Le Criticon (1650)

CRISIS V
Entrée au monde


portrait de Gracian
 
   C'est avec habileté, sinon tromperie, que la nature en a usé avec l'homme pour le faire entrer dans ce monde, car elle machina de l'y jeter sans aucune espèce de connaissance afin de prévenir toute objection. Il arrive dans l'obscurité et même à l'aveuglette; il commence à vivre sans sentir qu'il vit et sans savoir ce qu'est la vie. Il devient un petit enfant et si puéril que la moindre babiole l'apaise s'il pleure et qu'un jouet suffit à son bonheur. La nature semble l'introduire dans un jardin de délices, mais ce n'est qu'un bagne de douleur et de larmes; de sorte que, lorsqu'il ouvre enfin les yeux de l'âme, découvrant trop tard le piège, il se trouve engagé sans retour et se voit plongé dans la fange dont il fut formé. Dès lors, que peut-il faire sinon y patauger, tâchant de s'en tirer du mieux qu'il pourra ?
   Je suis persuadé que, sans cette fraude universelle, personne ne voudrait entrer dans un monde si trompeur et que bien peu accepteraient la vie si on les avait prévenus auparavant de ce qu'elle était. Car qui voudrait, en connaissance de cause, mettre le pied dans ce faux royaume mais véritable prison pour y subir des peines aussi nombreuses que variées ? Le corps souffre faim, soif, froid, chaleur, fatigue, nudité, douleurs, maladies; l'esprit, tromperies, persécutions, envies, mépris, déshonneurs, chagrins, tristesses, peurs, colères, désespoirs. Et, tout cela pour, au bout du compte, finir, condamné à une misérable mort et tout perdre, maison, biens, dignités, amis, frères, parents, et cette vie même, au moment où elle nous était le plus chère.
   La nature a bien su ce qu'elle faisait et l'homme bien mal ce qu'il acceptait. Qui ne te connaît pas, ô vie, t'accorde, s'il le peut, son estime mais l'homme averti préfèrerait passer du berceau au tombeau, du thalamus au tumulus. Un présage commun de nos malheurs c'est que nous naissons en pleurant et même si le plus heureux tombe sur ses pieds, il entre en triste possession de la terre et le clairon qui salue l'arrivée de l'homme-roi dans ce monde, n'est autre que celui de ses pleurs, signe que tout son règne ne sera que misère. Car, que peut bien être une vie qui commence au milieu des cris de la mère qui la donne et des pleurs de l'enfant qui la reçoit ? Preuve que, s'il n'a pas la connaissance des malheurs qui l'attendent, il en a le pressentiment et que, s'il ne les conçoit pas, du moins il les devine.

Lire "Cacus politique", sur le comportement des hommes d'état

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Lire l 'originel espagnol.


Baltasar Gracián, Le Criticon, trad. Benito Pelegrin, Le Passeur-Cecofop, Nantes, 1993.

Cette page a ét%eacute; conçue par Julien Mannoni.


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