu'il touche à tous les genres en écrivant La machine, en se lançant avec force dans la science fiction. Autre signe de son génie, le goût des cinéastes pour ses romans, scénarios délirants et inimitables, d'où de nombreuses adaptations pour le grand écran : Péril en la demeure, adaptation cinématographique de Sur la terre comme au ciel (avec de très grands acteurs : Richard Borhinger, Anémone, Nicole Garcia, Michel Piccoli et Christophe Malavoy) ou celle de La machine, avec Gérard Depardieu.
La vie de Belletto se poursuit avec la publication d'un recueil de sonnets (Loin de Lyon) dédié à sa ville natale de laquelle il a dû se détacher pour des raisons professionnelles et, en parallèle, deux ouvrages successifs de petites réflexions, Remarques et Histoire d'une vie (remarques II). Mais surtout, son œuvre littéraire se prolonge à travers une nouvelle trilogie dont le héros Michel Rey, inspecteur de police n'est pas sans rappeler quelques héros de ses romans précédents dans sa passion pour la guitare et Jean-Sébastien Bach. A ce jour, Belletto a publié Régis Mille l'éventreur et La ville de la peur chez P.O.L., en attendant le troisième et dernier volume qui devrait paraître dans les prochains mois.
Pourtant, la nouvelle tournure que prend l'œuvre de Belletto a pu inquiéter de nombreux amateurs. Le génie de Belletto si flagrant dans sa première trilogie et en particulier dans l'ultime tome de celle-ci, à savoir L'enfer, ne transparaît plus clairement dans ses dernières parutions. L'unicité du point de vue, véhicule de l'art narratif de Belletto disparaît et s'est substitué, dans ses derniers romans, l'alternance des points du vue, un entremêlement des vies et des personnages, déconcertante et un peu artificielle au goût de certains lecteurs. Aussi, je me fais le témoin de cette critique qui me semble fondée. La déception que de nombreux connaisseurs de Belletto ont ressenti est compréhensible. L'auteur nous avait en effet habitué à un jeu avec les mots, à un univers oppressant et étouffant, où les personnages vivent ses folles passions et ses angoisses omniprésentes, que ce roman a étonné par sa faiblesse à recréer cette atmosphère purement bellettienne, paroxysmique et irrationnelle. Toutefois, l'auteur de ces lignes ne désespère pas retrouver le génie romanesque de Belletto, car il me semble que La ville de la peur a su marier la multiplicité des points de vue et des thèmes propres à Belletto, comme la révolte de l'homme face à sa condition, dans une narration pure, nouvelle dans les œuvres du maître.

René Belletto, avant 1981
- Le temps mort. 1974. (prix Jean Ray 1974). (Lyon 124, rue de Sèze Lyon 6ème), Cartons,
- L'homme de main, article in Crimes et/sans châtiments p 63-64.
- Les traîtres mots ou sept aventures de Thomas Nyklan chez Flammarion, 1976.
- Livre d'histoires chez Hachette Référence, collection Paul Otchakovsky Laurens, 1978, 256 pages, 80 F.
- Le revenant chez Hachette Référence collection Paul Otchakovsky Laurens, 1981, 240 pages, 80 F ; J'ai lu 2841, 1990.
- Sur la terre comme au ciel. (grand prix de littérature policière 1983) chez Hachette Référence collection Paul Otchakovsky Laurens, 336 pages, 1985, 80 F ; J'ai lu 2943, 1991.
- L'enfer (prix fémina 1986) chez P.O.L., 394 pages, 1986, 90 F.
Traduction anglaise : Eclipse, traduit par Jeremy Leggat, Mercury House, San Francisco CA, 1990.
Traduction danoise : Helvede, 1988, chez Bogselkabet, Brønsløj, Danemark, 60 kr.
- Loin de Lyon chez P.O.L., 1986, 50 pages, 50 F.
- Film noir chez Hachette Référence collection Paul Otchakovsky Laurens, 1989, 192 pages, 108 F.
- La machine chez P.O.L. , 1990, 402 pages, 110 F.
Traduction anglaise par Lanie Goodman, Machin, a novel, 1993.
Traduction allemande : Zyto, 1994, chez TB Knaur, München, Bayern, 12,9 DM.
Traduction danoise : Psyko-computeren, 1991, chez Bogselkabet, Brønsløj, Danemark, 60 kr.
- Remarques chez P.O.L., 1991, 128 pages, 60 F.
- Les grandes espérances de Charles Dickens chez P.O.L., 1994, 656 pages, 210F.
- La tête et les mots, article in Ecrivain magazine n°2, décembre 95-janvier 96, p. 39 à 48.
- Régis Mille l'éventreur chez P.O.L., 1996, 110 F.
- Chantage chez P.O.L., 1997, 300 pages, 120 F.
- La ville de la peur chez P.O.L., 1998.
- Histoire d'une vie (remarques II) chez P.O.L., 1998, 110 F.
- Commander des livres de Belletto par Amazone (traduction anglaise) : Eclipse, a novel & Machine, a novel.
- Commander Le temps mort de Belletto aux éditions Marabou.
- Commander les livres de Belletto avec pour chacun d'eux une présentation complète.
- La fiche Canal + de Péril en la demeure de Michel Deville (adaptation pour le 7ème art de Sur la Terre comme au ciel). Ou la fiche France 2 de Péril en la demeure.
-
Un livre, un jour sur France 3 : Ville de la peur de René Belletto.- La pétition contre la loi Debré signée par Belletto.
- Vers un admirateur de Belletto (il en existe d'autres).
- Un article sur Belletto de la revue KaFkaïen. Une revue très intéressante.
- Un site consacré au roman policier français. Très ambitieux.
- Un recensement des écrivains français contemporains, avec de nombreux liens.
- Une étude sur le roman policier français par J.-P. Salgas.
- Une entrevue avec POL, éditeur du maître.
- Une chronologie du polar en France.
- Le site du polar. Incontournable pour tous les amateurs de polar.

René Belletto, vers 1985
René Belletto est lyonnais, moi aussi. L'écrivain aime sa ville natale, "ville de la peur" et du crime depuis Régis Mille l'éventreur, ville diabolique dans L'enfer. On découvre avec lui tout un univers, celui du Parc de la Tête d'or et des longues promenades avec les enfants sous ces arbres centenaires et près des bêtes les plus exotiques, celui de la presqu'île dans Le revenant aussi, avec la place Bellecour, son square, ses cafés et ses terrasses, les petits cinémas comme le CNP Terreaux rue du Président Edouard Herriot, le boulevard des Belges où vivent les Tombsthay dans cet hôtel particulier au 27, avec son jardin et son petit parvis. Ville au deux fleuves et aux deux collines, Belletto a su lui redonner cet aspect mystérieux, perdus avec ses brumes, qui, il y a cinquante ans, en faisaient un lieu angoissant et énigmatique, un lieu d'intrigue pour Nestor Burma en 1945 (cf. 22, rue de la gare de Léo Mallet). Ici Lyon n'est plus brumeuse, mais claire, chaude, désertique. C'est la ville au mois d'août quand tous les habitants sont en vacances... L'enfer. Avec les cheminées de Feyzin, celles du couloir de la chimie. C'est enfin une ville de notables, une ville d'industriels véreux dans La ville de la peur, ou avec Graham Tombsthay, homme d'affaire ou père machiavélique et sournois...
Mais le héros doit s'enfuir pour survivre, et plongeant dans l'abîme profond du purgatoire, de l'enfer se retrouver nez à nez avec les pires créatures du monde : il se retrouve en face d'un tueur à gage, ou devant un mafieux international agonisant qui lui confie une mission, ou encore, à la recherche d'un nouveau Jack l'éventreur qui sévit dans l'agglomération lyonnaise et qui égorge mathématiquement ses victimes. Et il part, il s'exile, il va à Paris, il se retrouve dans la campagne près d'Orléans, puis à Rome et enfin en Sicile (cf. Le Revenant et Sur la terre...). Avant de revenir à Lyon. Or le monde de Belletto est aussi celui des voitures, et celui d'une 403 mythique dans Le revenant, une Toyota Moutarde dans Sur la terre... et des voitures italiennes, les Alfa Romeo, les Fiat, qui correspondent à cette conduite insensée, ne restant jamais en dessous des 100 km/h en ville.
Mais surtout, le monde de Belletto est celui de la solitude : le héros est toujours seul. Même s'il aime, Julia dans Sur la terre... ou plus encore dans L'enfer. Cette vie à deux est impossible. Il sort d'une séparation ("Après ma séparation d'avec Cécile..." commence Sur la terre...) , ou va en connaître une (L'enfer). Michel Rey de même se sépare de sa sœur Nadia qui doit s'installer à Paris. Plus encore cette séparation est la séparation tragique et absurde de la mort. Omniprésente. Dans Le revenant, le livre s'ouvre alors que sa femme Isabelle est morte à Barcelone, et le héros fuit l'Espagne où il l'aima. Plus tard dans le roman, son fils sera tué, mystérieusement, sans que l'on sache pourquoi. La mort est là, et c'est pour Belletto le principal. Ses causes sont bien secondaires, ainsi on ne sait pas pourquoi cette mort, ni pour sa femme, ni pour son fils. Non, jamais ces morts ne sont prévisibles, toujours insupportables, tragiques et soudaines. "A chaque instant on risque de ne pas mourir" écrit-il dans Histoire d'une vie. Cette remarque résume bien cette présence radicale et intolérable de la mort. Déstabilisante et révoltante pour le lecteur. Ainsi, enfin, dans La ville de la peur, le meilleur ami de Michel Rey, Orphée meurt-il accidentellement, et subitement, alors que tout aurait pu se terminer heureusement, abattu lors d'une course poursuite, touché par des balles destinées pourtant à Michel. Et Orphée meurt alors que Michel continue sa course, inconscient, ignorant cette mort qui devrait le révolter. La mort est partout, et le héros doit la subir où elle advient, et non où il peut l'attendre. L'amertume est ainsi bien plus profonde... Malgré tout, il y a des supports : ses parents, jamais cependant tous les deux présents, ou des amis qui peuvent l'aider : Orphée, Varax, Daniel Forest, qui dans Sur la terre... connaît une destinée tragique. L'amitié et la famille, images d'un compromis, en attendant la mort, face à cette solitude.
Et c'est dans la solitude que le plus souvent s'achèvent ses romans. Solitude pourtant vaincue dans Sur la terre... Après avoir simulé son suicide et échappé de la mort à moult reprises, David, le héros, s'envole avec Viviane pour Malaga. Il quitte ainsi le monde, Lyon, ville qui cache toutes ses angoisses et sa vie misérable, soumise à sa mort prochaine. "La terre est très plate", écrit par ailleurs Belletto. Seule fin véritablement optimiste, c'est peut-être l'image d'une rédemption, de l'achèvement de cette vie terrestre pour une vie dans l'au-delà, une vie céleste, délivré par sa propre mort. Cette douleur, cette mort tragique et absurde serait donc le début d'une résurrection, après sa mort le héros revit dans la joie et l'amour. "Une seconde, je vais mourir et je reviens", peut-on lire encore dans Histoire d'une vie. Le monde de Belletto se situe donc dans ce mystère, là où la mort arrive avec tant d'inconnus et de possibilités que le romancier ne pourra jamais comprendre de son vivant ce passage.
article tiré de Le Monde des livres, vendredi 31 mai 1996.
Le polar et les intellos par Pierre Lepape.
Anges, démons, grâce, damnation, René Belletto investit le roman policier pour interroger Dieu et sa création. Il habite ce genre de ses obsessions, de ses rêves et s'y enferme jusqu'à ce que son écriture prenne la teinte de son angoisse et de son enfermement.
Régis Mille l'éventreur
de René Belletto, POL, 254p, 110F.Possessions de Julia Kristeva, Fayard, 280p, 120F.
En France, le roman policier vit doublement en marge. Comme genre, malgré les beaux discours, il continue a être exclu du territoire littéraire. La reconnaissance dont bénéficiant une poignée de ses auteurs, toujours les mêmes, n'en met que mieux en valeur l'indignité qui s'attache à l'ensemble: bien qu'il produise des romans policiers, Georges Simenon est un écrivain. Cette mise a l'écart a d'ailleurs son confort, et il n'est pas certain que les auteurs de polars la regrettent; elle leur attache un public que la sacralisation de la littérature frappe de terreur et d'interdit. Les éditeurs ne s'y trompent pas qui prennent le soin à enfermer les romans policiers dans des collections aisément identifiables, imprimées sur du papier moche, comme pour convaincre les hésitants : "Vous pouvez y aller sans crainte, ceci n'est pas de la littérature". A cette marge, pour le "policier" français, s'en ajoute une autre : il n'est que le parent pauvre d'une famille dominée depuis toujours par les Anglo-saxons. Dans le monde entier, les auteurs anglais et américains se taillent la part du lion et ne laissent a leurs confrères des autres langues que des reliefs. Si nous nous jetons goulûment sur les fantasmes criminels de la moindre vieille dame anglaise; si nos exégètes du "noir" ne nous laissent n'en ignorer des tendances qui opposent l'école de Miami à celle de New York et celle-ci aux thrillers californiens, le polar à la française demeure un produit (presque) exclusivement hexagonal.
Ce ghetto au carré présente beaucoup de séduction pour les intellectuels et les écrivains d'avant-garde. En quête d'un lieu où la littérature ne ronronne pas de satisfaction d'elle-même, persuades des vertus esthétiques et morales de la marge, de l'incertitude, du malaise, de la transgression, du décentrement et du passage clandestin des frontières, ces artistes ont investi le genre policier, comme des pionniers fécondent un désert et y récoltent des espèces nouvelles. Malraux leur avait donne sa bénédiction, des 1932, dans sa retentissante préface Sanctuaire, en qualifiant le chef-d'oeuvre de Faulkner "d'intrusion de la tragédie grecque dans le roman policier". Les écrivains "expérimentaux" peuvent aussi espérer de leur conversion a un genre populaire une extension de leur public. Ce fut le cas, notamment, de René Belletto qui, après avoir publie quelques textes pointus et confidentiels, parvint a trouvera la fois sa voix et ses lecteurs en versant dans le noir (et aussi, avec La Machine, dans une autre marge, moins fréquentée encore par les écrivains français la science fiction). Réussite parfaite, couronnée par une double reconnaissance, celle des fans du polar - le Grand Prix de littérature policière en 1983 - et celle des gens de lettres - le prix Fémina en 1986. Pour prétendre à de tels titres de noblesse, le roman policier "littéraire" doit afficher quelques signes d'intellectualité distinguée. C'est ainsi que se répandit le "polar métaphysique", aisément reconnaissable aux citations de Hegel, de Pascal et de Borges qui s'étalaient entre deux flaques de sang. Mais ce n'était qu'un jeu, assez vain et plutôt lassant. Belletto, lui ne joue pas ;il utilise les structures et les conventions de la fiction criminelle pour interroger Dieu et sa création. Du polar théologique en quelque sorte, comme le soulignent quelques-uns de ses titres: Le Revenant, Sur la terre comme au ciel et L'Enfer, bien entendu. Histoires d'anges, de chutes, de démons et de rédemption, fixées dans un espace tout a la fois mythique et réel: Lyon, la ville aimée et haie, 1'Eden et Babylone, la cité d'enfance et de jeunesse de René BeIletto. Régis Mille l'éventreur est encore une histoire de grâce et de damnation, placée cette fois sous le signe du Dieu mathématicien de Leibniz (Leibnitz comme on l'écrivait en France au XVIIIème siècle et comme on continue à le faire chez POL), Belletto y va, en exergue, de sa citation latine: "Dum calculat Deus fit mundus"; autrement dit, Dieu étant un mathématicien génial qui ne laisse rien au hasard, sa création ne peut que tomber juste. Le fameux meilleur des mondes.
Il sera donc beaucoup question de chiffres dans cette histoire d'un tueur qui assassine, comme il se doit, en série. Un tueur s'appelle Mille et qui choisit ses victime féminines en utilisant un système numérique que les enquêteurs ne décryptent qu'a l'ultime moment. Il y a bien d'autres séries encore dans Régis Mille, des jeux de miroir, des fausses symétries - l'assassin se prénomme Régis, le policier se nomme Rey, entre eux deux, entre le roi de l'enfer et celui du ciel se décident la mort et la vie, la chute et le salut. Belletto parsème ainsi son roman de signes, de pistes pour initiés, la musique de Bach, la voix d'une chanteuse, la septième épître aux Romains de saint Paul: "Effectivement, je ne comprends rien à ce que je fais: ce que je veux je ne le fais pas, mais ce que je hais je le fais. Or, si ce que je ne veux pas je le fais, je suis d'accord avec la loi et reconnais qu'elle est bonne. Ce n'est donc pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui habite en moi." Tout cela est habilement disposée comme autant de clins d'œil, comme les indices dans une énigme policière, au point que le lecteur, dans ce miroitement de reflets, risque, comme un flic sans talent, d'être ébloui et de rater l'essentiel: tous les protagonistes de Régis Mille sont en deuil d'une mère perdue, les bons, les méchants, les faibles, tous se reconnaissent dans ce manque, dans cette perte absolue, cette erreur du calcul divin qui fait que l'on bascule de la perfection au chaos. Belletto n'utilise pas le roman policier, Il l'habite, comme fin locataire qui a trouvé l'appartement de ses rêves. Il y place ses meubles, y installe son atelier, sa guitare, sa chaîne de très haute fidélité, les photographies des êtres chers, les bibelots et les fleurs fraîches de ses fantasmes. Puis il s'y enferme jusqu'à étouffer, jusqu'à ce que l'écriture prenne la teinte de cette angoisse et de cet enfermement. Chaque livre de Belletto porte la marque de cette traversée de l'enfer, de ce passage au noir. On mesure mieux, a être happé par cette machinerie fébrile, ce qui manque a Possessions, le roman policier de Julia Kristeva. Passons vite sur l'évidence qu'aucun lecteur ordinaire de polar ne dépassera le premier chapitre, perdu qu'il sera, tel un Poucet sans cailloux blancs, par les zigzags d'un récit piégé de digressions, de réflexions, de commentaires sur la peinture et d'épithètes incongrues. Admettons donc que Julia Kristeva, intellectuelle brillante (lire son portrait et la critique de son essai Sens et non-sens de la révolte, page IX), ne cherche que la complicité de ses pairs, l'approbation des gens de culture, la reconnaissance des vrais passionnés de littérature, l'acquiescement des happy few. Mais pourquoi, dès lors, avoir choisi de raconter une histoire criminelle ? Pourquoi l'avoir située, encore, dans un décor de convention ? (2) Pourquoi la peupler d'archétypes - le flic, la journaliste, les intellos-caviar et les artistes interlopes - quand si manifestement elle se moque comme d'une guigne du roman policier, de Santa Barbara et de ses personnages de papier et qu'elle a la tête ailleurs: en d'autres lieux, avec d'autres personnages, d'autres débats, d'autres passions.
Il y a une chose que le roman ne pardonne pas, qu'il soit policier ou non, c'est qu'on le prenne avec des pincettes, qu'on le tienne a distance, qu'on le traite comme un domestique, en texte a tout faire. I1 est de bonne composition, le roman, il se plie aux fantaisies, il accepte les règles les plus sévères ou les plus farfelues, il admet les tempéraments les plus divers, les savoirs les plus subtils - et même la bêtise. Mais il vit d'être respecté : quand on le transforme en vieux sac, il crève. Julia Kristeva doit savoir ce que c'est qu'un roman. A l'époque de la Théorie, elle écrit sur la "structure discursive transformationnelle" des choses qui valaient mieux que l'air du temps dont elles s'habillaient. Elle ne pourra pas avancer l'excuse de la naïveté. C'est pourtant l'adjectif qui convient le mieux à Possessions: naïf - mais sans abandon. On pense a ces romans que l'on écrit a seize ans, arc-boute sur ses phrases, et dans lesquels on veut tout mettre : la mort, la littérature, le sexe, le bon Dieu et ses saints, plus tous les livres que l'on a lus, les musiques aimées, les copains, les copines et les chagrins d'amour.
Il suffirait de savoir s'en tenir, peut-être, aux seuls chagrins d'amour et d'apprendre a se laisser aller. Dans l'indigeste club-sandwich qu'est Possessions, il se cache un vrai roman, une histoire, des personnages qui ne demanderaient qu'a exister débarrassés des fanfreluches, des corsets et des bavardages: le récit simple et émouvant de Gloria et de Jerry, d'une mère et de son fils "pas comme les autres".
(1) Pierre Lepape in Le Monde des livres, du 31 mai 1996.
(2) Julia Kristeva avait déjà, et sans convaincre, situé l'un de ses romans, Le Vieil Homme et les Loups, à Santa Barbara, capitale imaginaire d'un Etat étouffant (Fayard. Sera repris en juin dans Le Livre de poche, n°13982.)
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Merci à René Belletto, à ses parents et à tous ses éditeurs (en particulier à Paul Otchakovsky Laurens). Merci à vous, les visiteurs et peut-être lecteurs de maître Belletto. Merci aussi à la bibliothèque municipale de Lyon et son aide précieuse dans l'élaboration de la bibliographie.
WebMaster : julien.brunel@caramail.com